Édition Albin Michel . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Traduit du suédois par Anne Karila

Un roman qui décrit des rela­tions très lourdes entre des parents et leurs trois garçons, toujours à la limite de l’ex­plo­sion. On comprend très vite qu’un drame a eu lieu mais on n’aura toutes les clés qu’à la fin du roman, donc promis je ne vous révè­le­rai rien. Nous sommes avec Benja­min le cadet de l’aîné Niels, et Pierre le plus jeune, ils ont passé leur enfance à se battre, du moins c’est comme ça que nous le raconte Benja­min. Les parents sont le plus souvent sous l’in­fluence de l’al­cool et le père éclate de colères impré­vi­sibles et violentes et la mère tota­le­ment dépas­sée semble absente. Je me demande si cette façon de vivre « à la sauvage » chez des gens culti­vés repré­sente quelque chose en Suède, ce qui ferait que les Suédois ont une autre lecture de ce roman que nous pour la repré­sen­ta­tion de cette famille.
Le roman commence à la mort de la mère, le père est décédé depuis quelques années, elle n’ex­prime qu’un seul souhait que ses trois fils dispersent ses cendres autour du petit lac près duquel ils passaient toutes leurs vacances et où ils ne sont plus retour­nés depuis le fameux jour, qui a tota­le­ment détruit la famille.

Le roman est entiè­re­ment sous-tendu par cette révé­la­tion, et c’est pour moi un bémol, vrai­ment je n’aime pas le suspens mais ici il n’est pas gratuit, car effec­ti­ve­ment Benja­min doit repar­tir dans les souve­nirs embrouillés de tout ce qui a consti­tué son enfance pour avoir une chance de pouvoir se recon­ci­lier avec lui-même.

J’ai été un peu gênée par le mélange des temps du récit, c’est très compli­qué de savoir à partir de quand la famille a dysfonc­tionné et pour­quoi exac­te­ment et j’ai aussi été éton­née par la violence des bagarres entre les frères. On est bien loin de l’image de calme et de self contrôle atta­chée à la Suède. C’est un roman étouf­fant qui manque de lumière à mon goût mais qui raconte très bien l’en­fance dans une famille détruite.

PS je suis gênée pour rédi­ger mon billet sans parler de la fin, lisez le vite pour que je puisse discu­ter avec vous sans cette contrainte. Par exemple que pensez vous du silence de Niels et Pierre adulte lorsque Benja­min évoque la scène où son père a percuté un jeune faon ? (Et réflé­chis­sez au titre vous saurez une intui­tion sur le drame qui sous-tend ce roman.)

Citations

La fatigue dans l’eau froide.

La fatigue arriva sans crier gare. L’ex­cès d’acide lactique lui engour­dit les bras. Sous le choc il en oublia les mouve­ments des jambes, il ne savait plus comment on faisait. Une sensa­tion de froid partie de la nuque irra­dia l’ar­rière de son crâne. Il enten­dait sa propre respi­ra­tion, son souffle plus cours et pressé, un pres­sen­ti­ment glaçant lui serra la poitrine : il n’au­rait pas la force de retour­ner jusqu’au rivage. 

Bagarre de frères adultes.

Pierre lui envoie un coup de pied dans les jambes, Niels s’af­faisse sur les cailloux. Alors Pierre se jette sur lui, ils roulent, se bourrent de coups de poing, se frappent au visage, sur le thorax, les épaules. Sans cesser de se parler. Benja­min croit assis­ter à une scène irréelle, quasi­ment sortie de son imagi­na­tion : ils se parlent tout en essayant de se tuer.

Les disputes en voiture.

Ils montèrent dans la voiture. À l’in­té­rieur du véhi­cule, Benja­min était toujours sur ses gardes, car c’était toujours là, semblait-il, que se dérou­lait les scènes les plus terribles, lorsque la famille était enfer­mée dans un si petit espace. C’est là qu’a­vait lieu les plus violentes disputes entre papa et maman, quand papa faisait tanguer la voiture en essayant de régler la radio, ou quand maman ratait une bifur­ca­tion sur l’au­to­route et que papa poussé des cris déses­pé­rés en voyant s’éloi­gner la sortie derrière eux.

La perception du laissé aller de sa maison .

Peu à peu, il réunis­sait les indices, appre­nait à se connaître lui-même en regar­dant autour de lui. La saleté à la maison, les taches d’urine par terre autour de la cuvette des WC, ça cris­sait sous les pantoufles de papa, les moutons sous les lits, qui tour­noyaient douce­ment dans le courant d’air quand les fenêtres étaient ouvertes. Les draps qui jaunis­saient dans les lits des enfants avant d’être chan­gés. Les pile de vais­selle sale dans l’évier et les petites mouches qui sortaient affo­lées de leurs cachettes entre les assiettes, quand on ouvrait le robi­net. Les cernes de crasse sur l’émail de la baignoire, telles des lignes de marée dans un port, les sacs d’or­dures qui s’emploient à côté de l’éta­gère à chaus­sures dans l’en­trée. Benja­min s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que la maison qui était sales ses habi­tants l’étaient aussi.

Éditions Seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Un livre de 85 pages qui se lit comme un grand article de maga­zine sur la mort du père d’Édouard Louis que j’avais connu grâce à « En finir avec Eddy Belle­gueule » . On retrouve dans ce roman la descrip­tion sans conces­sion de la misère qui a vaincu son père. J’aime beau­coup l’écri­ture de cet écri­vain et il permet de cerner de près le pour­quoi de la déchéance physique de cet homme dont il a eu tant peur avant de penser qu’il l’a sans doute aimé. Son fils remonte dans le temps et essaie de retrou­ver celui dont le prin­ci­pal crédo était de ne pas être une femme­lette et le pire de l’in­jure était d’être un pédé. Tout le long de ce petit texte Édouard Louis se souvient d’un spec­tacle qu’il avait monté avec ses cousins où lui même jouait le rôle de la chan­teuse. De façon obsti­née, il cherche à savoir pour­quoi son père n’a pas été fier de lui : est ce parce qu’il était déguisé en fille ? Sans doute, mais son père ne lui a rien dit. Cet auteur se souvient aussi du jour ou un de ses frères a essayé de tuer ce père, tout cela parce que lui a dénoncé le fait que sa mère donnait de l’argent à un délin­quant qui ne cherche qu’à boire et à se droguer. L’auto-analyse de la mauvaise conscience est bien à l’image de ce que j’ai déjà lu de cet auteur. Dans sa recherche de la cause de la mort de son père les 10 dernières pages (sur 85, je le rappelle !) sont consa­crées à tous les respon­sables poli­tiques qui ont pris des déci­sions qui ont appau­vri son père donc qui lui a rendu la vie plus diffi­cile. J’avoue que ce ne sont pas mes passages préfé­rés. Je trouve que dénon­cer des hommes poli­tiques en distri­buant les mauvais points comme un maître d’école à l’an­cienne, sans dénon­cer Ricard, alors que son père est capable d’en boire une bouteille entière certains soirs, ce n’est pas très juste dans la distri­bu­tion de ceux qui ont tué son père.

Citations

Noël .

Toute la famille est autour de la table. Je mange beau­coup trop, tu as acheté trop de nour­ri­ture pour le réveillon. Tu avais toujours cette peur d’être diffé­rent des autres à cause du manque d’argent, tu le répé­tais, Je ne vois pas pour­quoi on serait diffé­rent des autres à cause du manque d’argent, et pour cette raison, pour ça tu voulais avoir sur la table tout ce que tu imagi­nais que les autres avaient et mangeaient pour Noël, du foie gras, des huîtres, des bûches, ce qui fait que para­doxa­le­ment plus nous étions pauvres elt plus on dépen­sait d’argent à Noël, par angoisse de ne pas être comme les autres.

École et masculinité .

Pour toi, construire un corps mascu­lin, cela voulait dire résis­ter au système scolaire, ne pas te soumettre aux ordres, à l’Ordre, et même affron­ter l’école et l’au­to­rité qu’elle incar­nait. Au collège, un de mes cousins avait giflé un profes­seur devant toute sa classe. On parlait toujours de lui comme d’un héros. La mascu­li­nité, -« ne pas se compor­ter comme une fille, ne pas être un pédé »-, ce que ça voulait dire, c’était sortir de l’école le plus vite possible pour prou­ver sa force aux autres, le plus tôt possible pour montrer son insou­mis­sion, et donc, c’est ce que j’en déduis, construire sa mascu­li­nité, c’est se priver d’une autre vie, dans un autre futur, dans un autre destin social que les études auraient pu permettre. La mascu­li­nité t’a condamné à la pauvreté, à l’ab­sence d’argent. 

Jorj Chalan­don est un habi­tué sur Luocine avec parfois d’ex­cellent romans et parfois des déceptions.

Retour à Killi­berg, le Quatrième Mur, Profes­sion du père, sont pour moi de grands romans , un peu déçue par Le jour d’avant, et un petit flop par La Légende de nos pères, celui-ci rejoint mes préfé­rences . Le sujet était parti­cu­liè­re­ment compli­qué, Sorj Chalen­don est jour­na­liste et doit couvrir le procès Barbie en 1987 à Lyon où habite son père qui lui demande un passe droit pour suivre ce procès. C’est aussi l’oc­ca­sion de rouvrir le dossier de son père qui a passé son temps à mentir à son fils sur son passé pendant la deuxième guerre . A‑t-il été résis­tant ? Soldat SS ? Engagé dans la divi­sion Char­le­magne ? a‑t-il suivi les divi­sions alle­mandes pour lutter contre le commu­nisme ? Son atti­tude lors du procès de Barbie est telle­ment désa­gréable, que son fils part à la recherche du procès pendant lequel son père a été condamné à un an de prison et à cinq ans d’in­di­gnité nationale.

Le roman débute par la visite du jour­na­liste à Izieu, il visite cette colo­nie de vacances où des enfants juifs étaient cachés et semblaient en sécu­rité, ces pages sont d’une inten­sité rare et l’écri­vain sait rendre ces enfants présents dans nos mémoires. Ce sera aussi un des moments les plus émou­vants du procès.

Son père se comporte comme à son habi­tude, mépri­sant et bernant toutes les auto­ri­tés : il se fait passer pour un héros de la résis­tance et obtient une place au procès car il veut abso­lu­ment voir Barbie. Il méprise tous les témoi­gnages des gens qui selon lui, ne sont bons qu’à pleur­ni­cher. En revanche Barbie et Vergès lui plaisent bien ainsi que Klars­feld car ces hommes lui semblent être d’une autre trempe. Son fils est excédé par son atti­tude et essaie de le confron­ter à son passé car il a pu obte­nir le dossier judi­ciaire de son père grâce auquel il espère enfin le confron­ter à la réalité.

Les deux histoires se déve­loppent au rythme du procès offi­ciel de Klaus Barbie, celui de son père est plus embrouillé mais impla­cable contre les mensonges de celui qui a gâché son enfance. Le procès de Barbie, ne permet pas d’ob­te­nir la moindre repen­tance du bour­reau de Lyon, mais la succes­sion des témoi­gnages de ceux qui ont eu à souf­frir des consé­quences de ses actes est à peu près insou­te­nables. Cela fait sourire son père , il ne voit le plus souvent qu’une machi­na­tion d’une justice qui de toute façon condam­nera Barbie. Son fils est écœuré, les bravades et rodo­mon­tades de son père ne l’ont jamais fait rire quand il était enfant, mais la diffé­rence c’est qu’il n’en a plus peur. La dernière scène est terrible lais­ser ce vieil homme face à toutes ses lâche­tés lui qui s’est toujours présenté comme un héros sent la catas­trophe possible. Le roman se termine là face à la Saône que son père veut traver­ser à la nage mais l’au­teur tient à nous préci­ser que fina­le­ment son père est mort en 2014, Barbie en 1991 et que lui même a obtenu le dossier de son père en 2020. Donc ce livre est bien une fiction et pas une auto­bio­gra­phie, ce qui ne lui enlève aucune valeur à mes yeux, je dirai bien au contraire.

Citations

Conversation avec son grand-père qui donnera le titre à ce livre.

- Ton père, je l’ai même vu habillé en Alle­mand, place Bellecour.
À l’école primaire, pendant un trimestre, mon père m’avait obligé à porter la Lede­rhose la culotte de peau bava­roise, avec des chaus­settes brunes montées jusqu’à la saignée des genoux. C’était peut-être ça, habillé en Allemands ? 
-Arrête donc avec ça ! a coupé ma marraine. 
Mon grand-père a haussé les épaules et rangé la pelle le long de la cuisinière. 
-Et quoi ? il faudra bien qu’il apprenne à jour ! 
- Mais qu’il apprenne quoi, mon Dieu, c’est un enfant ! 
- Juste­ment C’est un enfant de salaud, et il faut qu’il le sache ! 
C’était en 1962, et j’avais dix ans.

Petite Remarque sur la personnalité de son père.

Il a regardé autour de lui. Toujours, il cher­chait à savoir si on le remar­quait, entre la crainte d’être écouté et l’es­poir secret d’être entendu.

Le personnage son père

‑Mon père a été SS
J’ai revu mon père, celui de mon enfance, son ombre mena­çante qui n’avait jamais eu pour moi d’autres mains que ses poings. Depuis toujours mon père me frap­pait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lors­qu’il me battait, il hurlait en alle­mand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frap­pait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n’était plus mon père, mais un Mino­taure prison­nier de cauche­mars que j’igno­rais. Il était celui qui humi­liait. Celui qui savait tout, qui avait tous vécu, qui avait fait cette guerre mais aussi toutes les autres. Qui racon­tait l’In­do­chine, l’Al­gé­rie. Qui se moquait de ceux qui n était pas lui. Qui les cassait par ces mêmes mots :
- Je suis bien placé pour le savoir !

La repentance qui ne vient pas.

Il n’avait pas payé et je lui en voulais. Payer, ce n’était pas connaître la prison, mais devoir se regar­der en face. Et me dire la vérité. Il a comparu devant des juges, pas devant son fils. Face à eux, il a hurlé à l’in­jus­tice. Face à moi, il a maquillé la réalité. Comme s’il n’avait rien compris, rien regretté jamais.

Édition Belfond Noir. Traduit de l’an­lais (royaume Uni) par Alexandre Prouvèze.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Lors­qu’un roman poli­cier est proposé au club de lecture, je sais qu’il a une dimen­sion autre que l’énigme. C’est le cas ici, la toile de fond de ce roman est l’en­lè­ve­ment d’en­fants abori­gènes de 1910 à 1975, pour les élever dans un milieu plus » favo­rable » à leur éduca­tion. C’est une horreur dont l’Aus­tra­lie a honte aujourd’­hui mais qui a boule­versé à jamais la vie des enfants qui en ont été victimes. L’au­teure britan­nique veut aussi en faire une charge contre le colo­nia­lisme anglais.

L’in­té­rêt du roman vient aussi de l’emprise de l’al­cool sur le prin­ci­pal suspect. C’est une origi­na­lité de ce roman, aucun person­nage n’est vrai­ment sympa­thiques. J’ex­plique rapi­de­ment l’in­trigue, le roman se situe sur deux époques en 1967 et en 1997. Ces deux époques voient deux drames se passer.

En 1967, on suit un poli­cier Steve qui est chargé d’en­le­ver les enfants abori­gènes pour les conduire dans un orphe­li­nat. Il est torturé par sa mauvaise conscience, et de plus son couple bat de l’aile. Son épouse Mandy ne veut pas d’en­fant et ne se sent plus amou­reuse de Steve. Ils ont comme voisin Joe Green, sa femme Louisa et leur fille Isla, Joe est alcoo­lique et sa femme enceinte ne le supporte plus et décide de repar­tir dans son pays d’ori­gine : l’Angleterre.

En 1997, Isla s’est instal­lée en Angle­terre mais elle revient en Austra­lie car son père est accusé du meurtre de Mandy qui a disparu depuis vingt ans.

Les deux histoires vont évoluer en paral­lèle car la clé de l’énigme poli­cière se passe en 1967. En atten­dant le roman se déroule avec des person­nages auxquels on ne peut pas s’at­ta­cher : Joe l’al­coo­lique qui bat sa femme Louisa, qui reste fina­le­ment avec lui sans que l’on comprenne pour­quoi, Mandy la voisine qui prend en cachette la pilule tout en ne le disant pas à Steve son mari qu’elle n’aime plus. Steve auteur des rapts d’en­fants et qui sera direc­te­ment respon­sable de la mort d’un bébé abori­gène sans qu’au­cune enquête ne soit dili­gen­tée. Et enfin Isla, alcoo­lique elle aussi, qui cher­chera à inno­cen­ter son père, contrai­re­ment à sa mère qui essaiera de faire incul­per son mari.

J’ai vrai­ment été gênée par le peu d’empathie avec laquelle l’au­teure a décrit ses person­nages, on a l’im­pres­sion d’un exer­cice litté­raire autour d’une histoire mais que les diffé­rents prota­go­nistes n’ont pas de chair. Et les grands absents ce sont les Abori­gènes, alors que c’est pour eux que cette écri­vaine a voulu écrire cette histoire. Bizarre !

Citations

Une image qui ne marche pas en français.

Isla constate en effet que la clôture autour de la véranda vient d’être peinte. La haie à l’avant de la maison a été taillée en pointe et des corbeilles, accro­chées de part et d’autre de la porte, débordent d’une forme rose et violette. Le bardage a l’air vétuste, à côté de la pein­ture fraîche et de ces suspen­sions ridi­cules . Du mouton servi comme de l’agneau.

Souvenir d’un homme qui boit trop.

Il y avait trop bu le vendredi précé­dent Louisa avait vu Mandy. Le lende­main, il avait retrouvé la bouteille de whisky vide, dans la poubelle, mais il ne se souve­nait pas de l’y avoir mise. Il s’était penché sur Louisa dans son lit puis ils s’étaient battus. Ça, oui il s’en souve­nait. La proxi­mité de son visage dans l’obs­cu­rité. Puis plus rien ensuite. Elle n’en avait pas parlé le lende­main. Il s’était réveillé sur le canapé ‑ce qui, en soi, n’avait rien d’ex­cep­tion­nel- en se deman­dant s’il avait rêvé. Mais un terrible senti­ment de culpa­bi­lité le rongeait, comme s’il avait disjoncté. En même temps. Les comas éthy­liques lui donnaient toujours l’im­pres­sion d’être un monstre.

En 1997.

La radio diffuse une inter­view d’un membre du gouver­ne­ment. C’est la même rengaine qui passe en boucle depuis son arri­vée : le Premier ministre John Howard, refuse de s’ex­cu­ser auprès des Abori­gènes pour les enlè­ve­ments de leurs enfants. À l’époque, les gens pensaient agir comme il le fallait, assure le ministre. C’étaient d’autres mœurs.

Une jeune femme alcoolique.

Elle n’avait pas bu devant lui, les premiers mois. elle comman­dait un jus d’orange au pub, après le travail, tout en remplis­sant son frigo de cannettes de bière blonde et forte. C’est devenu plus diffi­cile quand il a emmé­nagé chez elle. Il lui avait passé un savon, la fois où il l’avait surprise à boire de la vodka pure à la bouteille, alors qu’elle le croyait au lit. Elle avait mini­misé la portée de son geste, lui avais promis de chan­ger. Il l’avait crue. Il s’était mis à lui parler mariage, tandis qu’elle songeait à la bouteille qu’elle avait gardé plan­quée dans la sacoche de son vélo. Et puis plus tard, des années plus tard, il était devenu l’ad­ver­saire, celui dont elle se cachait, celui qui la forçait 0à se regar­der en face. Et sur lequel elle se défou­lait quand elle détes­tait ce qu’elle voyait.

Scène clé du roman le rapt d’enfant aborigène.

‑On va s’oc­cu­per du petit », dit-il. Ses propres mots lui donnaient la nausée. « Ça lui fera un bon. de départ dans la vie.
- Mensonge ! Elle pointa son index vers le visage de Steve. « Ma tante a été enle­vée quand elle était petite. Elle m’a racon­tée comment c’était. »
Les pleurs du bébé s’am­pli­fièrent tandis qu’il fermait la porte derrière lui. elle prit l’en­fant dans ses bras, le serra contre elle, sanglo­tant en silence, son visage appuyé contre celui du bébé.

Édition de l’Olivier

Une lecture que je n’ou­blie­rai pas, un roman facile à lire et très bien construit écrit dans une langue simple et effi­cace. Une jeune femme Bess renoue ses lacets, elle doit pour cela lâcher la main de l’en­fant qui était avec elle. Geste normal et simple, sauf que l’écri­vaine entraîne son lecteur en Alaska en plein bliz­zard. L’en­fant en quelques secondes a disparu. Le roman commence sous forme de mono­logues inté­rieurs, tous les habi­tants de ce coin perdu d’Alaska vont partir à la recherche de Bess et de l’en­fant qui vont mourir de froid si on ne les retrouve pas immé­dia­te­ment. Les quatre person­nages que nous allons entendre ont tous les quatre un poids énorme d’une souf­france de leur passé que cette recherche dans le froid extrême et le bliz­zard va mettre à jour.

Bess tout d’abord qui s’en veut d’avoir lâcher la main de cet enfant, et nous compren­drons que peu à peu son rôle dans cette histoire et pour­quoi elle est arri­vée auprès de Béné­dict et son « fils » dont elle s’occupe.

Béné­dict le père de l’en­fant qui fou de douleur part à leur recherche. C’est un homme des bois adapté à cette région et il sait que ces deux personnes sont en grave danger. Il racon­tera l’his­toire de sa famille et la fuite de son frère Thomas qu’il n’a jamais accep­tée, c’est en le recher­chant que sa route croi­sera celle de l’en­fant qu’il a reconnu comme le sien.

Cole le person­nage néga­tif mais vous décou­vri­rez pour­quoi et son acolytes Clifford.

Free­man le poli­cier Noir vété­ran du Viet­nam qui donne à cette histoire un côté suspens qui est bien fait.

J’ai aimé décou­vrir les quatre person­na­li­tés qui vont peu à peu construire l’his­toire, le bliz­zard la diffi­culté de la vie dans cette partie du monde fait tout le charme de ce livre. Un bémol à mon enthou­siasme, mais très léger les person­nages sont sans doute un peu simples, certains diront un peu faciles. Mais j’ai appré­cié que les hommes si proches de la nature ne soient pas meilleurs que les New – Yorkais, ma fréquen­ta­tion du monde rural m’a prouvé qu’il y a des gens biens partout et des crapules aussi. La diffé­rence c’est que, en ville, on peut parfois les éviter à la campagne beau­coup moins !

Citations

L’angoisse

Rétros­pec­ti­ve­ment, je crois que j’ai senti que quelque chose ne tour­nait pas rond. C’est un peu comme lorsque vous avez la sensa­tion qu’un insecte vous chatouille l’oreille. Vous faites un geste pour vous en débar­ras­ser, mais en réalité c’est une alarme, votre alarme interne, réglée au strict mini­mum. Pas assez forte pour vous faire bondir, mais juste assez pour vous empê­cher de dormir tran­quille­ment. Je dormais juste­ment et je me suis réveillé en sursaut.

L’Alaska en hiver

La poudreuse m’ar­rive à mi-cuisse. Chaque pas est un effort. chaque pas est une brûlure. Pour­tant, j’ai déjà connu ça. il nous est arrivé quelques fois, quand nous étions mômes, de nous retrou­ver coin­cés avec papa, alors que nous étions partis rele­ver des pièges ou chas­ser, à cause d’une chute de neige un peu plus impor­tante que ce qu’il avait prévu, même s’il avait un sixième sens pour prévoir le temps qu’il allait faire. Il arri­vait toujours à nous rame­ner sains et saufs si nous n’étions pas trop loin de la maison pour que maman ne s’in­quiète pas, ou alors il nous trou­vait un abri de fortune.

Le personnage négatif (Cole)

J’ai jamais eu envie de m’en­com­brer d’une bonne femme et, comme il en faut une pour faire des gosses, j’en ai pas eu. Les bonnes femmes, c’est que des ennuis. Elles sont jamais contentes. À croire que le bon Dieu les a créés impar­faites pour nous faire tour­ner en bour­rique. Main­te­nant, en plus elles veulent tout comme les hommes, le travail, les salaires, les mêmes droits, comme si elles voyaient pas la diffé­rence. pour­tant, ça saute aux yeux qu’elles sont pas faites comme nous. Elles sont faibles et géniales, elles savent pas ce que c’est la vraie cama­ra­de­rie des hommes entre eux.

Retour de la guerre d’Irak

La guerre nous avait pris notre fils et elle nous avait resti­tué que le néga­tif de la photo, juste une ombre blanche sur un fond déses­pé­ré­ment sombre.

Édition Gras­set

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Excu­sez le flou de la photo !

J’ai bien aimé ce roman qui raconte le déses­poir d’une enfant qui ne retrouve pas, un soir en reve­nant de l’école, sa mère, à la maison. « Elle est partie » lui dit son père, et elle n’en saura jamais plus.

Sa mère grande dépres­sive, était depuis quelques temps deve­nue mutique et restait allon­gée sur un lit. Son père et sa fille venaient lui parler sans que jamais elle ne leur réponde. Et puis, trente ans plus tard, un message télé­pho­nique lui apprend où vit sa mère. En aban­don­nant immé­dia­te­ment tout, elle part retrou­ver celle qui lui a tant manqué.

Le roman suit le voyage de cette femme vers sa mère et la lente remon­tée dans ses propres souve­nirs. On comprend sa colère contre son père et ses grands-parents qui l’ont élevée mais qui n’ont jamais voulu lui dire où était sa mère. Le savaient-ils ? Elle a choisi le théâtre pour se recons­truire et cette adoles­cente bles­sée a retrouvé dans la person­nage d’An­ti­gone un écho à sa propre douleur. Son père va refaire sa vie et la laisse près de ses grand-parents. On a du mal à comprendre pour­quoi ce silence qu’elle ne peut inter­pré­ter et en consé­quence de quoi la prive d’un rapport normal avec eux. Ils n’ont pas su l’ai­mer mais elle ne s’est pas lais­sée appro­cher d’eux. Pour­tant, si sa grand-mère est très brusque, son grand-père semble plus tendre. Elle retrou­vera sa mère mais n’en saura pas beau­coup plus.
Le lecteur n’aura jamais toutes les clés pour mieux comprendre les person­nages de ce roman. La dépres­sion de sa mère, le silence de son père et de ses grands-parents, et pour­quoi adulte, elle n’a pas plus cher­ché où était sa mère. Cela m’a un peu gênée, pour faire de ce roman un vrai coup de cœur.

En rempli­q­qant mon abécé­daire je me suis aper­çue que j’avais déjà lu un livre dette auteure : « Rêves oubliés » (que j’avais bien oublié, il est vrai !)

Citations

Départ de sa mère

Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple sujet verbe parti­cipe passé. Une phrase tout à fait intel­li­gible. Magda­lena la compre­nait, mais la trou­vait trop courte. Il manquait au moins un complé­ment de lieu, ainsi que plusieurs para­graphes d’ex­pli­ca­tions. Une maman ne part pas comme ça.

Le courrier

Les gens ne s’écrivent plus, disait-il à Appo­lo­nia, des cour­riers élec­tro­niques, c’est de l’écrit impal­pable, et ce qui ne se touche pas ne compte pas. À la fin, je ne portais plus que des publi­ci­tés, des factures, des rele­vés de banque, aucune trace de stylo, d’écri­ture, une carte postale de temps en temps pour une grande tante parce qu’on sait qu’elle aime ça. Souve­nir de Rome, de Budapest.

Métier d’actrice

Chaque person­nage est un manque de plus, un effa­ce­ment du trait, un détour sur le chemin, un sentier sauvage à défri­cher, une bifur­ca­tion, une excuse, une halte, encore une, pour ne pas s’ap­pro­cher du cœur, du poumon, et rester en lisière de soi, de son propre désir, se remplir du regard des autres, pour le prendre en embus­cade, le séduire, s’en empa­rer, afin d’évi­ter toujours d’être soi-même ?

Édition

Édition de minuit

Quel talent cet écri­vain et quel pensum de lire un tel roman avec si peu de moyens de suppor­ter la violence. Vers les trois quart du roman je me suis rendu compte que j’en voulais à l’écri­vain de décrire avec autant de minu­tie des faits qui me dégoûtent au plus haut point. Je pense que dans le genre glauque et violent, je préfère les récits rapides qui me permettent de ne pas passer quinze jours avec la peur d’ou­vrir encore le roman et savoir que l’on s’en­fon­cera encore un peu plus dans l’ignominie.

Je ne peux pas avoir un avis objec­tif sur ce livre, je suis certaine que Laurent Mauvi­gnier écrit de façon remar­quable mais pour­quoi a‑t-il pris ce plai­sir à détruire tous les person­nages dont il avait patiem­ment construit la vie pendant la moitié du roman. Il pren­dra encore autant de temps pour les détruire à petit feu pendant l’autre moitié. Le roman se centre sur une nuit qui au lieu d’être l’an­ni­ver­saire d’une jeune femme, Marion , maman d’Ida, épouse d’un paysan Patrice et voisine de Chris­tine artiste peintre, sera une nuit de massacre orga­nisé par ceux qui avaient telle­ment abîmé sa vie d’ado­les­cente : trois frères violents et prêts à tout pour détruire le début d’un bonheur si fragile.

Six cent trente quatre pages pour essayer de comprendre pour­quoi quand la vie a mal commencé il est vrai­ment impos­sible d’avoir droit au bonheur et pour­tant ça a failli réus­sir. Mais la fata­lité , le destin, la malchance, la poisse ce sont vrai­ment des tenta­cules d’une pieuvre dont on ne peut se débar­ras­ser qu’en visant la tête, encore faut-il pouvoir l’atteindre !

Un roman qui tient pour son écri­ture si parti­cu­lière qui m’a enchan­tée pendant les trois cents premières pages, et qui n’a pas suffit à me faire suppor­ter la descrip­tion du drame final.

Citations

Village déserté

Voilà aucun ne reste­rait, il n’y avait de toute façon rien à foutre à la Bassée, c’est vrai, mais entre d’avoir rien à y foutre et n’en avoir rien à foutre il y avait une nuance que personne ne semblait voir, car personne ne voulait la voir. 

Les lettres anonymes

(Et longueur des phrases j’ai coupé au 23 .)

Les lettres anonymes, ils ont beau ironi­ser, oui, ou jouer la conni­vence en se disant que c’est malheu­reu­se­ment peut-être une spécia­lité fran­çaise, il faudrait voir, toutes les histoires pendant la seconde guerre mondiale, une spécia­lité campa­gnarde au même titre que les rillettes et le foie gras dans certaines régions, une détes­table tradi­tion, assez pitoyable et heureu­se­ment souvent sans consé­quence, mais qu’on ne peut pour autant pas prendre à la légère, explique le gendarme comme il l’avait expli­qué la dernière fois, avec fata­lisme et un peu de lassi­tude ou de conster­na­tion, car, répé­tait-il, derrière les lettres anonymes il y a presque toujours des aigris et des jaloux, des envieux, qui n’ont rien d’autre à faire que de ressas­ser leur bile et croit s’en déchar­ger en insul­tant un ennemi plus ou moins fictif, en l’in­vec­ti­vant, en le mena­çant, en crachant sur lui une haine recuite par l’in­ter­mé­diaire d’une feuille de papier ;

Façon de distiller le suspens procédé un peu répétitif .

Pour l’ins­tant, elle ignore les bruits, n’en n’est pas encore à les surprendre un peu partout autour d’elle, comme elle va le faire dans quelques minutes.
Pour l’ins­tant, elle ne prête aucune atten­tion à ces frois­se­ments, ces souffles ou ces pas qu’elle commen­cera à perce­voir seule­ment quand elle aura fini d’ins­tal­ler sur sa table de cuisine les ingré­dients et les usten­siles dont elle va avoir besoin.
Pour l’ins­tant, donc, elle ne fait pas atten­tion aux bruits de l’ex­té­rieur, ni au fait que son chien n’est toujours pas revenu auprès d’elle. 

Usine fermée.

Car oui, il arrive qu’on soit soulagé de la ferme­ture d’une usine, comme celle-ci où on a fabri­qué pendant plus de quarante ans des plaques ondu­lées en fibro-ciment pour les bâti­ments agri­coles et des raccords de tuyau­te­rie, mais surtout des cancers et, pour ceux qui n’en sont pas morts, des dépres­sions liées à la peur de l’amiante, de vivre avec cette salo­pe­rie en soi.

Édition 1018 domaine étran­ger . Traduit de l’an­glais par Delphine et Jean-Louis Chevalier

Le 23 janvier 2020 je disais à Aifelle que ce livre me tentait beau­coup. Elle me mettait en garde contre l’as­pect très noir du roman, elle avait bien raison mais je ne regrette abso­lu­ment pas cette lecture même si parfois je l’ai trou­vée éprouvante.

Ce n’est pas un roman qui se lit faci­le­ment parce qu’il décrit une tension que rien ne semble pouvoir apai­ser. Mais il permet de décou­vrir le sort qui était réservé aux émigrés euro­péens qui, après la guerre, ont voulu rejoindre l’Aus­tra­lie pour fuir les horreurs qu’ils venaient de vivre. Comme à toutes les époques d’après conflits, les popu­la­tions recherchent un ailleurs plus souriant, mais les pays se referment sur eux mêmes et n’ac­cueillent que diffi­ci­le­ment de nouveaux arri­vants même dans un pays comme l’Aus­tra­lie qui pour­tant, est, en prin­cipe, une terre d’immigration.

Le roman se construit sur deux époques, l’en­fance de Sonja dans les années 1950, et en 1990 son retour alors qu’elle est enceinte vers son père Bojan Buloh, un ouvrier dur à la tâche et qui noie son mal de vivre dans l’al­cool. Avant ces dates, il y a aussi le passé dans les montagnes Slovènes où Bojan et sa femme Maria ont connu l’hor­reur abso­lue de la guerre contre les nazis menée par des parti­sans. Ces horreurs ont modelé des êtres qui renferment alors en eux des bulles de fragi­li­tés dont ils n’ont eux-mêmes pas idée et qui peuvent écla­ter à tout moment. Les chas­ser loin, au delà de leurs souve­nirs, ne leur permet­tra pas de se débar­ras­ser de leur présence dans leur personnalité.

Marie, dispa­raît dès le premier chapitre. Dispa­raît c’est vrai­ment le mot employé et elle laisse derrière elle, une petite fille de 5 ans qui ne comprend pas et un mari complè­te­ment effon­dré qui ne trou­vera que dans l’al­cool des oublis qui ne durent que le temps de l’ivresse. La vie des émigrés étaient dures, en effet, avant de deve­nir austra­lien, ils devaient accep­ter de travailler pendant deux ans là où on avait besoin d’eux. Pour Bojan, ce sera à construire des barrages hydrau­liques en Tasma­nie. Si la descrip­tion du climat est réaliste, cela ne donne guère envie d’y faire du tourisme, il y fait froid, le paysage est noyé sous la brume ou la pluie battante. L’en­fant est d’abord retiré à son père et fréquen­tera deux familles d’ac­cueil abso­lu­ment horribles, puis elle vien­dra vivre avec lui. Bojan aime son enfant mais est dépassé par son drame person­nel, et lors­qu’il a bu frappe sa fille sans raison. Malgré cela Sonja a bien du mal à le quit­ter, et c’est vers lui qu’elle revient adulte et enceinte.

Ce roman est donc très sombre et parfois trop pour moi, et il est soutenu par une évoca­tion d’une nature sans pitié qui colore le roman d’une tension supplé­men­taire. Pendant tout le roman on espère comprendre le pour­quoi de tant de malheurs, on sent que la vérité va être insup­por­table et elle l’est effec­ti­ve­ment. Je ne m’at­ten­dais pas à cette expli­ca­tion que je me garde bien de vous dévoi­ler. La fin du roman est un petit moment d’es­poir autour d’un bébé qui repré­sente un avenir possible. En tout cas, c’est que j’es­père, on croise les doigts pour ce bonheur fragile.

Citations

Réaction de Soja face à la colère de son père complètement ivre

Il n’était pas grand, Sonja Buloh n’était pas grande non plus et ne possé­dait pas sa faculté de prendre des propor­tions gigan­tesques. Elle, c’était préci­sé­ment l’in­verse. Pour échap­per à ce cour­roux, elle avait appris l’art de la peti­tesse, l’art de rendre son être si menu qu’il deve­nait invi­sible sauf à un examen attentif.

La langue et l’immigration

Il s’ar­rêta, rassem­bla ses pensées dans sa tête et essaya de les réar­ran­ger en un semblant d’an­glais correct. « J’au­rais dû écrire à toi, euh, des lettres, mais euh, mon anglais, il va au travail, il va au pub, mais il va pas si bien sur le papier. »
« Il y a des choses qui comptent plus que les mots » dit-elle puis elle s’ar­rêta. Sa remarque avait toute­fois frappé son père . Il devint presque volu­bile, mais sans colère, pour la réfuter. 
« Peut-être tu dis ça parce que tu as plein de mots, dit-il tu as trouvé une langue. Moi j’ai perdu la mienne. J’ai jamais eu assez de mots pour dire aux gens c’que je pense, c’que je ressens. Jamais assez de mots pour un bon boulot. »

Illusions australiennes .

Pour Sonja la ville de Tullah n’était pas nichée dans la haute vallée entou­rée de tous côtés par les montagnes sauvages, mais avait plutôt un air de catas­trophe indus­trielle dispo­sée en petit tas régu­liers qu’on avait lais­sés s’en­fon­cer dans le sol maré­ca­geux. Tout être, toute chose était provi­soire. Sauf la forêt tropi­cale et le bois bouton qui repous­se­rait une fois terminé cette brève inter­rup­tion. Ce n’était pas un lieu où les gens nais­saient ou souhai­taient mourir, mais un lieu qu’ils aspi­raient simple­ment à quitter. 
La promesse faite aux travailleurs émigrés, l’offre d’une vie meilleure en Austra­lie dans l’Eu­rope dévas­tée par la guerre, l’in­sai­sis­sable arc-en-ciel de la pros­pé­rité et e de temps plus paisibles, tout cela s’était amenuisé, éloi­gné, ce n’était plus une chose réelle mais un kaléi­do­scope, un rêve à moitié fixé dans la mémoire qu’il valait mieux essayer d’oublier.

Les désespérés

À la fin la seule chose qui comp­tait, c’était qu’il semblait ne pas y avoir d’is­sue, vrai­ment rien d’autre que la mort ou l’al­cool. Au bout d’un certain temps tout le reste s’éva­nouis­sait, et certains étaient assez contents qu’il en soit ainsi et d’autres non, mais dans un cas comme dans l’autre la plupart finis­sait par déci­der que mieux valait ne pas songer sans cesse au joug du destin qui pesait si dure­ment sur eux. Au bout d’un certain temps ils perdaient à peu près tout, famille, argent, espoir. Ils conser­vaient toute­fois une certaine cama­ra­de­rie de chiens perdus qui valait ce qu’elle valait, géné­ra­le­ment pas grand-chose, certaines fois énormément.

Le discours que le père n’a pas pu dire à sa fille

Elle partie, il trouva fina­le­ment les mots pour expri­mer ce qu’il voulait lui dire depuis long­temps. « Toi et moi, dit-il d’une voix basse au débit hési­tant, on a vécu, on a vécu pire que des chiens. Je regrette. Je pense pas qu’tu revien­dras. Crois-moi, j’ai jamais voulu tout ça, la bois­son, les coups, ces gour­bis d’émi­grés, des fois des choses t’ar­rivent dans la vie et malgré tout, malgré c’que t’es­pères, tu peux pas les changer. »
Sa confes­sion termi­née, son éloquence l’aban­donna aussi rapi­de­ment qu’elle était venue. 
Avant d’al­ler prendre dans le frigo sa première bouteille de la jour­née, oublieux de l’heure mati­nale, il dit seule­ment une chose à la brise qui s’en­gouf­frait du monde extérieur.
» On est venus en Austra­lie, dis Bojan Buloh, pour être libres ».

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Carla Lavaste. Édition Pocket

Roman reçu en cadeau, et que j’ai lu d’une traite car l’his­toire est saisis­sante et bien racon­tée. J’aime bien décou­vrir à travers un roman un fait histo­rique dont je n’avais jamais entendu parler. Aux USA « Terre d’ac­cueil et de liberté » pour des popu­la­tions euro­péennes chas­sées par la misère de leur pays, une pratique peu relui­sante a vu le jour entre les deux guerres. Une oeuvre chré­tienne char­geait à New-York un train avec des orphe­lins pour leur éviter l’or­phe­li­nat. Il arri­vaient dans le Midwest et dans les gares les atten­daient des couples en mal d’en­fants. Une affiche avec cette annonce était collée sur les murs

On recherche
FAMILLES D’ACCUEIL POUR ORPHELINS
Une société de Bien­fai­sance de la côte Est
Pour enfants sans foyer
Arri­vera à la gare de Milwau­kee Riad.
Le vendredi 18 octobre
LA DISTRIBUTION AURA LIEU À 10H
ces enfants de tous âges et des deux sexes
sont seuls au monde

Les familles d’ac­cueil faisaient leur choix et signaient une conven­tion : ils devaient les nour­rir et les loger contre de menus services et les envoyer à l’école. Les bébés étaient le plus souvent adop­tés et les plus grands, surtout les garçons étaient choi­sis par des fermiers pour l’ap­point qu’ils pouvaient appor­ter au travail de la ferme. Aucun contrôle n’était exercé et donc l’école était une option au bon vouloir des gens qui accueillaient ces enfants.
Le roman a choisi pour racon­ter cette histoire une petite fille irlan­daise qui chan­gera plusieurs fois de prénom, Niamh son prénom irlan­dais, Doro­thy dans l’hor­rible première famille et Viviane chez les gens qui l’ont aimée et qui ont voulu lui donner le prénom de leur fille morte de la diph­té­rie . Le seul objet qui la relie à son origine est un médaillon en étain avec le symbole irlan­dais de l’amour ; » le cladagh »

Il lui avait été offert par une grand-mère dont elle se souvient avec tendresse. Mais quand elle sera orphe­line personne ne cher­chera à la récu­pé­rer ni sa famille irlan­dais avec qui elle n’a plus aucun contact ni sa famille(éloignée) améri­caine qui devait sans doute se battre avec sa propre misère. Elle partira donc dans un de ces trains et connaî­tra deux horribles familles avant de rencon­trer ceux qui devien­dront ses parents adop­tifs . Cette histoire nous est racon­tée au gré des range­ments dans un grenier par une autre enfant placée en famille d’ac­cueil, Molly qui a écopé de cinquante heures de travaux d’in­té­rêt géné­ral. Ces deux femmes l’une dans l’an­née de ses 18 ans l’autre dans ses 93 ans fini­ront par s’en­tendre. Elles ont en commun de savoir ce que c’est que de vivre dans une famille d’accueil.

J’ai quelques réserves sur la fin trop en happy-end à mon goût , en parti­cu­lier pour la jeune Molly mais cela n’en­lève rien à l’in­té­rêt du roman.

Citations

Une jeune placée en famille d’accueil

S’il y a bien une chose qu’elle déteste à propos des familles d’ac­cueil, c’est d’être à la merci de gens qu’elle connaît à peine et de dépendre de leur moindre lubie. Ne rien attendre de qui que ce soit, voilà ce qu’elle a appris. Ses anni­ver­saire sont souvent oubliés et c’est tout juste si elle est invi­tée à parti­ci­per aux diffé­rentes fêtes qui jalonnent l’an­née. Elle doit se conten­ter de ce qu’elle reçoit, et c’est rare­ment ce qu’elle a demandé.

Le train d orphelins

« Les enfants, vous voici à bord de ce que l’on appelle un train d’or­phe­lins et vous avez la chance d’en faire partie. Vous lais­sez derrière vous un lieu diabo­lique où règne l’igno­rance, la pauvreté et le vice. À la place, vous allez décou­vrir la noblesse de la vie à la campagne. »

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.