Édition Albin Michel
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Encore un roman qui m’a scot­chée . Et pour­tant, je lis peu de roman poli­cier, mais lorsque le second plan du suspens est aussi inté­res­sant (et pour ce roman, je dirai plus inté­res­sant) que le suspens alors mes réti­cences tombent. Il s’agit d’un triller hale­tant et bien ficelé, il s’agit de retrou­ver un tueur qui assas­sinent des gens qui ont eu un rapport avec deux meurtres de deux femmes qui ont eu lieu en 1986, le jour même où le réac­teur de Tcher­no­byl a explosé. L’en­quête est menée à la fois par un poli­cier ukrai­nien qui a été nommé là pour le punir d’avoir dénoncé un supé­rieur corrompu. Et un flic russe recruté par un appa­rat­chik richis­sime dont le fils a été le premier assas­siné par le tueur à Tcher­no­byl. Ces deux hommes sont à l’image du flic dans la litté­ra­ture, fati­gué, alcoo­lique et trai­nant derrière eux pas mal de casse­roles, et tous les deux ont besoin d’argent pour leur enfant. Le flic russe pour payer l’opé­ra­tion qui permet­trait à sa fille sourde d’en­tendre. Le poli­cier ukrai­nien pour payer un gilet pare-balle à son fils engagé dans la lutte contre les prorusses dans le Donetsk.
Pour moi tout l’in­té­rêt, vient du lieu où se passe cette horrible histoire. Nous sommes dans la zone conta­mi­née et cette enquête va permettre de comprendre la fin du commu­nisme et comment l’Ukraine s’est formé dans une ambiance déli­ques­cente, tout cela avec l’ex­plo­sion de la centrale nucléaire qui a eu des consé­quences terribles pour les habi­tants de ce pays.
L’hor­reur est au rendez-vous dans tous les thèmes qui sont trai­tés : les touristes voyeurs qui viennent se distraire en regar­dant ce lieu dévasté par l’ex­plo­sion. L’ex­ploi­ta­tion des métaux qui sont volés dans cette zone inter­dite et qui partent pour être recy­clés dans des usines métal­lur­giques asia­tiques alors que ce métal est irra­dié. L’ex­ploi­ta­tion du bois qui se retrouve dans les meubles bon marchés en Europe. L’ex­ploi­ta­tion de l’ambre dans des forêts conta­mi­nés. La vie des pauvres petits enfants nés difformes ou qui sont leucémiques.
J’ai person­nel­le­ment peu de goût pour l’hor­reur mais c’est un peu la loi du genre, comme le fait de ne pas avoir tout de suite toutes les clés. Ne vous inquié­tez pas je ne vous dévoi­le­rai rien du suspens.

Citations

L’alcoolisme en Russie.

Il s’agis­sait d’une bouteille de Boya­rych­nik, une prépa­ra­tion à base d’au­bé­pine dont on se servait norma­le­ment comme huile de bain. Mais en Russie, tout le monde savait que l’huile d’au­bé­pine, c’était la roue de secours du poivrot : même quand les maga­sins et les bars étaient fermés on en trou­vait dans des distri­bu­teurs auto­ma­tiques en pleine rue. Elle cumu­lant trois avan­tages non négli­geables : elle conte­nait jusqu’à 90 % d’al­cool, était facile à trou­ver parce qu’elle ne subis­sait pas les restric­tions qui s’ap­pli­quaient aux spiri­tueux et son prix était déri­soire, à peine une poignée de roubles. Et en prime c’était moins dégueu­lasse que l’eau de Cologne, et moins dange­reux que l’antigel.

Russe ou Ukrainien.

Je suis né sovié­tique. La Russie c’est mon pays. L’Ukraine aussi. Choi­sir entre les deux, ce serait comme choi­sir entre mon père et ma mère.

Tchernobyl

Avec amer­tume, il se dit que le monde se souve­nait de dicta­teurs, de joueurs de foot brési­liens et des artistes peignant des carrés blancs sur fond blanc et que personne ne pouvait donner le nom d’un seul de ces hommes qui avaient sauvé l’Eu­rope d’un cata­clysme nucléaire sans précé­dent. Qui connais­sait Alexei Annenko, Valeri Bespa­lov et Boris Bara­nof ? Qui savait qu’ils s’étaient portés volon­taires pour plon­ger dans le bassin inondé sous le réac­teur 4, pour acti­ver ses pompes et le vider de son eau avant que le cœur en fusion de l’at­teigne ? Qui savait que si le magma d’ura­nium et de graphite s’était déversé dans le bassin, il se serait produit une explo­sion de plusieurs méga­tonnes qui aurait rendu inha­bi­table une bonne partie de l’Europe ?

Qui le savait ?


Édition Stock

J’ai trouvé cette tenta­tion de lecture chez Atha­lie , je lui avais dit que je lirai ce livre car j’ai des amis liba­nais, leur histoire me rend si triste et pour­tant ils ne se plaignent jamais. Je ne regrette abso­lu­ment pas cette lecture, je les retrouve dans telle­ment de détails et surtout dans l’hu­mour dont ils font preuve en beau­coup d’oc­ca­sions. Mais là où le récit est le plus proche d’eux c’est dans la façon dont ils reçoivent tous les gens qu’ils aiment avec un repas digne des plus grandes tables avec des plats prépa­rés pour 10 même si nous sommes 4 autour de la table.

Je n’ai mis que quatre coquillages alors que j’ai beau­coup aimé ce livre car je le trouve un peu désordre, l’au­teur part dans tous les sens, j’ai bien aimé le suivre même si parfois, je me suis un peu perdue. Visi­ble­ment les lycéens de 2002 ont été plus enthou­siastes que moi, bravo à eux !

Sabyl Ghous­soub veut comprendre la vie de ses parents et en même temps comprendre les conflits qui ont boule­ver­sés le Liban et cela depuis si long­temps, c’est peut-être pour ça que son récit est compli­qué car fran­che­ment comprendre pour­quoi des chré­tiens se sont assas­si­nés entre eux, sont allés tuer des pales­ti­niens pour ensuite se faire assas­si­ner par le Hezbol­lah, c’est incom­pré­hen­sible. À la fin du livre, l’au­teur fait la liste des gens connus assas­si­nés et c’est une liste qui semble sans fin.

En partant à la recherche des membres de sa famille, l’au­teur est d’une honnê­teté impla­cable, il nous parles de ses cousins qui ont été des assas­sins et ce doux pays qu’il a tant aimé en parti­cu­lier le village de sa mère qui se teinte alors d’une cruauté sans nom.

Ce n’est pas les moment que je préfère même s’ils sont indis­pen­sables à la compré­hen­sion du Liban, ce que j’ai adoré c’est le portait de ses parents, son père qui a besoin d’al­ler boire son café tous les jours en faisant son tiercé et qui a fait tant de métiers car il ne pouvait plus vivre de sa plume ni deve­nir le poète qu’il aurait aimé être. Sa mère qui passe sa vie au télé­phone ou sur What­sapp et qui veut abso­lu­ment que son fils réponde au télé­phone à toute la famille quand il vient la voir. J’adore aussi quand il raconte son agace­ment vis à vis des gens qui parlent du Liban, soit des Liba­nais qui n’y vivent plus depuis très long­temps soit des Fran­çais qui y ont passés quelques jours de vacances.

L’auteur explique très bien tous les problèmes auxquels sont confron­tés le Liban, pays que l’au­teur adore autant qu’il en déteste certains aspects . On peut dire qu’au­jourd’­hui ce pays qui est dirigé par une mafia crimi­nelle aux mains pleines de sang . En revanche, il exprime bien toute sa tendresse pour ses parents qui habitent donc Beyrouth sur Seine, comme toute sa famille, sauf un frère et une soeur qui essaient de vivre au Liban. Si ce récit n’est pas tota­le­ment auto­bio­gra­phique, il suit de très près la desti­née fami­liale de l’au­teur. Un superbe hommage à des gens coura­geux et qui ont gardé leur plai­sir de vivre et leur humour quelles que soient les diffi­cul­tés auxquelles ils ont dû faire face.

Citations

Portrait de sa mère (humour).

Je me lève pour accro­cher le micro à la chemise de nuit de ma mère. J’es­saie de l’at­tra­per entre deux acti­vi­tés. Ma mère est petite, très petite et, comme souvent avec les gens de petite taille, elle est hyper active. Elle me rappelle Nico­las Sarkozy. Là, elle cherche son iPhone qui résonne dans tout l’ap­par­te­ment » Je t’aime ô mon Liban. Ô ma patrie, je t’aime. Par le nord,. par le sud vers les plaines je t’aime. » Sa sonne­rie n’est rien d’autre que « Bheb­bak ya Lebnan, je t’aime ô mon Liban » de la diva liba­naise Fairouz, Longue plainte nostal­gique qui nous agace au plus haut point mon père et moi.

Une mère inquiète de savoir son fils au Liban.

Mes parents sont à Paris, inquiets. Mon père ne veut pas m’ap­pe­ler pour parta­ger avec moi son inquié­tude mais ma mère le fait très bien pour deux. » T’es où ? » écrit-elle toutes les heures comme si dans sa tête elle déte­nait la carto­gra­phie des explo­sions à venir. Comme si me savoir dans cette rue ou une autre la rassurait.

Humour libanais.

Une idée saugre­nue m’est venu en tête : deman­der à mes parents le top 3 des évène­ments qui les avaient le plus affecté pendant la guerre. Bien après, je me suis rendu compte qu’il fallait vrai­ment ne pas l’avoir vécue pour poser une ques­tion aussi sotte. 
Le top 3 de ma mère :
- les massacres de Sabra et Chatila.
– Le massacre de Damour.
- Le blocus de Beyrouth.
Le top trois de mon père :
-Ma nais­sance.
- La nais­sance de Yala.
- Son mariage avec ma mère qui, selon lui, a eu les mêmes effets néfastes sur le Liban que les accords du Caire.

Jugement de Frida Khalo sur le milieu de l’art contemporain à Paris.

Tu n’as pas idée comme ces gens sont des putes. Ils me font vomir. Ils sont si foutre­ment intel­lec­tuels et si pour­ris que je ne les supporte plus. C’est vrai­ment trop pour mon carac­tère. J’ai­me­rais mieux rester assise par terre à vendre des tortillas sur le marché de Toluca qu’a­voir affaire à ces salopes artis­tiques de Paris.

J’adore cet humour.

Tandis que mes parents attendent pour obte­nir leurs papiers, Antenne 2 réali­sait un reportage.
‑Madame, monsieur est-ce possible de vous poser une question ? 
- Oui, bien sûr. 
- Est-ce que vous vous sentez français ? 
-Vous nous donnez quand même les papiers si je vous réponds ? dit mon père. 
Le jour­na­liste rit. 
-Oui, bien sûr monsieur. où vous flou­tera ne vous inquié­tez pas. 
- Vous savez comment je m’ap­pelle ? Kaïs­sar Ghous­soub ! Comment voulez-vous que je me sens fran­çais ? Même liba­nais je ne me suis jamais senti. Je suis né au Ghana 
- Au Ghana ? vous ? 
-Oui ! Et même si je n’ai presque pas vécu, mon père m’a trans­mis le passe­port anglais. Je suis anglais voyez-vous ! Comme beau­coup de liba­nais, mon père est parti en Afrique pour s’en­ri­chir et je dois vous avouer que c’est le seul à avoir raté son coup ! Complè­te­ment raté. Mais pour en reve­nir à votre sujet, peut-être au cime­tière du Père-Lachaise je me senti­rai enfin chez moi


Édition j’ai lu

Merci Sandrine tu avais raison ce livre m’a beau­coup plu.

Ce récit auto­bio­gra­phique est très inté­res­sant et souvent très émou­vant. Cette petite fille est arri­vée en France à l’âge de cinq ans, ses parents commu­nistes ont fui la répres­sion des ayatol­lahs iraniens. En Iran, elle était une petite fille choyée par sa grand-mère et adorait ce pays aux multiples saveurs. Ses parents menaient une lutte dange­reuse et l’uti­li­saient pour faire passer des tracts qui étaient syno­nymes de morts pour ceux qui les trans­por­taient. Vous compre­nez la moitié du titre, et la poupée ? Toujours ses parents : ils l’ont obli­gée à donner tous ses jouets aux enfants pauvres du quar­tier en espé­rant, ainsi, en faire une parfaite commu­niste se déta­chant de la propriété, ils n’ont réussi qu’à la rendre très malheu­reuse. En France, comme tous les exilés ses parents ne seront pas vrai­ment heureux et la petite non plus.

Il faut du temps pour s’adap­ter et ce que raconte très bien ce texte c’est la diffi­culté de vivre en aban­don­nant une culture sans jamais complè­te­ment adop­ter une autre. La narra­trice souffre d’avoir perdu son Iran natal et elle souffre aussi de voir ce qu’on pays devient sous le joug des mollahs . Je me demande si elle reprend espoir avec les évène­ments actuels ou si, pour elle, c’est une nouvelle cause de souf­france de voir tant de jeunes filles se faire tuer au nom de la bien­séance islamique.

L’au­teure raconte très bien tous les stades psycho­lo­giques par lesquels elle est passée : la honte de ses parents qui ne parlent pas assez bien le fran­çais, la séduc­tion qu’elle exerce sur un audi­toire quand elle raconte la répres­sion en Iran, son envie de retrou­ver son pays et d’y rester malgré le danger, les souve­nirs horribles qui la hante à tout jamais …

Je ne sais pas où cette écri­vaine vit aujourd’­hui, car on sent qu’elle a souvent besoin de vivre ailleurs (Pékin, Istan­bul) mais je suis certaine que si le régime tyran­nique de l’Iran s’as­sou­plis­sait un peu, elle retrou­ve­rait avec plai­sir ce peuple et surtout ce pays qui l’a toujours habitée.

Citations

Les morts opposants politiques de Téhéran .

Il existe un cime­tière situé à l’est de Téhé­ran, le cime­tière de Khâva­rân connu aussi sous le nom de « Lahna­tâ­bâd », ça veut dire le cime­tière des maudits. Lors­qu’un prison­nier poli­tique était exécuté, ont jetait là son corps dans une fosse commune. Aucune inscrip­tion, aucune stèle, pas même une pierre. Terre vaste, aride et noire. Parfois de fortes pluies s’abat­taient sur la ville et les corps mal enter­rés réap­pa­rais­saient à la surface car le terrain était en pente. Alors les oppo­sants allaient ré-enter­rer leurs morts au nom de la dignité. Mon père y allait avec ses cama­rades. Ils vomis­saient, ils en étaient malades pendant des semaines, ils étaient hantés par les images des déter­rés mais peu importe, il fallait le faire. on ne pouvait pas lais­ser un corps sans sépul­ture. On ne pouvait pas lais­ser les cama­rades pour­rir ainsi.
Terre maudite ou Terre sainte ?

Que de douleurs dans ce passage !
« C’est extra­or­di­naire d’être persane ! »
Oui c’est extra­or­di­naire, vous avez raison. la révo­lu­tion, deux oncles en prison, les pros­pec­tus dans mes couches, le départ in extre­mis, l’exil, l’opium de mon père. J’en suis consciente et j’en ai souvent joué de ce roma­nesque. Dans les soirées pari­siennes intello-bour­geoises ou lors de la première rencontre avec un homme histoire de le char­mer, mais aussi face aux voya­geurs qui ont traversé l’Iran sur la route de la soie, face aux expa­triés qui ont travaillé là-bas. D’ha­bi­tude les gens ou entendu parler de l’Iran à travers les médias, les livres, les films. Tout ça est un peu loin­tain, irréel, mais là, ils ont face d’eux quelque chose de bien vivant. Alors je me faisais conteuse devant un public avide d’his­toires exotiques et j’ai rajouté des détails et je modu­lais ma voix et je voyais les petits yeux deve­nir atten­tifs, le silence régnait certains, les plus sensibles ont même pleuré. Je triomphais. 


Édition Le Livre de Poche

Traduit de l’an­glais par Astrid Von Busekist

Lu dans le cadre des feuilles allemandes

Si ce livre, n’est pas écrit par un auteur alle­mand, le sujet concerne bien l’Al­le­magne, il trouve donc, selon moi, parfai­te­ment sa place dans le mois de litté­ra­ture alle­mande. Cette enquête est passion­nante, Philippe Sand cherche à comprendre la person­na­lité de Otto von Wäch­ter et de sa femme Char­lotte, deux nazis de la première heure. Otto est respon­sable de la mort d’au moins 300 000 juifs et de milliers de Polo­nais. Son fils Horst, en 2013, est persuadé que son père ne peut pas avoir commis ces crimes abomi­nables, ce fils veut abso­lu­ment que la lumière soit faite sur le passé de son père. Il a été en grande partie élevé par sa mère (puisque son père meurt en 1949) qui elle, n’a pas voulu pas savoir la vérité mais elle la connais­sait très bien et qui a construit une fable posi­tive sur un des pires crimi­nels nazis. Un des grands inté­rêts de cet essai, tient la person­na­lité du fils . Il est touchant d’être aussi partagé entre l’amour de son père et la réalité qu’il ne veut pas voir.

L’autre partie de l’en­quête concerne la fuite de ce nazi et des protec­tions catho­liques dont il a béné­fi­cié. L’au­teur va cher­cher dans toutes les archives le moindre détail ce qui s’est passé pour Otto de 1945 à 1949. Il est d’abord resté en Autriche dans la montagne avant de passer en Italie pour finir dans un couvent à Rome. Il mourra de façon brutale et son fils sera persuadé qu’il a été empoi­sonné par les Sovié­tiques ou les Améri­cains et cette idée lui fait du bien car cela lave­rait un peu l’hon­neur de son père. Quelles que soient les preuves que Philippe Sand met sous les yeux du fils celui-ci restera convaincu que son père ne pouvait pas être un crimi­nel de masse. Toute la famille von Wäch­ter, une grande famille noble autri­chienne, en voudra beau­coup à Horst d’avoir colla­boré à cette enquête. C’est très inté­res­sant de voir à quel point l’Au­triche a été le berceau du nazisme alors qu’a­près la guerre ce pays a rendu l’Al­le­magne respon­sable de cette idéo­lo­gie meur­trière. D’ailleurs aujourd’­hui encore la famille a des réac­tions anti­sé­mites, une des tantes se scan­da­li­sera qu’un des descen­dants de la famille travaille sous les ordres d’un juif !

Seule une des petite fille finira par déclarer :

Mon grand-père était un meur­trier de masse

Cette phrase clos le livre.

La person­na­lité de Char­lotte et ses actions sont au moins aussi inté­res­santes que la vie de son mari , elle n’a jamais été inquié­tée alors qu’elle est au moins une voleuse et elle a, entre autre, pillé le musée de Craco­vie. C’est d’ailleurs en reven­dant des œuvres volées qu’elle a réussi à envoyer de l’argent à son cher mari en fuite. Et après la guerre, elle soutien­dra toujours le nazisme . Ni son mari ni elle n’ont eu le moindre remord pour l’ex­ter­mi­na­tion des juifs dont ils ne veulent pas être respon­sables alors que l’idéo­lo­gie qu’ils ont soute­nue jusqu’à leur dernier souffle est bien la seule respon­sable de cette horreur.

J’ai admiré sans aucune réserve la qualité des recherches de cet écri­vain, comme il a dû se confron­ter à la person­na­lité atta­chante du fils, il a été amené à véri­fier le moindre détail et s’il n’a pas convaincu Horst vin Wärch­ter, il ne laisse aucune place au doute à son lecteur.

  • Oui, Otto von Wäch­ter est bien un crimi­nel de masse qui aurait mérité la pendaison.
  • Oui, l’église catho­lique a bien créé des filières d’éva­sion pour les nazis
  • Oui, la CIA le savait mais comme il a fallu très vite orga­ni­ser une défense contre la montée en puis­sance des Russes et que la guerre froide s’or­ga­ni­sait, les améri­cains ont repéré mais peu inquiété à partir de 1947 les cadres Nazis.

Citation

L’antisémitisme autrichien à l’origine du nazisme.

À l’école de droit, Otto épouse la cause natio­na­liste et le combat des Sudètes germa­no­phones. Il suit ainsi les traces de son père, lui-même membre du Deutsche Klub, une asso­cia­tion germa­niste exclu­si­ve­ment mascu­line qui s’op­pose à l’ar­ri­vée des Juifs et des autres réfu­giés des anciennes provinces de l’empire. « Ache­tez aryen ! » clame le bulle­tin de l’as­so­cia­tion. En mars 1921, peu de temps après que son père a été nommé ministre de la défense, Otto parti­cipe à une marche de protes­ta­tion anti­juive dans le centre de Vienne. À l’ap­pel de l » »Anti­se­mi­ten­bund », créé deux ans plus tôt, quarante mille parti­ci­pants réclament l’abo­li­tion des droits fonda­men­taux de citoyen­neté et de propriété des Juifs, ainsi que l’ex­pul­sion de tous les juifs arri­vés après 1914. Les commerces juifs et les usagers juifs des trans­ports publics vien­nois sont atta­qués. Otto est arrêté condamné et jugé par la cour du district de Vienne ; il passe quatorze jours en prison et écope d’une peine d’un an avec sursis. La presse le quali­fie de « monar­chiste » il n’a pas encore vingt ans et il vient pour la première fois de fran­chir la ligne de la criminalité.

Ce billet à été écrit un an en avance ‑puisque j’ai lu ce livre fin novembre 2021- pour parti­ci­per au mois « les feuilles alle­mandes ». Walter Stucki était ambas­sa­deur de la Suisse à Vichy pendant la guerre, il a fréquenté et beau­coup appré­cié Pétain. En octobre 2021, des propos d’Éric Zemmour sur le régime de Vichy m’ont trou­blée et je n’étais visi­ble­ment pas la seule, puisque dans un podcast que j’écoute régu­liè­re­ment : « le Nouvel Esprit Public » un parti­ci­pant a conseillé ce livre de mémoire de l’am­bas­sa­deur Suisse pour mieux comprendre la période. Si Walter Stucki est bien de langue alle­mande nulle part, on ne peut lire que ses mémoires ont été traduites, on peut suppo­ser qu’il a lui même écrit ce livre dans les deux langues qu’il prati­quait couramment.

Contrai­re­ment à ce que j’avais espéré, ces mémoires ne permettent pas de mieux comprendre la person­na­lité de Pétain, elles n’ap­portent rien de nouveau pour quel­qu’un comme moi qui me suis toujours inté­res­sée à cette période. En revanche, je l’ai lu avec inté­rêt car cet ambas­sa­deur fait revivre cette période avec un regard exté­rieur, témoin actif de ce moment tout en n’étant pas un acteur de la poli­tique fran­çaise. Voici donc à l’œuvre la fameuse neutra­lité Suisse dont Walter Stucki est si fier.

L’au­teur décrit la grande estime dont était entouré Pétain, autant par le person­nel qui était proche de lui que par une très grande partie de la popu­la­tion fran­çaise. Les images de foules l’ac­cla­mant sont dans toutes les mémoires. Mais ce que l’on sait moins, c’est combien cet homme a cru à toutes les turpi­tudes que les alle­mands lui ont fait avaler en les dissi­mu­lant plus ou moins sous des prétextes très gros­siers et sans doute plus faciles à dénon­cer aujourd’hui qu’à l’époque. Je n’avais jamais lu les deux lettres adres­sées à Pétain, l’une en 1941 l’autre en 1943 par Hitler et Ribben­trop, elles sont très inté­res­santes et permettent de mesu­rer l’as­ser­vis­se­ment de la France. La posi­tion des forces de l’oc­cu­pa­tion est très claire, c’est la France qui a déclaré la guerre, et qui doit suppor­ter le poids des vain­queurs. De plus si des excès sont commis par les troupes d’oc­cu­pa­tion, ils ne sont que les justes réponses aux atten­tats terro­ristes et ne sont qu’une réplique dece que les troupes fran­çaises ont fait subir aux alle­mands lorsque après la guerre 1418 celles-ci ont occupé la Rhénanie.

En 1944 , Pétain veut suivre sa posi­tion première « faire don de sa personne à la France » et ne veut donc pas fuir Vichy, les Alle­mands l’y contrain­dront. C’est là son unique résis­tance, racon­tée dans les mémoires de cet ambas­sa­deur. Person­nel­le­ment, je ne vois pas en quoi cela serait une preuve de gran­deur de Pétain.

Ce que l’on voit très bien dans cet ouvrage, c’est l’ab­sence totale de marge de manœuvre du chef de l’état fran­çais et si on est logique on ne comprend pas pour­quoi il n’a pas démis­sionné dès que les alle­mands ont occupé la zone « libre ». Il n’était pas grand chose avant cette occu­pa­tion, il n’est vrai­ment plus rien après. Stucki déteste Pierre Laval mais il a peu d’im­por­tance dans cet ouvrage car il est absent de Vichy dans les derniers moments de ce régime.

Stucki a joué un rôle actif dans ces derniers moments de guerre : il a tout fait pour éviter les règle­ments de comptes sanglants entre la résis­tance et les forces alle­mandes encore présentes et très bien armées. Ce n’est pas simple parce que du côté de la résis­tance il y a plusieurs factions les FFI rallié à De Gaulle et le FTP commu­nistes. Ces hommes de l’ombre ont beau­coup souf­fert et ont du mal à rester dignes dans la victoire. Du côté des alle­mands, les troupes peuvent être très proches de la gestapo et sont capables du pire . Tout le monde même à l’époque connaît le drame d’Ora­dour sur Glane. Il faut à tout prix éviter un autre village martyre. Il raconte comment, en tant que diplo­mate suisse, il discute avec les alle­mands aussi bien qu’a­vec des résis­tants et c’est très inté­res­sants. Pendant ce temps c’est la fuite éper­due du côté des anciens parti­sans de Pétain, les rallie­ments de dernière heure vers les FFI ne sont pas très glorieux. Stucki est très sévère pour la milice créée pour lutter contre la résis­tance et qui a utilisé les mêmes procé­dés de terreur que le parti Nazi en Alle­magne. Dans ce livre, on ne voit jamais Pétain désap­prou­ver la conduite de cette milice coupable de tant d’hor­reurs. Certes, c’est Pierre Laval imposé à Pétain par les alle­mands qui créé cette milice mais Pétain ne s’y oppose pas. Pendant ces soubre­sauts de l’his­toire Pétain veut toujours garder un semblant de léga­lité, c’est pitoyable.

Pour conclure sur le rôle de Pétain, ce livre ne permet pas de savoir si d’une façon ou d’une autre ce Maré­chal de France a atté­nué les méfaits de l’oc­cu­pa­tion alle­mande sur le sol fran­çais. Mais on voit que l’homme a gardé sa luci­dité jusqu’au bout et que ceux qui l’ont appro­ché étaient séduits par sa person­na­lité. Mais on n’apprend rien dans ce livre sur le rôle de Pétain et des juifs.

Ces mémoires confirment, grâce à un témoi­gnage direct, que les fins de régime sont peu glorieuses et que les guerres civiles engendrent des violences fondées sur la vengeance parti­cu­liè­re­ment atroces.

Citations

Portrait

La verdeur physique de cet homme presque nona­gé­naire était vrai­ment stupé­fiante. J’ai parti­cipé à des défi­lés et à des revues de toutes sortes qui nous fati­guaient, nous simples spec­ta­teurs, et qu’il suppor­tait, comme person­nage prin­ci­pal actif, sans signe appa­rent de lassi­tude. Intel­lec­tuel­le­ment aussi, il était la plupart du temps d’une luci­dité et d’une fraî­cheur éton­nante. Il pouvait être vrai­ment spiri­tuel, et même mordant. En géné­ral il était, dans son compor­te­ment, plein de dignité, d’une affa­bi­lité mesu­rée, très sédui­sant. Vers la fin du régime, c’est-à-dire en était 1944 ‑il avec 88 ans- il tombait souvent dans une profonde mélan­co­lie, même dans une certaine apathie, et ne s’en cachait pas lors­qu’il était en petit cercle. Son entou­rage le plus proche allait parfois jusqu’à lui éviter tout entre­tien. Par contre, il resta toujours exté­rieu­re­ment le vieillard robuste et digne .

Toute puissance de la Gestapo

Le géné­ral von Neubronn (géné­ral alle­mand du Haut Comman­de­ment Ouest) m’a affirmé plus d’une fois qu’il pouvait être arrêté à tout instant par n’im­porte quel sous-offi­cier de la Gestapo.

Le STO la milice et la résistance

Le « Gaulei­ter » Sauckel venait, on le sait, de récla­mer un million de travailleurs fran­çais pour l’Al­le­magne. Moins de dix mille partirent. Toute la jeunesse mascu­line, pour ainsi dire, échappa à cette main­mise, soit en entrant dans la milice créée par Darnand, soit en dispa­rais­sant pour rallier un des divers groupes de résis­tance. L’en­trée dans la milice était rendue très sédui­sante par des allo­ca­tions incroya­ble­ment élevées, un bon ravi­taille­ment et les pouvoirs consi­dé­rables dont jouis­saient ses membres. Seuls les plus mauvais éléments de la jeunesse fran­çaise succom­bèrent cepen­dant à la tenta­tion. Tous ceux qui gardaient encore un reste de patrio­tisme et conser­vaient leur foi dans l’ave­nir de la France préfé­raient à ces séduc­tions la vie du maquis, avec ses aven­tures, ses dangers et ses privations.

Remarque intéressante

Pour complé­ter le tableau qu’of­frait en cet été 1944 la France tortu­rée, il faut consta­ter que, même parmi les Alle­mands, il n’y avait aucune unité et qu’ils étaient divi­sés en une série de groupes diffé­rents. Des diri­geants fran­çais habiles auraient pu obte­nir et sauver bien des choses en jouant davan­tage de l’ar­mée contre la gestapo, des diplo­mates contre les SS, des hommes poli­tiques contre les hommes d’af­faires. Mais le tragique pour eux depuis 1940, c’est que, sans aucune compré­hen­sion psycho­lo­gique de la menta­lité alle­mande, ils croyaient devoir céder et ils n’ont jamais assez utilisé le seul, mais puis­sant atout dont ils dispo­saient :l’in­té­rêt consi­dé­rable qu’a­vait l’Al­le­magne au main­tien de la tran­quillité et de l’ordre en France.

Fin de règne et comportement des diplomates

Tous les autres se compor­tèrent avec « diplo­ma­tie » : celui qui, hier encore, était le premier person­nage du pays, ne pouvait plus aujourd’­hui, prison­nier aban­donné, leur être utile ; l’ex­pres­sion de senti­ments pure­ment humains ne pouvait leur valoir aucun avan­tage, mais risquait au contraire de leur susci­ter des diffi­cul­tés. Alors on était prudent et avisé !

Les horreurs des fins de guerre

Lorsque je visite ce « champ de bataille » avec l’an­cien comman­dant de la place de Vichy, le géné­ral B, nous décou­vrons un groupe de cadavres en uniforme alle­mand. Ce sont des roumains, qui ont combattu jusqu’ici dans les rangs alle­mands et qui, à la suite du revi­re­ment poli­tique de leur pays, ont été liqui­dés dans la nuit par leurs anciens cama­rades et aban­don­nés comme poids mort.

Quand on sent que le bon goût suisse est choqué

On pouvait voir les éléments les plus hété­ro­clites appar­te­nant à des orga­ni­sa­tions FFI et FTP dont la marque distinc­tive ne consis­tait parfois qu’en un bras­sard, et l’arme en un vieux fusil de chasse. On y trou­vait aussi des femmes armées et des Afri­cains de couleur. Quelques groupes d’hommes accom­pa­gnés de femmes rappe­lait presque exac­te­ment certaines images de la Terreur sous la révo­lu­tion française.

Lettre d’Hitler à Pétain en 1941

Nous avons nous-mêmes bien des points de compa­rai­son avec le compor­te­ment des auto­ri­tés fran­çaises au temps de l’oc­cu­pa­tion de la Rhéna­nie, alors qu’à coup de fouet on chas­sait des trot­toirs des citoyens alle­mands, non seule­ment des hommes, mais aussi des femmes et des enfants, alors que plus de 16000 femmes et jeunes filles alle­mandes en été violées, parfois même par des noirs, sans que les auto­ri­tés mili­taires fran­çaises eussent estimé qu’il valût la peine d’intervenir .

Édition Livre de Poche

Texte fran­çais de Bernard Lortholary

Lu dans le cadre du mois de litté­ra­ture allemande

C’est Patrice qui m’avait donné envie de lire ce texte sur le blog « et si on bouqui­nait un peu ». J’avais déjà dû le lire mais il y a long­temps et je suis contente de pouvoir le mettre sur Luocine, surtout ce mois de novembre qui est, grâce à Patrice et Eva, consa­cré à la litté­ra­ture allemande.

C’est une pièce de théâtre qui jouée par Ville­ret devait être très drôle à l’image de cet acteur qui nous fait rire et qui a en lui une part de tragique. Ce long mono­logue d’un musi­cien « fonc­tion­naire » de l’or­chestre de Berlin est aussi amusant que triste. Qui, en effet, fait atten­tion aux contre­bas­sistes, lors d’un concert ? Je pense que tous ceux qui ont vu le spec­tacle ou qui ont lu le livre regar­de­ront avec plus de compas­sion les pauvres contre­bas­sistes d’or­chestre et se souvien­dront qu’ils doivent s’en­traî­ner sur un instru­ment bien ingrat.
Le musi­cien règle ses comptes avec tout le monde de la musique, même Mozart reçoit son avalanche de critiques, il est d’ailleurs d’une mauvaise foi totale. On lui pardonne car fina­le­ment il est surtout très malheureux.

Malheu­reux, de devoir travailler comme un forçat alors que personne ne remarque la qualité de son jeu.

Malheu­reux, car la femme qu’il aime , une jeune soprane, ne lui a jamais accordé un regard.

Malheu­reux, car il ne gagne pas assez d’argent pour fréquen­ter des restau­rants de luxe où des musi­ciens plus fortu­nés que lui peuvent invi­ter cette jeune femme.

Malheu­reux enfin, parce qu’être titu­laire de l’or­chestre cela veut dire un salaire garan­tie à vie mais où est alors la créa­tion artis­tique à laquelle il est confronté à chaque fois qu’il joue.

Si j’ai une réserve pour ce texte, cela vient ma diffi­culté à lire le théâtre : je préfère le voir sur scène que le lire.

On rit, enfin on sourit, à cette lecture que j’ai­me­rais voir jouer car je trouve que le texte se prête à des inter­pré­ta­tions très variées.

Citations

Et vlan ! pour l’orgueil des chefs d’orchestre.

N’im­porte quel musi­cien vous le dira : un orchestre peut toujours se passer de son chef, mais jamais de la contre­basse. Pendant des siècles, les orchestres se sont fort bien passés de chefs. D’ailleurs quand on regarde l’évo­lu­tion de l’his­toire de la musique, le chef est une inven­tion tout à fait récentes. Dix-neuvième siècle. Et je peux vous dire que, même à l’Or­chestre Natio­nal, il nous arrive de plus d’une fois de jouer sans nous soucier du chef. Ou en passant complè­te­ment au dessus de sa tête sans qu’il s’en rende compte. On le laisse s’agi­ter autant qu’il veut, à son pupitre et nous, on va notre petite bonhomme de chemin. Pas quand c’est le titu­laire. Mais avec les chefs de passage, à tous les coups. C’est un de nos petits plai­sirs. Diffi­cile à vous faire comprendre… mais enfin c’est un détail.

Et vlan ! pour Wagner .

Six notes distinctes ! À cette vitesse invrai­sem­blable ! Parfai­te­ment injouable. Alors, on les bous­cule tant bien que mal. Est-ce que Wagner s’en rendait compte, on ne le sait pas. Vrai­sem­bla­ble­ment, non. De toutes façons, il s’en fichait. D’ailleurs il mépri­sait l’or­chestre en bloc. C’est bien pour­quoi, à Bayreuth, il le cachait, en prétex­tant des raisons d’acous­tique. En réalité, parce qu’il mépri­sait l’or­chestre. Et ce qui lui impor­tait avant tout, c’était le bruit la musique de théâtre préci­sé­ment vous comprenez ?

Et vlan ! pour la contrebasse.

Quel instru­ment hideux ! Je vous en prie, regar­dez-la ! Non, mais regar­dez-la ! Elle a l’air d’une grosse bonne femme, et vieille. Les hanches beau­coup trop basses, la taille complè­te­ment ratée, beau­coup trop marquée vers le haut, et pas assez fine ; et puis ce torse étri­qué, rachi­tique… à vous rendre fou. C’est parce que, d’un point de histo­rique, la contre­basse est le résul­tat d’un métis­sage. Elle a le bas d’un gros violon et le haut d’une grande viole de gambe. La contre­basse est l’ins­tru­ment le plus affreux, le plus pataud, le plus inélé­gant qui ait jamais été inventé. Le Quasi­modo de l’orchestre.

Et son idéal féminin.

En tant que bassiste, il me faut une femme qui repré­sente tout l’op­posé de moi : la légè­reté, la musi­ca­lité, la beauté, la chance, la gloire, et il faut qu’elle ait de la poitrine …


Sans aucun jeu de mots, j’ar­rive « après » le grand succès de ce roman et « après » avoir lu « Ameri­can Rust ». Le sujet est le même : que se passe-t-il dans une région qui a perdu ce qui faisait sa richesse écono­mique, dans les deux cas, il s’agit de s’agit de la dispa­ri­tion de l’in­dus­trie métal­lur­gique. dans les deux romans on voit la dispa­ri­tion d’un rôle mascu­lin évident car fondé sur la force physique, la diffé­rence c’est que l’on sent que la région lorraine peut revivre autre­ment alors que dans le roman de Philip Meyer c’est la nature qui reprend ses droits, la région retour­nant à l’état sauvage.

Je ne voulais pas lire ce roman car j’avais peur de retrou­ver une atmo­sphère trop sombre et sans espoir. C’est bien le cas mais le talent de l’écri­vain est tel que j’ai lu avec beau­coup d’in­té­rêt ce gros roman. Il s’at­tache à décrire tous les habi­tants d’une ville imagi­naire du bassin des Hauts-Four­neaux, on voit des hommes déclas­sés dont la seule façon de tenir est de consom­mer de l’al­cool à haute dose : « eux » ce sont ces anciens ouvriers. Leurs femmes parfois boivent mais le plus souvent elles essaient de tenir leur famille. Et leurs enfants ? Ils s’en­nuient et cherchent à satis­faire leurs besoins sexuels, ils boivent aussi mais rajoutent la drogue qui leur ouvre un monde plus souriant. À côté et se mélan­geant assez peu des arabes, une famille maro­caine très cliché : le père épuisé par une vie de labeur, la mère retour­née au pays, et un fils dealer de haschisch. On voit aussi deux filles de la bour­geoi­sie qui s’en­ca­naillent mais réus­si­ront à sortir de cette région.

La construc­tion du roman se passe autour d’un vol de moto qui sera le déclen­cheur de la catas­trophe entre les jeunes, la violence des bagarres est terrible et laisse des traces indé­lé­biles. En revanche, il n’y a pas de meurtre contrai­re­ment à ce qui se passe dans les romans améri­cains, donc, un après sera possible pour ces jeunes mais cela ne veut pas dire un avenir posi­tif. Le roman se termine sur un deuxième vol de moto, rouler sur une moto semble donner aux jeunes une impres­sion de liberté. Le dernier été se passe lors de la coupe de monde de foot en 1998 et l’écrivain décrit cette popu­la­tion d’anciens ouvriers réunie dans un élan « patrio­tique » presque unanime.

On peut repro­cher à ce texte de faire une pein­ture trop noire d’une popu­la­tion qui a certai­ne­ment plus de richesse person­nelle que celle des diffé­rents person­nages, on peut aussi ne pas trop aimer le langage des jeunes, les descrip­tions des beuve­ries à la bière (arro­sée de picon, ou non), les hallu­ci­na­tions dues à la drogue, les très nombreuse scènes de baise… Je suis d’ac­cord avec tout cela mais ce qui m’a empê­chée de mettre cinq coquillages c’est de n’avoir aucun person­nage posi­tif dans le roman. On a l’im­pres­sion que tous les gens de cette région sont décrits dans ce roman, or je suis certaine qu’il existe des gens de valeur qui ne sont ni alcoo­liques ni drogués et dont la prin­ci­pale acti­vité n’est pas sexuelle.

Cette dernière remarque ne m’a pas empê­chée de lire avec beau­coup d’in­té­rêt ce roman de Nico­las Mathieu et de rete­nir son nom pour d’autres lectures.

Citations

Le style de l’auteur .

Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’en­fi­lait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit il lui arri­vait parfois d’écrire des chan­sons, ses écou­teurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.

Ambiance de la cité.

Un peu après 15h, le temps devint comme une pâte, grasse, étirable à l’in­fini. Chaque jour, c’était pareil. Dans le creux de l’aprèm, un engour­dis­se­ment diffus s’emparait de la cité. On n’en­ten­dait plus ni les enfants ni les télé­vi­seurs par les fenêtres ouvertes. Les tours même semblaient prête à s’af­fais­ser, hési­tant dans les brumes de chaleur. Par instant, une mob kitée prati­quait une inci­sion bien nette dans le silence. Les garçons clignaient des yeux et essuyaient la sueur qui venait noir­cir leurs casquettes. Au-dedans, la nervo­sité mari­nait sous son couvercle. On était somnolent, haineux, et ce goût acide du tabac sur la langue. Il aurait fallu être ailleurs, avoir un travail, dans un bureau clima­tisé peut-être bien. ou alors la mer.

L’après de la métallurgie .

Un siècle durant les hauts four­neaux d’Heillange avaient drainé toute ce que la région comp­tait d’exis­tence, happant d’un même mouve­ment les êtres, les heures, les matières premières. D’un côté, les wagon­nets appor­taient le combus­tible et le mine­rai par voie ferrée. De l’autre, des lingots de métal repar­taient par le rail, avant d’emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de longs chemi­ne­ments à travers l’Europe. 
Le corps insa­tiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croi­sée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par un réseau de conduites qui, une fois dépo­sées et vendues au poids, avaient laissé de cruelles saignées. Ces trouées fanto­ma­tiques ravi­vaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbe, les réclames qui pâlis­saient sur les murs, ces panneaux indi­ca­teurs grêlés de plombs.

L’éducation .

L’édu­ca­tion est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circu­laires. En réalité tour le monde fait ce qu’il peut. Qu’on se saigne ou qu’on s’en foute, le résul­tat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant 15 ans, vous vous levez à l’aube pour l’emmener à l’école. À table, vous lui répé­tez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trou­ver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l’éle­vez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous deve­nez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrou­vez avec un ennemi dans votre propre maison. C’est bon signe. Il sera bien­tôt prêt. C’est alors que viennent les emmerdes véri­tables, celles qui peuvent coûter des vies ou finir au tribunal.

Ado dans une famille de la classe moyenne .

Quand elle rentrait le week-end, elle trou­vait ses parents occu­pés à mener cette vie dont elle ne voulait plus, avec leur bien­veillance d’en­semble et ces phrases prémâ­chées sur à peu près tout. Chacun ses goûts. Quand on veut on peut. Tout le monde peut pas deve­nir ingé­nieur. Vanessa les aimait du plus profond, et ressen­tait un peu de honte et de peine à les voir faire un si long chemin, sans coup d’éclat ni défaillances majeures. Elle ne pouvait pas saisir ce que ça deman­dait d’opi­niâ­treté et d’humbles sacri­fices, cette exis­tence moyenne, pour­sui­vie sans relâche, à rame­ner la paie et orga­ni­ser des vacances, à entre­te­nir la maison et faire le dîner chaque soir, à être présents, atten­tifs tout en lais­sant à une ado déglin­guée la possi­bi­lité de gagner progres­si­ve­ment son autonomie.

Une méchanceté gratuite.

Il ne reste plus d’idiots dans les villages, mais chaque café conserve son épave atti­trée, mi-poivrot, mi-Coto­rep, occupé à boire du matin au soir, et jusqu’à la fin

La vie sans alcool.

Mais au fond, le problèmes d’une vie sans alcool n’était pas celui là. C’était le temps. L’en­nui. La lenteur et les gens. Patrick se réveillait d’un sommeil de vingt années, pendant lesquelles il s’était rêvé des amitiés, des centres d’in­té­rêt, des opinions poli­tiques, toute une vie sociale, un senti­ment de soi et de son auto­rité, des certi­tudes sur tout un tas de trucs, et puis des haines fina­le­ment. Or il était juste bourré les trois quarts du temps. À jeun , plus rien ne tenait. Il fallait redé­cou­vrir l’en­semble, la vie entière. Sur le coup, la préci­sion des traits brûlait le regard, et cette lour­deur, la pâte humaine, cette boue des gens, qui vous empor­tait par le fond, vous remplis­sait la bouche, cette noyade des rapports. C’était ça, la diffi­culté prin­ci­pale, survivre à cette vérité des autres.

Le Maroc et la drogue.

Le Rif produi­sait chaque année des milliers de tonnes de résine de canna­bis. Des champs dans un vert fluo­res­cent couvraient des vallées entières, à perte de vue, et si le cadastre fermait les yeux, chacun savait à quoi s’en tenir. Sous les dehors respec­tables, ces hommes matois qu’on voyait aux terrasses des cafés, avec leurs mous­taches et leur gros esto­mac, étaient en réalité d’une vora­cité digne de Wall Street. Et l’argent du trafic irri­guait le pays de haut en bas. On construi­sait avec ces millions des immeubles, des villes, tout le pays. Chacun à son échelle palpait, gros­sistes, fonc­tion­naires, magnat, mules, flics, élus, même les enfants. On pensait au roi sans oser le dire.

Retour dans sa ville de la Parisienne .

Ils papo­tèrent un moment, mais sans y croire. Au fond, Steph était le centre d’un jeux de société assez vain. Sa mère l’ex­hi­bait, les gens feignaient de s’in­té­res­ser, la jeune fille donnait le change. Il circu­lait comme ça toute une fausse monnaie qui permet­tait d’hui­ler les rapports. À la fin, personne n’en avait rien à battre.


Édition J’Ai LU

Un livre à faire lire à toutes les adoles­centes qui grâce aux éclats de rire accro­che­ront au récit et compren­dront mieux que dans une histoire sérieuse voire tragique, tout le mal que peuvent faire les posts sur les réseaux sociaux. Et moi, qui ne suis plus adoles­cente depuis si long­temps, je découvre avec plai­sir le langage des jeunes d’au­jourd’­hui et toutes les diffi­cul­tés auxquelles elles sont confron­tées. C’est un roman jubi­la­toire qui fait du bien. En effet des filles dont on se moque au collège, car elles sont soi-disant moches, se rebellent de façon telle­ment intel­li­gente et drôle.

Dans cette bonne ville de Bourg en Bresse au collège, un sale gamin orga­nise sur inter­net le concours du « boudin d’or , d’argent et de bronze ». Les filles tremblent d’être dési­gnées « boudin » de l’an­née. Toutes les filles ? Non, Mireille qui a été deux ans de suite « Boudin d’or », n’a plus peur de rien et pour conso­ler les deux filles qui cette année l’ont rejointe dans ce qui doit être une infa­mie, elle va les entrai­ner dans une course à vélo jusqu’à Paris.
Elles décident de vendre des boudins sur la route et arri­ver jusqu’à Paris pour parti­ci­per à la « party » du 14 juillet à l’Ély­sée, avec le frère d’Ha­kima, Kader, un soldat de l’armée fran­çaise grave­ment blessé dans une opéra­tion mili­taire dans un pays qui pour­rait être le Mali et qui a dû être amputé de ses deux jambes. Il les accom­pa­gnera en fauteuil roulant. Je ne peux pas évidem­ment tout vous racon­ter et surtout ne cher­chez pas de vrai­sem­blance, lais­sez vous porter par les délires de Mireille. Sachez simple­ment qu’a­vec beau­coup de courage et d’in­tel­li­gence, elles ont su retour­ner les réseaux sociaux .

Si je n’avais jugé ce roman qu’avec mes critères habi­tuels, je ne lui aurais attri­bué que trois coquillages mais en pensant à tout le bien qu’il peut faire (et le sourire que j’avais en le lisant) il en vaut bien quatre.

Merci à cette écri­vaine qui porte un prénom qui m’est si cher et qui a su avec autant d’humour dénon­cer un phéno­mène qui fait des ravages dans les collèges, je viens hélas d’en être témoin très récemment.

Citations

L’adolescence.

Je ne sais pas pour­quoi j’aime à ce point exté­nuer ma mère. Je ne sais pas pour­quoi j’ai jeté dans les toilettes tout le flacon de parfum « Flower by Kenzo » de Philippe Dumont m’avait genti­ment offert pour mon anni­ver­saire. -« Dis donc Mireille tu as remer­cié Philippe pour le parfum qu’il t’a genti­ment offert pour ton anni­ver­saire »- et sans tirer la chasse, histoire de bien lui faire comprendre que ses 54 euros de fragrance avaient fini dans les égouts.
Je ne sais pas pour­quoi, mais c’est comme ça. 

Réagir face à l’inacceptable.

Je sais que ma vie sera bien meilleur quand j’au­rai vingt-cinq ans ; donc j’at­tends. J’ai beau­coup de patience.
- « C’est triste de devoir attendre d’al­ler mieux. »
J’ai envie de lui répondre , : « Oh, seule­ment les trois premières années après on s’y fait. » Mais il clair que la pauvre Astrid chez les sœurs n’a pas eu le même entraî­ne­ment que moi on n’a pas dû lui répé­ter assez souvent qu’elle était gros­sé­moche alors que moi c’est arrivé telle­ment de fois que désor­mais je m’en gausse. Ça glisse comme de l’eau sur des feuilles de lotus.

Hakima a ses règles . (Et l’humour de Mireille !).

- Je peux appe­ler ma mère sur son télé­phone pour lui dire ? Je veux pas que Kader le sache, tu promets que tu dis rien à Kader ? OK
- Promis juré. Je ne dirai rien. 
( trois minutes plutôt 
- Ma sœur a ses règles, c’est ça ?
- Comment tu sais ? 
- Quand une fille dit qu’elle a mal au ventre, qu’elle va ensuite s’en­fer­mer aux toilettes avec une autre fille plus grande pendant trois heures, et puis que les trois se disent des trucs en secret sur un ton de conspirateur… 
- oh, ça aurait très bien pu être un avor­te­ment discret )


Édition Albin Michel. Traduit de l’amé­ri­cain par Sarah Gurcel

Je vais vous parler d’un roman qui a plombé tout mon été 2022, et pour­tant les quatre coquillages vous montrent que je vous en conseille la lecture. J’avais telle­ment aimé « le fils » du même auteur que je me suis lancée sans hési­ta­tion dans ce roman. Soute­nue par l’en­thou­siasme de Krol qui dit dans son commen­taire qu’elle aurait bien conti­nué 500 pages de plus !

Le sujet est inté­res­sant, mais vous l’avez certai­ne­ment déjà rencon­tré dans d’autres pavés améri­cain : la désin­dus­tria­li­sa­tion de ce ce grand pays – grand, autant par la taille que par les problèmes qu’il engendre et qu’il doit affron­ter- a laissé des régions entières sans emploi et dans une misère noire. Qui dit misère, dit problème de violence et ce roman le raconte très bien.

D’où viennent mes réserves ? D’abord du style de l’écri­vain, je recon­nais que, comme il veut écrire un roman choral il cherche à varier son style suivant les person­nages du drame. D’abord nous rencon­trons Isaac un être supé­rieu­re­ment intel­li­gent mais inadapté socia­le­ment. Ils font souvent des bons person­nages de films ou de séries ces gens quelque peu autistes à haut poten­tiel. Le style de l’écrivain devient haché car Isaac parle par phrases lapi­daires et est diffi­ci­le­ment compré­hen­sible. Ensuite nous serons avec Poe, l’abruti au grand cœur qui cogne avant de réflé­chir, il fera le malheur de Grace sa mère qui ne réflé­chit pas beau­coup non plus mais qui fera tout pour sauver son fils. La sœur d’Isaac, Lee, a fui cet endroit morti­fère en faisant de brillantes études à Yale, mais elle se sent coupable d’avoir aban­donné son frère qui doit s’occuper de son père Henry acci­denté du travail. Il me reste à vous parler de Harris le poli­cier amou­reux de Grace et qui va essayer de sauver Poe.

Voilà, vous les connais­sez tous main­te­nant et ces person­nages vont être pris dans un drame provo­qué par Isaac qui a décidé de fuir cet endroit en volant l’argent de son père. L’auteur fait parler les person­nages les uns après les autres et cela permet au lecteur de ne donner raison à personne. Ils ont tous leur part de respon­sa­bi­lité. Ils sont pris dans un engre­nage infer­nal dont le moteur prin­ci­pal est la misère, dans une région où plus rien ne marche ce n’est pas le meilleur de chaque homme qui est aux manettes.
Comme souvent pour les roman­ciers améri­cains, il faut à Philipp Meyer cinq cents pages pour nous racon­ter cette histoire. Il est vrai que la toile de fond du récit est bien rendu : dans une très belle nature qui peu à peu reprend ses droits, les hommes qui l’ont telle­ment abîmée par une indus­tria­li­sa­tion inten­sive sont aujourd’hui les victimes et non plus les maîtres. Ils ont perdu leur pouvoir et semblent bien peu de chose. C’est un récit impla­cable donc plom­bant pour le moral et ce n’est pas la fin, dont hélas je ne peux rien dire ici, qui sauvera l’im­pres­sion de l’énorme gâchis qui ressort de cette lecture si éprouvante.

Citations

L’usine désaffectée :

Vertes collines ondoyantes, lacets de rivière boueuse, éten­dues de forêts que seules déchi­raient la ville de Buel et son acié­rie, une petite ville en elle-même avant qu’elle ne ferme en 1987 et soit partiel­le­ment déman­te­lée dix ans plus tard ; elle se dres­sait main­te­nant telle une ruine antique, enva­hie d’herbe aux cent nœuds, et de célastre grim­pant et d’ai­lantes glanduleux.

La fin d’un monde.

Pendant un siècle, la vallée de la Monon­ga­hela River, que tout le monde appe­lait la Mo et qui avait été la plus grosse régions produc­trice d’acier du pays, même du monde en fait, mais le temps qu’I­saac et Poe gran­dissent, cent cinquante mille emploi avait disparu et nombre de villes n’avaient plus les moyens d’as­su­rer les services publics de base ‑la police notam­ment. comme la sœur d’Isaac l’avait dit un ami de fac « la moitié des gens se sont tour­nées vers et services sociaux, les autres sont rede­ve­nus chas­seurs-cueilleurs ». Une exagé­ra­tion, mais pas tant que ça.

Un pays qui va mal.

Il ne voyait comment le pays pouvait survivre à long-terme, la stabi­lité sociale repose sur la stabi­lité de l’emploi, c’est aussi simple que ça. La police ne pouvait pas résoudre ce genre de problèmes. Les gens qui avaient des retraites et des mutuelles, on les voyait rare­ment voler leurs voisins, battre leur femme ou se cuisi­ner de la meth dans leur cabane de jardin. Et pour­tant, c’était toujours la faute des flics ‑comme s’ils avaient les moyens d’empêcher toute une société de s’ef­fon­drer. La police doit faire preuve de plus d’agres­si­vité, disaient les gens ‑jusqu’au jour où vous pinciez leurs fils en train de voler une voiture et que vous lui tordiez un peu violem­ment le bras : la, vous étiez un monstre et un viola­teur des liber­tés publiques. Les gens voulaient des réponses simples, mais elles n’exis­taient pas. Faites en sorte que vos enfants ne sèchent pas les cours. Priez pour que des compa­gnies biomé­di­cales viennent s’ins­tal­ler par ici.

Différence USA/​France.

Il y avait là, dans cette propen­sion à se consi­dé­rer comme respon­sable de sa propre malchance, quelque chose de typi­que­ment améri­cain : une réti­cence à admettre que l’exis­tence puissent être affec­tée par des forces sociales, et une tendance à rame­ner les problèmes plus géné­raux aux compor­te­ments indi­vi­duels. Néga­tif peu ragoû­tant du rêve améri­cain. En France, se dit-elle, les gens auraient para­lysé le pays. Ils auraient empê­ché les usines de fermer.

Édition Le Dilettante

Après « 39,4 » je savais que je lirai ce roman qui de plus se concentre sur un problème qui me touche car une de mes filles est profes­seure en collège à Paris : la volonté des parents de contour­ner à tout prix les règles d’af­fec­ta­tion scolaire pour mettre leur enfant dans un bon collège. À Paris, plus qu’en province, le succès des établis­se­ments privés est consi­dé­rable, mais si on habite à côté d’Henry IV ou Louis Le Grand c’est une grande chance pour ces parents trop concen­trés sur la réus­site scolaire des enfants. Ils peuvent lais­ser leur chère progé­ni­ture dans le public et béné­fi­cier d’un envi­ron­ne­ment élitiste.

Paul, le père de Béré­nice est un de ces pères là et si Sylvie son épouse est plus atten­tive au bonheur de leur enfant, c’est quand même elle qui deman­dera à leur ancienne femme de ménage, une mère céli­ba­taire d’ori­gine afri­caine main­te­nant concierge à côté du collège tant convoité ‑Henry IV, de domi­ci­lier sa famille chez elle ! L’éclat de rire de cette femme qui rend volon­tiers ce service contre rému­né­ra­tion, m’a fait du bien.

Ensuite le roman enchaîne les manœuvres pour main­te­nir Béré­nice au top de l’élite intel­lec­tuelle pari­sienne, il s’agit de donner à la jeune tous les cours parti­cu­liers qui lui permettent de rentrer au lycée Henry IV puis en classe prépa. Et là soudain catas­trophe Béré­nice tombe amou­reuse du seul garçon bour­sier de la prépa.
Je ne peux vous en dire plus sans divul­gâ­cher, l’ima­gi­na­tion de Paul pour obte­nir que sa si précieuse fille fran­chisse les derniers obstacles de la classe prépa.

C’est donc la deuxième fois que je lis un roman de cet auteur, je suis frap­pée par l’acuité de son regard sur une société qu’il connaît bien, mais comme pour « 39,4 », j’ai trouvé que ce regard perti­nent manquait de chaleur humaine et que son humour est parfois trop grin­çant. On ne retrouve un peu de compas­sion que dans le dernier chapitre. Je vous conseille cette lecture si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur le petit monde des gens qui veulent à tout prix la réus­site scolaire de leurs enfants à Paris. Je sais, c’est un centre d’in­té­rêt limité mais n’ou­bliez pas qu’en­suite ces braves gens gouvernent la France avec un regard quelque peu mépri­sant pour le commun des mortels.

Citations

Cet humour grinçant qui parfois peut déranger .

Paul redouta le déve­lop­pe­ment d’un trouble dyspha­sique sévère. Alerté par une fréquen­ta­tion compul­sive des sites spécia­li­sés sur le net, il fit parta­ger à Sylvie le spectre des consé­quences à anti­ci­per : isole­ment, syndrome autis­tique, arrié­ra­tion, et décès précoce dans une insti­tu­tion privée située à plus de cent cinquante kilo­mètres de Paris où ils se seraient aupa­ra­vant rendus une fois par semaine, le samedi après-midi, afin de passer quelques heures en compa­gnie de leur fille dans un atelier arti­sa­nal de créa­tion de lampes en sel coloré.

Les enfants à haut potentiel .

Son retard initial dans l’ac­qui­si­tion du langage de même que ces mani­fes­ta­tions d’an­xiété s’in­té­grant d’ailleurs dans la descrip­tion propo­sée par le psycho­logue Jean-Charles Terras­sier, du phéno­mène quali­fié de « dyssyn­chro­nie » pour carac­té­ri­ser un certain nombre d’en­fants dits « précoces », dont la matu­rité affec­tive n’était pas en adéqua­tion avec le niveau des connais­sances accu­mu­lées, expli­quant nombre de compor­te­ments puérils et néga­tifs suscep­tibles de retar­der certaines acqui­si­tions. Ainsi naquit ces acquis dans l’es­prit de son père l’hy­po­thèse selon laquelle Béré­nice était une enfant à « haut poten­tiel » au poten­tiel carac­té­ris­tique plus grati­fiante que les anno­ta­tions qui ponc­tuent ses bulle­tins scolaires de CM2 et lui assi­gnant un rang médian tout en louant des effort quali­fiés de « méritoires »

L’élitisme scolaire.

Béré­nice fit donc solen­nel­le­ment son entrée au collège Henri-IV sous le regard trans­fi­guré de son père qui condui­sit en personne sa fille vers le sanc­tuaire où elle allait désor­mais, à l’ins­tar d’une chré­tienne béati­fiée, rece­voir les sacre­ments d’une péda­go­gie aris­to­cra­tique. La jeune fille ne protesta pas, heureuse de l’ef­fet que provo­quait sa muta­tion scolaire sur l’hu­meur quoti­dienne de Paul, à défaut de prendre plei­ne­ment la mesure de la chance qu’il lui était offerte de s’ex­traire du trou­peau vagis­sant des futurs exal­tée du vivre ensemble. Elle avait en effet, depuis quelques années, pris conscience de la puis­sance que produi­sait ses résul­tats scolaires sur l’hu­meur de son père et entre­voit les quelques stations de métro supplé­men­taires qui accom­pa­gne­raient ces trajets quoti­diens comme un maigre tribu à l’équi­libre familial.

Se construire soi même une mauvaise foi.

À la manière d’un rongeur amphi­bien, il prit la réso­lu­tion, afin de se prému­nir de ses assauts para­doxaux, d’éta­blir une sorte de digue interne, consti­tuée de petits bouts d’ar­gu­ments qu’il assem­blait les uns sur les autres dans la plus grande anar­chie pour s’as­su­rer une protec­tion étanche contre les efflux critiques qui l’as­saillaient pério­di­que­ment. Il lui fallut pour cela mobi­li­ser toute la rigueur de sa forma­tion scien­ti­fique et, ainsi que s’or­ga­nisent natu­rel­le­ment certaines voies de commu­ni­ca­tion au sein d’un épithé­lium, défi­nir un cadre formel, agen­cer selon des règles systé­ma­tiques les voies de signa­li­sa­tion et de régu­la­tion à l’in­té­rieur desquelles lui, Béré­nice, Ayme­ric, Henri IV, l’Édu­ca­tion natio­nale et ses rami­fi­ca­tions s’in­té­graient et se dépla­çaient sans jamais en ques­tion­ner la finalité.

Les indignations de la jeunesse favorisée .

Pernille était une jeune fille à la conscience « éveillée » et parti­cu­liè­re­ment encline à l’in­di­gna­tion. La situa­tion des réfu­giés syriens, l’ab­sence de menu bio au réfec­toire d’Henri-IV, le nombre de places d’ac­cueil pour les SDF par grand froid, la taille des jupes de sa mère où la fonte du perma­frost, tout l’indignait.

Et oui ce genre de spectacle existe (comme ça ou presque).

Sylvie et Paul s’était laissé surprendre par une invi­ta­tion l’été dernier afin d’as­sis­ter à une « mise en espace » consa­crée à la poésie médié­vale dont la prin­ci­pale origi­na­lité tenait au fait que les vers se trou­vaient décla­més par des comé­diens perchés au sommet des arbres. Églan­tine Campion expli­qua à ses invi­tés, et plus tard à l’en­semble des spec­ta­teurs, qu’elle tenait par cette scéno­gra­phie à renfor­cer la nature gravi­ta­tion­nelle du proces­sus poli­tique en en inver­sant la trajec­toire, pour mieux signi­fier que si les vers élevaient l’âme de ses audi­teurs, ils avaient l’hu­mi­lité, en quelque sorte, de descendre jusqu’à eux et de ne point les exclure de leur dimen­sions parfois ésoté­rique. Les repré­sen­ta­tions furent néan­moins inter­rom­pues avant leur terme et par la chute malen­con­treuse d’un comé­diens qui se frac­tura pour l’oc­ca­sion deux vertèbres, susci­tant, en guise de conclu­sion anti­ci­pée, une réflexion de l’or­ga­ni­sa­trice sur la radi­ca­lité de l’acte poétique, son éter­nel poten­tia­li­tés à trans­for­mer, frag­men­ter même, chacune de nos confor­tables « zone de réalité ».