Édition Albin Michel. Traduit de l’amé­ri­cain par Sarah Gurcel

Je vais vous parler d’un roman qui a plombé tout mon été 2022, et pour­tant les quatre coquillages vous montrent que je vous en conseille la lecture. J’avais telle­ment aimé « le fils » du même auteur que je me suis lancée sans hési­ta­tion dans ce roman. Soute­nue par l’en­thou­siasme de Krol qui dit dans son commen­taire qu’elle aurait bien conti­nué 500 pages de plus !

Le sujet est inté­res­sant, mais vous l’avez certai­ne­ment déjà rencon­tré dans d’autres pavés améri­cain : la désin­dus­tria­li­sa­tion de ce ce grand pays – grand, autant par la taille que par les problèmes qu’il engendre et qu’il doit affron­ter- a laissé des régions entières sans emploi et dans une misère noire. Qui dit misère, dit problème de violence et ce roman le raconte très bien.

D’où viennent mes réserves ? D’abord du style de l’écri­vain, je recon­nais que, comme il veut écrire un roman choral il cherche à varier son style suivant les person­nages du drame. D’abord nous rencon­trons Isaac un être supé­rieu­re­ment intel­li­gent mais inadapté socia­le­ment. Ils font souvent des bons person­nages de films ou de séries ces gens quelque peu autistes à haut poten­tiel. Le style de l’écrivain devient haché car Isaac parle par phrases lapi­daires et est diffi­ci­le­ment compré­hen­sible. Ensuite nous serons avec Poe, l’abruti au grand cœur qui cogne avant de réflé­chir, il fera le malheur de Grace sa mère qui ne réflé­chit pas beau­coup non plus mais qui fera tout pour sauver son fils. La sœur d’Isaac, Lee, a fui cet endroit morti­fère en faisant de brillantes études à Yale, mais elle se sent coupable d’avoir aban­donné son frère qui doit s’occuper de son père Henry acci­denté du travail. Il me reste à vous parler de Harris le poli­cier amou­reux de Grace et qui va essayer de sauver Poe.

Voilà, vous les connais­sez tous main­te­nant et ces person­nages vont être pris dans un drame provo­qué par Isaac qui a décidé de fuir cet endroit en volant l’argent de son père. L’auteur fait parler les person­nages les uns après les autres et cela permet au lecteur de ne donner raison à personne. Ils ont tous leur part de respon­sa­bi­lité. Ils sont pris dans un engre­nage infer­nal dont le moteur prin­ci­pal est la misère, dans une région où plus rien ne marche ce n’est pas le meilleur de chaque homme qui est aux manettes.
Comme souvent pour les roman­ciers améri­cains, il faut à Philipp Meyer cinq cents pages pour nous racon­ter cette histoire. Il est vrai que la toile de fond du récit est bien rendu : dans une très belle nature qui peu à peu reprend ses droits, les hommes qui l’ont telle­ment abîmée par une indus­tria­li­sa­tion inten­sive sont aujourd’hui les victimes et non plus les maîtres. Ils ont perdu leur pouvoir et semblent bien peu de chose. C’est un récit impla­cable donc plom­bant pour le moral et ce n’est pas la fin, dont hélas je ne peux rien dire ici, qui sauvera l’im­pres­sion de l’énorme gâchis qui ressort de cette lecture si éprouvante.

Citations

L’usine désaffectée :

Vertes collines ondoyantes, lacets de rivière boueuse, éten­dues de forêts que seules déchi­raient la ville de Buel et son acié­rie, une petite ville en elle-même avant qu’elle ne ferme en 1987 et soit partiel­le­ment déman­te­lée dix ans plus tard ; elle se dres­sait main­te­nant telle une ruine antique, enva­hie d’herbe aux cent nœuds, et de célastre grim­pant et d’ai­lantes glanduleux.

La fin d’un monde.

Pendant un siècle, la vallée de la Monon­ga­hela River, que tout le monde appe­lait la Mo et qui avait été la plus grosse régions produc­trice d’acier du pays, même du monde en fait, mais le temps qu’I­saac et Poe gran­dissent, cent cinquante mille emploi avait disparu et nombre de villes n’avaient plus les moyens d’as­su­rer les services publics de base ‑la police notam­ment. comme la sœur d’Isaac l’avait dit un ami de fac « la moitié des gens se sont tour­nées vers et services sociaux, les autres sont rede­ve­nus chas­seurs-cueilleurs ». Une exagé­ra­tion, mais pas tant que ça.

Un pays qui va mal.

Il ne voyait comment le pays pouvait survivre à long-terme, la stabi­lité sociale repose sur la stabi­lité de l’emploi, c’est aussi simple que ça. La police ne pouvait pas résoudre ce genre de problèmes. Les gens qui avaient des retraites et des mutuelles, on les voyait rare­ment voler leurs voisins, battre leur femme ou se cuisi­ner de la meth dans leur cabane de jardin. Et pour­tant, c’était toujours la faute des flics ‑comme s’ils avaient les moyens d’empêcher toute une société de s’ef­fon­drer. La police doit faire preuve de plus d’agres­si­vité, disaient les gens ‑jusqu’au jour où vous pinciez leurs fils en train de voler une voiture et que vous lui tordiez un peu violem­ment le bras : la, vous étiez un monstre et un viola­teur des liber­tés publiques. Les gens voulaient des réponses simples, mais elles n’exis­taient pas. Faites en sorte que vos enfants ne sèchent pas les cours. Priez pour que des compa­gnies biomé­di­cales viennent s’ins­tal­ler par ici.

Différence USA/​France.

Il y avait là, dans cette propen­sion à se consi­dé­rer comme respon­sable de sa propre malchance, quelque chose de typi­que­ment améri­cain : une réti­cence à admettre que l’exis­tence puissent être affec­tée par des forces sociales, et une tendance à rame­ner les problèmes plus géné­raux aux compor­te­ments indi­vi­duels. Néga­tif peu ragoû­tant du rêve améri­cain. En France, se dit-elle, les gens auraient para­lysé le pays. Ils auraient empê­ché les usines de fermer.

Édition Le Dilettante

Après « 39,4 » je savais que je lirai ce roman qui de plus se concentre sur un problème qui me touche car une de mes filles est profes­seure en collège à Paris : la volonté des parents de contour­ner à tout prix les règles d’af­fec­ta­tion scolaire pour mettre leur enfant dans un bon collège. À Paris, plus qu’en province, le succès des établis­se­ments privés est consi­dé­rable, mais si on habite à côté d’Henry IV ou Louis Le Grand c’est une grande chance pour ces parents trop concen­trés sur la réus­site scolaire des enfants. Ils peuvent lais­ser leur chère progé­ni­ture dans le public et béné­fi­cier d’un envi­ron­ne­ment élitiste.

Paul, le père de Béré­nice est un de ces pères là et si Sylvie son épouse est plus atten­tive au bonheur de leur enfant, c’est quand même elle qui deman­dera à leur ancienne femme de ménage, une mère céli­ba­taire d’ori­gine afri­caine main­te­nant concierge à côté du collège tant convoité ‑Henry IV, de domi­ci­lier sa famille chez elle ! L’éclat de rire de cette femme qui rend volon­tiers ce service contre rému­né­ra­tion, m’a fait du bien.

Ensuite le roman enchaîne les manœuvres pour main­te­nir Béré­nice au top de l’élite intel­lec­tuelle pari­sienne, il s’agit de donner à la jeune tous les cours parti­cu­liers qui lui permettent de rentrer au lycée Henry IV puis en classe prépa. Et là soudain catas­trophe Béré­nice tombe amou­reuse du seul garçon bour­sier de la prépa.
Je ne peux vous en dire plus sans divul­gâ­cher, l’ima­gi­na­tion de Paul pour obte­nir que sa si précieuse fille fran­chisse les derniers obstacles de la classe prépa.

C’est donc la deuxième fois que je lis un roman de cet auteur, je suis frap­pée par l’acuité de son regard sur une société qu’il connaît bien, mais comme pour « 39,4 », j’ai trouvé que ce regard perti­nent manquait de chaleur humaine et que son humour est parfois trop grin­çant. On ne retrouve un peu de compas­sion que dans le dernier chapitre. Je vous conseille cette lecture si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur le petit monde des gens qui veulent à tout prix la réus­site scolaire de leurs enfants à Paris. Je sais, c’est un centre d’in­té­rêt limité mais n’ou­bliez pas qu’en­suite ces braves gens gouvernent la France avec un regard quelque peu mépri­sant pour le commun des mortels.

Citations

Cet humour grinçant qui parfois peut déranger .

Paul redouta le déve­lop­pe­ment d’un trouble dyspha­sique sévère. Alerté par une fréquen­ta­tion compul­sive des sites spécia­li­sés sur le net, il fit parta­ger à Sylvie le spectre des consé­quences à anti­ci­per : isole­ment, syndrome autis­tique, arrié­ra­tion, et décès précoce dans une insti­tu­tion privée située à plus de cent cinquante kilo­mètres de Paris où ils se seraient aupa­ra­vant rendus une fois par semaine, le samedi après-midi, afin de passer quelques heures en compa­gnie de leur fille dans un atelier arti­sa­nal de créa­tion de lampes en sel coloré.

Les enfants à haut potentiel .

Son retard initial dans l’ac­qui­si­tion du langage de même que ces mani­fes­ta­tions d’an­xiété s’in­té­grant d’ailleurs dans la descrip­tion propo­sée par le psycho­logue Jean-Charles Terras­sier, du phéno­mène quali­fié de « dyssyn­chro­nie » pour carac­té­ri­ser un certain nombre d’en­fants dits « précoces », dont la matu­rité affec­tive n’était pas en adéqua­tion avec le niveau des connais­sances accu­mu­lées, expli­quant nombre de compor­te­ments puérils et néga­tifs suscep­tibles de retar­der certaines acqui­si­tions. Ainsi naquit ces acquis dans l’es­prit de son père l’hy­po­thèse selon laquelle Béré­nice était une enfant à « haut poten­tiel » au poten­tiel carac­té­ris­tique plus grati­fiante que les anno­ta­tions qui ponc­tuent ses bulle­tins scolaires de CM2 et lui assi­gnant un rang médian tout en louant des effort quali­fiés de « méritoires »

L’élitisme scolaire.

Béré­nice fit donc solen­nel­le­ment son entrée au collège Henri-IV sous le regard trans­fi­guré de son père qui condui­sit en personne sa fille vers le sanc­tuaire où elle allait désor­mais, à l’ins­tar d’une chré­tienne béati­fiée, rece­voir les sacre­ments d’une péda­go­gie aris­to­cra­tique. La jeune fille ne protesta pas, heureuse de l’ef­fet que provo­quait sa muta­tion scolaire sur l’hu­meur quoti­dienne de Paul, à défaut de prendre plei­ne­ment la mesure de la chance qu’il lui était offerte de s’ex­traire du trou­peau vagis­sant des futurs exal­tée du vivre ensemble. Elle avait en effet, depuis quelques années, pris conscience de la puis­sance que produi­sait ses résul­tats scolaires sur l’hu­meur de son père et entre­voit les quelques stations de métro supplé­men­taires qui accom­pa­gne­raient ces trajets quoti­diens comme un maigre tribu à l’équi­libre familial.

Se construire soi même une mauvaise foi.

À la manière d’un rongeur amphi­bien, il prit la réso­lu­tion, afin de se prému­nir de ses assauts para­doxaux, d’éta­blir une sorte de digue interne, consti­tuée de petits bouts d’ar­gu­ments qu’il assem­blait les uns sur les autres dans la plus grande anar­chie pour s’as­su­rer une protec­tion étanche contre les efflux critiques qui l’as­saillaient pério­di­que­ment. Il lui fallut pour cela mobi­li­ser toute la rigueur de sa forma­tion scien­ti­fique et, ainsi que s’or­ga­nisent natu­rel­le­ment certaines voies de commu­ni­ca­tion au sein d’un épithé­lium, défi­nir un cadre formel, agen­cer selon des règles systé­ma­tiques les voies de signa­li­sa­tion et de régu­la­tion à l’in­té­rieur desquelles lui, Béré­nice, Ayme­ric, Henri IV, l’Édu­ca­tion natio­nale et ses rami­fi­ca­tions s’in­té­graient et se dépla­çaient sans jamais en ques­tion­ner la finalité.

Les indignations de la jeunesse favorisée .

Pernille était une jeune fille à la conscience « éveillée » et parti­cu­liè­re­ment encline à l’in­di­gna­tion. La situa­tion des réfu­giés syriens, l’ab­sence de menu bio au réfec­toire d’Henri-IV, le nombre de places d’ac­cueil pour les SDF par grand froid, la taille des jupes de sa mère où la fonte du perma­frost, tout l’indignait.

Et oui ce genre de spectacle existe (comme ça ou presque).

Sylvie et Paul s’était laissé surprendre par une invi­ta­tion l’été dernier afin d’as­sis­ter à une « mise en espace » consa­crée à la poésie médié­vale dont la prin­ci­pale origi­na­lité tenait au fait que les vers se trou­vaient décla­més par des comé­diens perchés au sommet des arbres. Églan­tine Campion expli­qua à ses invi­tés, et plus tard à l’en­semble des spec­ta­teurs, qu’elle tenait par cette scéno­gra­phie à renfor­cer la nature gravi­ta­tion­nelle du proces­sus poli­tique en en inver­sant la trajec­toire, pour mieux signi­fier que si les vers élevaient l’âme de ses audi­teurs, ils avaient l’hu­mi­lité, en quelque sorte, de descendre jusqu’à eux et de ne point les exclure de leur dimen­sions parfois ésoté­rique. Les repré­sen­ta­tions furent néan­moins inter­rom­pues avant leur terme et par la chute malen­con­treuse d’un comé­diens qui se frac­tura pour l’oc­ca­sion deux vertèbres, susci­tant, en guise de conclu­sion anti­ci­pée, une réflexion de l’or­ga­ni­sa­trice sur la radi­ca­lité de l’acte poétique, son éter­nel poten­tia­li­tés à trans­for­mer, frag­men­ter même, chacune de nos confor­tables « zone de réalité ».


Édition 1018 traduit de l’an­glais (Irlande) par Marie-Claude Peugeot

Dans les commen­taires de « Route One » Domi­nique disait que ce roman lui rappe­lait « Les saisons de la nuit ». Je pensais trou­ver un billet sur son blog mais rien . Peu importe, j’ai lu avec grand inté­rêt ce roman (grâce à elle) qui, en partie, raconte la construc­tion du métro de New York en 1916. Mais c’est aussi un roman qui raconte la vie des exclus aujourd’­hui qui trouvent dans le métro le moyen de survivre. Un person­nage en parti­cu­lier qui est un véri­table acro­bate et qui a trouvé un lieu inac­ces­sible au commun des mortels car il faut esca­la­der des poutres au dessus des voies ferrés
Bien sûr ces deux histoires vont se rejoindre, car cet homme, Tree­frog, complè­te­ment détruit et qui s’au­to­mu­tile sans cesse , s’ap­pelle en vérité Clarence-Nathan Walter et est le petit fils d’un des construc­teurs du métro. Cela on le sait petit à petit, mais ne vous inquié­tez pas , je ne divul­gâche pas la fin qui est étonnante.

la base du roman se fonde sur un acci­dent (réel ?) quatre hommes creu­saient sous la rivière de l’Hud­son quand tout à coup trois d’entre eux ont été aspi­rés par l’eau et sont sortis au dessus d’un geyser dans la rivière de l’Hud­son. Hélas, le quatrième est mort ense­veli dans la boue de la rivière. Walter un travailleur noir va régu­liè­re­ment voir la veuve de cet ouvrier et il élève sa fille. Quelques années plus tard, les deux person­nages vont s’ai­mer et se marier. Cela nous vaut des passages boule­ver­sant sur le racisme au États-Unis et la diffi­culté de vivre un couple mixte et encore, à New York, ils ne sont « que » victime du racisme dans le Sud ils auraient été tués. Comme le sera son fils Clarence qui a eu le malheur de vouloir décou­vrir la région natale de son père.

Son petit fils ne connaît pas le vertige donc il travaillera à la construc­tion des buil­dings, on retrouve « Ciel d’Acier » de Michel Moutot mais ce n’est qu’une petite partie du roman , la partie la plus heureuse car le petit fils est amou­reux de sa femme très agréable et a une petite fille qu’il adore, ensemble ils font au vieux Walter une fin de vie souriante malgré les souf­frances que celui-ci éprouvent à cause des travaux trop durs qu’il a effec­tués dans sa jeunesse. Hélas, un drame dont je ne dirai rien, va boule­ver­ser ce fragile moment de bonheur. On retrouve le person­nage dans la lutte pour la vie dans ce qui est certai­ne­ment le pire endroit sur terre pour survivre : les tunnels du métro de New York avec sa faune d’al­coo­liques drogués hyper violente.

C’est un roman très riche, centré sur le métro : sa construc­tion et la popu­la­tion qui aujourd’­hui y trouve refuge. Les person­nages sont atta­chants même lors­qu’ils sont complè­te­ment détruits par le malheur et ce qui va avec : l’al­cool, la drogue, la soli­tude. Merci à Domi­nique pour cette tenta­tion de lecture qui complète très bien les deux romans de Michel Moutot.

Citations

La démocratie dans le travail.

Walker gagne la première partie, et Power donne au jeune noir une tape sur l’épaule.
- « Dis-donc, noiraud, tu t’es vu ? le roi de pique ! » mais Walker ne le prends pas mal. Il sait qu’ici sous le fleuve, on est en démo­cra­tie. Dans l’obs­cu­rité, tout le monde a le sang de la même couleur ‑ritals, nègres, polaks où rouquins irlan­dais c’est du pareil au même- alors il se contente de rire virgule empoche ce qu’il vient de gagner, et fait une deuxième donne.

Mariage mixte en 1930 à New York.

Une série de briques leur arrive par la fenêtre de la chambre, lais­sant des éclats de verre sur le plan­cher et ils n’ont plus qu’à coller une feuille de plas­tique qui claque au vent. Une de ces briques est enve­lop­pée dans un papier qui dit : INTERDIT AUX PINGOUISNS . Sur un autre, on peut lire : ARLEQUINS DEHORS. sur une troi­sième simple­ment : NON
William paie les dégâts et loue un autre loge­ment, ou dessus hors de portée des pierres et des cailloux lancés de la rue. Il sait qu’ailleurs, ce serait bien pire, dans d’autres parties de la ville, ils seraient déjà morts. Il a l’im­pres­sion de s’être exilé dans les airs, mais cet exil est une sécu­rité pour Eleanore. 

Toujours le racisme.

Deux soirs par mois, la diseuse de bonne aven­ture garde les petits, et Elea­nore va rejoindre Walker au Loews sur la Septieme avenue, un cinéma pour gens de couleur. Il arrive en avance ‑après avoir pointé à la sortie de son travail- , et Elea­nore descend discrè­te­ment le retrou­ver dans la salle. Quand elle arrive au bon grand, elle pose le doigt sur les lèvres d’un vieux Noir, qui la regarde passer devant lui avec éton­ne­ment. Il lui touche la main en souriant : « Allez‑y m’dame. »
Elle lui rend son sourire et se fraie un chemin jusqu’à son époux. 
L’obs­cu­rité et les dérobe aux regards bien que mariés, ils vivent une histoire d’amour illicite.

Le désespoir d’un père dont des policiers ont tué le fils.

Par un jour de semaine blafard, il enterre Clarence, aux côtés d’Ela­nore, dans un cime­tière du Bronx. 
Ses filles et Louisa sont derrière lui. Il s’age­nouille devant la tombe, mais ne dit aucune prière. À présent, les prières, ne sont plus pour lui que paroles atones – suppli­ca­tions inutiles qui, à peine pronon­cées et sorties de la gorge, retombent dans l’es­to­mac. De la régur­gi­ta­tion spiri­tuelle. Il ne veut pas voir les fossoyeur qui sont là, gras et satis­faits, au dessus du trou qu’ils viennent de creu­ser. Il saisit une pelle, jette une première motte de terre sur le cercueil de son fils. Il fait un pas en arrière, prend ses filles dans ses bras, ils rejoignent ensemble la voiture qui les attend.

Édition la cosmo­po­lite stock. Traduit de l’italien Anita Rochedy
Un roman très agréable à lire, comme un grand bol d’air pur dans la haute montagne. Cet écri­vain sait rendre hommage aux paysages qu’il aime tant. Surtout n’at­ten­dez pas trop d’his­toire de loups car s’ils sont présents dans ces montagne et dans le roman, ils ne sont pas les person­nages prin­ci­paux. L’au­teur écri­vain se met en scène dans un restau­rant où il fait la cuisine « Le festin de Babette » en hommage à la nouvelle de Karen Blixen qui a inspiré à Gabriel Axel un film que je revois de temps en temps toujours avec le même plai­sir. Il va rencontre Sylvia avec qui il aimera faire l’amour, mais ce n’est pas non plus le sujet prin­ci­pal du roman, aucune histoire n’est vrai­ment menée jusqu’au bout ; c’est ce qui m’a empê­chée de mettre cinq coquillages au roman. Un peu comme dans la vie, on croise des gens que l’on aime­rait mieux connaître, parfois aussi mieux aider mais cela ne se fait pas car nous suivons une autre route. Fausto aimera Sylvia, mais il n’est pas sûr qu’ils restent ensemble, il aidera un monta­gnard après un acci­dent et nous appren­drons que cet homme a été le mari de Babette (c’est ainsi que l’on surnomme la proprié­taire du restau­rant) et qu’ils ont eu une fille ensemble, mais rien de plus.
Le vrai sujet de ce roman, c’est l’imbrication de la vie de ces person­nages dans une nature qui domine telle­ment les hommes. Seuls les loups sont réel­le­ment libres dans ces montagnes, c’est peut-être le sens du roman.
Un roman qui permet d’oublier le quoti­dien grâce à ce que la montagne peut appor­ter aux hommes en quête de beauté liée à l’effort pour y accéder.

Citations

Une avalanche.

Sylvia retourna alors sur la terrasse pour tenter de voir les avalanches. Elle observa les montagnes face à elle, l’en­vers, exposé au nord, de Fontana Fredda. Elle réen­ten­dit le gron­de­ment, l’ef­fon­dre­ment, même s’il était plus bas que le premier, et aper­çut un souffle de neige contre les rochers. Puis un autre sur une paroi, comme une cascade. Un peu partout la neige s’ébou­lait, dans les endroits où la pente était trop raide où ceux où elle s’était trop accu­mu­lée, elle déva­lait en suivant les reliefs de la montagne, ses à‑pics et ses glis­soires puis faisait halte plus bas. Au bout d’une minute, Sylvia vit une vraie avalanche se déta­cher dans un couloir. Elle remar­qua d’abord l’éclair puis, avec un temps de retard, le coup de tonnerre lui parvint, long et profond. On ne pouvait l’en­tendre sans éprou­ver une once d’an­goisse. La masse de neige dévala long­temps, se gonfla en s’en­rou­lant et en char­riant celle qui était sur son passage, et quand elle finit par s’ar­rê­ter elle laissa sur le flanc de la montagne une tache sombre, comme un mur dont le plâtre serait tombé.

La fin de l’hiver .

En cette fin de saison, la neige cédait déjà vers midi, après quoi, elle se trans­for­mait en bouillasse : il lui semblait qu’elle suppliait qu’on la laisse retour­ner à l’état liquide, baigner la terre et ruis­se­ler au bas de la vallée.

Milan.

Sur la place du quar­tier, des cour­siers péru­viens allaient et venaient, des Arabes désœu­vrés étaient assis à des tables dehors, des Afri­cains grands et minces atten­daient de récu­pé­rer leur linge devant les lave­ries auto­ma­tiques. L’hu­ma­nité était comme la forêt, pensa-t-il plus on descend en alti­tude et plus elle se diversifie.

La santé des montagnards.

L’état de santé géné­ral de monsieur Balma pouvait être quali­fié de catas­tro­phique. Il avait un foie d’al­coo­lique et les artères épais­sies et bouchées, il pouvait faire une isché­mie à tout moment, ou pire encore. Il n’avait pas vu de méde­cin ni fait d’exa­men sanguin depuis des années. Des histoires de montagnards.
Il enchaîna sur le pluriel, commença à parler d » « eux » au lieu de « lui », et dit : Vous savez comment ils sont faits. Avec ce qu’ils mangent, à cinquante ans ils ont plus de gras que de sang dans les veines. Et ils vont pas chan­ger leurs habi­tudes pour autant 
À croire qu’ils atten­daient l’inévitable.

Changement de population dans les refuges.

À midi, le refuge était un chassé croisé de gens qui partaient et qui rentraient. Fausto a reconnu le salon, les photos d’époque au mur, l’odeur de cuisine et de trans­pi­ra­tion et de vieilles boise­ries. Quelque chose d’autre avait changé depuis son enfance. Avant, il ne voyait que des hommes d’âge mûr, parlant italien ou fran­çais ou alle­mands, et tous les panneaux étaient traduits dans les trois langue du mont Rose. Désor­mais le refuge était rempli de jeunes gens, la même huma­nité qu’on aurait pu trou­ver dans les grandes métro­poles du monde, et les panneaux étaient tout simple­ment passés à l’anglais.

Édition Gras­set

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Genre de phrases que j’aimerais retenir :

Pas plus qu’elle n’ar­rête les guerres, la morale ne désarme la violence.

Cet auteur dédie son livre à son profes­seur de latin de sixième qui lui a donné la passion de cette langue et de la civi­li­sa­tion romaine. J’ai tant souf­fert sur les versions latines et je n’ai trouvé aucun charme aux textes de Cicé­ron (le Pois-Chiche) que j’ai commencé ce roman avec une grande envie qu’il me plaise : enfin un homme érudit allait régler son compte à celui qui avait assom­bri ma scola­rité. Effec­ti­ve­ment Cicé­ron n’en ressort pas grandi, c’est le moins qu’on puisse dire : en se donnant l’air de défendre la Répu­blique il ne cher­chait qu’à se remplir les poches de la pire des façons : Provo­quant des guerres civiles pour pouvoir jouer des uns contre les autres, offrant ses services de grands orateurs au plus puis­sant, passant de Pompée à César puis à Marc Antoine sans aucun scru­pule. Ce qui fina­le­ment créera sa perte (oui pour une fois je peux racon­ter la fin, elle est dans tous les livres d’his­toire !) c’est la première turpi­tude qu’il a commise : il sera assas­siné à son tour pour avoir exécuté sans juge­ment des patri­ciens qui avaient soutenu Catalina.

Pour nous faire revivre cette époque l’au­teur crée un philo­sophe grec, Metaxas, ami de Clodius, qui lui a existé. Cet homme le fait venir pour dénon­cer les manœuvres de Cicé­ron et écrire des discours aussi brillants que ceux du « pois chiche » qu’il déteste de toute ses forces. Rome cette superbe, fasci­nante et si dange­reuse cité va revivre pendant trois cent pages. Comme moi, vous serez touchés par le sort des esclaves, vous serez dégoû­tés par les orgies romaines, vous serez étouf­fés par les complots poli­tiques , vous détes­te­rez Cicé­ron mais, hélas, vous compren­drez pour­quoi la civi­li­sa­tion grecque qui est telle­ment plus belle n’a pas résisté à l’or­ga­ni­sa­tion des armées romaines.
J’ai beau­coup aimé ce roman histo­rique, s’il n’a pas reçu cinq coquillages, c’est que je trouve qu’il demande une culture latine très pous­sée. Je consul­tais sans arrête Wiki­pé­dia pour m’y retrou­ver, et au bout d’un moment je confon­dais tous les person­nages, et puis, tant de sang versé a fini par me dégoûter.

Je conseille à toutes celles et tous ceux qui ont été inté­res­sés par la civi­li­sa­tion latine et grecque (et qui malgré cela ont eu de mauvaises notes aux version des textes de Cicé­ron !) de lire ce roman histo­rique et savou­rer l’éru­di­tion de cet excellent écrivain.

Citations

Portrait d’un centurion romain.

Leur chef s’est appro­ché, de la démarche lourde et pesantes d’un cyclope. Un parfait physique de mauvaise nouvelle. Crotté par le voyage, velu et sombre, on aurait dit le fruit du croi­se­ment entre un gladia­teur et une femelle ourse. Je pense qu’il s’agis­sait d’un décu­rion mais je confonds les grades romain et, s’il en affi­chait un, la pous­sière l’avait effacé. Sortait-il d’un grenier ou d’un cachot ? Mystère. Quand il s’est planté devant moi, je me suis levé. Seule la table nous sépa­rait. Surtout ne pas faire mon malin. Face à ce spéci­men, même Thémis­tocle aurait frémi. Je lui arri­vait à l’épaule. Son cou et ses bras avaient l’épais­seur de mes cuisses. Sa paupières s’abais­sait lourde comme un bouclier pour déli­vrer, excé­dée, le plus clair des messages impli­cites : moi, brave romain, vaillant, résolu, simple et intré­pide, vais devoir m’adres­ser à cette petite chose grecque, pensante, jacas­sante et raison­nant. Ces bêtes mal dégros­sies prennent Athènes pour le satin dont Rome double ses cuirasses.

Rien ne change .

Il me tutoyait, en latin bien sûr. Ce genre d’oc­cu­pant ne se fatigue pas à apprendre la langue des gens qu’il commande. Ni à employer leurs formules de politesse.

Le mauvais goût romain .

Une cohorte de statues encom­brait l’im­mense atrium où l’on me fit entrer. Les romains en font toujours trop. On se serait cru dans le vestiaire des jeux olym­piques. Ou, pire, chez un marchand. Il ne manquait que l’éti­quette des prix.

Quel humour : les rapports avec sa femme et la religion.

Avant de m’ame­ner à lui ( au capi­taine du bateau), Tchoumi à exigé qu’on se rende dans un petit temple dédié à Poséi­don. Je n’avais rien à lui refu­ser et me suis plié au rituel par gentillesse. Les dieux ne m’in­té­ressent pas. S’ils ont voulu les malheurs des hommes ils sont méchants. S’ils ne les ont pas prévus, ils sont incom­pé­tents. S’ils n’ont pas pu les empê­cher, ils sont impuis­sants. À quoi servent-ils ? Nul ne le sait et je n’en fais jamais un sujet de cours. Ces histoires de person­nages qui se trans­forment en taureaux, en cygnes ou en nuages, c’est du Homère, de la fantai­sie, de la litté­ra­ture… De là à discu­ter les ordres de Tchoumi, il y a un gouffre. Avec un courage de lion, je finis toujours par dire oui.

Rome cosmopolite .

La ville atti­rait toute la médi­ter­ra­née. On ne cessait de croi­ser des burnous, des caftans et des blouses. Dans certaines auberges, personne ne parlait latin, on enten­dait que de l’hé­breu, du grec ou de l’his­pa­nique. Venus du bout du monde, des fleuves de pièces d’or roulaient entre portiques et colon­nades, temples et basi­liques. Des rues sentaient le safran, d’autres la semoule égyp­tienne. Où qu’on soit, on était aussi ailleurs.

Le sort des esclaves .

La meilleure chose qui puisse arri­ver à un esclave est d’en­trer dans une écurie de gladia­teurs… Mais la plus part des autres, je parle de centaines de milliers d’autres, vivent à la campagne sur les grands domaines de l’aris­to­cra­tie. Et là, crois moi, c’est l’en­fer. On les bat, on les accable de travail, on les humi­lie et parfois on les affame. L’hi­ver, il meurt de froid, l’été il grille au soleil. Le sort des gladia­teurs les fait rêver.

La richesse.

La richesse « saisit » ceux qui l’ob­servent. Je ne me lassais pas de cette famille instal­lée à la meilleure place du monde pour y camper natu­rel­le­ment jusqu’à la fin de ses jours. Une sorte de grâce émane de ces fortunes venues de loin dans le passé. Rien de nouveau riche dans leur manière, encore moins d’avare, juste une dila­pi­da­tion natu­relle, perma­nente, légère et désin­volte de fonds perçus comme inépui­sables. Leurs héri­tiers regardent sans émotion l’or filer comme l’eau dans le sable.

Et c’est toujours vrai non ?

. Lyan­nos, mon banquier, est passé. il a expli­qué avec candeur son métier :« J’aide les riches à s’en­ri­chir et les pauvres à s’endetter. »

Portrait de Marc Antoine .

Et je dois dire que l’homme resplen­dis­sait. jeune et souriant, il avait le charme du guer­rier joyeux qui vous tranche la tête sans malice, massacre un village comme on récolte un champ, n’en fait pas un drame et rentre au bivouac finir la soirée avec ses camarades.

Fin du roman : portrait de Cicéron .

Cicé­ron avait un défaut impar­don­nable : chez les autres, il voyait d’abord les faiblesses et les défauts. Ensuite les avan­tages qu’il en tire­rait. Quand on lui arra­chait son masque, on tombait sur un autre. Le temps malheu­reu­se­ment ne révé­lera jamais son vrai visage. Au lieu de rester pour ses érein­te­ments et ses flagor­ne­ries, il écra­sera la posté­rité sous le poids d’écrits médiocres qu’il prenait pour de la philo­so­phie. On le citera en modèle. Ce sera son plus grand exploit : sous sa plume, l’His­toire aura été écrite par celui qui a perdu. Ce mensonge incar­nera pour toujours la vérité. Que c’est triste ! Que c’est injuste !


Édition Anne Carrière.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Il y a quelques tradi­tions qui ont survécu au Covid : le mois de juin de notre club de lecture est consa­cré au roman histo­rique et voici un roman qui avait donc toute sa place . J’avais déjà lu un livre de cet auteur « La déesse des petites Victoires » . Domi­nique qui m’avait déjà conduite vers cet auteur a beau­coup aimé ce roman. et je vous conseille de lire son billet si bien illustré.

Je souligne l’in­croyable talent de cette auteure (oui, Yanick est aussi un prénom fémi­nin), elle m’avait bien inté­rés­sée à la période vien­noise d’avant la guerre et au psychisme trou­blé d’un génial mathé­ma­ti­cien. Et me voilà partie avec elle pendant plusieurs jours dans un couvent de Provence, dans lequel des femmes à force d’ob­ser­va­tion et de dévoue­ment arrivent à amélio­rer le sort des malades, elles herbo­risent , elles classent leurs obser­va­tions et soulagent le mieux qu’elles le peuvent.
Seule­ment voilà : des femmes se mêlent de méde­cine ! on voit tout de suite le danger. Ne sont elles pas aidées par le diable ? Ne sont elles pas elles-mêmes des sorcières ?

L’in­trigue tota­le­ment imagi­naire repose sur une recherche très poin­tue sur la réalité de l’époque. En 1584 à l’aube du 16° siècle une chappe de suspi­cion s’abat sur la chré­tienté : entre les protes­tants héré­tiques et l’uni­ver­sité qui ne doit trans­mettre la science qu’aux hommes, la condi­tion de la femme est pire que jamais . Elles sont comme la jeune Gabrielle prise dans un terrible piège , elles ne pour­ront jamais s’ins­truire elles pour­ront à peine être dégros­sies dans des couvents qui leur apprennent l’obéis­sance et la foi en Dieu.

Dans ce couvent situé non loin de Vence, l’évêque aime­rait faire main basse sur les reve­nus que procure la vente des baumes prove­nant des plantes (les simples) récol­tées par les nonnes. Ce projet pure­ment mercan­tile provoque une catas­trophe qu’il est bien inca­pable de contrô­ler d’au­tant plus qu’il est lui-même grave­ment malade.
Plusieurs intrigues se mêlent : le destin d’un cadet de grande famille à qui on impose la prêtrise puis­qu’il n’hé­ri­tera rien de la fortune de la famille ; La vie dans le couvent et les intrigues entre les sœurs qui n’ont rien à envier aux pires séries télé­vi­sées. Vous connais­sez « Orange is the new black » et bien Le couvent de l’ab­baye de Notre Dame du Loup c’est ça en pire !

Enfin il reste Gabrielle qui n’a qu’un but dans la vie s’ins­truire et lire autant qu’un homme qui veut deve­nir méde­cin peut le faire, Elle aura un rôle déci­sif dans la catas­trophe finale.

J’ai aimé ce roman et je ne doute pas du coup de coeur qu’il va rece­voir à notre club, mais j’ai quelques réserves sur la longueur et le foison­ne­ment des person­nages. C’est une diffi­culté que je rencontre souvent : quand je sais que le livre va mal se finir j’ai parfois envie que ça aille plus vite, car on sent bien que rien n’ar­rê­tera le malheur qui se met en place .

Je salue le talent de cette écri­vaine et comme elle, je suis si triste de me rendre compte de tous les malheurs et souf­frances par lesquelles sont passées les femmes avant de pouvoir simple­ment exister .

Citations

Les couvents au 16°siècle.

Fleurs est oblate, une enfant consa­crée à Dieu et donnée par son père aux louven­tines. Sans dot, elle ne devien­dra jamais sœur de chœur comme sœur Clémence, elle pren­dra le voile brun des converses. « Ora et Labora », prière et travail, elle suivra la règle de Saint-Benoît parmi les Marthe, les servantes de Dieu payant par le labeur son ses jours dans Sa citadelle.

L’odeur des nonnes.

Les moniale ne peuvent faire grande toilette que deux fois l’an et elles n’ont pas le droit aux senteurs. Une rota­tion de prin­temps s’im­po­se­rait, car leurs robes puent le rance et la blan­cheur de leur guimpe n’est plus qu’un souve­nir. Elles respirent peut-être la sain­teté, mais, d’évi­dence, pas la rose.

La mortalité enfantine.

Sur les enfants nés, l’un sera déformé de tares, l’autre bleui par le passage forcé, un troi­sième emporté par la mort du septième jour, le corps si raide qu’il ne respira plus, et les autres, s’ils ne sont pas étouf­fés dans le lit commun, seront mois­son­nés par les grandes diar­rhée des mois chauds.
Peu de resca­pés attein­dront leur quatrième années comme Titino, car vien­dront pour eux roséole, rougeotte et fièvre écar­late, coque­luche et orillon. Pour dépas­ser la dizaine, ils devront échap­per aux roues des char­rettes, aux sabots des chevaux, aux crocs des chiens et aux dents des porcs, à la rivière au calme trom­peur, aux braises où tomber, aux faux où se couper, au coups du père, au méchan­ceté de la mère tout ça parce qu’eux même n’ont pas connu de meilleurs soins.

Cadeau des éditions Seuil

J’avais déjà bien aimé Ciel d’acier, je ne savais pas grand chose avant cette lecture sur la construc­tion des buil­dings de New York. Je n’ai donc pas hésité à accep­ter de lire et commen­ter ce nouveau roman de Michel Moutot car je savais que l’auteur saurait me faire parta­ger ses connais­sances tech­niques sur les grands chan­tiers qui ont trans­formé les paysages aux États Unis.

Ce n’est pas un roman linéaire chaque chapitre commence par une date et un lieu, je me suis habi­tuée petit à petit à cette lecture écla­tée en compre­nant assez vite qu’un moment tout allait conver­ger en un seul point : la fin de la construc­tion de la route qui relie San Fran­cisco à Los Angeles traver­sant des contrées splen­dides mais si peu accessibles.

Les person­nages tournent tous autour de cette route pour laquelle il a fallu arra­ser des montagnes, creu­ser dans la roche construire des ponts en employant une main d’œuvre si peu consi­dé­rée. Il faut dire que ce grand pays était en crise et que le chômage était tel que personne n’était très regar­dant ni les employeurs ni les ouvriers qui étaient réduits à la mendi­cité. Nous allons suivre le destin de Will Trem­blay un enfant choyé par ses parents adop­tifs et qui devien­dra ingé­nieur de travaux publics. Il commen­cera sa carrière par la construc­tion d’un barrage à Boul­der. Cette construc­tion causa la mort de nombreux ouvriers en parti­cu­lier ceux qui creu­saient des tunnels de déri­va­tion car la compa­gnie ne voulait pas perdre de temps pour faire des aéra­tions dans les tunnels.

Will préfè­rera démis­sion­ner plutôt que couvrir ces crimes au nom du profit. Son père qui avait été tota­le­ment ruiné par la crise de 29 l’a suivi en Cali­for­nie mais hélas, il gagnera sa vie comme crou­pier et refu­sera de faire des combines malhon­nêtes, il le paiera de sa vie. Will se retrou­vera donc sur la construc­tion de la « Route ONE ». Tous ces grands chan­tiers nous permettent de voir l’en­vers du décor de ses superbes réali­sa­tions tech­niques. La misère qui a jeté sur les routes des milliers d’Amé­ri­cains ruinés est très bien décrite et c’est parfois à peine supportable.

Nous suivrons aussi une famille de Mormons qui fuit les lois qui empêchent la poly­ga­mie et qui a créé un ranch dans cet endroit qu’elle croyait inac­ces­sible. Nous allons parta­ger leur vie et connaître aussi des Indiens qui eux ont vrai­ment tout perdu : leur pays et surtout ne peuvent plus vivre comme ils le faisaient avant en harmo­nie avec la nature. Lorsque la route avance nous sommes avec le descen­dant du Mormon qui a créé ce ranch et celui-ci met toute son éner­gie à empê­cher la construc­tion de la route. Au début nous pensons qu’il veut simple­ment proté­ger les siens du regard des autres mais très vite nous compre­nons qu’il s’agit aussi de proté­ger sa fortune. Nous décou­vrons alors les mœurs des Mormons et c’est loin d’être la vie para­di­siaque présen­tée dans une des séries améri­caines, les femmes sont malheu­reuses et soumises et les enfants sont endoc­tri­nés dès leur plus jeune âge .

Le roman permet aussi de voir à quel point la société de cette époque était corrom­pue, comment de la prison les chefs de la mafia pouvaient se faire de l’argent en volant les four­ni­tures des gros chan­tiers des travaux publics, nous passons même un petit moment avec Al Capone dans la prison d’Alcatraz.

Un roman foison­nant et je devais sans cesse me repor­ter à la tête de chapitre pour m’y retrou­ver mais c’est aussi un roman fort bien docu­menté qui permet de connaître un peu mieux les États-Unis sous un regard critique mais objectif.

Citations

Paysage de Californie en 1848.

Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte décou­pée, des rocher sombre où s’ac­crochent des cyprès tortu­rés par les vents du large, des succes­sions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Paci­fique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de parti­cules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, ils devine des aligne­ments de falaises, succes­sion de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’en­gouffre la furie des tempêtes océane, des prai­ries sont pique­tées d’ar­bustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant.

1848 les rares Indiens survivants.

Wild Bear -« Ours sauvage »- comprend l’an­glais, le parle mal mais assez pour racon­ter que ses ancêtres ont, pendant la colo­ni­sa­tion espa­gnole, échap­per à l’en­rô­le­ment et au travail forcé dans la mission san Carlos de Carmel en se cachant dans les montagnes. Des géné­ra­tions de fugi­tifs ont survécu dans les replis de la sierra en été, au creux de criques secrètes sur la côte en hiver, refu­sant le contact avec ces prêtres et ces colons espa­gnols, puis mexi­cains, qui avaient l’amour de leur Dieu a la bouche et l’épée à la main. Pauvres, affa­més, crain­tifs, misé­rables mais libres, heureux parfois, à l’abri de ces démons et de leurs grandes croix, gibets, prêches, inter­dits, fouets et mala­dies étranges qui ont qui ont presque rayé les indiens Esse­len du monde des vivants.

Une adoption réussie .

« Rien de trop beau pour mon Willy. Diplômé, mon fils. Et avec avec les honneurs. En route pour l’uni­ver­sité, des études d’in­gé­nieur. Mon dieu, si sa mère pouvait le voir, si Helen était encore parmi nous… Comme elle serait fière de son petit orphe­lin… Ce garçon­net au regard de chiot inquiet que nous avons décou­vert dans le bureau du direc­teur de St Cloud’s, que nous avons adopté, nourri, protégé, aimé, à nous en faire explo­ser le cœur. Pour­quoi n’est-elle pas à mes côtés pour le voir, grand adoles­cent musclé, presque un jeune homme, sourire de miel, jambes d’ath­lète et bras de statues grecque ? Quelle injustice ! »
Will n’évoque pas souvent son souve­nir. Son père s’en éton­nait un peu, au début. Mais quatre ans ont passé, c’est ainsi qu’il calme sa peine. Il apprend à vivre sans elle, de tourne vers l’ave­nir, et c’est bien. Tous deux regardent parfois, au moment du dîner, la photo enca­drée sur le mur de la cuisine, où ils sont tous les trois sur la plage, en tenue de bains. Son père pose la main sur son épaule. Il sourit, ne trouve pas les mots. Lui non plus. Elle est là, entre. Pas besoin de parler.

Les Indiens en 1850.

Ils n’ont aucun docu­ment d’iden­tité, aucune exis­tence légale, descen­dants des premiers habi­tants de ces montagnes Trans­for­mée par l’ar­ri­vée des conquis­ta­dors en clan­des­tins, fuyards perpé­tuels, pros­crits sur les terres de leurs ancêtres. S’ils connaissent chaque sentier, chaque ruis­seau et chaque séquoia géant, qu’ils traitent et honorent comme des divi­ni­tés, s’ils prédisent l’ar­ri­vée d’une tempête ou quand se lèvera le brouillard de mer, ils n’ont aucun droit face à l’ad­mi­nis­tra­tion nais­sante de l’État de Californie. 

Édition Albin Michel . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Traduit du suédois par Anne Karila

Un roman qui décrit des rela­tions très lourdes entre des parents et leurs trois garçons, toujours à la limite de l’ex­plo­sion. On comprend très vite qu’un drame a eu lieu mais on n’aura toutes les clés qu’à la fin du roman, donc promis je ne vous révè­le­rai rien. Nous sommes avec Benja­min le cadet de l’aîné Niels, et Pierre le plus jeune, ils ont passé leur enfance à se battre, du moins c’est comme ça que nous le raconte Benja­min. Les parents sont le plus souvent sous l’in­fluence de l’al­cool et le père éclate de colères impré­vi­sibles et violentes et la mère tota­le­ment dépas­sée semble absente. Je me demande si cette façon de vivre « à la sauvage » chez des gens culti­vés repré­sente quelque chose en Suède, ce qui ferait que les Suédois ont une autre lecture de ce roman que nous pour la repré­sen­ta­tion de cette famille.
Le roman commence à la mort de la mère, le père est décédé depuis quelques années, elle n’ex­prime qu’un seul souhait que ses trois fils dispersent ses cendres autour du petit lac près duquel ils passaient toutes leurs vacances et où ils ne sont plus retour­nés depuis le fameux jour, qui a tota­le­ment détruit la famille.

Le roman est entiè­re­ment sous-tendu par cette révé­la­tion, et c’est pour moi un bémol, vrai­ment je n’aime pas le suspens mais ici il n’est pas gratuit, car effec­ti­ve­ment Benja­min doit repar­tir dans les souve­nirs embrouillés de tout ce qui a consti­tué son enfance pour avoir une chance de pouvoir se recon­ci­lier avec lui-même.

J’ai été un peu gênée par le mélange des temps du récit, c’est très compli­qué de savoir à partir de quand la famille a dysfonc­tionné et pour­quoi exac­te­ment et j’ai aussi été éton­née par la violence des bagarres entre les frères. On est bien loin de l’image de calme et de self contrôle atta­chée à la Suède. C’est un roman étouf­fant qui manque de lumière à mon goût mais qui raconte très bien l’en­fance dans une famille détruite.

PS je suis gênée pour rédi­ger mon billet sans parler de la fin, lisez le vite pour que je puisse discu­ter avec vous sans cette contrainte. Par exemple que pensez vous du silence de Niels et Pierre adulte lorsque Benja­min évoque la scène où son père a percuté un jeune faon ? (Et réflé­chis­sez au titre vous saurez une intui­tion sur le drame qui sous-tend ce roman.)

Citations

La fatigue dans l’eau froide.

La fatigue arriva sans crier gare. L’ex­cès d’acide lactique lui engour­dit les bras. Sous le choc il en oublia les mouve­ments des jambes, il ne savait plus comment on faisait. Une sensa­tion de froid partie de la nuque irra­dia l’ar­rière de son crâne. Il enten­dait sa propre respi­ra­tion, son souffle plus cours et pressé, un pres­sen­ti­ment glaçant lui serra la poitrine : il n’au­rait pas la force de retour­ner jusqu’au rivage. 

Bagarre de frères adultes.

Pierre lui envoie un coup de pied dans les jambes, Niels s’af­faisse sur les cailloux. Alors Pierre se jette sur lui, ils roulent, se bourrent de coups de poing, se frappent au visage, sur le thorax, les épaules. Sans cesser de se parler. Benja­min croit assis­ter à une scène irréelle, quasi­ment sortie de son imagi­na­tion : ils se parlent tout en essayant de se tuer.

Les disputes en voiture.

Ils montèrent dans la voiture. À l’in­té­rieur du véhi­cule, Benja­min était toujours sur ses gardes, car c’était toujours là, semblait-il, que se dérou­lait les scènes les plus terribles, lorsque la famille était enfer­mée dans un si petit espace. C’est là qu’a­vait lieu les plus violentes disputes entre papa et maman, quand papa faisait tanguer la voiture en essayant de régler la radio, ou quand maman ratait une bifur­ca­tion sur l’au­to­route et que papa poussé des cris déses­pé­rés en voyant s’éloi­gner la sortie derrière eux.

La perception du laissé aller de sa maison .

Peu à peu, il réunis­sait les indices, appre­nait à se connaître lui-même en regar­dant autour de lui. La saleté à la maison, les taches d’urine par terre autour de la cuvette des WC, ça cris­sait sous les pantoufles de papa, les moutons sous les lits, qui tour­noyaient douce­ment dans le courant d’air quand les fenêtres étaient ouvertes. Les draps qui jaunis­saient dans les lits des enfants avant d’être chan­gés. Les pile de vais­selle sale dans l’évier et les petites mouches qui sortaient affo­lées de leurs cachettes entre les assiettes, quand on ouvrait le robi­net. Les cernes de crasse sur l’émail de la baignoire, telles des lignes de marée dans un port, les sacs d’or­dures qui s’emploient à côté de l’éta­gère à chaus­sures dans l’en­trée. Benja­min s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que la maison qui était sales ses habi­tants l’étaient aussi.


Éditions Fleuve

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quelle lecture plai­sir ! Ce roman apporte un excellent moment de détente et parfois c’est juste­ment cela que l’on cherche. J’ai aimé le regard avisé et plein de tendresse de cette écri­vaine sur les clients d’un restau­rant parisien.

Le fils conduc­teur auquel on doit le titre, ce sont les efforts de Cyril, le serveur qui est amou­reux de la serveuse Marion. Chaque chapitre est inti­tulé d’un plat que l’on peut comman­der au restau­rant : « Hareng-pomme- de-terre à l’huile » « ris de veau sauce madère » … certains de ces chapitres sont consa­crés aux pensées de Cyril et de Marion : compli­qué d’être amou­reux quand on est timide et qu’on a peur de bles­ser l’autre. Les autres chapitres sont consa­crés à des couples qui sont à des moments diffé­rents de leur histoire. L’au­teure nous donne toujours les deux versions : les pensées de la femme et celle de l’homme. Nous suivront par exemple un couple qui devrait commen­cer, mais ils se sont rencon­trés grâce à un site de rencontre, ils se sont écrit de longs mails et cela ne les aide pas à trou­ver des façon de se parler. Nous suivrons aussi le couple bien installé dans la vie, lui il est méde­cin et se réfu­gie dans le travail car il fuit son épouse qu’il ne recon­nait plus trop sûre de son rôle de femme de méde­cin. Nous aurons aussi le couple de l’éter­nel dragueur qui ne cherche qu’à coucher avec de belles femmes qu’il soumet trop faci­le­ment. Entre ses décou­vertes Cyril essaie d’avan­cer dans sa conquête de Marion. Tous ont vécu une scène initiale : une femme est debout, ne s’as­soit pas à la table de son conjoint. Celui-ci lui parle d’un ton très dur et mépri­sant, elle hési­tera long­temps, si long­temps qu’elle attire les yeux de tous les clients du restau­rant. Elle finira au grand soula­ge­ment du lecteur qui a entendu tout ce qu’elle a dû suppor­ter de son goujat de mari, par partir. Tous ces person­nages sont émou­vants, et nous les fréquen­tons dans notre quoti­dien mais tout le talent de Claire Renaud c’est de savoir nous les présen­ter de façon très vivante grâce à une écri­ture très moderne.

Un roman que je vous conseille pour vous détendre et aimer vos contemporains.

Citations

Un portrait réussi .

Lui, ça fait quatre ans qu’il est ici. Au départ, c’était provi­soire, un job étudiant. Puis c’est devenu un job tout court quand il n’a plus été étudiant. Il a arrêté d’al­ler à la fac de cinéma. il ne va plus au cinéma. Comme si Paris lui avait fait revoir toutes ses ambi­tions à la baisse. Il ne se recon­nais­sait pas dans ces ciné­philes préten­tieux qui citaient toujours le seul film qui n’avait pas vu du réali­sa­teur qu’il aimait biens. Il se sentait toujours en défaut, de culture, de niveau social, d’argent. Il n’osait rame­ner aucun pote de la fac chez lui, encore moins les filles, il avait honte.

Les avancées amoureuses.

– Moi j’aime bien être seule. Ça ne me dérange pas, déclare-t-elle.
Une autre info. Une touche supplé­men­taire de pein­ture sur la toile. Une autre pièce du puzzle.
Et quelle pièce ! Elle est seule ! Pas de petit ami dans le paysage. Céli­ba­taire. Libre. Ils sent pour­tant d’autres chaînes. 
Et une soli­tude plei­ne­ment assu­mée et consen­tie n’est-elle pas plus terrible que tous les bellâtres du monde en embus­cade ? Il saurait mieux atta­quer un rivale que fran­chir des barrières invi­sibles. Mais il n’a pas le choix.

Scène tellement vraie.

- Alors, ma chérie ? Qu’est- ce qui te ferait plai­sir ? Une salade pour toi, une entre­côte pour moi, c’est ça ?
Oui, c’est ça. Ou autre chose. Qu’importe.
Je vais manger légè­re­ment, pour conser­ver la ligne, pour te garder, la concur­rence est rude, elle me main­tient à un haut niveau de fruits et légumes, tandis que tu pren­dra de la viande, carnas­sier, préda­teur, et toute la mytho­lo­gie qui va avec. Ta signa­lé­tique est peu subtile.

Je déteste ces mots là moi aussi. Surtout « mon coeur »

« Tu pren­dras un dessert, ma chérie ? »
Chez les autres, je trouve cela ridi­cule voire odieux. Acco­ler les remarques les plus triviales à des mots doux me révolte. Les « passe-moi le sel mon cœur » et autres « descends la poubelle mon trésor » me donnent la nausée quand ils ne me font pas écla­ter de rire.


Édition Zulma . Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Appe­lés en 2013 à élire le plus beau mot de leur langue, les Islan­dais ont choisi un substan­tif de neuf lettres dési­gnant une profes­sion médi­cale : Ijósmóði­rin, sage femme. Dans son argu­men­taire, le jury souligne qu’il unit deux mots magni­fiques : móðir qui signi­fie mère et Ijós, lumière.

Ce roman m’a fait du bien dans des moments où le monde deve­nait fou . Partir dans les réflexions d’une sage-femme elle même petite fille et arrière petite fille de sage-femme et décou­vrir l’Is­lande ancienne et actuelle m’a permis d’ou­blier la guerre et toutes ses consé­quences. J’ai eu envie de noter beau­coup de phrases qui me plai­saient, ma préfé­rée est sans doute celle que pronon­çait sa grand-tante à chaque naissance

Bonjour petit être. Tu es le premier et le dernier toi en ce monde.

Le reste du livre est consti­tué par une recherche pour comprendre ce que la grand-tante a voulu léguer à sa petite nièce. Dans son appar­te­ment que l’hé­roïne devra réno­ver, elle trouve une corres­pon­dance avec une amie Galloise et surtout des textes qui pour­raient être publiés. Mais que voulait vrai­ment dire Frida ? Tout ce que l’on comprend c’est que sa recherche asso­ciait la nais­sance à la lumière. Ce n’est pas très facile de comprendre ce que sa tante voulait dire, d’ailleurs sa petite nièce renon­cera à vouloir le faire publier.
Les moments que nous passons dans l’Is­lande actuelle, nous vivons des accou­che­ments, une tempête d’hi­ver et une belle ballade vers les aurores boréales . Ce n’est sans doute pas un grand roman car il est trop décousu à l’image de la tenta­tive de sa grand-tante de comprendre l’humanité mais on y est bien, je l’ai lu avec grand plai­sir et j’es­père rete­nir ma phrase préférée.

Citations

Naissance

Le ther­mo­mètre sur le rebord exté­rieur de la fenêtre affiche moins quatre degrés et l’ani­mal le plus vulné­rable de la terre repose sur la balance, nu et démuni, il n’a ni plume ni four­rure pour se proté­ger, ni cara­pace, ni poils, rien qu’un fin duvet sur le sommet de la tête, un duvet que la clarté bleu du néon traverse. 
Il ouvre les yeux pour la première fois. 
Et voit la lumière. 
Il ignore qu’il vient de naître.
Je lui dis, bien­ve­nue, mon petit.
Je lui essuie la tête, je l’en­ve­loppe dans une serviette puis je le donne à son père qui porte un t‑shirt avec l’ins­crip­tion « le meilleur papa du monde ».
Boule­versé, l’homme pleure. c’est terminé. La mère épui­sée sanglote aussi.
Le père se penche avec son bébé dans les bras et l’al­longe prudem­ment sur le lit à côté de la femme. L’en­fant tourne la tête vers la mère, il la regarde, les yeux encore emplis de ténèbres venus des profon­deurs de la terre.
Il ne sait pas encore qu’elle est sa mère. 
Elle le regarde et lui caressé la joue d’un doigt. Il ouvre la bouche. Il ignore pour­quoi il est ici plutôt qu’ailleurs. 
- Il a du roux dans les cheveux comme maman, remarque la parturiente. 
C’est leur troi­sièmes fils. 
- Ils sont tous nés en décembre, commente le père. 
J’ac­cueille l’en­fant à sa nais­sance, je le soulève de terre et le présente au monde. je suis la mère de la lumière. de tous les mots de notre langue, je suis le plus beau- « Ljómo­dir » (mère de lumière)

Des phrases que j’aimerais retenir.

L’homme doit d’abord naître pour pouvoir mourir.
Il n’y a pas grand chose sous le Soleil 
qui puisse surprendre une femme ayant une si longue expé­rience du métier. 
Si ce n’est de l’être humain lui-même.
En réalité, l’ani­mal le plus précaire de la terre ne se remet jamais d’être né.

Présentation de ses parents (je me demande ce que sont des cercueils qui ne sont pas à usage unique ? ? ?.)

Nos parents diri­geaient et dirigent encore aujourd’­hui une modeste entre­prise de pompes funèbres avec mon beau-frère, le mari de ma sœur. Comme le dit ma mère, les affaires sont « floris­santes » puisque tout le monde doit mourir un jour. C’est mon grand-père pater­nel qui a fondé cette entre­prise, il fabri­quait lui-même les cercueils, solides et soignés, avec du bois de qualité. Mais c’est une épopée révo­lue, désor­mais les cercueils sont « à usage unique et impor­tés », comme le regrette mon père. C’est donc une longue tradi­tion fami­liale que de s’oc­cu­per de l’être humain aussi bien au tout début de sa vie que lors­qu’il arrive à sa desti­na­tion finale, ce que souligne très juste­ment ma mère.

Repas en famille.

Au dernier repas de familles, ma mère a passé toute la soirée à parler de la mort. Papa hochait régu­liè­re­ment la tête et mon beau-frère l’écou­tait avec atten­tion. Après, il est allé dans la cuisine pour remplir le lave-vais­selle et mes parents ont conti­nué à discu­ter du prix des cercueils, de leur qualité et des commandes en cours.

Les journées d’hiver en Islande.

Je tente de lui expli­quer que le jour se lève et prend fin très vite après, fina­le­ment j’ex­prime les choses d’une autre manière : le Soleil appa­raît à l’ho­ri­zon peu avant midi et dispa­rait vers trois heures. L’aube s’étire en longueur toute la mati­née et trois heures après la paru­tion de la lumière, l’air s’as­som­brit à nouveau et le soleil s’en­fonce dans la mer.

La philosophie de sa grand-tante sage femme comme elle.

Même si elle ne croyait pas en l’homme, ma grand-tante avait foi en l’en­fant. Ou disons plutôt : elle ne croyait en l’homme qu’en deçà de 50 cm. Cela corres­pond égale­ment aux récits de ses collègues de la mater­nité. selon elle, il y avait d’une part l’être humain et d’autre part, l’en­fant. tout ce qui était petit, et de préfé­rence plus petit que petit, vulné­rable et faible, susci­tait son inté­rêt et éveillait sa tendresse, que ce soit dans le monde des hommes, dans le règne animal ou végétal.

Point final.

Là où les manus­crits se contre­di­saient, c’est que même si ma grand-tante prévoyait la dispa­ri­tion de l’être humain, elle suppo­sait qu’il y aurait dans le monde du futur une place non seule­ment pour les animaux et les plantes, mais aussi pour les enfants. Et pas unique­ment eux puisque deux autres caté­go­ries y seraient égale­ment repré­sen­tées . D’une part les gens qui avaient conservé leur âme d’en­fant, « qui s’amu­saient à souf­fler sur les graines de pissen­lits et savaient s’éton­ner », et d’autre part – ce qui n’a rien de surpre­nant, a souli­gné ma sœur- les poètes.
Voici les listes des mots qui veulent dire brouillard et neige en islan­dais je les ai pris en photo car c’est trop compli­qué à écrire.