Éditions Métaillé, 358 pages, août 2020
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard
Quel voyage ! et que de découvertes ! Je ne connaissais pas la Patagonie, et ce roman ne me donne pas très envie d’aller y voir de plus près. D’un autre côté, si par hasard j’y allais , je n’aurais pas la mafia à mes trousses, ni la police argentine, ni les néo-nazis, ni un mari violent et jaloux ..
Ce roman correspond exactement aux raisons pour les quelles je me trouve bien dans mon club de lecture : lire des livres vers lesquels je ne serai jamais allée qui me procurent de vrais plaisirs et, ici, un dépaysement total.
Parker, fuit, on ne sait pas tout de suite quoi, en conduisant un camion sur les route de la Patagonie, pour livrer des chargements de fruits d’un bout à l’autre de l’Argentine. Son employeur n’est pas très en règle avec la police, entre autre, les papiers du camion et de Parker ne doivent pas être montrés à la police. Cela l’oblige à prendre des petites routes et à être systématiquement en retard sur ses prévisions d’arrivée. Un jour, dans une fête foraine, il rencontre Maytén, une femme superbe dont il va tomber amoureux. La fuite devient encore plus compliquée, car Bruno, le forain à qui appartient le train fantôme veut absolument récupérer sa femme.
J’arrête d’essayer de raconter car je rate complètement mon envie de vous faire partager mon plaisir qui n’est pas du tout dans le fil narratif mais dans la l’originalité de ce que j’ai découvert :
- Les paysages ingrats de la Patagonie, où tout est plat et où on peut circuler pendant des jours et des jours sur la même route sans pouvoir changer de directions. D’ailleurs les directions ne se donnent pas en kilomètres mais en journées passées sur la route.
- Le désert de sel où vous pouvez devenir fou où mourir où les deux.
- Le climat et les tempête de sable et les les trombes d’eaux qui inondent tout subitement.
- Les stations d’essence dans des villages tous plus perdus les uns que les autres
- Mais surtout, les personnages que vous rencontrerez dans ce récit, leur façon de répondre toujours à côté de la plaque, le journaliste qui passe de la recherche des sous marin nazis aux anciennes mines d’or.
- Les Forains et le train fantôme avec Bruno le patron violent et ses deux aides qui veulent absolument lui faire rencontrer la lumière divine.
- Maytén cette femme qui aimerait retrouver la civilisation et la ville de Buenos Aires, et qui analyse très bien les hommes avec qui elle partage sa vie.
- Et surtout Parker, qui transforme son campement en appartement tous les soirs et qui se met dans des situations impossibles par amour.
J’étais vraiment ailleurs pendant huit jours, c’est rare que j’accepte la lenteur d’un récit, mais si on lit trop vite ce roman, on s’attache alors à la narration et ce qui fait le charme de ce livre ce sont les chemins de traverses, les descriptions de paysages, les phénomènes météorologiques, les personnages improbables ; le fil narratif est pour le moins confus. Je comprends très bien qu’on puisse ne pas apprécier ce roman qui sort complètement des livres habituels. Mais pour moi ce fut une très belle découverte. Ma petite réserve vient de langue (traduction ?) qui rendait, parfois, les phrases difficiles à comprendre, et puis c’est un peu long, longs comme les trajets interminables, sans doute, en Patagonie.
Extraits
Début.
La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait en l’air. Vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir ; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. Le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre.
Campement original.
Le camion s’immobilisait lourdement dans un nuage de poussière, Parker sautait de la cabine, comme s’il touchait terre après des mois de navigation, et s’assurait que l’endroit convenait et qu’il y avait du bois à ramasser. Au moyen d’un palan giratoire terminé par une poulie fixée au véhicule, Parker déchargeait lentement ce qui un jour avait été sa maison. Peu à peu étaient extraits de la remorque une table en bois, des chaises, un canapé au cuir râpé, un vieux frigo, un lampadaire, un grand tapis, un placard, un lit avec son matelas, et une table de nuit avec sa lampe de chevet. En moins d’une heure, il déroulait le tapis et y déposait les meubles jusqu’à aménager un parfait salon familial sous le ciel immense de la steppe, éclairé la nuit par des câbles connectés à la batterie..
La façon de donner les directions en Patagonie.
– C’est loin, Teniente Primero Lopez ?– Deux jours, s’il n’y a pas de vent. Tu files tout droit et demain, tu tournes à gauche, tu traverses la colline, puis encore à gauche pendant une demi-journée plus ou moins.
Les échecs.
Bruno observa le plateau pour tenter de découvrir en quoi il s’était trompé. Il pensait que les femmes n’étaient jamais contentes, il y avait toujours un problème, un motif de se plaindre. On ne bouge pas comme ça aux échecs ? Et pourquoi donc ? Qu’il a dit ? Sûrement une femme encore, celle qui avait inventé ce jeu. Mais il n’allait pas se laisser dominer par Maytén, le simple fait qu’elle n’en fasse qu’à sa tête et lui impose ses caprices le mettait hors de lui.
L’immensité désertique.
Elle reprit sa marche, tout droit, en tremblant, vers la plaine qui commençait quelques rues plus loin, jusqu’à laisser le village derrière elle, et elle s’avança sur la terre desséchée, en se prenant les épaules dans les mains pour obtenir une infime sensation de sécurité. En observant l’espace qui l’entourait, elle se dit que la cage qui l’emprisonnait était vaste, sans barreau, ni porte, ni fenêtre, infini. Une cellule où elle pouvait se mouvoir à volonté, mais d’où elle ne pourrait jamais s’échapper. C’était la plus terrible des prisons, dont les murs s’étendaient à perdre de vue et au-delà.
Les légendes locales .
Parker soupira, ces racontars absurdes le mettaient de mauvaise humeur. La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. Il avait entendu toutes sortes d’histoires pendant ses voyages, elles faisaient partie du pauvre folklore local, des récits collectifs où chacun ajoutait des détails qui modifiaient la version originale. À force de les entendre, les gens avaient fini par y croire : naufrage de galion espagnol remplis de trésors, vaisseaux fantômes à la dérive depuis des siècles, voguant au gré des tempêtes.
Maytén apprivoise les plaines désertiques.
Elle apprenait à percevoir des détails insignifiants : les odeurs portées par le vent, les bruits différents selon leur provenance, les variations d’une couleur sur la steppe monochrome, la preuve de la terre et la vitesse à laquelle les nuages s’effilochaient. Si cette vie était au début une promesse d’ennui quotidien, à présent un monde nouveau se révélait, qu’elle observait attentivement pendant des heures de route. Elle avait besoin du silence, de ce temps suspendu où, la tête appuyée comme contre la vitre, elle laissait son regard se perdre au loin et voyageait là où son corps ne le pouvait pas.
Point de vue sur la propreté et le ménage.
– Pas besoin de nettoyer, la poussière s’en va comme elle est entrée. Dans la nature, rien n’est permanent ni définitif.Maytén le regarda, perplexe et légèrement irritée.– Cette poussière passe par notre camion et poursuit son chemin, elle ne reste pas. Et nous non plus, tôt ou tard on s’en va, dit-il, grisé par l’air froid du matin.– Et les odeurs, elles partent toute seule ?– Non, les odeurs changent, elles ne disparaissent pas.Maytén l’observa quelques secondes et, ne trouvant pas le lien entre ce qu’il disait, elle dut répéter. Comme Parker ne semblait pas comprendre, elle rassembla les vêtements éparpillés dans la cabine, les couvertures et les draps et en fit un tas.– Il faut laver tout ça.Puis, armé d’un balai et d’une brosse, elle entreprit de nettoyer jusqu’au dernier recoin de la cabine.– Tu dis que la poussière s’en va toute seule ? Et les serviettes, elle se lave aussi toute seule ? Insiste à telle pendant qu’il inspirait de grandes bouffées d’air frais.– Une serviette sert à essuyer ce qu’on veut de laver, qui, techniquement est déjà propre.
L’ambiance des stations essence et l’art de répondre aux questions.
– Le téléphone fonctionne ? demanda-t-il en indiquant une cabine avec une chaise et un manuel qui devait être ouvert à la même page depuis des lustres. L’indien le regarda avec une moue.– Il fonctionnait, répondit-il sèchement.Parker décrocha le téléphone, mais il n’y avait pas de tonalité.– Il fonctionne ou non ?– Il fonctionnait le mois dernier, plus maintenant.
Quand on ne parle pas la même langue.
-« Verstanden, verstanden ? s’écria alors le type.– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Maytén inquiète.– Ils veulent aller à Verstanden, ça doit être une de ces colonies allemandes de la cordillère, répondit Parker, très sûr de lui. J’ai une idée, on va guider ces types jusqu’à Verstanden.(..)– « Schlafen » dit-il, allongé entre deux bâillements qui déformaient son front, transformant les lettres gothiques du tatouage en calligraphie arabe. Maintenant il veut aller à Schlafenn pendant Parker en lui faisant signe, sans lâcher la pierre, de sortir de sous le camion.














