Éditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025

Ce roman (cadeau de ma sœur, un grand merci) a reçu de multiples récompenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, Keisha a déjà écrit un billet et bien d’autres sont à venir, j’en suis certaine, voici celui d’Athalie puis celui de Sandrine. J’avais déjà croisé cet auteur avec un livre que j’avais trouvé remarquablement bien écrit mais dont la fin m’avait découragée tant elle était violente : Histoire de la nuit.

Surtout, que l’idée de lire un énième roman familial ne vous fasse pas peur, si certes, sa famille est bien le point d’origine de son écriture, Laurent Mauvignier va tellement au delà du genre. La maison vide, héritage familial mais dans laquelle la fratrie actuelle n’a aucun souvenir, sert de fil narratif au roman . Deux drames connus ont bouleversé cette famille : La grand-mère Marguerite effacée de toutes les mémoires et qui a été tondue à la libération, et le suicide du père du narrateur. La seule femmes dont on célèbre la mémoire est Marie-Ernestine à qui le superbe piano de la maison vide était destiné. Du côté des hommes, il y a d’abord Firmin l’arrière-arrière grand père qui a conforté la richesse de la famille Proust, autour du hameau ajoutant au domaine familial, fermes, maisons à louer, bois et une scierie, puis Jules « héros » de la guerre 14/18 , héros entre guillemets car il semblerait que son exploit soit surtout une légende, en tout cas, c’est lui qui aurait dû remplacer Florentin Cabanel, le professeur de piano, dans le cœur de Marie-Ernestine, il n’est que le père de Marguerite, et enfin, Arsène, le mari de Marguerite qui lui fera deux enfants avant d’être prisonnier en Allemagne, une fille et le père de l’auteur.

Tout le drame se joue là : Marie-Ernestine aurait voulu connaître une vie différente où la musique aurait joué un rôle important, mais elle a dû se contenter de Jules qui meurt très vite, lui laissant une petite Marguerite, elle n’arrive pas à aimer la fille de Jules ni même à s’intéresser à cette enfant. Elle s’enferme pour passer des heures sur son piano en interdisant à sa fille de venir l’écouter. Cela va être pour l’auteur l’occasion d’écrire une scène d’une rare violence où tout se mêle : l’humiliation, la force d’un soldat nazi, et la déchéance de la fille qui annonce, ainsi, son sort à la libération.

Mais que serait cette histoire sans le projet de l’auteur ? Créer pour lui, sans doute, mais surtout pour nous, des personnages qui finissent par exister à force de nuances dans l’analyse psychologique de chacun d’entre eux. Il est vrai que l’on ne saura pas si la scène est réelle, la scène pendant laquelle le marbre de la fameuse commode dans laquelle il se désespère au début de ne pas trouver la croix de la légion d’honneur de son arrière- grand-père, aurait été brisée, mais peu importe, cette scène et les personnages sont présents dans notre imaginaire, comme les passages plus célèbres de la littérature : la colère de Grandet contre Eugénie qui a donné ses louis d’or à son cousin, le suicide de Madame Bovary, et tant de scènes que l’on pourrait piocher dans « la recherche du temps perdu » .

Pour le style, vous l’avez certainement entendu plus d’une fois, ces longues phrases font penser à celles de Proust. Je pense que dès qu’un auteur n’écrit pas dans un style lapidaire du 20° et 21° siècle on pense à Proust, pour moi il a surtout un style très personnel qui lui appartient. Et cela, il le met au service de son expression littéraire.

Je viens d’une famille où les femmes ont toujours pris leur destin en main et cela depuis au moins quatre générations, je trouve que j’ai beaucoup de chance. Je pensais cela en lisant ce roman qui a été un réel choc et une fois refermé, je n’ai eu qu’une envie le relire pour retourner dans les méandres de ces vies gâchées par le poids des convenances sociales et le poids des deux guerres tellement bien racontées. Quand la grande Histoire traverse des familles dont l’équilibre était plutôt dans l’apparence que dans de réelles valeurs, tout peut voler en éclats. J’espère que vous n’aurez peur ni de la catégorie « roman familial », ni des longues phrases, ni des 744 pages, et que comme moi vous lirez avec passion ce roman totalement atypique : de la très grande littérature.

Extraits

Début

Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire, sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverai pas mais où je me suis raconté qu’elle aurait pu échouer par je ne sais quel coup de hasard, me doutant bien qu’il était impossible qu’elle y soit, sans que personne l’y ait mise – et depuis quand aurait-elle atterri là ?.

La femme effacée.

 D’elle, il n’y avait rien parmi les écrins, les dentelles, les bijoux. Rien -absolument. Et c’est de ce rien que paradoxalement sa présence a fini par s’imposer avec une force presque plus aveuglante que celle, pourtant puissante, mais auréolée de la douceur des vieilleries de brocantes, surlignée par ses objets de mon arrière-grand-mère, Marie Ernestine. Ses babioles à elle, Marie Ernestine, dominent tout dans le tiroir de la commode et laissent comme dans une alcôve qui lui était réservée depuis toujours, un peu de place à ce petit-fils que sans nul doute elle la beaucoup aimé et beaucoup plaint, mon père.

La femme de Firmin.

 Sa femme, l’ombre, préposée aux confitures ou aux chaussettes à repriser, baissait les yeux, et acquiesçait à la parole d’évangile de son époux, mais elle savait tirer profit de l’obscurité dans laquelle chacun avait l’habitude de la tenir. Enfermés pour mieux construire, silencieuse et industrieuse, en véritable fourmi obstinée, son espace de liberté – un réduit, comme on dit des pièces minuscules même sans fenêtres ni perspectives-, mais un espace réel, concentré sur sa nécessité, espace dans lequel elle savait rire sous cape des prétentions de son mari, sachant l’infléchir sur certaines de ces décisions avec une telle abnégation que c’est à elle que revenait le mot final dont, son mari, en bon ventriloque se croyait l’auteur.

Marie Ernestine trahie par sa tante.

 Elle essaie de saisir ce qui vient de se dire avec la grand’tante, essaie de concentrer en deux ou trois moments significatifs l’intégralité de ce qu’elle vient de vivre, mais toujours, elle finit par conclure que la vieille dame n’est une hypocrite qui n’a jamais cru en elle, comme elle ne le prétendait que par vanité et pour s’attirer les bonnes grâces de monsieur Cabanel, lui dont maintenant elle n’avait même pas semblé se souvenir. Quand Marie-Ernestine lui avait rappelé qu’elle et lui avait soutenu ensemble son talent, ses dons, Caroline n’avait répondu qu’avec un geste d’agacement et d’incrédulité, comme si elle n’avait pas aimé qu’on lui rappelle un désagrément -un simple, inconfort plutôt- et avait évacué la question d’un simple. 
Un autre biscuit ?
 sans y prêter plus d’attention, comme si le professeur de piano n’avait été qu’une illusion dont la vieille dame était revenue et dont elle avait fait le deuil.

La trahison du professeur de piano.

 Il l’accompagne jusqu’au coupé et dit que peut-être tout est mieux comme ça, parce que, vous savez, c’est tellement dur la musique, le piano, tellement dur, tout ça, ça rend tellement seul de se pencher tous les jours sur ses touches, vous avez la vie devant vous et la vie c’est le plus important, l’art, vous savez, tout le monde en rêve mais personne ne veut payer le prix pour cet enfer ; votre père vous a peut-être sauvée d’un choix, dont vous ne mesurez peut-être jamais combien il vous aurait coûté peut être que vous devriez le remercier – et Marie Ernestine dit
OUI, sans doute oui 
et soudai. elle le regarde et
 Je suis heureuse de voir que votre épouse va mieux, c’est bien.
(Et la fin du chapitre)
 Alors qu’on entend le coupé qui démarre, le cheval qui s’éloigne, elle ne voit pas, elle ne le sait pas et ne le saura jamais, mais Florentin Cabanel se retrouve seul avec lui-même et c’est lui, sans doute, qui mesure davantage le choix qu’il vient de faire et qui comprend aussi combien ce choix, probablement, il le regrettera toute sa vie.

Le poids des secrets .

 Il faut peut-être préciser : cette histoire là, c’est l’ombre pâle de l’atavisme qu’on m’a dressé comme portrait de famille depuis l’enfance, et surtout depuis le suicide de mon père. Ce qui m’occupe l’esprit, ici, c’est comment ces histoires qui ont été obstinément tues ont pu traverser l’opacité du silence qu’on a voulu dresser entre elles et moi, pour arriver à se déposer dans ces lignes qui me donnent l’impression de les avoir menées à bon port et de pouvoir m’en libérer.
.
 Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard, les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux, derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui l’on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine.

Destin d’une femme sans homme.

 Ce que veut dire, une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des « filles », elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes, qui n’auront pas un regard pour elle une fois qu’ils auront obtenu, le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues, qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les droits froissés, le liqueur de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table, trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège.

Passage que j’ai apprécié nous sommes le 17 avril 1913.

 C’est le portrait de son père,
disent-elles toutes les deux, le répétant deux ou trois fois, comme si c’était la plus belle nouvelle du monde. Marie Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa joie, elle pense qu’en effet, le bébé lui ressemble à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer.

Différence entre les hommes et les femmes.

 Bien sûr, on avait aussi beaucoup blâmé, monsieur Claude, mais davantage pour sa faiblesse, d’avoir cédé à la perversion de Paulette que pour sa responsabilité dans l’affaire, parce que comme tous les hommes, il avait été facile de le détourner du droit chemin, il était une victime des deux « petites salopes », car bien que mieux née que Paulette, Marguerite était une pimbêche depuis tellement longtemps qu’on avait pu enfin trouver une prise pour démontrer combien elle était mauvaise – ça se voyait, je ne disais rien mais, à son âge, cette suffisance qu’elle a toujours eue, ma fille me le disait, à l’école, elle n’avait pas d’amies, et prenait tout le monde de haut – quelle honte pour une famille si bien.
 Bien sûr, personne n’avait pensé à se souvenir que Marguerite était à peine sortie de l’enfance quand ça avait commencé ; personne ne s’était soucié de son âge, de ce que monsieur Claude avait été son patron et qu’il avait été celui de Paulette, qu’il avait eu du pouvoir sur elle deux, non, personne n’a songé à y redire. C’était elle, venue de sa famille de vauriens, puis c’était Marguerite, la pimbêche en train de mal tourner – monsieur Claude est un homme et les hommes sont des enfants n’importe quelle catin les retourne et cette pauvre madame Claude qui travaille tout le jour dans sa boutique n’a rien vu, pensez-vous, on fait confiance.et voilà qu’on héberge le loup et quand il est trop tard, le troupeau a été décimé, et le loup s’est enfui depuis longtemps.

Page 618, je lis cela et je me dis, Bravo monsieur l’écrivain.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale, que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dans les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde, dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible.

Éditions Dalva (266 pages, août 2025)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Gambadou, puis Sylire et Claudia Lucia ont déjà parlé de ce livre , il était donc dans ma liste, et grâce à mon club je vais pouvoir le retirer. Je suis plus partagée que l’ensemble des avis que j’ai pu lire. J’ai beaucoup aimé ce que l’on sent de détresse chez ces femmes qui pour un peu d’argent vont devenir nourrices. Plusieurs solutions s’offrent à elles, soit elles vont à la ville et le bébé de la famille a une nourrice pas trop loin de ses parents, mais le bébé de la nourrice, grâce à qui ce bébé de famille aisée pourra bénéficier d’un allaitement adapté à sa santé, restera au village et il vivra sans sa mère à ses côtés. Ou la famille de la ville viendra confier le bébé à la nourrice et celui-ci vivra ses trois premières années loin des siens. La description de la façon dont les nourrices sont traitées à l’arrivée de la ville s’apparente plus à un marché de vaches que d’un accueil pour des femmes qui viennent pour être nourrices. C’est vraiment insupportable, mais le pire c’est le sort des enfants abandonnés là on est totalement dans l’horreur !

Dans ce roman, le « marché » est aux mains d’un homme malhonnête et qui ne cherche qu’à se faire de l’argent sur le dos de femmes sans défense et qui se fiche complètement du sort des bébés.

Alors pourquoi des réserves ? cela vient de ce qui pour beaucoup fait le charme de ce livre, la façon dont l’écrivaine raconte cette histoire, sa langue est superbe (encore un bon point pour elle) mais elle refuse de situer son roman dans un cadre précis et tous ses personnages sont plutôt des symboles de la bonne nourrice aimante pour Sylvaine, de l’horreur du profiteur pour « la chicane » qui recrute les nourrices, la vieille femme la sage du village qui est l’humanité personnifiée, les pauvres filles engrossées par des fermiers violents. Ce qui m’a le plus gênée c’est le mélange des forces de la nature, un peu à la manière des Dieux antiques qui jouent avec les hommes en leur envoyant tempêtes et orages ! Heureusement ce n’est pas seulement la lune qui offrira à Sylvaine le bébé qui remplacera celui que la dame de la ville lui avait confié et qui est mort. C’est là que se situe le drame de cette histoire , mais des drames il y en a d’autres. Entre fantaisie et réalisme, mon côté rationnel préfère que les histoires surtout difficiles sachent s’ancrer dans le réel.

 

Fichier:Rouen hospice general tour.JPG — Wikipédia

 

Extraits

Début.

 C’est nuit de lune pleine.
 Roux, colossal, aussi rond qu’un ventre sur le point d’enfanter, l’astre flotte bas dans le ciel couleur d’ardoise. Une brume épaisse recouvre la plaine comme un châle, se masse dans les replis du relief, s’effiloche à l’orée de la forêt. Dans le creux de la vallée, ce niche le village endormi, masqué par le voile blanchâtre, nébuleux. Seule la ramure imposante d’un chêne centenaire émerge du brouillard, île de verdure entourée par la ronde des toits qui se serrent.

Recrutement des nourrices.

 Un médecin, chargé de déterminer l’heure aptitude à nourrir un nouveau-né les y attends
. Il leur ordonne de s’aligner dos au mur et d’ôter leur corsage. Torse dénudé et bas du corps dissimulé sous des jupes bouffantes, les femmes ressemblent à des clowns grotesques. Elles patientent dans la gêne, la poitrine offerte aux regards et au froid. Sylvaine frémit à la vue de ces chairs étalées. Les seins au large aréoles brunes sont irriguées par des veines saillantes qui dessinent une cartographie étrange, un labyrinthe complexe, dédale de rivières et de rigoles charriant le sang bleu et mauve.
 Le médecin prend son temps, organise des papiers sur son bureau, ajuste ses lunettes, retrousse ses manches, s’approche de Mahaut placée en bout de rangée. Sylvaine a le sentiment d’avoir atterri par erreur dans un marché aux bestiaux. Elle repense à la fête du printemps où se rassemblent tous les ans les éleveurs de vaches, de chèvres, de mouton et elle croit être devenue l’un de ses animaux, dont la bonne santé et la corpulence vont être évaluées.

Pour donner une idée du style.

Sylvaine ressent un plaisir nouveau, inédit à être sucée avec force, mordillée par les puissantes gencives. Il ne s’agit plus seulement d’être soulagée du trop plein de lait. Un nerf souterrain, fil d’argent invisible, relié son mamelon à son bas-ventre qui se contracté agréablement sous l’effet de la succion. Sylvaine plonge dans ces sensations nouvelles, sans gêne ni honte. Repus et satisfaits la mère et l’enfant s’endorment enlacés

Les enfants abandonnés.

 Une femme habillée de blanc ouvre la porte et fait entrer la vieille servante dans le hall. Des cris de nourrissons saturent l’air de leurs vibrations perçantes. L’odeur viciée prend Lucienne à la gorge. La mine dégoûtée, elle se détourne d’une salle dont la porte est entrebâillée. L’employée se justifie :
« Les nouveaux-nés sont installés ici. Ça évite de monter les étages. Il y a beaucoup de passage entre ceux qui arrivent, ceux qui partent et ceux qu’on doit évacuer. « 
Les deux femmes reculent pour laisser passer un homme qui sort de la pièce en poussant une brouette. À l’intérieur se trouve un minuscule cadavre enveloppé dans un linceul.
« Beaucoup ne passent pas l’hiver. Les plus faibles sont emportés en un rien de temps. »

 

 

 


Éditions Flammarion, 497 pages, Aout 2025.

Traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Un roman historique comme je les aime, qui emporte le lecteur dans un lointain passé, et qui le ramène à la force du courant qui traverse l’Histoire jusqu’à aujourd’hui. Nous suivons, comme l’indique l’image de la couverture, l’histoire d’une goute d’eau : celle qui aurait annoncée le déluge, en tombant sur la tête du roi sanguinaire et érudit, Assurbanipal et qui a détruit la civilisation des Assyriens, goutte d’eau qui se retrouve dans la Tamise qui sert d’égout à ciel ouvert au XIX siècle aux Londoniens, puis dans le Tibre au XX° siècle dont la Turquie veut détourner l’eau à son profit, et enfin aujourd’hui dans une Tamise à peu près propre et qui devenue un lieu d’un habitat luxueux pour la nouvelle bourgeoisie londonienne.

Mais le thème c’est aussi la légende de Gilgamesh, dont un jeune londonien Artur, originaire des bas-fonds de la ville a réussi à lire le récit sur des tablettes venant de Mésopotamie. Arthur (roi des égouts et des taudis) sera un des personnages de ce récit, jeune enfant très intelligent, il a le malheur de naître dans la misère la plus totale. L’auteure décrit avec un grand talent le Londres de cette époque et l’accident le plus improbable que représente le destin d’Arthur qui pourtant s’inspire d’un personnage réel, sortir de la misère à cette époque était plus que hautement improbable.

Enfin le destin des Yézidis est raconté d’abord en 1850 lorsqu’ils sont chassés de leur terre natale par un massacre organisé par des fanatiques, quelques survivants se retrouvent en Turquie, et puis comme on le sait en 2014 Daesh les poursuit sans pitié et leur sort n’est qu’une succession de crime de masse, de viols, de femmes réduites en esclavage .

Toutes ces destinées se retrouvent dans l’Angleterre aujourd’hui à travers une famille très riche, dont le père collectionne les antiquités, et dont la nièce est une ingénieure spécialiste de l’eau. L’auteure sème dans son roman des indices qui traversent les époques ; les tablettes de la bibliothèque d’Assurbanipal, permettent au jeune Arthur de découvrir la légende de Gilgamesh, elles sont de nouveau vendues par Daesh qui a pillé les musées en Irak. Le père d’Arthur qui est un alcoolique violent était aussi un menuisier de talent et la commode qu’il a construite pour un bourgeois du XIX ° siècle et qui ne lui a jamais été payée est maintenant une des plus belles pièces de la collection du riche Londonien. Et si, en fouillant la Tamise devenue propre, on trouve des ossement de tortue c’est parce que la reine Victoria a lancé la mode du consommé de tortue pour les riches nobles et riches anglais.

Un bon roman historique avec une fin qui est troublante mais vous en jugerez par vous même. J’ai une petite réserve, je pense que ce roman aurait gagné à être plus rapide, c’est un peu lent et trop touffu, l’auteure a sans doute trop voulu tout dire et tout nous expliquer.

 

 

 

 

Extraits.

Début.

 Chant du Tigre, dans l’ancien temps.
 Longtemps après, quand l’orage aura passé, chacun parlera des ravages qu’il a laissés derrière lui, alors que personne, pas même le roi, ne se souviendra que tout cela a commencé par une seule goutte de pluie.

Cruauté des puissants.

Mais Assurbanipal ne tuera pas son vieux maître. Il n’a jamais eu le goût de mener la charge sur un champ de bataille, préférant commander les massacres, démolitions, pillages et viols, assis en sécurité sur son trône -ou comme souvent, dans la quiétude de sa bibliothèque. Il a maintes fois supervisé le sac d’une cité et condamné sa population entière à la famine, ne leur laissant d’autre choix que de dévorer les cadavres de leurs proches ; écrasé les villes, réduit les temples en poussière, répandue du sel sur les champs fraîchement labourés ; écorché les chefs rebelles et pendu leurs partisans à des pays poteaux, nourri de leur chair, les oiseaux du ciel, les poissons des eaux profondes ; ensanglanté à coups de chaîne les mâchoires de ses rivaux qu’il a enfermés dans des chenils ; profané les tombes des ancêtres de ses ennemis si sauvagement que même leurs fantômes ne pouvaient reposer en paix -tous ces actes et bien d’autres, il les a dirigés depuis sa salle de lecture. Il ne va pas se salir les mains. C’est un roi érudit, un intellectuel qui a étudié les présages célestes et terrestres.

La Tamise en 1840.

 Tout l’indésirable, on le jette dans le fleuve. Orge usée des brasseries, pulpe des moulins à papier, viscères des abattoirs, rognures des tanneries, effluent des distilleries, chutes des teintureries, vidange des puisards et décharge des chasse d’eau (les inventions nouvelles dont jouissent les riches et les privilégiés) se diverse dans la Tamise, tuent les poissons, tuent les plantes aquatiques, tuent l’eau.

Les Yezidis.

La haine est un poison versé dans trois coupes. La première, c’est quand les gens méprisent ceux qu’ils envient -parce qu’ils veulent les avoir en leur possession. Tout cela, c’est de l’orgueil démesuré ! La deuxième, c’est quand ils haïssent ceux qu’ils ne comprennent pas. C’est de la peur. ! Et puis il y a la troisième, espèce.-quand les gens haïssent ceux qu’ils ont fait souffrir ?
 -Mais pourquoi ?
 – Parce que le tronc se souvient de ce que la hache oublie
 – Qu’est-ce que ça veut dire
 – Que ce n est pas le malfaisant qui porte les cicatrices, mais celui qu’il a blessé. Pour nous autres, la mémoire c’est tout ce que nous possédons. Si tu veux savoir qui tu es, tu dois apprendre les histoires de tes ancêtres. Depuis des temps immémoriaux, les Yézidis ont été incompris, diffamés, maltraités. Notre histoire n’est que souffrance et persécution. À soixante douze reprises, on nous a massacrés. Le Tigre a pris la teinte rouge de notre sang, le sol s’est desséché de notre chagrin -e t ils n’ont toujours pas fini de nous haïr..

Cette écrivaine sait décrire des ambiances.

 

Londres est drapée ce matin dans un suaire de brouillard. Il règne dans ses rues et ses parcs une quiétude insolite, un silence pesant qui se referme sur lui-même, comme une bourse fermée par des cordons bien serrés. Même si les cloches de l’église voisine viennent de sonner dix heures, on croirait plutôt que le crépuscule est déjà là. Ni gris ni blanc, l’air est d’un ocre sirupeux qui verdit par endroits. Des particules de suie et de cendre voltigent, tandis que les poêles domestiques au charbon et les cheminée d’usine vomissent des panaches de fumées chargées de soufre, encrassant les poumons des Londoniens à chaque inspiration.

Humiliation du père.

 Arthur sent que son père peut faire toute la lèche possible à ces deux messieurs si élégamment vêtus, en gilet brodé et cravate de soie, il n’a aucune chance. Ils l’observent avec un dédain manifeste, leurs yeux n’expriment que du mépris. D’en être témoin attriste le garçon. Personne n’aime voir ses parents dévoiler leurs faiblesses à d’autres. Leurs échecs, c’est notre affaire privée, un secret qu’on préférerait garder pour soi : quand ils s’affichent en public, livrés en pâture à tous, nous ne sommes plus les enfants que nous étions naguère.

La pauvreté.

 Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage, humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine, votre volonté, peu à peu.

Les villes et les rivières.

 New york, Vienne São Paulo, Sydney, Pékin, Moscou. Toronto… Il existe des fleuves perdus presque partout sur la planète. Peu d’étrangers savent que Tokyo était autrefois une ville lacustre. Ça reste un endroit incroyable, bien sûr, mais ils ont comblé une centaine de cours d’eau et de canaux pour construire des routes ou simplement les dissimuler sous la chaussée. Ou bien prenez Athènes. Vous y étiez tous les deux cet été. Et bien cette ville aujourd’hui, malgré toute sa splendeur, n’a pas le moindre cours d’eau. Mais en fait, historiquement Athènes pouvaient se vanter d’avoir non pas un, ni deux, mais trois fleuves.

Les cultes et traditions yézidies

 Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère a émigré avec ses enfants en Allemagne où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’essayaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans être lavés auparavant.
 Grandma dit qu’on devrait aussi rendre hommage au soleil et à la kune qui sont des frères célestes. Chaque matin à l’aube, elles monte sur le toit pour saluer la première lueur, et quand elle prie elle se met fasse au soleil. Quand vient le soir, elle s’adresse une pierre à l’orbe de la nuit. On doit toujours marcher sur la terre avec émerveillement, car elle est pleine de miracles qui n’ont pas encore eu de témoins. Quant aux arbres, il ne faut pas penser seulement à ce qu’ils sont au-dessus de sol, mais aussi à ce qui reste invisible dessous. Oiseaux, rochers, touffes d’herbe, bouquets d’ajoncs, et même les plus minuscules insectes doivent être chéris.

Archéologie.

Travailler à une fouille archéologique incite à la modestie. Vous trimez dans la chaleur et la poussière armé d’une brosse et d’une truelle au fond d’un trou, avançant par millimètres à travers des dépôts millénaires. La frontière séparant l’instant présent du passé lointain se dissout et voilà que vous basculez dans un monde enfui qui bizarrement, bien que mort et enterré, revient à la vie. Vos perceptions changent : elles vous font comprendre la vulnérabilité de tout ce qui semble robuste et majestueux- palais, aqueduc, temple-, mais aussi la résilience de tout ce qui parait petit et insignifiant -un anneau, une pièce en bronze, un bréchet…Rien n’est dérisoire pour un archéologue. Même la découverte la plus banale est extraordinaire.

 


Éditions Pocket 394 pages, avril 2025

Traduit de l’anglais par Maryline Beury

Voilà un autre livre que je vais pouvoir enlever de ma liste, il y était depuis que j’avais lu le billet de ClaudiaLucia. C’est un roman que l’on peut mettre dans la catégorie « feel good », et il vaut la peine d’être lu, juste pour se faire du bien. Tout le temps de la lecture j’ai eu le sourire. J’étais si bien avec cette Janice, femme de ménage, qui va de maison en maison et qui s’intéresse aux histoires de chacun. Ce qui la caractérise c’est sa capacité d’écoute, et donc elle se donne à elle même le titre de « collectionneuse de secrets ».

Avec elle, nous entrons chez des habitants de Cambridge, un chanteur d’opéra, une femme dont le mari vient de se suicider, et chez Mme OuaisOuaisOuais et de son mari, qui seront à l’origine de la trame narrative du bonheur de Janice, car ils lui demandent d’aller faire le ménage chez la mère de Mrs NonNonPasMaintenant. Ces deux personnes odieuses ont un chien qui aura beaucoup d’importance en particulier pour Adam le fils de Fiona. Et puis il y a la vie personnelle de Janice qui vit avec un Mike égoïste qui dépense tout l’argent qu’elle gagne en faisant son ménage. Janice a son propre secret qui lui plombe la vie et explique pourquoi elle a autant subi dans sa vie. C’est le thème principal de ce livre : la culpabilité. Janice rate sa vie personnelle alors qu’elle aide tous celles et tous ceux qu’elle rencontre s’ils le méritent parce qu’elle porte depuis l’enfance, le poids d’une culpabilité énorme, alors qu’elle oublie que lorsqu’elle était enfant personne ne l’a aidée. Évidemment, cela se termine bien, et comme nous sommes dans un roman anglais, il y a une enquête, des espions, des femmes indignes et beaucoup de thé arrosé de quelques boissons plus fortes. Les histoires se mêlent dans ce récit, ce n’est pas une « grand » roman, mais c’est tellement agréable d’être avec des gens ordinaires qui savent construire une vie qui est loin d’être insignifiante .

Ce roman m’a aidé à oublier les violences de l’actualité et cela m’a fait du bien, mais évidemment, ce n’est pas non plus un roman indispensable, juste un petit plaisir.

Extraits.

Prologue.

 Tout le monde a une histoire à raconter.
Mais que faire si l’on n’en a pas. Si vous êtes J’anime, vous collectionnez celle des autres.

Début du roman.

 Le lundi possède un déroulement bien particulier : le rire d’abord ; puis la tristesse en fin de journée – tels des serre-livres dépareillés qui encadrent le premier jour de la semaine. Elle a établi cet ordre à dessein, la perspective de rire l’aidant à sortir du lit et lui donnant des forces pour ce qui l’attend ensuite.

La maison que Janice n’aime pas. Pas plus que la propriétaire.

 La grande maison moderne devant elle, est bâtie en forme de V inversé lequel est constitué de blocs de béton encastrés. Elle s’étend avec arrogance sur un terrain qui faisait autrefois partie de l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur des plus modernes. La maison lui fait penser à un grand homme -jambes écartées- qui prendrait beaucoup plus de place qu’il n’est nécessaire ou poli de le faire.

Portrait bien troussé.

 Cette femme a un nom mais, pour Janice elle sera toujours Mme OuaisOuaisOuais. C’est ce qu’elle dit au téléphone, quand elle parle à ses amis ou lorsqu’elle discute de sa sagesse avec le représentant de ses bonnes œuvres du mois. Elle suppose que son employeuse essaie simplement de dire « Oui » ou peut-être même « Ouais » mais un seul de ces mots là ne suffit jamais à Mme « OuaisOuaisOuais ».

Les personnages aimés par Janice.

 –J’aime que les gens normaux fassent des choses inattendues, qu’ils soient courageux, drôles gentils. Je sais bien que ces gens ont des défauts, bien sûr. C’est la vie.
 Elle commence à faire les cent pas dans la cuisine, essayant d’articuler, de saisir la chose qu’elle s’efforce de dire.
– Mais c’est réconfortant de trouver de la bonté et de la joie dans leurs histoires. Les gens ordinaires qui essaient juste de vivre normalement et de faire de leur mieux. Vous, vous parlez de prendre une personne qui serait complètement égoïste, un vrai méchant et vous dites : »Oui mais attendez, elle a des qualités aussi. ».
– Ça marche dans les deux sens ne soyez pas naïve, Janis. Les gens « méchants », ou appelez-les comme vous voudrez ne sont jamais entièrement mauvais.

 


Éditions L’iconoclaste, 247 pages, Août 2022.

Voici l’épigraphe du roman : un proverbe russe que tant d’hommes de toutes nationalités font leur.

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime. « 

Ce livre a reçu un coup de cœur, l’an dernier à notre club de lecture, si je l’avais lu et participé au débat, j’aurais émis des réserves. Cette autrice s’est emparée d’un tragique fait divers qui s’est passé en Russie en 2018, les trois sœurs (d’où le titre) ; Krestina, Angelina et Maria ont assassiné leur père : tyran, violeur et tortionnaire  : Mikhaïl Khatchatourian. Dans cet essai, l’auteure raconte aussi son cas personnel, elle a été victime âgée de 15 ans d’un professeur qui se disait fou amoureux d’elle et qui cherchait à ce qu’elle devienne sa maîtresse. Heureusement, elle en parlera à sa mère et cela n’ira pas plus loin, mais cette histoire aura un fort retentissement dans la personnalité de Laura Poggioli. C’est ce professeur qui lui donnera le goût de la Russie et du régime soviétique, ce qui fera qu’à 20 ans, elle ira dans ce pays et y sera d’abord très heureuse puis très malheureuse. Mais aussi à cause de ce professeur, elle aura longtemps des relations toxiques avec des hommes plus âgés, et qui explique peut-être sa relation avec Mitia le Russe dont elle tombera amoureuse. Il deviendra violent et méprisant mais elle restera avec lui jusqu’à ce qu’il la quitte finalement quand elle était revenue en France pour l’été. Son parcours occupe à peu près la moitié du roman, l’autre étant sa recherche sur la vie de martyres des trois sœurs. Voilà d’où vient ma réserve, je trouve le mélange dérangeant sauf son aventure avec un homme Russe qui montre que la violence domestique est monnaie courante , comme le dit ce proverbe qu’elle cite souvent :

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime. « 
Sinon, ses déambulations dans Moscou qu’elle a tant aimé et ses aventures toxiques avec des hommes divers et variés n’ajoutent pas grand chose au récit ni à la tragédie de ces trois sœurs. Le récit de la vie de la famille Khatchatourian est à peu près insoutenable : le père est une crapule de la pire espèce, et la mère n’a pas réussi à protéger ses filles. On ne comprend pas tout, en particulier pourquoi le frère aîné n’a pas cherché à protéger ses sœurs. Tous ceux qui ont connu cet homme ont eu peur de lui, il semble avoir été en relation avec la police, et a donc, pu faire absolument tout ce qu’il voulait chez lui. C’est un pervers sexuel, complètement dégénéré. On ne peut imaginer toutes les horreurs dont il a été capable, mais ce qui est sûr c’est qu’en Russie, beaucoup d’hommes ont tendance à boire et à être violent, et que, surtout, les autorités considèrent que ce sont des violences familiales et qu’elles doivent rester dans la sphère privée. Ce n’est pas près de changer, car s’il y a eu quelque associations qui ont voulu aider les femmes, elles sont toutes interdites aujourd’hui car elles étaient soutenues par des ONG de l’étranger. Le roman se termine avec l’espoir que ces trois filles seront acquittées, mais rien n’est moins sûr.

En recherchant sur internet, je vois qu’en 2023 leur témoignage est paru, je pense que leur livre est certainement plus intéressant que ce roman  : »Nous, les 3 sœurs : histoire d’un parricide » auteures : Katchatourian, Maria – Katchatourian, Angelina. – Katchatourian, Krestina.

Extraits

Début du roman.

Un soir d’été 2018, 
Chaussée Altoufieo
 Il n’est pas grand l’appartement. Un salon avec cuisine, deux chambres, une salle de bains, des toilettes. La tapisserie n’a plus de couleur. Jaune- marron, elle n’a pas été changée depuis les années Gorbachev, quand c’était encore un appartement communautaire. Les rideaux en voile accrochés à la baie vitrée du salon aux l’atteinte du ciel blanchâtre des jours d’automne, du ciel qui porte la neige avant de la laisser tout recouvrir de Moscou.

L’attitude des autorités.

 » Biot – zanatchit lioubit- S’il te bat c’est qu’il t’aime », ce n’était donc pas seulement pour l’amoureux, ça valait aussi pour le père. Et surtout il fallait que cela reste calfeutré à la maison. C’était ce que semblait penser tous les fonctionnaires et députés russes qui insistaient régulièrement dans leurs prises de parole sur le fait que les histoires de violence domestique relevaient de problèmes familiaux privés, et devait se régler en famille, parce que si l’État s’en mêlait, y regardait de trop près, ça risquait de mettre en danger l’équilibre même des familles et l’existence des valeurs traditionnelles.

L’auteure raconte sa propre histoire avec un Russe violent : le phénomène de l’emprise

 Mitia me volait, me mentait, me tapait et moi je restais. J’étais sûre qu’il allait changer, redevenir mon prince russe, mon ange blond, je ne pouvais pas m’être trompée. Ses insultes résonnaient, je les entendais, je les comprenais, mais elle n’avait pas le même impact sur moi que leurs équivalents français. Dans ma langue maternelle ces insultes auraient fait écho à des scènes de violence qu’on m’avait racontées dans ma famille, à d’autres que j’avais vues à la télé, et j’aurais eu honte de baisser les yeux de ne pas me révolter. En russe ces mots ne percutaient pas la même mémoire, ne me renvoyaient pas aux mêmes limites : je les comprenais mais je les mettais à distance, ils ne s’imprimaient pas dans mon cerveau, et je restais.

Paradoxe.

 Malgré mon mal de crâne, je me souvenais que l’homme qui m’avait ramenée s’était arrêté plusieurs fois sans broncher pour que je puisse boire sur le bas côté. J’avais vingt ans, j’étais belle, j’étais française, j’étais ivre morte. Cet homme ne m’avait rien fait, il m’avait protégée, il m’avait raccompagné chez moi.
 Dans cette Russie où j’habitais alors, la sécurité que je ressentais dans l’espace public différait en tout point de la violence que je vivais de plus en plus souvent avec le garçon que j’aimais. On ne parlait pas de ce qui se passait au sein du foyer une fois les portes de l’appartement refermées, il existait une frontière étanche entre la sphère familiale où les violences étaient communes et l’espace public au sein duquel les femmes n’étaient que peu agressées.


Éditions Albin Michel, 186 pages, mars 2025.

 

Le temps vient à bout de toute chose , excepté l’enfance. 

Victoria Mas m’avait déçue avec « le Bal des folles », et pour des raisons différentes celui-ci n’est pas une lecture qui a soulevé mon enthousiasme. Sur le plan historique, c’est assez réussi : on apprend de façon détaillée ce qui fut le sort des enfants de Marie-Antoinette et Marie-Thérèse et Louis -Charles qui mourut faute de soin approprié dans la prison du Temple, le 10 juin 1705 à l’âge de 10 ans. Sa sœur survivra et partira en exil .

Pour donner vie à ces tragiques épisodes , Victoria Mas imagine un gardien révolutionnaire convaincu en 1794, gardien au Temple et qui aurait écrit des lettres pour raconter à sa tante ce qu’il s’est passé pour ces deux enfants. Et pour corsé un peu le roman, elle a créé une histoire d’amour entre ce gardien et la jeune captive. Sur le plan historique , mais Wikipédia vous en apprend autant, c’est la façon dont ont été gardé ces deux enfants est une pure horreur. Le sort du plus jeune s’apparente à la torture, il est dans une pièce sans éclairage survivant sur un grabat, la pièce jamais nettoyée rempli d’immondices ou vivent aussi rats et cafards. La mort de Robespierre, va soulager leur rétention, Louis XVII mourra avec un peu de confort, et Marie Thérèse aura une femme de chambre et vie plus agréable.

Ce que raconte bien ce roman, c’est le retournement de l’opinion publique, de symboles de la monarchie avec tous les privilèges et donc détesté et dont on souhaitait la mort sans vouloir la donner, Marie-Thérèse et Louis sont passés au rang de victime et la mort de l’enfant a poussé les autorités à prendre des mesures plus humaines. Peu à peu, les parisiens se sont entichés de « la princesse du temple » au point de guetter le moindre de ses sorties à partir d’un immeuble donnant en face de la prison du Temple .

Ce roman se lit facilement et rapidement et un petit coup de rafraichissement de mémoire sur les côtés peu glorieux de la révolution peut faire du bien. La mise en page fait que ce qui tiendrait en une petite centaine s’étale en 180 pages. Le style est fluide et le point de vue du gardien crédible.

Extraits

Préface

« Voici deux jours que la princesse s’en est allée du Temple … »
 C’est par ces mots que je découvris les lettres de mon père. Je crus d’abord que celles-ci m’avaient été destinées par erreur, qu’elles s’adressaient à une autre Marie Herbelin qui elle aussi, depuis peu, pleurait devant une pierre tombale au milieu d’un cimetière. L’enveloppe mentionnait pourtant mon adresse. L’écriture m’était inconnue, tout comme le prénom de celle qui me faisait parvenir ces écrits : une certaine Françoise, vivant en Provence bien au fait de mon existence, tandis que j’ignorais parfaitement la sienne.

Début du roman première lettre

Lettre du 21 décembre 1795
Ma chère tante,
 Voici deux jours que la princesse s’en est allée du Temple. D’après les rumeurs, le convoi n’a pas encore atteint la frontière. Tout Paris demeure dans l’attente de ses nouvelles. Une étrange amertume a succédé ici à la joie de sa libération. Sa présence dans cette forteresse nous était finalement devenue coutumière.

 


Éditions La Manufacture de livres, 216 pages, Août 2019.

Ce livre est une lecture indispensable pour tous ceux qui, comme moi, ont des idées toutes faites sur la guerre d’Algérie . J’ai vécu dans une famille dans la quelle on pensait que les Algériens méritaient leur indépendance. On avait l’impression que les colons, ceux qu’on appelait « les pieds noirs » étaient des colons qui faisaient « suer le burnous . Albert Camus a été le premier à me faire comprendre que les français d’Algérie, n’étaient pas tous des riches colons. Mais les souvenirs de Thierry Crouzet à propos de son père m’a fait comprendre un autre aspect que j’avais occulté. J’ai gardé de cette guerre l’idée que l’armée française était vraiment peu glorieuse, des cadres alcooliques violeurs et surtout torturant sans aucun scrupule. Tout cela est vrai, mais là où ce livre m’a fait réfléchir c’est sur le rôle du gouvernement français de l’époque. Comment un soldat peut réagir quand le ministre de l’intérieur répète à tout va :  » L’Algérie c’est la France » et qui face à la résistance du FLN autorise officiellement la torture contre des militants du FLN. Cet homme, c’est François Mitterrand ! Le père de Thierry Crouzet sortira de cette guerre traumatisé parce qu’il a dû tuer, mais complètement dégouté par les hommes politiques qui l’ont envoyé faire ce sale boulot et qui ensuite ont complètement retourné leur veste.

Thierry a eu peur toute son enfance de cet homme, Jim, qui canalisait sa violence en s’adonnant à la chasse et à la pêche, après sa mort il a laissé une lettre que son fils a très peur de l’ouvrir. Remontant à la source de cette violence, on trouve la guerre et le le temps qu’il a passé à la frontière marocaine en Algérie pour empêcher les soldats du FLN de s’infiltrer avec des armes en Algérie. Il y est devenu tueur et n’oubliera jamais les horreurs qu’il y a vues . Il deviendra aussi raciste, car les Algériens n’étaient pas en reste quand des soldats français leur tombaient sous la main. Souvenir après souvenir, son fils comprend peu à peu que son père est victime d’un choc post traumatique qui n’a jamais été diagnostiqué. Il était donc capable d’accès de violence incontrôlés. Un jour, il a menacé sa mère et son fils de les tuer avec un fusil à la main. L’enfant ne dormira plus jamais tranquille. Il est certain de décevoir son père car il déteste la chasse et ne partage aucune de ses valeurs. Son père déteste tous ceux qui entravent sa liberté. Lors des attentats du 11 septembre sa haine contre les arabes remontent et il tient des propos d’un racisme insupportable pour son fils.

À travers, la tragédie de ce fils qui a peur d’être porteur lui aussi de la même violence que celle de son père, la guerre d’Algérie n’a jamais été aussi proche à mes yeux : plusieurs passages sont absolument insupportables. Le père et le fils n’ont jamais réussi à se retrouver mais ce livre lui rend justice et il m’a beaucoup touchée , d’autant que le style est simple et efficace .

 

En 2020 « Choup » a fait un billet et elle avait beaucoup aimé cette lecture.

Extraits

 

Début.

 Mon père était un tueur. À sa mort, il m’a laissé une lettre de tueur. Je n’ai pas encore le courage de l’ouvrir, de peur qu’elle m’explose à la figure. Il a déposé l’enveloppe dans le coffre où il rangeait ses armes ; des poignards, une grenade, un revolver d’ordonnance MAS 1874 ayant servi durant la guerre d’Espagne, une carabine à lunette, et surtout des fusils de chasse, des brownings pour la plupart, tous briqués, les siens comme ceux de son père, grand-père et arrière grand-père, une généalogie guerrière qui remonte au début du dix-neuvième siècle. Sur les crosses, il a visé des plaques de bronze avec le nom de ses ancêtres, leur date de naissance, de mort. Sur l’une, il a indiqué : « 1951 mon premier superposé, offert pour mes 15 ans ».

Les rapports père fils.

 Jim et moi ne parlions pas de nos émotions ou de nos préoccupations, de nos doutes ou de nos angoisses, de nos désirs ou de nos rêves. Depuis que je n’étais plus enfant et qu’il ne pouvait plus me punir en m’emmenant à la pêche ou à la chasse, nous ne faisions plus rien ensemble, sauf les après-midi juillet quand nous regardions le Tour de France. Durant les années où je travaillais à Paris, Jim me téléphonait pour me raconter la course. J’avais même fini par installer une télé dans mon bureau pour maintenir un lien avec lui.

Scène de chasse

(Son père est sur un bateau en train de pêcher et voit une laie avec deux petits dans l’eau.)
 Jim n’avait pas son fusil avec lui. Mais pas question qu’il laisse échapper les sangliers. Il a commencé par taper sur la tête de la laie à coups de rame. Elle vagissait, braillait, gargouillait, coulait et remontait pour respirer, ses pattes battant désespérément l’eau, pendant que ses petits s’enfuyaient. Jim frappait plus fort. Le sang aveuglait la laie, qui peu à peu manquait de force. Jim lui a passé une corde au cou et l’a attachée à un des tangons de la barque. Il a démarré son moteur, traînant sa prise derrière lui tout en poursuivant les deux marcassins. Il les a assommés avec la même fureur, les décapitant à moitié, puis, fier de sa victoire, il les a remorqués au port du village, accrochés à la suite de leur mère. Tout le monde le regardait. Il pavoisait. Durant des années, les témoins ont raconté son massacre : « Si nécessaire, il les aurait étranglés à mains nues. »
 Quand il est arrivé à la maison avec les cadavres, j’étais épouvanté. Il m’a dévisagé, défié du regard ivre de sang.

Les haines de son père.

 Des bureaucrates décident pour les autres de choses qu’ils ne connaissent pas. Depuis les premiers jours d’école, Jim les a toujours détestés. Et son aversion ne s’est jamais atténuée. Quand plus tard, alors qu’il sera à la retraite, les fonctionnaires de Bruxelles imposeront des quotas de pêche en Méditerranée, il n’en finira pas de les maudire. Il en voudra de la même façon aux écologistes des villes, ignorant tout de la nature. Il en voudra de la même façon à tous ceux qui n’ont pas navigué, qui n’ont pas rampé dans la poussière, qui n’ont pas passé des jours et des nuits tapis dans les gens à l’écoute du monde. Il en voudra à tous ceux qui font confiance aux chiffres. Il leur en voudra d’autant plus qu’il est capable de calculer plus vite qu’eux, et de fait il m’en voudra aussi car j’ai choisi la même voie qu’eux, celle d’un sédentaire qui use ses fesses sur une chaise, qui lit beaucoup et qui se croit autorisé à porter des jugements sur tout.

Mitterrand et la guerre d’Algérie

 Dire que le gouvernement a envoyé l’armée en Algérie pour maintenir la paix. Le slogan de François Mitterrand : » l’Algérie c’est la France. » Pas étonnant que Jim ait toujours détesté ce politicien. Il le méprisait et tous ceux qui ont voté pour lui lors des présidentielles de 981 et 1988. Moi, je ne comprenais pas cette haine, j’ignorais ce lien entre Mitterrand et l’Algérie. Pour les appelés sur le terrain tout était de sa faute. Il était ministre de l’intérieur quand il a autorisé la torture. Tous les moyens étaient bons pour celui qui plus tard se rachètera en faisant interdire la peine de mort.

Les conséquences de la guerre d’Algérie.

 Quelque chose c’est peut-être cassé au sens propre en Jim. Une fêlure jamais réparée, sinon par des bouts de sparadrap Les blessures les plus perverses ne se montrent pas.
Je m’en veux, je pensais que Jim devenait fou. Tout le travail que j’effectue aujourd’hui, j’aurais dû le faire quand il était en vie. J’aurais pu l’aider mais j’en étais incapable parce qu’il dispensait une énergie trop négative, qui me rendait malade moi aussi, et dont je devais me protéger, en gardant mes distances. Je l’ai laissé sombrer sourd à ses appels au secours .

 

 

Éditions Champs histoire Flammarion, 323 pages ou 389 avec les notes, mars 2021

traduit de l’anglais (États-Unis) par Tilman Chazal .

 

J’ai oublié sur quel blog, j’avais remarqué ce titre, j’ai tout de suite pensé à ma sœur historienne qui lit beaucoup sur les deux dernières guerres mondiales. C’est un livre terrible car il raconte un épisode peu traité du nazisme : le sort des enfants handicapés.

Voilà le blog où j’ai noté ce livre : Mon biblioblog.

Je crois qu’après avoir lu ce livre, tous ceux qui parlent d’un enfant « Asperger » hésiteront à utiliser ce nom, car ce livre cerne au plus près la contribution de ce médecin autrichien au syndrome de l’autisme mais surtout à son rôle dans l’horrible institut du Spiegelgrund de Vienne , où les enfants handicapés étaient les cobayes d’expériences médicales et ensuite euthanasiés sans aucun scrupule dans le but de purifier la société.

L’auteur décrit très précisément pourquoi Vienne joue un rôle très particulier dans cette politique nazie. Et hélas, cela vient de la période de l’entre deux guerre où Vienne était la ville phare pour la recherche psychiatrique et psychanalyste grâce à Sigmund Freud. Des médecins très sensibles au sort des enfants ont organisé une évaluation des enfants en difficulté pour les aider à surmonter leurs problèmes. Ils ont essayer de repérer les familles d’où ils venaient. Lorsque tous les médecins, juifs pour la plupart, ont été écartés et que les idées du nazisme ont envahi l’Autriche puis quand le pays est devenu à son tour un régime nazi, les médecins dont Asperger avaient à leur disposition tout un dispositif prêt pour éliminer tous les enfants déviants.

Asperger ne travaille pas au Spiegelgrund et il saura très bien utiliser cet argument après la guerre pour prendre la position d’un anti nazi qui a essayé de sauver des enfants, alors que le travail sérieux de cette journaliste montre qu’il a envoyé à une mort certaine au moins 40 enfants.

Elle montre aussi que pour Asperger, seul les garçons peuvent être autiste, les filles sont juste hystériques et sont plus facilement conduites à la mort que les garçons. La façon dont cet homme a échappé au jugement après la guerre est vraiment injuste, mais il est vrai que ces pauvres enfants même rescapés de ces terribles institutions sont bien incapables d’expliquer ce qu’ils ont subi.

Ce livre est terrible et les souffrances des enfants sont absolument insupportables. J’ai eu du mal à lire certains passages et mon moral en a pris un coup, et il a fallu tellement de temps pour rouvrir ces dossiers qui avaient été bien enterrés. Les médecins qui n’ont pas directement assassiné des enfants ont continué à mener de très belles carrières dont ce triste sir pseudo scientifique : Asperger.

Ce n’est vraiment pas un livre facile à lire, car il s’agit d’un travail sérieux d’historienne et parfois j’aurais aimé un peu plus de rapidité dans l’analyse des faits. Mais la démonstration d’Édith Sheffer est implacable, justement grâce au sérieux de son travail.

Extraits

 

Quand une préface ne m’aide pas à comprendre

« …attirées tels des hétérogènes par une obreptice gloire. »

Dans l’introduction.

Asperger n’est ni un ardent partisan ni un farouche adversaire du régime. Il figure parmi tous ceux qui se sont rendus complices, il fait partie de cette majorité perdue de la population qui, tour à tour se conforme à la domination nazie, l’approuve, la craint, la banalise, la rejette pour finir par se réconcilier avec elle. Étant donné cette versatilité, il est d’autant plus frappant que les actes cumulés de millions de personnes agissant pour des raisons individuelles dans des circonstances particulières aient contribué à un régime aussi profondément monstrueux.

Début .

 Hans Asperger pensait avoir une compréhension unique du cerveau des enfants, ainsi qu’une réelle vocation à modeler leur caractère.Il voulait définir ce qu’il appelait l' »essence la plus profonde » des mineurs. Sa fille dira de lui qu’il se comparait souvent à Lyncée, le gardien de la tour dans le « Faust » de Goethe, qui chante seule la nuit tout en surveillant les alentours :
 Né pour voir
 Chargés d’observer,
Voué à cette tour
J’aime ce monde.
 À l’instar du gardien de Goethe, Hans Asperger évalue le monde depuis son service pédiatrique. 

Exercice de mathématiques sous le régime Nazi.

 « Un idiot en institution coûte environ quatre reichsmarks par jour. Combien cela coûterait il de le prendre en charge pendant quarante ans ?
Une autre question était plus directe :
 « Pourquoi vaudrait-il mieux que cet enfant ne soit jamais né ? »

Comment une volonté de s’occuper d’enfants difficiles porte en elle les germes des théories nazies .

 Le service dirigé par Lazar comportait tout à la fois des aspects libéraux et autoritaires. Il chercha à améliorer la prise en charge des enfants, mais, ce faisant il contribua involontairement à l’essor d’un système qui finira par contrôler et condamner les enfants « asociaux ».
 La terminologie de Lazar suivait les tendances en vigueur concernant le développement de l’enfant dans l’entre-deux-guerres, et associait jugements médicaux et sociaux. L’eugénisme offrit un prisme biologique pour expliquer l’organisation sociale et infiltra de multiples façons les pratiques viennoises de la protection sociale, depuis le test de dépistage psychologique jusqu’à la stérilisation 

Le sort des enfants handicapés.

 Une inspection menée en 1940 auprès de 1137 enfants jugea problématique la situation de 62 % d’entre eux, parmi lesquels certains avaient des « pieds complètement plats » (huit enfants), témoignaient d’une « faiblesse d’esprit héréditaire » (vingt-quatre enfants) ou avaient un « père alcoolique » (trois enfants).
 Ce catalogue des mineurs allait bientôt être mis à profit par le programme de mise à mort d’enfants qui démarra à l’institution viennoise du Spiegelgrund à la fin du mois d’août 1940, un mois seulement après la fin du mandat d’Asperger au service du Conseil motorisé. Sur l’ensemble des dossiers médicaux de Spiegelgrund, on estime que plus d’un cinquième des enfants avaient été ayant été tués – 22 % – venaient de la région du bas Danube qui comprenait la zone couverte par le programme de Hamburger.

Les fonctions d’Asperger dans l’Autriche Nazie.

 Le 1er octobre 1940, Asperger resserre ses liens avec l’État nazi, puisqu’il postule à la fonction d’experts médicales auprès de l’office de santé publique de Vienne, l’agence centrale du Reich qui évaluait pour le régime la valeur des individus et en fixait le destin. Asperger avec déjà commencé à travailler pour le gouvernement nazi dès après l’Anschluss – via le système judiciaire des mineurs et les écoles de redressement -, et son service était devenu un rouage important des opérations gouvernementales. Le 7 août 1940, le  » Neues Wiener Tagblatt » fait l’éloge de son service de pédagogie curative qu’il qualifie d' »organisme consultatif » pour la ville de Vienne, où les enfants en sont soignés en « très étroites coopération avec l’ensemble du département municipal des affaires sociales ». 

Bilan terrible.

Considéré dans son ensemble, l’histoire complète d’Asperger, de l’autisme et de Vienne révèle une trajectoire tragique. La génération des célèbres psychanalystes et psychiatres contemporains de Sigmund Freud enfanta l’une des générations d’enfants les plus surveillés contrôlés et persécutés de l’histoire. Les travailleurs sociaux de Vienne dans l’entre-deux-guerres établirent un système de protection social réputé qui aboutit à la destruction des enfants dont il avait la charge. Les éléments sombres de la psychiatrie et de la protection sociale viennoises passèrent r au premier plan, de sorte que de nouvelles normes créèrent sur le III° Reich un régime du diagnostic dans lequel la définition d’un nombre croissant de mesures invasives.
 Cette prophétie auto-réalisatrice se traduisit pour certains enfants par une intense remédiation et pour d’autre part l’extermination.

 

 


Édition « le bruit du monde », 229 pages, août 2024.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Cet auteur a un un vrai talent pour faire vivre devant nos yeux des personnages populaires qui sont souvent les oubliés de la grande Histoire. Rose est une enfant née d’une femme qui l’a abandonnée sur le seuil d’une famille qui l’a élevée comme le veut la tradition Corse. Sa naissance se passe en 1908, elle sera heureuse de pouvoir quitter cette famille où elle a eu peu de place pour épouser un homme frustre mais qui ne la rendra pas malheureuse. Dès qu’ils le pourront, ils partiront à Toulon où Paul Dominique, son mari, et leurs trois enfants se bâtiront une vie de labeur, son mari sera ouvrier à l’arsenal. Après la guerre 39/45, Rose va connaître Farida, une Algérienne qui va l’éveiller à la vie, à la lecture, et à la vie politique. Toute cette première partie qui représente les deux tiers du livres m’ont vraiment enchantée, Farida vit dans un bidonville pas très loin de la maison de Rose, peu à peu, Rose connaîtra tous les habitants de ce bidonville. Les habitants sont surtout des Algériens et parfois des Portugais. Après la guerre d’Algérie et le départ de Farida, j’ai trouvé que le roman s’est essoufflé.

La vie de Rose n’est pas racontée de façon linéaire, elle parle de sa fille, Nonciade, on sent qu’il lui est arrivé quelque chose de terrible. On comprendra pourquoi Rose est si éteinte quand elle rencontre Farida, la mort de Nonciade est une des clés pour comprendre Rose. Mais sa naissance et son enfance explique bien des traits de son caractère. Son mari, ses enfants sont plus difficiles à comprendre, ils restent en arrière plan. Pourtant son mari, a une belle personnalité et j’aurais aimé en savoir plus sur lui.

L’amitié entre Farida et Rose, est la partie la plus riche du roman. Cela permet au lecteur de comprendre la situation des Algériens en France, et qui permettra à Rose de sortir de son deuil. L’auteur a voulu aller au-delà de cette période, pour élargir l’engagement de Rose vis à vis de tous les émigrés si mal accueillis en France. Ça ne marche pas vraiment, car d’une relation intimiste d’amitié de deux femmes qui se libèrent de carcans différents, on arrive à une dimension sociale contemporaine où leur histoire se dilue .

Je ne peux que vous conseiller cette lecture au moins pour les trois quarts et peut-être, que vous serez même conquis par la fin. Le style de l’auteur est très particulier sans aucune fioriture, il semble parfois brutale à force de simplicité.

 

Extraits

Début.

 » Tu verras aucun homme ne peut résister à la couleur du henné », me dit Farida. Je souris.
 Je suis la danse de ses doigts au-dessus de ma tête, séparant chaque mèche du reste de ma chevelure, avant de l’enduire d’une couche épaisse depuis sa racine. De son visage je ne vois que ses lèvres charnues, colorées de carmin, son menton rond, la courbe ample de son cou. De son corps, ses épaules pleines, sa poitrine généreuse que je lui envie tant, sous la gandoura.

Naissance.

Février 1903 commune de Belgodère, Haute-Corse. Je rentre brutalement dans le monde – la date exacte de ma naissance jamais établie. Simplement arrêtée par notre maire, quelques jours plus tard, au dix-huit du mois après observation des fontanelles de mon crâne, et examen de la peau fripée de mes mains et de mes pieds.
 Depuis plusieurs semaines, le froid s’est installé. Le gel s’attarde sur les chemins jusqu’à tard dans la matinée. Il n’y aurait jamais eu autant de fractures au village que cet hiver là. On m’a langée d’un linge de drap. Enroulée dans un châle de laine grise. Passée un bonnet trop large qui me descend jusque sur les yeux. Déposée au petit matin sur le pas de la porte d’une maison qui allait devenir la mienne. Et la femme qui y habitait, ma mère adoptive par la force des choses. Désignée ainsi par la main innocente et anonyme qui m’a abandonné là, quelques heures plus tôt. Contrainte bon gré, mal gré d’en accepter la charge. Comme le voulait alors la coutume dans nos villages.

 

Le titre.

Heureusement je suis protégé par l’œil de la perdrix.
– L’œil de la perdrix ?
Elle a pointé du doigt son front où était tatoué ce petit losange dont chaque extrémité renflée ressemblait à une croix. Il m’intriguait. Depuis notre première rencontre. Mais je n’avais pas osé lui en demander l’origine ni le sens. J’avais toujours pensé que les marques sur les corps, qu’elles soient rituelles ou de naissance – je me souviens de cette tâche de vin qu’avait notre voisin au village, sur tout un côté du visage, de la base de données à la naissance du cou -, ne justifiait aucune indiscrétion.
– C’est ma mère qui me l’a fait tatouer. Elle avait le même sur son front est sur ses joues. C’est nous dans le Mzab, la perdrix est le signe de la beauté et de la grâce. Mais surtout elle préserve du mauvais sort.

La place de la femme .

Je repense au mari de ma mère adoptive, à la naissance de son premier fils. Sa mine des bons jours, son air guilleret, se frappant la cuisse de joie. Buvant des canons. Invitant autour de lui. Faisant venir tout exprèsde Bastia un daguerréotypeur pour immortaliser l’évènement, sacrifiant un agneau pour le dédommager – les photos encadrées au-dessus de la cheminée. Reproduisant la chose à l’identique pour le suivant. Ses fils. Mes frères. Princes attendus. Comme venus du ciel. Prenant toute la place qu’on leur laisse. Sans partage ni brutalité. Donation de droit divin. Nous à leurs côtés, ma mère adoptive et moi, réduites aux restes. Étrangères à leur solidarité d’hommes. Cantonnées aux rôles des grandes muettes.


Éditions du Seuil, 228 pages, octobre 2024

 

« J’ai bu pour m’évader et l’alcool est devenu ma prison. »

Cet auteur a fait de sa famille l’objet de certains de ses livres, sur Luocine j’ai mis « En finir avec Eddie Bellegueule » et « Qui a tué mon père » , j’ai lu aussi celui consacré à sa mère. J’ai beaucoup aimé celui-ci , car on y apprend beaucoup sur un homme que je n’aurais guère aimé rencontrer un soir dans une rue d’Amiens ou ailleurs. Un homme que j’aurais méprisé car sujet à des accès de violence : il frappait les femmes et faisait peur à ses enfants, un homme que l’alcool rendait fou, qui tenait des propos racistes et homophobes. Et pourtant un être humain !

Édouard Louis, ne cache rien des horreurs que son frère a été capable de faire ou de dire, mais en recherchant qui il était à travers différents témoignages, on se rend compte qu’il pouvait être « gentil » et qu’il avait été aimé par des femmes qui rendent toutes l’alcool et son enfance responsables de ses violences. Le roman suit les préparatifs de l’enterrement, les souvenirs de l’enfance où ce frère a fait tellement souffrir le petit Eddy, mais aussi la façon dont le père a brisé tous les rêves de cet enfant. Est-ce que l’abandon par son père géniteur qui a été capable d’aimer d’autres enfants que lui, est la première blessure dont cet homme ne s’est jamais remis ? Est-ce que l’alcoolisme est héréditaire ? Son père, son oncle, son cousin sont tous morts d’alcoolisme . Est-ce que la misère sociale en est responsable ?

Ce portrait m’a permis de comprendre des gens que je ne croise pas souvent et que j’ai tendance à mépriser. Je trouve que ce roman permet effectivement d’ouvrir les yeux sur les ravages de l’alcoolisme car l’auteur ne cache rien sur les faiblesses, mais aussi sur les causes possibles de cette autodestruction, l’auteur n’est donc jamais dans le jugement ni dans la justification : c’est ce que j’ai beaucoup apprécié. Même quand il raconte l’homophobie violente de son frère donc de l’auteur.

Je trouve que pouvoir comprendre des gens qui, tout en étant tout près de moi, je ne vois jamais c’est presqu’aussi exotique que décrire une population au fin fond de l’Amazonie. Et surtout on se rend compte que chez des hommes détruits par l’alcool, il y a aussi une être humain. C’était le cas de son frère qui méritait bien ce roman .

 

Extraits.

 

Début.

 Je n’ai rien ressenti à l’annonce de la mort de mon frère ; ni tristesse, ni désespoir, ni joie, ni plaisir. J’ai reçu la nouvelle comme on recevrait des informations sur le temps qu’il fait dehors, ou comme on écouterait une personne quelconque nous dérouler le récit de son après-midi au supermarché. Je ne l’avais pas vu depuis presque dix ans. Je ne voulais plus le voir. Certains jours ma mère tentait de me faire changer d’avis, d’une voix hésitante, comme si elle avait eu peur de me froisser ou de créer un conflit entre elle et moi : 
– Tu sais, ton frère peut être que tu devrais lui donner une chance … je crois que ça lui ferait plaisir. Il parle beaucoup de toi…

La haine de ses parents.

 Il les détestait parce que à cause d’eux, il était détruit mais c’était fini maintenant, grâce à ses amis allée se reconstruire.

 Ma mère a raccroché assommée. Elle ne savait pas que mon frère couvait cette haine pour elle à l’intérieur de lui – et je crois qu’elle était sincère, elle ne savait pas il ne faut pas lui en vouloir. À la fin de l’appel téléphonique elle a soupiré et elle a dit à mon père, les yeux grands ouverts et la mine stupéfaite, comme si elle venait d’apercevoir un fou qui poussait des cris dans les rues : « Mais ça va pas bien l’autre à inventer des trucs comme ça. »

Différence entre classes sociales.

... Dans notre monde essayer n’était pas une chose possible, je l’ai vu plus tard dans le monde de ceux qui vivent dans le confort et dans l’argent ou du moins avec plus d’argent et plus de confort, certains de leurs enfants étaient comme mon frère, certains buvaient, certains volaient, certains détestaient d’école, certains mentaient, mais leurs parents essayaient des choses pour les aider et pour tenter les transformer, ils leur offraient une formation de pâtissier, de danseur, d’acteur dans une mauvaise école de théâtre trop chère, ils essayaient, et c’est aussi ça l’Injustice, certains jours il me semble que l’Injustice, ce n’est rien d’autre que la différence d’accès à l’erreur, il me semble que l’Injustice ce n’est rien d’autre que la différence d’accès aux tentatives qu’elles soient ratées ou réussies, et je suis tellement triste, je suis tellement triste.

L’alcool .

 Il buvait de l’alcool pour se sentir mieux et l’alcool l’enfermait dans son destin ; lui-même avait dit à ma mère quelques mois avant de mourir :  » Jai bu pour m’évader et l’alcool est devenu ma prison. »

La famille .

 C’est un phénomène que j’ai souvent observé dans les familles : elle veulent alternativement vous aider et vous noyer.

L’alcool, la violence, les femmes.

 Pourtant l’histoire se répétait et s’amplifiait dans sa répétition : avec Géraldine mon frère se comportait comme avec Angélique, mais en pire. C’était comme s’il avait voulu l’aimer mais qu’il était, dans les faits inapte à mettre en pratique ce sentiment. Il buvait toujours plus, certain soir il vomissait dans l’appartement, il renversait les meubles. Les années passées il avait vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans et il s’est mis à l’alcool plus tôt dans la journée, d’abord au milieu de l’après-midi, sans occasion particulière, puis le matin. puis directement au réveil.
L’alcool devenait pour mon frère une maladie incontrôlable, et de plus en plus visible pour les autres.
(…)

Il était avec elles dans la chambre -alors moi qu’est-ce que j’ai fait ? Je me suis mis entre lui et mes deux filles et je les ai protégées. J’étais allongée sur mes deux filles, pliée, comme une carapace de tortue, et ton frère il me tapait sur le dos comme s’il aurait voulu me le transpercer.

 Il me tapait tellement fort que mes filles elle sentait des coups à travers moi, elles me l’ont raconté le lendemain, elles m’ont dit maman On sentait ses poings à travers ton corps à toi.
 Un jour, dans la rue,
comme ça,
 sans raison, 
Il m’a mis une grosse claque dans la tête.
Mes lunettes de soleil,
elles ont volé par terre.
 Comme ça, en plein milieu de la rue.