Édition Payot
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Un premier roman, que j’ai lu aussi vite que je l’oublierai. Amélie Fonlupt (un nom qui me rappelle de bons souve­nirs : celui du pédiatre qui a suivi mes enfants à Rennes, mais cela n’a rien à voir !) fait revivre trois géné­ra­tions de femmes du Cap Vert. La grand-mère, venue en France car elle ne suppor­tait plus la misère de son pays, la mère Reine, instal­lée en France et qui serait très heureuse si son mari arrê­tait de jouer de poker, et Léna le person­nage prin­ci­pal qui va s’éva­der de son milieu grâce au piano.
L’écri­ture est très rapide et cela donne l’im­pres­sion d’un survol plus que d’un ancrage dans le monde des émigrés capver­diens. Le Cap Vert est un pays soumis à des intem­pé­ries qui ravagent les sols et réduisent à la misère une popu­la­tion paysanne qui pouvait juste survivre. Ce sont les femmes dans ce pays comme dans beau­coup d’autres qui se confrontent aux diffi­cul­tés pour leurs enfants, les hommes s’exilent. Arri­vée en France, la grand-mère n’hé­site pas à faire des ménages pour élever sa fille Reine, qui a son tour fera des ménages, sa santé l’ayant empê­chée de pour­suivre ses études.
On sent bien tout le courage de ces femmes et aussi la fata­lité des destins auxquels Léna veut échapper.
La gale­rie de portraits dans ce roman ne m’ont, hélas, pas convain­cue, ils sont pour­tant sympa­thiques mais je les ai trou­vés sans consis­tance : Max son petit frère qui est harcelé dans son collège, l’Al­gé­rienne concierge au verbe haut qui fait des gâteux à longueur de jour­née, le profes­seur de musique du collège qui initiera Léna au piano, les riches patrons de Reine.
C’est compli­qué d’ex­pli­quer quand un roman, avec des aspects qui auraient pu me plaire, ne prend pas, je pense que tout vient du style de l’écri­vaine : trop rapide et trop facile sans doute.
Je dois lui recon­naître une qualité à ce roman … depuis cette lecture je « ré » écoute Césa­ria Évoria

Citations

Un début qui m’a plu

Le 27 août 1941, donc, Mamé nais­sait à São Miguel, dans le nord de l’île de Santiago, tandis que Cesa­ria Évoria venait au monde à Mindelo sur l’île de São Vicente. Un hasard amusant qui fut cepen­dant sans inci­dence puisque, de comment elles n’eurent pas grand chose si ce n’est cette date, ce pays et une volonté farouche de sortir du commun. Toujours est-il que des deux vous n’avez entendu parler que de la seconde(…) Vous igno­rez peut-être qu’à sa mort trois jours de deuil furent décré­tés au Cap Vert, et un aéro­port fut rebap­ti­sée à son nom. C’est bien vous avez écouté la chan­teuse grâce à qui un pays s’est fait entendre, mais dès lors que vous n’avez pas connu ma grand-mère, ce n’est pas tout.

Une lignée de femmes.

Alors si ma mère avait su que dans ma chambre j’écou­tais du piano, si elle avait su qu’a­près l’école je faisais semblant de rester plus long­temps à l’étude pour pouvoir m’at­tar­der dans la salle de musique, là, elle aurait pani­qué à raison. Mais je ne pouvais pas le lui dire. Je venais d’une lignée de femmes auxquelles on avait dit que le rêve était un luxe à la portée des gens qui en ont les moyens. Je n’avais pas le droit. Vouloir être artiste était insensé, cela n’était pas pour nous. nous qui ne possé­dions pas grand chose. Il fallait trou­ver un vrai travail, avec un salaire à la fin du mois.

Édition Albin Michel
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Encore un roman qui m’a scot­chée . Et pour­tant, je lis peu de roman poli­cier, mais lorsque le second plan du suspens est aussi inté­res­sant (et pour ce roman, je dirai plus inté­res­sant) que le suspens alors mes réti­cences tombent. Il s’agit d’un triller hale­tant et bien ficelé, il s’agit de retrou­ver un tueur qui assas­sinent des gens qui ont eu un rapport avec deux meurtres de deux femmes qui ont eu lieu en 1986, le jour même où le réac­teur de Tcher­no­byl a explosé. L’en­quête est menée à la fois par un poli­cier ukrai­nien qui a été nommé là pour le punir d’avoir dénoncé un supé­rieur corrompu. Et un flic russe recruté par un appa­rat­chik richis­sime dont le fils a été le premier assas­siné par le tueur à Tcher­no­byl. Ces deux hommes sont à l’image du flic dans la litté­ra­ture, fati­gué, alcoo­lique et trai­nant derrière eux pas mal de casse­roles, et tous les deux ont besoin d’argent pour leur enfant. Le flic russe pour payer l’opé­ra­tion qui permet­trait à sa fille sourde d’en­tendre. Le poli­cier ukrai­nien pour payer un gilet pare-balle à son fils engagé dans la lutte contre les prorusses dans le Donetsk.
Pour moi tout l’in­té­rêt, vient du lieu où se passe cette horrible histoire. Nous sommes dans la zone conta­mi­née et cette enquête va permettre de comprendre la fin du commu­nisme et comment l’Ukraine s’est formé dans une ambiance déli­ques­cente, tout cela avec l’ex­plo­sion de la centrale nucléaire qui a eu des consé­quences terribles pour les habi­tants de ce pays.
L’hor­reur est au rendez-vous dans tous les thèmes qui sont trai­tés : les touristes voyeurs qui viennent se distraire en regar­dant ce lieu dévasté par l’ex­plo­sion. L’ex­ploi­ta­tion des métaux qui sont volés dans cette zone inter­dite et qui partent pour être recy­clés dans des usines métal­lur­giques asia­tiques alors que ce métal est irra­dié. L’ex­ploi­ta­tion du bois qui se retrouve dans les meubles bon marchés en Europe. L’ex­ploi­ta­tion de l’ambre dans des forêts conta­mi­nés. La vie des pauvres petits enfants nés difformes ou qui sont leucémiques.
J’ai person­nel­le­ment peu de goût pour l’hor­reur mais c’est un peu la loi du genre, comme le fait de ne pas avoir tout de suite toutes les clés. Ne vous inquié­tez pas je ne vous dévoi­le­rai rien du suspens.

Citations

L’alcoolisme en Russie.

Il s’agis­sait d’une bouteille de Boya­rych­nik, une prépa­ra­tion à base d’au­bé­pine dont on se servait norma­le­ment comme huile de bain. Mais en Russie, tout le monde savait que l’huile d’au­bé­pine, c’était la roue de secours du poivrot : même quand les maga­sins et les bars étaient fermés on en trou­vait dans des distri­bu­teurs auto­ma­tiques en pleine rue. Elle cumu­lant trois avan­tages non négli­geables : elle conte­nait jusqu’à 90 % d’al­cool, était facile à trou­ver parce qu’elle ne subis­sait pas les restric­tions qui s’ap­pli­quaient aux spiri­tueux et son prix était déri­soire, à peine une poignée de roubles. Et en prime c’était moins dégueu­lasse que l’eau de Cologne, et moins dange­reux que l’antigel.

Russe ou Ukrainien.

Je suis né sovié­tique. La Russie c’est mon pays. L’Ukraine aussi. Choi­sir entre les deux, ce serait comme choi­sir entre mon père et ma mère.

Tchernobyl

Avec amer­tume, il se dit que le monde se souve­nait de dicta­teurs, de joueurs de foot brési­liens et des artistes peignant des carrés blancs sur fond blanc et que personne ne pouvait donner le nom d’un seul de ces hommes qui avaient sauvé l’Eu­rope d’un cata­clysme nucléaire sans précé­dent. Qui connais­sait Alexei Annenko, Valeri Bespa­lov et Boris Bara­nof ? Qui savait qu’ils s’étaient portés volon­taires pour plon­ger dans le bassin inondé sous le réac­teur 4, pour acti­ver ses pompes et le vider de son eau avant que le cœur en fusion de l’at­teigne ? Qui savait que si le magma d’ura­nium et de graphite s’était déversé dans le bassin, il se serait produit une explo­sion de plusieurs méga­tonnes qui aurait rendu inha­bi­table une bonne partie de l’Europe ?

Qui le savait ?


Édition Galli­mard NRF

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Se souve­nir de cette phrase

La seule arme qu’a un pauvre pour conser­ver sa dignité est d’ins­til­ler la peur.

Quel livre ! Comment peut-on ensuite avoir la moindre confiance dans la conduite des affaires de la Russie en Poutine, appelé le Tzar dans tout ce roman ? Et comment ne peut on faire autre­ment que de cher­cher à se défendre de lui ? Ce roman prend pour sujet des confi­dences que Vadim Bara­nov, person­nage réel qui a été l’émi­nence grise de Poutine pendant vingt ans, auraient faites à l’écri­vain qui connaît mieux que personne les dessous du pouvoir du Krem­lin dirigé par Poutine de main de fer.

Nous décou­vrons que tout ce que l’Eu­rope connaît comme conflits les plus horribles sont dues au désir de Poutine de redon­ner la fierté aux Russes que ce soit la guerre en Tchét­ché­nie ou la guerre en Ukraine. Tout est venu de la fin du commu­nisme période pendant laquelle la Russie a connu une période où tout était permis mais où, surtout, les diri­geants inter­na­tio­naux, en parti­cu­lier les améri­cains, mépri­saient de façon ouverte les diri­geants russes. Il raconte comment le fou rire de Clin­ton devant les propos inco­hé­rents d’El­stine lors d’une confé­rence de presse à New York en 1995 a humi­lié toute une nation. Toute la conduite de Poutine est de faire peur aux occi­den­taux et peu importe les prix humains que cette folie de gran­deur coûtera.
Ce roman, ou essai car on se demande ce qui est romancé dans cette histoire, est abso­lu­ment passion­nant. Le style de cet auteur est agréable à lire, on sent qu’il connaît très bien son sujet. On retrouve tous les évène­ments dont a plus ou moins entendu parler, la montée des oligarques et leur chute voire leur suicides « assis­tés » . La Russie s’est trouvé le maître qui lui convient, il flatte leur senti­ment de supé­rio­rité et en les obli­geant à se soumettre ils retrouvent la conduite de leurs grands-parents de ne plus rien criti­quer et d’ab­sor­ber la propa­gande servie par des médias au main de leur Tzar préféré . C’est d’une tris­tesse incroyable

Citations

J’ai envie de lire cet auteur que je ne connaissais pas.

Depuis que je l’avais décou­vert, Zamia­tine était devenu mon obses­sion. Il me semblait que son œuvre concen­trait toutes les ques­tions de l’époque qui était la nôtre. « Nous » ne décri­vait pas que l’Union sovié­tique, il racon­tait surtout le monde lisse, sans aspé­ri­tés, des algo­rithmes, la matrice globale en construc­tion et, face à celle-ci l’ir­ré­mé­diable insuf­fi­sance de nos cerveaux primi­tifs. Zamia­tine était un oracle, il ne s’adres­sait pas seule­ment à Staline : il épin­glait tous les dicta­teurs à venir, les oligarques de la Sili­cone Valley comme les manda­rins du parti unique chinois.

Les élites russes.

Voyez-vous, l’élite sovié­tique au fond ressem­blait beau­coup à la vieille noblesse tsariste. Un peu moins élégante, un peu plus instruite, mais avec le même mépris aris­to­cra­tique pour l’argent, la même distance sidé­rale du peuple, la même propen­sion à l’ar­ro­gance et à la violence. On échappe pas à son propre destin et celui des Russes est d’être gouver­nés par les descen­dants d’Ivan le terrible. On peut inven­ter tout ce qu’on voudra, la révo­lu­tion prolé­taire, le libé­ra­lisme effréné, le résul­tat est toujours le même : au sommet il y a les « opritch­niki » des chiens de garde du tsar.

Moscou 1990.

Moscou au milieu des années 90, était le bon endroit. Vous pouviez sortir de la maison un après-midi pour aller ache­ter des ciga­rettes, rencon­trer par hasard un ami surex­cité pour je ne sais quelle raison et vous réveiller deux jours plus tard, dans un chalet à Cour­che­vel, à moitié nu entouré de beau­tés endor­mies, sans avoir la moindre idée de comment vous est-il arrivé là. Ou bien, vous vous rendiez à une fête privée dans un club de strip-tease, vous commen­ciez à parler avec un inconnu, gonflé de vodka jusqu’aux oreilles, et le lende­main vous vous retrou­viez propulsé à la tête d’une campagne de commu­ni­ca­tion de plusieurs millions de roubles.

Comprendre Moscou .

Tout contri­buait à alimen­ter la bulle radio­ac­tive de Moscou. Les aspi­ra­tions accu­mu­lées de tout un pays, immergé depuis des décen­nies dans la sénes­cente torpeur commu­niste, conver­geaient ici. Et au centre, il n’y avait pas la culture, comme le croyait les intel­lec­tuels convain­cus d’hé­ri­ter du sceptre et qui n’avaient rien hérité du tout. Au centre, il y avait la télé­vi­sion. Le cœur névral­gique du nouveau monde qui, avec son poids magique, cour­bait le temps et proje­tait partout le reflet phos­pho­res­cent du désir. 
Conver­tir mon expé­rience théâ­trale en carrière de produc­teur de télé­vi­sion fut comme passer du carrosse à vapeur à la Lamborghini.

Humour Soviétique.

« Sais-tu ce que disaient les Mosco­vites de la Loubianka à l’époque de L’URSS ? Que c’était l’im­meuble le plus haut de la ville car de ses caves on voyait la Sibérie… »

Staline dans les souvenirs des Russes.

Vous, les intel­lec­tuels, vous êtes convain­cus que c’est parce que les gens ont oublié. D’après-vous, ils ne se souviennent pas des purges, des massacres. C’est pour­quoi vous conti­nuez à publier article sur article, livre sur livre à propos de 1937, des goulags, des victimes du stali­nisme. Vous pensez que Staline est popu­laire malgré les massacres. Eh bien, vous vous trom­pez, il est popu­laire à cause des massacres. Parce que lui au moins savait comment trai­ter les voleurs et les traîtres. »
Le tzar fit une pause. 
« Tu sais ce que fait Staline quand les trains sovié­tiques commencent à avoir une série d’accidents ?
-Non.
- Il prend Von Meck, le direc­teur des chemins de fer, et le fait fusiller pour sabo­tage. Cela ne résout pas le problème des chemins de fer, en fait cela peut même l’ag­gra­ver. Mais il donne un exutoire à la rage. La même chose se produit chaque fois que le système n’est pas à la hauteur. Quand la viande vient à manquer Staline fait arrê­ter le commis­saire du peuple pour l’agri­cul­ture. Tcher­nov, l’en­voie au tribu­nal et celui-ci, comme par magie confesse que c’est lui qui a fait abattre des milliers de vaches et de cochons pour désta­bi­li­ser le régime et fomen­ter une révolte.

Remarque que je trouve juste.

J’ai pu consta­ter à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrai­re­ment aux notables, qui cachent parfois des pulsions anar­chique sous l’ha­bi­tude des dorures, les rebelles sont imman­qua­ble­ment éblouis comme les animaux sauvages face au phare des routiers.

Édition Acte Sud
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Cet auteur fait partie de mes favo­ris, j’aime beau­coup la saga des Rosiers : la traver­sée du conti­nent, Victoire, La traver­sée de la ville, la traver­sée des sentiments. 
Dans ses romans la musique a toujours de l’im­por­tance et dans cet ensemble de textes, il a réuni des moments de sa vie liés à la musique . C’est parfois drôle, triste ou tragique. Comme le premier moment lié à la mort de son frère qu’il aimait tant. C’est parfois cruel, comme lors­qu’il raconte combien Mont­se­rat Caballé avait gardé une voix superbe mais un corps qui ne lui permet­tait plus de jouer les jeunes amou­reuses. Je comprends Le fou rire qui le saisit à la vue de cette grosse femme enve­lop­pée de taffe­tas vire­vol­tant mais je trouve son rire cruel pour cette grande artiste. En revanche j’ai bien aimé qu’il critique de façon drôle et méchante le spec­tacle de Luis Mariano. Je comprends sa rancœur car il a eu l’im­pres­sion que ce mauvais spec­tacle avait été envoyé au Québec en prenant les habi­tants pour des « ploucs » tout juste bon à chan­ter en choeur « Mexiiiiiiiiiiiiiiiiiiico » . Mais il faut dire que la salle était pleine, hélas Luis était si fati­gué qu’il a eu bien du mal à chanter.
J’ai bien aimé son obser­va­tion du concert de Céline Dion à Las Vegas, concert pour lequel ses fans ont payé des fortunes pour ne pas entendre la chan­teuse car la salle repre­nait en chœur les chan­sons sans écou­ter leur idole. J’ai choisi un passage sur Barbara, chan­teuse qu’il se faisait un point d’hon­neur à ne pas aimer jusqu’au jour où sur scène, elle l’a tota­le­ment ému.
Bref un bon petit livre mais sans plus pour moi. Je me suis un peu fati­guée de passer d’une nouvelle à l’autre.

Citations.

Un bel hommage à Barbara.

Le génie de Barbara fut plus fort que mes ridi­cules réti­cences, est au bout d’un quart d’heure, cette fois assis au fond de mon fauteuil, je fus obli­gée de sortir le petit paquet de klee­nex que je gardais toujours sur moi l’hi­ver. Et pendant l’heure et demie qui suivit, je décou­vris toutes les beau­tés que je n’avais jamais voulu voir, les aveux boule­ver­sants, les chucho­te­ments dont je m’étais tant moqué et qui conte­nait pour­tant toute la douleur du monde, je vis des paysages tristes décrits en mots simples et des femmes qui souf­fraient d’une absence, de départ, je me lais­sais couler dans ce monde glauque ou l’es­poir semblait banni à tout jamais, j’en­ten­dis des décla­ra­tions d’amour déchi­rantes et oui, tout de même, des paroles véhé­mentes annon­çant de terribles vengeances ou, du moins, leur désir .

Le boléro de Ravel.

Le tambour conti­nue son rythme régu­lier qui, curieu­se­ment, commence à le déran­ger : c’est comme le vrom­bis­se­ment d’une mouche dont on arrive pas à se débar­ras­ser. C’était bien au début, ça partait bien l’œuvre, mais on devrait passer à autre chose. L’or­chestre entier commence alors à suivre le rythme du tambour, c’est plus doux, plus langou­reux, moins acha­lant, ça couvre un peu la caisse, puis se lance dans la première mélo­die et il sent son cœur battre plus fort. Que ces beau. L’or­chestre se gonfle tout à coup, et entonne un nouveau thème, très court, avant de reve­nir au premier. Les instru­ments se répondent, les sections semblent lancer des défis, mais à travers tout ça, à travers tout l’or­chestre, les deux thèmes qui se répètent et se mélangent, il se rend compte qu’il entend quand même encore le tambour, pour­tant discret, enterré sous le reste de l’or­chestre, et ça l’énerve de plus en plus comme un grat­te­ment sans fin au fond de son oreille.


Édition Buchet Chastel
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Un roman très léger et hélas trop convenu en tout cas pour moi.Un artiste peintre se retrouve à Rome, il est lassé par la vie pari­sienne et même s’il connaît un succès certain, il aspire à autre chose. Il s’ins­talle à la terrasse d’un petit restau­rant, sur la place du Campo De « Fiori sous le regard de la statue de Bruno Gior­dano. Il s’ins­talle avec un jeu d’échec et plusieurs joueurs viennent jouer avec lui. Un soir une jolie femme Marya lui propose de jouer et il perd. Une histoire d’amour va se tisser entre eux où les échecs joue­ront un grand rôle .

Tout l’intérêt du roman vient de l’en­tre­lacs des histoires, celle de Bruno Gior­dano qui fut brûlé sur cette même place pour avoir voulu impo­ser ses idées et avoir pensé que le soleil n’était sans doute pas unique dans l’uni­vers, celle de Gaspard qui fait tout pour séduire Marya parfois maladroi­te­ment, avec en toile de fond la réalité du monde de l’art pari­sien, l’his­toire de Marya petite fille d’un grand cham­pion d’échec mort à Ausch­witz, la puis­sance des jeux d’échec, la mémoire de la shoa , et puis l’his­toire d’un coup de foudre que Gaspard voudrait pouvoir prolon­ger plus long­temps que ces trois jours merveilleux à Rome.

Une histoire d’amour qui m’a semblé très conven­tion­nelle avec son passage obligé : la scène de sexe torride, dans une ville bien décrite. Rome se prête bien aux histoires d’amour. J’ai un peu de mal avec certains dialogues du style « il fait » « comme ça, je dis » j’ai du mal à comprendre pour­quoi l’au­teur utilise cette façon de s’ex­pri­mer . Voilà pour­quoi, je trouve ce roman trop léger je dirai même un peu super­flu, je suis loin de ce que j’avais tant aimé dans « L’in­cen­die »

Citations

le style qui m’étonne

Je lui propose une revanche. Oui, avec plai­sir fait l’homme. Même si j’ai l’im­pres­sion que j’au­rai du mal à vous donner du fil à retordre.

On cause un peu en réins­tal­lant les pièces. Il me demande d’où je viens. De France, je dis. Paris. Ah, il fait en tout cas vous parlez un bon italien.

Statue de Bruno Giordano, moi aussi « ce genre de gars me fascine ».

Moi, j’y peux rien, ce genre de gars, ça me fascine, conti­nue le cuis­tot. Des gars qui pensent comme ça leur chantent et qui défendent leurs idées jusqu’au bout. Quitte à y lais­ser leur peau. Putain, c’est quelque chose quand même. Vous trou­vez pas ? 
Sur que c’est quelque chose. 
Et c’était pas un illu­miné, faut pas s’y trom­per. Le gars, il savait tout sur tout. Les maths, la physique, la philo, ça le connais­sait. Et j’en passe. C’était une poin­ture. En plus, il paraît qu’il avait une mémoire incroyable.
La date un 1889, c’est celle de l’ins­tal­la­tion de la statue ? 
Ouais c’est bien ça des intel­los de l’époque qu’ont décidé ça. Des libres penseurs. Des francs-maçons aussi. Ç’a pas été une mince affaire, je crois bien. Le Vati­can a fait la gueule.


Édition Stock

J’ai trouvé cette tenta­tion de lecture chez Atha­lie , je lui avais dit que je lirai ce livre car j’ai des amis liba­nais, leur histoire me rend si triste et pour­tant ils ne se plaignent jamais. Je ne regrette abso­lu­ment pas cette lecture, je les retrouve dans telle­ment de détails et surtout dans l’hu­mour dont ils font preuve en beau­coup d’oc­ca­sions. Mais là où le récit est le plus proche d’eux c’est dans la façon dont ils reçoivent tous les gens qu’ils aiment avec un repas digne des plus grandes tables avec des plats prépa­rés pour 10 même si nous sommes 4 autour de la table.

Je n’ai mis que quatre coquillages alors que j’ai beau­coup aimé ce livre car je le trouve un peu désordre, l’au­teur part dans tous les sens, j’ai bien aimé le suivre même si parfois, je me suis un peu perdue. Visi­ble­ment les lycéens de 2002 ont été plus enthou­siastes que moi, bravo à eux !

Sabyl Ghous­soub veut comprendre la vie de ses parents et en même temps comprendre les conflits qui ont boule­ver­sés le Liban et cela depuis si long­temps, c’est peut-être pour ça que son récit est compli­qué car fran­che­ment comprendre pour­quoi des chré­tiens se sont assas­si­nés entre eux, sont allés tuer des pales­ti­niens pour ensuite se faire assas­si­ner par le Hezbol­lah, c’est incom­pré­hen­sible. À la fin du livre, l’au­teur fait la liste des gens connus assas­si­nés et c’est une liste qui semble sans fin.

En partant à la recherche des membres de sa famille, l’au­teur est d’une honnê­teté impla­cable, il nous parles de ses cousins qui ont été des assas­sins et ce doux pays qu’il a tant aimé en parti­cu­lier le village de sa mère qui se teinte alors d’une cruauté sans nom.

Ce n’est pas les moment que je préfère même s’ils sont indis­pen­sables à la compré­hen­sion du Liban, ce que j’ai adoré c’est le portait de ses parents, son père qui a besoin d’al­ler boire son café tous les jours en faisant son tiercé et qui a fait tant de métiers car il ne pouvait plus vivre de sa plume ni deve­nir le poète qu’il aurait aimé être. Sa mère qui passe sa vie au télé­phone ou sur What­sapp et qui veut abso­lu­ment que son fils réponde au télé­phone à toute la famille quand il vient la voir. J’adore aussi quand il raconte son agace­ment vis à vis des gens qui parlent du Liban, soit des Liba­nais qui n’y vivent plus depuis très long­temps soit des Fran­çais qui y ont passés quelques jours de vacances.

L’auteur explique très bien tous les problèmes auxquels sont confron­tés le Liban, pays que l’au­teur adore autant qu’il en déteste certains aspects . On peut dire qu’au­jourd’­hui ce pays qui est dirigé par une mafia crimi­nelle aux mains pleines de sang . En revanche, il exprime bien toute sa tendresse pour ses parents qui habitent donc Beyrouth sur Seine, comme toute sa famille, sauf un frère et une soeur qui essaient de vivre au Liban. Si ce récit n’est pas tota­le­ment auto­bio­gra­phique, il suit de très près la desti­née fami­liale de l’au­teur. Un superbe hommage à des gens coura­geux et qui ont gardé leur plai­sir de vivre et leur humour quelles que soient les diffi­cul­tés auxquelles ils ont dû faire face.

Citations

Portrait de sa mère (humour).

Je me lève pour accro­cher le micro à la chemise de nuit de ma mère. J’es­saie de l’at­tra­per entre deux acti­vi­tés. Ma mère est petite, très petite et, comme souvent avec les gens de petite taille, elle est hyper active. Elle me rappelle Nico­las Sarkozy. Là, elle cherche son iPhone qui résonne dans tout l’ap­par­te­ment » Je t’aime ô mon Liban. Ô ma patrie, je t’aime. Par le nord,. par le sud vers les plaines je t’aime. » Sa sonne­rie n’est rien d’autre que « Bheb­bak ya Lebnan, je t’aime ô mon Liban » de la diva liba­naise Fairouz, Longue plainte nostal­gique qui nous agace au plus haut point mon père et moi.

Une mère inquiète de savoir son fils au Liban.

Mes parents sont à Paris, inquiets. Mon père ne veut pas m’ap­pe­ler pour parta­ger avec moi son inquié­tude mais ma mère le fait très bien pour deux. » T’es où ? » écrit-elle toutes les heures comme si dans sa tête elle déte­nait la carto­gra­phie des explo­sions à venir. Comme si me savoir dans cette rue ou une autre la rassurait.

Humour libanais.

Une idée saugre­nue m’est venu en tête : deman­der à mes parents le top 3 des évène­ments qui les avaient le plus affecté pendant la guerre. Bien après, je me suis rendu compte qu’il fallait vrai­ment ne pas l’avoir vécue pour poser une ques­tion aussi sotte. 
Le top 3 de ma mère :
- les massacres de Sabra et Chatila.
– Le massacre de Damour.
- Le blocus de Beyrouth.
Le top trois de mon père :
-Ma nais­sance.
- La nais­sance de Yala.
- Son mariage avec ma mère qui, selon lui, a eu les mêmes effets néfastes sur le Liban que les accords du Caire.

Jugement de Frida Khalo sur le milieu de l’art contemporain à Paris.

Tu n’as pas idée comme ces gens sont des putes. Ils me font vomir. Ils sont si foutre­ment intel­lec­tuels et si pour­ris que je ne les supporte plus. C’est vrai­ment trop pour mon carac­tère. J’ai­me­rais mieux rester assise par terre à vendre des tortillas sur le marché de Toluca qu’a­voir affaire à ces salopes artis­tiques de Paris.

J’adore cet humour.

Tandis que mes parents attendent pour obte­nir leurs papiers, Antenne 2 réali­sait un reportage.
‑Madame, monsieur est-ce possible de vous poser une question ? 
- Oui, bien sûr. 
- Est-ce que vous vous sentez français ? 
-Vous nous donnez quand même les papiers si je vous réponds ? dit mon père. 
Le jour­na­liste rit. 
-Oui, bien sûr monsieur. où vous flou­tera ne vous inquié­tez pas. 
- Vous savez comment je m’ap­pelle ? Kaïs­sar Ghous­soub ! Comment voulez-vous que je me sens fran­çais ? Même liba­nais je ne me suis jamais senti. Je suis né au Ghana 
- Au Ghana ? vous ? 
-Oui ! Et même si je n’ai presque pas vécu, mon père m’a trans­mis le passe­port anglais. Je suis anglais voyez-vous ! Comme beau­coup de liba­nais, mon père est parti en Afrique pour s’en­ri­chir et je dois vous avouer que c’est le seul à avoir raté son coup ! Complè­te­ment raté. Mais pour en reve­nir à votre sujet, peut-être au cime­tière du Père-Lachaise je me senti­rai enfin chez moi


Édition Feryane (gros carac­tères) traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a eu un tel succès que je n’ai pu le trou­ver qu’en gros carac­tère dans une petite biblio­thèque assez loin de chez moi. Ce n’est ni agréable ni gênant de lire ainsi. (Je me demande si cela aide vrai­ment les gens qui ne voient pas très bien). J’avais déjà lu « le pingouin » du même auteur, je me souviens que l’as­pect déjanté du roman ne m’avait qu’à moitié plu.

Mes cinq coquillages disent que pour ce roman je n’ai aucune réserve. Et ceci pour plusieurs raisons :

  • Que savions nous vrai­ment de l’Ukraine avant que les Russes ne décident d’en­va­hir ce pays ?
  • En 2014, certaines provinces sont tombées sous la coupe de « pro » russes et la Crimée a été ratta­chée à la Russie, mais qu’en était-il des popu­la­tions ? Se sentaient-elles russes ou ukrainiennes ?
  • Comment vivent les citoyens ordi­naires dans des villages coupés du monde sans élec­tri­cité la plupart du temps ?
  • Que peuvent appor­ter les abeilles aux hommes ?

À travers un person­nage éton­nant Sergueï Sergueïtch, apicul­teur, qui est resté vivre dans son village sur la zone de front, Staro­gra­divka, j’ai mieux compris que par les multiples repor­tages ce qui ce passait dans cette région de l’Ukraine. Son village ne compte plus que deux habi­tants : lui et son pire ennemi Pachka . Sergueï n’est pas un héros ni un person­nage très sympa­thique, il va le deve­nir au cours de ce roman. Sa femme l’a quitté et on devine parce qu’elle n’en pouvait plus de vivre avec un homme si casa­nier qui ne suppor­tait pas que l’on puisse appe­ler une petite fille Angé­lica (trop origi­nal pour le village !). La soli­tude lui pèse, mais pas tant que ça, il va devoir se rappro­cher de son ennemi d’école primaire et une forme d’en­tente va se créer entre eux. Tous les deux vivent au grès des bombar­de­ments qui passent au dessus de leur tête, ils sont habi­tués ! ! De temps en temps, Sergueï va dans un village un peu plus loin et prend du ravi­taille­ment. Il va essayer aussi d’en­ter­rer un soldat tué sur cette ligne de front, il ne pourra que le recou­vrir de glace. C’est un véri­table acte de bravoure car il sait que les deux camps observent cette zone où personne ne doit passer.

L’été arrive et avec l’été, il lui faut trou­ver un endroit propice pour ses abeilles. Il trouve d’abord un lieu parfait dans la campagne ukrai­nienne , mais sans s’en rendre compte, il va atti­ser la jalou­sie des hommes du villages car il plait beau­coup à l’épi­cière du village. La guerre le rattrape, un des villa­geois, revenu complè­te­ment trau­ma­tisé de la guerre, a des accès de violence incon­trô­lés et vanda­lise la voiture de Sergueï à coups de hachette, il décide donc de partir en Crimée.

Là encore le quoti­dien de la guerre va le rattra­per. Il doit passer diffé­rentes « fron­tières » et ça prend beau­coup de temps et d’in­ter­ro­ga­toires très pénibles. En Crimée il ne connaît qu’un homme apicul­teur, c’est un Tatar et ses ennuis vont s’aggraver.
En voulant aider cette famille, il va réveiller les vieux démons racistes des auto­ri­tés russes et la famille tatar paiera très cher sa présence ainsi que ses abeilles. Il ne pourra que s’en­fuir en aidant la fille de la famille à fran­chir la fron­tière pour se rendre en Ukraine faire des études.

Voilà pour la trame du récit, en ne vous inquié­tez pas pour le « divul­ga­châge » ce ne sont pas les événe­ments qui font la puis­sance de ce récit. C’est la compré­hen­sion que, peu à peu, se fait Sergueï de ce qui l’en­toure et l’im­pos­si­bi­lité d’agir sur la vie lorsque ceux qui ont le pouvoir sont complè­te­ment corrom­pus et qu’au­cune logique ne semble être à l’oeuvre dans leur conduite. On peut trou­ver que cet homme est trop passif et limité intel­lec­tuel­le­ment, mais je pense que rester à ce niveau du person­nage permet à l’écri­vain de faire comprendre aux lecteurs ce que vit exac­te­ment la popu­la­tion. Je pense que la Russie va obte­nir exac­te­ment le contraire de ce que voulaient les diri­geants à savoir créer un senti­ment natio­nal qui était loin d’exis­ter en 2014. Les habi­tants n’avaient aucune envie de se sentir Russes ou Ukrai­niens mais ils voulaient simple­ment vivre tran­quille­ment dans leurs villages. Déjà, l’es­prit de clocher ne portait pas à l’ou­ver­ture d’es­prit mais les pires senti­ments vont être exacer­bés par la guerre et donc le natio­na­lisme semble une solu­tion toute simple.

Un roman qui sert de base pour comprendre le conflit actuel et est servi par un grand écri­vain ukrai­nien russo­phone qui doit être bien triste de voir son pays détruit de fond en comble par des Russes persua­dés qu’ils sont dans leur bon droit.

Citations

Sergueï et Pachka.

En un instant, il s’était rappelé les vache­ries commises par l’autre, ses coups par en dessous, ces cafar­dages auprès des profs, ses refus de lais­ser copier. Dites : après 40 ans, il aurait pu avoir déjà pardonné et oublié tout ça ! Eh bien, pardon­ner, ça oui ! Mais comment les oublier quand leur classe comp­tait sept greluches et seule­ment deux gamins : Pachka et lui ? Et qu’en consé­quence Sergueï n’avait jamais eu d’amis à l’école, mais seule­ment un ennemi. Même si le mot « ennemi » avait quelque chose de trop sérieux et pesant. Au village on aurait dit qu’il était « chtit » le terme conve­naient mieux un « petit ennemi » en somme, dont personne n’avait peur. 

La vie et la mort dans un village.

Quand on vit long­temps dans un endroit, on a toujours plus de familles enter­rées qu’en bonne santé à côté de soi.

Le poids du silence et de la solitude.

Cinq jours passèrent, tous iden­tiques, tels des corbeaux. Pareille compa­rai­son ne serait pas venue à l’es­prit de Sergueïtch si au cours de ces jour­nées tran­quilles et mono­tones, le seul bruit à remplir de temps à autre les alen­tours n’eût été le croas­se­ment de ces oiseaux. 
« Peut-être annoncent-ils le prin­temps ? » songeait l’api­cul­teur tendant vaine­ment l’oreille en quête d’autres bruits dans le monde environnant.

Humour.

« Et vous avez fabri­qué ce grand coffret spécia­le­ment pour des chaussures ? 
– Bon, ce n’est pas tout à fait un coffret, c’est un chaus­su­rier, corri­gea Sergueïtch. Un coffret, c’est plus petit.
- Un chaus­su­rier ? répéta Petro. Ça existe un mot pareil ?
- Il y a bien des cendriers, non ? des sucriers ? répon­dit l’api­cul­teur. pour­quoi il n’y aurait pas des chaussurier ?

Le sort des abeilles.

Derrière lui la guerre à laquelle il ne prenait aucune part, mais dont il était devenu simple­ment l’ha­bi­tant. Habi­tant de la guerre. Un sort nulle­ment enviable, mais autre­ment plus tolé­rable pour un être humain que pour des abeilles. Sans les abeilles, il ne serait parti nulle part, il aurait eu pitié de Pachka, il ne l’au­rait pas aban­donné tout seul. Mais les abeilles, elles ne compre­naient pas ce qu’é­tait la guerre ! Les abeilles ne pouvaient pas passer de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, comme les humains.

Édition Albin Michel d’après le livre de Joostein Gaarder

Je me souviens du plai­sir de mon fils à la lecture du livre de Joostein Gaar­der, j’avais beau­coup aimé aussi, alors que j’ai d’ha­bi­tude beau­coup de mal à lire des livres de philo­so­phie. Je crois, qu’à l’époque, ce roman avait récon­ci­lié une géné­ra­tion d’élèves avec la philo­so­phie. Le voici donc en BD et mes petits fils auront peut-être plai­sir à le lire sous cette forme. Je rappelle briè­ve­ment le sujet, des lettres mysté­rieuses arrivent chez Sophie et ces lettres l’obligent à se questionner

Qui suis-je ?

D’où vient le monde ?

Elle finira par rencon­trer le curieux person­nage qui veut l’ame­ner à rencon­trer les philo­sophes à travers les siècles. Le tome un commence avec les philo­sophes grecs et s’ar­rête au monde baroque, et le tome 2 verra la fin du voyage de Sophie.
Je commence par ce que j’ai trouvé posi­tif : le dessin est agréable et les auteurs de BD ont su rendre le person­nage amusant. Ils mêlent au récit des préoc­cu­pa­tions actuelles qui n’étaient pas dans le livre d’ori­gine. Ils savent faire accep­ter le côté merveilleux de l’his­toire. Mais, oui, pour moi il y a un mais, le côté anec­do­tique prend le pas sur la réflexion, je pense que les jeunes ne vont pas s’ar­rê­ter aux diffé­rentes thèses philo­so­phiques, qui sont très super­fi­ciel­le­ment évoquées mais plutôt suivre le parcours plein de fantai­sies de Sophie.

Une légère décep­tion, mais si cela peut donner le goût de la philo­so­phie à des jeunes, pour­quoi pas ?


Édition P.O.L

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Iegor Gran connait bien la Russie parle parfai­te­ment le russe (sa langue mater­nelle) et y a de nombreux amis. C’est donc de l’in­té­rieur qu’il peut nous décrire l’état de l’opi­nion des Russes et c’est abso­lu­ment terri­fiant. Tout le monde devrait lire ce livre avant de penser quoi que ce soit sur l’Ukraine. Pour Iegor Gran, les Russes sont dans leur immense majo­rité deve­nus des « Zombies » et boivent comme du petit lait les paroles du grand Zombie chef Poutine. Iegor Gran a un style très parti­cu­lier dans d’autres livres, il m’a fait beau­coup rire (l’éco­lo­gie en bas de chez moi , les services compé­tents, un peu moins drôle Ipso facto) mais ici il ne rit pas du tout et nous non plus !.

Il commence par nous citer les propos de Madame tout le monde qui reprend mot à mot les discours de Poutine et qui sera fière d’en­voyer ses enfants à la mort pour sauver la Russie de la main­mise de l’OTAN et du Nazisme. Ensuite, il explique combien il était insup­por­table pour les Russes d’ima­gi­ner que les Ukrai­niens pouvaient mieux vivre qu’eux. Car les Russes connaissent la misère, il raconte des faits incroyables, cela ne les gène pas plus que ça. Ils y trouvent même une source de fierté de pouvoir suppor­ter cette vie si diffi­cile. Et quand on leur montre leurs oligarques qui s’en­ri­chissent ils sont fiers d’eux car ils les jugent plus malins que les occi­den­taux. Iegor Gran termine son essai sur cette idée, les Russes nous méprisent profon­dé­ment car ils nous jugent mous et inca­pables de défendre nos valeurs.

La guerre en Ukraine n’a sans doute que cette simple moti­va­tion, il ne fallait pas que les Ukrai­niens sortent de la domi­na­tion russes et que surtout ce pays fasse la preuve qu’a­lors elle obtient un niveau de vie correcte pour sa popu­la­tion contrai­re­ment à son immense voisin victime de la corrup­tion de ses diri­geants et d’une misère incroyable pour les gens ordinaires.

Citations

Un exemple de zombie.

- De quelle guerre tu me parles ? se braque Anna. il n’y a pas de guerre, c’est une opéra­tion mili­taire, ça n’a rien à voir. 
Son euphé­misme ne la gêne en rien. 
- Pour ta gouverne, la Russie n’a jamais atta­qué personne, pour­suit-elle. C’est un fait historique.
Celle qui me parlait naguère du prin­temps de Prague a brus­que­ment purgé sa mémoire. Le 24 février à l’aube, l’hyp­no­ti­seur suprême a claqué les doigts et Anna s’est réveillée en zombie. Désor­mais elle est capable de repé­rer un « nazi » dans Zelinski (alors qu’il est juif), de prétendre que la petite Ukraine est une menace exis­ten­tielle pour la culture russe « que les nazis cherchent à élimi­ner » de diag­nos­ti­quer des « fake news » dans chaque article de média occi­den­taux. Elle dit noir là où le blanc crève les yeux et elle rejette les faits avec cette assu­rance tran­quille de camion-citerne face à une trot­ti­nette. Mon désar­roi est d’au­tant plus grand que je ne m’y atten­dais pas. Anna est sur diplô­mée. Elle a beau­coup voyagé. Au Louvre, elle aime parti­cu­liè­re­ment Clouet et Georges de La Tour. Elle adore Amster­dam et le zoo de Berlin Ce qui ne l’empêche pas de m’asséner : 
- C’est le moment de régler la ques­tion de l’Ukraine qui a toujours été comme un furoncle. Ces types nous poussent à la guerre ! La preuve tu l’as dit toi-même : « guerre » …ils sont trop heureux d’être au centre de l’at­ten­tion média­tique avec ces drapeaux bleus et jaunes que l’Oc­ci­dent s’empresse de pavoiser. 
J’en ai le tournis.

Paradoxe .

Vous ne trou­ve­rez pas un seul zombie qui mili­te­rait pour la décrois­sance ou la limi­ta­tion volon­taire de la consom­ma­tion person­nelle pour proté­ger les ressources natu­relles, limi­ter la souf­france animale ou réduire l’empreinte carbone. On vomit l’oc­ci­dent et on bave devant ses produits avec un élan iden­tique et une sincé­rité que l’on pour­rait quali­fier d’en­fan­tine, telle­ment la contra­dic­tion, pour­tant flagrante, entre ces deux posi­tions restent dans l’angle mort de la plupart des Russes.

Moqueries sur la France .

Le cuir, réputé mince, de l’oc­ci­dent est un prétexte à une infi­nité de sarcasmes. « Privé de sa marque de PQ préfé­rée, un soldat fran­çais ne tient pas une semaine au front ! » me disait un vieil ami peintre. Il n’était pas le seul. Que n’ai-je entendu ces dernières années ! « Au moindre petit soldat qui meurt au Mali toute la France défile avec une tronche triste alors que Poutine, lui gouverne », » Il suffit d’un isla­miste avec un couteau de cuisine, et ça y est, l’Eu­rope est para­ly­sée par la peur », » Un flic a tabassé un mani­fes­tant – vite, ouvrons trois cellules d’aide psycho­lo­gique, une pour le flic, une pour le mani­fes­tant, une pour le chien qui pissait pas loin ! »

Édition Galli­mard . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Si j’avais eu quelques réserves pour le premier roman que j’avais lu de et auteur : « l’en­ter­re­ment de Serge » ; celui-ci m’a vrai­ment beau­coup plu. Surtout parce qu’il dit de façon très claire que Proust n’ap­par­tient pas aux intel­lec­tuels mais à tous ceux et toutes celles qui veulent bien se donner le mal de le lire.

Clara est coif­feuse, dans le salon « Cyndi coif­fure » , Madame Habib en est la proprié­taire et Nolwenn la deuxième employée. Un jour un bel homme oublie son livre au salon, Clara qui est malheu­reuse en ménage espère que cet homme revien­dra cher­cher son livre. Il ne revient pas et Clara commence à lire « la recherche du temps perdu ». Ce n’est pas une lecture facile mais Clara s’ac­croche et peu à peu elle s’empare de ce texte qui va à tout jamais chan­ger sa vie.

Ce qui est bien fait dans ce roman, c’est le chemi­ne­ment de Clara vers l’oeuvre de Proust qui peu à peu trans­forme sa percep­tion de la vie. Les cita­tions de Proust parsèment ce roman et permettent de retrou­ver des passages connus de Proust, Clara commence à bien connaître les person­nages de la recherche. J’ad­mire le travail de Stéphane Carlier d’avoir ainsi rendu acces­sible l’oeuvre de Proust. Et je trouve que d’avoir situé son roman dans un petit salon de banlieue de Châlon sur Saône est une très bonne idée. D’abord pour montrer qu’il n’y a pas de fron­tières sociales pour aimer cette oeuvre, et en plus un salon de coif­fure c’est vrai­ment le lieu des potins de la ville un peu comme la salon de la Verdu­rin en son temps. Carlier se permet alors des petites remarques humo­ris­tiques qui montrent son talent d’ana­lyste de notre société.

Je garde en souve­nir un petit livre qui m’avait (dans un tout autre genre) beau­coup touché de Joseph Czapski « Proust contre la déchéance »

Le roman de Stéphane Carlier est un très bel hommage au plus grand des roman­ciers fran­çais du 20° siècle.

Citations

Bien vu.

Il y a Nolwenn, l’autre employée du salon. Sa figure n’a pas vrai­ment de contours et change rare­ment d’ex­pres­sion. Qu’elle raconte que sa belle sœur a fait une fausse couche ou qu’elle tende un petit un petit cadeau à Clara pour son anni­ver­saire, ses traits restent neutres, ils ne s’animent que lors­qu’elle regarde des vidéos sur son télé­phone. Un grand sourire fend le bas de son visage quand elle voit un chim­panzé prome­ner un porce­let en laisse ou un jeune golden retrie­ver s’es­sayer à gravir la première marche des escaliers.

L’apport de Proust.

Avec Proust, elle a l’im­pres­sion de tout voir. Forcé­ment, puis­qu’il lui montre le monde visible dans ces détails infi­nis et un autre, derrière, caché mais vaste et puis­sant, qui impose sa loi, sa volonté aux premiers la réalité psychique, psycho­lo­gique des êtres. Et ce n’est pas tout. En l’ini­tiant au prin­cipe de la mémoire invo­lon­taire, comme s’il posait ses mains sur ses épaules il la faisait légè­re­ment pivo­ter, il enri­chit son point de vue en y ajou­tant une dimen­sion qu’elle avait ignoré jusque là, celle du temps. Le passé, en surgis­sant dans le présent ne s’y prolonge-t- il pas ? Le souve­nir n’a-t-il pas plus d’exis­tence que l’épi­sode qu’il relate ? Pour­quoi semble-t-il qu’à mesure qu’on vieillit on se souvienne de mieux en mieux ?

Ce nom mythique.

Avant, ce nom mythique était pour elle comme celui de certaines villes – Capri, Saint-Péters­bourg, où il était entendu qu’elle ne mettrait jamais les pieds.