Éditions la tribu, 309 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 

 Puissions nous laisser à nos enfants un monde dans lequel on ne se posera plus la question de qui on est.

Voilà deux livres qui se suivent sur Luocine d’auteures qui ont toutes les deux un pied en France et un autre dans leur pays arabe d’origine. Pour Leila Slimani c’était le Maroc et pour Manal Salamé, le Liban, ce si beau pays qui ne connaît que la guerre depuis si longtemps. Quelle solution pour ses habitants ? Partir à l’étranger : il y a beaucoup plus de Libanais aux quatre coins du monde que de Libanais au Liban.

Cela fait dix sept longues années que cette auteure n’est pas revenue dans son pays, où vivent ses parents, sa sœur et sa très jeune nièce. Ce qui la pousse à revenir, c’est cette impression qu’elle ne sait plus bien parler l’arabe et que puisqu’elle est française aujourd’hui elle n’a aucune trace de son origine libanaise. Elle a poussé le désir d’assimilation jusqu’à franciser son prénom sans le dire à ses parents pour qui ce serait une trahison.
Elle pensait rester une semaine ou au pire deux, mais au Liban faire des papiers c’est compliqué et elle restera deux mois. Elle veut, en effet refaire sa carte d’identité libanaise. Dans un style alerte et souvent drôle, elle raconte ce qu’elle voit aujourd’hui et ses souvenirs de jeunesse, elle raconte bien les barreaux de la prison d’un trop petit pays où tout se sait immédiatement et où on est tout de suite mis dans la case de son origine paternelle. Son père est libanais du Sud donc Chiite donc elle est chiite, alors qu’elle ne croit en rien et ne veut pas être définie de cette façon.

Mais elle raconte aussi son attachement à sa famille, aux traditions familiales, aux paysages. Et surtout , l’auteure décrit bien toutes les difficultés passées et actuelles du Liban, la main mise du Hezbollah sur le sud du pays, et les rivalités de toutes les factions religieuses. Elle survole rapidement tous les problèmes politiques, et ne prétend pas à une analyse exhaustive de la situation, mais c’est ce qui rend son récit très vivant.

J’ai bien aimé ce roman, les remarques sur ce pays sonnent très juste et je retrouve à travers elle, les Libanais que je connais, je me suis un peu ennuyée dans ses histoires amoureuses, dont je ne comprends pas très bien ce qu’elles rajoutent à son propos.

Extraits.

Début.

 J’AURAIS RECONNU BEYROUTH LES YEUX FERMÉS.
À la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de Kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de battre. Imploser. Puis la vie reprend la où vous l’avez laissé, hier ou il y a 40 ans.
 C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. À mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages..

Les Libanais et les diplômes.

 Notre bande suivait des études dans l’une des deux universités les plus prestigieuses du pays. Grâce à une ascendance aisée où des parents qui s’étaient faits une situation à l’étranger, la plupart n’avaient pas eu à emprunter de l’argent pour intégrer cette fabrique à élites. D’autres avaient dû s’endetter afin de financer leurs passeports social. Car au Liban, un diplôme à autant de valeur que la terre ou la pierre, et offre l’espoir de s’exporter à ceux qui n’ont pas de relations bien placées.

Paradoxes Libanais.

Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrière., mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, toutes confessions, toutes classes sociales et tous bords politiques confondus : les apparences.
 Vous pouvez défendre l’avortement, mais jamais admettre que votre fille a eu recours. Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée. Vous pouvez plaindre les queers qui se font jeter à la rue par leur famille, mais vous renierez votre propre fils s’il s’il se découvre pédé.
Ces paradoxes finissent par me faire sentir tel un oiseau en cage. L’envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant grandit en moi.

Les Libanaises et l’esthétique.

 Au Liban, l’importance accordée à la beauté et au paraître est incrustée dans notre subconscient dès notre plus jeune âge. La chirurgie esthétique est loin d’être tabou. Elle est un marqueur social : je me refais des seins, donc je suis riche et éternellement jeune. On va jusqu’à arborer fièrement ces pansements postopératoires sur le nez, et à se refiler, ces bonnes adresses pour une injection de botox, entre un cours de yoga et un verre en rooftop.
Si vous souhaitez vous offrir une nouvelle paire de fesses, sans vous serrer la ceinture, vous pouvez demander à votre banque un « beauté loan » crédit de beauté. Ce qui fait du Liban, le premier pays du Moyen-Orient, où il est possible de se faire liposucer le ventre et galber le postérieur à crédit. Même au plus profond des crises, tant que les générateurs carburent, les cliniques tournent à plein régime et les chirurgiens plastiques découpent, rafistolent et saturent.

Le code de la route.

 Au Liban, le code de la route est à l’image de tous les marqueurs sociaux, tout est question de taille. Et la priorité proportionnelle au volume de votre bolide. Cette loi du plus fort est respectée de tous, car certains voyous conservent des flingues dans leur boîte à gants, et peuvent en pointer un sur vous, voire tirer, si vous les vexez au volant.

Une personnalité bien décrite.

Nahil. De toutes les créatures accrochées aux branches de notre arbre familial, s’il faut en craindre une, c’est cette cousine germaine de notre père.
 Malgré son mètre cinquante, sa voix porte plus haut et plus fort que tous les minarets du Liban réunis. Si haut et si fort que les rumeurs qu’elle propage traversent le pays en moins de temps qu’ils n’en faut pour les inventer.
Ma mère est d’ailleurs convaincue que son regard porte la poisse. Et les femmes de ma famille craignent le mauvaise œil plus que la mort.

 


Édition Gallimard NRF, 428 pages, janvier 2025

 

Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien.

J’ai lu et beaucoup aimé le premier tome que cette autrice consacre à sa famille : « le pays des autres » et voici le troisième tout aussi riche et foisonnant. On retrouve le couple de ses parents, la superbe ferme qu’ils ont réussi à faire prospérer dans les environs de Meknès. Leur fille Aïcha est médecin, gynécologue, et est mariée avec Medhi un homme ayant réussi grâce à sa force de travail à faire vivre une banque de crédit loin de toute corruption au service des Marocains. Cet homme intègre et courageux sera en but à la jalousie et connaîtra l’injustice et même la prison. Il a élevé ses deux filles dans une certaine idée de liberté et toute la famille s’est éloignée de la religion, surtout des règles comme l’interdiction d’alcool ou de porc. L’auteure s’attache à chaque personnage et cela donne une image très contrastée et vivante du Maroc. On sent que derrière des images d’un pays moderne les traditions ne sont pas loin. Comme dans le premier tome, l’auteure est particulièrement sensible à la condition des femmes. En prison Medhi croisera un médecin qui a été condamné à 7 ans de prison car il acceptait de faire des avortements pour des femmes désespérées. Les deux petites filles de Mathilde et Amin vivront en France ou en Angleterre ; l’une travaille dans la finance et l’autre sera médecin.

Ce rapide résumé est bien pauvre par rapport à toute la richesse de la vie marocaine, vue du côté des gens aisés. Les pauvres sont plutôt en toile de fond, Medhi les croisera en prison, et un peu avec l’employée qui a élevé leur fille, celle-ci est à cheval entre les deux mondes qui n’ont vraiment que peu de points communs. Ce qui traverse les classes sociales c’est la peur de critiquer le régime marocain, on sent ces personnages comme en liberté surveillée, et puis il y a des sujets encore complètement tabous : l’homosexualité, un enfant hors mariage, la sexualité en général. Mais vivre en France, c’est aussi, s’éloigner des odeurs, de la cuisine, du soleil, et de la bonne humeur des habitants. Paris leur semble une ville grise et fade, les gens froids et indifférents.

J’ai parfois eu du mal à passer d’un personnage à l’autre, mais j’ai vraiment apprécié l’objectivité de cette écrivaine sur les qualités et les défauts de son pays d’origine.

Extraits.

Début du prologue.

 Une nuit de novembre 2021, j’ai perdu le goût de l’odorat. Une femme dormait dans mon lit. J’ai léché son épaule, enfoncé mon nez dans son cou, j’ai approché mon visage de son sexe. Elle n’avait aucun goût. La femme s’est mise à remuer. Elle m’a attirée contre elle, elle voulait faire l’amour mais j’étais terrifiée. Je lui ai tourné le dos., j’ai fermé les yeux et remontez le drap sur mon visage. Le drap non plus ne sentait rien..

Début du roman.

 À dix sept heures, Mehdi se leva. Il rangea des dossiers dans sa sacoche, enfila son manteau et sortit de son bureau. Il traversa le couloir sans prêter attention aux regards étonnés de ses collègue. Najat, une des directrices, le rattrapa devant la porte d’entrée, elle tenait à la main un livre de compte et l’agita devant le visage de médit. 
« Monsieur le Président…
– À lundi, Naja, la coupa Mehdi
 – À lundi Président.

Casablanca.

 « Cette ville, dit Mehdi en avalant une gorgée de café, j’ai appris à l’aimer. Elle est unique, tu sais ? À Fès ou à Meknès on te demande toujours de qui tu es le fils. Ici, tu peux être le fils de personne. Casablanca est une ville sans mémoire, un eldorado pour les bâtards, les ambitieux, les anonymes.. « 

Les femmes marocaines.

 Aïcha respectait la pudeur de ses patientes, et elle s’en inquiétait aussi. Par honte d’ouvrir leurs jambes et de dévoiler leurs seins, par honte de parler de ce qu’elles ressentaient en faisant l’amour ou en urinant, ces femmes se privaient de la possibilité, de découvrir une maladie, de prévenir une grossesse non désirée. Hchouma. Ici, mourir de honte n’était pas une expression imagée. Même le langage en était entaché et, les yeux baissés, les joues cramoisies, elle disait à hachak avant de pouvoir désigner une partie intime de leur corps. Mes seins, hachak. Mon sexe, hachak. Elle ne prononçait jamais le mot « cancer » et remuaient nerveusement la tête quand Aïcha osait leur exposer un si sombre diagnostic. La maladie honteuse, qui rongeait leurs ovaires, leurs vulves, ou leurs seins, et faisaient fuir les maris.
(Hchouma : honte ; Hachak : sauf votre respect)

L’avortement au Maroc.

 Je ne suis pas un militant ou un intellectuel. C’est arrivé par hasard, c’est tout. La première fois, une femme s’est présentée à mon cabinet., elle était très pâle et portait un foulard et une djellaba démodée. Elle m’a dit qu’elle avait subi un avortement et que depuis elle n’arrêtait pas de saigner. Elle n’a pas caché son métier, c’était une pute, vous voyez, et elle avait un enfant à charge. Sauf que si elle saignait tout le temps, elle ne pouvait plus travailler. Et là, elle n’avait plus un rond. Je lui ai dit, je ne juge pas. Ce que font les gens avec leur corps, ce n’est pas mon problème. J’ai diagnostiqué une rétention intra-utérine et j’ai pratiqué une reprise .Le type qui l’avait opérée était un vrai boucher, il aurait pu la tuer. La fille m’a embrassé les mains, les épaules , elle m’a béni et m’a promis d’économiser pour me payer. Elle est revenue quelques semaines plus tard, elle était si pimpante, si bien habillée que je ne l’ai par connu. Elle m’a donné mille dirhams. À partir de là, toutes les prostituées venaient chez moi. Je recevais aussi des étudiantes, des filles de médecins ou d’avocats, ou même des fillettes de 13 ans, des handicapées que des oncles ou des pères avaient engrossées. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai vu. 

 La fin.

 Huit ans après sa mort, mon père a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. On nous a présenté des excuses. Mais la honte lui a survécu, et aussi la peur. Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien. Il n’y a que dans les livres que l’innocence existe.

 


Édition Flammarion, 412 pages, février 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voici donc le deuxième roman de Marie Vareille, après « la dernière allumette » voici un récit qui retrace la vie d’une famille de 1917 jusqu’à aujourd’hui.

Le récit est construit grâce à la confession de Célestine qui a 107 ans, elle sent qu’elle va mourir et veut se confier à sa petite fille Manon surnommée Biquette, tout de suite, elle l’annonce, elle a été meurtrière. Le récit de Célestine est coupé de lettres de Solange qui parle à Jeanne qu’elle aime de toutes ses forces et lui dit de se méfier de Célestine, qui sous son air de gentillesse est la pire de tous ceux et celles qui leur veulent du mal.

Le roman se construit peu à peu et ne révèle la vérité des différents personnages que peu à peu. Toute l’horreur de cette histoire, vient du personnage d’Alphonse. C’est le deuxième mari de Marguerite la mère de Célestine, son premier mari est mort à la guerre 14/18 . Elle est à la tête d’une petite ferme et accepte après la guerre de se remarier avec Alphonse qui possède la ferme à côté de la sienne. L’horreur d’être marié à un homme fainéant, alcoolique, et violent. Marguerite meurt en couche à la naissance d’une dernière petite fille, Solange. Avec Alphonse, elle a eu des jumeaux, et un petit garçon Lucien. Le drame de Célestine est alors total car Alphonse commence un nouveau récit : il a recueilli Marguerite et sa fille, qui lui doivent par leur leur travail le remboursement de ce qu’il a dépensé pour elles.

Je ne vais pas plus loin dans la narration du récit, car Marie Vareille distille peu à peu les différentes strates de cette histoire. Et je crains de gâcher votre plaisir de lecture.

Encore une fois, c’est un roman qui se lit très facilement et qui s’appuie sur des aspects réels de cette période de notre société : la dure réalité de la condition des femmes, enfants, elles peuvent être victimes d’un père qui décide de les placer pour « déviance » quand ce n’est pas placées à l’hôpital psychiatrique dès qu’elles se révoltent. Mariées leur mari a tout pouvoir sur elles et leurs enfants. Il décrit bien aussi, l’état des soins pour des maladies mentales.

Je ne suis pas aussi enthousiaste que les lectrices de Babelio, et pourtant j’ai lu très rapidement ce roman. Un peu comme quand je regarde des séries pour me changer les idées, (d’ailleurs ce roman ferait bien une série). À vous de juger, il est possible que je devienne trop difficile. Je trouve que si on tourne les pages facilement, on ne sent pas vraiment la réalité des personnages. Et je doute qu’en 1952 un grand père aurait pu empêcher une enfant d’aller à l’école. Il fallait un Alphonse totalement horrible donc l’auteur ne lui épargne aucun défaut.

Extraits.

Début.

Célestine.
 Je vais commencer, ma biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.

Un père violent, alcoolique et finalement pieux.

 Dans les années, qui ont suivi, la foi d’Alphonse s’est renforcée. Il prêchait désormais la vertu à tout bout de champ, commentait la longueur de mes robes et me laissait de moins en moins sortir. J’en venais à me dire que je le préférais quand il était alcoolique. Quand un garçon m’approchait, je me faisais glacial. La rumeur courait que je ne désirais pas me marier, car mon devoir était de tenir la ferme par reconnaissance envers saint-Alphonse qui m’avait recueillie. J’en ris aujourd’hui, ma Biquette, mais à l’époque je bouillais, même si comme beaucoup de femmes, j’avais la colère silencieuse. 

 

 

 


Éditions la table ronde,209 pages, avril 2023

Un auteur qui a toute sa place sur Luocine : Les forêts de Ravel , Deux remords de Claude Monet, Le Bon Cœur (sans doute mon préféré) , Le Bon Sens . Je partage avec Dominique le goût pour cet auteur.

Ce livre raconte la volonté d’un maire de Calais, Omer Dewarin, de faire aboutir un projet confié à Auguste Rodin. Jean Froissard chroniqueur de la guerre de cent ans, raconte que le roi d’Angleterre excédé par la résistance de Calais, accepte de ne pas exterminer la population à condition que six bourgeois de la ville se rendent dans une attitude humiliée : tête nue, habillés en chemise, une corde au cou. Il faudra l’intervention de l’épouse du roi pour qu’ils ne soient pas immédiatement pendus. Le maire se rend à Paris et rencontre Rodin dans son atelier. Il est immédiatement saisi d’admiration pour le sculpteur. Commence alors le récit d’une longue coopération entre le maire de Calais et le sculpteur qui aboutira 9 ans plus tard et moult péripéties, à l’inauguration du monument sur la place de la mairie de Calais.

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Si aujourd’hui Calais est très fier de ce statuaire, il a fallu tout le courage et l’obstination du maire pour l’imposer à sa municipalité. Rodin a dû se plier à la volonté locale de poser son œuvre, sur un socle élevé alors que l’auteur aurait voulu laisser ces bourgeois au niveau des passants. On ne peut d’ailleurs que lui donner raison.

Monument des Bourgeois de Calais | Musée Rodin

Ici c’est une des versions au Musée Rodin à Paris.

Le maire se fera connaître pour avoir lutter contre une épidémie de Choléra, et j’ai retrouvé une façon de lutter contre les épidémies que nous connaissons bien depuis le Covid, je pense que les antibiotiques nous avaient fait oublier comment lutter de façon drastique contre des maladies contagieuses, mais les virus nous ont rappelés à nos limites.

Un livre plaisant à lire et si bien écrit . Mais j’espérais en apprendre beaucoup plus sur la création de cette œuvre en particulier comment on peut fondre une œuvre aussi monumentale.

Extraits.

Début.

Auguste Rodin faisait le tour du maréchal Ney. Un sacré morceau que le père Rude avait accompli là. On ne pouvait donner plus de vivante énergie à une effigie de place publique. Le bronze semblait la mince enveloppe sous laquelle jouait les muscles des cuisses et des bras, se crispaient les doigts sur le sabre. Ce corps érigé contre le temps était souplesse, tension, force et mouvement.

 

Rodin.

 Quel drôle de bonhomme, ce Rodin. L’extraordinaire était qu’un artiste promenât une apparence aussi banale, aussi gauche, dans un univers aussi extravagant. La femme nue dans la halle glacée, l’émeute livide et silencieuse, des statues gesticulantes, toutes ces chairs de plâtre et de marbre, voluptueuses et insensibles, tordues et fixées dans les gestes, les postures, les extases dont on ne savait quels désirs, quelles jouissances, quels effrois.

Cet auteur sait décrire.

 La pièce dans laquelle il se tenait avait autrefois connu des heures fastes. Elle était couverte de boiseries. Des trumeaux, au-dessus des portes, représentaient des chiens à l’affût, des oiseaux, Diane et ses compagnes. Deux buffets à gibier, au plateau de marbre rougeâtre, scellés dans les murs, devait autrefois recevoir faisans et lièvres, tirés par les propriétaires et leurs invités les jours de chasse. Comment tout cela n’avait-il pas déjà été volé ? L’endroit, avant que la capitale ne déborde le mur d’enceinte élevé autour de Paris peu avant la Révolution, était un pavillon des plaisirs, un lieu de rendez-vous dont les portes-fenêtres donnaient sur la campagne. Au lieu des draperies de lierres et de clématites qui dégringolaient des arbres et les étouffaient, il y avait un jardin, des parterres, des buis taillés entre les vasques de pierre. Les dalles de la terre terrasse étaient disjointes, l’herbe poussait dedans, et le feuillage d’un sureau brossait les vitres du salon voisin.

Rodin et Camille Claudel.

 Elle était partie et ne reviendrait pas. Elle ne voulait plus le voir parce qu’elle ne croyait plus qu’il quitterait sa vieille et grise, osseuse compagne pour l’épouser. Elle, la jeune, la belle. Il ne pouvait quand même pas faire cela à Rose qui se dévouait depuis si longtemps. La pauvre s’était fanée à le servir. Non, il ne pouvait pas. Camille lui avait dit des choses horribles … qu’il lui avait tout pris, qu’il l’exploitait, volait ses idées, la copiait, l’espionnait. Elle étouffait sous sa coupe. Elle voulait vivre par elle-même de son talent avant qu’il l’eût dévorée.

Les épidémies se ressemblent.

 On avait pensé étouffer l’épidémie dans l’œuf en relogement immédiatement les trop nombreux occupants du vieil immeuble infesté par les rats. Leurs vêtements, leurs linges avaient été incinérés, les locaux dératisés de font en comble. Des consignes de discrétion avaient été données afin de ne pas affoler la population et, surtout de ne pas provoquer la mise en quarantaine du port, ce dont aurait aussitôt profité les villes voisines et la Belgique.

 

 

 

 

 


Éditions Robert Laffont, (Pavillons) 258 pages, janvier 2026

Ce livre autobiographique raconte la construction de la personnalité d’une enfant qui de la sixième à la terminale, pendant huit longues années, a été pensionnaire pour pouvoir suivre des études. Cette enfant a été arrachée à une famille aimante, mais qui hélas habite loin des lycées.

Noëlle J (elle ne donne pas son nom de famille trop connue) raconte de façon émouvante ses premières années surtout son année de sixième, elle n’a survécu que grâce à une amie Thérèse et ce sont leurs pleurs qui les uniront pour l’année entière. À deux, elles arriveront à construire un petit groupe de quelques filles qui unies contre l’injustice des adultes surmonteront les épreuves de l’internat. Ce sera la même tactique qu’elle mettra en œuvre dans le deuxième internat. Ses parents la changent de lycée pour qu’elle puisse faire des études à Paris. Sa méthode pour être heureuse : se constituer un bon groupe d’amies, pour se sentir protégée.

Dans le lycée parisien, l’enfant décrit l’injustice des surveillantes, mais on sent que l’autorité vacille car certaines surveillantes sont gentilles avec les pensionnaires. Mais la personnalité des professeurs prend plus d’importance, elle sera hélas victime d’un professeur de mathématiques sadique qui réussira à lui faire peur de cette matière pour le reste de ses études. Jusqu’en troisième les pensionnaires porteront un uniforme bleu marine, béret et gants blancs en promenade !

La jeune fille connaît aussi le plaisir physique avec d’autres filles et un grand amour avec une surveillante. Pendant ces dix longues années, ses parents (surtout sa mère) souffre autant qu’elle de cette séparation, ses parents compensent par des week-ends les plus chaleureux possibles, et je pense que cela l’a beaucoup aidée.

Tout cette autobiographie scolaire, est très bien raconté, et je retrouve bien l’ambiance que j’ai connue dans les lycées de jeunes filles. Je n’étais pas pensionnaire mais la méfiance que l’on ressentait sur l’énergie des filles était bien là. Et j’ai vraiment souffert de cette répression stupide. Et comme elle, certains professeurs qui aimaient transmettre la joie que leur avait procuré l’étude leur matière, a transformé peu à peu ma vie au lycée. Contrairement à elle, je le dois à un professeur de mathématiques en quatrième et troisième, hélas en seconde j’ai connu aussi une abrutie qui considérait les mathématiques comme un moyen de répression. En seconde, en français ma vie a été complètement changé grâce à une enseignante ( elle a cent ans cette année) Suzanne a illuminé la vie de tous les élèves puis celle des étudiants qui ont eu la chance de l’avoir comme professeur à l’université.

J’avais complètement oublié que j’avais lu « au pays des vermeilles » de cette autrice. (Livre qui ne m’avait déçue.)

Extraits.

Début.

Dix ! Plus dix ! Plus dix ! Plus dix ! …
Plus de quarante lits .
 Je ne vais tout de même pas dormir avec tout ce monde-là !
 Je sens ma mère aussi désemparée que moi. Vaillamment elle tente : » Ils ne sont pas trop vilains, ces couvre-lits à franges avec toutes ces roses !… »
 Consciente que son « pas trop vilain » sonne plutôt faux. Au cas où on ne l’aurait pas compris, il s’agit bien ici d’un dortoir de filles. Les filles naissent dans les roses, c’est connu ! Sauf pour moi. Imbattable sur la procréation, les organes génitaux et tout et tout ! J’éclate de rire, faute d’éclater de quelque chose d’autre que j’ignore, car j’éclate souvent, Mais la plupart du temps, je suis la première à m’étonner de la forme que cela va prendre, avec une préférence pour les larmes. 

Un autre internat.

 On m’avait dit, pour ta quatrième, ce sera la capitale, un grand lycée parisien. On m’avait vanté cette promotion, grâce à la présence, dans cet un établissement d’une vague cousine, professeur de mathématiques.
 Paris ! Ce que je n’avais pas vraiment compris, c’était que l’internat serait à ce point éloigné du lycée, que c’était en car qu’il faudrait nous y conduire chaque matin, et nous ramener le soir, nous, les pensionnaires, marquées, qui plus est, par l’obligation de porter un uniforme ringard, digne d’un internat de bonne sœur : tenue bleu marine, chemisier blanc, chaussettes blanches, gants blanc, et béret ! C’est sûr que le bleu marine est une couleur que je vais détester toute ma vie. C’est la pire des couleurs, puisqu’ici, tout le monde la porte ! La couleur des orphelines, alors que moi, j’ai des parents bien vivants, le dimanche et le jour de courrier. Pourquoi nous faire croire qu’ils sont morts les jours de la semaine ?

Le « on » de l’internat.

 Quelqu’un apparaît au pied de mon lit :  » Eh bien, Mademoiselle, on lambine ? On n’a pas compris le règlement rappelé avant l’extinction des feux ? »
« On » … je le connais ce « on ». c’est le « on » de la multitude du collectif. C’est un « on » qui n’a pas de nom, pas de prénom, pas de corps qui vous prive de vous-même. Ce « on » faussement protecteur, en fait méprisant, comme tous les ordres venus d’en haut.

La force du collectif.

 La marrade a plusieurs, c’est autre chose que de chialer dans son lit, toute seule, pendant que les autres dorment. L’amitié collective offre donc à nos jours et à nos nuits une certaine protection. Et lorsque les silences est réclamé, en études, par exemple, ce n’est pas un vrai silence, chacune entend les autres. C’est un silence vivant complice….

 

 


Éditions Finitude, 151 pages, novembre 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Nous avons le droit de paraître idiote, si ce n’est souvent le devoir… mais nous ne devons pas l’être. Savoir compter, pour une femme, c’est capitale.

Voici un deuxième petit roman épistolaire réussi. Il avait évidemment toute sa place dans le thème roman historique de notre club de lecture.

 Est ce que je suis la seule à avoir découvert ce mot « sigisbée » avec ce roman ?
L’écrivaine a beaucoup de talent pour nous expliquer le rôle de ces hommes dans la République de Venise : ils étaient les compagnons des femmes de la haute société et les suivaient toute la journée plus proches souvent que leur époux. Il est bon de rappeler que ces jeunes femmes étaient souvent mariées à des hommes très vieux (toujours riches) et certains aimaient que leurs épouses fréquentent des salons, des théâtres, des bals avec leur sigisbée sans eux. De là, à supposer des mariages à trois, il y a un pas que la romancière a bien le droit de franchir pour notre plus grand plaisir ! Ce qui est vrai c’est que l’existence des sigisbées ont donné aux vénitiennes la réputation de femmes aux mœurs légères et (notre grand !) Napoléon en détruisant la République de Venise, a contribué à supprimer cette tradition.

L’auteure invente un passé à une femme tendrement aimé par Henri Beyle, Giulia Reinieri, (ou Quierini) pour notre roman.

C’est sa mère, Caterina Contarini Querini, qui écrit des lettres adressées à Henri Beyle, à Giulia et aussi à François de La Motte qui fut son Sigisbée. On découvre une femme courageuse, issue d’une famille très riche de la noblesse vénitienne, son père la marie à Giovanni Querini, dont elle est follement amoureuse. Hélas cet homme est un joueur compulsif et ruinera sa famille, malgré leur énorme fortune.

Pendant 150 pages, on découvre la vie des nobles de Venise, leurs distractions, mais aussi la chute de leur chère République quand Napoléon a décidé de s’emparer de leur ville. On découvre aussi combien le statut des femmes peut basculer rapidement, sans le soutien de son fils, Caterina aurait finie dans un couvent enfermée à tout jamais.

Une fiction certes qui ne s’appuie que sur l’amour de Stendhal et de Giulia, mais une fiction que cette auteure rend crédible, j’ai trouvé le portrait de Giulia sur un article de Wikipédia et où on peut lire aussi la phrase qui sous-tend le roman :

« Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux, mais je t’aime »

 

Un moment de lecture agréable et un véritable talent pour faire revivre une époque, c’est un premier roman très prometteur.

Il m’a manqué un petit rien pour lui attribuer 5 coquillages.

 

Extraits.

Début du prologue.

« Couvent de San Zaccaria,Venise,
Le 28 septembre 1813
Signora,
Je m’appelle Caterina Contarini Querini, un nom qui, probablement ne vous dit rien. J’ai imaginé mille manières de vous dire qui je suis avant de me résoudre à commencer par le plus important je suis votre mère., vous êtes mon enfant perdu depuis quinze ans.

Début du roman.

« Ca’Querini, Venise
Le 27 janvier 1827
Signor Beyle,
 Votre lettre, bien trop brève, m’est parvenue ce jour. Enfin ! Il vous aura fallu presque quinze ans pour retrouver Giulia. Et encore, par hasard, me dites-vous. Vous y voyez un signe de la miséricorde de notre Seigneur. Pas moi. Qu’ Il m’ait fait attendre presque trente ans pour retrouver ma fille, trente ans pour m’absoudre de mes péchés, je Le trouve bien cruel. Je ne méritais pas une telle punition, d’autant que la vie, qui s’est bien chargé de me faire payer le prix de mes erreurs.

Statut des femmes et de leur sigisbée avant Napoléon.

Giovanni était mon époux. François était mon sigisbée, il avait un statut reconnu par ma famille, par nos relations, par l’Église vénitienne et par la République. On ne pouvait que lui reprocher sa condition d’étranger, cela s’avérait contraire aux usages, mais au moins, était-il d’ascendance noble et n’était pas militaire, rien de scandaleux donc. Qu’il existât ou non des sentiments autres que du respect et de l’admiration entre nous deux, entre nous trois devrais-je dire, relevait de la sphère privée et ne concernait personne d’autre que Giovanni, lui et moi. Dans la Venise de l’époque, celle d’avant l’empereur Napoléon, celle que j’appelle ma Venise, nous étions libres d’aimer, nous, les femmes.
 J’aimais pencher ma tête dans le creux du cou de l’un pour lui chuchoter une facétie, voir sa bouche s’étirer en un sourire et humer son parfum d’homme. J’aimais me hisser sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur la joue de l’autre. Je serrais fermement leurs bras pour marquer mon territoire, pour me rassurer : ces hommes étaient à moi.

L’amour.

 Même l’amour ne change pas les hommes. Il ne change que le regard, que l’on porte sur eux. Il faut du temps pour le comprendre et l’accepter…

Le rôle d’un sigisbée.

 Un bon sigisbée assistait au petit déjeuner et à la toilette de sa dame, et lui faisait la conversation tout du long, afin que lui ait fait de lui éviter la lassitude inéluctable, résultant de ses tâches quotidiennes. En toute pudeur, bien sûr, il y avait toujours une femme de chambre, et des paravents pour masquer ce qu’il y avait à masquer et respecter les convenances.

 

 

 


Éditions Flammarion, 276 pages, novembre 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voilà un livre qui m’a fait du bien, et au moment où je rédige ce billet j’en avais bien besoin.

Simone, une femme de plus de 80 ans, ne ressent plus l’envie de vivre, elle habite un petit village sur la côte vendéenne, pas très loin de marais salants, et de la mer. Elle a été « saunière » c’est à dire qu’elle récoltait du sel, à Guérande on aurait dit « paludière ». C’est en général un travail d’homme car il demande beaucoup de force physique .

Paludier ou saunier dans les marais salant en France. Stock ...

D’ailleurs j’ai cherché des photos de femmes exerçant cette activité et je n’en ai pas trouvé.

Son enfance a été marquée par un père violent et alcoolique, qui a refusé qu’elle continue à étudier alors qu’elle aimait bien l’école. Elle s’est mariée avec le coiffeur du village et a réussi à ouvrir une parfumerie mais elle aurait aimé plutôt tenir une maison de la presse. Avec son mari, ils ont fait un seul voyage en Espagne, d’où elle a rapporté pour elle et son amie Martha deux poupées dansant le flamenco , et son mari un crapaud en béton qui pèse bien dans les 90 kilos. Son mariage n’a été ni malheureux ni particulièrement heureux.

Un crapaud même en béton ça doit vivre dehors et donc il trône sur la petite bande de terre qu’elle s’est approprié devant sa maison , puisqu’ils n’ont pas réussi à vendre leur magasin, elle continue à vivre seule dans cette maison sans jardin, ce qu’elle regrette.

Elle a eu le malheur de perdre sa fille, Colette toute jeune, âgée de 3 ans, me semble-t- il, et le bonheur de voir son fils réussir le baccalauréat.

Le roman commence par un fait divers incroyable : on a volé son crapaud ! cet objet qu’elle n’a jamais aimé, mais qui était à elle, et auquel elle était attachée. Puis elle reçoit des nouvelles de son crapaud qui voyage d’abord à Venise et commence alors pour elle un dialogue avec ce souvenir et une remontée vers la vie. (cela rappelle un film célèbre !)

Le récit de ses souvenirs et de cette remontée est ponctuée d’interventions de personnages qui peuvent à leur façon nous faire comprendre Simone Guillou , le gendarme, un médecin la bibliothécaire, ses amies, son fils …

Je ne peux en dire plus sans divulgâcher le plaisir de la construction romanesque. Pour moi, bien au delà de l’intrigue, ce livre que j’ai lu d’une traite, m’a fait du bien pour la peinture de personnages qu’on dit ordinaires et dont je me sens tellement proche. En plus, le ton est léger et souvent drôle.

Je le sais, on peut reprocher un côté « fleur bleue », mais j’aime bien être avec des vieux et des vieilles qui loin d’être aigris savent trouver des joies dans une vie qui peut apparaître terne à bien des gens. Comme moi, finalement les livres seront d’un grand secours à Simone , le jour où elle s’affranchira enfin de l’interdit de son père : « les livres c’est pour les bourgeois et les fainéants ! » ? Donc, je ne boude pas mon plaisir d’avoir passé un bout de ma nuit avec ce « Grand prince » du cœur qu’est Simone Guillou. Voilà pour mes quatre coquillages pour un roman que certains diront trop « faciles ».

Extraits.

Début.

Ce que Simone Guillou retient de tout ça, c’est qu’elle n’aura pas eu une trop mauvaise vie.

 Alors oui, elle a connu des moments épouvantables et traversé des épreuves qu’elle ne souhaiterait pas à son pire ennemi. Entre nous, n’est-ce pas peu ou prou le lot commun ? Qui peut se targuer d’être passé à travers les gouttes ? Personne. Ça n’arrive pas de rester à l’abri tout du long.

 

La dépression .

 Le pire, c’est peut-être le matin. À vérifier, parce que les heures coincées entre le goûter et le diner ne sont pas marrantes non plus. À cinq heures de l’après-midi, il est trop tard pour envisager une promenade et un peu tôt pour la chemise de nuit. Moralité, ce morceau de journée ne sert à rien. En tout cas, Simone ne sait plus par quel bout le prendre et elle le redoute.

Grave question ? (concernant le crapaud en ciment.)

 Comment un bazar qu’on n’aimait pas, peut autant vous manquer ?.

Le bouddhisme vu par Simone.

Ce qu’il y a de formidable avec cette religion bouddhiste, c’est qu’elle ne se formalise de rien. Mieux valait le vérifier avant de se lancer. Ne pas s’attirer de foudres, ne vexer personne. Là, aucun risque. Ce n’est même pas une religion où il faut croire en quelqu’un. On en tire ce qu’on veut, elle semble n’être là que pour vous aider à être heureux. Plus Simone prend de renseignements, plus cette aventure lui plaît. Au poi t de se demander si elle ne serait pas déjà bouddhiste sans le savoir. Sentir grandir en soi, un sentiment de paix, développer sa richesse intérieure, s’autoriser à rêver, est-ce que ça ne ressemble pas à ce qu’elle tente de faire ces temps-ci ? Le miracle, c’est qu’elle n’est pas non plus supposée réussir. Dans le bouddhisme, qu’elle découvre, on est obligé à rien du tout. Juste à faire de son mieux.
 Et ça s’appelle quand même une religion ? C’est à n’en pas revenir.

Le village, (pays de Retz).

 À Barthon , le calme, n’est pas difficile à troubler. L’an dernier, le changement d’horaire de la messe a suffi pour nous mettre la pagaille. En revanche, il est prompt à revenir. Depuis le temps, on sait comment ça marche. Les nouveaux sujets de conversation étant rares, le bourg va s’engouffrer comme un seul homme dans la brèche. Puis l’intérêt s’étiolera aussi rapidement qu’il est monté.
 Ici on tient à sa routine.


Éditions Denoël, 356 pages, janvier 2026

Après Ingannmic, Alexandra , Keisha , et sans doute d’autres dont je n’ai pas noté l’adresse.

Nous suivons une guerre sans merci entre deux paléontologues américains : Othniel Charles Marsh, et Edward Drinker Cope. L’auteur visiblement s’amuse des défauts respectifs de ces deux montres d’égoïsme, gonflés d’orgueil qui se sont pris de passion pour les recherches des os des différents fossiles de dinosaures dans les territoires américains. Ce n’est pas par hasard, si c’est dans ces vastes contrées inhabitées, ou presque, que l’on trouve les plus beaux spécimens des squelettes prouvant que la terre a été habitée avant deux cents millions d’années, avant l’arrivée des hommes dans une période nommée le mésozoïque, par des créatures qui ont provoqué l’étonnement absolu des hommes de la fin du XIX ° siècle, par leur taille et surtout parce qu’ils ressemblaient à des dragons ou à des créatures fabuleuses qui nourrissent depuis cette époque l’imagination des hommes , comme le montre le film « Jurassic park ».

Ce roman permet aussi à l’auteur de faire revivre ce pays dans les années 1850, c’est un pays qui ne connaît pas encore toutes les ressources de son immense territoire, bien sûr il y a cette population autochtone qui résiste encore un peu, mais qui va bientôt complètement disparaître au fond de réserves dont le pouvoir américain les chasse dès que les terres sur lesquelles ils sont parqués révèlent une quelconque richesse. Mais ce n’est pas là l’essentiel du roman évidemment, les deux hommes connaissent des fortunes variées, Charles Marsh s’impose grâce à l’argent de son oncle Peabody et un poste (sans traitement) à Yale. Il aurait eu une carrière d’un chercheur sans soucis d’argent tout à fait classique sans Edward Cope, qui, lui, a été considéré comme un surdoué et se passionne pour la paléontologie mais n’a pas la carrière classique de son ennemi. Tous les deux se suivent sans cesse et cherchent à se nuire tout le temps .

J’ai été intéressée par cette lecture mais pas passionnée car j’ai trouvé ces deux hommes complètement nuls et à l’opposé des valeurs qui pour moi doivent être celles des universitaires au service de leur science ou de de leurs découvertes. Ils m’ont fatiguée ces deux là, et malgré le talent de l’écrivain qui ne nous épargne aucune de leurs vilénies, j’avais hâte d’abandonner cette lecture pour retrouver des gens qui partagent un peu plus mes valeurs. Bref, deux personnages sans aucun idéal qui ont eu assez d’argent pour découvrir ce qui était à la portée de tous ceux qui auraient eu l’idée, le temps, l’argent et le courage de chercher, bien loin de ceux ou celles que j’admire : ceux et celles qui se donnent à fond pour leurs découvertes et respectent ceux ou celles qui les aident pour mener à bien leur travail universitaire.

Extraits.

Début et fin du prologue.

 Dans le sud-est du Wyoming, à deux cents kilomètres de la ville de Cheyenne, sous les cieux d’un bleu intense où chaque nuage est une esquisse, s’élève une éminence rocheuse qui s’appelle Como Bluff ou « la falaise de Côme ».
Non, il ne reculeront devant rien.
 La guerre des os sera sans pitié.

Début.

 Il a fallu qu’une extinction se produise pour que le dinosaure apparaissent.
La Grande Hécatombe a lieu il y a deux cent cinquante millions d’années lors du permien, qui marque la fin de l’ère paléozoïque.

Famille de Charles Marsh, Caleb son père.

Caleb ouvre boutique et fait faillite, se remarie et repart pour l’état de New York où il procrée à tour de bras, le devoir conjugal occupe les soirées et quand on échoue dans tout le reste, il reste encore le costume de « pater familias » à endosser. Bientôt, Charles et Mary se retrouvent avec une ribambelle de demi-frères et sœurs.

L’art de raconter.

 Il demeure toutefois une question à régler, à peine un détail, une bagatelle, vraiment : l’université consent à lui conférer le titre de professeur, mais, hélas ne dispose pas des fonds nécessaires afin de le rémunérer. Pour n’importe qui d’autres, ce serait contrariant, pour ne pas dire rédhibitoire, mais pour Charles, qui reçoit une allocation de son oncle et figure en bonne place dans le testament de ce dernier , c’est à peine un problème, tout juste un léger désagrément et même, d’un certain point de vue, une opportunité, car si Yale ne lui verse pas d’argent, il ne lui doit pas d’enseignement non plus. Tout se passe donc idéalement pour lui qui obtient le Saint Graal le 24 juillet 1866 : un poste de professeur sans élèves – ces individus pénibles qui ont tendance à ne pas connaître ce que vous savez à vous faire perdre un temps précieux avec leurs questions – entièrement dévolu à la recherche.

Le début de leur haine.

 Prenant Edward à part et s’adressant à lui aussi doucement que possible, Charles lui fait observer que la tête de l’animal ne se trouve pas à la bonne extrémité : »Vous vous êtes trompé, professeur Cope, cela arrive au meilleur d’entre nous. Votre squelette est à rebours vous avez pris un bout pour un autre. » À ces mots, Edward devient livide, comme s’il était accusé d’un acte contre-nature, comme si son visiteur qui, depuis longtemps l’exaspère avec ses manières pontifiantes, ses petites provocations, sa manière de l’appeler « Professeur Cope » au terme d’une légère hésitation, comme pour lui signifier qu’il ne mérite plus ce titre depuis qu’il a démissionné de son poste à Haverford College, venait de lui cracher au visage tout le mépris qu’il le soupçonne d’avoir pour sa personne.

Rivalités.

 Que son rival ait exhumé un spécimen de pterrodactyle encore plus grand que le sien, Charles le prend mal, il le prend même personnellement. En temps normal, il est déjà du genre possessif, du genre a regarder tous les fossiles de l’ouest comme sa propriété exclusive, comme si les dinosaures lui avaient expressément légué leur squelette avant d’être balayé par une météorite. Mais dans ce cas précis, il est d’autant plus indigné qu’Edward est venu chasser sur ses terres pour reléguer au second plan l’une de ses principales découvertes.

Propos prêtés à Custer le massacrer des Indiens.

 » Méfiez-vous, des Peaux-Rouges ! déclare-t-il en se resservant un verre, heureux d’avoir un auditoire de jeunes blancs becs qu’il est aisé d’impressionner avec sa faconde et ses récits guerriers, ce sont les créatures les plus cruelles les plus sanguinaires qui soient ! Elles infestent le secteur et ne reculent devant rien. Le plus tôt on aura exterminé ces animaux là, le mieux ce sera. On a reçu des instructions du général Schermann, l’ordre de ne pas se poser de questions et de ne pas faire dans la dentelle : homme, femme, enfant, des vieux, les vieilles, avec nous, tout y passe. L’objectif, c’est de frapper leurs villages aussi vite que possible et qu’après notre passage, il n’y ait plus personne pour se reproduire. Par contre, avec les femmes, on prend toujours le temps de s’amuser : l’Indienne, ça se viole facile. »

Tous les coups sont permis.

 Obéissant aux instructions de Charles, Reed détruit les fossiles qu’il est incapable de déplacer, plutôt que de les voir tomber dans les mains d’Edward. Cent cinquante millions d’années de patience pour finir fracasser à coup de pioche : à quelle espèce appartenait ces spécimens ? Personne ne le saura jamais. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la gravité de cette histoire mais, aux yeux des paléontologues, il s’agit d’un crime trop effroyable pour mériter la rédemption. Anéantir des spécimens uniques quand on connaît les chance infinitésimales de leur transmission, la durée vertigineuse qu’ils ont dû traverser pour se trouver sous la main d’un homme à même de les interpréter, c’est un acte qui va à l’encontre de toutes les valeurs d’une profession méticuleuse. Dont les membres passent leur vie à gratter, frotter, analyser les fossiles. Si de nos jours encore, Charles a mauvaise réputation dans la communauté scientifique, il le doit à sa tendance au vandalisme : on l’accuse également d’avoir dynamité les gisements que ses hommes avaient exploités de crainte qu’il n’y reste des spécimens dont son rival aurait pu s’emparer.

Le mandarin dans toute son horreur.

 En descendant les escaliers du Peabody, Oscar songe aux contes que sa mère lui lisait, à ces histoires de sorciers malfaisants qui enlèvent les enfants dans un monde souterrain, dont ils ne pourront jamais s’évader ; gnome enfermé dans les profondeurs de la terre, il s’use à en extirper des trésors. Charles se repose des tâches difficiles sur Oscar, qui rédige l’essentiel de ses articles, tandis qu’il se pavane dans les cercles influent de New York, prend des rendez-vous avec des messieurs haut placés à Washington, savoure de fins soupers chez Delmonico’s dans un décor d’acajou luisant où les miroirs scintillent, comme si la science n’était plus que le moyen d’accroître sa puissance, comme si elle lui permettait d’assouvir une ambition qui se prend elle-même pour objet, son but consistant à faire rayonner son « moi » jusqu’aux confins du monde, à occuper de sa personne, l’intégralité des hommes, à écraser ses ennemis pour demeurer, seul, au milieu d’un paysage dévasté. Parfois, mais de moins en moins souvent et d’une voix toujours plus faible, Iscar Harger plaide sa cause. Il implore Charles de le laisser publier ses propres travaux. C’est qu’il a des idées à lui, de vastes théories au sujet des dinosaures qu’à force de fréquenter plus assidûment que les hommes, ils connaît mieux que la majorité des spécialistes, mieux que Charles lui-même pourrait-il ajouter, des mots qu’il retient de justesse par lâcheté ou instinct de conservation ? Inflexible, Charles menace de le renvoyer, s’il fait paraître ne serait-ce qu’un entrefilet et profite de son indigence pour le maintenir dans une dépendance complète.

 


Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi