Édition Acte Sud. Traduit de l’al­le­mand par Marie Claude Auger

Depuis deux ans, je parti­cipe au mois de lecture alle­mandes orga­nisé par « Et si on bouqui­nait un peu ». J’y ai fait de belles décou­vertes, cette année un peu moins mais j’avais retenu ce titre : les abeilles d’hi­ver, chro­ni­qué par Patrice. Le voici donc sur mon blog, et moi aussi j’ai bien aimé cette lecture. Le billet de Patrice passe sous silence les pages qui m’ont ennuyée sans que je puisse en distin­guer l’intérêt.

Egidius Arimond est un ancien profes­seur de latin écarté de l’en­sei­gne­ment parce qu’il était épilep­tique, et que, sous le régime nazi, on écarte ‑voire on élimine- tous les handi­ca­pés. Il ne doit sa survie qu’aux exploits de son frère qui est un pilote émérite de l’ar­mée de l’air alle­mande. Sa qualité de lati­niste l’en­traine à traduire de très anciens docu­ments d’un certain Ambro­sius Arimond (un de ces ancêtres ?) et j’ai trouvé ces textes sans grand inté­rêt, je trouve que ça alour­dit inuti­le­ment le roman.
En revanche, comme Patrice, j’ai été inté­res­sée par tout ce qu’il raconte sur les abeilles. J’étais bien au milieu de ces reines et de ces ouvrières, telle­ment mieux que dans son village gangréné par la présence nazie.

Egidius, doit gagner de l’argent pour se procu­rer ses médi­ca­ments contre son épilep­sie, c’est une des raisons pour laquelle il accepte de faire traver­ser à des juifs, la fron­tière belge. Ses abeilles et ses ruches l’aideront à cacher les personnes à qui il doit faire passer la fron­tière : elles seront dissi­mu­lées dans les ruches et recou­vertes d’abeilles. L’argent n’est pas sa seule moti­va­tion, il sait qu’il doit sa survie à la gloire de son frère, son handi­cap lui donne le recul néces­saire pour juger le régime. Le médi­ca­ment qui lui permet de ne pas avoir de crises épilep­tiques graves est de plus en plus cher, Edigius se confronte au mépris du phar­ma­cien un nazi convaincu qui ne souhaite que sa mort.

Au village les hommes manquent, car ils sont au combat, et Egidius entre­tient avec leurs femmes qui lui plaisent des bons moments d’un érotisme très sensuel très bien raconté, mais ces rela­tions le mettent en danger.

Un roman assez lent ‑je retrouve souvent cette lenteur dans les romans alle­mands – mais je m’y suis sentie bien car le person­nage prin­ci­pal est atta­chant, il m’a fait aimer les abeilles !

Citations

Un joli souvenir

Mon frère avait toujours rêvé de s’éle­ver loin au dessus de la terre d’une manière ou d’une autre ; autant que je me souvienne, il voulait deve­nir pilote d’étoiles.

On sait cela, mais c’est terrible de le lire :

La loi nazie sur la préven­tion des mala­dies héré­di­taires de la progé­ni­ture comprend la débi­lité congé­ni­tale, la mala­die maniaco-dépres­sive, l’épi­lep­sie héré­di­taire, la danse de Saint-Guy héré­di­taire, la cécité héré­di­taire, la surdité héré­di­taire, les défor­ma­tions physiques graves l’al­coo­lisme profond. Les déci­sions concer­nant la stéri­li­sa­tion forcée et l’eu­tha­na­sie sont prises par le tribu­nal canto­nal. J’ai été stéri­lisé dans l’hô­pi­tal voisin. Le fait que je n’aie pas été trans­féré dans une insti­tu­tion comme les autres pour y être exécuté est proba­ble­ment dû à la posi­tion de mon frère. Avec son tableau de chasse, Alfons est un héros du natio­nal socia­lisme ; il est même passé une fois aux infor­ma­tions avec son escadron.

L’amour

Elle me dit des choses que je ne veux pas savoir, me parle d’amour. Je la blesse notam­ment quand je lui dis que l’amour, ça n’existe pas, qu’il n’y a que la séduc­tion et le désir, et que notre désir n’a rien à voir avec la vertu.

Descriptions des cadres du parti Nazi

Je retourne au lit et je rêve de faisans dorés. Ils ont des visages pâles, une couronne de peau imberbe autour de leurs yeux couleur jaune d’œuf. Ils portent des huppes à longues plumes irisées qui tombent jusque dans leurs cous rasés, des panta­lons et vestes d’uni­forme, de larges lanières de cuir qui ont du mal à conte­nir leurs ventres. Ils se parent d’in­signes et de médailles du parti et émettent des sons guttu­raux stri­dents. Le dessous de leur plumage vire au brun. Les grandes plumes de leurs ailes aux reflets métal­liques sont effi­lées aux extré­mi­tés. Ils s’ima­ginent qu’ils pour­raient voler et domi­ner le monde pendant mille ans. Leurs pattes maigres sont écailleuses et couleur de corne, leurs longues serres recour­bées sont dans des bottes de cuir bien astiquées.

De l’utilité des mâles

Dans certaines colo­nies, j’ai déjà retiré des cadres le premiers couvain oper­culé de mâles. Trop de mâles ne sont pas bons pour la ruche, ils ne sont utiles que pour la repro­duc­tion, à part ça, ils ne sont bons qu’à se servir dans le miel et à salir la ruche avec leurs excré­ments. ce qui veut dire que les ouvrières, en plus de s’oc­cu­per des larves, doivent nettoyer leur sale­tés dans la ruche.

Éditions Picquier Traduit de l’an­glais par Santiago Artozqui

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a obtenu un coup de coeur à notre réunion du mois de décembre, je me suis empres­sée de l’emprunter et si j’avais réussi à le lire avant notre réunion je l’au­rais défendu malgré mes quelques réserves.

Il a tout pour plaire ce roman : sous-tendu par le drame person­nel de trois femmes iraniennes réfu­giées en Irlande dans le comté de Mayo, le roman dévoi­lera peu à peu les horreurs qu’elles ont vécues sous la répres­sion aveugle du shah d’Iran et la montée de l’in­to­lé­rance isla­miste. Dans ce petit village de Balli­na­croagh, elles ouvrent un restau­rant aux saveurs de leurs pays, et sont à la fois bien accueillies par une partie de la popu­la­tion et en butte à ceux qui voient d’un mauvais œil ces femmes venues d’ailleurs. Le style de Marsha Mehran est emprunt de poésie à l’image des contes perses et contri­bue au charme un peu envou­tant de ce récit. Et puis, ce roman est un hymne à la cuisine iranienne, on savoure ces plats (que je me garde­rai bien d’es­sayer de repro­duire malgré les recettes qui sont géné­reu­se­ment expli­quées) tant elles demandent des épices que je ne saurai trou­ver sur mon marché de Dinard et tant elles me semblent complexes à réali­ser. Ce qui est très bien raconté ici, c’est le poids de la cuisine dans l’exil : refaire les plats aux saveurs de son pays, c’est un peu vaincre la nostal­gie de la douceur de la vie fami­liale qui a été détruite par des violences telles que la seule solu­tion ne pouvait être que la fuite.

La descrip­tion des habi­tants du village irlan­dais manque de nuances, il faut l’ac­cep­ter pour rentrer dans le récit. Le succès du restau­rant tient de l’en­vou­te­ment pour des parfums d’épices venues d’ailleurs. L’amour de la plus jeune des sœurs pour le fils du person­nage odieux qui veut rache­ter leur boutique relève du conte de fée . Cela ne m’a pas empê­chée de passer plusieurs soirée en compa­gnie de ces person­nages dans ce petit village arrosé d’une pluie conti­nue ou presque. J’ai aimé le courage de ses trois femmes et de leur volonté de vivre quel que soient les drames qu’elles ont traver­sés. Évidem­ment, on pense à tous ceux qui ont essayé de fuir des pays où des répres­sions sans pitié écrasent toute tenta­tive de vie libre.

La mort tragique de cette jeune auteure d’ori­gine iranienne est un poids supplé­men­taire à la tris­tesse qui se dégage de cette lecture qui se veut pour­tant réso­lu­ment opti­miste. Le roman se situe en effet à une période où les réfu­giés iraniens trou­vaient leur place dans un monde qui était plus ouvert aux drames des pays soumis à des violences inima­gi­nables. Ce monde là, appar­tient au passé car nos civi­li­sa­tions occi­den­tales sont surprises par l’am­pleur des drames des pays à nos fron­tières et se sentent dému­nies face à l’ac­cueil de pauvres gens chas­sés de chez eux et prêts à risquer leur vie pour un peu de confort dans un monde plus apaisé. Ce n’est pas le sujet de ce roman mais on y pense en se lais­sant bercer par le charme des saveurs des plats venus d’orient dans ce village où la viande bouillie arro­sée de bière semble être le summum de la gastronomie.

Citations

La voisine malfaisante et médisante

Dervla Quigley avait été frap­pée d’in­con­ti­nence, un problèmes de vessie très gênant qui l’avait cloué chez sa sœur ‑laquelle était dotée d’une patience à toute épreuve- et lais­sée l’es­sai tota­le­ment dépen­dante de celle-ci. Inca­pable de maîtri­ser son propre corps, Dervla avait bien­tôt été obsé­dée par l’idée de mani­pu­ler celui de tous les autres. Les ragots n’étaient pas seule­ment ses amis et son récon­fort, mais aussi la source d’un grand pouvoir.

Vision originale de l’acupuncture

Elle était même allée consul­ter un acupunc­teur chinois qui, au plus fort des seven­ties et de l’amour libre, s’étaient établis dans Henry Street à Dublin. La force de l’âme de ce chinois l’avait impres­sion­née ‑Li Fung Tao prati­quait son tai-chi mati­nal en toute séré­nité pendant que les vendeurs ambu­lants de fruits et de légumes appâ­taient les chalands en beuglant tout autour de lui‑, mais ses aiguilles n’avaient eu pour effet que de lui donner l’im­pres­sion d’être un morceau d’an­chois plongé dans une mari­nade d » »alici » à base d’ori­gan et de poudre de piment. 

Les épices

Dans le livre de recettes qu’elle avait stocké dans sa tête, Marjan avait veillé à réser­ver une place de choix aux épices qu’elle mettait dans la soupe. Le cumin ajou­tait au mélange le parfum d’un après-midi passé à faire l’amour, mais c’en était une autre qui produi­sait l’ef­fet tantrique le plus spec­ta­cu­laire sur l’in­no­cent consom­ma­teurs de ce velouté : le « siah daneh » – l’amour en action- ou les graines de nigelle. Cette modeste petite gousse, quand on l’écrase dans un mortier avec un pilon, ou lors­qu’on la glisse dans des plats comme cette soupe de lentilles, dégage une éner­gie poivrée qui hibernent dans la rate des hommes. Libé­rée, elle brûle à jamais dans un désir sans limite et non parta­ger pour un amant. la nigelle est une épice à la chaleur si puis­sante qu’elle ne doit pas être consom­mée par une femme enceinte, de peur qu’il ne déclenche un accou­che­ment précoce.

Fabcaro Édition 6 pieds sous terre Thierry Beau­champ ÉditionWombat

Ces deux livres la BD de Fabcaro et les courtes nouvelles de Thierry Beau­champ n’ont en commun que d’avoir fait rire Jérôme et moi aussi. Pour Fabcaro je recon­nais que depuis Zaï Zaï Zaï je suis une incon­di­tion­nelle. Je suis prête à partir dans le rire immé­dia­te­ment. Mon préféré est sans doute, Mourir d’ai­mer, sans oublier Formica. 

Encore une fois, j’ai ri mais peut être un peu moins, je connais un peu tous les ses procé­dés de Fabcaro qui manie avec dexté­rité un humour décalé jamais méchant :

( Si le texte vous emble flou en cliquant sur la photo il sera plus net)

dans cette BD l’auteur essaie diffé­rents procé­dés, le roman photo, le Western, mais aussi les réac­tions autour de lui, quand il parle de son projet l’éton­ne­ment de son éditeur :

Tout un livre à partir d’un dessin de bite sur la joue ? …Euh… tu es sûr de ton projet là ?

et bien pour ceux et celles qui aiment l’ab­surde de Fabcaro ne doutez pas, vous allez partir dans une aven­ture passion­nante pleine de rebon­dis­se­ments. N’écou­tez pas les propres enfants du dessi­na­teurs qui ont du mal à comprendre toute la gran­deur du projet de leur père :

- Papa t’es connu main­te­nant , tu peux pas faire n’im­porte quoi

-Les gens ils attendent ton prochain livre, tu vas pas faire une histoire de bite sur la joue ? ! !

Un sourire garanti pour ceux qui, comme moi, aime cet humour.

Précieux conseils pour entrer dans la légende du sport

Quand l’important n’était pas (toujours) de gagner

Pour ce deuxième livre, il s’agit d’un recueil de nouvelles autour des histoires pitto­resques des débuts des jeux olym­piques. Sous forme de 24 courtes nouvelles nous décou­vrons le côté amateurs des jeux et c’est très amusant. Le livre se prétend une aide pour réus­sir les jeux olym­piques et les conseils me semblent très judicieux :

En fait, il faut savoir raison garder et ne pas se trom­per d’éti­quettes, car ces règles précises et complexes ne possèdent pas de prin­cipe magique intrin­sèque. Ce fut là une erreur récur­rente chez bon nombre de nos compa­triotes. Ainsi, lors des jeux olym­piques de 19o0 à Paris, la mysté­rieuse Mme Froment-Meurice disputa le tour­noi de golf en talons hauts, ce qui lui coûta proba­ble­ment une gloire éter­nelle puis­qu’elle s’en­fonça dans le green et ne parvint pas à accé­der à la troi­sième marche du podium. Quant au disco­bole Jules Noël, le colosse de Norrent- Fontes, sans doute crut-il prêcher l’exemple en siro­tant du cham­pagne entre deux lancers aux jeux de Los-Angeles, alors que la prohi­bi­tion minait encore le moral de la grande nation améri­caine. Proba­ble­ment indi­gnés, les juges préfé­rèrent regar­der le saut à la perche plutôt que son jet final, qui aurait pour­tant dû lui valoir la médaille d’argent.

Vous appren­drez que le premier tir aux pigeons se faisait avec de vrais pigeons, qu’un homme avec une jambe de bois remporta six médailles d’or, qu’une femme ayant gagné le tour­noi de golf ne l’a jamais su car elle est partie avant les résul­tats. Et tant d’autres petites anec­dotes savoureuses.
Merci Jérôme pour ces deux sourires.

Édition Gras­set

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Excu­sez le flou de la photo !

J’ai bien aimé ce roman qui raconte le déses­poir d’une enfant qui ne retrouve pas, un soir en reve­nant de l’école, sa mère, à la maison. « Elle est partie » lui dit son père, et elle n’en saura jamais plus.

Sa mère grande dépres­sive, était depuis quelques temps deve­nue mutique et restait allon­gée sur un lit. Son père et sa fille venaient lui parler sans que jamais elle ne leur réponde. Et puis, trente ans plus tard, un message télé­pho­nique lui apprend où vit sa mère. En aban­don­nant immé­dia­te­ment tout, elle part retrou­ver celle qui lui a tant manqué.

Le roman suit le voyage de cette femme vers sa mère et la lente remon­tée dans ses propres souve­nirs. On comprend sa colère contre son père et ses grands-parents qui l’ont élevée mais qui n’ont jamais voulu lui dire où était sa mère. Le savaient-ils ? Elle a choisi le théâtre pour se recons­truire et cette adoles­cente bles­sée a retrouvé dans la person­nage d’An­ti­gone un écho à sa propre douleur. Son père va refaire sa vie et la laisse près de ses grand-parents. On a du mal à comprendre pour­quoi ce silence qu’elle ne peut inter­pré­ter et en consé­quence de quoi la prive d’un rapport normal avec eux. Ils n’ont pas su l’ai­mer mais elle ne s’est pas lais­sée appro­cher d’eux. Pour­tant, si sa grand-mère est très brusque, son grand-père semble plus tendre. Elle retrou­vera sa mère mais n’en saura pas beau­coup plus.
Le lecteur n’aura jamais toutes les clés pour mieux comprendre les person­nages de ce roman. La dépres­sion de sa mère, le silence de son père et de ses grands-parents, et pour­quoi adulte, elle n’a pas plus cher­ché où était sa mère. Cela m’a un peu gênée, pour faire de ce roman un vrai coup de cœur.

En rempli­q­qant mon abécé­daire je me suis aper­çue que j’avais déjà lu un livre dette auteure : « Rêves oubliés » (que j’avais bien oublié, il est vrai !)

Citations

Départ de sa mère

Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple sujet verbe parti­cipe passé. Une phrase tout à fait intel­li­gible. Magda­lena la compre­nait, mais la trou­vait trop courte. Il manquait au moins un complé­ment de lieu, ainsi que plusieurs para­graphes d’ex­pli­ca­tions. Une maman ne part pas comme ça.

Le courrier

Les gens ne s’écrivent plus, disait-il à Appo­lo­nia, des cour­riers élec­tro­niques, c’est de l’écrit impal­pable, et ce qui ne se touche pas ne compte pas. À la fin, je ne portais plus que des publi­ci­tés, des factures, des rele­vés de banque, aucune trace de stylo, d’écri­ture, une carte postale de temps en temps pour une grande tante parce qu’on sait qu’elle aime ça. Souve­nir de Rome, de Budapest.

Métier d’actrice

Chaque person­nage est un manque de plus, un effa­ce­ment du trait, un détour sur le chemin, un sentier sauvage à défri­cher, une bifur­ca­tion, une excuse, une halte, encore une, pour ne pas s’ap­pro­cher du cœur, du poumon, et rester en lisière de soi, de son propre désir, se remplir du regard des autres, pour le prendre en embus­cade, le séduire, s’en empa­rer, afin d’évi­ter toujours d’être soi-même ?

Édition Galli­mard. Traduc­trice Fanchetta Gonzalles-Battles

Je lis très peu de romans poli­ciers , mais j’avais déjà noté le nom de cet auteur chez Keisha et j’ai vu dans ma média­thèque préfé­rée qu’il avait reçu un coup de cœur de « mon » cher club de lecture. Je me suis donc plon­gée avec grand inté­rêt dans ce récit qui se passe à Calcutta au Bengal dominé par l’or­gueilleuse puis­sance britan­nique. C’est le prin­ci­pal inté­rêt de ce roman, car la trame poli­cière est assez faible, selon moi, mais j’ac­cepte volon­tiers ne pas être un bon juge en la matière. La descrip­tion de la vie en Indes en 1919 est riche en consi­dé­ra­tions socio-poli­tiques. Le prin­cipe de base est : ce qui est bon pour les Anglais ne l’est pas pour les Indiens, en corol­laire toutes les façons de faire comprendre aux Benga­lis si peu déve­lop­pés que leur seul inté­rêt est d’ac­cep­ter la domi­na­tion des êtres supé­rieurs que sont les Anglais sont utili­sées, de l’hu­mi­lia­tion indi­vi­duelle à la répres­sion de mani­fes­tants paci­fiques. Et bien sûr toutes les richesses du pays sont entre bonnes mains c’est à dire des mains anglaises ou écos­saises. Tout cela, sous un climat très diffi­cile à suppor­ter qui ronge les esprits et les corps de ceux qui sont habi­tués à la saine fraî­cheur de Londres et de sa campagne envi­ron­nante. Comme dans tout polar, l’en­quête est menée par un couple de poli­ciers que l’on retrou­vera sans doute dans les autres romans de cet auteur (car il y en a d’autres) : le capi­taine Whynd­ham qui a laissé toutes ses illu­sions sur l’hu­ma­nité et sur la couronne britan­nique dans les champs de bataille de la guerre 1418 et le sergent Barne­jee un Indien partagé par son amour de l’ordre et son amour pour son peuple que l’ar­mée anglais ne pense qu’à mettre au pas. C’est un couple inté­res­sant et je pense que les prochaines enquêtes vont voir les failles de ces enquê­teurs créer de nouvelles tensions. Le roman est écrit par un auteur anglais, de parents indiens immi­grés en Écosse. Et cela fait tout l’in­té­rêt du livre car, héri­tier de deux cultures, Abir Mukher­jee est loin d’avoir une vue simpliste de ce qui s’est passé dans le pays dont ses parents sont originaires.

Un roman poli­cier comme je les aime, c’est à dire qui permet de comprendre une société avec un regard original.

Citations

Toujours cette façon de se débarrasser des enfants en Angleterre

Harde­ley n’était pas diffé­rent de la myriade d’autres établis­se­ments mineurs qui parsèment les comtés du centre du pays. Provin­cial par son empla­ce­ment et parois­sial par son compor­te­ment, il appor­tait une éduca­tion passable, un vernis de respec­ta­bi­lité et, plus impor­tant un lieu commode où parquer les enfants de la classe moyenne qu’il fallait caser dans un endroit discret pour une raison ou une autre .

Le style colonial

C’est une carac­té­ris­tique de Calcutta. Tout ce que nous avons construit ici est dans le style clas­sique. et tout est plus grand qu’il n’est néces­saire. Nos bureaux, nos rési­dences et nos monu­ments crient tous :« Regar­dez notre œuvre ! nous sommes vrai­ment les héri­tiers de Rome. »
C’est l’ar­chi­tec­ture de la domi­na­tion et tout cela paraît un tanti­net absurde. Les bâti­ments palla­diens avec leurs colonnes et leurs fron­tons, les statues, vêtues de toges, d’An­glais depuis long­temps décé­dés et les inscrip­tions latines partout des palais aux toilettes publiques. En regar­dant tout cela, un étran­ger serait en droit de penser que Calcutta a plutôt été colo­ni­sée par les italiens.

Et c’est hélas vrai !

L’opium n’est vrai­ment illé­gal que pour les travailleurs birmans. même les Indiens peuvent s’en procu­rer. Quant aux Chinois, eh bien nous pour­rions diffi­ci­le­ment le leur inter­dire, attendu que nous avons mené deux guerres contre leurs empe­reurs pour avoir le droit de répandre ce maudit truc dans leur pays. et nous l’avons bel et bien fait. Au point que nous avons réussi à faire des drogués d’un quarts de la popu­la­tion mâle. Si on réflé­chit, cela fait proba­ble­ment de la reine Victo­ria le plus grand trafi­quant de drogue de l’histoire.

Ambiance du matin

Mieux vaut parfois ne pas se réveiller. 
Mais à Call­cutta c’est impos­sible. Le soleil se lève à cinq heures en déclen­chant une caco­pho­nie de chiens, de corbeaux et de coqs, et au moment où les animaux se fatiguent, les muez­zins démarrent de chaque mina­ret de la ville. Avec tout ce bruit, les seuls Euro­péens à ne pas être déjà réveillés sont ce qu’ils sont ense­ve­lis cime­tière de Park Street.

Le passage que j’avais noté chez Keisha et qui m’a fait retenir le nom de cet auteur de ce roman policier

Sur une plaque de cuivre vissée sur une des colonnes on peut lire « Bengal club, fondé en 1827 ». À côté d’elle un panneau de bois annonce en lettres blanches :
ENTRÉE INTERDITE AUX CHIENS ET AUX INDIENS
Barner­jee remarque ma désapprobation.
« Ne vous inquié­tez pas, monsieur, dit il. Nous savons où est notre place. En outres, les Britan­niques ont réalisé en un siècle et demi des choses que notre civi­li­sa­tion n’a pas atteinte en plus de quatre mille ans.
- Abso­lu­ment, » renché­rit Didby.
Je demande des exemples.
Baner­jee a un mince sourire. « Eh bien, nous n’avons jamais réussi à apprendre à lire aux chiens. »

Les oiseaux

Je suis réveillé par ce que l’on appelle par euphé­misme le chant des oiseaux. En réalité c’est plutôt un affreux raffut, neuf dixième de cris stri­dents pour un dixième de chant. En Angle­terre le chœur de l’aube est aimable et mélo­dieux et ils rend les poètes lyriques pour parler des moineaux et des alouettes qui montent dans le ciel. Il est aussi divi­ne­ment court. Les pauvres créa­tures, démo­ra­li­sées par l’hu­mi­dité et le froid, chantent quelques mesures pour prou­ver qu’elles sont encore vivantes puis elles plient boutique et vaquent à leurs occu­pa­tions. À Calcutta c’est diffé­rents. Il n’y a pas d’alouette ici, rien que de gros corbeau grais­seux qui commencent à brailler aux premières lueurs de l’aube et conti­nuent pendant des heures sans une pause. Personne n’écrira jamais de poème sur eux.

Édition Hervé Chopin (H.C) . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je dis souvent (par exemple dans mes commen­taires sur vos blogs) que je lis peu de romans poli­ciers, et bien en voilà un que je vous recom­mande. L’en­quête poli­cière est moins passion­nante que la toile de fond de ce roman, qui analyse en détails ce qu’on connaît bien main­te­nant « le choc post-trau­ma­tique ». Est-ce que le nom de Vuko­var vous dit quelque chose ?

Ce roman décrit avec un réalisme à peine soute­nable le terrible siège de cette ville par les Serbes, il est décrit par le petit Duso un enfant de huit ans qui a vu l’in­nom­mable. On comprend que Duso est, vingt plus tard, Nikola Stan­ko­vik accusé du meurtre de la jeune et jolie Ivanka, croate elle aussi réfu­giée en Belgique à Bruxelles. Le lecteur en sait donc plus que les enquê­teurs, l’avo­cat, et la psychiatre char­gée de faire un diag­nos­tique sur l’état mental de Nikola. Celui-ci est un dessi­na­teur de talent et graf­feur de génie. À travers ses dessins, il en dit plus que par les mots qui sont défi­ni­ti­ve­ment bloqués dans son incons­cient. Le long proces­sus pour remon­ter au trau­ma­tisme d’une violence abso­lue est bien décrit et sans doute très proche des efforts que doivent faire les théra­peutes pour libé­rer la parole de leurs patients. Ensuite ceux-ci doivent se recons­truire mais est-ce toujours possible ? Au moment où je rédige ce billet, l’ac­tua­lité raconte le procès des assas­sins du Bata­clan, et certains resca­pés racontent des trau­ma­tismes qui les ont marqués à tout jamais, mais on mesure aussi l’importance de dire en public ce qu’ils ont vécu, ce que ne peuvent pas faire des enfants trop jeunes qui enfouissent leurs souve­nirs trau­ma­ti­sants au plus profond de leur mémoire.

Je n’ai mis que quatre coquillages à ce roman car j’ai trouvé que le genre « poli­cier » exigeait des simpli­fi­ca­tions dans les person­nages qui m’ont un peu gênée. La psychiatre qui lutte contre un collègue arri­viste qui ne soigne qu’à coups de calmants, est un grand clas­sique du genre et c’est trop mani­chéen pour moi. Mais ce n’est qu’un détail et je retien­drai surtout la descrip­tion du siège de Vuko­var que j’avais déjà bien oublié, et les dégâts dans une person­na­lité d’un enfant qui a vu sans pouvoir en repar­ler des horreurs de la guerre civile : oui, quand la violence des hommes se déchaîne, les enfants sont des proies trop faciles, trop fragiles et même s’ils survivent on ne sait pas grand chose des réper­cus­sions sur leur personnalité.

Citation

L’image des Français en Belgique

L’homme était d’ori­gine française.
Les fran­çais savent tout sur tout et tiennent à ce que ça se sache. Il avait d’emblée reven­di­quer sa natio­na­lité, en préci­sant la région et la ville de nais­sance, comme ils le font géné­ra­le­ment entre eux pour évaluer les forces en présence.
Les chiens se reniflent le derrière, au moins, c’est silencieux.

Édition Sabine.Wespieser. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre choc, qui se lit très faci­le­ment et qui oblige à se poser des ques­tions : comment aurions nous réagi à une telle annonce ?

Thierry et Élisa­beth habitent une maison isolée tout près d’une belle et grande forêt. En face de chez eux un couple, Guy et Chan­tal, est venu habi­ter une maison en ruine qu’ils ont reta­pée. Depuis quatre ans des liens très forts se sont tissés entre eux. Coup de tonnerre : Guy est arrêté pour les viols et les meurtre de six jeunes filles. L’écri­vaine va suivre le travail que doit faire Thierry pour échap­per à l’emprise mentale de celui qu’il consi­dé­rait comme étant son seul ami. Et peu à peu se dessine le portrait d’un homme taiseux qui ne sait pas tisser des liens avec les autres et cela dès son enfance. Pour une fois, il faisait confiance et était bien avec un homme, ils buvaient parfois des bières ensemble, ils s’ai­daient pour des petits brico­lages, ils étaient tout simple­ment amis. Et voilà qu’il doit revivre tous les instants qu’ils ont parta­gés en se rendant compte à quel meurtre corres­pon­dait tel ou tel service rendu. L’hor­reur le rend fou de douleur. Son boulot le lâche et sa femme s’écarte de lui car elle veut abso­lu­ment démé­na­ger de cette maison qu’elle n’a jamais aimé (trop isolée). Lui s’obs­tine à vouloir rester là où il a fait son trou dans cette maison où il se sentait protégé.

La fin est très belle aussi, il trou­vera à qui deman­der pardon pour son enfance brisée, et le fait qu’il ne sache jamais dire son amour aux gens qui comptent tant pour lui : sa femme et son fils. Le livre se termine par l’es­poir qu’il saura peut-être mieux s’ou­vrir aux autres en tout cas, il a enfin compris sa femme qui exige de démé­na­ger de cet endroit de malheur.

Je trouve que le style très rapide va bien avec ce récit qui ferait un très bon film. J’ai appré­cié aussi que Tiffany Taver­nier ne cherche pas à comprendre l’assassin comme tant de jour­na­listes s’y essayent lors des terribles révé­la­tions de meurtres en série, mais se penche sur la person­na­lité de celui qui était son ami et qui n’a rien vu. Cela nous inter­roge sur ce que nous savons de gens que nous croyons connaître.

Citations

Leur vie avec le tueur

Reine et Virgi­nie, c’était avant leur arri­vée, mais toutes les autres, à commen­cer par Zoé ? À cette époque, Marc était déjà parti étudier à Grenoble et Guy venait d’ac­qué­rir la maison. Sans doute n’avions-nous pas encore fait connais­sance. La petite Marga­rira, en revanche, c’était l’an­née des vingt ans de Marc. Pour fêter « ça » et nous conso­ler de l’ab­sence du « petit », Guy et Chan­tal s’étaient poin­tés avec un somp­tueux pauillac. Un an après, au moment de la dispa­ri­tion de Selima, Marc venait de nous parler de son désir de vivre au Viet­nam. À la maison, nous étions comme deux chiots aban­don­nés et Guy et Chan­tal, nous invi­taient souvent pour nous chan­ger les idées.…

Le début d’une très belle scène finale

Tout ce malheur sur son visage. Marcher vers elle. Fran­chir le mur qui me sépare de son sourire. Traver­ser la forêt. Écar­ter les épines, les ronces. Ramas­ser les bruyères. Marcher encore. Atteindre cette larme qui coule le long de ses joues. Cette larme que j’es­suie le plus déli­ca­te­ment possible et que j’embrasse avec douceur. Tout ce mal qu’on lui a infligé, nous tous, les hommes, les filles aussi, qui détour­naient la tête à son passage.

Édition Gallaade . Traduit de l’an­glais (Améri­cain) par Anne Damour (j’adore ce nom !)

J’ai déjà un certain nombre de livres de cet auteur sur mon blog. J’avais été un peu déçue par sa biogra­phie, mon préféré reste « Et Nietzsche a pleuré » suivi de près par « le problème Spinoza » et « Mensonge sur le divan » celui-ci ressemble beau­coup à « Créa­ture d’un jour ». Comme pour ce dernier livre Irving Yalom part à la recherche des valeurs qui ont soutenu son travail théra­peu­tique et ces valeurs se retrouvent davan­tage chez les philo­sophes que chez les psycha­na­lystes en parti­cu­lier chez Épicure. Comme souvent, il commence son livre par une ciation il s’agit ici d’une maxime de Fran­çois de La Rochefoucauld :

« Le soleil ni la mort ne peuvent se regar­der en face »

Tout son essai ne ne se prononce pas sur le soleil mais nous dit que pour la mort c’est quand même beau­coup mieux de savoir qu’elle fait partie de notre vie !

Il explique et nous raconte – ce qui rend, comme toujours, chez Irving Yalom ses récits si faciles à comprendre – combien la peur de la mort donne des conduites qui font terri­ble­ment souf­frir ses patients. Mais au-delà des cas cliniques qu’il décrit avec une compas­sion qui me touche beau­coup, nous compre­nons telle­ment mieux nos propres conduites ou celles de nos proches. C’est un livre qui aide à vivre alors que le thème central analyse les conduites pour oublier ou complè­te­ment effa­cer le fait que notre vie aura une fin. Ce n’est pas un livre triste, pour­tant, Irving Yalom a été spécia­liste des groupes de cancé­reux en phase termi­nale, chez eux aussi il a trouvé des leçons de vie. Je recom­mande cette lecture, elle tombait parti­cu­liè­re­ment bien pour moi qui pour la première fois de ma vie devait affron­ter un réel problème de santé. Comme j’au­rais aimé rencon­tré un Irving Yalom sur mon chemin !

Citations

J’aurais pu prononce cette phrase aux enterrement de gens que j’ai tant aimés.

Deux mois plus tard lorsque sa mère mourut et qu’elle prononça une courte allo­cu­tion au cours des funé­railles. Une des phrases favo­rites de sa mère lui revint à l’es­prit : » Cher­chez-la parmi ses amis ».
Ces mots avaient un pouvoir évoca­teur : Barbara savait que la bien­veillance de sa mère, sa tendresse, son amour de la vie vivrait en elle, sa fille unique. Tandis qu’elle pronon­çait son discours et parcou­rait l’as­sem­blée du regard, elle ressen­tait physi­que­ment les quali­tés de sa mère qui avaient irra­dié vers ses amis, qui à leur tour les trans­met­traient à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants.

L’empathie

L’empathie est l’ou­til le plus puis­sant dont nous dispo­sions pour entrer en rela­tion avec autrui. C’est le ciment des rela­tions humaines, qui nous permet de sentir profon­dé­ment en nous ce qu’un autre éprouve.

Nulle part la soli­tude devant la mort et le besoin d’une rela­tion ne sont décrits avec plus de force et de réalisme que dans le chef-d’œuvre d’Ing­mar Berman « Cris et chuchotements. »

La transmission

Avec l’âge, j’at­tache de plus en plus d’im­por­tance à la trans­mis­sion. En tant que pater fami­lias, je m’empare de l’ad­di­tion lorsque nous dînons au restau­rant en famille. Mes quatre enfants me remer­cient toujours aima­ble­ment (après avoir offert une faible résis­tance), et je ne manque jamais de leur dire :« Remer­ciez votre grand-père Ben Yalom. Je ne suis qu’un récep­tacle qui trans­met sa géné­ro­sité. Il s’emparait à chaque fois de l’ad­di­tion à ma place ». (Et, soit dit en passant, je n’of­frais qu’une faible résistance.)

Le besoin de personnalité supérieure

Je crois que notre besoin de guide expé­ri­menté est révé­la­teur de notre vulné­ra­bi­lité et de notre recherche d’un être suprême ou supé­rieur. Nombreux sont ceux, moi y compris, qui non seule­ment révèrent leur mentor mais leur attri­buent plus qu’ils ne méritent. Il y a deux ans, à un service à la mémoire d’un profes­seur de psychia­trie, j’écou­tais l’éloge funèbre prononcé par un de mes anciens étudiants, que j’ap­pel­le­rai James, aujourd’­hui direc­teur réputé de la chaire de psychia­trie dans une univer­sité de la côte Est. Je connais­sais bien les deux hommes, je fus frappé de voir que dans son discours, James attri­buait beau­coup de ses propres idées origi­nales à son ancien professeur.

Je partage cette conviction

J’ai la convic­tion que la vie (y compris la vie humaine) est appa­rue à la suite d’évé­ne­ments aléa­toires ; que nous sommes des êtres finis ; et que, envers et contre tout espoir, nous ne pouvons comp­ter que sur nous-mêmes pour nous proté­ger, évaluer notre compor­te­ment, donner à notre vie un cadre qui ait du sens. Nous n’avons pas de destin tracé d’avance, et chacun de nous doit déci­der comment vivre une vie aussi remplie, heureuse et signi­fiante que possible.

Encore une fois, je me sens proche de lui

Si deux de mes règles fonda­men­tales en tant que théra­peute sont la tolé­rance et une totale accep­ta­tion, j’ai pour­tant mes propres préju­gés. Ma bête noire concerne tout ce qui relève de la croyance dans le bizarre : la théra­pie de l’aura ; les gourous ; les guéris­seurs ; les prophètes ; les préten­dues guéri­sons de divers nutri­tion­niste : l’aro­ma­thé­ra­pie, l’ho­méo­pa­thie ; et les idées farfe­lues sur des choses telles que le voyage astral, le pouvoir guéris­seur des cris­taux, les miracles reli­gieux, les anges, le gens shui ; le spiri­tisme (télé­pa­thie), la voyance, la lévi­ta­tion, la psycho­ki­nése, les esprits frap­peurs, la théra­pie des vies passées, sans citer les ovnis et les extra­ter­restres qui ont inspiré les anciennes civi­li­sa­tions, laissé des empreintes dans des champs de blé, et construit des pyra­mides égyptiennes.

Édition Plon Feux Croi­sés . Traduit de l’an­glais­par Anouk Neuhoff avec la colla­bo­ra­tion de Suzy Borello

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Voici ma première lecture dans le cadre du club de lecture qui a donc repris du service pour ma plus grande joie.

Le thème du mois était : « Les voisins » , ce roman de John Lanches­ter paru en France en 2013 , raconte la vie des habi­tants de Pepys Road. Cette rue bordée de maisons parti­cu­lières a connu le sort de beau­coup de quar­tiers de Londres, d’abord construites pour la classe moyenne, les maisons sont peu à peu rache­tées par de très riches londo­niens qui passent leur temps à faire des trans­for­ma­tions plus couteuses les unes que les autres, il leur faut être à la pointe de la mode et montrer que rien n’est assez beau pour eux. Nous sommes en 2007 et la City fait couler l’argent à flots conti­nus. Ce roman tout en se foca­li­sant sur un quar­tier de Londres donne une photo assez précise de l’ensemble de la ville. Plus que les gens qui seront les acteurs de ce roman, c’est la main­mise de la puis­sance finan­cière qui est analy­sée aussi bien du côté des vain­queurs que des exclus.

Du côté des vain­queurs (en tout cas au début) on trouve Roger et Arabella Yount , leur seule moti­va­tion c’est l’argent, en gagner beau­coup et le dépen­ser au plus vite . Le roman s’ouvre sur l’in­quié­tude de Roger aura-t-il droit à sa prime d’un million de livres dont il aurait cruel­le­ment besoin pour éclu­ser toutes ses sorties d’argent ? Nous suivrons pendant un an cette famille et leurs deux garçons qui auront, eux, bien besoin de baby-sitter pour qu’un adulte s’oc­cupe enfin un peu d’eux. Je dois avouer que c’est un aspect qui me surprend beau­coup dans la litté­ra­ture anglaise (je ne sais pas si c’est en partie réel) mais les enfants ont toujours l’air d’épui­ser leurs parents qui n’at­tendent qu’une chose les mettre au plus vite en pension.

Du côté de ceux qui doivent travailler dur pour profi­ter un peu de cet argent, un ouvrier polo­nais et nous décou­vri­rons grâce à lui le monde des travailleurs pour qui l’argent ne coule pas à flots. Il aura des amours compli­qués et devra résoudre un problème de conscience à propos, encore une fois, de l’argent : il trouve dans la maison qu’il rénove une valise remplie de billets, que va-t-il en faire ?

Pétu­nia Howe est la personne la plus touchante de ce récit , elle est âgée et a vécu une grande partie de sa vie avec son mari Albert qui était un horrible radin grin­cheux. Surtout ne croyez pas la quatrième de couver­ture, elle n’est pas obli­gée de vendre sa maison pour se soigner. Elle est est atteinte d’une tumeur au cerveau, sa fille Mary vien­dra l’accompagner pendant sa fin de vie et nous permet­tra de connaître son fils Smitty qui est un perfor­meur en art contem­po­rain. Cette famille se situe dans la classe moyenne et elle est plus sympa­thique. Le fils permet quelques passages assez clas­siques sur l’absurdité des prix en art mais il reste un homme capable de senti­ment pour sa famille, Ce roman donne une assez bonne vision de la société britan­nique avec ceux qui ne peuvent pas y péné­trer comme Quen­tina qui a fui le Zimbabwe et qui n’a aucun papier. Elle arrive à travailler sous une fausse iden­tité et est employée par la société de surveillance du station­ne­ment à Londres. Étant donné la compli­ca­tion des règles de station­ne­ment, il semble parti­cu­liè­re­ment diffi­cile de ne pas avoir de contravention.

La famille pakis­ta­naise est riche en person­na­li­tés diverses , l’in­té­grisme musul­man frappe à leur porte , en travaillant comme des fous ils arrivent à un niveau de vie correct.
Il reste un pan de la société : les joueurs de foot grâce à Freddy Kamo nous décou­vrons que là aussi l’argent peut ruis­se­ler mais il est quand même soumis à la santé physique du jeune joueur, une mauvaise frac­ture et voilà le rêve qui s’écroule.

Le lien entre tous ces person­nages, c’est qu’ils sont tous voisins ou travaillent pour des gens de Pepys Road.

Chaque person­nage repré­sente un proto­type de Londo­niens et l’au­teur décrit ainsi une ville qui va mal car elle est trop centrée sur l’argent et la consom­ma­tion. Il arrive à tenir l’in­té­rêt du lecteur car les trajec­toires des person­nages font craindre une chute ce qui arri­vera pour certains d’entre eux. Et puis, il y a ces cartes que tous les habi­tants de la rue reçoivent avec cette inscrip­tion « Nous voulons ce que vous avez ». Qui se cache derrière ces messages anonymes ? Nous avons donc droit à une enquête poli­cière et à un inspec­teur très britan­nique sorti des écoles qui font de lui un homme un peu trop chic pour sa fonction.

J’ai aimé cette lecture car elle donne une bonne idée de ce qui va mal dans la société britan­nique, même si les person­nages sont parfois cari­ca­tu­raux et les situa­tions un peu conve­nues, il faut aussi dire que ce livre a vingt ans et que beau­coup de ce qu’il dénonce nous semble des lieux communs aujourd’hui.

Citations

Construction de la rue

La rue en ques­tion s’ap­pe­lait Pepys Road. Elle n’avait rien d’ex­tra­or­di­naire pour une rue de ce quar­tier. La plupart de ses maisons dataient de la même époque. Elles avaient été construites par un entre­pre­neur à la fin du XIXe siècle, pendant le boom immo­bi­lier consé­cu­tif à l’abo­li­tion de l’im­pôt sur les briques.

La famille pakistanaise

Soit Usman traver­sait bel et bien une phase reli­gieuse, soit ‑de l’avis d’Ah­med- il jouait la comé­die. Dans un cas comme dans l’autre, il faisait tout un foin de sa répu­gnance à vendre de l’al­cool et des maga­zines avec des femmes nues en couver­ture. Les musul­mans ne devaient pas…, et patati, et patata. Comme si l’en­semble de la famille n’avait pas conscience de cela… Mais la famille avait égale­ment conscience des impé­ra­tifs écono­miques en jeu.

Madame Kamal mère

Elle engueu­le­rait telle­ment Usman qu’il y avait de fortes chances qu’il n’en sorte pas vivant. Le monde se rendrait compte que le Pakis­tan n’avait pas réel­le­ment besoin de la force nucléaire puisque le pays dispo­sait déjà de Madame Kamal mère.

L’ouvrier polonais

La pose des étagères était assu­rée par son Polo­nais. Bogdan le maçon qu’elle avait tout d’abord employé sur la recom­man­da­tion d’une amie, et avait désor­mais adopté. Il travaillait deux fois plus dur qu’un ouvrier anglais, était deux fois plus fiable et coûtait deux fois moins cher.

Se loger à Londres

Zbigniev, Piotr et quatre amis habi­taient un trois pièces à Croy­don. Ils le sous-louaient à un Italien, qui lui-même le sous-louait à un Anglais qui le louait à la ville, et le loyer était de 200 livres par semaine. Ils devaient faire atten­tion pour le bruit, car si les autres rési­dents les dénon­çaient ils seraient flan­qués dehors. En réalité ces jeunes gaillards bien élevés étaient des loca­taires appré­ciés dans l’im­meuble, dont les autres occu­pants étaient âgés et blancs. Comme l’un d’eux l’avait un jour glissé à Znigniev dans le hall, ils s’es­ti­maient heureux. : « Au moins vous n’êtes pas des Pakis ».

Manie de riches

Roger avait une manie donc il voulait se débar­ras­ser mais qu’il avait bien conscience de ne pas avoir encore corri­gée : il avait tendance à ache­ter plein de maté­riel hors de prix dès qu’il envi­sa­geait de se mettre à un hobby. C’est ce qui s’était passé avec la photo­gra­phie, quand il avait acheté un appa­reil immen­sé­ment sophis­ti­qué et inuti­li­sable, assorti d’une batte­rie complète d’ob­jec­tif, puis pris une dizaine de photos avant de se lasser de sa complexité. Il s’était mis à la gym et avais acheté un vélo, un tapis de jogging et une machine multi­fonc­tions, puis une carte pour un « coun­try club » londo­nien donc il ne se servait quasi­ment jamais temps il était labo­rieux d’y aller. Il s’était mis à l’oe­no­lo­gie, il y avait installé un un frigo-cave à vin dans le sous-sol réamé­nagé qu’il avait rempli de bouteilles coûteuses ache­tées sur recom­man­da­tion, mais l’en­nui c’était qu’on était pas censé boire ces fichues bouteilles avant des années. Il avait acheté en multi­pro­priété un bateau à Cowes, donc ils s’étaient servis une fois.…

Les riches à Dubaï

Ils devaient descendre dans des hôtels hors de prix pour faire ce que faisaient les gens dans ces cas-là et dans ces endroits-là : lézar­der au bord de la piscine en siro­tant des bois­sons hors de prix, manger de la nour­ri­ture hors de prix, discu­ter des futurs vacances hors de prix qu’ils pouvaient prendre et du délice que c’était d’avoir autant d’argent .

L’argent à Londres

À Londres l’argent était partout, dans les voitures, les vête­ments, les boutiques, les conver­sa­tions, jusque dans l’air lui-même. Les gens en avaient, le dépen­saient, y pensaient et en parlaient en perma­nence. Tout cet argent avait un côté inso­lent, épou­van­table, vulgaire, mais égale­ment exci­tant, stimu­lant, inso­lent, nouveau, bref, diffé­rent de Kecs­ke­mét en Hongrie, qui lui avait semblé, comme toujours les lieux où on gran­dit, intem­po­rel et immuable. Pour­tant, ces torrents d’argent qui inon­daient Londres, elle n’en profi­tait pas. Des choses arri­vaient, mais pas à elle. La ville était une immense vitrine de maga­sin, et elle était dehors sur le trot­toir à admi­rer l’intérieur.

Édition folio. Traduit de l’an­glais par Suzanne V. Mayoux

Roman sous-tendu par une intrigue bien menée (déci­dem­ment les anglais sont bons dans le genre) . Nous suivons le destin de Clive un compo­si­teur de Musique de renom et de Vernon un rédac­teur en chef d’un grand jour­nal londo­nien. Puisque l’au­teur est Ian McEwan , on peut se douter que leur descente aux enfers est inéluc­table. Je me souviens de « Solaire » et du person­nage scien­ti­fique parti­cu­liè­re­ment odieux. Ici encore, les person­nages sont peu sympa­thiques et comme dans « Solaire » il m’a manqué dans ce roman quelques valeurs humaines auxquelles me raccrocher.

L’his­toire tourne autour d’une femme Molly qui a eu trois amants : un ministre qui a tout du poli­ti­card libi­di­neux, un compo­si­teur de musique qui se pense génial mais qui a du mal à retrou­ver l’ins­pi­ra­tion de sa jeunesse, un jour­na­liste qui veut faire monter les ventes de son jour­nal. Ils sont tous les trois mani­pu­lés par Georges le mari de Molly qui, pour se venger, les détruira tous les trois.

Cela nous vaut de bons passages sur le monde de la presse, sur l’égoïsme du créa­teur que ce soit en musique ou en litté­ra­ture, sur les côtés sordides des hommes de pouvoir et tout cela avec un humour grin­çant qui est la marque de fabrique de cet auteur. La séance dans le commis­sa­riat est un bon exemple de ce que Ian McEwan sait faire de mieux. Il raconte la recon­nais­sance par Clive d’un homme soup­çonné d’un viol que celui-ci a laissé se commettre pour ne pas perdre son inspi­ra­tion musi­cale. Premier passage, Clive sûr de lui, désigne l’homme qui portait la casquette qu’il a lui-même décrite à la police. Deuxième passage, aucun homme ne porte de casquette mais Clive, toujours aussi sûr de lui, désigne celui qui pour lui est le même homme. Les poli­ciers semblent ne pas porter la même impor­tance à cette deuxième recon­nais­sance faciale et voici la fin du chapitre :

On le déposa juste devant les portes de l’aé­ro­gare. Tandis qu’il s’ex­tir­pait de la banquette arrière et faisait ses adieux, il s’aper­çut que le poli­cier au volant n’était autre que le type qu’il avait dési­gné lors de la seconde séance d’iden­ti­fi­ca­tion. Mais ni lui ni Clive n’éprou­vèrent le besoin de commen­ter cette méprise au moment où ils se serrèrent la main.

Tout le style de Ian McEwan est dans ce passage : il traque mieux que quiconque les petites adap­ta­tions de notre conscience avec des faits qui peuvent avoir des consé­quences très graves. Comme la condam­na­tion pour viol et meurtre d’un homme que l’on est pas sûr de recon­naître. Mais son pessi­misme sur la nature humaine est assez triste, trop sans doute pour moi.

Citations

La génération 68

Quelle éner­gie, quelle veine ! Nour­ris dans la situa­tion d’après-guerre du lait et du jus vita­miné de l’État, puis soute­nus par la pros­pé­rité timide, inno­cente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein-emploi, d’uni­ver­sité nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclas­sique du rock n » roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre. Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la Provi­dence à la mise au pas, ils se trou­vaient déjà en sûreté, ils avaient conso­lidé et entre­pris d’éta­blir telle ou telle éléments de leur exis­tence – goût, opinion, fortune.

Vanité tout n’est que Vanité

Des tableaux impres­sion­nistes anglais et danois étaient accro­chés à proxi­mité d’af­fiches fanées des premiers triomphe de Clive ou de concerts de rock mémo­rables ‑les Beatles au City Stadium, Bob Dylan à l’île de Wight, les Rolling Stones à Alta­mont. Certains de ces poster valaient plus cher que les tableaux.

Les caprices d’écrivains

Ces gens-là – les roman­ciers étaient de loin les pires – parve­naient à convaincre leur entou­rage que non seule­ment leur temps de travail, mais la moindre de leur sieste et de leur prome­nade, leur accès de mutisme, d’abat­te­ment ou d’ivro­gne­rie étaient couverts par l’im­mu­nité des grands dessins. Un masque pour la médio­crité, esti­mait Clive. Il ne mettait pas en doute la noblesse de la voca­tion, mais se conduire mal n’en faisait pas partie. Peut-être pouvait-on admettre pour chaque siècle une ou deux excep­tions, Beetho­ven, d’ac­cord ; Dylan Thomas, en aucun cas.

L’homme fatigué

Il se coucha sur le côté et se demanda s’il était d’at­taque pour se bran­ler, s’il n’au­rait pas inté­rêt à s’éclair­cir les idées, vu la jour­née qui l’at­ten­dait. Sa main opéra quelques attou­che­ments distraits puis il renonça. Ces temps-ci, il manquait appa­rem­ment la convic­tion et la tran­quillité ou le vide mental, et l’acte en soi semblait bizar­re­ment démodé et impro­bable, comme d’al­lu­mer un feu en frot­tant deux bouts de bois.