
Éditions Benoit Broyard, 358 pages, publié en mars 2024 , première édition en 1948
Introduction de Jacques Prévert
Étrange destinée que ce livre autobiographique de Marianne Oswald, née Sarah Alice Bloch, en 1901 à Sarreguemines alors allemande, dans une famille de commerçants aisés juifs. Marianne Oswald a d’abord fait une carrière de chanteuse de cabaret et a été l’amie de Jacques Prévert, Robert Desnos, Max Jacob et d’autres poètes et hommes du spectacle, elle fuit le nazisme aux USA et quand elle revient en France en 1946, elle a été oubliée et sa carrière a beaucoup de mal à redémarrer. Et c’est à cette date qu’elle écrit ce témoignage qui ne connaîtra pas un grand succès, malgré la préface de Jacques Prévert.
Ce livre raconte son enfance, et son malheur de ne pas être un garçon. La famille avait déjà une fille , et attendait un héritier mâle. Sa sœur, de 8 ans son aînée, va la rejeter complètement et sa mère attendra d’être sur son lit de mort pour lui témoigner un peu d’affection. Son père aimera cette petite fille et elle aura aussi la chance d’avoir une nourrice qui lui apportera un amour inconditionnel. À l’âge de 16 ans, elle est orpheline, et son oncle tuteur l’envoie en pension à Munich. On lui découvre un goitre, il faudra l’opérer et contrairement aux prévisions (et aux espoirs de son oncle) elle survit et après de graves difficultés elle retrouvera sa voix et pourra même chanter. Le récit s’arrête quand elle arrive à Paris.
Tout est raconté du point de vue d’une enfant qui subit la cruauté des adultes vis à vis d’elle . Mais l’enfance c’est aussi la joie de se faire des amies qui sont souvent très gentilles, elle raconte leurs jeux et la découverte de la sexualité. La vie à Sarreguemines est bien rendue, avec les Lorrains français de cœur à l’opposé de ceux qui sont fiers d’être allemands et qui vénèrent leur cher Kaiser. L’enfant se débrouille avec les autorités scolaires, souvent soutenue par son père qui ne croit pas trop aux règles germaniques. Sa mère et sa sœur, veulent donner des gages de respectabilité à tous les habitants et en veulent beaucoup à la petite qui fait des bêtises d’enfant mal-aimé. Le magasin de tissu et de confection marche très bien et la famille est très riche.
Ce qui est très étrange et que j’aimerais comprendre, c’est pourquoi la judéité de la famille n’est jamais évoquée. L’auteure a écrit ce livre en 1947 : est ce qu’à ce moment là c’était trop dur de parler de ses origines juives ? Je ne trouve pas d’explication, c’est très bizarre : la famille est décrite comme catholique et le mariage de sa sœur, semble se passer à l’église. Elle n’a voulu raconter que son ressenti de petite fille que sa mère n’arrive pas à aimer, et cela rend ce récit très poignant. Mais j’ai des réserves sur cette autobiographie : l’arrière plan sociologique, me manque : est ce parce qu’ils étaient juifs que la mère est si attachée aux conventions ? Comme commerçante se devait-elle d’être absolument irréprochable pour garder sa clientèle ?
L’adolescente rencontre un moment un regard bienveillant d’adulte qui se penche sur la destinée de cette jeune fille, il s’agit d’un psychanalyste à Munich qui lui donne quelques clés pour comprendre ce qu’elle a subi et lui expliquer la fin tragique de son père. Elle avait si peur de devenir folle comme lui, ce que sa charmante famille lui avait répété à l’envie. En réalité la tuberculose de son père a attaqué son cerveau et c’est ce qui l’a conduit à avoir des gestes de démences : ce n’est donc pas héréditaire.
Ce récit prend sa place dans la longue série des enfances malheureuses, c’est bien raconté mais il lui manque un ancrage dans la réalité juive qui permettrait de comprendre bien des aspects de la vie de cette famille. Elle a complètement disparu aujourd’hui puisque au début de cette réédition, les Éditions Benoit Broyard cherche si Marianne OSWALD née Sarah Alice Bloch a un quelconque héritier.
Extraits.
Début.
La ville de Sarreguemines est née juste à l’endroit où la Blies quitte en dansant les champs verts de la Lorraine, pour rejoindre la Sarre.Sarreguemines marque la frontière entre la Lorraine française et la Sarre allemande. Le pont principal prolonge la Neuenkirchenstrasse de Sarreguemines jusqu’à Neuenkirchen et rejoint la grand’route de Sarrebrück, la ville minière de la Sarre, la ville noire de fumée et de charbon.
Le début de la guerrec14/18 à Sarreguemines.
De chaque côté, toutes les discussions se terminaient toujours par une prière à Dieu, Dieu qui devait avoir le dernier mot dans cette guerre.Dieu ?C’était à son sujet que j’étais le plus troublée. Avec qui était-il réellement ? Combien de nuits blanches devaient-ils passer avec tout le bruit que l’on faisait autour de lui d’un côté comme de l’autre ?Le soir avant que mes paupières ne tombent de sommeil, et en priant Dieu de faire tout son possible pour que la guerre finisse très vite afin que je parte pour Paris, Je ne pouvais m’empêcher de penser et de repenser :» Comment Dieu va-t-il faire pour s’en sortir ? Comment va-t-il faire pour ne pas se fâcher avec toute la terre ?… »
Elle retrouve sa voix et trouve sa voie.
Un jour j’entendis un homme dire dans la salle : » C’est entendu cette fille n’a pas une voix de rossignol, mais avez-vous vu quelle flamme ? Elle n’a peut-être pas de voix du tout, mais il faut reconnaître qu’avec cette voix, qu’elle n’a pas, elle donne la chair de poule. »Alors je compris que c’était ma voix qui malgré moi avait blessé et irrité tous les autres auditeurs en leur mettant sur la gorge la lame du souvenir, ma voix qui tressaillait encore de terreur et de douleur n’ayant pu oublier ni les murs blancs de l’hôpital ni le couteau du chirurgien, ni l’épouvantes du réveil sous le chloroforme.Mais cette voix racontait aussi, à travers les pauvres paroles des simples chansons de Catherine, toute mon enfance (..)Et toutes les autres voix de ma vie qui éclataient en même temps dans mon cœur. C’était le sang de ses voix mêlées à mon propre sang qui battait dans mes chansons. Derrière le rideau, je cessais alors de pleurer et j’oubliais la pluie d’injures battant mon visage comme une vitre, j’oubliais l’orage de ses voix agressives, et je savais que je n’étais plus seule dans cette foule hostile, puisque quelques-uns, malgré tout m’avaient défendu. Et je savais qu’un jour, ils seraient plus nombreux encore, ceux qui aimeraient mes chansons, celles de Catherine et d’autres, qui diraient les malheurs et la beauté de la vie, ses orages et ses éclaircies.
Une des chansons qui l’a rendue célèbre c’est la chasse à l’enfant écrit par Jacques Prévert. Je pense qu’elle était bien placée pour ressentir ce texte .
Extraits














