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J’ai lu depuis un bon moment déjà ce roman auto­bio­gra­phique, mais j’ai attendu que les polé­miques s’apaisent pour faire mon billet. Je suis mal à l’aise par ce que j’en­tends à propos de l’au­teur, on dissèque les diffé­rents prota­go­nistes de son histoire person­nelle et ça devient vrai­ment glauque. Ses parents, sa mère en parti­cu­lier, son village, son collège, les autres élèves , tout le monde y passe et rien ne dit ce que j’ai ressenti. J’ai cru être assommé par un énorme coup de poing, autant de souf­france, et une France aussi déshé­ri­tée , je ne le savais pas !

Et cela boule­verse pas mal de mes certi­tudes. Je sais que les enfants au collège peuvent être cruels mais s’ils se trans­forment en tortion­naires c’est qu’il y a autre chose. Cette autre chose, c’est la déses­pé­rance d’un milieu qui n’a que la télé comme ouver­ture au monde.

Et puis, il y a cette écri­ture, si précise et qui se met au service du ressenti de l’en­fant qu’a été Édouard Louis, du temps où il s’appelait Eddy Belle­gueule. Je crois qu’il faut que tout le monde lise ce livre, à la fois pour comprendre ce que les enfants diffé­rents peuvent ressen­tir quand ils sont victimes du rejet , et pour savoir à tout jamais que rien n’est joué d’avance pour ce genre d’en­fant.

Et puis aussi, pour mesu­rer la force du rejet de l’ho­mo­sexua­lité dans notre monde. Je pense à tous les ensei­gnants qui sont décou­ra­gés par le déter­mi­nisme social, et bien non ! aujourd’­hui encore l’école de la répu­blique peut servir à se sortir de ce déter­mi­nisme.

Citations

Le malheur de l’enfant victime

Unique­ment cette idée : ici, personne ne nous verrait, personne ne saurait. Il fallait éviter de rece­voir les coups ailleurs, dans la cour devant les autres, éviter que les autres enfants ne me consi­dèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soup­çons,« Belle­gueule est un pédé puis­qu’il reçoit les coups » (ou l’in­verse, peu importe). Je préfé­rais donner de moi une image de garcon heureux. Je me faisais le meilleur allié du silence, et, d’une certaine manière, le complice de cette violence.

L’importance de la télé pour sa mère

Quand au lycée, je vivrai seul en ville et que ma mère consta­tera l’ab­sence de télé­vi­sion chez moi elle pensera que je suis fou-le ton de sa voix évoquait bel et bien l’an­goisse, la désta­bi­li­sa­tion percep­tible chez ceux qui se trouvent subi­te­ment confron­tés à la folie « mais alors tu fous quoi si t’as pas de télé ? »


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Un séjour assez long à Fonte­nay m’a permis de prendre le temps pour lire sur ma liseuse deux livres impor­tants, je commence par celui qui, de l’aveu même Robert Harris, a été à l’ori­gine de son excellent roman « D ». Ce livre d’his­to­rien est abso­lu­ment passion­nant et se lit très faci­le­ment. Je ne peux qu’en recom­man­der la lecture à tous ceux et toutes celles qui sont inté­res­sés par cette période et à qui le fana­tisme et l’in­to­lé­rance font peur. Jean-Denis Bredin permet de comprendre complè­te­ment » le pour­quoi » de cette affaire. Elle a réussi à prendre forme pour des raisons bien parti­cu­lières :

  • L’ar­mée fran­çaise vient de subir une défaite en 1870 et se sent trahie par la nation disons qu’elle préfère rendre la trahi­son respon­sable de sa défaite plutôt que ses propres incom­pé­tences.
  • L’ar­mée est le refuge de la noblesse qui se sent au dessus du pouvoir civile et croit repré­sen­ter le « véri­table » esprit fran­çais.
  • L’an­ti­sé­mi­tisme était latent et entre­tenu par l’église catho­lique qui voulait prendre sa revanche sur l’athéisme de la révo­lu­tion fran­çaise.
  • L’église et l’ar­mée étaient donc les deux piliers de la cause anti­drey­fu­sarde.
  • Le pouvoir civil était très régu­liè­re­ment secoué par des scan­dales et avait peu envie de défendre « un juif ».

Tous ces diffé­rents facteurs permettent de comprendre pour­quoi, quand on a cru avoir trouvé le respon­sable de l’es­pion­nage et de celui qui livrait aux Alle­mands les ingé­nieux systèmes de l’ar­tille­rie fran­çaise, tout le monde était bien content de punir ce traitre et que ce soit un juif arran­geait vrai­ment tout le monde. Le travail de Jean-Denis Bredin permet aussi de mieux connaître les diffé­rents prota­go­nistes de l’af­faire , en parti­cu­lier le colo­nel Picquart qui sera le person­nage central du roman de Robert Harris. Mais aussi la famille Drey­fus en parti­cu­lier Alfred qui est un pur produit de l’ar­mée fran­çaise et qui ne souhaite qu’une chose qu’on lui rende son honneur.

Nous suivons aussi « l’af­faire » comme un incroyable moment de folie natio­nale, folie anti­sé­mite d’un côté , soutenu par l’église et son jour­nal « La Croix » et surtout « la libre parole » de Drumont. Et de l’autre côté les Drey­fu­sards entraîné par le talent de Zola , qui veut réta­blir la justice et s’op­pose aux secrets mili­taires.

Pendant ce temps un homme, Alfred Drey­fus connaît un sort terrible isolé du monde dans l’Ile du diable où pendant deux ans il n’aura le droit de parler à personne. Il ne doit sa survie qu’à son courage et à sa déter­mi­na­tion de prou­ver son inno­cence. Cette affaire ne finit pas de trou­bler les fran­çais et le monde entier. Comment oublier que lors de la dégra­da­tion de Drey­fus et des cris de la foule « Mort aux juifs » un jour­na­liste Théo­dore Herzl , corres­pon­dant d’un grand quoti­dien vien­nois, a compris que les juifs seraient persé­cu­tés tant qu’ils n’au­ront pas leur propre pays ? Comment oublier que toutes les thèses de Drumont et de son jour­nal « la libre parole » seront reprises par les Nazis et mises en œuvre de la façon qu’on connaît ?

Le livre s’ar­rête en 1906 lors de la réin­té­gra­tion de Picquart et de Drey­fus dans l’ar­mée , mais il faudra attendre 1995 pour que l’ar­mée fran­çaise recon­naisse défi­ni­ti­ve­ment l’in­no­cence de Drey­fus. Cela, à la suite d’une note du service histo­rique parue l’an­née d’avant mettant en doute son inno­cence.

Citations

L’armée en 1894

Pour beau­coup de milieux tradi­tion­nels, l’Ar­mée est vécue comme un refuge, une sauve­garde contre l’ordre nouveau. Elle semble le dernier lieu où se conservent les valeurs anciennes ; elle préserve la fidé­lité légi­ti­miste. Elle est l » « Arche sainte » à laquelle les répu­bli­cains n’ont pas encore osé toucher, un précieux domaine main­tenu intact au milieu de la subver­sion géné­rale.

La position de l’église catholique soutient des « antidreyfusards »

On se révolte contre le refus de Dieu, le prin­cipe de laïcité, la destruc­tion des vertus chré­tiennes, l’ébranlement de l’in­fluence catho­lique.

L’absolue confiance de Dreyfus dans l’armée française, son armée

« La vérité finit toujours par se faire jour, envers et malgré tous. Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière pouvaient être étouf­fée. Il faudra qu’elle se fasse entière et abso­lue, il faudra que ma voix soit enten­due par toute notre chère France, comme l’a été mon accu­sa­tion. Ce n’ai pas seule­ment mon honneur que j’ai à défendre, mais encore l’hon­neur de tout le corps d’of­fi­ciers dont je fais partie et dont je suis digne . » Alfred Drey­fus au bagne de Cayenne.

Bilan pour le pouvoir de la presse

La presse décou­vrant sa puis­sance, a vite prouvé que celle-ci s’exer­çait en tous sens. Sans » l’Au­rore » et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais,sans Drumont et « La libre parole » y serait-il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans la démo­cra­tie, le meilleur et l e pire : rempart de la Vérité , mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abê­tis­se­ment, école du fana­tisme, en bref , instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

La culpabilité de Dreyfus pour l’Armée

Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières.Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’in­té­rêt de la France l’hon­neur de l’Ar­mée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d » « avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Ar­mée et la Nation » d’avoir été le symbole et l’ins­tru­ment des forces du mal.

Libération du 12 septembre 1995

Le 7 septembre 1995 face à un audi­toire de 1.700 personnes rassem­blées à l’hô­tel de ville de Paris, le géné­ral Jean-Louis Mour­rut, chef du service histo­rique de l’ar­mée de terre (SHAT), a estimé que cette affaire qui n’en finit pas de provo­quer des remous est « un fait divers judi­ciaire provo­qué par une conspi­ra­tion mili­taire [qui] abou­tit à une condam­na­tion à la dépor­ta­tion ­ celle d’un inno­cent ­ en partie fondée sur un docu­ment truqué ». Des mots qui n’avaient encore jamais été pronon­cés au nom de l’ins­ti­tu­tion mili­taire, et qui suivent ceux que Gérard Defoix, alors évêque de Sens, avait pronon­cés en octobre 1994, dans le même sens, au nom de l’Eglise de France.

On en parle

Un site qui permet de garder en tête les diffé­rents moments de l’af­faire : L’Af­faire Drey­fus et une chro­no­lo­gie très complète sur le site Chrono.