Édition folio poche . Traduit du tchèque par Barbora Faure.

Coucou Atha­lie, tu m’avais bien tentée avec ce roman, et je te remer­cie de me l’avoir fait lire. C’est une petite merveille ce livre de souve­nirs d’un enfant tchèque de père juif et de mère chré­tienne qui connaît une enfance aimée et riche en évène­ments avant la guerre, traverse les horreurs de la guerre et se recons­truit sous le communisme.
Raconté comme cela, vous pensez qu’il s’agit « encore » d’un roman sur la tragé­die de la Shoa , mais pensez au titre ! Ce livre raconte la passion de cet enfant pour les rivières et les pois­sons et nous fait connaître son père Léo un person­nage auquel rien ne résiste. Enfin presque . Dès la dédi­cace du livre le ton est donné et mon sourire était sur mes lèvres :

À ma maman

qui avait mon papa pour mari.

C’est vrai qu’il est un peu encom­brant ce Léo , toujours prêt à gagner des millions et deve­nir très très riche. Seule­ment voilà, la vie est faite d’im­pré­vus surtout quand on aime les jolies femmes, offrir des tour­nées à tous ses amis dans les bars, et surtout aller pêcher la carpe dans des endroits merveilleux plutôt que de vendre des aspi­ra­teurs. Pour­tant cela avait bien commencé avec le titre de « Meilleur Vendeur du Monde » d’as­pi­ra­teur Elec­tro­lux. La vie auprès de lui, pouvait être compli­quée, elle n’était jamais ennuyeuse, il a fallu le nazisme pour ralen­tir sa fougue. Après la guerre, il s’en­thou­siasme pour le commu­nisme jusqu’à ces terribles procès qui lui assène une si triste réalité :

Pour la première et la dernière fois de sa vie, il s’est blotti entre me bras comme le font les enfants. J’étais déjà un homme. Je le tenais dans mes bras et je regar­dais par-dessus sa tête ce « Rudé Oarvo » où il avait coché au crayon rouge

  • Rudolf Slansky, d’ori­gine juive
  • Bedrich Germin­der, d’ori­gine juive
  • Ludvick Frejka, d’ori­gine juive
  • Bedrich Reicin, d’ori­gine juive
  • Rudolf Margo­lieus, d’ori­gine juive

La série de Juifs conti­nuait et elle était toute macu­lée de larmes. Lors­qu’il se fut calmé, il me regarda d’un air absent, comme s’il ne me recon­nais­sait pas et dit :

-Ils se remettent à tuer les Juifs. Ils ont de nouveau besoin d’un bouc émissaire.

Puis il se leva, il donna un coup dans ce « Rué Pravo » et il se mit à crier :

-Je pardonne les meurtres. Même judi­ciaires. Même poli­tiques. Mais dans ce « Rudé Pravo » commu­niste, on ne devrait jamais voir « d’ori­gine juive » ! Des commu­nistes, et ils classent les gens en Juifs et non-juifs !

Ota Pavel a connu lui, aussi les affres de la dépres­sion, mais grâce à tous ses souve­nirs de pêches dans des endroits merveilleux, il a réussi à se recons­truire et il nous a laissé un livre qui nous fait sourire et aimer la vie. Son humour et sa pudeur en font un grand écrivain.
Bravo à cet auteur .

Citations

Que disent nos féministes ?

-Vous ne peignez pas de femmes ? 
- Vous savez, mon petit bonhomme, je ne les appré­cie pas telle­ment, vos bonnes femmes. Elles m’énervent terri­ble­ment. Quand elles posent pour se faire peindre, elles sont affreu­se­ment bavardes et quand elles se taisent, alors elles sont tout à fait fadasses.

Le talent de son père

Pour la firme Elec­tro­lux l’ar­ri­vée de papa fut une grande aubaine. Il s’avéra rapi­de­ment qu’il était un prodige en ce qui concerne la vente d’as­pi­ra­teurs et de réfri­gé­ra­teurs. Diffi­cile de dire à quoi cela tenait, mais il était génial dans ce domaine et si le talent est déjà mal aisé à recon­naître chez les génies artis­tique, il est d’au­tant plus quand il s’agit de vendre des aspi­ra­teurs à pous­sière (…). Il était parvenu à faire acqué­rir des aspi­ra­teurs à des paysans de Nesu­chyne où il n’y avait pas encore de courant élec­trique moi. Bien entendu, il leur avait promis qu’il allait les aider à faire venir l’élec­tri­cité, mais il ne tint pas sa promesse. 

La pudeur du récit

Un autre homme heureux était le profes­seur Nechleba. Il s’était remis à peindre sa Lucrèce. Un jour, quelques années plus tard, papa vint le voir et lui dit à quel point il la trou­vait belle, et le profes­seur, tout joyeux la lui donna. Pendant la guerre, un SS saoul, blond aux yeux bleus, l’ar­ra­cha de notre mur et la fendit d’un coup de poignard, la tuant somme toute pour la deuxième fois. Ce jour-là papa en eut les larmes aux yeux car il avait depuis long­temps oubliée Mme Irma et il était secrè­te­ment amou­reux de Lucrèce.

La guerre

À cette époque la chair grasse et goûteuse des carpes nous était indis­pen­sable, pour nous, comme pour le troc. Pour les échan­ger contre de la farine, du pain et les ciga­rettes pour maman. J’étais resté seul avec maman, les autres étaient en camp de concen­tra­tion. Je ne connais­sais pas encore très bien les carpes. Je devais apprendre à voire si elles étaient de bonne ou de mauvaise humeur, si elles avaient faim ou au contraire repues et si elles avaient envie de jouer. Je devais connaître leur lieu de passage et les endroits où il était vain de les attendre. Je te les prête une canne solide et court, une ligne, un bouchon et un hameçon. 

L’antisémitisme après la guerre

Ce monsieur commença à lui faire la cour et au milieu de la danse, il lui dit :
- Vous êtes telle­ment belle, en la mangeant des yeux. 
Maman sourit, quelle femme n’au­rait pas été flatté ?
Et alors ce beau monsieur ajouta :.
- Mais je voudrais savoir, qu’est-ce que vous avez de commun avec ce juif ? 
-Trois enfants, répon­dit maman qui termina la danse et revint s’as­seoir auprès de papa.

Édition Albin Michel

Le destin de femmes, en parti­cu­lier les quatre femmes de la famille Mali­vieri, Agnès la mère, Sabine l’aî­née, Hélène la seconde et Mariette la cadette est décrit avec préci­sion par Véro­nique Olmi, ce récit est inscrit dans le temps : de 1970 à 1981.

C’est un gros roman de cinq cents pages, l’au­teure souhaite donner la même impor­tance à chacune de ces femmes. C’est donc l’émer­gence de la condi­tion fémi­nine qui va être le prin­ci­pal moteur de cette histoire.

Nous sommes au début, dans la famille Mali­viéri, un couple uni dans la foi catho­lique et qui est presque dans la misère, car le père, Bruno doit payer pour la faillite finan­cière de l’affaire de son père. À cause de ce manque d’argent, la famille doit accep­ter un chèque mensuel de la famille Tavel, le beau-frère d’Agnès, sa sœur a fait un très beau mariage avec un très riche indus­triel. La seule contre partie à ce chèque mensuel, c’est de lais­ser Hélène venir passer toutes ses vacances dans la famille Tavel. C’est humi­liant et compli­qué à vivre pour la petite fille, car elle aime les deux familles et ne se sent chez elle nulle part. Ses deux pères sont des figures bien­veillantes qui vont l’ai­der à se construire une person­na­lité toujours un peu ambivalente.

Commen­çons donc par la mère Agnès, dernière née d’une famille nombreuse, elle n’a pas été soute­nue dans son désir d’études et s’est préci­pi­tée dans son mariage avec le gentil Bruno, pensant trou­ver là le moyen de se réali­ser. Le début de leur union sera marqué par la perte d’un enfant à la nais­sance, mais la foi chré­tienne et la vie de famille avec trois filles suffi­ront au bonheur d’Agnès. Et puis les filles parti­ront vivre leur vie et le silence qui s’ins­talle dans leur petit appar­te­ment devient pesant. Elle décide alors de deve­nir factrice et c’est encore un moment de bonheur dans le monde du travail qui s’ins­talle pour elle . Hélas ! une dernière gros­sesse dési­rée par le couple se soldera par un drame (je ne peux pas sans trop en dire sans divul­gâ­cher la fin).

Ensuite vient Sabine, l’aî­née des filles qui a une volonté de fer et une éner­gie peu commune. Elle n’a qu’une envie vivre à Paris et quit­ter l’at­mo­sphère étri­quée de la province. Elle se lancera dans une carrière d’ac­trice et nous permet de décou­vrir la galère des débuts dans le monde du spec­tacle et toutes les luttes qui ont marqué cette époque. Elle a des amours compli­qués et un enga­ge­ment poli­tique à gauche qui lui permet­tra de fêter avec un grand bonheur la victoire de Mitter­rand sur Giscard .

Vient ensuite Hélène, la seule qui soit à l’abri des soucis finan­ciers grâce à l’af­fec­tion de son oncle David Tavel. Elle épou­sera la cause animale et se lance dans la lutte pour la survie de toutes les espèces. Ses amours ne sont pas très simples et cela nous permet de décou­vrir le monde de Neuilly vu du côté des jeunes très favorisés.
Il reste donc Mariette qui a vécu long­temps seule avec ses parents et qui en veut à ses sœurs de ne pas se soucier plus des diffi­cul­tés de Bruno et Agnes , elle se décou­vrira une passion pour la musique et un amour pour Joël qui l’aide à comprendre ses parents.
J’ai oublié une autre femme : Laurence une femme aisée et libre qui vit dans une belle bastide et qui sera un point d’ap­puie impor­tant pour Agnès et Mariette.

Bien sûr il y a des hommes mais ils ne sont là que pour accom­pa­gner le chemi­ne­ment de ces femmes. Même Bruno, le gentil Bruno, qui jamais ne s’im­pose auprès de sa femme ni de ses filles.

C’est un roman qui se lit très faci­le­ment et où on retrouve des aspects de la société que l’on a connus. Je trouve très bien raconté, l’ar­ri­vée de la sexua­lité dans la vie des jeunes filles. La peur et l’at­ti­rance à la fois. Comme je viens d’un milieu laïc, je suis étran­gère à l’en­ga­ge­ment reli­gieux des parents, mais laïcs ou catho­liques se retrouvent dans la condam­na­tion d’une sexua­lité fémi­nine libé­rée. J’ai été un peu lassée par la répé­ti­tion des modèles fémi­nins. Si elles sont diffé­rentes, ces quatre femmes, elles donnent toutes l’im­pres­sion de sortir d’un cocon et d’ou­vrir peu à peu leurs ailes pour affron­ter le monde. Je n’ai pas réussi à croire complè­te­ment aux person­nages, et je regrette qu’au­cun homme ne prenne une vraie consis­tante. J’imagine cepen­dant assez bien l’adaptation de ce roman en une mini série télévisée .

Citations

Bien observé

Autour du cou une étiquette à son nom Hélène Mali­vieri , mais elle n’avait plus, comme lors­qu’elle était plus jeune, à tenir la main d’ho­tesse de l’air qui ressem­blaient toutes à Fran­çoise Dorléac et s’avan­çaient au-devant de son père avec un air affran­chi et une sensua­lité piquante.

Le manque d’argent

Le manque d’argent rendait les liens fragiles, comme si tout pouvait dispa­raître d’un jour à l’autre, et les parents à force de se priver et de faire atten­tion ressem­blaient à deux enfants au bord de la route sans jamais arri­ver à traverser.

Le mariage

Les liens du mariage sont sacrés, avait-il expli­qué à ses filles, ils ne peuvent jamais être rompus, le mariage est indis­so­luble, comme le métal dans l’eau, c’est in-dis-so-lu-ble, ça ne cesse jamais d’exis­ter même après un divorce puisqu’un mariage ne peut pas être annulé, donc le divorce c’est tout simple­ment impos­sible. Cela les avait soula­gées d’ap­prendre que jamais leurs parents ne divor­ce­raient, que ce malheur-là ne pour­rait pas avoir lieu, mais il y avait avant cet indis­so­lu­bi­lité une éner­gie puis­sante qui donnait au mariage la force d’une condamnation.

Les castings

Un direc­teur de casting lui dit qu’il avait quelque chose pour elle, elle pouvait faire un stage et deve­nir casca­deuse, on manquait de casca­deuse. Un autre lui demanda de rire. Elle rit. De pleu­rer. Elle pleura. Il frappa dans ses mains, Ris ! Pleure ! Rit ! Pleure !Et quand elle eut fini, il lui dit qu’elle était très ordinaire.

Portrait d’un mari et (père) effacé

Il ne compre­nait pas qu’A­gnès soit partie en cachette, comme si elle avait été captive, mais peut-être avait-elle besoin de cela aussi, ce senti­ment d’éva­sion, il ne savait pas, il savait peu de chose, à la vérité, il avait la sensa­tion d’être un peu à la traîne et de ne rien voir venir, il demeu­rait cet homme décalé et qu’on aimait pour­tant, il ne savait pas vrai­ment pour­quoi. La mort de la petite fille, Agnès refu­sait d’en parler et cette mort l’ob­sé­dait comme une faute inex­cu­sable, la douleur était physique. Il n’osait dire que l’en­fant lui manquait et qu’il lavait aimée, lui aussi, même s’il ne l’avait pas portée. La gros­sesse, cet état qu’il ne vivrait jamais, était sa défaillance, il était spec­ta­teur d’un mystère puis­sant et mena­çant. Il avait l’im­pres­sion d’avoir toujours vécu avec Agnès et il pensait rare­ment à sa vie d’avant, son enfance au fil du temps était devenu une zone un peu floue, appar­te­nant à un petit garçon aux cheveux rasés et au sourire rêveur, ainsi que les photos le repré­sen­tait au milieu de garçons en short et de filles aux nattes brunes, ses frères et soeurs. C’était loin, des années sans tendresse dont il aurait préféré se passer. Agnès n’était pas la deuxième partie de sa vie, elle était toute sa vie, une vie prise à présent entre deux enfants perdus, l’ef­froyable chagrin sans souvenir.

Création de la ligue de protection des oiseaux

C’était juste avant la Grande Guerre. En 1912. Des safa­ris était orga­ni­sée sur les côtes bretonnes par les chemins de fer de l’Ouest, et chaque dimanche des chas­seurs débar­quaient pour tirer sur les maca­reux moines venus nicher en France. Le soir ils repar­taient et lais­saient derrière des oiseaux plom­bés, des pous­sins affa­més et des oeufs explo­sés. Un homme, le lieu­te­nant Hémery, a décidé de stop­per ce massacre. Il a créé la Ligue pour la Protec­tion des Oiseaux, et la chasse dans les sept îles au large de Perros-Guirec est devenu illégale.

Le symbole de Luocine : le fou de bassan

Depuis 1930, l« île parce qu’elle est proté­gée attire les fous de Bassan. Ces milliers de points blancs, ce sont eux, en colo­nie, sur l’île de Rouzic, que l’on surnomme l’île aux oiseaux. Ils l’ont choi­sie pour sa sécu­rité mais aussi pour les bonnes condi­tions de vent du vent, de dépla­ce­ment et de nour­ri­ture tout autour.

Édition 1018 domaine étran­ger . Traduit de l’an­glais par Delphine et Jean-Louis Chevalier

Le 23 janvier 2020 je disais à Aifelle que ce livre me tentait beau­coup. Elle me mettait en garde contre l’as­pect très noir du roman, elle avait bien raison mais je ne regrette abso­lu­ment pas cette lecture même si parfois je l’ai trou­vée éprouvante.

Ce n’est pas un roman qui se lit faci­le­ment parce qu’il décrit une tension que rien ne semble pouvoir apai­ser. Mais il permet de décou­vrir le sort qui était réservé aux émigrés euro­péens qui, après la guerre, ont voulu rejoindre l’Aus­tra­lie pour fuir les horreurs qu’ils venaient de vivre. Comme à toutes les époques d’après conflits, les popu­la­tions recherchent un ailleurs plus souriant, mais les pays se referment sur eux mêmes et n’ac­cueillent que diffi­ci­le­ment de nouveaux arri­vants même dans un pays comme l’Aus­tra­lie qui pour­tant, est, en prin­cipe, une terre d’immigration.

Le roman se construit sur deux époques, l’en­fance de Sonja dans les années 1950, et en 1990 son retour alors qu’elle est enceinte vers son père Bojan Buloh, un ouvrier dur à la tâche et qui noie son mal de vivre dans l’al­cool. Avant ces dates, il y a aussi le passé dans les montagnes Slovènes où Bojan et sa femme Maria ont connu l’hor­reur abso­lue de la guerre contre les nazis menée par des parti­sans. Ces horreurs ont modelé des êtres qui renferment alors en eux des bulles de fragi­li­tés dont ils n’ont eux-mêmes pas idée et qui peuvent écla­ter à tout moment. Les chas­ser loin, au delà de leurs souve­nirs, ne leur permet­tra pas de se débar­ras­ser de leur présence dans leur personnalité.

Marie, dispa­raît dès le premier chapitre. Dispa­raît c’est vrai­ment le mot employé et elle laisse derrière elle, une petite fille de 5 ans qui ne comprend pas et un mari complè­te­ment effon­dré qui ne trou­vera que dans l’al­cool des oublis qui ne durent que le temps de l’ivresse. La vie des émigrés étaient dures, en effet, avant de deve­nir austra­lien, ils devaient accep­ter de travailler pendant deux ans là où on avait besoin d’eux. Pour Bojan, ce sera à construire des barrages hydrau­liques en Tasma­nie. Si la descrip­tion du climat est réaliste, cela ne donne guère envie d’y faire du tourisme, il y fait froid, le paysage est noyé sous la brume ou la pluie battante. L’en­fant est d’abord retiré à son père et fréquen­tera deux familles d’ac­cueil abso­lu­ment horribles, puis elle vien­dra vivre avec lui. Bojan aime son enfant mais est dépassé par son drame person­nel, et lors­qu’il a bu frappe sa fille sans raison. Malgré cela Sonja a bien du mal à le quit­ter, et c’est vers lui qu’elle revient adulte et enceinte.

Ce roman est donc très sombre et parfois trop pour moi, et il est soutenu par une évoca­tion d’une nature sans pitié qui colore le roman d’une tension supplé­men­taire. Pendant tout le roman on espère comprendre le pour­quoi de tant de malheurs, on sent que la vérité va être insup­por­table et elle l’est effec­ti­ve­ment. Je ne m’at­ten­dais pas à cette expli­ca­tion que je me garde bien de vous dévoi­ler. La fin du roman est un petit moment d’es­poir autour d’un bébé qui repré­sente un avenir possible. En tout cas, c’est que j’es­père, on croise les doigts pour ce bonheur fragile.

Citations

Réaction de Soja face à la colère de son père complètement ivre

Il n’était pas grand, Sonja Buloh n’était pas grande non plus et ne possé­dait pas sa faculté de prendre des propor­tions gigan­tesques. Elle, c’était préci­sé­ment l’in­verse. Pour échap­per à ce cour­roux, elle avait appris l’art de la peti­tesse, l’art de rendre son être si menu qu’il deve­nait invi­sible sauf à un examen attentif.

La langue et l’immigration

Il s’ar­rêta, rassem­bla ses pensées dans sa tête et essaya de les réar­ran­ger en un semblant d’an­glais correct. « J’au­rais dû écrire à toi, euh, des lettres, mais euh, mon anglais, il va au travail, il va au pub, mais il va pas si bien sur le papier. »
« Il y a des choses qui comptent plus que les mots » dit-elle puis elle s’ar­rêta. Sa remarque avait toute­fois frappé son père . Il devint presque volu­bile, mais sans colère, pour la réfuter. 
« Peut-être tu dis ça parce que tu as plein de mots, dit-il tu as trouvé une langue. Moi j’ai perdu la mienne. J’ai jamais eu assez de mots pour dire aux gens c’que je pense, c’que je ressens. Jamais assez de mots pour un bon boulot. »

Illusions australiennes .

Pour Sonja la ville de Tullah n’était pas nichée dans la haute vallée entou­rée de tous côtés par les montagnes sauvages, mais avait plutôt un air de catas­trophe indus­trielle dispo­sée en petit tas régu­liers qu’on avait lais­sés s’en­fon­cer dans le sol maré­ca­geux. Tout être, toute chose était provi­soire. Sauf la forêt tropi­cale et le bois bouton qui repous­se­rait une fois terminé cette brève inter­rup­tion. Ce n’était pas un lieu où les gens nais­saient ou souhai­taient mourir, mais un lieu qu’ils aspi­raient simple­ment à quitter. 
La promesse faite aux travailleurs émigrés, l’offre d’une vie meilleure en Austra­lie dans l’Eu­rope dévas­tée par la guerre, l’in­sai­sis­sable arc-en-ciel de la pros­pé­rité et e de temps plus paisibles, tout cela s’était amenuisé, éloi­gné, ce n’était plus une chose réelle mais un kaléi­do­scope, un rêve à moitié fixé dans la mémoire qu’il valait mieux essayer d’oublier.

Les désespérés

À la fin la seule chose qui comp­tait, c’était qu’il semblait ne pas y avoir d’is­sue, vrai­ment rien d’autre que la mort ou l’al­cool. Au bout d’un certain temps tout le reste s’éva­nouis­sait, et certains étaient assez contents qu’il en soit ainsi et d’autres non, mais dans un cas comme dans l’autre la plupart finis­sait par déci­der que mieux valait ne pas songer sans cesse au joug du destin qui pesait si dure­ment sur eux. Au bout d’un certain temps ils perdaient à peu près tout, famille, argent, espoir. Ils conser­vaient toute­fois une certaine cama­ra­de­rie de chiens perdus qui valait ce qu’elle valait, géné­ra­le­ment pas grand-chose, certaines fois énormément.

Le discours que le père n’a pas pu dire à sa fille

Elle partie, il trouva fina­le­ment les mots pour expri­mer ce qu’il voulait lui dire depuis long­temps. « Toi et moi, dit-il d’une voix basse au débit hési­tant, on a vécu, on a vécu pire que des chiens. Je regrette. Je pense pas qu’tu revien­dras. Crois-moi, j’ai jamais voulu tout ça, la bois­son, les coups, ces gour­bis d’émi­grés, des fois des choses t’ar­rivent dans la vie et malgré tout, malgré c’que t’es­pères, tu peux pas les changer. »
Sa confes­sion termi­née, son éloquence l’aban­donna aussi rapi­de­ment qu’elle était venue. 
Avant d’al­ler prendre dans le frigo sa première bouteille de la jour­née, oublieux de l’heure mati­nale, il dit seule­ment une chose à la brise qui s’en­gouf­frait du monde extérieur.
» On est venus en Austra­lie, dis Bojan Buloh, pour être libres ».

Édition Le Livre de Poche

Une auteure et un livre que vous êtes nombreuses (sans oublier Jérôme ) à aimer. Je l’ai lu rapi­de­ment l’été dernier sans faire de billet. Il m’avait rendu si triste ce roman, juste­ment pour son aspect circu­laire. Dans ce cercle où tout se repro­duit à l’iden­tique, je me sens malheu­reuse et je crois que la vie peut être plus belle que cela. Marion Brunet à mis en exergue de son roman cette cita­tion de Maupas­sant que j’aime tant :

« La vie voyez vous , ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».
Mais ici, il n’y a rien de bon que du sordide.
Le roman commence par une scène qui sera reprise à la fin, la famille va ensemble a une fête foraine mais le soir Céline, la fille aînée de Manuel, un maçon d’ori­gine espa­gnole et de Séve­rine, fille d’un paysan de la région annonce sa gros­sesse à ses parents. Elle n’a que 16 ans et refuse de dire qui est le père de cet enfant. C’est vrai­ment dommage car, pour son père, cela ne peut être que Saïd l’Arabe avec qui il revend des objets que celui-ci vole dans les villas qu’il restaure, l’Arabe va le payer très cher. Je sais vous n’ai­mez pas qu’on divul­gâche le suspens des romans, surtout qu’ici on annonce un roman poli­cier. Tout est telle­ment prévi­sible dans cet enfer de gens qui ont tout raté dans leur vie et qui ne trouvent de l’éner­gie que dans la bière ou les ciga­rettes . Pour moi ce n’est pas le côté poli­cier qui fait l’in­té­rêt du roman mais dans la descrip­tion d’un milieu social qui n’a aucun sens des valeurs. J’ai du mal à imagi­ner que de telles personnes existent mais pour le temps du roman, il faut l’ac­cep­ter. Personne ne sort indemne de cette pein­ture sociale pas plus le grand père paysan qui emploie des clan­des­tins et les dénonce à la gendar­me­rie pour ne pas les payer, que les parents de Céline et de Johanna qui ne cherchent pas à comprendre leurs filles adoles­centes, même Saïd trempe dans des affaires de recels, l’ins­ti­tu­trice gentillette est ridi­cule et la police complè­te­ment nulle. L’ab­sence de leur enquête montre bien qu’il ne s’agit pas d’un roman poli­cier. La seule qui donne un peu d’es­poir c’est Johanna qui aime le théâtre et les livres.
C’est un roman sur l’ado­les­cence dans un milieu frustre et aigri dont les seuls déri­va­tifs sont l’al­cool et les ciga­rettes. Il se lit faci­le­ment car il est bien enlevé et rempli de remarques très justes sur un monde qui va mal, mais pour moi tout est trop prévisible.

Citations

Le début du roman

Chez eux , se souvient Johanna, ou une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’ap­pré­cier la chose, de dire « t’as de l’ave­nir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie.

Conséquences de l’alcool au volant.

David et son cousin Jérémy s’étaient plan­tés un soir, au carre­four entre l’en­trée d’au­to­route vers Marseille et la bretelle pour Cavaillon. La bagnole avait heurté le para­pet, finit sa course sur une berges du Rhône. Les pompiers avaient mis des heures pour les sortir de là. David après six mois de coma, s’était réveillé légume (.…)
Les premières années, Jérémy allait le voir régu­liè­re­ment. Il avait eu plus de chance, des frac­tures, mais il s’en était remis(.…) Ses vannes tombaient toujours mal au pied du cousin, pied tordu vers l’in­té­rieur et chaussé de baskets neuves qui le reste­raient Il avait cessé de venir, à cause de sa tante, qui ne suppor­tait plus de le voir. Ce regard lourd de reproches et de détresse ça le rendait fou – c’était lui qui condui­sait, ivre mort.

Genre de dialogues qui me rendent triste.

- Comment va Séverine ?
- Bien. 
-Elle fait un métier diffi­cile. Tous ces mômes c’est bien ce qu’elle fait.
- Elle est canti­nières, papa. Elle leur sert à bouf­fer, c’est tout. 
-Nour­rir des gosses, pour toi c’est rien ?
- Papa…

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition Chris­tian Bour­geois. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Auré­lie Tronchet

Un livre passion­nant dont pour­tant je n’ai pas eu envie de noter beau­coup de passages, mais cela n’est pas du tout un signe d’une moindre qualité. L’in­té­rêt du roman vient de la confron­ta­tion des diffé­rents person­nages à propos d’ un fait divers. À travers chaque chapitre de longueur variée la roman­cière cerne la réac­tion d’un des person­nages autour d’un tragique acci­dent. Il n’y a pas de grandes pensées au delà des faits, et pour­tant la réalité se construit peu à peu, avec une préci­sion éton­nante et qui m’a capti­vée. L’ef­fet roman choral provoque chez moi un besoin de pause entre les person­nages, mais ce n’est pas du tout gênant. Je vous présente rapi­de­ment les personnages :
– Driss Guer­raoui, proprié­taire d’un restau­rant a été renversé et tué par un chauf­fard qui a pris la fuite alors qu’il traver­sait devant son établis­se­ment pour reprendre sa voiture .
– Sa fille Nora, une musi­cienne de talent, pense que l’acte était volon­taire et avec elle on ressent que les musul­mans Maro­cains ne sont pas si bien vus que ça aux USA.
– Efrain est origi­naire du Mexique et a été témoin de l’ac­ci­dent mais il n’ose pas témoi­gner car il est en situa­tion irré­gu­lière et a très peur d’être recon­duit à la fron­tière. – Maryam la femme de Driss a laissé plus de la moitié de sa vie au Maroc qu’elle a dû fuir à cause de la répres­sion qui s’est abat­tue sur les oppo­sants maro­cains dans les années 80. – Son autre fille Selma qui semble avoir si bien réussi cache mal des fêlures qui l’empêche d’être heureuse. – Cole­man est la femme poli­cière char­gée de l’en­quête. Ce sont tous « les autres » Améri­cains, je mets aussi la poli­cière parce qu’elle est noire et subit le racisme ordi­naire des blancs.

Il y a aussi le voisin du restau­rant qui tient un bowling, et de son fils, d’eux je ne peux rien dire sans divul­gâ­cher l’en­quête poli­cière qui sous-tend ce roman.

Et puis, on entend aussi la voix de Jérémy qui est revenu d’Irak telle­ment meur­tri qu’il a failli sombrer dans l’al­coo­lisme comme son copain de guerre qu’il cher­chera à aider au détri­ment de sa rela­tion avec Nora.

Chaque person­nage est une partie du puzzle qui consti­tue ce roman et qui donne une image des USA qui est certai­ne­ment plus divisé que l’on ne peut l’ima­gi­ner. Bien sûr, depuis Trump on connaît la fameuse frac­ture qui divise ce pays mais ce roman témoigne qu’il y en a bien d’autres et que ce n’est pas du tout certain que le modèle améri­cain permette une meilleure adap­ta­tion des popu­la­tions d’origine étran­gère que le système fran­çais. Ce roman permet de sentir que ce n’est pas si simple de passer d’une culture à une autre et de faire un seul pays avec des arri­vants du monde entier, mais grâce à la démo­cra­tie il y a quand même un espoir et une place pour la vérité et la justice. Un livre prenant facile à lire et qu’on n’ou­blie pas.

Citations

Dans les année 80 : guerre Sahara Maroc en 1975

On y est, je me rappelle avoir pensé, c’est la fin du régime. Comment pouvait-il survivre au fait de tuer ses propres enfants en plein jour ? Mais alors que cette pensée se cris­tal­li­sait dans mon esprit, un des poli­ciers m’a repéré sur le toit, il a levé son arme et m’avi­ser. Même quatre étages plus haut, j’ai vu le canon noir sur moi. Je me suis laissé tomber à genoux, ne compre­nant qu’au siffle­ment proche que la balle m’avais manqué. Adossé contre le mur, j’ai guetté le bruit sourd des bottes des poli­ciers dans l’es­ca­lier. J’ai attendu pendant tout l’après-midi. Même une fois la nuit tombée, j’at­ten­dais encore. J’en­ten­dais encore les sirènes des voitures de police. Des cris­se­ments de pneus. Les bris de verre. Les cris des gens. Le vent dans les palmiers.

L’exil

Pour ma mère, les choses se dérou­laient toujours comme elles n’étaient pas censées se passer. Elle avait quitté son pays avec sa famille, mais tout ce qu’elle n’avait pu empor­ter avec elle lui manquait encore. Son ancienne maison lui manquait, ses amis d’en­fance, l’ap­pel à la prière à l’aube. Quel que soit le plat somp­tueux qu’elle cuisi­nait, il lui manquait toujours quelque chose ‑un ingré­dient, ou bien le goût n’al­lait pas. Le mariage de ma sœur l’a propul­sée dans les paroxysmes de nostal­gie qui ont trans­formé notre maison en un bazar empli de motifs au henné, de cein­tures brodées, de plateaux en cuivre et même d’un palan­quin pour les mariés. Ma mère a dû lais­ser beau­coup de tradi­tions derrière elle et, plus le temps a passé, plus elles sont deve­nues impor­tantes à ses yeux.

Analyse d’un mariage

Mais comme Maryam n’ai­mait aucun des tissus que j’ai choi­sis, j’ai fini par céder. On a acheté les rideaux qu’elle aimait et on est rentré à la maison. J’ai sorti l’échelle et mes outils mais, chaque fois que je faisais un trou, la tringle, selon elle, devait être un peu plus haute ou plus basse. Dans les rideaux ont enfin été instal­lés, il y avait cinq trous dans le mur et la tringle penchait à gauche. Je ne sais pas pour­quoi je me rappelle ça, autant d’an­nées plus tard, ce n’est vrai­ment qu’un détail. C’est peut-être parce que j’es­saie de comprendre ce qui m’est arrivé. Tout ce que je sais, c’est que la vie est courte. Sans en avoir conscience, j’avais cheminé sur la route qui va de la nais­sance à la mort avec la mauvaise compagne.

Remarque sur les américains vus par une marocaine d’origine .

J’avais déjà remar­qué ça chez les Améri­cains, ils veulent toujours passer à l’ac­tion, ils ont du mal à rester en place ou à se lais­ser ressen­tir des émotions désagréables.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Phébus , traduit de l’an­glais par Jean buhler

Ce roman s’est retrouvé dans les propo­si­tions du club de lecture dans le thème : « écri­vains améri­cains ayant habité en France ». J’ai appris ainsi que Louis Brom­field a séjourné des dizaines d’an­nées en France puis, il est retourné dans son Ohio natal pour y fonder une ferme écolo­gique qui se visite toujours. Ce roman, je l’ai lu et relu dans ma jeunesse, j’ado­rais les passages où Mrs Parking­ton règle ses comptes avec les médiocres qui n’avaient pour eux que la richesse due à leur nais­sance. J’ai éprouvé un plai­sir très régres­sif à le lire de nouveau. L’in­trigue est bien menée : une riche héri­tière d’un mari peu scru­pu­leux qui a amassé une fortune consi­dé­rable voit s’ef­fon­drer un monde basé sur l’ap­par­te­nance à une classe sociale et qui se croit à l’abri des lois et du commun des mortels. Elle fera tout ce qu’elle peut pour sauver son arrière petite fille des retom­bées qui vont écla­bous­ser son père qui a épousé la petite fille de Susie Parking­ton. L’au­teur fait de constants retours en arrière qui nous permettent de revivre la vie de cette femme et expliquent pour­quoi leurs enfants et petits enfants ont tant de mal à se sentir bien dans leur peau. Trop beaux pour ses fils, pas assez belle pour sa fille, mais dans tous les cas beau­coup, beau­coup trop riches, ils n’au­ront pas su être heureux. En reli­sant ce roman, j’ai pensé qu’au­jourd’­hui les requins de la finance n’ont guère été punis pour leurs actions qui ont ruiné tant de gens dans le monde. Il y a bien des aspects de ce roman auxquels je suis moins sensibles aujourd’­hui et que je trouve même agaçants. La place de la femme, qui doit être belle, coura­geuse, soute­nant son mari en toute occa­sion, et en même temps heureuse, on est loin des combats fémi­nistes ! L’idée que l’hé­ré­dité explique les diffi­cul­tés des descen­dants : les « Blairs » étaient des origi­naux les enfants seront marqués un peu bizarres. En revanche, j’avais oublié à quel point ce roman était une critique du capi­ta­lisme améri­cain et soute­nait la poli­tique de Roose­velt, le roman raconte la fin d’un monde fondé sur un capi­ta­lisme préda­teur et l’ar­ri­vée d’un société plus humaine et plus honnête. L’au­teur critique beau­coup les Améri­cains qui croient que la nais­sance leur permettent d’ap­par­te­nir à un monde au-dessus des lois, ce que je trouve un peu étrange car pour moi l’image de l’Amé­ri­cain est plutôt repré­senté par le « self made man ». Et fina­le­ment, je l’avoue, avoir de nouveau éprouvé de la sympa­thie pour cette femme extra­or­di­naire même si je ne crois pas du tout que ce genre de person­na­lité avec toutes ces quali­tés puisse exister.

Plus qu’un juge­ment objec­tif sur ce roman, les cinq coquillages viennent illus­trer tous les bons souve­nirs que cette lecture m’a rappelés.

Citations

Sa jeunesse admirons au passage la nature féminine.…

Susie ne manquait jamais de voir le soleil se lever, car sa mère et elle étaient toujours debout avant l’aube afin de prépa­rer les provi­sions des hommes qui allaient travailler dans les mines. Il fallait embal­ler des sand­wichs et verser le café dans des bouteilles. Active et précise dans ses gestes, la mère de Susie était jolie, avec ses petits yeux bleus et ses joues à se joue à fossettes. C’était une de ces femmes qui ont besoin de travailler sans relâche, de par leur nature même. Elle n’au­rait pu se priver de four­nir de grand effort physique. Susie connais­sait aussi ce besoin dévo­rant d’ac­ti­vité, cette inquié­tude qui ne l’eût jamais laissé en repos si son éner­gie n’avait été heureu­se­ment tempé­rée par une forte propen­sion à la rêve­rie et à la contemplation.

Le personnage négatif de l’ancien monde

Ned avait peu d’ex­pé­rience, mais il avait déjà rencon­tré assez d’in­di­vi­dus de la trempe d’Amaury pour pouvoir les juger au premier coup d’œil. Ces gens-là croyaient être proté­gés par des privi­lèges spéciaux du fait de leur nais­sance et échap­per ainsi aux lois qui régissent les actes de l’en­semble du peuple améri­cain. Ils étaient nés dans cette période où le senti­ment des valeurs avait été faussé, où l’on ne croyait qu’à la puis­sance de l’argent et où l’on négli­geait complè­te­ment les quali­tés du cœur et de l’esprit.

Une phrase que je dédie à ceux qui sont toujours en retard

Toujours ponc­tuel, le juge Everett arriva à onze heures trente. L’exac­ti­tude est le propre des gens qui travaillent beau­coup. Seuls les oisifs peuvent se permettre de gaspiller le peu de temps qui nous est accordé pour vivre.

Réflexions sur un type de personnalité que je trouve assez juste

La pauvre duchesse, avec son visage blême et ses yeux pitoyables de tris­tesse, semblait deman­der l’au­mône d’un peu de sympa­thie, mais dans l’ins­tant qu’on lui accor­dait, elle la refu­sait contre toute attente et se cachait derrière l’écran de sa dignité blessé. Elle était triste comme seuls peuvent l’être ceux qui sont parfai­te­ment égoïstes, ceux qui sont condam­nés à souf­frir toujours et partout, parce qu’ils ne veulent pas voir plus loin que les murs de la prison dans laquelle les tient enfer­més le souci de leurs propres peines.

Un petit livre trouvé chez Nouketteet que j’ai lu, moi aussi, en une soirée, ce petit Adrien qui a le mot « rien » dans son nom est boule­ver­sant. Il voudrait être aimé , il voudrait avoir un papa, ou au moins savoir qui est son papa. La vie n’est pour lui qu’une succes­sion de choses qui vont mal, comme ses reins qui sont fichus et qui le mettent en grand danger de mort, comme sa maman qui a un grave acci­dent, comme sa tante – la sorcière- qu’il déteste et qui ne sait pas aimer les enfants. Est-ce qu’un jour la vie lui sera un peu plus douce ? On l’es­père mais c’est vrai­ment mal parti, en atten­dant, l’au­teure a su nous embar­quer dans les méandres des pensées des enfants pour qui rien n’est simple. De l’ex­té­rieur on peut penser qu’ils s’y prennent très mal ! mais si on savait ! C’est si compli­qué pour un enfant de cher­cher à se faire aimer d’adultes qui n’ont pas résolu leurs conflits. Le regard du petit garçon choisi pour la couver­ture du livre poche dit bien toute la détresse de ce petit Adrien.

Citations

le début

Aussi loin que je m’en souvienne, je l’at­ten­dais assis, le menton sur les genoux, les bras autour des jambes et le dos appuyé contre la porte du placard.

Sa maladie

Je lui ai alors expli­qué que j’étais malheu­reux au sixième étage de cet immeuble où nous vivions, que je détes­tais le sous-sol, que je m’en­nuyais avec elle pendant les weekends et sans elle pendant la semaine. Elle n’avait qu’à arrê­ter de travailler s’oc­cu­per de moi, au lieu de m’aban­don­ner à ma sorcière de tante. Bien sûr, il y avait la mala­die, cette fichue mala­die des reins fichus qui me faisait manquer l’école,

Édition Buchet/​Chastel

Une auteure qui a un joli style tout en simpli­cité et pour­tant, quel travail sur ses phrases ! Elles sont toutes cise­lées et semblent couler de source. On recon­naît Marie-Hélène Lafon, un peu comme on recon­nait Annie Ernaux. C’est une qualité que j’ap­pré­cie beau­coup : une écri­ture qui se recon­naît en restant simple. J’avais beau­coup aimé L’an­nonce, et eu plus de réserves sur Joseph . Mais ce roman m’a beau­coup plu. Il commence par une tragé­die racon­tée de façon saisis­sante, la mort d’un enfant ébouillanté acci­den­tel­le­ment par une femme qui en perdra la raison. Ensuite le roman se morcelle en suivant diffé­rents person­nages. Le fil conduc­teur c’est ce « fils » mort de façon tragique, son jumeau suivra un parcours marqué par la colla­bo­ra­tion et les conquêtes fémi­nines. Il ne saura pas qu’il a eu un fils qui au contraire s’illustre par son courage de résis­tant pendant la guerre 3945 . La mère de ce fils est un person­nage étrange qui est en toile de fond du roman et que l’on ne comprend pas très bien. Sa plus grande sagesse a été de confier cet enfant à sa sœur et son mari qui lui donne­ront amour et tendresse. Comme il faut bien une fin , si ce fils n’a pas retrouvé ses racines pater­nelles, dans un dernier chapitre les deux familles fini­ront par se rejoindre.
Je n’ai pas toujours appré­cié ce morcel­le­ment que Kathel appelle l’art de l’el­lipse, mais ma réserve vient surtout des person­nages , comme celui de la mère, pas assez appro­fon­dis. Si j’aime cette auteure, c’est pour son style et les ambiances qui règnent dans ces romans plus, sans doute, que ses histoires qu’elle suggère plus qu’elle ne les raconte.

Citations

J’aime le style de cet auteur

Une fois, elle lui avait demandé son âge, le vrai, et lui avait dit qu’il ressem­blait beau­coup, en plus jeune, à son frère dont elle était sans nouvelles depuis octobre 1940. Il avait pensé, sans le dire, que c’était peut-être un critère discu­table pour choi­sir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affa­més et affû­tés par le senti­ment de vivre à la proue d’eux- mêmes.
Cette femme, Sylvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se compre­naient pas tout à fait du premier coup mais se plan­taient dans l’os et y restaient.

Le catéchisme 1934

Il aime l’école le mettre la gram­maire, et les autres matières, il est d’ac­cord pour tout. Il aurait voulu suivre aussi le caté­chisme avec les enfants de son âge ; mais sa mère n’y tenait pas, elle a dit, il est baptisé et ça suffit ; Hélène et Léon n’ont pas insisté et il croit comprendre que la dame du caté­chisme et le curé, qu’il connaît, comme tout le monde à Figeac, ne doivent pas être très à l’aise avec les fils de pères incon­nus. Inconnu est un adjec­tif quali­fi­ca­tif, il en est certain, il peut comp­ter là-dessus, sur la gram­maire. À père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui aurait en commun un adjec­tif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens néga­tif et les deux suivantes un parti­cipe passé.

Cadeau de mon fils qui partage mon goût pour l’hu­mour de cet auteur aussi bien en roman : Le Discours , qu’en BD : depuis Zaï Zaï Zaï , Et si l’amour c’était d’ai­mer, et Formica . Il s’agit d’un de ses premiers romans et déjà tout son humour est présent. L’au­teur narra­teur, auteur de théâtre de son état, est un éter­nel perdant qui se présente comme étant un collec­tion­neur d’en­ter­re­ments. Mais surtout ne vous fiez à rien de ce qu’il raconte car tout est faux et tout n’est qu’un jeu d’ap­pa­rences . Tout le monde est mani­pulé par cette société Figu­rec, qui paye des figu­rants pour que votre vie ait l’air de quelque chose d’à peu près vivable. Au passage vous aurez quelques éclats de rire, pas forcé­ment les mêmes que les miens mais je suis certaine que vous rirez. En revanche ne vous accro­chez pas trop à l’in­trigue, si elle est meilleure que la pièce de théâtre dont nous avons quelques extraits ce n’est quand même pas l’his­toire du siècle. C’est pour moi moins bon que « Le Discours » mais pour mes éclats de rire, je lui attri­bue quand même ses quatre coquillages.

Citations

La phrase à ne pas oublier (et à essayer de recaser dans une conversation)

On peut diffi­ci­le­ment se permettre d’être para­site et végétarien.

Les artistes

Il y a les artistes et ceux qui auraient aimé être artistes, c’est géné­ra­le­ment dans cette caté­go­rie qu’on trouve les mécènes – et puis il y a ceux qui n’en ont rien à foutre, pour qui les artistes sont soit des fainéants, soit des homo­sexuels, soit les deux.

Un bel enterrement

Ah, l’en­ter­re­ment d’An­toine Mendez ! Sa femme essayant de sauter dans le caveau pour le rejoindre dans l’éter­nité, ses cris hysté­riques, ses trois fils la rete­nant dans des spasmes maîtri­sés de grands garçons face à la mort, le discours de son meilleur ami admi­ra­ble­ment ciselé, pas du tout mortuaire, certaines anec­dotes parve­nant même à susci­ter des petits rires humides et pensifs dans l’as­sis­tance. Je souhaite sincè­re­ment que cet ami ait droit à pareil éloge quand son tour vien­dra. Antoine Mendez, voilà quel­qu’un qui a réussi son enter­re­ment. Il y a des gens comme ça qui savent partir.

Figurec

Depuis, l’idée a fait son chemin. Figu­rec aujourd’­hui c’est des dizaines de milliers d’employés à travers le monde. Des figu­rant dans tous les domaines, partout, proba­ble­ment la société secrète la plus puis­sante du monde ou employé et comman­di­taire sont tous maçons ou fils de maçon. Enfin pas tout à fait maçons, plutôt Roque­bru­niste, c’est une autre école, la belle dissidente.

Sa mère

Ma mère ressent toujours le besoin de préci­ser l’ori­gine des aliments qu’elle propose à ses invi­tés, de manière un peu para­noïaque, comme si elle était persua­dée que les gens qui viennent manger chez elle redoutent l’in­toxi­ca­tion alimen­taire. Si la cuisine était assez grande pour y faire entrer deux bovins, elle présen­te­rait aux invi­tés les parents du steak.

Ses succès féminins

La dernière femme avec qui j’ai eu une conver­sa­tion en tête à tête – si j’ex­clus ma mère et ma boulan­gère – est la profes­seur d’an­glais qui m’a fait passer l’oral du bac. Autant dire que, contrai­re­ment à » my tailor », mon expé­rience » is not rich ».

Les manifs de prof le chapitre entier est très drôle voici juste un passage

Devant nous, un homme et une femme discute assez violem­ment, lui est du SEAFFJ (syndi­cat des ensei­gnants adhé­rents à la Fédé­ra­tion fran­çaise de judo) et elle du SEDV (syndi­cat des ensei­gnants diabé­tiques et végé­ta­liens). Visi­ble­ment ils ne sont pas tout à fait d’ac­cord sur un point précis des reven­di­ca­tions. Fina­le­ment, un type avec un bouc et des lunettes, du SEPVSELC (syndi­cat des ensei­gnants pour la vacci­na­tion systé­ma­tique des enfants du Loir-et-Cher) s’in­ter­pose et finit par les calmer.