Éditions Sonatine, 344 pages, février 2026

Traduit de l’anglais par Julie Sibony

J’ai dans ma famille des amatrices de romans policiers et heureusement que vous êtes là, vous les blogueuses qui partagez son goût pour m’aider à lui faire des cadeaux. Cette fois c’est sur le blog de « Sin-City » que j’ai trouvé ce roman. Je me suis dit que ma sœur se retrouverait dans cette phrase : « M comme malice : quand Horowitz joue avec nous… et gagne »

Et effectivement ce roman est construit comme un faux roman policier, qui en réalité en est un vrai avec un écrivain très sympathique qui se croit très malin, plus malin que le véritable enquêteur qui lui est odieux. C’est vrai que l’auteur joue avec nos apriori et nos évidences, et même quand on prend le contre pied de nos idées préconçues on est encore loin de la vérité.
Bref c’est un roman parfait pour une amatrice du genre, et, je vous l’avoue je l’ai lu d’une traite avec beaucoup de plaisir, tant pis pour les assassinés il en faut dans le décor d’un roman polar. Je rappelle le début : une femme âgée se rend dans une entreprise de pompes funèbres, met au point ses obsèques et les paye , puis six heures après est assassinée chez elle. Crime de rôdeur ? comme le pense la police ou pas du tout comme l’imagine Daniel Hawthorne, qui en appelle à Anthony Horowitz (oui comme l’auteur !) pour écrire un roman sur cette enquête.

Je ne peux rien vous en dire de plus si vous aimez le genre vous allez adorer et si comme moi vous n’aimez pas trop, peut être que celui-ci vous plaira grâce à ses effets de surprises. Et sans être « olympique » comme l’annonce « the Guardian » sur la couverture de ce roman, votre plaisir peut être réel .

 

Extraits

Début.

1 Dispositions funéraires.
 Peu après 11h par une belle matinée de printemps, le genre de journée ou le soleil brille d’une lumière blanche, promettant une chaleur qu’il ne procure pas tout à fait, Diana Cowper traversa Fulham Road et entra dans un magasin de pompes funèbres.

Dure condition que celle d’auteur.

 Quand vous êtes auteur à temps plein, une des choses les plus difficiles, c’est de refuser du travail. Car vous fermez une porte qui pourrait bien ne jamais se rouvrir, et il y a toujours la peur de ce que vous avez pu rater de l’autre côté. Il y a quelques années une productrice m’a appelé pour me demander si ça m’intéresserait de travailler sur un projet de comédie musicale, inspiré des chansons d’un groupe de pop suédois. J’ai dit non… ce qui explique que je ne sois pas sur l’affiche (et n’aie touché aucun droit d’auteur de « Mama Mia » ! Je n’ai pas de regrets, soit dit en passant. Rien ne garantit que ce spectacle aurait eu autant de succès si c’est finalement, moi qui l’avais écrit. Ça illustre simplement le niveau d’insécurité dans lequel la plupart des auteurs doivent vivre au quotidien.


Éditions Grasset, 184 pages, décembre 2025

Maudite célébrité, masque cruel. Imposteur légendaire.

C’est un livre important, il faut le lire, mais quel dommage qu’il ait été écrit après la mort de l’auteur, je me demandais si cela l’aurait aidé d’être confronté à la réalité. En effet dans ce livre Émilie Lanez, rétablit une tranche de la vie de cet auteur qui a été un escroc et fait de la prison pour cela, il a cambriolé sa propre famille, et a volé des mandats postaux quand il travaillait aux PTT . Sa mère, sans doute, n’a pas su l’aimer mais elle ne ressemble en rien au portrait de Folcoche, de « Vipère au poing » .
Tout cela n’est pas très grave, car Hervé Bazin est un écrivain qui a su décrire le désespoir d’un enfant mal aimé, simplement il n’a pas rédigé une autobiographie (contrairement à ce qu’il a toujours prétendu) mais une vengeance pour se faire de l’argent (beaucoup d’argent !) sur le dos de sa mère. Il a poussé loin la mystification, puisqu’il s’est fait passer pour résistant alors qu’il faisait de la prison pour escroquerie, cela ne l’empêchera pas de recevoir la Légion d’Honneur.

En réalité dans cette famille tout est question d’héritage, ils seront sordides tous (l’auteur y compris) pour gagner de l’argent. Ils sont bourgeois jusqu’au bout de leur vie : l’argent, l’argent toujours l’argent.

Cela ne rend pas sympathique l’auteur mais Émilie Lanez a le mérite de rétablir une vérité, je vais essayer de relire « Vipère au poing » en repensant à son travail.
Si je le mets dans la catégorie des 4 coquillages c’est pour vous inciter à le lire et en discuter avec vous.

Extraits.

Début.

 Les archives de la préfecture de police de Paris sont libres d’accès, il suffit d’en faire la demande par un courrier électronique, puis à la date convenue de venir les consulter dans une rue calme du pré-saint-Germain.

Le résultat des recherches de l’auteure.

 « Vipère au poing » n’est pas un roman autobiographique, il est une vengeance construite, mûrie et efficace puisqu’elle condamne depuis soixante dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs. Le livre n’a rien du cri libérateur d’un adolescent, ni du texte émancipateur d’un bourgeois osant dénoncer les mœurs d’une classe sociale étriquée, il n’est pas le chef-d’œuvre d’un libre penseur pilonnant les contraintes mièvres de la piété catholique. « Vipère au point » est la construction perverse d’un manipulateur, l’œuvre maléfique d’un mystificateur mal aimé et amputé de sentiments.

Les petites remarques qui font sourire.

 Marie Bazin a épousé Ferdinand Hervé en 1870, ils unissent leur patronyme en accolant leur nom en 1923. Le couple a huit enfants. Jacques, le sixième, est leur premier fils. Ils habitent Angers, ou Ferdinand enseigne, gracieusement le droit à la nouvelle université catholique. Il n’est pas riche, mais il considère que recevoir un salaire ne sied pas à sa condition. 


Édition Albin Michel, 376 pages, mai 2025

traduit de l’anglais par Cécile Arnaud

C’est un roman qui se lit très facilement et qui a l’avantage de nous faire découvrir un aspect de la vie de Venise à la fin du XVII° siècle. C’est une cité très riche mais y être pauvre et orpheline, c’est une catastrophe. Comme souvent dans les régions prospères de l’époque (et peut être encore aujourd’hui) les exclus vivent dans une misère encore plus sordide, face à la richesse des uns. Venise ne fait pas exception, et lorsqu’une jeune femme accouche d’un bébé hors mariage, elle peut soit le noyer dans la lagune, soit, si c’est une fille, le mettre dans un « trou » du mur de la  » Ospedale della Pieta » et là elle est sauvée et surtout pourra, si l’enfant est douée en musique, appartenir à l’orchestre de cette institution.

C’est là que grandit Anna Maria, héroïne du roman, inspirée d’une musicienne qui a vraiment existé. Elle croise « le maestro » qui sans être nommé ressemble à ce qu’on sait de Vivaldi. Ensemble, ils se confrontent à la musique et au violon. L’auteure émet l’hypothèse qu’Anna Maria et l’orchestre des « figlie« , a largement contribué à composer les œuvres du Maître. On retrouve ici le féminisme du 21° siècle qui tente de redonner toute leur place aux femmes à une époque où elles étaient invisibilisées.

Le roman raconte aussi la terrible condition des jeunes orphelines de cette institution, mais qui ont quand même l’espoir de vivre mieux grâce à la musique.

Pourquoi ai-je des réserves ? On sait évidemment tout de suite que cette jeune prodige de 8 ans va avoir un destin hors norme. L’écrivaine s’appuie sur une réalité connue mais lui forge une personnalité à laquelle je n’ai pas cru. On sait, parce que c’est historique, qu’elle deviendra à son tour « Maestro » , mais pour cela l’auteure imagine qu’elle ne s’est jamais embarrassée de liens amicaux et que toute sa vie elle a écarté les autres pour devenir la meilleure. Cela ne la rend ni sympathique ni très intéressante, elle a imaginé aussi une recherche de sa mère qui aurait failli la noyer dans la lagune, qui n’a d’autre intérêt que de nous faire découvrir les bas-fonds et les bordels vénitiens.

J’ai tourné les pages de ce roman avec plaisir, mais je n’ai pas été passionnée.

Extraits

Début

Venise 1695

 À la tombée de la nuit, la cloche de la Marangona sonne sur la Piazza San Marco. Les carillons sortent en frémissant de la bouche de bronze, glissent au-dessus du dôme de la basilique, lèchent les coquillages tapissant le canal envasé et se faufilent par le jour entre le pavage et la porte en bois. Derrière, dans un étroit couloir faiblement éclairé, une jeune fille lève la tête.

 

 


Éditions acte Sud, 149 pages, mars 2026.

C’est le Bouquineur qui a su me faire partager son plaisir. Jérôme Ferrari est pour moi, un grand auteur, depuis « le serment de la chute de Rome » puis « Nord sentinelle, je le retrouve avec plaisir même si ses thèmes sont douloureux, son écriture est toujours parfaite.

Dans ce roman, Jérôme Ferrari, cerne deux douleurs, celle d’un expatrié dans un lycée français à Abu Dhabi, marié à une jeune femme algérienne et père d’une petite fille, pour les aider, ils vont employer une femme sri-lankaise qui permet à l’auteur de cerner une autre douleur celle de l’exil.

Le professeur français d’origine corse, lassé du tourisme dans son île, est parti enseigner au lycée français d’Alger, là, il découvre la mesquinerie des comportements des Français qui vivent en Algérie tout en méprisant les Arabes. Lui, est amoureux de Narjess, et pour se marier, il adoptera sans aucune conviction la religion musulmane. La peur des attentats les conduiront à Abu Dhabi, et là, l’enfer va se refermer sur lui, car le luxe est une bien piètre compensation face à l’ennuie total de sa vie.

Pour Kaveesha, la femme du Sri Lanka, Abu Dhabi est une horreur absolue, elle a dû laisser son fils pour subvenir au besoin de sa famille, elle réussira à construire une maison dans son village mais elle sera spoliée de son bien par sa propre famille, elle est donc condamnée à vivre en enfer jusqu’à la fin de sa vie.

La réflexion sur les absurdités de notre monde, il le décrit comme des cercles de l’enfer toujours plus durs à vivre. Mais dès le début, il dénonce ce qui est pour lui le pire des comportements : il dénonce tous ceux qui ne veulent pas voir comment leur bonheur est factice et qui ferment les yeux sur les horreurs de notre monde, construit sur l’exploitation d’une population que l’on ne voit plus. Evidemment c’est à Abu Dhabi que cette pure horreur est palpable, toutes les tours qui envahissent les paysages sont construits pas des ouvriers qui n’ont que le droit de se taire et de travailler au péril de leur vie, un peu plus protégés, les employés de maison, mais dont le sort ne dépend que des qualités personnelles des employeurs. Nous verrons Kaveesha exploitée sans aucune protection par un couple immonde d’Egyptiens, elle sera sauvée par un couple d’Emir, puis verra un couple de médecins français l’entraîner dans une spirale très dangereuse pour enfin servir le couple de notre enseignant exilé.

J’espère que mes extraits vous donneront envie de partir vers l’enfer, grâce à l’écriture de cet auteur, de façon paradoxale, vous en ressortirez plus vivants !

Extraits.

Début.

 Sache, ô Roi du Temps, Roi très aimé, que dans les vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l’emplacement. Les damnés qui doivent y subir leur éternelle punition ne sont pas des assassins ; ils n’ont jamais levé la main sur leurs parents ni convoité la chair de leur chair ; ils ne sont ni des voleurs, ni des apostats, ni des blasphémateurs : mais la vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infini miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime.

J’ai adoré ce passage.

 À ses yeux, toutes les innovations techniques qui pouvaient rendre cette vie moins atrocement difficile – et qu’il retrouvait lui-même quand il rejoignait son triste quotidien britannique – représentaient une abomination. Les bédouins eux-mêmes, comme il le découvrit, horrifié, à son retour dans la péninsule Arabique, ne partageaient pas ses vues. Avec cette inélégance si caractéristique des pauvres, ils n’étaient nullement opposés à profiter de ce qui pouvait simplifier leur existence, et s’ils avaient supporté leur misère passée avec cet admirable stoïcisme, si utile pour affronter la nécessité, ils ne la considéraient pas comme une condition qu’il aurait fallu volontairement prolongé par goût de l’authenticité ou simple grandeur d’âme.

Abu Dhabi

 Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ?
 Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible, inaccessible lui aussi – mais dans son abjection – celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l’engrais nourricier où la ville insatiable puisse l’énergie nécessaire à sa croissance frénétique.

Départ du Sri-Lanka.

 Elle avait dix-sept ans quand elle poussa la porte d’une agence qui proposait du travail à l’étranger. Une femme a l’enthousiasme communicatif la reçut derrière son bureau et lui décrivit avec un merveilleux luxe de détails à quoi pouvait ressembler son avenir, si elle avait le courage de partir.
 Car il existait, à quelques heures d’avion, des pays où régnait une abondance inimaginable, où tout était neuf et propre, et où le travail ne manquait pas.
 Et c’était la vérité.
 L’agence se proposait de lui trouver, en échange d’une somme à prélever sur ses salaires à venir, un emploi, qui serait assuré avant même qu’elle prenne l’avion, et lui obtenir un visa en toute l’égalité.
Et c’était la vérité.
 Quand elle aurait réglé les sommes dues à l’agence, elle pourrait économiser, envoyer envoyer l’argent nécessaire à l’éducation de son fils, qu’elle ne pouvait évidemment emmener, et mettre de côté de quoi se faire construire une maison où elle pourrait vivre à son retour.
Et, cela aussi, c’était la vérité.
 Mais tout ce que ce discours laissait entrevoir de bonheur à venir, de sacrifices temporaires auxquels une vie de douceur insouciante finirait un jour par apporter une justification si éclatante qu’elle effacerait les larmes de la séparation et de l’exil, et jusqu’au souvenir des durs heures de labeur, toutes ces promesses non formulées et pourtant solennelles où les rêves et l’espoir puisaient leur substance enivrante, la perspective insensée de jour meilleure, tout cela n’était que mensonge – un mensonge d’autant plus irrésistible et pernicieux qu’en émanait la douce lumière de la vérité.

L’employée de maison, Kaveesha, après avoir été dépouillée de sa maison par son fils.

 Et elle se rend à son travail, comme elle devra le faire tous les jours, pour retrouver d’autres enfants qu’elle ne verra pas grandir, d’autres jeunes femmes tristes, qu’elle ne saura pas consoler, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. Assise dans le bus, elle regarde défiler les immeubles de verre et d’acier éblouissant, elle voit la mer d’émeraude pâle s’étendre, inerte et brûlante, sous les rayons du soleil de la grande ville qu’elle ne quittera jamais pour rentrer chez elle, dans un foyer chimérique qu’elle a perdu il y a bien longtemps. Et elle ne croit plus à la promesse fallacieuse et cruelle que lui fit jadis une ombre errant dans la nuit d’un rêve, au pied d’un bouddha de pierre, car elle sait désormais que, pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible.

 

 


Éditions Liana Levi, 279 pages, mai 2012

Traduit de l’anglais (États- Unis) par Adélaïde Pralon

Cet auteur est déjà sur Luocine pour un livre que j’avais adoré : « Cité de la poussière rouge » et j’avais déjà essayé un de ses romans policiers  : « Mort d’une héroïne rouge« . J’ai voulu retenter avec celui-ci.
J’ai retrouvé ici l’inspecteur Chen embarqué dans une sombre affaire de corruption autour de l’immobilier à Shangaï. En 2012, déjà, En Chine les petits malin utilisaient l’espace Cyber pour mener des attaques. mais ils peuvent eux-mêmes être manipulés par plus forts qu’eux. Donc l’inspecteur Chen aura beaucoup de mal à savoir qui est derrière, le suicide ou l’assassinat de Zhou le potentat du parti en charge de l’urbanisme à Shangaï. J’ai eu beaucoup de mal à finir ce roman et à m’y retrouver parmi les personnages. Mais en revanche, on apprend beaucoup sur la difficulté de se loger à Shangaï. Ce roman écrit en 2012, montre le début de la puissance des hackers chinois, mais depuis le pouvoir a repris les choses en main et je pense que ce n’est plus du tout un lieu de contestation du pouvoir.

Je suis mauvaise juge de la qualité d’une enquête policière, on a vraiment du mal à comprendre pourquoi ce policier particulièrement intelligent et au fait de toutes les manœuvres des ultra corrompus du Parti Communiste Chinois, laisse une jeune femme l’aider dans son enquête. C’est vraiment bizarre, et tellement confus. Et je déteste aussi toutes les réflexions où le policier semble comprendre quelque chose mais qui finalement lui échappe.

La seule chose qui m’a intéressée c’est ce qu’on apprend de l’horreur de ce régime où les injustices sont flagrantes et les différences sociales énormes.

Extraits.

Début.

 L’inspecteur principal de la police criminelle Chen Cao assistait à une conférence à l’Union des écrivains de Shanghai. Les sourcils froncés, il opinait du chef, comme pour battre la mesure du discours de l’orateur.
 » L’énigme chinoise, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, prenons par exemple cette formule politique en vogue : le socialisme à la chinoise. Voila un terme générique qui englobe tout ce qu’il y a d’énigmatique dans notre beau pays : socialiste ou communiste dans les journaux du Parti, mais capitaliste dans la pratique, un capitalisme de copinage, primaire, matérialiste au dernier degré. Et féodale aussi, si l’on en juge d’après les enfants des hauts dignitaires, petit prince héritier destiné à devenir dirigeant à leur tour, en légitime successeur du régime à partie unique.
 » Les machines de propagande du Parti on beau tourner à plein régime, la société chinoise est aujourd’hui moralement, idéologiquement et éthiquement en panne, mais elle continue pourtant d’avancer, encore et toujours, comme le lapin dans les publicités pour les piles. »

La Chine des jeunes.

 Dans une émission de téléréalité où les candidats parlent de leur vision du mariage, une jeune femme lance sa devise : elle préfère pleurer dans une BMW plutôt que rire sur un vélo.


Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 

 

 

Éditions Seuil cadre Noir, 331 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Parfois les silences, ça vaut tous les mots d’amour du monde.

 

Je n’étais du tout attirée par ce roman : je redoute toujours les romans qui ont pour origine les faits divers sordides. En 2023, on avait appris qu’un bébé avait été jeté dans un container à poubelle. Il avait été sauvé par les pompiers, la mère retrouvée et accusée d’infanticide.

À partir de ce fait Mathilde Beaussault écrit un roman qui raconte bien la descente aux enfers de cette jeune maman, Elle décrit aussi, un milieu familial détruit depuis trois générations. Elle raconte bien, et on suit son récit facilement et avec intérêt. Si j’ai une réserve, c’est sur l’accumulation des malheurs sur une seule famille. Disons qu’ils sont davantage représentatifs de ce qui ne va pas dans notre société plutôt que des personnages réels. Monroe, prénom choisi par une mère qui se rêve en Marilyne, vit avec sa mère et Sébastien son frère aîné. Ce frère est une petite frappe qui vit de drogue, d’alcool et de combats de chiens, il fait peur à tout le monde dans le quartier et terrorise même sa mère qui pourtant le préfère cent fois à Monroe. Anna la mère, a été élevée par une tante et en veut terriblement à sa propre mère, elle est serveuse dans un bar. Enfin, la grand mère ; Madeleine, ce personnage permettra à Monroe de se reconstruire. Mais avant cela il y a eu la mère de Madeleine, qui aidait les femmes à avorter et qui a été arrêtée sous les yeux se sa fille confiée alors, aux « bonnes » sœurs, et a beaucoup souffert dans un centre de rééducation. Elle a donc été incapable d’élever Anna avec l’amour dont elle aurait eu besoin. Elle vit de soins qu’elle donne aux gens du village, car elle a un don qu’elle transmettra à sa petite fille, mais est hélas poursuivi par la rancœur, d’un exploitant forestier, qui n’est autre que le fils du gendarme qui a arrêté sa mère.

Vous suivez ? oui, c’est un peu trop, et peu crédible mais c’est bien raconté.
Le roman est ponctué par les déclarations à la police qui cherche à comprendre qui a jeté le bébé à la poubelle. Et quand les moments de tension deviennent trop intenses, il y a le contre-point des aides-soignantes qui sont vraiment dôles. Et puis, il y a aussi les huit mois de douceurs, où Monroe a vécu avec sa grand-mère, retrouvant force et amour. J’oubliais Jacques un défenseur de la nature, qui s’oppose à l’exploitant forestier et qui aime bien Madeleine et sa petite fille et cherche à les aider.

La tension romanesque, vient du fait que Monroe est en danger après son accouchement et que si on ne la retrouve pas très vite, elle mourra.

Donc un fait divers horrible, raconté par une romancière qui veut montrer certains aspects très sombres de l’âme humaine. Le frère Sébastien est vraiment la pire des ordures et hélas, il est crédible.

Depuis j’ai lu le billet de « mot-à-mots » et cette phrase j’aurais pu, moi aussi, l’écrire : « Un roman que je n’ai pas pu lâcher » et voici un nouveau blog qui indique sur Luocine avoir aimé ce roman : « ma collection de livres »

Extraits .

Début.

 Quand Mireille dit « va jeter les ordures ». J’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler faire les cent pas comme si on lui avait noyé ces petits après avoir mis bas.
 Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon « Ouest- France ». J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit « on ira à l’église, quand ce sera notre tour ». Elle n’a pas tort.

Les habitudes de vieux.

Elle sait bien que c’est compliqué pour moi de faire des choix. Sur un parking, s’il reste une place, c’est bon, je gare l’auto. S’il en reste beaucoup, Mireille choisit sinon on tourne en rond et les badauds se disent, « voilà encore des vieux à qui on devrait retirer le permis ». Au restaurant, je prends comme Mireille. Ça l’énerve, mais on a les mêmes goûts. Depuis le temps, on a déteint en tout. Là sur l’autre. Je commande rien à Noël, prétextant que je préfère les surprises depuis que j’ai passé un mois d’insomnie pour savoir si je préférais des jumelles ou un rasoir électrique. J’ai fini avec une perceuse parce que Mireille voulait installer des rideaux à toutes les fenêtres, persuader qu’on nous observait de l’immeuble d’en face.

Être pompier.

Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, ont termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelé en renfort pour éteindre des incendies de véhicule. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas.

L’enfant placée dans les années 40 ou 50.

 Quand les gendarmes ont emmené ma mère, le juge n’a rien demandé à personne et il m’a placée chez les bonnes sœurs. Maman est morte en prison. On l’a accusé du pire. Elle soulageait juste les malheurs des femmes. C’est tout. (…) 
Là-bas, la mère supérieure était une teigne. Elle disait des unes qu’elles étaient des putes, des autres, qu’elles étaient le diable. Un jour, j’ai refusé de dire assez fort la prière. Elle m’a attrapée par les cheveux et cognée contre le lavabo blanc. J’entends encore le bruit du choc. Mon crâne, contre le bord en émail. Elle a arrêté quand le sang ruisselait aussi fort qu’un robinet. Quand elle m’a lâchée, je suis tombée, les filles m’ont portée pour me mettre au lit. Après ça, je n’ai plus jamais baissé les yeux devant elle. Ça la rendait folle de rage, mais elle ne m’a jamais plus frappée aussi fort.

Un moment de sourire à la maternité.

 La chambre 102 est occupée par une prof qui croit avoir un bout de cerveau dans chaque nichon. Résultat des courses, elle intellectualise chaque tétée comme si elle avait pondu non pas un affamé de 3 kg, mais une thèse pour défier Freud. Monique passe son temps à lui mettre son petit vampire au sein en se coltinant des remarques. Hier, Kimberley est resté moins de cinq minutes dans la chambre 102 avant de gueuler qu’avec un biberon le petit braillerait moins. Monique essaie de récupérer l’affaire et ce n’est gagné.

J’aime bien les aides-soignantes de ce roman.

(À propos des la psy qu’elles n’aiment pas.. car snob et friquée).
T’es psy, toi maintenant ? ( Kimberley avait l’énergie de ceux qui ne foutent rien toute la journée). La psy est peut-être conne , mais elle, elle lit dans le cerveau des gens.
– Elle lit mieux les étiquettes de fringue.

 


Éditions Intervalles, 156 pages, 2015

Traduit du grec par François Bienfait et Jérôme Giovendo

En 2011, Melsi un journaliste d’origine albanaise mais vivant depuis longtemps en Grèce, revient précipitamment en Albanie, à la mort de son père. Il avait rompu avec lui, car il lui reproche la mort de sa femme, donc de la mère du narrateur. Il ne sait vraiment pas grand chose du passé de ses parents, il se sait d’origine juive, mais son père s’est intégré de toutes ses forces à l’Albanie et ce pays se voulait athée. Son père a raconté leur vie dans un cahier que Melsi a le temps de lire et comprendre pourquoi son père est parti mourir Shangaï , les formalités pour le retour du corps sont longues, fastidieuse et très chères .

Grâce à ce cahier nous allons comprendre la tragédie vécue par Isa et Bora les parents de Melsi, mais avant cela, il raconte le départ de ses parents de Salonique pour fuir la déportation que les Nazis avaient commencée à organiser. Ainsi donc la famille de Melsi était grecque ! C’est important pour lui, car on lui refuse la nationalité grecque aujourd’hui, parce qu’on le considère albanais. Toute la famille va prendre des noms musulmans et cacher leur judéité et passer en Albanie. Dans un premier temps, ils vivront dans un petit village mais grâce au talent de couturière de Bora ils arriveront à Tirana et vivront des années heureuses pendant l’enfance de Melsi. Mais une rencontre avec une Chinoise va bouleverser la vie de la famille.
Le régime communiste dans toute son horreur ! Melsi comprendra mieux son père à la dernière page du cahier. Cette quête des origines va aussi permettre à Melsi de s’interroger sur ses rapports aux femmes qu’il aime : Ariane et Anna.

Ce roman assez court se lit d’une traite. L’émotion est vraiment bien rendue, les horreurs du nazisme et du communisme se sont acharnées sur cette famille, Melsi pourra repartir en Grèce en comprenant mieux son père qui n’a vraiment pas eu le choix lorsque l’appareil répressif est tombé sur lui. Et tout ça, parce qu’un homme puissant du parti voulait se venger de lui.

Un beau livre, très sensible, merci Yvon de me l’avoir prêté, et il complète le « Le pays des pas perdus » que j’ai tant aimé.

Extraits.

Début

« À l’instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’était pas la bonne. » Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l’oublier, il retrouva un peu d’énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais. Il avait pris cette habitude, ces derniers temps, comme s’il tentait de se forger une langue à lui ou d’encourager les deux langues à dialoguer, deux langues balkaniques qui, contrairement aux langues, slaves, étaient les seules rescapées de leur famille linguistique respective.

 Son prénom.

«  Décidément, les Albanais sont aussi doués dans l’art des surnoms que dans celui d’inventer des prénoms ! » se dit-il, en repensant à celui que son grand-père lui avait concocté à sa naissance : Melsi était une savante combinaison de lettres empruntées aux noms de Marx, Engels et Staline.

Les objets et les mentalités .

 Son père s’entêtait à faire rentrer du bois chaque hiver et à l’empiler sur le petit balcon, se démarquant ainsi radicalement de ses voisins, tout fiers d’avoir très vite bazardé leurs anciens poêles et autres vétustés – exception faite de leur mentalité rétrograde sur laquelle ils veillaient avec un fanatisme exemplaire.


Éditions Benoit Broyard, 358 pages, publié en mars 2024 , première édition en 1948 

Introduction de Jacques Prévert

Étrange destinée que ce livre autobiographique de Marianne Oswald, née Sarah Alice Bloch, en 1901 à Sarreguemines alors allemande, dans une famille de commerçants aisés juifs. Marianne Oswald a d’abord fait une carrière de chanteuse de cabaret et a été l’amie de Jacques Prévert, Robert Desnos, Max Jacob et d’autres poètes et hommes du spectacle, elle fuit le nazisme aux USA et quand elle revient en France en 1946, elle a été oubliée et sa carrière a beaucoup de mal à redémarrer. Et c’est à cette date qu’elle écrit ce témoignage qui ne connaîtra pas un grand succès, malgré la préface de Jacques Prévert.

Ce livre raconte son enfance, et son malheur de ne pas être un garçon. La famille avait déjà une fille , et attendait un héritier mâle. Sa sœur, de 8 ans son aînée, va la rejeter complètement et sa mère attendra d’être sur son lit de mort pour lui témoigner un peu d’affection. Son père aimera cette petite fille et elle aura aussi la chance d’avoir une nourrice qui lui apportera un amour inconditionnel. À l’âge de 16 ans, elle est orpheline, et son oncle tuteur l’envoie en pension à Munich. On lui découvre un goitre, il faudra l’opérer et contrairement aux prévisions (et aux espoirs de son oncle) elle survit et après de graves difficultés elle retrouvera sa voix et pourra même chanter. Le récit s’arrête quand elle arrive à Paris.

Tout est raconté du point de vue d’une enfant qui subit la cruauté des adultes vis à vis d’elle . Mais l’enfance c’est aussi la joie de se faire des amies qui sont souvent très gentilles, elle raconte leurs jeux et la découverte de la sexualité. La vie à Sarreguemines est bien rendue, avec les Lorrains français de cœur à l’opposé de ceux qui sont fiers d’être allemands et qui vénèrent leur cher Kaiser. L’enfant se débrouille avec les autorités scolaires, souvent soutenue par son père qui ne croit pas trop aux règles germaniques. Sa mère et sa sœur, veulent donner des gages de respectabilité à tous les habitants et en veulent beaucoup à la petite qui fait des bêtises d’enfant mal-aimé. Le magasin de tissu et de confection marche très bien et la famille est très riche.

Ce qui est très étrange et que j’aimerais comprendre, c’est pourquoi la judéité de la famille n’est jamais évoquée. L’auteure a écrit ce livre en 1947 : est ce qu’à ce moment là c’était trop dur de parler de ses origines juives ? Je ne trouve pas d’explication, c’est très bizarre : la famille est décrite comme catholique et le mariage de sa sœur, semble se passer à l’église. Elle n’a voulu raconter que son ressenti de petite fille que sa mère n’arrive pas à aimer, et cela rend ce récit très poignant. Mais j’ai des réserves sur cette autobiographie : l’arrière plan sociologique, me manque : est ce parce qu’ils étaient juifs que la mère est si attachée aux conventions ? Comme commerçante se devait-elle d’être absolument irréprochable pour garder sa clientèle ?
L’adolescente rencontre un moment un regard bienveillant d’adulte qui se penche sur la destinée de cette jeune fille, il s’agit d’un psychanalyste à Munich qui lui donne quelques clés pour comprendre ce qu’elle a subi et lui expliquer la fin tragique de son père. Elle avait si peur de devenir folle comme lui, ce que sa charmante famille lui avait répété à l’envie. En réalité la tuberculose de son père a attaqué son cerveau et c’est ce qui l’a conduit à avoir des gestes de démences : ce n’est donc pas héréditaire.

Ce récit prend sa place dans la longue série des enfances malheureuses, c’est bien raconté mais il lui manque un ancrage dans la réalité juive qui permettrait de comprendre bien des aspects de la vie de cette famille. Elle a complètement disparu aujourd’hui puisque au début de cette réédition, les Éditions Benoit Broyard cherche si Marianne OSWALD née Sarah Alice Bloch a un quelconque héritier.

Extraits.

Début.

La ville de Sarreguemines est née juste à l’endroit où la Blies quitte en dansant les champs verts de la Lorraine, pour rejoindre la Sarre.
 Sarreguemines marque la frontière entre la Lorraine française et la Sarre allemande. Le pont principal prolonge la Neuenkirchenstrasse de Sarreguemines jusqu’à Neuenkirchen et rejoint la grand’route de Sarrebrück, la ville minière de la Sarre, la ville noire de fumée et de charbon.

Le début de la guerrec14/18 à Sarreguemines.

 De chaque côté, toutes les discussions se terminaient toujours par une prière à Dieu, Dieu qui devait avoir le dernier mot dans cette guerre.
 Dieu ?
C’était à son sujet que j’étais le plus troublée. Avec qui était-il réellement ? Combien de nuits blanches devaient-ils passer avec tout le bruit que l’on faisait autour de lui d’un côté comme de l’autre ?
Le soir avant que mes paupières ne tombent de sommeil, et en priant Dieu de faire tout son possible pour que la guerre finisse très vite afin que je parte pour Paris, Je ne pouvais m’empêcher de penser et de repenser :
 » Comment Dieu va-t-il faire pour s’en sortir ? Comment va-t-il faire pour ne pas se fâcher avec toute la terre ?… »

Elle retrouve sa voix et trouve sa voie.

 Un jour j’entendis un homme dire dans la salle :  » C’est entendu cette fille n’a pas une voix de rossignol, mais avez-vous vu quelle flamme ? Elle n’a peut-être pas de voix du tout, mais il faut reconnaître qu’avec cette voix, qu’elle n’a pas, elle donne la chair de poule. »
 Alors je compris que c’était ma voix qui malgré moi avait blessé et irrité tous les autres auditeurs en leur mettant sur la gorge la lame du souvenir, ma voix qui tressaillait encore de terreur et de douleur n’ayant pu oublier ni les murs blancs de l’hôpital ni le couteau du chirurgien, ni l’épouvantes du réveil sous le chloroforme.
 Mais cette voix racontait aussi, à travers les pauvres paroles des simples chansons de Catherine, toute mon enfance (..)
 Et toutes les autres voix de ma vie qui éclataient en même temps dans mon cœur. C’était le sang de ses voix mêlées à mon propre sang qui battait dans mes chansons. Derrière le rideau, je cessais alors de pleurer et j’oubliais la pluie d’injures battant mon visage comme une vitre, j’oubliais l’orage de ses voix agressives, et je savais que je n’étais plus seule dans cette foule hostile, puisque quelques-uns, malgré tout m’avaient défendu. Et je savais qu’un jour, ils seraient plus nombreux encore, ceux qui aimeraient mes chansons, celles de Catherine et d’autres, qui diraient les malheurs et la beauté de la vie, ses orages et ses éclaircies.

 

Une des chansons qui l’a rendue célèbre c’est la chasse à l’enfant écrit par Jacques Prévert. Je pense qu’elle était bien placée pour ressentir ce texte .

Extraits