Édition Galli­mard. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Une belle décou­verte que cette auteure qui a un style très parti­cu­lier, entre poésie et réalisme.
L’his­toire se résume en peu de mots, une femme d’abord prénommé Éliette et qui devien­dra Phénix, est trop, mais, mal aimée par ses parents et ne saura pas, à son tour, aimer ses deux enfants : sa fille Paloma et son fils Loup. Éliette était une enfant d’une beauté incroyable et un début de talent de chan­teuse, ses parents d’un milieu popu­laire en font, naïve­ment et sans penser la détruire, une petite poupée qui chante en public en parti­cu­lier au Noël de l’usine devant tout le village. Ce corps trop beau et vieilli avant l’âge attire les convoi­tises des hommes, et détruira l’âme d’Éliette. Paloma, sa fille quit­tera, à 18 ans, le domi­cile de sa mère, un garage pour pièces déta­chées dans une zone péri-urbaine, pour se construire une vie plus calme mais elle aban­donne son frère Loup à ce lieu sans amour. Loup pren­dra la fuite en voiture sans permis et bles­sera d’autres auto­mo­bi­listes, il fera huit jours de prison. Il y a bien sûr un inci­dent qui peut expli­quer la conduite d’Éliette, mais l’au­teur n’in­siste pas, elle montre à quel point l’en­fant était mal dans sa peau d’être ainsi montrée en public à cause de sa beauté et de sa façon de chan­ter. Pour punir ses parents elle s’en­lai­dira au maxi­mum, et sa voix devien­dra désa­gréable. Bref de trop, et mal aimée elle passe au stade de rebelle et entraîne dans cette rébel­lion ses deux enfants. Le roman se situe quand Loup est en prison et que Paloma et sa mère essaie de comprendre leur passé respec­tif. Tout le charme de ce texte tient à la langue de Nata­cha Appa­nah, on accepte tout de ce récit car elle nous donne envie de la croire, elle ne décrit sans doute qu’une facette de la violence sociale et la poétise sans doute à l’ex­cès mais c’est plus agréable de la lire comme ça, cette violence sociale, que dans le maxi­mum du glauque et du violent qui me fait souvent très peur. Et pour autant elle n’édul­core pas la misère du manque d’amour mater­nel et des dégâts que cela peut faire.

Citations

L’art du tatouage

Son biceps gauche est encer­clé de trous lignes épaisse d’un centi­mètre chacune, d’un noir de jais. Sur son poignet droit, elle porte trois lignes du même noir mais aussi fine qu’un trait de stylo. Une liane de lierre, d’un vert profond, naît sous la saillie de la malléole, entoure sa cheville gauche, grimpe en s’en­tor­tillant le long de sa jambe et dispa­raît sur sous sa robe. Entre ses seins, que l’ou­ver­ture de sa chemise de nuit laisse entre­voir, il y a un oiseau à crête aux deux ailes déployées, à la queue majes­tueuse. C’est le premier tatouage qu’elle s’est fait faire à dix huit ans, pour inscrire à jamais le prénom qu’elle a qu’elle s’était choisi : Phénix. 

Impression que je partage même si, moi, j aime la ville

Georges n’a jamais aimé la ville mais il aime bien les gares. Celle-ci n’est pas trop grande, pas encore en tout cas. Il a l’im­pres­sion que tous ce qui était à taille humaine, recon­nais­sable, inof­fen­sif, est aujourd’­hui cassé, agrandi, trans­formé. Les cafés, les ciné­mas, les maga­sins, les stations services, les routes, à croire que tout est fait pour que les hommes se sentent mal à l’aise, tournent en rond et se perdent.

Portrait amusant

D’ha­bi­tude, elle est de ces femmes à ne jamais cesser de bavar­der, grandes histoires, petits détails,un véri­table moulin à paroles, et le docteur Michel soup­çonne que c’est le genre de femme à commen­ter, seule chez elle, sa vie.

Bien observé

Il y a donc ce gâteau dont l’emballage préci­sait « trans­formé en France et assem­blé dans nos dans nos ateliers »

Édition Le cercle.Belfont. Traduit de l’an­glais par Muriel Levet.

Dans mon club de lecture, il y a quelques lectrices de romans poli­ciers, elles sont très exigeantes si bien que, lors­qu’elles décernent un coup de cœur, je suis volon­tiers leurs recom­man­da­tions. Souvent, c’est qu’au delà de l’in­trigue poli­cière, il y a un inté­rêt histo­rique, socio­lo­gique ou la décou­verte d’une autre civi­li­sa­tion. Rien de tout cela ici, c’est un polar dans la plus plus pure des tradi­tions. Et pour­tant, je l’ai lu sans pouvoir m’arrêter pendant deux jours. L’intrigue est bien fice­lée et le suspens très bien dosé. Evidem­ment, j’ai lu d’abord (ou presque) le dernier chapitre parce que je ne pouvais pas suppor­ter que mes person­nages préfé­rés meurent. Je ne vous dirai rien, puisque vous êtes capables de suppor­ter la mort des gentils en atten­dant la dernière page pour savoir s’ils seront sauvés des griffes des méchants. Non seule­ment vous en êtes capables mais en plus vous aimez ça ! Je ne sais pas si j’ai­me­rai vous rencon­trer dans les tunnels sombres et mal famés de Manches­ter … Oui, parce que dans la banlieue de cette grande ville indus­trielle traîne une faune qui se livre à des trafics en tout genre. Ce qui est assez invrai­sem­blable c’est que de nombreux enfants sans liens avec des adultes sont livrés à des mafieux qui les utilisent comme mule pour la drogue et les pros­ti­tuent, je me demande ce que font les services sociaux britan­niques, cela ressemble plus à la vision de Dickens qu’à la Grande Bretagne d’au­jourd’­hui. Comme je ne peux pas vous racon­ter l’his­toire, je peux au moins dire comment elle commence. Un soir d’hi­ver une maman et sa fille Nata­sha âgée de six ans sont victime d’un acci­dent de la route, la maman est tuée sur le coup, mais la petite fille a disparu (d’où le titre en fran­çais). Six ans plus tard, le mari de cette femme, David a refait sa vie avec Emma et ensemble ils ont un bébé Ollie. Un jour Nata­sha revient chez son père et le roman peut commen­cer, car, si elle est reve­nue, cela semble surtout pour détruire la nouvelle vie de son père. On ne saura que peu à peu ce qu’elle a vécu pendant ces six années qui sont des années d’hor­reur abso­lue. Et nous ne saurons qu’au moment du dénoue­ment pour­quoi elle en veut tant à son père au point de mettre en danger la vie d’Ol­lie, ce bébé rieur.

Je crois que, pour ne rien divul­gâ­cher, j’en ai assez dit, il me reste à évoquer les poli­ciers En parti­cu­lier d’un certain Tom qui mène l’en­quête et qui est très malheu­reux de la mort de son frère Jack un hacker victime d’un acci­dent quelques temps aupa­ra­vant. Mais ce roman est plutôt centré sur les victimes et les malfrats, les poli­ciers font leur travail mais à part Tom n’ont pas une person­na­lité très marquée .

PS

Je crois que si j’ai lu cette auteure c’est aussi que j’ai vu qu’elle habi­tait soit en Italie soit à Auri­gny qui est mon île anglo-normande préfé­rée. Comme quoi, on peut être très irra­tion­nelle dans ses choix. Et voici deux images pour comprendre pour­quoi Rachel Abbot a quitté Manches­ter !

Citation

Travers masculin

David lui faisait parfois penser à une autruche enfon­çant sa tête dans le sable pour se forcer à croire que tout fini­rait par s’ar­ran­ger. C’était l’une des rares choses qu’elle trou­vait agaçante celui. Non pas son opti­misme, mais son inca­pa­cité pas à regar­der la réalité en face et sa tendance à privi­lé­gier les solu­tions de faci­lité

Édition Acte Sud

J’avais beau­coup aimé le roman d’Em­ma­nuel Dongala « Photo de groupe au bord du fleuve », et ce roman-ci avait été chau­de­ment défendu à une de nos rencontre au club de lecture. Cet auteur est un grand conteur et excellent écri­vain. Il raconte cette fois, la vie du jeune George Brige­to­wer, celui-ci vient en France au prin­temps 1789, avec son père . En suivant les traces de Léopold et Wolf­gang Mozart, le jeune George va se faire connaître à la cour du roi Louis XVI parce que, à 9 ans, il joue déjà comme un grand virtuose. George et son père sont noirs, son père a connu escla­vage dans les îles des Caraïbes, a réussi à venir en Grande Bretagne puis en Europe à la cour d’un prince polo­nais. Il a épousé une jeune Polo­naise. George est donc métissé et malgré la couleur de sa peau, son talent va lui permettre de s’im­po­ser en France, en Angle­terre puis en Autriche où il rencon­trera Ludwig Van Beetho­ven . Il se lie d’ami­tié avec Beetho­ven qui lui dédiera dans un premier temps une sonate … qui devien­dra « la Sonate à Kreut­zer ». Cette époque incroya­ble­ment féconde et violente traver­sée par le père et le fils permet à Emma­nuel Dongala de faire revivre l’esclavage mais aussi la condi­tion des femmes. Cet auteur sait parler des femmes et cela le rend très sympa­thique à mes yeux.
J’ai aimé cette lecture mais j’ai été un peu plus réser­vée que pour son premier roman, j’ai trouvé que le prétexte du roman se noyait un peu dans toutes les histoires diverses et variées que l’au­teur nous raconte. Entre Olympe de Gouge, Lavoi­sier, la révolte de Tous­saint Louver­ture, le sort des esclaves irlan­dais avant l’uti­li­sa­tion de la main d’oeuvre afri­caine, la révo­lu­tion fran­çaise.… Bref ce n’est pas un roman mais une dizaine qui se côtoient dans ce roman. Cela n’en­lève rien au talent de l’au­teur, mais par moment George et son père semblent moins inté­res­sants que les événe­ments qu’ils traversent.

Voici un portrait de George Brid­ge­to­wer :

Citations

Le public parisien 1789

Ici, les amateurs de musique, en parti­cu­lier les habi­tués du Concert Spiri­tuel, venaient autant pour se montrer que pour appré­cier la musique. En grande tenue, ils ne se gênaient pas pour jaser pendant l’exé­cu­tion d’un morceau ou même pour expri­mer leur opinion à haute et intel­li­gible voix.

Portrait des Viennois

Ne te fais pas d’illu­sions sur les Vien­nois. Ces gens-là sont super­fi­ciels. Tant qu’on leur donne de la bière et de la saucisse, ils se tiennent tran­quilles.

Dispute à propos du violon

Et cette vogue du violon ! Un instru­ment au son criard, dur et perçant. Qui n’a ni déli­ca­tesse ni harmo­nie et contrai­re­ment à la viole, à la flûte ou au clave­cin, est fati­gante autant pour l’exé­cu­tant que pour celui qui écoute. 
-Désolé, monsieur, lui rétor­qua son jeune contra­dic­teur, cette prédo­mi­nance du violon est là pour rester. Vous savez pour­quoi ? Parce qu’à lui tout seul, il peut être l’ins­tru­ment prin­ci­pal d’un orchestre.

Portrait d’Olympe de Gouge

Elle est folle, celle-là. Je ne vois pas vrai­ment pour­quoi Etta l’ad­mire tant ! Trou­vez-vous normal qu’elle demande l’abo­li­tion du mariage, qu’elle quali­fie de « tombeau de l’amour » ? Qu’elle prône sans vergogne le vaga­bon­dage sexuel en deman­dant de prendre en compte les penchants natu­rels des parte­naires à nouer des liai­sons hors mariage ? Qu’elle exige que la loi insti­tue un droit au divorce ? Pas éton­nant qu’elle demande aux enfants nés hors mariage, je veux dire les bâtards, soient octroyés les mêmes droits qu’aux enfants légi­times. Rendez-vous compte ! Une femme qui ignore l’ordre natu­rel des choses et veut poli­ti­quer comme un homme, voilà l’Olympe de Gouge qu’ad­mire tant notre cher Etta .

Un des aspects de l’esclavage

Avant de les vendre, on castrait les garçons et les hommes dans des condi­tions effroyables. L’opé­ra­tion était si barbare que très peu y survi­vaient : pour un rescapé, une douzaine trépas­sait (… ) 
Frédé­rick de Augus­tus était médusé. Il connais­sait les horreurs de l’es­cla­vage trans­at­lan­tique, mais personne aupa­ra­vant ne lui avait raconté l’es­cla­vage arabo-musul­man, tout aussi horrible, pire peut-être, sur certains aspects. Surtout, il ne trou­vait aucun sens écono­mique à cette castra­tion qui provo­quait la mort de tant d’es­claves. Il avait posé la ques­tion à Soli­man qui lui avait répli­qué :
- Vois-tu, ces escla­va­gistes-là ne raisonnent pas comme ce que ton père a connu dans les Caraïbes. Pour ces derniers, que les esclaves se repro­duisent est souhaité et même encou­ragé car essen­tiel pour leur pros­pé­rité. C’est comme avoir du chep­tel ; plus il se multi­plie, plus le proprié­taire devient riche. Cette logique écono­mique n’existe pas chez les négriers arabo-musul­mans, obnu­bi­lés qu’ils sont par la crainte de voir ces Noirs prendre souche et avoir des rela­tions sexuelles avec les femmes des harems dont ils sont les gardiens et les servi­teurs. Il fallait donc en faire des eunuques, c’est-à-dire les castrer. Pire encore, comme eux-mêmes ne se privaient pas de violer les esclaves noirs, les enfants qui en résul­taient étaient systé­ma­ti­que­ment élimi­nés ! (…)
Pose-toi la ques­tion mon cher Frédé­rick, comment expliques-tu aujourd’­hui la présence d’une popu­la­tion noire aussi nombreuses dans les Amériques alors que dans les sulta­nats et les candi­dats, malgré la masse innom­brable qui y a été impor­tée, ce n’est pas le cas ? Où sont passés tous ces Noirs qui ont traversé la mer Rouge en direc­tion de la pénin­sule arabique, entas­sés dans des boutres dans les condi­tions les plus atroces ? Crois-tu qu’ils ont tout simple­ment disparu comme ça dans un immense trou noir ? Non. C’est le résul­tat de ces pratiques igno­mi­nieuses. Castra­tion et infan­ti­cide !

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Claude et Jean Dema­nuelli. Édition Cherche midi.

Livre criti­qué dans le cadre du programme Masse Critique de Babe­lio

Ouf ! j’ai terminé cet énorme pavé de 560 pages ! Énorme : car je n’ai abso­lu­ment pas appré­cié cette lecture que je m’étais enga­gée à lire dans le cadre d’une masse critique de Babe­lio. Le sujet m’intéressait, j’avais compris que c’était un roman histo­rique et qui devait me permettre de revivre la peste de Londres au XVII ° siècle – en période de pandé­mie cela me semblait une bonne idée que de se plon­ger dans des épidé­mies meur­trières du passé. Le roman se situe dans le milieu juif qui commen­çait tout juste à se réins­tal­ler en Angle­terre après les horreurs de l’in­qui­si­tion en Espagne et au Portu­gal. Mais ce n’est pas du tout le thème le plus impor­tant du roman. L’au­teure a voulu cerner ce qui aurait pu se passer à cette époque si une femme avait voulu se mêler d’écri­ture et de philo­so­phie. Il s’agit donc d’une oeuvre d’une fémi­niste qui veut faire comprendre la condi­tion de la femme. D’ailleurs elle le dit clai­re­ment dans son inter­view que l’on peut lire à la fin du livre :

Ques­tion : Comment vous est venue l’idée de ce roman ? 
Réponse : Dans une chambre à soi, Virgi­nia Woolf pose la ques­tion suivante : si William Shakes­peare avait eu une sœur aussi douée que lui, quelle aurait été son sort ?
Elle apporte elle-même une réponse succincte à la ques­tion. « Elle mourut jeune … Hélas, elle n’écri­vit jamais une ligne. »
Woolf a raison bien sûr. C’était le sort le plus vrai­sem­blable qui pouvait échoir à une femme de cette période douée d’un esprit déve­loppé. Les condi­tions dans lesquelles vivaient alors les femmes leur rendaient virtuel­le­ment impos­sible toute expres­sion artis­tique ou intel­lec­tuelle.
La fiction roma­nesque commence par une décou­verte de manus­crits datant des années 1660, dans une très belle demeure du XVII° à Londres. Ensuite les chapitres se succèdent soit à Londres avec Esther au service d’un rabbin rendu aveugle par les tortures de l’in­qui­si­tion, soit à Londres du XXI° siècle avec Helen Watt et son jeune assis­tant Aaron Levy. Les deux desti­nées sont construites en paral­lèles : Esther doit cacher à sa commu­nauté qu’elle lit et écrit et même trahira son rabbin tant respecté pour pouvoir dialo­guer avec Spinoza. Helen Watt est obli­gée de cacher ses décou­vertes le plus long­temps possible car personne, aujourd’hui encore, n’est prêt à admettre qu’une femme puisse atteindre un tel degré en matière philo­so­phique. Toutes les deux sont dans l’ur­gence de la mala­die, la peste pour Esther et la mala­die de Parkin­son qui ronge le cerveau d’He­len. Enfin les deux ont connu un véri­table amour qui a boule­versé leurs certi­tudes. Ce roman décrit aussi l’ivresse de la décou­verte de vieux docu­ments par des histo­riens et les riva­li­tés du monde univer­si­taire. Il décrit aussi les diffé­rences entre la froi­deur britan­nique et l’en­thou­siasme déplacé des améri­cains.
Tout cela aurait pu m’in­té­res­ser mais je n’ai jamais accro­ché à cette lecture qui a pour­tant reçu toutes les louanges de la presse améri­caine. La « construc­tion étour­dis­sante » dont parle la quatrième de couver­ture m’a semblé d’une lour­deur incroyable. Je vais peut-être me mettre à dos les fémi­nistes améri­caines mais je trouve le projet malhon­nête. Certes, les femmes du XVII° étaient inter­dites de créa­tions litté­raires et artis­tiques et on peut suppo­ser qu’une jeune fille de reli­gion juive avait encore moins d’op­por­tu­ni­tés de se libé­rer des carcans de la tradi­tion pour se permettre de philo­so­pher avec Spinoza. Autant un exemple pris dans la réalité m’au­rait inté­res­sée mais inven­ter un tel person­nage me semble vouloir faire corres­pondre l’idéo­lo­gie de l’au­teure à la réalité histo­rique.
Quant‑à la partie XXI° siècle, l’au­teure met ses person­nages dans des tensions qui rappellent celle des juifs ayant connu l’in­qui­si­tion et la peste de Londres, et je n’y ai pas cru non plus, évidem­ment !
Et comme l’au­teure essaie d’être dans la préci­sion histo­rique et psycho­lo­gique la plus proche de ce qu’elle croit être la réalité, il lui faut presque six cent pages pour ne me convaincre ni dans l’his­toire ancienne ni dans les conflits univer­si­taires britan­niques actuels . À ce roman trop bavard, je préfère et de loin la réponse lapi­daire de Virgi­nia Woolf. :
« Elle mourut jeune … Hélas, elle n’écri­vit jamais une ligne. »

Citation

Les femmes juives au XVII° siècle

Je comprends très bien ton désir de l’étude, mais tu dois réflé­chir au choix qui se présente à toi. Je ne peux pas faire comme si Dieu t’avait créée homme, et par consé­quent capable de vivre de son esprit et de son savoir. Dieu a mis en nous des désirs innom­brables. Mais nous les contrô­lons pour pouvoir vivre. J’ai été obligé, pour ma part, de maîtri­ser mes propres désirs quand la perte de ma vue m’a inter­dit de deve­nir le savant que je voulais être, ou de fonder une famille. Je regrette vrai­ment, dit-il en bais­sant encore la voix, de t’avoir induite à croire que tu pour­rais être une érudite. Tu en avais l’étoffe, cepen­dant.

La fuite du Portugal , parole de la mère juive rebelle.

« Quand ma mère et moi nous sommes enfuies de Lisbonne, c’était pour sauver nos vies. Pas nos vies de juive. Nos vies, tout court. Nous nous sommes enfuies parce que même si nous ne réci­tions jamais une prière, même si ma mère et mes tantes allaient danser après leur festin du vendredi, même ainsi, les prêtres voulaient nous traî­ner dans leur chambre de torture. »

Dialogue en Israël au XX° siècle

« Donne-moi le nom d’un pays, n’im­porte lequel, et je te parle­rai de l’époque où il ne pensait qu’à tuer les Juifs. Sais-tu que des nazis allaient recru­ter des paysans locaux en Russie pour les aider à noyer les Juifs, avant qu’ils aient trouvé des méthodes d’ex­ter­mi­na­tion plus effi­caces ? Trente mille morts en deux jours à Babi Yar. » Un silence. 
» Par noyade.
- Dror arrête.
-Je veux que tu essaies d’ima­gi­ner ça. 
Elle le regarda effa­rée.
» Moi, je l’ima­gine. On ne peut pas noyer les gens en masse tu vois, il faut procé­der indi­vi­duel­le­ment. Peux-tu imagi­ner ce que c’est que de forcer un enfant, une femme, un homme à garder la tête sous l’eau ? Et pas juste une seconde comme si tu agis­sais par réflexe avant d’avoir eu le temps de réflé­chir. Noyer quel­qu’un suppose que tu le main­tiennes … Il faut que tu conti­nues jusqu’à l’ex­tinc­tion de toute vie » conclut-il d’une voix brisée.

Édition Stock​.Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Journa­liste écri­vain, l’au­teur a vécu toute sa vie dans l’igno­rance de ce qui s’est passé pour son grand-père Paol, ex-offi­cier de l’In­do­chine et soldat décoré de la grande guerre 1418. En 1943, il est arrêté par la Gestapo et partira dans le camp de Dora, là où les nazis ont construit les missiles V2. Son petit fils est obsédé par ce qui s’est vrai­ment passé pour son grand-père et il part dans une enquête qui essaie d’ou­vrir toutes les portes vers la vérité que ni sa grand-mère ni son père n’ont voulu ouvrir.

Nous voyons donc le passé glorieux de cet offi­cier de l’ar­mée fran­çaise à travers ses diffé­rentes affec­ta­tions et aussi son passé de père d’une famille heureuse. Et puis, la guerre le retrouve en Bretagne et toute la famille est boule­ver­sée par son arres­ta­tion, le départ en Angle­terre du fils aîné et la mort de pneu­mo­nie de leur sœur. Le père de l’au­teur, Pierre sera à jamais cet enfant blessé par ces morts. Puis nous suivons le trajet de Paol dans les prisons puis de sa mort à Bergen-Belsen. Le prin­ci­pal inté­rêt est de faire revivre l’hor­reur de Dora :

On appren­dra même les raisons pour lesquelles cet homme a été arrêté et qui l’a dénoncé.

J’avoue n’avoir eu que peu d’in­té­rêt pour ce livre même si j’ai bien compris pour­quoi l’au­teur a eu ce besoin impé­rieux de l’écrire. Entre ce besoin et l’in­té­rêt du lecteur il y a une grand diffé­rence, je suis vrai­ment restée en dehors de ce livre de mémoires .

PS :

Ingann­mic m’a fait remar­quer qu’Aifelle était plus enthou­siaste que moi à propos de ce roman.

Citations

Portrait

Il était devenu cet homme fiable, taci­turne, mesuré en tout. Un père sur qui on pouvait comp­ter, présent parmi les absents, tenace dans les incer­ti­tudes, mais qui ne deman­dait rien, ne s’api­toyait jamais ni sur les autres ni sur lui-même. Taiseux surtout.

Édition ZOE traduit de l’anglais (Canada par Chris­tian Raguet)

Après « Les Étoiles s’éteignent à l’Aube » et les inci­ta­tions de Krol et d’Aifelle , j’ai retrouvé avec grand plai­sir le talent de Richard Waga­mese. On retrouve Franck, celui qui avait permis à son père de mourir en Indien et à nous lecteur de comprendre la beauté de la Colom­bie-Britan­nique. Cette fois encore le rapport de l’homme et de la nature est un des ressorts de ce roman que l’au­teur n’a pas eu le temps de finir.

Nous retrou­vons le thème de la rédemp­tion par le retour sur soi-même qu’offrent la nature et les animaux sauvages. Emmy est une jeune femme violen­tée par la vie et des compa­gnons tous plus brutaux et alcoo­liques les uns que les autres. Elle a une petite fille Winnie, au milieu de tant d’hor­reurs quoti­diennes, il ne lui reste qu’une seule volonté posi­tive : que sa petite fille connaisse une vie meilleure que la sienne. Elle fuit donc les deux hommes qui la bruta­lisent et la violentent régu­liè­re­ment pour sauver sa fille. Elle rencon­trera Franck et son ami Roth qui travaillent avec lui à la ferme du « Vieil homme » celui qui a sauvé Franck et lui a donné le sens et le respect de la vie. Le roman suit deux traces , l’une terrible et unique­ment faite de violence d’al­cool et de vengeance : celle des deux hommes qui traquent Emmie pour assou­vir leur vengeance, et celle de la recons­truc­tion de Winnie et d’Em­mie auprès de Franck dans les montagnes de la Colom­bie-Britan­nique.
L’au­teur n’a pas eu le temps de termi­ner son roman, mais, il me semble que la fin est inscrite en fili­grane dans ce que nous pouvons lire. Il s’agit de deux chasses, mais l’une est le fait de préda­teurs qui ne sentent pas la nature dans toute sa complexité et l’autre celle d’une récon­ci­lia­tion avec le monde dans toutes ses facettes. Parce que ce roman n’est pas complè­te­ment fini, on sent aussi, parfois, des dialogues rapi­de­ment esquis­sés qui auraient demandé une relec­ture. Mais à côté de cela , il y a des moments splen­dides en parti­cu­lier sur les rapports possibles entre les animaux et les hommes quand ceux-ci prennent le temps de les écou­ter. Un très beau livre d’un auteur qu’on aurait aimé lire encore long­temps.

Citations

Les loups

Ils étaient couchés sur un rocher pentu qui dépas­sait de l’ex­tré­mité de la saillie. Derrière eux, la lune étin­ce­lait comme un œil gigan­tesque. Le mâle alpha était le seul à être assis, face au disque lunaire scin­tillant, la tête légè­re­ment relevé, semblable à un enfant empli d’émer­veille­ment. Star­light reprit son souffle rapi­de­ment et se releva de toute sa hauteur. Le loup tourna la tête. Il s’ob­ser­vèrent : l’homme se sentit percé à jour, vu dans son inté­grité, il n’avait pas de peur en lui, seule­ment du calme, le même que dans le regard résolu du meneur de la meute. Le loup se dressa. Il balaya du regard l’en­semble du tapis céleste moucheté d’étoiles et Star­light suivit ses yeux. L’uni­vers, profond et éter­nel, était suspendu au-dessus d’eux, solen­nel et franc comme une prières.
Le loup se rassit et sembla étudier le pano­rama. Puis il souleva son nez et lança un un hurle­ment glaçant face à la lune et aux étoiles épar­pillées autour.

La violence faite aux enfants

Elle ne pouvait se remé­mo­rer une seule fois dans sa vie ou des hommes n’aient pas voulu la toucher, la tenir dans leurs bras, la cares­ser, et pendant un moment elle avait laissé faire parce que ça comblait le vide de soli­tude qu’elle portait en elle, orphe­line placée dans une famille. Elle avait laissé faire jusqu’à ce qu’elle commence à en souf­frir. Elle ne voulait pas penser à cette époque-là. Elle avait, une bonne fois pour toute, claquer la porte sur cette noir­ceur d’une nature parti­cu­lière. Il y avait là des monstres, à l’af­fût, furtifs, en embus­cade, atten­dant l’heure avant de se montrer et de s’emparer d’elle de sang-froid, avec leur sauvage mâchoire hargneuse. Elle avait senti leur présence toute sa vie. Il n’y avait jamais eu assez de lumière pour les chas­ser ou s’il y en avait eu, elle n’avait lui que briè­ve­ment avant de deve­nir l’ombre qu’elle avait connu et à laquelle elle s’était habi­tuée depuis un temps bien trop long. Ce n’est que l’im­pi­toyable cruauté de Cadotte qui avait préci­pité à la surface la vieille rage couvant en elle. Elle l’avait submer­gée. Elle avait déferlé sur elle comme une incon­trô­lable vague de peur, de négli­gence, d’aban­don, d’as­pi­ra­tion, de néant, de faim, de besoin et de haine ; une haine d’un violet pur, insi­dieuse, furieuse, pour les hommes pour la vie, pour elle-même, pour avoir toléré ce qu’elle avait toléré qu’il lui arrive.

L’alcool

Son monde était circons­crit par la picole. Il buvait constam­ment. Mais elle aussi avait sa propre alliance avec l’al­cool, qui semblait en accord avec celle de Cadotte. La picole permet­tait aux monstres et à l’obs­cu­rité de dispa­raître. Elle lui permet­tait presque d’ar­ri­ver à éprou­ver un senti­ment de joie, de liberté, et Emmy la lais­sait entrer dans son monde aussi souvent que s’en repré­sen­tait l’op­por­tu­nité. Avec Cadotte, elle se présen­tait tous les jours. Elle fut ivre six semaines d’af­fi­lées.

Un lieu à soi

Assis­ter au lever et coucher du soleil est deve­nue la seule prière que j’aie jamais éprouvé le besoin de pronon­cer. Voilà mon histoire. Voilà mon chez moi. Cela vit en moi. 
Je vous vois toutes les deux, je vous vois cher­cher quelque part où vous instal­ler. Très nerveuses et angois­sées à l’idée de ne pas avoir de repère fixe. Effrayées, même. Je ne sais pas pour­quoi. Je n’ai pas à le savoir. Mais le vieil homme m’a appris que si je peux aider quel­qu’un je dois le faire. Cette terre m’a donné un endroit où poser mes pieds. Je crois que peut-être je pour­rais en donner un aussi à Winnie. 
En vérité, une fois qu’il est en nous, une fois qu’on a fini par le connaître, on ne se sent plus jamais esseulé perdu ou triste. On a toujours un lieu pour porter tout cela, ou le lais­ser, ou lâcher prise. Et ce lieu est de nouveau en nous. Ce que je pense ? Je pense que Winnie doit avoir besoin de faire le vide. Vous aussi, si vous êtes prête.

Édition Flam­ma­rion. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Vous connais­sez certai­ne­ment « Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise », mais aussi « L’évan­gile selon Yong Sheng » . Ici dans trois nouvelles plus tragiques les unes que les autres Dai Sijie raconte trois destins prati­que­ment ordi­naires dans ce terrible pays. Cela se passe dans une région entiè­re­ment polluée par le recy­clage des appa­reils tels que les ordi­na­teurs , télé­vi­seurs ou élec­tro-ména­gers. Les gens deviennent fous, soit par la pollu­tion soit par l’ex­trême pauvreté qui les réduisent à des gestes contre nature. C’est terrible et à peine suppor­table, la cruauté des hommes est sans limite, j’ai détesté le sort réservé à la femelle pango­lin. Animal protégé qui a peu près disparu de Chine et cela parce qu’on lui attri­bue des vertus aphro­di­siaques. La femelle pango­lin a lutté de toutes ses forces car elle portait un petit sans pouvoir sauver sa vie. Le feu aura raison de sa résis­tance. (Peut-être cette race s’est-elle vengée en trans­met­tant à l’homme le trop fameux virus !)

Trois destins tragiques marqués par l’ex­trême pauvreté , la pollu­tion et la cruauté humaine. J’avoue avoir été saisie par la tris­tesse et le dégoût de cette huma­nité et je n’ai pas réussi à me sentir bien dans cette lecture. Dai Sijie écrit en fran­çais son pays d’adop­tion, et il a un goût pour l’im­par­fait du subjonc­tif qui rend son texte un peu vieillot mais cela lui donne,aussi, un charme certain.

Citations

Propagande maoïste

Seul notre État tout-puis­sant était capable d’or­ga­ni­ser ce type de travaux pharao­niques pour répondre aux néces­si­tés urgentes, indis­pen­sables, d’une région agri­cole moderne, et que le mot « réser­voir d’eau », si ordi­naire en chinois ‑et encore plus dans la vie quoti­dienne de ma famille‑, était syno­nyme, sur le plan poli­tique et écono­mique, de bonheur du peuple. « C’est dans les climats où il pleut le moins que l’eau est le plus néces­saire aux cultures ». À en croire l’au­teur de l’ar­ticle, ce mot était quasi absent du voca­bu­laire des langues occi­den­tales, des millions et des millions de malheu­reux Euro­péens ou Améri­cain ne le connais­saient pas, sinon ceux qui étudiaient l’his­toire des jardins de Versailles, car il dési­gnait les bassins construits par le roi de France afin de surprendre les dames de la cour par la beauté des jets d’eau.

Médecine chinoise

Il serait impos­sible de comprendre l’ex­tinc­tion de cette espèce (le pango­lin) s’en rendre compte d’une parti­cu­la­rité poétique de la méde­cine chinoise : par exemple, si les chauves-souris volent dans le noir, on peut être certain que leur fiente guéri­ront de la cécité humaine, ; puisque le concombre de mer ressemble à un phal­lus , on affirme qu’il est aphro­di­siaque et que, s’il en consomme, l’homme obtien­dra un sexe d’une taille aussi pharao­nique que l’est cette plante aqua­tique. Dans le cas du pango­lin, c’est sa capa­cité à creu­ser dans la montagne qui fascine les Chinois. Et qu’est-ce qui ressemble plus à une montagne percée de grottes profondes, de ravins sombres, sinon un corps de femme ? Ainsi, manger sa chair est l’as­su­rance de pouvoir péné­trer, aussi profon­dé­ment qu’un pango­lin, les mysté­rieux tunnels fémi­nins.

Édition P.O.L.Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman démarre dans la légè­reté : Vicente et ses amis, des juifs parfai­te­ment assi­mi­lées à la vie en Argen­tine, regardent de loin ce qui se passe en Europe. Leurs conver­sa­tions sont marquées par l’hu­mour juif qui leur donnent tant de saveur. Vicente est beau garçon , un peu hâbleur et proprié­taire d’un maga­sin de meubles que son beau-père fabrique. Il est heureux en ménage, et a des enfants qu’il aime beau­coup. Sa mère, son frère méde­cin et sa sœur sont restés à Varso­vie. En 1938, il leur conseille sans trop insis­ter de venir à Buenos Aires. Il est content de son exil et des distances qu’il a mises entre sa mère qu’il juge enva­his­sante et lui qui se trouve bien dans sa nouvelle vie. Et, les années passent, l’an­goisse s’ins­talle, il va rece­voir trois lettres de sa mère et il prend conscience de l’hor­reur qui s’est abat­tue sur les juifs euro­péens. Il se sent coupable de n’avoir pas su insis­ter pour que sa famille le rejoigne, il va s’ins­tal­ler dans un mutisme presque complet. Sa femme comprend le drame de son mari et fait tout ce qu’elle peut pour le rame­ner vers la vie, mais sans grand succès. Vicente est dans son « ghetto inté­rieur » , comme son cauche­mar récur­rent qui l’an­goisse tant. Il rêve d’un mur qui l’en­serre peu à peu jusqu’à l’étouffer, il se réveille en prenant conscience que ces murs c’est sa peau : il est emmuré vivant en lui-même. (D’où le titre)

L’au­teur est le petit fils de ce grand père qui n’a pas réussi à parler. Santiago Amigo­rena comprend d’au­tant mieux son grand-père que sa famille a dû quit­ter l’Ar­gen­tine en 1973, l’exil et l’adap­ta­tion à un nouveau pays, il connaît bien. Cela nous vaut de très belles pages sur l’iden­tité et une réflexion appro­fon­die sur l’iden­tité juive. Le thème prin­ci­pal de ce roman, c’est : la Shoah, qu’en savait-on ? Comment s’en remettre et que trans­mettre aujourd’­hui ?. Rien que nommer ce crime contre l’hu­ma­nité fait débat , ne pas oublier que pendant des années on ne pouvait pas nommer autre­ment que « Solu­tion finale » avec les mots que les Alle­mands avaient eux-mêmes donnés à leurs crimes mons­trueux. Crime ? mais ce mot suffit-il quand il s’agit de six millions de personnes ? Géno­cide ? certes ; mais il y en a eu plusieurs en quoi celui-ci est-il parti­cu­lier ? Holo­causte ? mais ne pas oublier qu’a­lors il s’agis­sait d’of­frir des victimes inno­centes à un dieu. Qui était le Dieu des Nazis ? Et fina­le­ment Shoah qui ne s’ap­plique qu’au géno­cide des juifs par les nazis. C’est si impor­tant d’avoir trouvé un mot exact. Un livre très émou­vant qui fait revivre l’Ar­gen­tine dans des années ou ce pays allait bien et qui apporte une pierre indis­pen­sable à la construc­tion de la mémoire de l’hu­ma­nité.

Citations

Le genre de dialogue qui me font sourire

- Les Juifs me font chier. Ils m’ont toujours fait chier. C’est lorsque j’ai compris que ma mère allait deve­nir aussi juive et chiante que la sienne que j’ai décidé de partir.
-Compa­rée à la mienne, ta mère n’est pas si chiante, lui avez répondu Sammy, un œil toujours rivés sur les tables de billard. (…)
– Le pire, c’est que quand elle avait 20 ans, elle rêvait d’une seule chose, quit­ter le shtetl pour aller vivre en ville. Elle trou­vait ma grand-mère chiante pour les mêmes raisons que moi, je la trouve chiante aujourd’­hui…
-Et pour­tant, chiante ou pas chiante, tu lui as fait traver­ser l’At­lan­tique pour l’avoir à tes côtés.
- Oui… même les pires choses nous manquent.

Leçon de vie

-C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ?
- On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif…
- Oui… Ou être humain.

La culpabilité

Mais Vicente n’avait rien fait . Il avait même avoué que depuis qu’il était arrivé en Argen­tine, il avait compris que l’exil lui avait permis , aussi , de deve­nir indé­pen­dant, et qu’il n’était pas sûre de vouloir vivre de nouveau avec elle. S’éloi­gner de sa mère, en 1928, l’avait telle­ment soulagé-être loin d’elle, aujourd’­hui, le tortu­rait telle­ment.

Être juif

Une des choses les plus terribles de l’an­ti­sé­mi­tisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juif, c’est de les confi­ner dans cette iden­tité au-delà de leur volonté ‑c’est de déci­der, défi­ni­ti­ve­ment qui ils sont.

Édition Nota­bila . Traduit de l’italien par Lise Chapuis. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux enfants d’un quar­tier de Palerme se soutiennent pour vivre et rester joyeux malgré la pauvreté dans laquelle ils vivent. Mimmo et Cris­to­faro passent leur temps à éviter tous les pièges que tend la vie aux misé­reux. Mais Cris­to­faro est en grand danger car son père lui cogne dessus tous les soir comme le dit l’au­teur « Il pleure la bière de son père ». Dans ce quar­tier de Palerme personne ne peut garder une quel­conque inti­mité car tout se sait, puisque tout s’en­tend même le nombre de coups que reçoit le malheu­reux Cris­to­faro. Le héros du quar­tier c’est Toto le voleur insai­sis­sable qui court si vite qu’il laisse sur place tous ceux qui veulent le rattra­per, en se faufi­lant dans les ruelles qu’il connaît mieux que tout le monde.

Il est amou­reux de Carmela la pros­ti­tuée et un moment de bonheur semble arri­ver quand il orga­nise son mariage avec elle et ainsi donne un père à Céleste l’en­fant qui n’a pas de père. Lorsque sa mère reçoit ses clients, Céleste passe ses jour­nées à lire ses livres de classe sur le balcon du domi­cile de sa mère. Elle s’ins­truit aussi en regar­dant par le trou qu’elle a réussi à creu­ser dans le volet de la chambre, et connaitre la longueur de le « bite » de chaque père du quar­tier lui permet de tenir à distance tous ceux qui auraient aimé la mépri­ser.

Mais évide­ment quand la misère vous colle à la peau le drame n’est pas loin, et ce livre ne pouvait pas finir par un « Happy-End » de mauvais goût .

En vous racon­tant l’his­toire, je passe à côté de l’es­sen­tiel : le style extra­or­di­naire. Giosué Cala­ciura réus­sit à nous entraî­ner dans les rues Palerme . Nous sentons physi­que­ment les odeurs, le rythme de chacun, les peurs des uns et des autres. Toutes les scènes sont à la fois précises et oniriques. Le passage où l’au­teur décrit l’odeur du pain qui enva­hit les rues est un moment déli­cieux. Les courses éper­dues de Toto pour échap­per aux poli­ciers sont épous­tou­flantes : on court avec lui. Toute la vie est scan­dée par la sirène du ferry qui annonce son arri­vée – avec les marins clients de Carmela- et la sonne­rie de son départ ‑qui invite ceux qui veulent fuir Palerme à monter à bord. Ce n’est pas facile de décrire la misère sans la rendre si glauque et si violente qu’elle nous fait peur où si loin­taine qu’elle ne nous touche pas. L’au­teur la connaît bien, cette misère, et sait nous la faire vivre presque physi­que­ment, l’hor­reur est là, la violence aussi mais les moments de bonheur aussi. Bref c’est l’hu­ma­nité dans sa tota­lité. Bravo monsieur Giosué Cala­ciura.

Vous pouvez aussi lire le billet de « lire au lit » qui en dit beau­coup de bien

Citations

La prostituée

À l’en­trée, elle rencon­tra le client para­lysé qui, ne voulant pas être reconnu, était resté là à attendre que la foule s’épar­pille ; pour le tran­quilli­ser, elle promit de lui faci­li­ter une sortie discrète en atti­rant sur elle tous les regards et les méchan­ce­tés. Lors­qu’elle ouvrit la porte d’en­trée de l’im­meuble chaus­sée de ses claquettes bleues, couverte seule­ment de son peignoir bleu enfilé après le travail, et qu’elle se présenta dans la lumière du dimanche après-midi, elle appa­rut à tous très belle et exempte de toute faute. Les femmes même qui, par habi­tude, se signaient chaque fois qu’elle la voyait, se figèrent, le bras levé à la hauteur de « au nom du Père », pres­sen­tant dans leur geste le blas­phème de ne pas avoir reconnu, au milieu de ses cheveux déliés des étreintes de la luxure, le visage de la Vierge au Manteau. Alors elle reprirent leur signe de croix non pour deman­der le châti­ment et pour parti­ci­per au pardon

Le père violent

Au Borgo Vecchio tout le monde savait que Cris­to­faro pleu­rait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télé­vi­sion, les voisins enten­daient ses hurle­ments qui couvraient tous les bruits du quar­tier. Ils bais­saient le volume et écou­taient. Selon les cris, ils pouvaient devi­ner où il le frap­pait, à coups de poing secs, précis. À coups de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cris­to­faro tenait à l’hon­neur de son fils : personne ne devait voir l’ou­trage des bleus.

L’initiation de Toto, et la corruption de la police

« Tu la vois , cette voiture, là ? Les pneus , les quatre , et puis tu files. »

C’était l’uti­li­taire d’un employé de l’hô­tel de police en charge des passe­ports : il n’avait pas encore compris et s’oc­cu­pait avec un zèle exces­sif des papiers enta­chés d’antécédents judi­ciaires , il entra­vait le cours natu­rel des auto­ri­sa­tions et déli­vrances de docu­ments , et faisait de l’obstruction à travers l’in­tran­si­geance de la loi et les temps longs de la bureau­cra­tie . Certaines personnes , par contre , avait un besoin urgent de casiers judi­ciaires imma­cu­lés et d’au­to­ri­sa­tions permet­tant de mettre en route des dossiers de chan­tiers et de travaux . S’il n’avait pas compris la manière douce , étant donné qu’il avait renvoyé à l’ex­pé­di­teur une invi­ta­tion pour une semaine de vacances tous frais payés avec femme et enfants à l’hô­tel de la mer , il allait à présent comprendre la manière forte.

Le vendeur du marché aux puces le plus malheureux

Mais parmi tous ces vendeurs de fortune, le plus synthé­tique était celui qui vendait la soli­tude d’une chaus­sure. L’autre avait été volée par pure méchan­ceté, parce que c’était la plus belle,brillante, en cuir noir, la paire de chaus­sures de son mariage, celle qui l’avait accom­pa­gné à chaque pas dans toutes les occa­sions de fêtes et aussi au repas de Noël, même si c’étaient des chaus­sures d’été.

Édition Inter­valles ; Traduit du grec par Fran­çoise Bien­fait. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un très beau roman qui traite si bien de toutes les ques­tions qui hantent les hommes et pas seule­ment ceux de notre époque. Gazmend Kapplani pose de façon lumi­neuse la ques­tion de l’iden­tité grâce à un dialogue entre deux frères. L’un, Karl, a quitté l’Al­ba­nie, et est confronté à l’exil et son frère, Frédé­rick, qui est resté auprès de son père, un pur commu­niste qui a défendu « le grand diri­geant » Henver Hodja.. Les deux prénoms sont déjà porteurs de l’en­ga­ge­ment du père : Karl, le prénom de Marx et Frédé­rick, celui d’En­gels . Comme il y a beau­coup d’hu­mour dans ce récit, on verra que, si Karl en alba­nais est trop proche du mot signi­fiant « bite », en revanche en exil avoir un prénom qui ne soit pas musul­man lui a été favo­rable pour l’ob­ten­tion de papiers (vrais ou faux). On appren­dra petit à petit pour­quoi Karl est si viscé­ra­le­ment hostile à son père, à l’Al­ba­nie à son village et si loin de son jeune frère. Au fur et à mesure qu’il décrit son exil et ses diffi­cul­tés, on entend la voix de Frédé­rick qui pense que rien ne vaut la peine de s’exi­ler, que l’on est toujours de son village, de son pays, de sa langue et de ses morts. Il faut dire que Gazmend Kapl­lani sait bien de quoi il parle, lui qui a vécu vingt-quatre ans en Grèce sans jamais avoir obtenu la natio­na­lité. Karl, comme l’au­teur, vit et enseigne en ce moment aux USA car il a fui la violence raciste des néo-nazis grecs qui le menacent de mort . Il a révélé dans ce roman (et dans la vie réelle), les meurtres horribles contre les mino­ri­tés alba­naises » les Tchames. Toutes ces ques­tions autour de l’iden­tité de l’exilé nous inter­pellent aujourd’­hui, mais si ce livre est un coup de cœur, c’est aussi que la trame roma­nesque est bien menée, on suit avec éton­ne­ment Karl qui n’ar­rive pas à être triste de la mort de son père, et qui semble distant avec son frère que l’au­teur rend atta­chant. Et puis, au fil des chapitres, le passé revient et avec lui les atti­tudes des uns et des autres aux pires moments de la dicta­ture commu­niste. Alors certes, l’exil est compli­qué, et la cruauté des hommes ne connaît pas de fron­tières, mais quand on est exilé dans sa propre famille, je crois que rien ne peut rete­nir celui qui, comme cet écri­vain, est capable d’ap­prendre, de parler et d’écrire une petite dizaine de langues.

PS. Je ne suis pas complè­te­ment certaine d’avoir compris le titre. Mais est-ce le même en grec ?

Citations

Les mœurs de village

Il était allé dépo­ser un bouquet de fleurs et une bougie sur la tombe de sa mère. Elle était morte un an avant le départ de Karl. La version offi­cielle avan­cée par la famille était qu’elle avait succombé à une attaque. Mais tout le monde savait qu’elle s’était suici­dée. Un geste aussi grave ne pouvait rester secret dans une ville où les commé­rages allaient si bon train qu’ils n’épar­gnaient pas même les trous de culotte des voisins .

Les rituels

La parti­ci­pa­tion au mariage avait lieu sur invi­ta­tion, alors que pour les décès, les maisons restaient ouvertes à tous, riches et pauvres, puis­sants et mendiants. Dans cette petite ville où les gens nais­saient inégaux, vivaient et mouraient inégaux, la mort était en quelque sorte une patrie qui les accueillait tous sans discri­mi­na­tion.

La langue de l’exil

Karl fut surpris que son père ne disent rien quand il lui annonça qu’il émigrait de nouveau. Ce n’est qu’en quit­tant la table à la fin du repas qu’il brisa Le silence en lui deman­dant tout à coup : « Tu n’en as pas assez de passer ta vie à parler la langue des autres ? »
Karl se sentit comme quel­qu’un à qui l’on enlève les vête­ments par un tour de passe-passe et qu’on laisse complè­te­ment nu.

L’exil

Ma patrie est celle où sont enter­rés mes morts. Chaque fois qu’on s’éloigne d’eux, on perd un peu plus de son éner­gie, de sa vie, de son iden­tité.

Déboulonner la statue

Lorsque la statue du dicta­teur bougea un peu, tout ceux qui étaient autour se mirent à la couvrir d’in­sultes avec leur voix enrouée. : « Abat­tez ce fils de putain ! », « Niquez sa mère ! » (Parce que même lors­qu’il s’agit des dicta­teurs, ce sont toujours les mères qui prennent, on n’a jamais entendu quel­qu’un inju­rier le père d’un dicta­teur.)

La tragédie de Smyrne

La famille de Clio avait disparu dans l’en­fer des flammes qui avait recou­vert la ville de Smyrne. Seules sa mère et elle, qui était âgée de neuf ans à l’époque, s’en étaient sorties vivantes. Elles arri­vèrent au port du Pirée après avoir traversé la mer Égée sur une barque de pêche pour­rie, surchar­gée de réfu­giés qui avaient tout perdu. Ils lais­saient derrière eux les tombes de leurs ancêtres et les corps de leurs parents carbo­ni­sés dans l’in­cen­die, piéti­nés à mort par la foule qu’on pour­chas­sait, ou tout simple­ment dispa­rus. Ils espé­raient reve­nir dans quelques jours, voire dans quelques semaines, pour les recher­cher ou au moins enter­rer leurs morts. Ils n’étaient jamais reve­nus. Devant eux se présen­tait une terre incon­nue, rempli remplie d’au­toch­tones qui ne cachaient pas leur méfiance et leur hosti­lité.

La carte de séjour

Il obtint sa première carte de séjour grâce à un cousin de Clio qui travaillait au commis­sa­riat central de police d’Athènes. Une carte minus­cule, toute fine, du même bleu que le drapeau grec qui flot­tait au-dessus de la douane quand Karl atten­dait sur la-terre-de-nulle-part. « Heureu­se­ment que tu as un prénom chré­tien », lui dit le cousin de Clio. Le faus­saire alba­nais lui avait dit exac­te­ment la même chose . Si on ne portait pas de prénom grec, on devait en chan­ger pour obte­nir la carte de séjour et en choi­sir un plus « conve­nable », qui n’at­ti­re­rai pas l’hos­ti­lité des auto­ri­tés ni les soup­çons des autoch­tones. Des milliers d’Al­ba­nais chan­geaient aussi rapi­de­ment de prénom qu’on se débar­rasse d’un vête­ment sale après le travail, espé­rant ainsi obte­nir ce talis­man que repré­sen­tait pour eux la carte de séjour.

Le mal de l’état nation

D’après Chris­tos, le natio­na­lisme qui avait atteint ses contrés était une asthé­nie psychique bien parti­cu­lière, inocu­lée par l’Oc­ci­dent qui était réputé pour sa froi­deur et son avarice, cette mala­die incu­rable de l’Eu­rope avait surtout frappé les petites nations, celles qui, d’après lui étaient nées au forceps du ventre de l’His­toire et se retrouvent est tota­le­ment dépour­vues de défenses immu­ni­taires. « Nous, dans les Balkans, nous sommes les enfants orphe­lins de trois empires, l’Em­pire romain, l’Em­pire byzan­tin et l’Em­pire otto­man », disait-il, planté devant la carte des Balkans qui incluait Constan­ti­nople et recou­vrait presque tout le mur de son long couloir. Il avait égale­ment épin­glé au-dessus une large bande de papier sur laquelle il avait écrit en gros carac­tères : « Cher­cher des gens ethni­que­ment pures dans les Balkans revient à cher­cher des femmes vierges dans un bordel. »

Les tabous nationaux

Chaque pays a ses « tabous natio­naux ». On les appelle ainsi parce qu’ils sont profon­dé­ment enfouis dans l’ou­bli collec­tif, grâce à une conven­tion tacite établie par la majo­rité des membres d’une commu­nauté, de sorte que personne ne cherche à savoir la vérité. On peut aussi quali­fier « d’igno­rance insti­tu­tion­na­li­sée » ou de « statu quo » ce genre de conven­tion. Pour prendre une compa­rai­son un petit peu triviale, on pour­rait dire que cette igno­rance insti­tu­tion­na­lisé est du même ordre que l’igno­rance des usagers sur le fonc­tion­ne­ment des égouts, tout le monde sait qu’ils existent mais personne n’en parle, sauf quand une grande panne se produit et que leur contenu écœu­rant se déverse dans les rues.