Édition Viviane Hamy. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman a obtenu un coup de cœur à notre club et je lui mettrai bien dix coquillages si je le pouvais … Je l’ai refermé et je suis restée sans voix un peu comme lorsque le silence s’ins­talle après un morceau de musique parfai­te­ment inter­prété. Un peu comme à la fin du concerto pour violon de Chos­ta­ko­vitch dont les diffé­rents mouve­ments sont autant de chapitres du roman. .

Chos­ta­ko­vitch aura été le jouet de Staline pendant près de dix-sept ans. Dix-sept années au cours desquelles le gros chat tout-puis­sant a joué avec la souris, l’étouf­fant entre ses griffes jusqu’à lui faire entre­voir la couleur de la mort, puis la lais­sant filer, le temps pour elle de se terrer dans sa terreur, reprendre sa respi­ra­tion, puis bondis­sant à nouveau sur sa poids, sous sa mous­tache un indé­fi­nis­sable rictus. Et ainsi de suite, une alter­nance de deux coups et de faveurs, dix-sept années durant.

Ce air inquiet du grand compo­si­teur est à l’image de l’an­goisse qui hante la famille du grand chef d’or­chestre Claes­sens qui a dirigé l’OSR (L’Or­chestre de la Suisse Romane) . Le roman se situe pendant les funé­railles du chef pendant lesquelles sa fille pianiste virtuose va jouer une adap­ta­tion pour piano de ce concerto de Chos­ta­ko­vitch. Chaque mouve­ment lui permet d’évo­quer une des souf­frances de sa famille, sous le regard impla­cable d’un père peu soucieux de l’épanouissement des siens. Sa femme qu’il a épou­sée trop jeune, était jeune canta­trice israé­lienne que son mari aban­don­nera peu à peu à la folie et à son silence se tour­nant vers des jeunes filles toujours plus jeunes et toujours canta­trices. Son fils, qu’il pous­sera pour qu’il devienne un prodige. Jusqu’à le pous­ser lui aussi vers le silence. Et enfin, elle, sa fille virtuose qui se demande sans cesse si elle doit sa renom­mée à son nom où à sa superbe cheve­lure rousse. Mais au-delà du drame fami­lial ce livre permet de comprendre la vie des musi­ciens virtuoses et leur tragique destin, c’est si dur d’être toujours au mieux de sa forme sous les regards de milliers de spec­ta­teurs. Mais il y a la musique, celle qui parfois les entraîne au delà de tout dans un plai­sir absolu et qui laisse le public sans voix. C’est le deuxième roman que je lis qui parle de ce concerto, j’avais beau­coup aimé aussi le roman d’Oli­vier Bass :« la musique des Kergue­len « et cela avait aussi permis à l’au­teur de faire ressen­tir la souf­france du compo­si­teur face à l’ogre stali­nien. Un superbe roman, écrit dans un style que j’ai adoré , j’ai­me­rais vrai­ment parta­ger ce plai­sir de lecture avec vous.

Citations

Cabotinage d’un chef d’orchestre.

Claes­sens tour­nait le dos à la masse et affron­tait l’or­chestre. Sous ses yeux, le pupitre où repo­sait la parti­tion, ouverte à la dernière page. C’est ainsi qu’il deman­dait au régis­seur de la lui dispo­ser. Il patientait,.mains jointes sur le pubis, jusqu’à ce que les applau­dis­se­ments cessent, en profi­tait pour fixer chaque musi­cien droit dans les yeux. Puis, une fois le silence installé, il refer­mait sa parti­tion en prenant soin de bien la faire claquer. Et, dans un geste éminem­ment osten­ta­toire, il la pous­sait sur le bord du pupitre afin que chacun voie, dans l’or­chestre comme dans la salle, qu’il diri­geait de mémoire.

À moi qui lui deman­dait un jour (je n’avais pas 10 ans alors) pour­quoi il impo­sait au tech­ni­cien de lui ouvrir l’inu­tile parti­tion non pas à la première page, mais bien à la dernière, il avait répondu : « Pour qu’elle claque mieux à l’oreille du public. Le poids des pages, tu comprends, rouquine, le poids des notes. C’est à ce moment-là que le concert commence. »

La carrière d’un musicien classique

Dans le monde de la musique clas­sique, il y a ce qu’on appelle « les connais­seurs ». Si l’on veut faire carrière, il est indis­pen­sable de les cares­ser dans le sens du poil. Ce sont eux qui décident du sort des solistes en déter­mi­nant ce qui relève du bon et du mauvais goût. Cet esta­blish­ment composé d’une poignée de jour­na­listes, d’agents, de diri­geants de maison de disques, de musi­ciens et de profes­seurs, auxquels viennent s’ajou­ter quelques riches mélo­manes, se choi­sit ses cham­pions, les portent aux nues, leur four­nit soutien incon­di­tion­nel et parfois finan­cier à chaque étape de leur progres­sion. En échange, il faut filer doux, flat­ter, remer­cier, faire des cour­bettes, surtout ne pas sortir des clous. 
Qu’un artiste décide de suivre une ligne diffé­rentes, orien­ter sa recherche dans une autre direc­tion sans en deman­der la permis­sion à ses gardiens du temple, et c’est la profes­sion entière qui, comme un seul homme, lui tourne le dos. La pire des puni­tions n’est jamais la critique, même acerbe, mais l’ou­blie. Lorsque le télé­phone cesse de sonner. Lorsque le musi­cien passe de mode. Son carnet de bal se vide pour ainsi dire du jour au lende­main. D’autre, plus jeunes, plus photo­gé­niques , jugés plus talen­tueux ou plus singu­liers, se bous­culent pour signer les contrats sa place. La traver­sée du désert commence.

Le nocturne de Chostakovitch

Le violon, vaincu, épui­sée, et laissé seul à macé­rer . D’abord il bouge à peine. Il ne peut plus que reprendre timi­de­ment le thème intimé par les bases. Cette fois c’est bien fini pour lui, c’est du moins ce qu’il laisse à penser. Or la vie revient progres­si­ve­ment, sans que l’on sache quel fol espoir la lui a insuf­flée. Le violon solo finit par se rele­ver, dégou­li­nant, hagard, et fixe l’or­chestre faisant office de bour­reau bien en face. Et pendant les cinq inter­mi­nables minutes que dure « la cadence », il va se ruer à l’as­saut, percu­tant la glace froide et trans­pa­rente du silence, la couvrant de son sans choc après choc, tenta­tive après tenta­tive jusqu’à sombrer dans la folie de celui qui n’a pas d’autres porte de sortie.

Le violon

Le violo­niste et son violon sont censés ne faire qu’un, et le pres­tige de l’un d’étain assu­ré­ment sur l’autre. À tel point que l’on se demande parfois si ce n’est pas l’ins­tru­ment qui fait le cham­pion.

Où mène le cabotinage !

Lors­qu’il est réap­paru, aussi subi­te­ment qu’il s’était éclipsé, j’ai compris que quelque chose avait lâché à l’in­té­rieur. Son visage avait changé. Plus lisse. Moins expres­sif. Sur chaque tempe, une discrète cica­trice. Il n’avait pas eu à pous­ser plus loin que Montreux, ou pullulent les cliniques esthé­tiques, pour se donner l’illu­sion d’une nouvelle jeunesse. C’était sa première véri­table incur­sions dans le registre pathé­tique. Ce ne devait pas être la dernière.

La peur ou le trac

Ma peur, je l’ap­pelle le chien noir. 
C’est au matin du concert qu’il se mani­feste toujours. Dès le réveil. J’ouvre les yeux, je l’aper­çois au pied du lit, assis, à me fixer, atten­tif, curieux, les oreilles dres­sées.
Ma peur est un bâtard, entre le chien-loup et Le corniaud de cani­veau. Son pelage char­bon a des reflets bleuté. Sur son poitrail, une tâche blanche, la taille d’une pièce de cinq francs. Parfois je suis tentée de la toucher. Parfois j’ai­me­rais prendre un couteau de boucher et le lui enfon­cer, juste là, hauteur du cœur. Mais je n’ai jamais osé. Je me dis que, sans lui, ce serait encore pire, car alors je ne pour­rai plus regar­der ma peur en face.

Édition Buchet-Castel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai un faible pour cet auteur qui raconte si bien le milieu dont je suis origi­naire. Je ne sais abso­lu­ment pas si ce roman peut plaire à un large public, car il se situe dans un micro­cosme que peu de gens ont connu : les loge­ments de fonc­tion pour les insti­tu­trices et insti­tu­teurs des écoles primaires. J’ai envié celles et ceux de mes amis filles et fils d’ins­tit, comme moi, qui pouvaien,t en dehors des heures d’ou­ver­ture scolaires, faire de la cour de récréa­tion leur aire de jeux. Le roman se situe en 1975, année où s’im­pose un peu partout la mixité ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Le roman commence par une tragé­die évitée de peu : la chute de Philippe 11 ans du toit de l’école. En effet, si les enfants du roman jouent assez peu dans la cour, ils inves­tissent le grenier qui donne sur le toit. Bien sûr après l’in­ter­ven­tion des pompiers pour sauver l’en­fant, ils seront inter­dits de grenier et se réfu­gie­ront sur un terrain vague. Ce qui me frappe dans ce roman, c’est l’in­croyable liberté dont profite ces enfants. Ils sont lais­sés à eux même beau­coup plus que ce que je connais des enfants de cette époque. Leur terrain vague est mitoyen d’une ligne de chemin de fer, ils ont, évidem­ment, inter­dic­tion de la traver­ser , ce qu’ils font, évidem­ment !
Le livre se divise en quatre chapitre, la présen­ta­tion des rési­dents du groupe scolaire Denis Dide­rot, le second s’ap­pelle « Automne », puis « Prin­temps » et enfin « Été ». Cela permet de suivre tout ce petit monde une année scolaire, l’au­teur raconte avec préci­sion toutes les tensions et des rela­tions plus ou moins réus­sies entre les ensei­gnants. Il y a donc quelques intrigues qui, à mes yeux, sont secon­daires par rapport à l’in­té­rêt prin­ci­pal du livre : je n’avais pas idée à quel point les mœurs de l’école ont évolué : entre la paire de claque (« bien méri­tée, celle-là ! ») que les insti­tu­teurs et insti­tu­trices n’hé­sitent pas à distri­buer, les cheveux sur lesquels ils tirent au point d’en arra­cher des touffes (« ça t’apprendra à faire atten­tion ! »), les oreilles qui gardent les traces d’avoir été large­ment décol­lées à chaque mauvaise réponse ou manque­ment à la disci­pline (« ça va finir par entrer, oui ou non ! »), aucun enfant d’au­jourd’­hui ne recon­naî­trait son école ! J’ai aimé tous les petits chan­ge­ment de la vie en société, nous sommes bien sûr après 1968, une réfé­rence pour l’évo­lu­tion des mœurs mais en réalité, comme souvent, il a fallu bien des années pour que cela soit vrai et que les enfants ne soient plus jamais battus à l’école même si chez eux ce n’est pas encore acquis en 2020…

Citations

Les gauchers

Michèle soupire car Dieu sait à quel point Philippe est empoté. Ce n’est pas de sa faute, à expli­quer le réédu­ca­teur, c’est à cause de sa patte gauche, c’est un gaucher franc (parce qu’ap­pa­rem­ment il y en a des hypo­crites, des qui se font passer pour gaucher alors qu’en fait ils sont droi­tier, heureu­se­ment qu’on ne compte pas Philippe parmi ces fourbes-là) et, à partir de là, on ne peut pas remé­dier à son handi­cap.

Autre temps autres mœurs

Tous les parents s’ac­cordent à dire que c’est un excellent maître parce qu’a­vec lui, au moins, ça file droit et qu’on enten­drait une mouche voler. On concède qu’il est un peu soupe au lait et qu’il monte faci­le­ment en mayon­naise, mais on ne fait pas d’ome­lette sans casser des œufs. Du côté des parents, on aime les proverbes et les expres­sions consa­crées. Et l’ordre, surtout. On ne cille pas devant les témoi­gnages de touffes de cheveux arra­chés ou de gifles reten­tis­santes. On répète que c’est comme ça que ça rentre et tu verras plus tard au service mili­taire.

Édition Acte Sud, traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman inté­res­sant lu qui se lit très vite. Un homme part faire une course à vélo et en soli­taire dans un endroit très escarpé sur l’île de Lanza­rote, appar­te­nant à l’ar­chi­pel des Cana­ries.

Il est épuisé mais ressent une urgence à accom­plir cet exploit. Très vite nous appre­nons qu’il est sujet à des crises de panique incon­trô­lables qui lui rendent la vie très doulou­reuse alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux ». Une femme qu’il aime, deux enfants, un travail et un choix de vie de couple qui corres­pond à ses enga­ge­ments. Les deux parents se sont mis à mi-temps pour élever les petits sans que cela nuise à la vie profes­sion­nelle de l’autre. Seule­ment, sans le préve­nir « la chose » le saisit et il doit alors lutter de toutes ses forces pour reve­nir à la réalité. Evidem­ment comme moi, et tous les lecteurs je suppose vous avez compris que la solu­tion se trouve en haut de la montagne. Je sais que beau­coup d’entre vous détes­tez que l’on vous divul­gâche le suspens alors je n’en dirai pas plus.
J’ai bien aimé dans ce roman l’ana­lyse des couples d’au­jourd’­hui. En réac­tion avec l’édu­ca­tion de leurs parent sil essaient d’être impli­qués à part égale dans l’édu­ca­tion et les tâches ména­gères. Et pour­tant rien n’est simple , et cela n’évite pas certaines tensions. J’ai beau­coup aimé aussi que le drame prin­ci­pal soit raconté du point de vue d’un enfant de quatre ans, cela donne beau­coup de force au récit.
Alors pour quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme à propos de ce roman , j’ai beau­coup aimé sans en faire un coup de cœur parce que l’his­toire ne m’a pas passion­née ; malgré le talent certain de l’écri­vaine.

Citations

Nouvelle organisation des couples d’aujourd’hui

Theresa et lui travaillent à mi-temps. Ils se répar­tissent les enfants et le travail. C’est impor­tant pour eux. Ils ont pris sur eux pour impo­ser leur modèle à leur employeur, et le cabi­net d’ex­pert-comp­table de Theresa s’est même montré plus coopé­ra­tif que la maison d’édi­tion de livres pratiques orien­tée à gauche où travaille Henning. L’édi­teur a été jusqu’à le mena­cer à mots couverts de licen­cie­ment, il a fallu que Henning lui promette d’emporter du travail à la maison pour que son employeur mette de l’eau dans son vin. Teresa appelle ça « travailler à plein-temps, être payé à mi-temps ». Au moins comme ça, Henning peut faire sa part au quoti­dien. « Orga­ni­sa­tion » est le mot magique. Souvent, il travaille sur ses manus­crits tôt le matin ou tard le soir, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le senti­ment désa­gréable de ne plus s’oc­cu­per des livres aussi bien qu’a­vant. Par chance, aucun de ses auteurs ne s’est plaint jusque-là.
Le prin­ci­pal, c’est de ne pas faire comme leurs parents. La mère de Henning était céli­ba­taire et se tuait à la tâche. Et la mère de Theresa s’oc­cu­pait des enfants seule pendant que son mari était au travail. Pour Henning et Theresa, c’était clair dès le départ, il voulait autre chose. Une solu­tion moderne. Du 50/​50 plutôt que du 247.

Traumatisme

Main­te­nant, il sait. Il souffre d’un trau­ma­tisme, et d’un grave, n’im­porte quel psycho­logue le confir­mera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réser­voir souter­rain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui mena­çait de l’en­glou­tir.

Traduit de l’an­glais (États ‑Unis) par Vincent Raynaud, Édition Globe.

Je mets rare­ment les livres de ma liseuse sur mon blog car je pense que j’au­rais toujours le temps de le faire et puis j’ou­blie car ils sont toujours à mes côtés. C’est un peu les cas de « Hill­billy élégie ». D’abord je dois dire que le titre m’étonne, autant je trouve que cet essai décrit très bien cette popu­la­tion regrou­pée sous le nom de « Hill­billy » autant je ne trouve aucun carac­tère élégiaque à ce récit. Sauf, et c’est sans doute l’ex­pli­ca­tion du titre, l’in­croyable téna­cité de ses grands-parents à qui il doit tout. D’ailleurs il leur adresse ce livre

Pour Mamaw et Papaw, mes Termi­na­tors à moi

Dans son intro­duc­tion, il explique très bien qu’il est excep­tion­nel, non parce qu’il est diplômé de Yale, mais parce qu’il vient de la « Rust-Belle » c’est à dire d’une région de l’Ohio qui produi­sait autre fois de l’acier et qui main­te­nant est peuplée de gens dans la misère des petits boulots ou du chômage. Cet essai m’a permis de rencon­trer une partie de la popu­la­tion améri­caine que l’on ne connaît pas très bien. Issues de l’émi­gra­tion écos­saise et irlan­daise, ces familles très soudées se sont regrou­pées dans cette région autour des acié­ries nord améri­caines. Ces usines deman­daient des hommes forts et résis­tants à la fatigue et la souf­france au travail. On voit très bien le genre de person­na­li­tés mascu­lines que cela pouvait engen­drer. Aujourd’­hui, il n’y a plus d’acié­ries et il ne reste que la misère et les mauvais compor­te­ments. Mais aussi un esprit clanique qui empêche les « Hill­billy » de partir dans des régions où l’on trouve du travail. J.D Vance est issue d’une de ces familles , et il est très bien placé pour nous décrire ce qui détruit ce groupe social. Sa mère est dépas­sée par la misère, les nombreux maris et la drogue, il lui recon­naît une qualité : elle a toujours choisi des hommes qui étaient gentils avec les enfants. J.D n’a donc pas été maltraité par ses nombreux beaux-pères. Mais ce qui l’a sauvé de la répé­ti­tion du modèle paren­tal, c’est la stabi­lité que lui a offert le foyer de ses grands-parents. Pour lui, la clé de la défaite et le plon­geon dans la misère c’est l’ins­ta­bi­lité du foyer et la clé du sauve­tage c’est au contraire un foyer stable où l’en­fant peut trou­ver des modèles sur lesquels s’ap­puyer pour affron­ter les diffé­rentes diffi­cul­tés de la vie en parti­cu­lier l’école. Venant de ce milieu très pauvre et violent, il peut en décrire les rouages de l’in­té­rieur. Une idée qui revient souvent chez lui, c’est l’im­por­tance de prendre conscience que l’in­di­vidu fait des choix : avoir un bébé sans avoir fini l’école c’est un choix, prendre de la drogue c’est un choix, frap­per un enfant c’est un choix … Mais plus que tout offrir à un enfant un milieu stable l’ai­dera à se construire, car tous les pièges du déclas­se­ment social sont là juste derrière la porte de son foyer : l’alcool, le chômage, la violence, la drogue, l’échec scolaire… Si aucun adulte n’a eu confiance dans le jeune alors il tombera certai­ne­ment, dans ces pièges. (Et pour­ront alors deve­nir le héros des romans sur les déclas­sés des USA que certains d’entre nous aimons tant !)

Pour­quoi n’ai-je mis que trois coquillages ? Car j’ai trouvé le livre répé­ti­tif , la vie et l’amour de ses grands parents sont vrai­ment très touchants et m’ont beau­coup inté­res­sée et même si je comprends bien que J.D Vance ait été obligé de passer par une descrip­tion minu­tieuse du milieu des « Hill­billy« pour nous faire comprendre, à la fois, d’où il venait et pour­quoi, il est le seul de sa commu­nauté à être sorti de Yale, c’est très (trop, pour moi !) long .

Et depuis j’ai lu les billets de Inga­mic qui pour des raisons diffé­rentes a aussi quelques réserves sur ce livre. De Kathel et de Keisha .

Citations

Sa famille

Pour employer un euphé­misme, j’ai une rela­tion « compli­quée » avec mes parents, dont l’un s’est battu toute sa vie ou presque contre une forme d’addiction. Ce sont mes grands-parents qui m’ont élevé. Aucun d’eux n’a terminé le lycée et très peu de gens dans ma famille, même élar­gie, sont allés à l’université. Les statis­tiques le prouvent : les gosses comme moi sont promis à un avenir sombre. S’ils ont de la chance, ils parvien­dront à ne pas se conten­ter du revenu mini­mum, et s’ils n’en ont pas ils mour­ront d’une over­dose d’héroïne – comme c’est arrivé à des dizaines de personnes la seule année dernière, dans la petite ville où je suis né.

Le contexte social

Au contraire, je me recon­nais dans les millions de Blancs d’origine irlando-écos­saise de la classe ouvrière améri­caine qui n’ont pas de diplômes univer­si­taires. Chez ces gens-là, la pauvreté est une tradi­tion fami­liale ‑leurs ancêtres étaient des jour­na­liers dans l’éco­no­mie du Sud escla­va­giste, puis des métayers, des mineurs, et, plus récem­ment, des machi­nistes et des ouvriers de l’in­dus­trie sidé­rur­gique. Là où les Améri­cains voient des « Hilli­liies », des « Rednecks » ou des « Whiste trash », je vois mes voisins, mes amis, ma famille.

Sa ville

Près d’un tiers de la ville, envi­ron la moitié de la popu­la­tion locale, vit sous le seuil de pauvreté. Et la majo­rité des habi­tants, elle, juste au-dessus. L’addiction aux médi­ca­ments s’est large­ment diffu­sée, les gens se les procurent sur ordon­nance. Les écoles publiques sont si mauvaises que l’État du Kentu­cky en a récem­ment pris le contrôle. Les parents y mettent leurs enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens de les scola­ri­ser ailleurs. De son côté, le lycée échoue de façon alar­mante à envoyer ses élèves à l’université. Les habi­tants sont en mauvaise santé et, sans les aides du gouver­ne­ment, ils ne peuvent même pas soigner les mala­dies courantes. Plus grave encore, cette situa­tion les rend aigris – et s’ils hésitent à se confier aux autres, c’est simple­ment parce qu’ils refusent d’être jugés.

Exemple sordide

J’étais en première quand notre voisine Pattie télé­phona à son proprié­taire pour lui deman­der de faire répa­rer des fuites d’eau du plafond de son salon. Lorsque celui-ci se présenta, il trouva Pattie seins nus, défon­cée et incons­ciente sur son canapé. À l’étage, la baignoire débor­dait – d’où les fuites. Visi­ble­ment, elle s’était fait couler un bain, avait avalé des cachets puis était tombée dans les vapes. Le sol de l’étage était endom­magé, ainsi qu’une partie des biens de la famille. Voilà le vrai visage de notre commu­nauté : une junkie à poil qui bousille le peu de chose qu’elle possède. Des enfants qui n’ont plus ni jouets ni vête­ments à cause de l’addiction de leur mère.

Son cas personnel

Je ne dis pas que les capa­ci­tés ne comptent pas. Elles aident, c’est certain. Mais comprendre qu’on s’est sous estimé soi-même est une sensa­tion puis­sante – que votre esprit a confondu inca­pa­cité et efforts insuf­fi­sants. C’est pour­quoi, chaque fois qu’on me demande ce que j’aimerais le plus chan­ger au sein de la classe ouvrière blanche, je réponds : « Le senti­ment que nos choix n’ont aucun effet. » Chez moi, les marines ont excisé ce senti­ment comme un chirur­gien retire une tumeur.
Tu peux le faire tout donner

Faire des choix

Quand les temps étaient durs, quand je me sentais submergé par le tumulte et le drame de ma jeunesse, je savais que des jours meilleurs m’attendaient, puisque je vivais dans un pays qui me permet­trait de faire les bons choix, choix que d’autres n’auraient pas à leur dispo­si­tion. Aujourd’hui, lorsque je pense à ma vie et à tout ce qu’elle a de réel­le­ment extra­or­di­naire – une épouse magni­fique, douce et intel­li­gente, la sécu­rité finan­cière dont j’avais rêvé enfant, des amis formi­dables et une exis­tence pleine de nouveau­tés –, je me sens plein de recon­nais­sance pour les États-Unis d’Amérique. Je sais, ça sonne ringard, mais c’est ce que j’éprouve.

La classe populaire la désinformation et la presse

Certaines personnes pensent que les Blancs de la classe ouvrière sont furieux ou désa­bu­sés à cause de la désin­for­ma­tion. À l’évidence, il existe une véri­table indus­trie de la désin­for­ma­tion, compo­sée de théo­ri­ciens conspi­ra­tion­nistes et d’extrémistes notoires, qui racontent les pires idio­ties sur tous les sujets, des préten­dues croyances reli­gieuses d’Obama à l’origine de ses ancêtres. Mais les grands médias, y compris Fox News, dont la mali­gnité n’est plus à démon­trer, ont toujours dit la vérité sur la citoyen­neté d’Obama et sa reli­gion. Les gens que je connais savent perti­nem­ment ce que disent les grands médias en la matière. Simple­ment, ils ne les croient pas. Seuls 6 % des élec­teurs améri­cains pensent que les médias sont « tout à fait dignes de confiance ». Pour beau­coup d’entre nous, la liberté de la presse – ce rempart de la démo­cra­tie améri­caine – n’est que de la foutaise. Si on ne se fie pas à la presse, qui reste-t-il pour réfu­ter les thèses conspi­ra­tion­nistes qui enva­hissent sans partage Inter­net. Barack Obama est un étran­ger qui fait tout ce qu’il peut pour détruire notre pays. Ce que les médias nous disent est faux. Dans la classe ouvrière blanche, beau­coup ont une vision très néga­tive de la société dans laquelle ils vivent. Voici
La liste est longue. Impos­sible de savoir combien de gens croient à une ou plusieurs de ces histoires. Mais si un tiers de notre commu­nauté met en doute la natio­na­lité du président – malgré d’innombrables preuves –, il y a tout lieu de penser que d’autres thèses conspi­ra­tion­nistes sont elles aussi à l’oeuvre. Ce n’est pas du simple scep­ti­cisme liber­ta­rien à l’égard des pouvoirs publics, sain dans toute démo­cra­tie. Il s’agit d’une profonde défiance à l’encontre des insti­tu­tions de notre pays, qui gagne le cœur de la société.

Changement de classe sociale

Nous vantons les mérites de la mobi­lité sociale, mais elle a aussi son revers. Celle-ci implique néces­sai­re­ment une forme de mouve­ment – vers une vie meilleure, en prin­cipe –, mais aussi un éloi­gne­ment de quelque chose. Or on ne choi­sit pas toujours les éléments dont on s’éloigne.

Conséquences d’une enfance difficile

Ceux qui ont subi de multiples expé­riences néga­tives de l’enfance ont une plus forte proba­bi­lité d’être victimes d’anxiété et de dépres­sion, d’avoir des mala­dies cardiaques, d’être obèses et de souf­frir de certains cancers. Ils ont aussi une plus forte proba­bi­lité de connaître des diffi­cul­tés à l’école et de ne pas réus­sir à avoir des rela­tions stables à l’âge adulte. Même le fait de trop crier peut miner le senti­ment de sécu­rité chez un enfant, affai­blir sa santé mentale et entraî­ner à l’avenir des problèmes de compor­te­ment.

Édition Verdier

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Anne Pauly perd son père éprouve le besoin de le racon­ter et d’en faire un livre. Elle se rapproche de celui qui n’a pas été un homme facile. Si, dans le voisi­nage et dans la famille, le monde a de bons souve­nirs de sa mère très pieuse et cher­chant à faire le bien autour d’elle son père alcoo­lique et très violent dans ses propos n’est pas très atti­rant. Il laisse une maison qui est véri­table Caphar­naüm dans lequel l’au­teure se perd . Elle comprend que ce père qui lui manque tant est un être à plusieurs facettes. Elle raconte la violence du deuil et combien il est diffi­cile de gérer l’ab­sence. Elle écrit bien et, si le sujet vous touche, vous pour­rez avoir de l’in­té­rêt à lire ce récit. J’avoue ne pas trop comprendre l’uti­lité de tels livres même si, parfois, au détour d’une phrase ou d’une révé­la­tion, je peux être très émue.

Citations

Charmante famille

Je revoyais papa couteau à la main, immense et ivre mort, courir après maman autour de la table en éruc­tant, Lepel­leux, arrête de péter dans la soie et occupe-toi de ton ménage plutôt que de sauter au cou du curé. C’est indé­niable : bourré, il avait vrai­ment le sens de la formule, même si, dans la réalité, personne ne portait de culotte de soie ni ne sautait au cou du curé. Prodigue et ample, ma mère, tardive dame patron­nesse en jupe-culotte denim, c’était, il est vrai, investi dans les acti­vi­tés de paroisse, qui au fond ne lui ressem­blait guère, pour échap­per à ses excès à lui d’al­cool, de colère et de jalou­sie.

Alcoolisme

Au fond, on ne sait jamais vrai­ment si quel­qu’un boit pour échouer ou échoue parce qu’il boit.

Le pouvoir des chansons

Et puis là, sans préve­nir, le refrain m’a sauté à la figure comme un animal enragé : « Mais avant tout, je voudrais parler à mon père. » Dans mon cœur, ça a fait comme une défla­gra­tion et je me suis mise à sanglo­ter sans pouvoir m’ar­rê­ter. Féli­cie est remon­tée en voiture juste après, effa­rée, se deman­dant ce qui avait bien pu se passer entre le moment où elle était parti payer et le moment où elle était reve­nue. Comme je n’ar­ri­vais pas à lui répondre, elle a redé­marré toutes fenêtres ouvertes dans le vent du soir et c’est en enten­dant le reste de la chan­son qu’elle a fini par comprendre. Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’ai­de­rait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’au­rais pas cru. La cathar­sis par la pop-check.
(Je me suis retrou­vée en pleurs en enten­dant Serge Réggiani chan­ter « ma liberté » dans des circons­tances analogues.)

Édition Delcourt Traduit de l’anglais(Irlande) par Claire Desse­rey

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un vieil homme irlan­dais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rains­ford House Hotel et en s’adres­sant à son fils Kevin qui est jour­na­liste aux États-Unis. Ainsi, il va dérou­ler sa vie pour le plus grand plai­sir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’ai­mait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’ac­com­pagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hanni­gan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « diffé­rente » qui l’a touchée grâce à cette diffé­rence et puis fina­le­ment Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’ai­mait.
Le fil de cette histoire, c’est une riva­lité entre une famille riche et proprié­taire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hanni­gan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trou­vée par Maurice quand il était enfant et qui contri­buera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révé­ler davan­tage, mais cette saga fami­liale permet de vivre soixante dix années de l’Ir­lande et une ascen­sion sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beau­coup touchée. Les diffi­cul­tés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pour­quoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capa­ci­tés. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére ». Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’ab­sence de mani­chéisme, d’ha­bi­tude dans les romans qui décrivent une ascen­sion sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’af­faire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros posi­tif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beau­coup de défaut ce Maurice Hanni­gan, il s’est même montré bien inuti­le­ment cruel, il ne s’auto-justi­fie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Ir­lande et les Irlan­dais.

Citations

La vieillesse

Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avan­tages d’avoir 84 ans, c’est qu’a­vec toutes ces expé­di­tions aux toilettes, on fait de l’exer­cice.

Le deuil et la foi

C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lors­qu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’ac­com­pa­gnais à la porte de l’église pour la messe et je traî­nais dehors ou je repar­tais m’as­seoir dans la voiture. Je ne pouvais pas péné­trer à l’in­té­rieur. Je voulais pas Lui accor­der ce plai­sir.
J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta nais­sance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théo­rie : ces souf­frances sont desti­nées à nous éprou­ver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apai­sante du père Forres­ter ne pouvait répa­rer l’in­jus­tice de la perte de Molly. J’ai fran­chi le seuil de Sa maison unique­ment pour des funé­railles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arran­ge­ment qui fonc­tionne.

La bière

Il obser­vait la « stout » repo­ser dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retar­der la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bour­rait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et pous­sait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flam­bée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hi­ver.
« Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »

Le couple et l’argent

Ta mère et moi, on était jamais d’ac­cord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tran­ché , j’ai­mais en avoir, elle le mépri­sait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abor­dait rare­ment le sujet. J’avais des scru­pules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la super­fi­cie de nos terres. Si elle tombait sur un docu­ment détaillé, elle se conten­tait de me le tendre comme si c’était une chaus­sette sale que j’avais oublié sur la moquette.

Traduit de l’an­glais par Jean Szla­mo­wicz. Collec­tion 1018

Ne vous éton­nez pas de trou­ver dans ce roman un petit air de « Down­ton Abbey » , Julian Fellowes en est le scéna­riste. Il connaît bien le milieu de l’aris­to­cra­tie britan­nique pour l’avoir beau­coup fréquenté dans sa jeunesse. Mais il est né en 1949, et les heures de gloire des Craw­ley et de toutes les familles nobles britan­niques sont bien termi­nées. Pour­tant, certains rites existent encore et le narra­teur assure que dans les années 60, il y avait, encore en Grande-Bretagne ce qu’on appe­lait « la saison » . Cela ressemble un peu aux rallye d’au­jourd’­hui en France, dans les milieux riches de la capi­tale. Il s’agis­sait de bals donnés par les mères de jeunes filles pour leur faire rencon­trer des partis fréquen­tables. Tous les châte­lains des alen­tours rece­vaient dans leur demeure, ce Weekend là, les jeunes adoles­cents invi­tés qui n’avaient pas pu dormir chez la jeune-fille, cela nous vaut des récit autour de la cuisine britan­nique qui bien que servie avec avec tout le déco­rum possible est répé­ti­tive, fade et sans aucun inté­rêt, comme la mousse au saumon que la narra­teur a consommé tant de fois, cette année là. La construc­tion du roman rappelle celle d’une série. (Je gage que ce roman sera un jour repris pour la télé­vi­sion). En six épisodes (6 est le nombre des épisodes des mini-séries), notre narra­teur doit retrou­ver les six jeunes filles qu’il a rencon­trées lors de cette « saison » des années soixantes. Pour­quoi ? parce que Damian Baxter, l’étu­diant qui est devenu plus que million­naire – on peut imagi­ner un Bill Gates ou un Steve Job, britan­nique- va mourir. Il fait appel au narra­teur pour retrou­ver son enfant illé­gi­time. Il est forcé­ment l’en­fant d’une de ses six jeunes filles. On repart donc dans la vie de six couples qui quarante ans plus tard ont parfois bien du mal à être encore heureux. Une catas­trophe qui s’est produite en 1970 au Portu­gal annon­cée dès le premier chapitre est le fil conduc­teur de l’ini­mi­tié farouche qui sépare Damian et le narra­teur, il ne sera dévoilé qu’à la fin du roman mais elle est rappe­lée à tous les épisodes :

Je pouvais leur faire confiance d’avoir gardé en mémoire ce fameux repas car il y a peu de gens qui en ont vécu d’aussi effroyable, Dieu merci. J’avais aussi une autre excuse, plus fragile, pour ne rien dire, il se pouvait qu’ils aient tout oublié, à la fois de cet épisode et de ma personne.…. Même si mon aven­ture avec les Gresham s’était termi­née par une catas­trophe j’aime à penser que j’avais fait partie de leur exis­tence à une époque loin­taine, à une période où il avait fait partie de la mienne de manière si vitale. Et même si la simple logique me disait qu’il y avait peu de chances que cette illu­sion ait encore la moindre réalité, j’avais réussi à la conser­ver intacte jusqu’ici et j’au­rais aimé retour­ner à la voiture à la fin de la soirée avec cette chimère encore en bon état.

Effec­ti­ve­ment tout tourne autour de cette sixième famille les Gresham, et de Joanna dont Damian Baxter et le narra­teur ont été folle­ment amou­reux, On sait dès le début que le suspens de l’en­fant illé­gi­time ne peut se résoudre qu’à la fin, mais cela ne procure aucun ennuie car chaque famille procure son lot de surprises. La diffi­culté de s’in­sé­rer dans le monde étroit de la cote­rie des gens « biens » en grande Bretagne est décrite sans œillères et cela ne la rend pas très sympa­thique. Le person­nage prin­ci­pal Damian Baxter, malgré son intel­li­gence ne fera jamais partie de ces gens là et le narra­teur éprou­vera toute sa vie une forme de culpa­bi­lité d’être celui qui l’a fait entrer dans ce monde. C’est le ressort prin­ci­pal du roman dont l’autre inté­rêt est la pein­ture de la société britan­nique dans les années soixantes et le déclin de l’aris­to­cra­tie. Même s’il y a quelques longueurs,ce roman se lit très faci­le­ment et fait partie, pour moi,des romans qui « font du bien » . Un peu comme la célèbre série dont il est l’au­teur Julian Fellowes sait nous racon­ter cette société à laquelle il est atta­ché tout en voyant très exac­te­ment les limites.

PS Blogart (La comtesse) avait parlé de ce roman le 3 septembre 2015, merci de me l’avoir fait remar­quer.

Citations

Regard de sa mère.

Ma mère n’au­rait certes pas approuvé, mais ma mère était décé­dée et donc, théo­ri­que­ment, peu concer­née par la ques­tion, même si je ne suis pas convaincu que nous puis­sions nous défaire du regard critique de nos parents, qu’ils soient morts ou pas.

Snobisme et argent en Grande Bretagne.

Il est très curieux de consta­ter qu’au­jourd’­hui encore il existe en Grande-Bretagne une forme de snobisme envers l’argent fraî­che­ment acquis. J’ima­gine que la droite tradi­tion­nelle est censée tordre le nez face à ces gens-là mais, para­doxa­le­ment, ce sont souvent les intel­lec­tuels de gauche qui montrent tout leur mépris pour ceux qui se sont fait tout seul. Je n’ose­rais essayer de comprendre comment une telle atti­tude peut-être compa­tible avec la croyance à l’éga­lité des chances.

La cuisine.

On peut et on doit réflé­chir sérieu­se­ment aux chan­ge­ments qui ont touché notre société ces quarante dernières années, mais il y a un certain consen­sus sur les progrès qu’a faits la cuisine britan­nique, au moins jusqu’à l’ar­ri­vée du pois­son cru et du manque de cuis­son imposé par des chefs-vedettes au début de ce nouveau millé­naire. Personne ne conteste que, quand j’étais enfant, ce qu’on mangeait en Grande-Bretagne était horrible et consis­tait essen­tiel­le­ment en repas de cantine sans aucun goût, avec des légumes qu’on semblait avoir mis à bouillir depuis la guerre. On trou­vait parfois des choses meilleures chez certains parti­cu­liers, mais même les restau­rants chics vous servaient des plats compli­qués et préten­du­ment raffi­nés, déco­rés entre autres de mayon­naise verte présen­tée sous forme de fleur, et qui ne valaient pas vrai­ment qu’on se donne la peine de les ingur­gi­ter.

Le snobisme britannique.

Être duc !

De fait, les frères Tremayne allaient connaître une certaine popu­la­rité, passant même pour des person­na­li­tés fron­deuses, ce qu’ils n’étaient abso­lu­ment pas. Mais leur père était duc et même si, dans la vraie vie, cet homme aurait été inca­pable d’oc­cu­per les fonc­tions de gardien de parking, son statut suffi­sait à leur garan­tir d’être invi­tés.

Être comte !

Nous pouvions être abso­lu­ment certain que, jamais en cinquante huit ans, personne ne s’était adressé à l’ordre Clare­mont de cette manière. Comme tous les riches aris­to­crates dans le monde, il n’avait aucune idée réelle de sa propre valeur puisque, depuis sa nais­sance, il rece­vait des compli­ments sur des quali­tés imagi­naires et il n’était pas vrai­ment surpre­nant qu’il n’ait jamais remis en ques­tion les flat­te­ries qu’une armée de lèche-botte lui avait servies depuis un demi-siècle. Il n’avait pas l’in­tel­li­gence de se dire qu’on lui racon­tait n’im­porte quoi qu’il n’avait rien de concret à offrir sur le marché du monde réel. C’était un choc, un horrible choc de décou­vrir qu’il n’était pas la person­na­lité digne, élégante et admi­rable qu’il croyait être, mais un pauvre imbé­cile.

L’apparence

Ces gens-là obéis­saient à des rituels vesti­men­taires pénibles pour une simple raison : ils savaient parfai­te­ment que le jour où ils cesse­raient de ressem­bler à une élite, ils cesse­raient d’être une élite. Nos hommes poli­tiques viennent tout juste d’ap­prendre ce que nos aristo savaient depuis des millé­naires – tout est dans l’ap­pa­rence.

Dans les années 60

Malgré cette laideur, personne ne fut épar­gné. Les jupes de la reine remon­tèrent au-dessus du genou, et lors de l’in­tro­ni­sa­tion du prince de Galles à Caer­nar­fon Castle, Lord Snow­don s’était affi­ché avec ce qui ressem­blait féro­ce­ment au costume d’un steward d’une compa­gnie polo­naise. Mais, à partir des années 1980, les aristo se fati­guèrent de dégui­se­ments aussi inte­nables. Ils voulaient reprendre l’ap­pa­rence qui était la leur.

Perte d’une fortune en moins d’une génération

Elle s’était égale­ment rendu compte d’un imprévu, c’est-à-dire l’am­pu­ta­tion perma­nente de son capi­tal du fait d’un époux qui enten­dait bien vivre « en prince » mais qui n’avait pas l’in­ten­tion de travailler un seul jour dans sa vie ni de gagner le moindre penny. C’était une fille du Nord avec la tête sur les épaules et elle avait bien conscience qu’au­cune fortune ne peut espé­rer survivre à partir du moment où les dépenses sont sans limites et les reve­nus équi­va­lents à zéro.

Relations de couples

Quand on se retrouve dans une rela­tion qui bat de l’aile, on a tendance à l’ag­gra­ver en lui en lui injec­tant une dose de mélo­drame, obtenu en deve­nant luna­tique et mordant, et en montrant en perma­nence sont insa­tis­fac­tion. Cela passe par des répliques comme « Mais pour­quoi tu fais tout le temps ça ? » Ou » Bon, tu m’écoutes oui ? Parce qu’en géné­ral tu ne comprends rien quand je t’ex­plique. » ou bien « Me dis pas que tu as encore oublié ? »

le prix des grandes propriétés

Hélas, c’est palais étaient à l’ori­gine censés être le centre de centaines d’hec­tares de produc­tion agri­cole et la vitrine d’im­menses fortunes fondées sur le commerce et d’in­dus­trie – cela ne se voyait peut-être pas mais, à l’ins­tar des taupes creu­sant sans cesse dans gale­rie, c’était des capi­taux qui travaillaient dans l’ombre. Car ces demeures sont de grandes dévo­reuses de fortune. Elles avalent l’argent comme les terribles ogre des frères Grimm dévorent les enfants et tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin.

Observation qui sonne juste

Une marque certaines de l’étroi­tesse d’es­prit des gens, c’est quand on ne supporte pas de voir ses amis deve­nir amis avec d’autres amis à soi. Malheu­reu­se­ment, c’est très fréquent, et on constate souvent avec cette petite grimace lorsque l’on se rend compte que deux couples se sont vus sans vous invi­ter alors que c’est vous qui les aviez présen­tés.

L’importance de la beauté

Il faut avoir été laid dans sa jeunesse pour comprendre ce que cela signi­fie. On peut toujours dire que les appa­rences sont super­fi­cielles et parler de « beauté inté­rieure » ou autre niai­se­rie que les adoles­cents moches doivent suppor­ter quand leur mère leur soutien que « c’est merveilleux d’être diffé­rent ». La réalité, c’est que la beauté est la seule unité moné­taire qui vaille ques­tion séduc­tion, et dans ce domaine, votre compte en banque est à zéro.

Traduit du norvé­gien par Alain Gnae­dig

Édition Folio

C’est à propos de « Mer Blanche » chez Jérôme que j’ai eu très envie de décou­vrir Roy Jacob­sen. Merci à lui et à toutes celle et ceux qui ont dit tant de bien de ce roman qui m’a permis de décou­vrir la Norvège du début du XX° siècle. J’ai été un peu éton­née que ce roman plaise tant à Jérôme que j’ima­gine plus tenté par des lectures du monde urbain dur et violent. Mais je suppose que ce qui lui a plu, comme à tout ceux qui aiment et aime­ront ce roman, c’est son écri­ture sans aucun pathos pour décrire un monde d’une dureté incroyable. La nature d’abord aussi gran­diose que cruelle, elle ne laisse aucun répit aux habi­tants d’une petite île du nord de la Norvège au sud des îles Lofo­ten. Les tempêtes détrui­ront plusieurs fois le hangar que la famille essaie de dres­ser pour faire sécher le pois­son. Les hivers si longs que bêtes et hommes risquent de mourir de faim puisque la prin­ci­pale ressource est consti­tuée par le pois­son qu’il faut aller pêcher loin plus au nord quand le climat le permet. Sur l’île voisine, plus grande et plus riche une usine achète le pois­son pour le trans­for­mer. Et sur cette île aussi vit un pasteur au cœur sec, en tout cas trop sec pour prendre en charge deux petits qui viennent de perdre leur père, le direc­teur d’usine et dont leur mère sombre dans la folie. C’est donc l’héroïne de ce roman, Ingrid qui les pren­dra en charge et les ramè­nera sur sa petite île Barroy. Pour­tant elle aussi doit faire face à la mort de son père et la grave dépres­sion de sa mère. Tragé­dies succes­sives mais racon­tées avec une telle pudeur que le lecteur souffre en silence et respect pour le courage de ses enfants que les diffi­cul­tés forcent à deve­nir adultes si vite. On suit avec angoisse les efforts de son frère Lars pour amélio­rer le quoti­dien d’une petite famille qui est souvent plus proche de l’anéantissement que de la survie.

Un grand moment de lecture et qui en dit long sur la dureté des temps anciens en Norvège.

Citations

Je suppose que cela décrit la crise de 29

Quel soula­ge­ment de voir un homme rentrer sain et sauf chez lui, même s’il arrive à l’im­pro­viste. Il y a la crise dans le pays et dans le monde, des faillites et des budget réduit, des gens doivent quit­ter leurs ferme, d’autres perdent leur travail, et les gars de l’équipe d’ar­ti­fi­cier dans laquelle il était le contre­maître a été renvoyer chez eux avec mon salaire à peine de quoi couvrir ce qu’il avait déjà dépensé.

Les chaises

Quand Barbro a grandi sur Barroy, les filles n’avaient pas de chaises. Elle mangeait debout.….
Mais Barbro se souve­nait ce que c’était de ne pas avoir de chaise si bien que, le jour où elle eut la sienne, elle emporta partout avec elle, au hangar à bateaux, à la remise, et même dans les prés ; elle s’as­seyait dessus et obser­vait les animaux, le ciel, les pies huîtrières sur la rive. Un meuble à l’ex­té­rieur. C’est faire du ciel un toit et de l’ho­ri­zon le mur d’une maison qui s’ap­pelle le monde. Personne n’avait jamais fait cela. Ils ne parvinrent jamais à s’y habi­tuer.

Vivre sur une île

Un îlien n’a pas peur sinon il ne peut pas vivre dans un endroit pareil, il lui faut prendre ses cliques et ses claques, démé­na­ger et s’ins­tal­ler dans un bois ou dans une vallée, comme tout le monde. Ce serait une catas­trophe, un îlien a l’es­prit sombre, il n’est pas raide de peur, mais de sérieux.

Les tempêtes

Mais, en règle géné­rale, les tempêtes sont brèves, et c’est durant l’une d’elles que les feuilles dispa­raissent. Il n’y a pas beau­coup d’arbres sur l’île, mais il y a assez d » arbustes à baies, de bouleaux nains et de saules qui, à la fin de l’été, ont des feuilles jaunes qui virent au marron et au rouge à des vitesses variées, si bien que l’île ressemble à un arc-en-ciel sur terre pendant quelques jours de septembre. Elle garde cette allure jusqu’à ce que cette petite tempête attaque les feuilles par surprise et les emporte dans la mer, et méta­mor­phose Barroy en un animal loque­teux à four­rure marron. Elle va rester ainsi jusqu’au prin­temps, si elle ne ressemble pas alors à un cadavre aux cheveux blancs sous les rafales et la grêle, quand la neige violente arrive , dispa­raît, revient encore et forme des congères comme si elle tentait d’imi­ter la mer sur terre.

Le mépris

Gertha Sabina Tomme­sen réussi à appe­ler Barbro « l’idiote » trois fois pendant qu’elle lui montre la chambre où elle va dormir avec l’autre bonne, qui vient des îles elle aussi, mais qui est bien plus jeune que Barbro. Elle explique que l’idiote doit s’at­tendre à être appe­lée à l’usine quand il y a des arri­vées de harengs, même au milieu de la nuit, comme les autres femmes de la maison.

Édition de l’Oli­vier

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Céline Leroy

Roman très étrange à côté duquel je suis passée sans accro­cher. L’au­teur nous raconte la vie de la famille Edel­stein dont chaque membre possède un don surna­tu­rel qui leur rend la vie impos­sible. La grand mère envoie des colis au contenu très bizarre, un savon à moitié utilisé, par exemple. Le père sait qu’il ne doit jamais rentrer dans un hôpi­tal, le fils, Joseph, se fond (au sens propre) dans les décors et la fille Rose ressent les senti­ments de ceux qui ont cuisiné pour elle. Chaque bouchée est une atroce souf­france quand les cuisi­niers sont malheu­reux. Rose est amou­reuse du grand ami de son frère Georges qui la trouve trop jeune. Joseph est un surdoué qui ne réus­sira pas à se faire admettre dans une bonne univer­sité.
On suit donc cette famille dont aucun des membres n’est vrai­ment heureux et en parti­cu­lier Rose qui, à cause de ce don, nous fait décou­vrir peu à peu ce qui ne va pas dans sa famille et dans la nour­ri­ture aux USA.

Je suis certaine d’être passée à côté de l’in­té­rêt de ce roman que j’ai lu pour­tant avec atten­tion car c’était un des rares romans que j’avais sur le bateau pour une navi­ga­tion ralen­tie par l’an­ti­cy­clone au large des Açores. J’es­père que je rencon­tre­rai des avis qui contre­di­ront ces impres­sions d’une lecture inutile. Comme celui de Brize par exemple. Mais lisez aussi l’ar­ticle de Jérôme qui en plus d’être beau­coup plus drôle que le mien décrit très bien combien les critiques offi­cielles peuvent dire n’im­porte quoi !

Citation

Dans la famille Edelstein le fils

Tout ce que j’ai compre­nais , c’est qu’il n’avait pas inséré le pied de la chaise dans sa jambe , mais que, je ne sais comment, sa jambe était deve­nue le pied de la chaise , tout en gardant sa chaus­sette qui rentrait dans sa chaus­sure. La chair était invi­sible, ou plutôt, il ne restait qu’un reflet de jambe que je distin­guais vague­ment. S’était-il coupé la jambe ? Non. Encore une fois : pas de sang, rien. À la place, il n’y avait que ce reflet de jambe humaine autour du pied de la chaise, un halo tamisé d’hu­ma­nité qui tendait à dispa­raître autour du solide pied en métal, un chan­ge­ment de texture qui, d’une certaine façon, faisait sens. On aurait dit que la chaise prenait natu­rel­le­ment l’avan­tage sur lui, comme si elle le dissi­pait ou l’ab­sor­bait avec une simpli­cité qui ferait croire qu’elle avait cet effet sur tout le monde. Et puis il avait le pied de la chaise, le bout en caou­tchouc qui entrait dans la chaus­sure, chaus­sures qui ne parais­sait plus conte­nir de pied humain.

Traduit de l’an­glais (Ètats-Unis) par Brice Matthieussent ; collec­tion 1018

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai oublié sur quel blog j’avais lu qu’il fallait abso­lu­ment lire ce petit roman de John Fante, mais quand je l’ai vu au club de lecture de notre média­thèque, j’étais très contente. Oui, c’est un excellent moment de lecture tout en humour grin­çant et méchant qui décoiffe, parfois un peu trop pour moi. Le person­nage prin­ci­pal est un écri­vain qui trouve un soir un énorme chien devant chez lui. Un chien de race Akita qui, sur cette photo, semble bien sympa­thique mais qui est un véri­table danger dans une famille qui n’al­lait pas non plus très bien avant son arri­vée

Ce chien mérite très bien son nom, Stupide, il saute sur tout ce qui lui semble un compa­gnon sexuel accep­table et comme il est très puis­sant cela donne des scènes aussi comiques que gênantes. L’écri­vain, narra­teur de ce roman se sent mal de tous les livres qu’il ne réus­sit plus à écrire. Il se sent raté aussi bien socia­le­ment que dans sa vie fami­liale. Même s’il le raconte avec beau­coup d’hu­mour, on sent son déses­poir à l’image de la scène finale qui donne peu d’es­poirs sur la survie de son mariage. Ce roman raconte aussi très bien le choc des familles lors des départs des enfants qui occu­paient une place si impor­tante au quoti­dien dans la maison. J’ai trouvé très origi­nale dans ce roman la pein­ture de chaque person­nage, on peint souvent la famille améri­caine comme une force en soi. Dans les films, les séries, les romans, la famille made-in US semble un lieu d’en­ga­ge­ment et de résis­tance à toute épreuve. Ici, au contraire chaque indi­vi­dua­lité est carac­té­ri­sée par une desti­née propre et leur seul point commun lors de ce roman c’est ce chien, qu’elle le rejette ou l’aime. Un point de vue et un humour très parti­cu­lier qui fait du bien en contre point des images trop lisses que nous renvoie « la culture » améri­caine : John Fante est issu de l’immigration italienne, et a connu la misère, ceci explique cela. Je ne voudrais pas donner une fausse image de ce livre qui est surtout très drôle même si on sent une grande tris­tesse sous cette façon de rire de tout et surtout de lui.

Citations

Beaucoup de pères pourraient écrire cela

Jimmy avait cinq mois, et je l’ai détesté comme jamais parce qu’il avait des coliques et braillait encore plus que Tina. Les hurle­ments d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arra­chez-moi les ongles, mais ne me soumet­tez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commen­ce­ment de mon exis­tence.

Un père reste une fille s’en va

Pendant qu’Har­riet sanglo­tait dans le patio, je suis allé dans mon bureau écrire à Tina une lettre que je ne poste­rai jamais, je le savais, quatre ou cinq pages éplo­rées d’un gamin qui avait laissé tomber son cornet de glace par mégarde. Mais je lui disais tout, ma culpa­bi­lité, mon terrible désir de pardon. Quand je l’ai relu, la force et la sincé­rité de ma prose m’ont boule­versé. Je l’ai trouvé par endroits très belle, j’ai même envi­sagé d’en tirer un bref roman, mais je n’avais pas mon pareil pour tomber en extase devant ma prose, je n’ai pas eu trop de mal à déchi­rer ce que j’avais écrit et à le mettre à la poubelle.