Éditions Denoël, 356 pages, janvier 2026

Après Ingannmic, Alexandra , Keisha , et sans doute d’autres dont je n’ai pas noté l’adresse.

Nous suivons une guerre sans merci entre deux paléontologues américains : Othniel Charles Marsh, et Edward Drinker Cope. L’auteur visiblement s’amuse des défauts respectifs de ces deux montres d’égoïsme, gonflés d’orgueil qui se sont pris de passion pour les recherches des os des différents fossiles de dinosaures dans les territoires américains. Ce n’est pas par hasard, si c’est dans ces vastes contrées inhabitées, ou presque, que l’on trouve les plus beaux spécimens des squelettes prouvant que la terre a été habitée avant deux cents millions d’années, avant l’arrivée des hommes dans une période nommée le mésozoïque, par des créatures qui ont provoqué l’étonnement absolu des hommes de la fin du XIX ° siècle, par leur taille et surtout parce qu’ils ressemblaient à des dragons ou à des créatures fabuleuses qui nourrissent depuis cette époque l’imagination des hommes , comme le montre le film « Jurassic park ».

Ce roman permet aussi à l’auteur de faire revivre ce pays dans les années 1850, c’est un pays qui ne connaît pas encore toutes les ressources de son immense territoire, bien sûr il y a cette population autochtone qui résiste encore un peu, mais qui va bientôt complètement disparaître au fond de réserves dont le pouvoir américain les chasse dès que les terres sur lesquelles ils sont parqués révèlent une quelconque richesse. Mais ce n’est pas là l’essentiel du roman évidemment, les deux hommes connaissent des fortunes variées, Charles Marsh s’impose grâce à l’argent de son oncle Peabody et un poste (sans traitement) à Yale. Il aurait eu une carrière d’un chercheur sans soucis d’argent tout à fait classique sans Edward Cope, qui, lui, a été considéré comme un surdoué et se passionne pour la paléontologie mais n’a pas la carrière classique de son ennemi. Tous les deux se suivent sans cesse et cherchent à se nuire tout le temps .

J’ai été intéressée par cette lecture mais pas passionnée car j’ai trouvé ces deux hommes complètement nuls et à l’opposé des valeurs qui pour moi doivent être celles des universitaires au service de leur science ou de de leurs découvertes. Ils m’ont fatiguée ces deux là, et malgré le talent de l’écrivain qui ne nous épargne aucune de leurs vilénies, j’avais hâte d’abandonner cette lecture pour retrouver des gens qui partagent un peu plus mes valeurs. Bref, deux personnages sans aucun idéal qui ont eu assez d’argent pour découvrir ce qui était à la portée de tous ceux qui auraient eu l’idée, le temps, l’argent et le courage de chercher, bien loin de ceux ou celles que j’admire : ceux et celles qui se donnent à fond pour leurs découvertes et respectent ceux ou celles qui les aident pour mener à bien leur travail universitaire.

Extraits.

Début et fin du prologue.

 Dans le sud-est du Wyoming, à deux cents kilomètres de la ville de Cheyenne, sous les cieux d’un bleu intense où chaque nuage est une esquisse, s’élève une éminence rocheuse qui s’appelle Como Bluff ou « la falaise de Côme ».
Non, il ne reculeront devant rien.
 La guerre des os sera sans pitié.

Début.

 Il a fallu qu’une extinction se produise pour que le dinosaure apparaissent.
La Grande Hécatombe a lieu il y a deux cent cinquante millions d’années lors du permien, qui marque la fin de l’ère paléozoïque.

Famille de Charles Marsh, Caleb son père.

Caleb ouvre boutique et fait faillite, se remarie et repart pour l’état de New York où il procrée à tour de bras, le devoir conjugal occupe les soirées et quand on échoue dans tout le reste, il reste encore le costume de « pater familias » à endosser. Bientôt, Charles et Mary se retrouvent avec une ribambelle de demi-frères et sœurs.

L’art de raconter.

 Il demeure toutefois une question à régler, à peine un détail, une bagatelle, vraiment : l’université consent à lui conférer le titre de professeur, mais, hélas ne dispose pas des fonds nécessaires afin de le rémunérer. Pour n’importe qui d’autres, ce serait contrariant, pour ne pas dire rédhibitoire, mais pour Charles, qui reçoit une allocation de son oncle et figure en bonne place dans le testament de ce dernier , c’est à peine un problème, tout juste un léger désagrément et même, d’un certain point de vue, une opportunité, car si Yale ne lui verse pas d’argent, il ne lui doit pas d’enseignement non plus. Tout se passe donc idéalement pour lui qui obtient le Saint Graal le 24 juillet 1866 : un poste de professeur sans élèves – ces individus pénibles qui ont tendance à ne pas connaître ce que vous savez à vous faire perdre un temps précieux avec leurs questions – entièrement dévolu à la recherche.

Le début de leur haine.

 Prenant Edward à part et s’adressant à lui aussi doucement que possible, Charles lui fait observer que la tête de l’animal ne se trouve pas à la bonne extrémité : »Vous vous êtes trompé, professeur Cope, cela arrive au meilleur d’entre nous. Votre squelette est à rebours vous avez pris un bout pour un autre. » À ces mots, Edward devient livide, comme s’il était accusé d’un acte contre-nature, comme si son visiteur qui, depuis longtemps l’exaspère avec ses manières pontifiantes, ses petites provocations, sa manière de l’appeler « Professeur Cope » au terme d’une légère hésitation, comme pour lui signifier qu’il ne mérite plus ce titre depuis qu’il a démissionné de son poste à Haverford College, venait de lui cracher au visage tout le mépris qu’il le soupçonne d’avoir pour sa personne.

Rivalités.

 Que son rival ait exhumé un spécimen de pterrodactyle encore plus grand que le sien, Charles le prend mal, il le prend même personnellement. En temps normal, il est déjà du genre possessif, du genre a regarder tous les fossiles de l’ouest comme sa propriété exclusive, comme si les dinosaures lui avaient expressément légué leur squelette avant d’être balayé par une météorite. Mais dans ce cas précis, il est d’autant plus indigné qu’Edward est venu chasser sur ses terres pour reléguer au second plan l’une de ses principales découvertes.

Propos prêtés à Custer le massacrer des Indiens.

 » Méfiez-vous, des Peaux-Rouges ! déclare-t-il en se resservant un verre, heureux d’avoir un auditoire de jeunes blancs becs qu’il est aisé d’impressionner avec sa faconde et ses récits guerriers, ce sont les créatures les plus cruelles les plus sanguinaires qui soient ! Elles infestent le secteur et ne reculent devant rien. Le plus tôt on aura exterminé ces animaux là, le mieux ce sera. On a reçu des instructions du général Schermann, l’ordre de ne pas se poser de questions et de ne pas faire dans la dentelle : homme, femme, enfant, des vieux, les vieilles, avec nous, tout y passe. L’objectif, c’est de frapper leurs villages aussi vite que possible et qu’après notre passage, il n’y ait plus personne pour se reproduire. Par contre, avec les femmes, on prend toujours le temps de s’amuser : l’Indienne, ça se viole facile. »

Tous les coups sont permis.

 Obéissant aux instructions de Charles, Reed détruit les fossiles qu’il est incapable de déplacer, plutôt que de les voir tomber dans les mains d’Edward. Cent cinquante millions d’années de patience pour finir fracasser à coup de pioche : à quelle espèce appartenait ces spécimens ? Personne ne le saura jamais. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la gravité de cette histoire mais, aux yeux des paléontologues, il s’agit d’un crime trop effroyable pour mériter la rédemption. Anéantir des spécimens uniques quand on connaît les chance infinitésimales de leur transmission, la durée vertigineuse qu’ils ont dû traverser pour se trouver sous la main d’un homme à même de les interpréter, c’est un acte qui va à l’encontre de toutes les valeurs d’une profession méticuleuse. Dont les membres passent leur vie à gratter, frotter, analyser les fossiles. Si de nos jours encore, Charles a mauvaise réputation dans la communauté scientifique, il le doit à sa tendance au vandalisme : on l’accuse également d’avoir dynamité les gisements que ses hommes avaient exploités de crainte qu’il n’y reste des spécimens dont son rival aurait pu s’emparer.

Le mandarin dans toute son horreur.

 En descendant les escaliers du Peabody, Oscar songe aux contes que sa mère lui lisait, à ces histoires de sorciers malfaisants qui enlèvent les enfants dans un monde souterrain, dont ils ne pourront jamais s’évader ; gnome enfermé dans les profondeurs de la terre, il s’use à en extirper des trésors. Charles se repose des tâches difficiles sur Oscar, qui rédige l’essentiel de ses articles, tandis qu’il se pavane dans les cercles influent de New York, prend des rendez-vous avec des messieurs haut placés à Washington, savoure de fins soupers chez Delmonico’s dans un décor d’acajou luisant où les miroirs scintillent, comme si la science n’était plus que le moyen d’accroître sa puissance, comme si elle lui permettait d’assouvir une ambition qui se prend elle-même pour objet, son but consistant à faire rayonner son « moi » jusqu’aux confins du monde, à occuper de sa personne, l’intégralité des hommes, à écraser ses ennemis pour demeurer, seul, au milieu d’un paysage dévasté. Parfois, mais de moins en moins souvent et d’une voix toujours plus faible, Iscar Harger plaide sa cause. Il implore Charles de le laisser publier ses propres travaux. C’est qu’il a des idées à lui, de vastes théories au sujet des dinosaures qu’à force de fréquenter plus assidûment que les hommes, ils connaît mieux que la majorité des spécialistes, mieux que Charles lui-même pourrait-il ajouter, des mots qu’il retient de justesse par lâcheté ou instinct de conservation ? Inflexible, Charles menace de le renvoyer, s’il fait paraître ne serait-ce qu’un entrefilet et profite de son indigence pour le maintenir dans une dépendance complète.

 


Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions Christian Bourgeois, 199 pages, octobre 2025

Traduit du suédois par Anna Gibson

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Cette autobiographie intéressera ceux et celles qui veulent comprendre l’Allemagne Nazie. Ce livre a d’abord été publié en 1984, et a été immédiatement considéré comme un livre indispensable, mais il est de nouveau mis en avant en 2022 au détour du prix Elisabeth Langgässer qui a été attribué à Daniel Kehlmann. Cet auteur a cherché à savoir qui était cette poétesse, et il découvre alors son passé pro-nazi, et surtout qu’elle avait une fille Cordelia qui avait écrit ce roman. C’est un récit terrible d’une enfant que sa mère n’a pas su protéger de la persécution, et qui a préféré se sauver elle plutôt que sa fille. Attention, il ne s’agit pas de juger avec nos yeux d’aujourd’hui. Cette mère avait vraiment peu de possibilités de s’en sortir. Elle a été amenée à dénoncer sa fille, pour ne pas être elle même en danger, mais qui sait, si en ne dénonçant pas sa fille, les nazis ne s’en seraient pas pris aux deux.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’Elisabeth Langgässer a donné tous les gages possibles au régime nazi , à travers sa poésie et ses fréquentations, et que sa fille a été déportée car son père était juif. Cordelia décrit d’abord sa fascination pour cette mère originale, et que l’enfant trouve très belle. Elle même, dès ses premiers souvenirs souffre d’être une enfant sans père, puisque son père est marié et a des enfants avec une autre femme que sa mère. Arrive le régime nazi et là, elle découvre avec horreur qu’elle est juive par son père. Commence alors une angoisse de tous les instants, l’enfant ne comprend pas grand chose et ne se sent pas vraiment en sécurité chez elle. Dans un effort désespéré pour la sauver sa mère la fait adopter par des Espagnols. La gestapo se rend compte que ce n’est qu’une façon de tromper les lois du régime et on arrive donc à cette scène que j’ai recopiée dans les extraits. Elle sera déportée à Auschwitz, et décrit avec réalisme l’horreur des camps, cette lecture est éprouvante mais nous la devons à la mémoire de tous ceux qui ne sont pas revenus. C’est en Suède qu’elle sera rapatriée et ne remettra jamais les pieds en Allemagne. Sa résurrection sera lente et difficile elle vivra un moment en Israël mais finira ses jours en Suède. Ce qui rend ce livre poignant c’est la façon dont cette enfant se sent toujours coupable de tout le mal qu’on lui fait.

Si tout le temps de la lecture , j’essayais de ne pas juger sa mère, j’ai été très choquée qu’elle ose lui demander des détails sur Auschwitz pour écrire sa propre biographie.

J’ai été bouleversée par cette lecture et pourtant, j’ai beaucoup lu sur ce sujet.

Extraits.

Début.

La petite savait naturellement depuis toujours qu’elle posait problème.
 Elle n’était pas comme les autres. À sa personne, un secret était lié. Un secret obscur, coupable et honteux. Le péché et la honte n’était pas de son fait. Non, elle y était vouée de naissance ; spécialement réservée, séparée et mis à part pour cela.

Réveil au camp de concentration.

 Mais en réalité, le plus souvent, elle restait couchée jusqu’au moment où une détenue compatissante l’obligeait à émerger pour sortir rejoindre l’appel. La panique lui sautait à la gorge, à l’instant glacial, où elle se réveillait tout à fait, vite, vite, elle n’allait pas réussir à sortir à temps, vite, vite, où étaient ses chaussures. La détenue qui s’était donnée la peine de la secouer lui avait sans doute sauvé la vie. Mais à ce stade, ce n’était pas une vie à laquelle la petite accordait beaucoup de valeur, elle la portait simplement de la même façon inévitable que ces hardes infâmes. 

Scène insoutenable.

(Marche de la mort 1945)

L’instant d’après, l’homme est sur elle et la frappe en hurlant. Elle sait, avec une certitude paralysante, que c’est la fin, qu’il va la tuer. Le jeune soldat observe la scène, Pétrifié par la peur, mais ensuite il tente un geste pour retenir le SS, d’abord surpris, puis fou de rage, retourne sa harne contre lui. Alors la petite sort de son hébétude, une dernière étincelle de vie s’allume quelque part en elle (parce que quelqu’un s’est donner la peine de la défendre ?) et elle s’enfuit, elle a même la présence d’esprit de ramasser au passage le manteau gris sur lequel elle s’était assise et, sans ralentir, de poursuivre sa course en direction du train. Tel un lièvre -un écureuil-, elles zigzague entre les femmes assises ou allongées sur l’herbe jaunie, dans la lumière froide de cette fin d’hiver.
On lui a fait un croche-patte, on la montre du doigt, bien vite, c’est la l’hallali : « Elle est là ! »  » Non, ici ! » . Mais elle réussit à remonter dans le train et après cet épisode, elle ne quittera plus le wagon.

Poids des secrets dans l’Allemagne Nazie pour une enfant de 9 ans.

 À la maison, il y avait deux choses qu’on s’évertuait à lui faire entrer dans le crâne  » « Ne répète jamais à quiconque ce que ta grand-mère dit de Hitler ! » .Et deuxièmement, après ce jour où elle avait découvert par un malheureux hasard que sa mère écrivait le texte des publicités pour « Urald Lavendel » : « Ça non plus, il ne faut pas le dire à l’extérieur, sous aucun prétexte ! ». Si jamais elle transgressait l’un ou l’autre de ces interdits, la famille au complet serait frappée par un sort qui, pour n’être pas précisé, n’en était pas moins terrifiant.

la scène terrible.

 Sa mère avait organisé son adoption dans le but de contourner la loi allemande, enchaîna- t-il. C’était assimilable à un crime grave – trahison, haute trahison, et même un troisième terme que la petite ne retint pas. Mais si elle signait le document, on pourrait considérer qu’aucun mal n’avait résulté de l’initiative maternelle. Initiative qu’on pourrait, dans ce cas, considérer comme une faute vénielle. « Et, conclut-il par mesure de précaution, vous n’êtes pas sans savoir que votre mère est elle-même à moitié juive. »
 En jetant un coup d’œil à sa mère, elle croisa cette fois son regard. Le regard de ses beaux yeux bruns qui étaient capables de briller de façon ensorcelante, mais qui étaient à présent emplis d’une impuissante douleur muette. Personne ne parla. Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs elle n’avait jamais eu le moindre choix, elle était Cordelia, celle qui tenait serments et promesses, elle était aussi Proserpine, elle était l’élue, et jamais elle n’avait été aussi proche du cœur de sa mère. Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres, sa gorge nouée faisait barrage, mais pour finir elle réussit à les articuler. « Oui, je vais signer. »
Repu et satisfait, le dragon redevint un fonctionnaire presque aimable, qui l’informa en guise d’adieu : « Vous pouvez maintenant aller dans le bureau d’en face récupérer une nouvelle étoile. Elle coûte cinquante pfennigs. »

Retour parmi les vivants.

 Elle était muette. Au commencement était le verbe , mais à la fin, la cendre. En peu de temps, elle réussit cependant à maîtriser la langue des signes des vivants. Et, à sa grande stupéfaction, elle découvrit aussi, non sans une sorte de satisfaction grimaçante, que personne n’exigeait, ni le souhaitait, en attendre davantage de sa part. Au contraire, tout ce qui s’écartait des signes et gestes convenus pouvait, apprit-elle, susciter une gêne considérable.

Quiproquo linguistique.

 Elle se dirigea droit vers le panneau « Ingång förbjuden » pensant que cela voulait dire la même chose que l’allemand, « Eingang für Juden ». « Entrée réservée aux juifs ». C’était là qu’elle devait aller, pour elle c’était clair comme le jour, elle n’en fut pas bouleversée, ni même effrayée. Quand on lui expliqua que cela signifiait « Entrée interdite », elle fut prise de cours et un peu dépitée, de s’être rendue ridicule.

 


Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi 

 

 

 


Éditions Acte Sud, 254 pages, février 2026

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’avais eu un vrai coup de cœur pour un précédent recueil de nouvelles de cet auteur : Un membre permanent de la famille, et pourtant, je soulignais alors combien j’avais du mal avec les nouvelles. Dans ce recueil, comportant trois nouvelles assez longues, il cerne une fois de plus les défauts de la société américaine. Il a écrit ce livre alors qu’il était malade et se savait sans doute condamné et on ressent dans ses trois récits une énorme tristesse que l’élection de Trump n’a pas dû arranger. Mais bien au delà du phénomène « Maga », Russel Bank cerne à travers ces trois récits des comportements négatifs de la société. Nous sommes dans une petite ville Sam Dent au Nord de l’État de New York assez proche de la frontière canadienne.

Dans le premier récit (l’Homme de nulle part), l’auteur raconte avec un vrai sens du tragique la montée de la violence entre un ancien habitant de la région Doug Lafleur dont les parents possédaient une grand partie de la forêt autour du village de Sam Dent et un nouvel habitant Zingerman. Doug n’a pas très bien réussi socialement mais semble heureux avec sa femme Debbie et ses enfants, Max et des jumeaux. À la mort de ses parents, pour s’en sortir un peu mieux financièrement, il vend à ce Zingerman, la forêt de ses ancêtres avec un accord tacite que lui et sa famille pourront continuer à venir chasser dans cette forêt et le drame se noue. Zingerman est un adepte des armes à feu et a créé un centre d’entrainement aux sport de défense et au maniement des armes à feu. Doug ne peut pas accepter d’être interdit de chasse dans ce qu’il considère comme « sa » forêt, alors que l’autre veut l’empêcher définitivement de venir sur sa propriété.

La deuxième nouvelle (l’école à la maison) est sans doute celle qui m’a rendue plus triste, car ce qui est en jeu c’est la vie de cinq enfants. C’est la nouvelle où il est plus difficile de décerner le bien et le mal. D’abord le lecteur se demande si cette famille un peu bizarre, n’est pas au ban du village parce que deux lesbiennes blanches élèvent 5 enfants noirs, puis on a peur pour ces enfants, car le voisin a peut être raison cette famille est dangereuse pour ces petits. Et enfin on juge aussi Kenneth et Barbara, les fameux voisins lors de l’éclatement du drame qui n’ont pas su protéger les enfants.

La troisième nouvelle, (Kidnappés) dit plus simplement où est le bien et le mal mais les personnages sont tellement eux-mêmes dans le flou que les frontières morales ont vraiment peu d’importance. Les grands parents de Steve ont élevé leur petit fils Steven, dont le père (leur fils) est mort en Irak. Ils n’ont le tort que d’avoir élevé cet enfant sans lui donner l’occasion de devenir autonome et celui-ci va prendre une succession de mauvaises décisions qui vont aboutir à la mort de 3 personnes côté américain et au moins 2 côté canadien.

Le talent de l’écrivain, c’est d’aller jusqu’au bout des explications et des justifications de chacun face aux mauvais choix des protagonistes de ces trois nouvelles, mais surtout une analyse des fondements actuels de la société américaine qui est incapable de protéger les enfants, qui est fondée sur l’accaparement des terres aux Indiens autochtones, qui accepte que tout citoyen soit armé, et qui a bien du mal à affronter les crises sociales.

C’est une lecture assez éprouvante car l’auteur ne prend aucun raccourci analyser très finement les ressorts psychologiques de chaque personnage, et c’est, de plus tellement triste !

Extraits.

Début des trois nouvelles.

L’homme de nulle part.

 D’après ce que l’on m’a dit, tout a commencé un samedi matin ou Doug, essayait de faire la grâce matinée pour résorber l’excès d’alcool auquel il avait une fois de plus cédé le vendredi soir au Soread Eagle. Pendant ce temps-là, au sous-sol, Debbie veillait à ce que les gosses ne fassent pas de bruit..

École à la maison.

 Cette histoire, sur la famille Weber commence par deux maisons identiques, construites côte à côte, il y a cent cinquante ans sur une pente orientée vers l’est au bord d’un étroit chemin de terre, appelé High Street. Bien qu’il ne soit pas pavé, on l’appelait High Street, parce qu’il domine le bourg de Sam Dent comme un sourcil – un sourcil froncé et vert. Sam Dent n’est guère plus à présent qu’un village un peu décrépit du Nord de l’État de New York, mais à la fin du 19e siècle, c’était une ville industrielle, prospère, regroupée autour de deux petites fabriques de chaussures auxquelles un barrage sur le Blackston kill fournissait de l’énergie.

Kidnappés.

 Ma promenade d’après-midi, je l’ai faite avec mon chien. Nous avons gravi le sentier qui monte en lacets depuis notre maison de Sam Dent, dessine une boucle dans le sens des aiguilles d’une montre à travers les bois, suit une crête bosselée et redescend jusqu’à notre maison. Le sous-bois est dense, bourré de broussailles, tandis que la canopée est basse et feuillue. Ici, pas de vue grandiose sur les montagnes, les vallées et les villages alentours. Le décor, c’est la forêt même.


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 

Éditions Charleston, 330 pages, mars 2024

C’est Géraldine qui m’a tentée, je n’avais pas encore entendu parler de cette autrice qui connaît pourtant un grand succès en particulier sur Babelio. J’ai très bien compris pourquoi à travers ce titre. Elle a choisi dans ce roman de cerner au plus près les violences conjugales. Gabriel et Abigaëlle ont été élevé par un père violent qui frappe régulièrement sa femme dès qu’il est envahi par des colères qu’il ne peut pas contrôler. La petite Abigaëlle se confie à ses cahiers et parle avec un psy, mais hélas pour cette pauvre famille, elle respecte la loi du silence que son père a imposé à toute la famille, alors grâce à son esprit d’enfant elle invente de belles histoires puisées dans ses lectures.

Aujourd’hui Gabriel est adulte, Abigaëlle recluse dans un couvent. Quand Gabriel rencontre Zoé, on se demande s’il saura construire un amour solide pour sa propre famille. Et puis il y a Aline la sœur de Zoé, dont la famille semble trop parfaite.

Le roman est construit de telle façon que je ne peux pas aller plus loin dans la présentation des personnages sans prendre le risque de supprimer les effets de surprises qui font aussi le charme de ce récit.

Je pense que ce roman est tout à fait accessible pour les adolescents et cela leur permettra peut être d’éviter les pièges dans lesquels les femmes s’enferment trop souvent en pensant que leur compagnon qui les frappent est surtout un homme malheureux et qu’elles peuvent l’aider, alors qu’ils sont avant tout, et surtout, des hommes violents et très dangereux, et que leur vie et celle de leurs enfants est en jeu.

Je recommande ce roman facile à lire dont le sujet est si important et dont l’ écriture est agréable .

Extraits

 

Début .

 GABRIEL N’EST PAS CELUI QUE VOUS CROYEZ. Je suis bien placée pour le savoir, je suis sa petite-sœur et le lien de sang qui nous unissait enfants ne s’est malheureusement jamais distendu. Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir tout fait pour l’éloigner de moi. Aujourd’hui encore, et bien qu’il ait quarante ans passés, il ne peut s’empêcher de me rendre visite au couvent deux samedis par mois. Il me raconte sa vie dans les moindres détails, sans jamais s’enquérir de la mienne. Je suis la seule à qui il montre son vrai visage.

La réussite.

 Aline notait dans son journal intime « Hello Kitty » qu’elle se marirait au plus tard à vingt huit ans, qu’elle épouserait un professeur d’université ou un avocat, qu’elle aurait quatre enfants qu’elle habillerait chez Cyrillus et aurait, une carrière brillante et une maison avec une véranda, dans la banlieue lyonnaise. Elle rêvait d’avoir une véranda quand elle serait grande comme d’autres rêvent de devenir Beyoncé ou Barack Obama.
Je tiens à préciser qu.elle n’était pas bêtement matérialiste. Il se trouve que sa meilleure amie à l’école primaire vivait dans un studio, seule avec sa mère, aide-soignante à mi-temps en Ehpad. Aline avait pu constater très jeune que si l’argent ne faisait pas le bonheur, la pauvreté n’aidait pas vraiment non plus.

La langue de l’enfant.

Profession de mes parents : Maman est une fée. Même papa le dit. C’est la fée néante. Avant elle était aide-soignante, mais elle a arrêté pour devenir fée après ma naissance. Parce que de toute façon elle gagnait pas un rond et papa pouvait pas prendre risque qu’elle en profite pour faire la pute, avec les médecins de garde. On la lui fait pas, à papa. Maintenant, Maman a beaucoup de chance parce qu’elle a plus besoin de travailler. Elle se repose tout le temps et s’occupe de nous et de la maison. Elle fait le ménage et la cuisine en écoutant toujours la même chanson. 

Son père.

En tout cas, Papa, il a un vrai travail, lui. Il se repose pas toute la journée comme maman à faire le ménage, la cuisine et le linge. Sur l’affiche de début d’année, pour son travail, il m’a dit d’écrire « cadre ». Comme pour un tableau au musée. Ça m’a fait rire toute seule devant ma table et mes amis m’ont insultée de bizarroïde. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire « cadre » et je m’en fiche un peu. Papa a aussi un collègue qui s’appelle ce connard de Lemarchand, dans son bureau. J’aime pas ce connard de Lemarchand, parce qu’il fait toujours sa tafiole et alors ça m’est Papa de mauvaise humeur. Moi, je peux deviner si Papa est de bonne ou de mauvaise humeur quand il claque la portière de la voiture. Parce que j’aime pas quand Papa est une mauvaise humeur. Maman non plus., elle devient toute blanche.

La violence intra familiale.

Et pendant longtemps, moi aussi, j’ai aimé mon père, j’ai cru que c’était une personne bien. Parce que j’étais petite, parce que c’était le seul père que j’avais, parce que j’avais besoin de croire que cette personne avec qui je partageais tant de gènes et de moments de bonheur n’était pas un monstre qui détruisait notre famille. Aujourd’hui, je sais que maman se trompait quand elle pensait qu’elle restait pour nous protéger, pour nous préserver des conséquences d’une séparation. Même le pire des divorces ne nous aurait pas détruit comme l’enfance à laquelle Gabriel et moi avons eu droit. On ne sort jamais indemne de la violence. Il n’y a qu’à voir ce que mon frère et moi sommes devenus pour le comprendre..


Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026

Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.

 

C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.

On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.

On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.

Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.

Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.

Extraits.

 

Début.

 Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.

Ed, la paternité vu par Maggie.

 Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.

Description du travail de livreur à vélo à Londres.

 Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.

De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.

 Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.

L’art du portrait une Instagrameuse.

 Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.

La jeunesse de Londres.

– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.
– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.
– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.

Le mauvais fond catholique irlandais.

 Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille. 
 Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.

Une rue de Londres .

Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé  : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….

Le logement social.

 Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.

 

 


Éditions Aguillo, 404 pages, septembre 2025

Traduit du Slovène par Andrée Lück Gaye

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je suis si contente quand je peux enlever un livre de ma liste, mais je sais qu’il va vite être remplacé, grâce (ou à cause, c’est selon mon humeur) à la blogosphère. Pour ce roman c’est « Ju lit les mots » qui a été ma tentatrice.

Je suis allée vers ce roman car je n’avais jamais entendu parler des Alexandrines : des femmes slovènes qui dans la première moitié du 20° siècle se sont exilées pour subvenir aux besoins de leur famille. Elles étaient réputées pour leur sérieux et leur fidélité, elles étaient embauchées comme nourrices, dames de compagnie, femmes de chambre. Le sort des nourrices est particulièrement rude, car elles doivent laisser leur bébé pour nourrir celui d’une autre femme. On retrouve ici ce que Séverine Cressan avait décrit dans son roman Nourrices. Mais en pire car ces femmes sont très éloignées de leur famille sans possibilité de retour immédiat et ces femmes restent plusieurs années auprès de la famille .

Pendant ce temps, la famille en Slovénie, peut écluser les dettes, refaire la toiture de la ferme et même racheter quelques terres.

Le roman suit le destin de trois femmes en particulier, et évoque de nombreuses destinées de femmes parfois tragiques ou heureuses. Mais toutes ces femmes seront à jamais marquées par cette séparation.

Mérika, est nourrice et donc laisse chez elle un bébé de quelques mois pour s’occuper d’un petit Thomas anglais. La famille l’apprécie et lui fait une vie le plus agréable possible. Elle aura beaucoup de mal à s’adapter, elle est soutenue par une foi religieuse inébranlable mais son petit garçon lui manque terriblement. Dans cette famille il y a un certain Pierre, un homme qui tombera amoureux d’elle, elle résistera à cet amour coupable. Quand elle revient enfin chez elle, la nostalgie s’installera dans l’autre sens les années d’Alexandrie lui manqueront .

Ana, est déjà venue à Alexandrie et elle sera serveuse dans un hôtel. Sa condition est différente car son mari et sa belle mère sont des alcooliques qui ne l’aiment pas mais qui n’attendent que les sous qu’elle peut gagner. Son destin sera très différent elle épousera un homme d’affaire français et réussira à arracher sa fille de ce milieu rural arriéré .

Enfant la toute jeune et jolie Vanda qui finira dans le harem d’un très riche Bey égyptien.

Le roman décrit la vie à Alexandrie et un peu au Caire mais sans que l’on comprenne bien les enjeux politiques. On reste au niveau de ces femmes et la vie au delà d’elles n’apparaît pas, et cela est manque pour moi.

De la même façon, on ne sait absolument rien de ce qui se passe en Slovénie, quelques allusions aux fascistes italiens, c’est tout. Pourquoi ces paysans accumulent-ils tant de dettes à aucun moment, l’auteur ne l’explique, et pour moi c’est vraiment dommage.

Le romancier s’attache à comprendre le déracinement de ces trois femmes, et on sent le sérieux de son travail à travers les différents cas qu’il évoque, des femmes qui ont parfois connu des viols, souvent des violences mais le plus souvent c’est à leur retour en Slovénie qu’elles ont connu les pires difficultés : si le famille est très contente de recevoir l’argent des exilées petit à petit, on oublie leurs sacrifices et on espère qu’elles continueront à payer sans revenir. Et elles sont aussi souvent accusées d’avoir mené une mauvaise vie avec des arabes ou des noirs !

 

Le poids de la religion est incroyable, là aussi j’aurais aimé comprendre pourquoi la Slovénie est aussi croyante mais il faut vraiment ne pas attendre à un point de vue sociologique. L’écriture est très lourde, je n’ai absolument vu l’aspect poétique qui avait plu à Julie de  » Ju lit les mots » . Et j’ai parfois dû m’accrocher pour continuer ma lecture.

Ce n’est pas une déception car je ne savais vraiment rien de ce phénomène mais cette lecture n’a pas répondu à mes attentes. À vous de voir.

Extraits.

Début.

 

 Le paquebot tremblotait, dans son ventre, les moteurs fredonnaient le champ monotone du départ. Merica frissonnait, ses seins qu’elle avait pressé ce matin étaient de nouveau lourd. Où pouvait-elle se retirer pour qu’on ne la voie pas ?Elle avait déjà tordu deux fois le linge dans lequel cette nuit elle avait tiré le lait de sa poitrine, lait que son fils n’avait pas bu et qui s’écoulait dans les vagues..

Arrivée à Alexandrie.

 Merica a la poitrine, serrée, le souffle lui manque. Le monde qui s’approche semble sortir d’un four brûlant, elle se cramponne au bastingage comme si elle voulait rester sur le vapeur. Sainte Vierge, je t’en prie, reste à mes côtés, ne m’abandonne pas. Protège-moi, soutiens-moi, guide mon esprit, mes actes. Et je te le demande aussi, à toi, Joseph, mon saint-patron. Moi, j’ai terriblement peur, regarde, je suis comme un fétu de paille dans le vent. Si, tous les deux, vous ne vous tenez pas près de moi, toi et Marie, je vais me briser, je vais mourir dans les flammes. Saint-Joseph, protège-moi, reste au-dessus de nous trois. Amen, amen.
 La ville grandit et des détails se dégagent de l’embrasement ; les façades des maisons, les fenêtres, les balcons, les rues, les automobiles, les fiacres, les charrettes, les chevaux de somme, les haquets, les ânes.
-Mais ici, il n’y a pas de toit. ! s’esclame soudain Vanda. Où sont les toits ? Et quand il pleut ?

Les Slovènes .

 Dans tout Alexandrie et le Caire, et aussi ailleurs, les Slovènes étaient depuis longtemps extrêmement recherchées et respectées. Elles avaient la réputation d’être travailleuses, honnêtes et fidèles.

L’importance des croyances religieuses.

 Un jour, un voyant, pater Kornelij, vint en visite. Quand il aperçut ses yeux, il se mit à pleurer comme un enfant. Il ne savait rien du malheur de Valentina, mais ce qu’il avait perçu dans ses yeux l’avait tellement touché qu’il eut du mal à s’en remettre. Il dit à sœur Elizabeta que Valentina pleurait des larmes de sang qui ne pouvait s’échapper d’elle, c’est pourquoi elle gouttaient sans cesse sur son âme épuisée.

La difficulté de se débarrasser de ce qui enchaîne.

 Les rusées prennent les imbéciles dans leur filet. Il existe deux filets : l’un est utilisé par les églises du monde entier et l’autre par la politique. Des rêves  ! Ces rêves perfides et mensongés auxquels tant de croyants naïfs se laissent prendre !

3 ans plus tard : la peur du retour .

 Et où est-ce que je rentre maintenant, où ? Dans un village bouché, dans une maison où, c’est la campagne, tout est sale, tout est plein de mouches. Je retourne vers les vaches et les cochons et la serfouette. Et le râteau, la binette et la serpette… Jésus, maintenant il va falloir se remettre vraiment au travail. Mais est-ce que je saurais encore, Et est-ce que je serais encore capable de faire tout ça ? Est-ce que je saurai encore traire une vache ? Et racler le fumier dessous ? Avec les jolies mains que j’ai. Qui n’ont plus d’ampoules ni de durillon. La peau de ma paume est douce, veloutée. Au fond, là-bas je ne travaillais pas j’allaitais, j’emmaillotais, ensuite j’habillais, j’allais me promener avec un enfant, je le gardais, je parlais avec lui, je riais je me fâchais … mais je ne me servais pas de mes mains. Je n’ai jamais eu besoin de repasser même un moucadou, de recoudre un bouton. Rien. J’étais comme une petite damotte. Donc je n’ai peut-être plus de force dans les mains. Et tout ça va être difficile pour moi au moins pendant un certain temps, jusqu’à ce que je me réhabitue.


Édition Calman Lévy, 519 pages, octobre 2025

Traduit de l’italien par Samuel Sfez

 

Le sous titre : un grande saga sicilienne, dit beaucoup de ce roman qui s’étale des années 1900 à aujourd’hui, à travers le destin de femmes courageuses et combatives. Au départ, il y a Rose qui a résisté aux coups de son père, et qui est partie dans un autre village pour ouvrir une auberge avec son mari. L’image de cette femme incroyable domine tout le roman, il s’en est fallu de peu pour que cette famille connaisse le bonheur. Rose s’est mariée avec Sebastiano qui contrairement aux hommes siciliens ne battaient pas sa femme ni ses enfants. Hélas la guerre 14 va emporter cet homme qui sera le seul amour de Rosa, en lui laissant trois enfants à élever. C’est la partie du roman que j’ai préféré, le combat de cette femme pour nourrir ses enfants et son combat dans la Sicile rurale m’a entraînée dans un monde que je ne connaissais pas. La violence des hommes est à peine imaginable les coups font partie du quotidien des femmes et des enfants.

La fille de Rose Selma est loin d’avoir son tempérament et elle se marie avec un bellâtre sans personnalité autre que plaire aux femmes. Rose est désespérée mais ne peut empêcher ce mariage. Selma sera une victime toute sa vie, ses deux aînées s’en sortent grâce à Rose leur grand mère adorée et aussi à leurs deux oncles qui veillent sur elles. Fernando le célibataire qui se sent responsable des filles de sa sœur et Donato le curé qui jouera un rôle important dans la vie de ses nièces. Tant sur le plan financier que sur le plan de la formation intellectuelle en particulier de Patrizia, dont il reconnaît l’intelligence.

La saga se terminent avec la vie de Patrizia, Lavinia et la plus jeune Marinella et pour moi l’intérêt du roman se diluent de plus en plus. J’ai cependant bien aimé le tempérament de Patrizia qui grâce à ses oncles arrivent à résister aux manœuvres de son père. La façon dont les deux grandes, travaillent et économisent le moindre sous est touchante et rendent, en contre point, peu sympathique les caprices de la petite dernière.

J’ai vraiment beaucoup aimé le début mais l’accumulation des personnages a compliqué ma lecture. Il faut se concentrer sans cesse pour passer d’un récit à un autre, j’ai eu une impression d’éparpillement et de me perdre d’autant que les noms italiens ne me sont pas immédiatement familiers. Et la dernière personnalité, celle de la dernière petite fille de Rosa m’a beaucoup déçue je n’ai pas les clés pour la comprendre. Il y a d’ailleurs dans tous les personnages , un curieux mélange de révoltes violentes et de soumission. Même chez Rosa qui déteste son gendre Santi qu’elle accuse, à juste titre d’être un parasite, finira par venir vivre chez lui. Je ne comprends pas tout mais je ne suis pas sicilienne.

Un roman qui permet de découvrir encore un peu plus le chemin que les femmes italiennes ont parcouru pour être ce qu’elles sont aujourd’hui, car même si les idées de Giorgia Meloni ne sont pas les miennes, cela me fait plaisir que ce pays soit gouverné par une femme. il me semble qu’en France on en est encore bien loin.

 

Extraits.

Début météorologique.

 Aujourd’hui est une journée où il pleut et où le vent souffle.
 D’habitude, à cette période en juin, on va déjà à la mer, on nettoie les sardines pour les faire griller sur la terrasse. Mais aujourd’hui, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors : le ciel est lourd comme du béton et les nuages filent rapidement vers la fin de la Terre, où ils s’entassent les uns sur les autres, toujours plus gris.

La loi des hommes.

 Une seule fois, Rosa avait posé une question à son père et maître, pour savoir si elle pouvait parfois sortir seule elle aussi, comme ses frères. Elle aurait aimé aller s’acheter une « cassatella » frite après la messe et la manger au bord du torrent, les pieds dans l’eau et les faucons au-dessus de sa tête ; après quoi elle rentrerait à temps pour préparer le repas du dimanche -là-dessus aucune inquiétude-, mais elle désirait seulement respirer un peu de liberté. Pippo Romuto l’avait alitée pendant une semaine à force de coups de ceinture, simplement pour s’être adressée à lui avec une telle assurance.
– À moins que le monde se mette à marcher sur la tête, c’est moi qui commande dans cette maison, et toi, tu obéis. Pas le contraire. Compris ?
 Le médecin du village de docteur Russo, était venu vérifier si Rosa avait les os cassés. Il avait recommandé du lait, du pain et du miel pour reprendre ses forces.

La rencontrer de Selma et Santi.

 Santi avait passé un après-midi désastreux en silence avec Selma, tandis que Selma avait passé à merveilleux d’après-midi de calme avec Santi. Agrippée à sa broderie, comme si c’était la seule chose à laquelle se raccrocher pour ne pas s’envoler, elle écoutait la voix de ce gentil garçon, se diffuser dans le patio. Selma cousait, levant de temps à autre, le regard pour répondre avec des haussements de tête aux rares questions qu’il lui posait, et Santi, c’était surpris à imaginer de quelle manière cette fille pâle pouvait lui apparaître belle. Mais rien à faire il n’arrivait à penser qu’à Nena, à ses yeux et à ses cheveux qui l’avait fait tomber dans le piège.

J’ai vu cela aussi dans des maisons dans la campagne bretonne.

 Il avait donc acheté un sofa bleu qui jurait avec le reste et sur lequel aucun invité ne s’était jamais assis. En réalité, eux non plus ne s’y asseyaient pas : pour ne pas le salir ni l’abîmer, son père avait conservé autour le plastique de l’emballage.
– J’aime bien ce plastique, ça ne se salit pas, et ça a de l’allure, avait-il dit.

La médisance.

 Au bout d’un an qu’elle gérait l’épicerie, Selma était devenue une petite attraction dans le quartier, et sa famille rendait les gens curieux. Et bavard. On disait que le mari de l’épicière était un bon à rien, et que sa belle-mère le maudissait. On disait que les filles de Selma étaient de pères différents, et que seule la dernière était du mari. Depuis le temps de l’internat, les ragots mettaient Patrizia en colère, et elle ne comprenait pas pourquoi les gens, s’ils ne pouvaient pas se mêler de leurs affaires, inventaient des histoires sur les autres : ainsi, elle avait tout le temps l’oreille tendue pour écouter les discussions des femmes devant le magasin quand elles faisaient la queue pour entrer ou qu’elles s’attardaient, leur sac de courses pendu au bras.