Édition la cosmo­po­lite stock. Traduit de l’italien Anita Rochedy
Un roman très agréable à lire, comme un grand bol d’air pur dans la haute montagne. Cet écri­vain sait rendre hommage aux paysages qu’il aime tant. Surtout n’at­ten­dez pas trop d’his­toire de loups car s’ils sont présents dans ces montagne et dans le roman, ils ne sont pas les person­nages prin­ci­paux. L’au­teur écri­vain se met en scène dans un restau­rant où il fait la cuisine « Le festin de Babette » en hommage à la nouvelle de Karen Blixen qui a inspiré à Gabriel Axel un film que je revois de temps en temps toujours avec le même plai­sir. Il va rencontre Sylvia avec qui il aimera faire l’amour, mais ce n’est pas non plus le sujet prin­ci­pal du roman, aucune histoire n’est vrai­ment menée jusqu’au bout ; c’est ce qui m’a empê­chée de mettre cinq coquillages au roman. Un peu comme dans la vie, on croise des gens que l’on aime­rait mieux connaître, parfois aussi mieux aider mais cela ne se fait pas car nous suivons une autre route. Fausto aimera Sylvia, mais il n’est pas sûr qu’ils restent ensemble, il aidera un monta­gnard après un acci­dent et nous appren­drons que cet homme a été le mari de Babette (c’est ainsi que l’on surnomme la proprié­taire du restau­rant) et qu’ils ont eu une fille ensemble, mais rien de plus.
Le vrai sujet de ce roman, c’est l’imbrication de la vie de ces person­nages dans une nature qui domine telle­ment les hommes. Seuls les loups sont réel­le­ment libres dans ces montagnes, c’est peut-être le sens du roman.
Un roman qui permet d’oublier le quoti­dien grâce à ce que la montagne peut appor­ter aux hommes en quête de beauté liée à l’effort pour y accéder.

Citations

Une avalanche.

Sylvia retourna alors sur la terrasse pour tenter de voir les avalanches. Elle observa les montagnes face à elle, l’en­vers, exposé au nord, de Fontana Fredda. Elle réen­ten­dit le gron­de­ment, l’ef­fon­dre­ment, même s’il était plus bas que le premier, et aper­çut un souffle de neige contre les rochers. Puis un autre sur une paroi, comme une cascade. Un peu partout la neige s’ébou­lait, dans les endroits où la pente était trop raide où ceux où elle s’était trop accu­mu­lée, elle déva­lait en suivant les reliefs de la montagne, ses à‑pics et ses glis­soires puis faisait halte plus bas. Au bout d’une minute, Sylvia vit une vraie avalanche se déta­cher dans un couloir. Elle remar­qua d’abord l’éclair puis, avec un temps de retard, le coup de tonnerre lui parvint, long et profond. On ne pouvait l’en­tendre sans éprou­ver une once d’an­goisse. La masse de neige dévala long­temps, se gonfla en s’en­rou­lant et en char­riant celle qui était sur son passage, et quand elle finit par s’ar­rê­ter elle laissa sur le flanc de la montagne une tache sombre, comme un mur dont le plâtre serait tombé.

La fin de l’hiver .

En cette fin de saison, la neige cédait déjà vers midi, après quoi, elle se trans­for­mait en bouillasse : il lui semblait qu’elle suppliait qu’on la laisse retour­ner à l’état liquide, baigner la terre et ruis­se­ler au bas de la vallée.

Milan.

Sur la place du quar­tier, des cour­siers péru­viens allaient et venaient, des Arabes désœu­vrés étaient assis à des tables dehors, des Afri­cains grands et minces atten­daient de récu­pé­rer leur linge devant les lave­ries auto­ma­tiques. L’hu­ma­nité était comme la forêt, pensa-t-il plus on descend en alti­tude et plus elle se diversifie.

La santé des montagnards.

L’état de santé géné­ral de monsieur Balma pouvait être quali­fié de catas­tro­phique. Il avait un foie d’al­coo­lique et les artères épais­sies et bouchées, il pouvait faire une isché­mie à tout moment, ou pire encore. Il n’avait pas vu de méde­cin ni fait d’exa­men sanguin depuis des années. Des histoires de montagnards.
Il enchaîna sur le pluriel, commença à parler d » « eux » au lieu de « lui », et dit : Vous savez comment ils sont faits. Avec ce qu’ils mangent, à cinquante ans ils ont plus de gras que de sang dans les veines. Et ils vont pas chan­ger leurs habi­tudes pour autant 
À croire qu’ils atten­daient l’inévitable.

Changement de population dans les refuges.

À midi, le refuge était un chassé croisé de gens qui partaient et qui rentraient. Fausto a reconnu le salon, les photos d’époque au mur, l’odeur de cuisine et de trans­pi­ra­tion et de vieilles boise­ries. Quelque chose d’autre avait changé depuis son enfance. Avant, il ne voyait que des hommes d’âge mûr, parlant italien ou fran­çais ou alle­mands, et tous les panneaux étaient traduits dans les trois langue du mont Rose. Désor­mais le refuge était rempli de jeunes gens, la même huma­nité qu’on aurait pu trou­ver dans les grandes métro­poles du monde, et les panneaux étaient tout simple­ment passés à l’anglais.

Édition Gras­set

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Genre de phrases que j’aimerais retenir :

Pas plus qu’elle n’ar­rête les guerres, la morale ne désarme la violence.

Cet auteur dédie son livre à son profes­seur de latin de sixième qui lui a donné la passion de cette langue et de la civi­li­sa­tion romaine. J’ai tant souf­fert sur les versions latines et je n’ai trouvé aucun charme aux textes de Cicé­ron (le Pois-Chiche) que j’ai commencé ce roman avec une grande envie qu’il me plaise : enfin un homme érudit allait régler son compte à celui qui avait assom­bri ma scola­rité. Effec­ti­ve­ment Cicé­ron n’en ressort pas grandi, c’est le moins qu’on puisse dire : en se donnant l’air de défendre la Répu­blique il ne cher­chait qu’à se remplir les poches de la pire des façons : Provo­quant des guerres civiles pour pouvoir jouer des uns contre les autres, offrant ses services de grands orateurs au plus puis­sant, passant de Pompée à César puis à Marc Antoine sans aucun scru­pule. Ce qui fina­le­ment créera sa perte (oui pour une fois je peux racon­ter la fin, elle est dans tous les livres d’his­toire !) c’est la première turpi­tude qu’il a commise : il sera assas­siné à son tour pour avoir exécuté sans juge­ment des patri­ciens qui avaient soutenu Catalina.

Pour nous faire revivre cette époque l’au­teur crée un philo­sophe grec, Metaxas, ami de Clodius, qui lui a existé. Cet homme le fait venir pour dénon­cer les manœuvres de Cicé­ron et écrire des discours aussi brillants que ceux du « pois chiche » qu’il déteste de toute ses forces. Rome cette superbe, fasci­nante et si dange­reuse cité va revivre pendant trois cent pages. Comme moi, vous serez touchés par le sort des esclaves, vous serez dégoû­tés par les orgies romaines, vous serez étouf­fés par les complots poli­tiques , vous détes­te­rez Cicé­ron mais, hélas, vous compren­drez pour­quoi la civi­li­sa­tion grecque qui est telle­ment plus belle n’a pas résisté à l’or­ga­ni­sa­tion des armées romaines.
J’ai beau­coup aimé ce roman histo­rique, s’il n’a pas reçu cinq coquillages, c’est que je trouve qu’il demande une culture latine très pous­sée. Je consul­tais sans arrête Wiki­pé­dia pour m’y retrou­ver, et au bout d’un moment je confon­dais tous les person­nages, et puis, tant de sang versé a fini par me dégoûter.

Je conseille à toutes celles et tous ceux qui ont été inté­res­sés par la civi­li­sa­tion latine et grecque (et qui malgré cela ont eu de mauvaises notes aux version des textes de Cicé­ron !) de lire ce roman histo­rique et savou­rer l’éru­di­tion de cet excellent écrivain.

Citations

Portrait d’un centurion romain.

Leur chef s’est appro­ché, de la démarche lourde et pesantes d’un cyclope. Un parfait physique de mauvaise nouvelle. Crotté par le voyage, velu et sombre, on aurait dit le fruit du croi­se­ment entre un gladia­teur et une femelle ourse. Je pense qu’il s’agis­sait d’un décu­rion mais je confonds les grades romain et, s’il en affi­chait un, la pous­sière l’avait effacé. Sortait-il d’un grenier ou d’un cachot ? Mystère. Quand il s’est planté devant moi, je me suis levé. Seule la table nous sépa­rait. Surtout ne pas faire mon malin. Face à ce spéci­men, même Thémis­tocle aurait frémi. Je lui arri­vait à l’épaule. Son cou et ses bras avaient l’épais­seur de mes cuisses. Sa paupières s’abais­sait lourde comme un bouclier pour déli­vrer, excé­dée, le plus clair des messages impli­cites : moi, brave romain, vaillant, résolu, simple et intré­pide, vais devoir m’adres­ser à cette petite chose grecque, pensante, jacas­sante et raison­nant. Ces bêtes mal dégros­sies prennent Athènes pour le satin dont Rome double ses cuirasses.

Rien ne change .

Il me tutoyait, en latin bien sûr. Ce genre d’oc­cu­pant ne se fatigue pas à apprendre la langue des gens qu’il commande. Ni à employer leurs formules de politesse.

Le mauvais goût romain .

Une cohorte de statues encom­brait l’im­mense atrium où l’on me fit entrer. Les romains en font toujours trop. On se serait cru dans le vestiaire des jeux olym­piques. Ou, pire, chez un marchand. Il ne manquait que l’éti­quette des prix.

Quel humour : les rapports avec sa femme et la religion.

Avant de m’ame­ner à lui ( au capi­taine du bateau), Tchoumi à exigé qu’on se rende dans un petit temple dédié à Poséi­don. Je n’avais rien à lui refu­ser et me suis plié au rituel par gentillesse. Les dieux ne m’in­té­ressent pas. S’ils ont voulu les malheurs des hommes ils sont méchants. S’ils ne les ont pas prévus, ils sont incom­pé­tents. S’ils n’ont pas pu les empê­cher, ils sont impuis­sants. À quoi servent-ils ? Nul ne le sait et je n’en fais jamais un sujet de cours. Ces histoires de person­nages qui se trans­forment en taureaux, en cygnes ou en nuages, c’est du Homère, de la fantai­sie, de la litté­ra­ture… De là à discu­ter les ordres de Tchoumi, il y a un gouffre. Avec un courage de lion, je finis toujours par dire oui.

Rome cosmopolite .

La ville atti­rait toute la médi­ter­ra­née. On ne cessait de croi­ser des burnous, des caftans et des blouses. Dans certaines auberges, personne ne parlait latin, on enten­dait que de l’hé­breu, du grec ou de l’his­pa­nique. Venus du bout du monde, des fleuves de pièces d’or roulaient entre portiques et colon­nades, temples et basi­liques. Des rues sentaient le safran, d’autres la semoule égyp­tienne. Où qu’on soit, on était aussi ailleurs.

Le sort des esclaves .

La meilleure chose qui puisse arri­ver à un esclave est d’en­trer dans une écurie de gladia­teurs… Mais la plus part des autres, je parle de centaines de milliers d’autres, vivent à la campagne sur les grands domaines de l’aris­to­cra­tie. Et là, crois moi, c’est l’en­fer. On les bat, on les accable de travail, on les humi­lie et parfois on les affame. L’hi­ver, il meurt de froid, l’été il grille au soleil. Le sort des gladia­teurs les fait rêver.

La richesse.

La richesse « saisit » ceux qui l’ob­servent. Je ne me lassais pas de cette famille instal­lée à la meilleure place du monde pour y camper natu­rel­le­ment jusqu’à la fin de ses jours. Une sorte de grâce émane de ces fortunes venues de loin dans le passé. Rien de nouveau riche dans leur manière, encore moins d’avare, juste une dila­pi­da­tion natu­relle, perma­nente, légère et désin­volte de fonds perçus comme inépui­sables. Leurs héri­tiers regardent sans émotion l’or filer comme l’eau dans le sable.

Et c’est toujours vrai non ?

. Lyan­nos, mon banquier, est passé. il a expli­qué avec candeur son métier :« J’aide les riches à s’en­ri­chir et les pauvres à s’endetter. »

Portrait de Marc Antoine .

Et je dois dire que l’homme resplen­dis­sait. jeune et souriant, il avait le charme du guer­rier joyeux qui vous tranche la tête sans malice, massacre un village comme on récolte un champ, n’en fait pas un drame et rentre au bivouac finir la soirée avec ses camarades.

Fin du roman : portrait de Cicéron .

Cicé­ron avait un défaut impar­don­nable : chez les autres, il voyait d’abord les faiblesses et les défauts. Ensuite les avan­tages qu’il en tire­rait. Quand on lui arra­chait son masque, on tombait sur un autre. Le temps malheu­reu­se­ment ne révé­lera jamais son vrai visage. Au lieu de rester pour ses érein­te­ments et ses flagor­ne­ries, il écra­sera la posté­rité sous le poids d’écrits médiocres qu’il prenait pour de la philo­so­phie. On le citera en modèle. Ce sera son plus grand exploit : sous sa plume, l’His­toire aura été écrite par celui qui a perdu. Ce mensonge incar­nera pour toujours la vérité. Que c’est triste ! Que c’est injuste !


Édition Anne Carrière.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Il y a quelques tradi­tions qui ont survécu au Covid : le mois de juin de notre club de lecture est consa­cré au roman histo­rique et voici un roman qui avait donc toute sa place . J’avais déjà lu un livre de cet auteur « La déesse des petites Victoires » . Domi­nique qui m’avait déjà conduite vers cet auteur a beau­coup aimé ce roman. et je vous conseille de lire son billet si bien illustré.

Je souligne l’in­croyable talent de cette auteure (oui, Yanick est aussi un prénom fémi­nin), elle m’avait bien inté­rés­sée à la période vien­noise d’avant la guerre et au psychisme trou­blé d’un génial mathé­ma­ti­cien. Et me voilà partie avec elle pendant plusieurs jours dans un couvent de Provence, dans lequel des femmes à force d’ob­ser­va­tion et de dévoue­ment arrivent à amélio­rer le sort des malades, elles herbo­risent , elles classent leurs obser­va­tions et soulagent le mieux qu’elles le peuvent.
Seule­ment voilà : des femmes se mêlent de méde­cine ! on voit tout de suite le danger. Ne sont elles pas aidées par le diable ? Ne sont elles pas elles-mêmes des sorcières ?

L’in­trigue tota­le­ment imagi­naire repose sur une recherche très poin­tue sur la réalité de l’époque. En 1584 à l’aube du 16° siècle une chappe de suspi­cion s’abat sur la chré­tienté : entre les protes­tants héré­tiques et l’uni­ver­sité qui ne doit trans­mettre la science qu’aux hommes, la condi­tion de la femme est pire que jamais . Elles sont comme la jeune Gabrielle prise dans un terrible piège , elles ne pour­ront jamais s’ins­truire elles pour­ront à peine être dégros­sies dans des couvents qui leur apprennent l’obéis­sance et la foi en Dieu.

Dans ce couvent situé non loin de Vence, l’évêque aime­rait faire main basse sur les reve­nus que procure la vente des baumes prove­nant des plantes (les simples) récol­tées par les nonnes. Ce projet pure­ment mercan­tile provoque une catas­trophe qu’il est bien inca­pable de contrô­ler d’au­tant plus qu’il est lui-même grave­ment malade.
Plusieurs intrigues se mêlent : le destin d’un cadet de grande famille à qui on impose la prêtrise puis­qu’il n’hé­ri­tera rien de la fortune de la famille ; La vie dans le couvent et les intrigues entre les sœurs qui n’ont rien à envier aux pires séries télé­vi­sées. Vous connais­sez « Orange is the new black » et bien Le couvent de l’ab­baye de Notre Dame du Loup c’est ça en pire !

Enfin il reste Gabrielle qui n’a qu’un but dans la vie s’ins­truire et lire autant qu’un homme qui veut deve­nir méde­cin peut le faire, Elle aura un rôle déci­sif dans la catas­trophe finale.

J’ai aimé ce roman et je ne doute pas du coup de coeur qu’il va rece­voir à notre club, mais j’ai quelques réserves sur la longueur et le foison­ne­ment des person­nages. C’est une diffi­culté que je rencontre souvent : quand je sais que le livre va mal se finir j’ai parfois envie que ça aille plus vite, car on sent bien que rien n’ar­rê­tera le malheur qui se met en place .

Je salue le talent de cette écri­vaine et comme elle, je suis si triste de me rendre compte de tous les malheurs et souf­frances par lesquelles sont passées les femmes avant de pouvoir simple­ment exister .

Citations

Les couvents au 16°siècle.

Fleurs est oblate, une enfant consa­crée à Dieu et donnée par son père aux louven­tines. Sans dot, elle ne devien­dra jamais sœur de chœur comme sœur Clémence, elle pren­dra le voile brun des converses. « Ora et Labora », prière et travail, elle suivra la règle de Saint-Benoît parmi les Marthe, les servantes de Dieu payant par le labeur son ses jours dans Sa citadelle.

L’odeur des nonnes.

Les moniale ne peuvent faire grande toilette que deux fois l’an et elles n’ont pas le droit aux senteurs. Une rota­tion de prin­temps s’im­po­se­rait, car leurs robes puent le rance et la blan­cheur de leur guimpe n’est plus qu’un souve­nir. Elles respirent peut-être la sain­teté, mais, d’évi­dence, pas la rose.

La mortalité enfantine.

Sur les enfants nés, l’un sera déformé de tares, l’autre bleui par le passage forcé, un troi­sième emporté par la mort du septième jour, le corps si raide qu’il ne respira plus, et les autres, s’ils ne sont pas étouf­fés dans le lit commun, seront mois­son­nés par les grandes diar­rhée des mois chauds.
Peu de resca­pés attein­dront leur quatrième années comme Titino, car vien­dront pour eux roséole, rougeotte et fièvre écar­late, coque­luche et orillon. Pour dépas­ser la dizaine, ils devront échap­per aux roues des char­rettes, aux sabots des chevaux, aux crocs des chiens et aux dents des porcs, à la rivière au calme trom­peur, aux braises où tomber, aux faux où se couper, au coups du père, au méchan­ceté de la mère tout ça parce qu’eux même n’ont pas connu de meilleurs soins.

Cadeau des éditions Seuil

J’avais déjà bien aimé Ciel d’acier, je ne savais pas grand chose avant cette lecture sur la construc­tion des buil­dings de New York. Je n’ai donc pas hésité à accep­ter de lire et commen­ter ce nouveau roman de Michel Moutot car je savais que l’auteur saurait me faire parta­ger ses connais­sances tech­niques sur les grands chan­tiers qui ont trans­formé les paysages aux États Unis.

Ce n’est pas un roman linéaire chaque chapitre commence par une date et un lieu, je me suis habi­tuée petit à petit à cette lecture écla­tée en compre­nant assez vite qu’un moment tout allait conver­ger en un seul point : la fin de la construc­tion de la route qui relie San Fran­cisco à Los Angeles traver­sant des contrées splen­dides mais si peu accessibles.

Les person­nages tournent tous autour de cette route pour laquelle il a fallu arra­ser des montagnes, creu­ser dans la roche construire des ponts en employant une main d’œuvre si peu consi­dé­rée. Il faut dire que ce grand pays était en crise et que le chômage était tel que personne n’était très regar­dant ni les employeurs ni les ouvriers qui étaient réduits à la mendi­cité. Nous allons suivre le destin de Will Trem­blay un enfant choyé par ses parents adop­tifs et qui devien­dra ingé­nieur de travaux publics. Il commen­cera sa carrière par la construc­tion d’un barrage à Boul­der. Cette construc­tion causa la mort de nombreux ouvriers en parti­cu­lier ceux qui creu­saient des tunnels de déri­va­tion car la compa­gnie ne voulait pas perdre de temps pour faire des aéra­tions dans les tunnels.

Will préfè­rera démis­sion­ner plutôt que couvrir ces crimes au nom du profit. Son père qui avait été tota­le­ment ruiné par la crise de 29 l’a suivi en Cali­for­nie mais hélas, il gagnera sa vie comme crou­pier et refu­sera de faire des combines malhon­nêtes, il le paiera de sa vie. Will se retrou­vera donc sur la construc­tion de la « Route ONE ». Tous ces grands chan­tiers nous permettent de voir l’en­vers du décor de ses superbes réali­sa­tions tech­niques. La misère qui a jeté sur les routes des milliers d’Amé­ri­cains ruinés est très bien décrite et c’est parfois à peine supportable.

Nous suivrons aussi une famille de Mormons qui fuit les lois qui empêchent la poly­ga­mie et qui a créé un ranch dans cet endroit qu’elle croyait inac­ces­sible. Nous allons parta­ger leur vie et connaître aussi des Indiens qui eux ont vrai­ment tout perdu : leur pays et surtout ne peuvent plus vivre comme ils le faisaient avant en harmo­nie avec la nature. Lorsque la route avance nous sommes avec le descen­dant du Mormon qui a créé ce ranch et celui-ci met toute son éner­gie à empê­cher la construc­tion de la route. Au début nous pensons qu’il veut simple­ment proté­ger les siens du regard des autres mais très vite nous compre­nons qu’il s’agit aussi de proté­ger sa fortune. Nous décou­vrons alors les mœurs des Mormons et c’est loin d’être la vie para­di­siaque présen­tée dans une des séries améri­caines, les femmes sont malheu­reuses et soumises et les enfants sont endoc­tri­nés dès leur plus jeune âge .

Le roman permet aussi de voir à quel point la société de cette époque était corrom­pue, comment de la prison les chefs de la mafia pouvaient se faire de l’argent en volant les four­ni­tures des gros chan­tiers des travaux publics, nous passons même un petit moment avec Al Capone dans la prison d’Alcatraz.

Un roman foison­nant et je devais sans cesse me repor­ter à la tête de chapitre pour m’y retrou­ver mais c’est aussi un roman fort bien docu­menté qui permet de connaître un peu mieux les États-Unis sous un regard critique mais objectif.

Citations

Paysage de Californie en 1848.

Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte décou­pée, des rocher sombre où s’ac­crochent des cyprès tortu­rés par les vents du large, des succes­sions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Paci­fique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de parti­cules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, ils devine des aligne­ments de falaises, succes­sion de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’en­gouffre la furie des tempêtes océane, des prai­ries sont pique­tées d’ar­bustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant.

1848 les rares Indiens survivants.

Wild Bear -« Ours sauvage »- comprend l’an­glais, le parle mal mais assez pour racon­ter que ses ancêtres ont, pendant la colo­ni­sa­tion espa­gnole, échap­per à l’en­rô­le­ment et au travail forcé dans la mission san Carlos de Carmel en se cachant dans les montagnes. Des géné­ra­tions de fugi­tifs ont survécu dans les replis de la sierra en été, au creux de criques secrètes sur la côte en hiver, refu­sant le contact avec ces prêtres et ces colons espa­gnols, puis mexi­cains, qui avaient l’amour de leur Dieu a la bouche et l’épée à la main. Pauvres, affa­més, crain­tifs, misé­rables mais libres, heureux parfois, à l’abri de ces démons et de leurs grandes croix, gibets, prêches, inter­dits, fouets et mala­dies étranges qui ont qui ont presque rayé les indiens Esse­len du monde des vivants.

Une adoption réussie .

« Rien de trop beau pour mon Willy. Diplômé, mon fils. Et avec avec les honneurs. En route pour l’uni­ver­sité, des études d’in­gé­nieur. Mon dieu, si sa mère pouvait le voir, si Helen était encore parmi nous… Comme elle serait fière de son petit orphe­lin… Ce garçon­net au regard de chiot inquiet que nous avons décou­vert dans le bureau du direc­teur de St Cloud’s, que nous avons adopté, nourri, protégé, aimé, à nous en faire explo­ser le cœur. Pour­quoi n’est-elle pas à mes côtés pour le voir, grand adoles­cent musclé, presque un jeune homme, sourire de miel, jambes d’ath­lète et bras de statues grecque ? Quelle injustice ! »
Will n’évoque pas souvent son souve­nir. Son père s’en éton­nait un peu, au début. Mais quatre ans ont passé, c’est ainsi qu’il calme sa peine. Il apprend à vivre sans elle, de tourne vers l’ave­nir, et c’est bien. Tous deux regardent parfois, au moment du dîner, la photo enca­drée sur le mur de la cuisine, où ils sont tous les trois sur la plage, en tenue de bains. Son père pose la main sur son épaule. Il sourit, ne trouve pas les mots. Lui non plus. Elle est là, entre. Pas besoin de parler.

Les Indiens en 1850.

Ils n’ont aucun docu­ment d’iden­tité, aucune exis­tence légale, descen­dants des premiers habi­tants de ces montagnes Trans­for­mée par l’ar­ri­vée des conquis­ta­dors en clan­des­tins, fuyards perpé­tuels, pros­crits sur les terres de leurs ancêtres. S’ils connaissent chaque sentier, chaque ruis­seau et chaque séquoia géant, qu’ils traitent et honorent comme des divi­ni­tés, s’ils prédisent l’ar­ri­vée d’une tempête ou quand se lèvera le brouillard de mer, ils n’ont aucun droit face à l’ad­mi­nis­tra­tion nais­sante de l’État de Californie. 

Édition Albin Michel . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Traduit du suédois par Anne Karila

Un roman qui décrit des rela­tions très lourdes entre des parents et leurs trois garçons, toujours à la limite de l’ex­plo­sion. On comprend très vite qu’un drame a eu lieu mais on n’aura toutes les clés qu’à la fin du roman, donc promis je ne vous révè­le­rai rien. Nous sommes avec Benja­min le cadet de l’aîné Niels, et Pierre le plus jeune, ils ont passé leur enfance à se battre, du moins c’est comme ça que nous le raconte Benja­min. Les parents sont le plus souvent sous l’in­fluence de l’al­cool et le père éclate de colères impré­vi­sibles et violentes et la mère tota­le­ment dépas­sée semble absente. Je me demande si cette façon de vivre « à la sauvage » chez des gens culti­vés repré­sente quelque chose en Suède, ce qui ferait que les Suédois ont une autre lecture de ce roman que nous pour la repré­sen­ta­tion de cette famille.
Le roman commence à la mort de la mère, le père est décédé depuis quelques années, elle n’ex­prime qu’un seul souhait que ses trois fils dispersent ses cendres autour du petit lac près duquel ils passaient toutes leurs vacances et où ils ne sont plus retour­nés depuis le fameux jour, qui a tota­le­ment détruit la famille.

Le roman est entiè­re­ment sous-tendu par cette révé­la­tion, et c’est pour moi un bémol, vrai­ment je n’aime pas le suspens mais ici il n’est pas gratuit, car effec­ti­ve­ment Benja­min doit repar­tir dans les souve­nirs embrouillés de tout ce qui a consti­tué son enfance pour avoir une chance de pouvoir se recon­ci­lier avec lui-même.

J’ai été un peu gênée par le mélange des temps du récit, c’est très compli­qué de savoir à partir de quand la famille a dysfonc­tionné et pour­quoi exac­te­ment et j’ai aussi été éton­née par la violence des bagarres entre les frères. On est bien loin de l’image de calme et de self contrôle atta­chée à la Suède. C’est un roman étouf­fant qui manque de lumière à mon goût mais qui raconte très bien l’en­fance dans une famille détruite.

PS je suis gênée pour rédi­ger mon billet sans parler de la fin, lisez le vite pour que je puisse discu­ter avec vous sans cette contrainte. Par exemple que pensez vous du silence de Niels et Pierre adulte lorsque Benja­min évoque la scène où son père a percuté un jeune faon ? (Et réflé­chis­sez au titre vous saurez une intui­tion sur le drame qui sous-tend ce roman.)

Citations

La fatigue dans l’eau froide.

La fatigue arriva sans crier gare. L’ex­cès d’acide lactique lui engour­dit les bras. Sous le choc il en oublia les mouve­ments des jambes, il ne savait plus comment on faisait. Une sensa­tion de froid partie de la nuque irra­dia l’ar­rière de son crâne. Il enten­dait sa propre respi­ra­tion, son souffle plus cours et pressé, un pres­sen­ti­ment glaçant lui serra la poitrine : il n’au­rait pas la force de retour­ner jusqu’au rivage. 

Bagarre de frères adultes.

Pierre lui envoie un coup de pied dans les jambes, Niels s’af­faisse sur les cailloux. Alors Pierre se jette sur lui, ils roulent, se bourrent de coups de poing, se frappent au visage, sur le thorax, les épaules. Sans cesser de se parler. Benja­min croit assis­ter à une scène irréelle, quasi­ment sortie de son imagi­na­tion : ils se parlent tout en essayant de se tuer.

Les disputes en voiture.

Ils montèrent dans la voiture. À l’in­té­rieur du véhi­cule, Benja­min était toujours sur ses gardes, car c’était toujours là, semblait-il, que se dérou­lait les scènes les plus terribles, lorsque la famille était enfer­mée dans un si petit espace. C’est là qu’a­vait lieu les plus violentes disputes entre papa et maman, quand papa faisait tanguer la voiture en essayant de régler la radio, ou quand maman ratait une bifur­ca­tion sur l’au­to­route et que papa poussé des cris déses­pé­rés en voyant s’éloi­gner la sortie derrière eux.

La perception du laissé aller de sa maison .

Peu à peu, il réunis­sait les indices, appre­nait à se connaître lui-même en regar­dant autour de lui. La saleté à la maison, les taches d’urine par terre autour de la cuvette des WC, ça cris­sait sous les pantoufles de papa, les moutons sous les lits, qui tour­noyaient douce­ment dans le courant d’air quand les fenêtres étaient ouvertes. Les draps qui jaunis­saient dans les lits des enfants avant d’être chan­gés. Les pile de vais­selle sale dans l’évier et les petites mouches qui sortaient affo­lées de leurs cachettes entre les assiettes, quand on ouvrait le robi­net. Les cernes de crasse sur l’émail de la baignoire, telles des lignes de marée dans un port, les sacs d’or­dures qui s’emploient à côté de l’éta­gère à chaus­sures dans l’en­trée. Benja­min s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que la maison qui était sales ses habi­tants l’étaient aussi.

Édition Quai Voltaire , Traduit de l’anglais par Jean­nette Short-Payen

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Une petite plon­gée dans le monde abbayes du début du XVII° siècle, après la mort du roi Henry IV, dans un couvent de nonnes où l’ac­cu­sa­tion de sorcel­le­rie n’est jamais bien loin et permet tous les abus. C’est un récit assez compli­qué, une histoire de vengeance imagi­née par un cerveau supé­rieur et féroce, un certain Guy Le Merle qui a été humi­lié dans sa jeunesse par un évêque tout puis­sant. Pour mener à bien sa vengeance, il doit utili­ser les capa­ci­tés de celle qu’il appelle mon Ailée parce que (du temps où elle était saltim­banque) elle se prome­nait sur des fils tendus dans les airs. Celle-ci a trouvé refuge dans un couvent pour élever sa fille Fleur et pendant quatre ans, elles mène­ront toutes les deux une vie paisible sous l’au­to­rité d’une mère supé­rieure dont l’es­prit de charité faisait régner un certain bonheur dans cette abbaye de l’île de Noir­mou­tier, c’est amusant de voir une région que l’on connaît bien vivre sous la plume d’une auteure étran­gère et situer ces descrip­tions au XVII° siècle , le passage du « Goa » aura évidem­ment son impor­tance ! Il faut dire que l’au­teure à une mère fran­çaise elle a peut-être passé des vacances dans cette région.

Pour parve­nir à ses fins, Le Merle dissi­mulé sous les traits d’un prêtre va utili­ser une toute jeune nonne qu’il va mettre à la tête de cette abbaye, celle-ci voit le diable partout et les pauvres sœurs iront de châti­ment en châti­ment. Cette nonne est en réalité la soeur de l’évêque dont il veut se venger. Je m’ar­rête là pour ne pas trop en dire sur le suspens qui sous-tend ce récit. Tout le charme de ce roman vient de ce qu’on ne sait pas jusqu’à la dernière page si le person­nage du « Merle » est unique­ment cruel et s’il est capable d’amour pour son « Ailée ». J’ai trouvé cette histoire de vengeance bien compli­quée et si j’ai retenu ce roman c’est plutôt pour la descrip­tion de la vie des nonnes dans les abbayes, mais je reproche aussi à l’au­teure de voir tout cela avec des yeux de femmes du XXI° siècle pour qui faire la diffé­rence entre la foi et la crédu­lité est si facile à faire. C’est un roman histo­rique qui éclaire d’un œil sans complai­sance la reli­gion du XVII° siècle et la condi­tion des femmes dans les couvents, et rien que pour cela il peut vous plaire.

Citations

La fondation des abbayes.

Fondée il y a quelques deux cent ans par une commu­nauté de frères prêcheurs, l’ab­baye est très vieille. Elle a été payée grace à l’unique devise qui a court pour l’église : la crainte d’être damné. En ces temps d’in­dul­gence et de corrup­tion, une famille noble ne pouvaient assu­rer sa posi­tion dans le royaume qu’en atta­chant son nom à une abbaye.

Des propos qui sentent le XXI° siècle plus que le XVII° mais c’est très bien dit.

Je n’ai jamais cru en Dieu.En tout cas, pas à celui auquel nous avons l’ha­bi­tude de nous adres­ser, ce grands joueur d’échecs qui, de temps en temps, baisse le regard vers son échi­quier, déplace les pièces selon les règles connues de lui seul et daigne regar­der son adver­saire bien en face et avec le sourire du grand maître qui sait d’avance qu’il va gagner la partie. Il doit y avoir, me semble-t-il une horrible paille dans l’es­prit de ce créa­teur qui s’obs­tine à mettre ses créa­tures à l’épreuve jusqu’à ce qu’il les détruise, qui ne leur accorde un monde regor­geant de plai­sir que pour l’heure annon­cer que tout plai­sir est péché, qui se complaît à créer une huma­nité impar­faite mais s’at­tend à ce qu’elle aspire à l’in­fini perfec­tion ! Le Démon, au moins, joue franc-jeu, lui. Nous savons exac­te­ment ce qu’il veut de nous. Et pour­tant, lui-même, le Malin, le Génie du mal travaille secrè­te­ment pour l’Autre, le Tout Puis­sant. À tel maître, tel valet.

Toujours l’effet des connaissance d’aujourd’hui sur une description du passé .

Je leur ai recom­mandé d’évi­ter les jeûnes exces­sifs, de ne boire que l’eau du puits et de se laver au savon matin et soir. 
» À quoi cela pourra-t-il bien servir ? » a demandé soeur Thoma­sine en enten­dant ce conseil. 
Je lui ai expli­qué que parfois des ablu­tions régu­lières empê­chaient les mala­die de se propager. 
Elle a eu l’air un peu convain­cue de cela. « Je ne vois pas comment ! a‑t-elle dit. Pour éloi­gner le démon, ce n’est pas d’eau propre et de savon dont on a besoin, c’est de l’eau bénite ! »

Les Éditions de Minuit.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

J’ai lu d’ex­cel­lentes critiques de ce roman qui enchante la sphère offi­cielle média­tique, alors que c’est un « flop » pour moi contrai­re­ment à Dasola . Il faut dire que dans la vie courante, je ne m’in­té­resse jamais à la vie des stars ni à leur bonheur, ni à leur malheur. Or ici le « Monu­ment Natio­nal » est un ancien acteur très connu. Quel­qu’un qui a beau­coup beau­coup d’argent qui le dépense sans comp­ter et qui vit dans un château. Sa femme très belle, ancienne miss côte d’azur, a adopté une petite asia­tique, elle raconte son inti­mité sur Insta­gram. Tout ce petit monde est entouré de servi­teurs plus ou moins dévoués. Toute ressem­blance avec des gens connus (Belmondo ? Johnny ? Depar­dieu ?) est voulue par l’au­teur. On profite de la moindre de leurs photos sur les réseaux sociaux et lors du décès du vieil acteur tout le monde se déchire à belles dents pour l’hé­ri­tage. Ce roman se veut une critique acerbe de notre société, les trop riches d’un côté et les pauvres de l’autre , les gilets jaunes au milieu. On y trouve aussi le confi­ne­ment qui empêche certains d’al­ler cher­cher des fonds dans les pays « offshores », et pour couron­ner le tout une « party » offi­cielle avec les Macron . Puis une montée dans la violence et une fin très étrange un peu dans le genre thril­ler. la morale est sauve : les riches deviennent pauvres mais … non les pauvres ne deviennent pas riches.

J’avais lu aussi que cette auteure (autrice pour Atha­lie) était très drôle, elle ne me fait pas rire du tout. J’ai du mal à expli­quer, je crois que de passer du temps avec ces gens creux et mani­pu­la­teurs m’a rendue triste : je n’avais pas besoin d’elle pour détes­ter la famille de Johnny, j’avoue ne pas connaître celle de Belmondo. Je suis souvent touchée par le jeu de Depar­dieu mais je ne veux rien savoir de sa vie ni de ses amitiés avec Poutine …

La richesse des stars m’est indif­fé­rente comme celle des joueurs de foot et c’est peut la raison pour laquelle je suis tota­le­ment passée à côté d’un roman qui a plu à ceux et celles qui côtoient ces stars et qui ont sans doute envie de dévoi­ler leurs plus mauvais aspects, et parler de leur richesse : on aime rare­ment ceux qui ont gagné trop d’argent surtout quand ceux-ci l’étalent sans aucune pudeur à travers les photos qu’ils laissent sur les réseaux sociaux. Je dois dire que je n’avais pas aimé un autre roman de cette auteure « Propriété privée ».

Citations

Exemple de la façon de raconter .

Sans pouvoir se passer de Domi­nique Bernard, notre mère se défiait de lui. Elle crai­gnait toujours, avec le nombre de ses rela­tions, qu’il ménage des inté­rêts concur­rents. Aussi, quand l’agent fit valoir des raisons proto­co­laires, et lui repré­senta qu’on ne pouvait s’in­vi­ter à l’Ely­sée, si célèbres soit-on, en posant tout un tas de condi­tions, elle demanda sèche­ment ce qu’il propo­sait pour satis­faire à la fois le peuple et le président.
Domi­nique Bernard n’avait pour ambi­tion que de satis­faire les artistes, plaida-t-il. Et si le bonheur d’Ambre et Serge passaient par une fête natio­nale, eh bien soit, on trou­ve­rait le moyen d’in­vi­ter le peuple à la party. Mais on ne pour­rait pas insta­gra­mer toute la soirée en direct de la prési­dence. À la place, on filme­rait une courte vidéo avec la première dame dans les jardins de l’Ély­sée. Brigitte serait enchan­tée de présen­ter ses petits enfants à la progé­ni­ture de Serge.

Évasion fiscale et l’argent .

Bien sûr, notre famille avait mis son capi­tal à l’abri. Quelques années plutôt, nos parents avaient pris conseil auprès d’un fisca­liste. Celui ci leur avait aussi­tôt fait remar­quer qu’il n’était pas raison­nable, et même tout à fait impru­dent, de lais­ser crou­pir notre argent dans le même vieux pays quand des contrées plus neuves, plus modernes, offraient des condi­tions autre­ment intéressantes.
Le fisca­liste, pour sa part, n’éprou­vait aucune réti­cence à faire appel aux banques. Seuls les pauvres vivaient de leur argent, résuma-t-il au grand salon, les gilets jaunes qui s’échi­naient à rembour­ser des agios quand la noto­riété ouvrait partout d’in­fini lignes de crédit.

Édition l’âge d’homme ; Traduit du tchèque par Marcella Sali­va­rova Bideau

J’ai trouvé cette lecture chez Patrice et j’avoue que je pensais y trou­ver plus de plai­sir. C’est vrai­ment une fable et l’hu­mour est très daté. On sent aussi que l’au­teur a eu du mal à finir son histoire et le passage dans l’île avec des canni­bales est un peu lourde. C’est donc une fable autour du foot­ball et de l’en­vie de gran­deur d’un petit village de Dolni Bukvi­cky qui voit naître 11 garçons dans la famille du vieux Klap­zuba . Ce père très malin fait de ses fils des cham­pions de foot . Il va leur donner le sens de l’en­trai­ne­ment, et le plai­sir du foot. Ils sont soudés entre eux comme des frères peuvent l’être. Ils vont deve­nir les meilleurs joueurs du monde , si célèbres que le roi d’An­gle­terre leur confiera son fils le prince de Galle pour en faire un cham­pion. Leur ascen­sion est très inté­res­sante et se lit agréa­ble­ment avec le sourire car rien n’est sérieux dans cette fable.

Mais un jour, les frères perdront leur envie de jouer car il rencon­tre­ront un petit garçon qui leur fait comprendre qu’ils sont deve­nus des professionnels.

Oui, vous êtes des profes­sion­nels, et c’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas jouer avec vous. Nous jouons pour l’honneur et vous jouez pour l’argent. Je ne veux avoir rien en commun avec vous.

Ils prennent conscience de tout l’argent qu’ils ont gagné et cela rend le foot­ball moins passion­nant. On est loin du foot­ball contem­po­rain. Avant de tout arrê­ter, il faudra une dernière et folle équi­pée vers l’Aus­tra­lie et les onze frères fini­ront dans un sursaut d’honneur par retrou­ver leur compétitivité.

La fin est vrai­ment moins inté­res­sante, l’au­teur envoie son équipe de foot sur une île de canni­bales puis au milieu de l’océan .

Je pense que ce roman est plutôt un livre pour la jeunesse. Malgré l’hu­mour, je suis restée en dehors de cette fable qui pour­tant est très célèbre en Tchéquie.

Citation

Humour tchèque.

« C’est vous, monsieur Klapzuba ? »

Klap­zuba rassem­bla en vitesse toutes ses réserves de voca­bu­laire anglais, prit son temps pour y faire son choix, hocha la tête et dit finalement :

« Yes »

L’apprentissage et la royauté.

Leur Majesté d’An­gle­terre m’ont envoyé leur fils en appren­tis­sage, et de ma vie je n’ai jamais vu un apprenti se faire servir. Il s’est engagé, faut qu’il porte lui-même son barda. Le meilleur des rois est celui qui a le moins de laquais autour de lui, si on oublie que pas de roi du tout, c’est encore mieux que le meilleur des rois.

Le sport et l’argent.

Il n’y a pas de quoi s’éton­ner, tout ce qui se répète à l’in­fini perd de son charme et se résume à la longue a un problème méca­nique. On a vu le même phéno­mène avec les profes­sion­nels du Royaume-Uni. Seul un amateu­risme total, celui qui exige de ses adeptes des sacri­fices, apporte en récom­pense le plus beau cadeau que la culture physique puisse offrir : l’es­prit spor­tif. Toutes les autres formes d’ac­ti­vi­tés spor­tives mène à la morti­fi­ca­tion de l’esprit.

Scène avec un colonel anglais .

Le colo­nel ne faisait rien d’autre que de rester assis, tirer sur sa pipe et cracher alors Klap­zuba faisait de même, rester assis, tirer sur sa pipe et cracher ‑et ainsi ils restèrent assis, tirèrent sur leurs pipes crachèrent à deux. Une heure plus tard, le colo­nel leva la main, montra un oiseau blanc qui passait par là et dit en anglais :
« Mouette »
Klap­zuba approuva de la tête :
« Yes »
Une heure plus tard Klap­zuba aper­çut un dauphin surgis­sant et dispa­rais­sant dans l’eau. Il observa un moment leva la main et dit posément :
« The poisson » 
Là-dessus le colo­nel Ward hocha sérieu­se­ment la tête :
« Yes »
Et ils retour­nèrent à leurs occu­pa­tions, rester assis, tirer sur leurs pipes et envoyer des crachats.


Éditions Fleuve

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quelle lecture plai­sir ! Ce roman apporte un excellent moment de détente et parfois c’est juste­ment cela que l’on cherche. J’ai aimé le regard avisé et plein de tendresse de cette écri­vaine sur les clients d’un restau­rant parisien.

Le fils conduc­teur auquel on doit le titre, ce sont les efforts de Cyril, le serveur qui est amou­reux de la serveuse Marion. Chaque chapitre est inti­tulé d’un plat que l’on peut comman­der au restau­rant : « Hareng-pomme- de-terre à l’huile » « ris de veau sauce madère » … certains de ces chapitres sont consa­crés aux pensées de Cyril et de Marion : compli­qué d’être amou­reux quand on est timide et qu’on a peur de bles­ser l’autre. Les autres chapitres sont consa­crés à des couples qui sont à des moments diffé­rents de leur histoire. L’au­teure nous donne toujours les deux versions : les pensées de la femme et celle de l’homme. Nous suivront par exemple un couple qui devrait commen­cer, mais ils se sont rencon­trés grâce à un site de rencontre, ils se sont écrit de longs mails et cela ne les aide pas à trou­ver des façon de se parler. Nous suivrons aussi le couple bien installé dans la vie, lui il est méde­cin et se réfu­gie dans le travail car il fuit son épouse qu’il ne recon­nait plus trop sûre de son rôle de femme de méde­cin. Nous aurons aussi le couple de l’éter­nel dragueur qui ne cherche qu’à coucher avec de belles femmes qu’il soumet trop faci­le­ment. Entre ses décou­vertes Cyril essaie d’avan­cer dans sa conquête de Marion. Tous ont vécu une scène initiale : une femme est debout, ne s’as­soit pas à la table de son conjoint. Celui-ci lui parle d’un ton très dur et mépri­sant, elle hési­tera long­temps, si long­temps qu’elle attire les yeux de tous les clients du restau­rant. Elle finira au grand soula­ge­ment du lecteur qui a entendu tout ce qu’elle a dû suppor­ter de son goujat de mari, par partir. Tous ces person­nages sont émou­vants, et nous les fréquen­tons dans notre quoti­dien mais tout le talent de Claire Renaud c’est de savoir nous les présen­ter de façon très vivante grâce à une écri­ture très moderne.

Un roman que je vous conseille pour vous détendre et aimer vos contemporains.

Citations

Un portrait réussi .

Lui, ça fait quatre ans qu’il est ici. Au départ, c’était provi­soire, un job étudiant. Puis c’est devenu un job tout court quand il n’a plus été étudiant. Il a arrêté d’al­ler à la fac de cinéma. il ne va plus au cinéma. Comme si Paris lui avait fait revoir toutes ses ambi­tions à la baisse. Il ne se recon­nais­sait pas dans ces ciné­philes préten­tieux qui citaient toujours le seul film qui n’avait pas vu du réali­sa­teur qu’il aimait biens. Il se sentait toujours en défaut, de culture, de niveau social, d’argent. Il n’osait rame­ner aucun pote de la fac chez lui, encore moins les filles, il avait honte.

Les avancées amoureuses.

– Moi j’aime bien être seule. Ça ne me dérange pas, déclare-t-elle.
Une autre info. Une touche supplé­men­taire de pein­ture sur la toile. Une autre pièce du puzzle.
Et quelle pièce ! Elle est seule ! Pas de petit ami dans le paysage. Céli­ba­taire. Libre. Ils sent pour­tant d’autres chaînes. 
Et une soli­tude plei­ne­ment assu­mée et consen­tie n’est-elle pas plus terrible que tous les bellâtres du monde en embus­cade ? Il saurait mieux atta­quer un rivale que fran­chir des barrières invi­sibles. Mais il n’a pas le choix.

Scène tellement vraie.

- Alors, ma chérie ? Qu’est- ce qui te ferait plai­sir ? Une salade pour toi, une entre­côte pour moi, c’est ça ?
Oui, c’est ça. Ou autre chose. Qu’importe.
Je vais manger légè­re­ment, pour conser­ver la ligne, pour te garder, la concur­rence est rude, elle me main­tient à un haut niveau de fruits et légumes, tandis que tu pren­dra de la viande, carnas­sier, préda­teur, et toute la mytho­lo­gie qui va avec. Ta signa­lé­tique est peu subtile.

Je déteste ces mots là moi aussi. Surtout « mon coeur »

« Tu pren­dras un dessert, ma chérie ? »
Chez les autres, je trouve cela ridi­cule voire odieux. Acco­ler les remarques les plus triviales à des mots doux me révolte. Les « passe-moi le sel mon cœur » et autres « descends la poubelle mon trésor » me donnent la nausée quand ils ne me font pas écla­ter de rire.


Édition Taillandier

Jai été tentée par ce roman, car j’ai souvent une tendresse pour les auteurs qui se penchent sur leur enfance, et qui savent nous faire parta­ger « le vert para­dis des amours enfan­tines », cette cita­tion de Baude­laire n’est pas gratuite, car dans presque tous les moments de ses souve­nirs, l’au­teur fait des paral­lèles entre sa vie et des person­nages de la litté­ra­ture il convoque Proust (évidem­ment !) Nabo­kov, André Chénier et tant d’autres. Certains sont de sa famille car comme tout membre de la noblesse il parle de sa généa­lo­gie, sans en être fier car ce serait de « mauvais goût », voire vulgaire. J’ai déjà dans ma biblio­thèque le livre de mémoire d’une de ses tantes, Pauline de Pange : « Comment j’ai vu 1900″ qui m’avait beau­coup plus intéressée.

L’au­teur est né en 1957, et a vécu son enfance à côté de Laval dans une demeure qui devait ressem­bler à cela :

C’est là encore qu’il écrit ses livres, en parti­cu­lier celui-ci.

On sent que l’au­teur veut nous faire ressen­tir la douceur avec laquelle il a été élevée, et combien ses parents ont été mêlés de près à la vie de la France. En bon catho­lique, ils étaient anti­sé­mites, en amou­reux de la France ils étaient résis­tants. Mais lui est né en 1957, donc tout cela ne lui revient que par bribes et ne doit donner lieu à aucune gloriole : toujours la peur d’en faire trop en se ventant. Alors il reste la vie de ce petit garçon qui n’a vrai­ment rien de passion­nant. Sa tante (éloi­gnée) nous avait fait décou­vrir le monde de la noblesse avant 1914, lui ne nous fait pas décou­vrir grand chose , sinon la vie d’un petit garçon tendre­ment aimé de ses parents, je suis ravie pour lui qu’il ait reçu autant d’af­fec­tion. Je me demande s’il a pensé qu’en rendant publique son enfance dans ce qui doit être le château du village, il fait le même effort que la famille Craw­ley dans Down­town Abbey qui ouvre leur demeure aux visiteurs.

Tout est en retenu dans ce livre, en discré­tion et en allu­sions litté­raires. Ce sont peut-être ces quali­tés qui dans la vie sont agréables qui ont rendu ce livre si fade à mes yeux, je dois, cepen­dant, rendre hommage aux quali­tés du style d’Em­ma­nuel de Wares­quiel (ce qui fait que de deux coquillages je suis passée à trois).

Citations

Portrait d’un oncle (avec un trait de caractère que j’ai déjà rencontré)

Il parlait avec une légère pointe d’ac­cent anglais qui lui venait sans doute de ses anciennes « nannies », n’écou­tait pas, vous inter­rom­pait, n’en­ten­dait pas ce qu’on lui disait et pouvait reprendre très natu­rel­le­ment une conver­sa­tion qui n’avait pas commencé ou qui avait été inter­rom­pue depuis des jours. Il m’en­chan­tait , plus tard, par sa faci­lité à manier le quipro­quo, les propos déca­lés, les réponses « ex abruto » qui lais­saient pantois tous ceux qui ne le connais­saient pas. Il fallait pour l’ai­mer l’ap­pro­cher de loin, accep­ter d’en­trer dans son monde, l’ap­pri­voi­ser, comme Le petit Prince son renard.

Fin du livre.

Nous restons seuls avec nos souve­nirs. C’est peut-être pour cela qu’on écrit. On veut en finir avec le temps, passer l’ar­doise à l’éponge. Elle était deve­nue indé­chif­frable à force de repen­tir et de ratures. On espère résoudre le rébus, retrou­ver les mots cachés comme Alice la clef de la porte au pays du lapin Blanc