Édition Flam­ma­rion. Traduit de l’ita­lien par Juliette Bertrand.

Ce roman a été écrit en 1961 et il reste encore une réfé­rence pour comprendre comment fonc­tion­nait la Mafia sici­lienne. (En espé­rant que les choses aient changé !) Il est si connu ce roman que l’au­teur qui a fait une carrière poli­tique est devenu le spécia­liste de la Mafia (Un peu trop semble-il à son goût !). J’ai cher­ché l’ex­pli­ca­tion du titre, je n’ai rien vu d’évident. Je me lance dans une hypo­thèse, la recherche du coupable peut être devant les yeux de tout le monde, la mafia va rendre les évidences invi­sibles, comme les yeux d’une chouette qui ne voient rien à la lumière du soleil. Le roman se divise en moments diffé­rents que le lecteur doit lui-même relier les uns aux autres. La scène initiale ressemble à une scène de film : un bus part sur la place du village, un homme court pour rattra­per le bus, le chauf­feur ralen­tit, ouvre la porte, deux coups de feu l’homme s’écroule. Le bus se vide, les cara­bi­niers arrivent, personne n’a rien vu. Ensuite l’en­quête va se pour­suivre, le commis­saire est un homme du nord, pour qui la vérité et la logique semblent des valeurs fonda­men­tales. Grâce à cette enquête, l’au­teur nous montre que la vérité est là devant les yeux de tous. L’homme abattu, l’a été car il ne voulait pas payer l’argent de la corrup­tion. Et, lorsque le commis­saire remonte vers cet argent, tout le pouvoir local, mais hélas pour son enquête, égale­ment le pouvoir à Rome, commencent à trem­bler. Et si le pouvoir tremble, le commis­saire a beau faire un travail remar­quable, tout va rede­ve­nir « normal » et personne ne sera inquiété pour ce qui va deve­nir une banale histoire de passion amou­reuse. Le pire des truands aura un alibi suffi­sant pour que l’enquête s’ar­rête. Evidem­ment en 1961, ce roman devait avoir un autre poids qu’au­jourd’­hui. Le fonc­tion­ne­ment de la Mafia nous est aujourd’­hui beau­coup mieux connu, le roman­cier rappelle que le seul régime qui avait réussi à éradi­quer la Mafia c’est le fascisme de Musso­lini, et ce sont les Améri­cains qui ont permis à ces bandits de reve­nir en force. Le charme de ce roman est dans son écri­ture, surtout à la struc­ture du récit. L’au­teur ne semble jamais prendre parti, il nous montre en toute objec­ti­vité les faits, il y a un déta­che­ment qui rend la situa­tion encore moins acceptable.

La traduc­trice a été un peu ennuyée, je pense, avec l’im­par­fait du subjonc­tif, c’est ‑à ce que je crois savoir- un temps norma­le­ment employé en italien, mais en fran­çais, beau­coup moins, surtout à l’oral, et sans doute jamais dans des commissariats.

Citations

Le capitaine Bellodi

S’il conti­nuait à porter l’uni­forme, qu’il avait endossé dans les circons­tances fortuites, s’il n’avait pas quitté le service pour la profes­sion d’avo­cat à laquelle il se desti­nait, c’était parce que le métier qui consis­tait à servir les lois de la Répu­blique, et à les faire respec­ter, deve­nait de jour en jour plus diffi­cile. Il n’en serait pas revenu, l’in­di­ca­teur, s’il avait su qu’il avait en face de lui un homme, cara­bi­nier et, de plus, offi­cier, qui consi­dé­rait l’au­to­rité dont il était investi comme le chirur­gien consi­dère son bistouri : un instru­ment donc on ne doit user qu’a­vec précau­tion, avec préci­sion, en toute sûreté, qui consi­dé­rait la loi comme née de l’idée de la justice et tout acte décou­lant de la loi comme lié à la justice. Un homme prati­quant un métier amer et diffi­cile, en somme.

Discours d’un député

« On m’ac­cuse d’être en rapport avec des gens appar­te­nant à la mafia, et, par consé­quent, avec la mafia. Mais moi, je dois vous dire que je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce qu’est la mafia, si elle existe, et je peux, en toute conscience de bons citoyens et de bons catho­liques, vous jurer que je n’ai jamais connu de ma vie un seul mafieux. » À quoi, du côté de la Via loumia, à l’ex­tré­mité de la place où les commu­nistes avaient l’ha­bi­tude de ce grou­per quand leurs adver­saires tenaient un meeting, on enten­dit répondre par une simple ques­tion, très claire :
« Et ceux qui sont avec vous, qu’est-ce que c’est ? Des séminaristes ? »
Là-dessus un éclat de rire s’était propagé dans toute la foule tandis que le député faisait comme s’il n’avait pas entendu la ques­tion et commen­çait à expo­ser un programme pour l’as­sai­nis­se­ment de l’agriculture.

Une scène que l’on imagine si bien au cinéma

Au milieu de son sommeil, la sonne­rie du télé­phone était arri­vée jusqu’à sa conscience par ondes succes­sives et désa­gréables. Il avait saisi l’ap­pa­reil avec l’im­pres­sion que sa main, tandis qu’il faisait ce geste, se trou­vait à une distance incom­men­su­rable de son corps. Tandis que de loin­taines vibra­tions, que des voix loin­taine parve­naient à son oreille, il avait tourné l’in­ter­rup­teur, réveillant de la sorte, irré­mé­dia­ble­ment, Madame : certai­ne­ment, elle ne récu­pé­re­rait pas de la nuit un sommeil qui ne descen­dait jamais que parci­mo­nieu­se­ment sur son corps inquiet. Brus­que­ment, ces loin­taines vibra­tions, se fondirent en une seule voix, égale­ment loin­taine, mais irri­tée, mais inflexible, et Son Excel­lence se trouva hors de son lit, pieds nus et en pyjama, en train de faire des cour­bettes et des sourires comme si cour­bettes et sourires pouvaient s’in­fil­trer dans le microphone. 
Madame le regarda d’un air de profond dégoût. Elle lui tourna le dos, un dos splen­dide et nu, mais non sans lui avoir chucho­ter : « Pas besoin de frétiller, il ne te voit pas. » Et, réel­le­ment, il manquait à son Excel­lence qu’un moignon de queue au derrière pour mieux expri­mer toute sa soumission.

Débat à la chambre

Le sous-secré­taire reprit la parole. Il dit que, sur les faits qui s’était dérou­lés à S. et sur lesquels portaient les inter­pel­la­tions, il n’avait rien à dire, l’en­quête judi­ciaire étant en cours, mais que, de toute façon, le Gouver­ne­ment consi­dé­rait ses faits comme s’ap­pa­ren­tant à la crimi­na­lité courante et repous­sait l’in­ter­pré­ta­tion que leur donnaient les dépu­tés qui l’in­ter­pel­laient. Le gouver­ne­ment repous­sait fière­ment et dédai­gneu­se­ment l’in­si­nua­tion que la gauche faisait dans les jour­naux, à savoir que les membres du Parle­ment ou même du gouver­ne­ment auraient le moindre rapport avec la préten­due mafia. Laquelle, d’après le gouver­ne­ment, n’existe que dans l’ima­gi­na­tion des socia­listes et des communistes.

Un petit livre trouvé chez Nouketteet que j’ai lu, moi aussi, en une soirée, ce petit Adrien qui a le mot « rien » dans son nom est boule­ver­sant. Il voudrait être aimé , il voudrait avoir un papa, ou au moins savoir qui est son papa. La vie n’est pour lui qu’une succes­sion de choses qui vont mal, comme ses reins qui sont fichus et qui le mettent en grand danger de mort, comme sa maman qui a un grave acci­dent, comme sa tante – la sorcière- qu’il déteste et qui ne sait pas aimer les enfants. Est-ce qu’un jour la vie lui sera un peu plus douce ? On l’es­père mais c’est vrai­ment mal parti, en atten­dant, l’au­teure a su nous embar­quer dans les méandres des pensées des enfants pour qui rien n’est simple. De l’ex­té­rieur on peut penser qu’ils s’y prennent très mal ! mais si on savait ! C’est si compli­qué pour un enfant de cher­cher à se faire aimer d’adultes qui n’ont pas résolu leurs conflits. Le regard du petit garçon choisi pour la couver­ture du livre poche dit bien toute la détresse de ce petit Adrien.

Citations

le début

Aussi loin que je m’en souvienne, je l’at­ten­dais assis, le menton sur les genoux, les bras autour des jambes et le dos appuyé contre la porte du placard.

Sa maladie

Je lui ai alors expli­qué que j’étais malheu­reux au sixième étage de cet immeuble où nous vivions, que je détes­tais le sous-sol, que je m’en­nuyais avec elle pendant les weekends et sans elle pendant la semaine. Elle n’avait qu’à arrê­ter de travailler s’oc­cu­per de moi, au lieu de m’aban­don­ner à ma sorcière de tante. Bien sûr, il y avait la mala­die, cette fichue mala­die des reins fichus qui me faisait manquer l’école,

Édition folio Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Cécile Arnaud

L’ap­pel à la sain­teté et au sacri­fice de soi, les illu­sions et la super­sti­tion néces­saire dispa­rais­saient du monde à cette époque déjà 

Le 18 décembre 2018, Domi­nique faisait paraître un billet sur ce roman et immé­dia­te­ment cela m’a tentée. Comme on peut le consta­ter, je ne suis pas très rapide dans la concré­ti­sa­tion de mes tentations !

Je dois d’abord dire que j’ai failli lâcher cette lecture au bout de cent pages. Gros avan­tage des blogs et d’in­ter­net, on peut relire les billets même quelques années plus tard, je suis donc retour­née sur son blog et cela m’a donné un second souffle pour finir ma lecture. Heureu­se­ment ! car c’est un excellent roman de plus très original.
Pour­quoi ai-je failli l’aban­don­ner ? Parce qu’il présen­tait une vision trop idyl­lique, à mes yeux, de l’uni­vers des sœurs, ici, les petites sœurs des pauvres. Et que, comme moi je suppose, vous connais­sez des récits person­nels, ou des romans, décri­vant toute la perver­sité avec laquelle l’église catho­lique a contraint des consciences, parfois avec violence au nom du « bien ».

Pour­quoi aurais-je eu tort d’ar­rê­ter ma lecture ? Parce que je n’au­rais pas dû oublier que petites sœurs des pauvres ont été les pion­nières et souvent les seules à lutter contre la préca­rité au début du 20° siècle. Dans ce roman, on parle de Jeanne Jugan qui est origi­naire de ma région et dont la vie, à l’image des sœurs de Brook­lyn, est faite d’abnégation et de courage mais aussi de jalou­sie et de perfi­dies dont elle a été victime.

Le roman commence par le suicide de Jim, mari d’An­nie et père de Sally . Les sœurs font tout ce qu’elles peuvent pour éviter à la famille le déshon­neur d’un suicide hélas la presse a dévoilé cette mort par le gaz qui aurait pu faire sauter tout l’im­meuble. Si sœur Saint-Sauveur n’ar­rive pas à faire dire une messe ni à faire enter­rer en terre catho­lique le malheu­reux Jim, au moins sauve-t-elle Annie de la misère la plus abso­lue en l’employant à la blan­chis­se­rie du couvent. Ainsi Sally va-t-elle naître et gran­dir au milieu des sœurs. On voit peu à peu diffé­rents carac­tères se dessi­ner, celle qui règne sur la blan­chis­se­rie : Illu­mi­nata a un carac­tère bourru mais elle se prend d’af­fec­tion pour Annie et Sally et elle est jalouse de Jeanne une sœur plus jeune qui va comprendre qu’An­nie a besoin parfois de souf­fler un peu et lui permet de sortir du couvent.
A Brook­lyn dans la commu­nauté irlan­daise , l’al­cool, la misère, les nais­sances trop rappro­chées sont le lot d’une popu­la­tion qui essaie tant bien que mal de s’en sortir. J’ai retrouvé dans ces descrip­tions l’am­biance d’une série que j’ai beau­coup aimé et qui se passe dans les années 50 en Grande-Bretagne : « Call The Midwife » .

Plusieurs person­nages secon­daires appa­raissent qu’il ne faut surtout pas négli­ger, car ils vont se réunir pour former la trame roma­nesque de cette plon­gée dans le début du 20° siècle dans le New York de la grande pauvreté. Monsieur Costello, le livreur de lait, marié à une femme ampu­tée d’une jambe et tout le temps malade – la descrip­tion des soins qu’il faut lui admi­nis­trer sont d’un réalisme diffi­ci­le­ment soute­nable. La famille Tier­ney qui malgré les diffi­cul­tés et les nombreuses nais­sances est marquée par la joie de vivre . J’ai appris grâce à cette famille que pour éviter de faire la guerre de Séces­sion on pouvait payer un rempla­çant mais si celui-ci reve­nait blessé la famille se devait, au moins mora­le­ment, mais souvent finan­ciè­re­ment l’ai­der à s’en sortir.

Le décor est planté, la jeune Sally ira-t-elle vers les modèles qui ont bercé son enfance et devien­dra-elle nonne à son tour ? Elle a bien failli le faire, mais un terrible voyage en train lui a montré qu’elle n’avait pas l’âme assez forte pour suppor­ter l’hu­ma­nité souf­frante (et déviante). Ira-telle vers une vie fami­liale avec Patrick Tier­ney ? Mais pour cela il faudrait qu’elle aban­donne sa mère qui a tant fait pour elle.
Oui, il va y avoir une solu­tion mais il ne faut pas top s’éton­ner qu’à l’âge adulte Sally ait eu des tendances à la dépression !

Un excellent roman, qui vaut autant pour les descrip­tions précises et très (trop parfois pour moi) réalistes de la commu­nauté pauvre irlan­daise de Brook­lyn, que pour les rapports entre les reli­gieuses, que par sa construc­tion roma­nesque très bien imagi­née. Si j’ai une petite réserve c’est que j’ai trouvé un inuti­le­ment compli­qué de comprendre qui était en réalité le narra­teur, mais cela permet de ne pas divul­gâ­cher la fin. Comme je fais partie des gens qui aiment mieux connaître le dénoue­ment avant de lire un roman, évidem­ment j’ai été plus agacée que séduite par ce procédé.
Mais ce n’est qu’un tout petit bémol par rapport à l’in­té­rêt de ce roman qui a reçu le prix Fémina pour le roman étran­ger, en 2018, c’est vrai­ment plus que mérité, car c’est un très bel hommage aux femmes à toutes les femmes !

Citations

La pauvreté

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une béné­dic­tion – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dila­pi­dait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne trai­tait pas sa femme en esclave – mais une béné­dic­tion rare à tout le moins.
Elle dit : Même un bon mari est capable d’épui­ser sa femme. Elle dit : Même une bonne épouse est suscep­tible de se trans­for­mer en sorcière ou en poivrote ou, pire, en bébé ou en inva­lide, afin de tenir son très bon mari à l’écart de son lit.

Éducation sexuelle de la jeune novice dans un voyage en train

« Et même si je suis sûr, pour­sui­vit-elle, qu’un petit bébé bonne sœur ne connaît rien à ces choses-là, je peux vous affir­mer qu’on a jamais vu un homme avec un pénis aussi minus­cule. » Elle bran­dit son petit doigt pâle. L’ongle, la chair même se termi­naient en une pointe ourlée de crasse. Puis la femme fourra le doigt dans sa bouche et referma les lèvres dessus. Elle écar­quilla les yeux comme sous le coup de la surprise. Lorsque elle ressor­tit son doigt, il était humide et taché de rouge à lèvres à sa base. Ensuite elle posa sa main, aux doigts repliés dans sa paume sur ses larges cuisses et remua son petit doigt humide contre le tissu noir de sa jupe. » Vous imagi­nez, dit-elle avec désin­vol­ture, une fille de ma taille passant sa vie à chevau­cher un truc de cette taille là ? » Sally détourna les yeux, le visage brûlant.

J’aime bien cette description d’une dispute familiale

Ainsi s’acheva la dispute. Ils étaient tous les deux tout rouge. Ils se passèrent tous les deux la langue sur les lèvres, satis­faits, pour lécher les postillons des mots qu’ils venaient de crier. Les disputes de leurs parents, nous raconta notre père, écla­taient soudai­ne­ment, comme une bagarre de rue, puis se termi­naient tout aussi vite. La paix redes­cen­dait. Ça ressem­blait au bonheur.
Leurs six enfants en vinrent à comprendre qu’on pouvait trou­ver une certaine satis­fac­tion à faire enra­ger un être aimé

Édition Buchet/​Chastel

Une auteure qui a un joli style tout en simpli­cité et pour­tant, quel travail sur ses phrases ! Elles sont toutes cise­lées et semblent couler de source. On recon­naît Marie-Hélène Lafon, un peu comme on recon­nait Annie Ernaux. C’est une qualité que j’ap­pré­cie beau­coup : une écri­ture qui se recon­naît en restant simple. J’avais beau­coup aimé L’an­nonce, et eu plus de réserves sur Joseph . Mais ce roman m’a beau­coup plu. Il commence par une tragé­die racon­tée de façon saisis­sante, la mort d’un enfant ébouillanté acci­den­tel­le­ment par une femme qui en perdra la raison. Ensuite le roman se morcelle en suivant diffé­rents person­nages. Le fil conduc­teur c’est ce « fils » mort de façon tragique, son jumeau suivra un parcours marqué par la colla­bo­ra­tion et les conquêtes fémi­nines. Il ne saura pas qu’il a eu un fils qui au contraire s’illustre par son courage de résis­tant pendant la guerre 3945 . La mère de ce fils est un person­nage étrange qui est en toile de fond du roman et que l’on ne comprend pas très bien. Sa plus grande sagesse a été de confier cet enfant à sa sœur et son mari qui lui donne­ront amour et tendresse. Comme il faut bien une fin , si ce fils n’a pas retrouvé ses racines pater­nelles, dans un dernier chapitre les deux familles fini­ront par se rejoindre.
Je n’ai pas toujours appré­cié ce morcel­le­ment que Kathel appelle l’art de l’el­lipse, mais ma réserve vient surtout des person­nages , comme celui de la mère, pas assez appro­fon­dis. Si j’aime cette auteure, c’est pour son style et les ambiances qui règnent dans ces romans plus, sans doute, que ses histoires qu’elle suggère plus qu’elle ne les raconte.

Citations

J’aime le style de cet auteur

Une fois, elle lui avait demandé son âge, le vrai, et lui avait dit qu’il ressem­blait beau­coup, en plus jeune, à son frère dont elle était sans nouvelles depuis octobre 1940. Il avait pensé, sans le dire, que c’était peut-être un critère discu­table pour choi­sir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affa­més et affû­tés par le senti­ment de vivre à la proue d’eux- mêmes.
Cette femme, Sylvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se compre­naient pas tout à fait du premier coup mais se plan­taient dans l’os et y restaient.

Le catéchisme 1934

Il aime l’école le mettre la gram­maire, et les autres matières, il est d’ac­cord pour tout. Il aurait voulu suivre aussi le caté­chisme avec les enfants de son âge ; mais sa mère n’y tenait pas, elle a dit, il est baptisé et ça suffit ; Hélène et Léon n’ont pas insisté et il croit comprendre que la dame du caté­chisme et le curé, qu’il connaît, comme tout le monde à Figeac, ne doivent pas être très à l’aise avec les fils de pères incon­nus. Inconnu est un adjec­tif quali­fi­ca­tif, il en est certain, il peut comp­ter là-dessus, sur la gram­maire. À père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui aurait en commun un adjec­tif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens néga­tif et les deux suivantes un parti­cipe passé.

Édition Dargaud

Après l’année du jardi­nier de Karel Capek voici une BD qui est l’exacte oppo­sée : Tout va bien pour ces jardi­niers urbains qui réus­sissent tout ce qu’ils entre­prennent. C’est Aifelle qui a été ma tenta­trice et je l’en remer­cie. J’avoue avoir été agacée par l’am­biance « écolo-bobo-pari­sien » et la pensée dans l’air du temps. J’avoue aussi ne ressen­tir aucun malaise à jeter un trognon de pomme dans ma poubelle. Après ces petits bémols, je vais dire main­te­nant tout mon plai­sir à me plon­ger dans un dessin abso­lu­ment enchan­teur. On peut vrai­ment passer des heures à regar­der les planches de Simon Hureau. Quel talent ! cela m’a rappelé les tableaux qui ornaient les classes de primaire à mon époque, j’étais assez rêveuse en classe et je passais beau­coup de temps à regar­der les scènes repré­sen­tées de façon un peu naïve. Ici, le dessin raconte les péri­pé­ties de la construc­tion du jardin et parfois des planches d’une préci­sion digne d’un entomologiste .
Je ne peux que vous conseiller cet album, pour rêver et partir dans un jardin merveilleux mais se souve­nir aussi de Karel Capek pour savoir que le jardi­nage est parfois très loin de cette version trop idyllique !

Cadeau de mon fils qui partage mon goût pour l’hu­mour de cet auteur aussi bien en roman : Le Discours , qu’en BD : depuis Zaï Zaï Zaï , Et si l’amour c’était d’ai­mer, et Formica . Il s’agit d’un de ses premiers romans et déjà tout son humour est présent. L’au­teur narra­teur, auteur de théâtre de son état, est un éter­nel perdant qui se présente comme étant un collec­tion­neur d’en­ter­re­ments. Mais surtout ne vous fiez à rien de ce qu’il raconte car tout est faux et tout n’est qu’un jeu d’ap­pa­rences . Tout le monde est mani­pulé par cette société Figu­rec, qui paye des figu­rants pour que votre vie ait l’air de quelque chose d’à peu près vivable. Au passage vous aurez quelques éclats de rire, pas forcé­ment les mêmes que les miens mais je suis certaine que vous rirez. En revanche ne vous accro­chez pas trop à l’in­trigue, si elle est meilleure que la pièce de théâtre dont nous avons quelques extraits ce n’est quand même pas l’his­toire du siècle. C’est pour moi moins bon que « Le Discours » mais pour mes éclats de rire, je lui attri­bue quand même ses quatre coquillages.

Citations

La phrase à ne pas oublier (et à essayer de recaser dans une conversation)

On peut diffi­ci­le­ment se permettre d’être para­site et végétarien.

Les artistes

Il y a les artistes et ceux qui auraient aimé être artistes, c’est géné­ra­le­ment dans cette caté­go­rie qu’on trouve les mécènes – et puis il y a ceux qui n’en ont rien à foutre, pour qui les artistes sont soit des fainéants, soit des homo­sexuels, soit les deux.

Un bel enterrement

Ah, l’en­ter­re­ment d’An­toine Mendez ! Sa femme essayant de sauter dans le caveau pour le rejoindre dans l’éter­nité, ses cris hysté­riques, ses trois fils la rete­nant dans des spasmes maîtri­sés de grands garçons face à la mort, le discours de son meilleur ami admi­ra­ble­ment ciselé, pas du tout mortuaire, certaines anec­dotes parve­nant même à susci­ter des petits rires humides et pensifs dans l’as­sis­tance. Je souhaite sincè­re­ment que cet ami ait droit à pareil éloge quand son tour vien­dra. Antoine Mendez, voilà quel­qu’un qui a réussi son enter­re­ment. Il y a des gens comme ça qui savent partir.

Figurec

Depuis, l’idée a fait son chemin. Figu­rec aujourd’­hui c’est des dizaines de milliers d’employés à travers le monde. Des figu­rant dans tous les domaines, partout, proba­ble­ment la société secrète la plus puis­sante du monde ou employé et comman­di­taire sont tous maçons ou fils de maçon. Enfin pas tout à fait maçons, plutôt Roque­bru­niste, c’est une autre école, la belle dissidente.

Sa mère

Ma mère ressent toujours le besoin de préci­ser l’ori­gine des aliments qu’elle propose à ses invi­tés, de manière un peu para­noïaque, comme si elle était persua­dée que les gens qui viennent manger chez elle redoutent l’in­toxi­ca­tion alimen­taire. Si la cuisine était assez grande pour y faire entrer deux bovins, elle présen­te­rait aux invi­tés les parents du steak.

Ses succès féminins

La dernière femme avec qui j’ai eu une conver­sa­tion en tête à tête – si j’ex­clus ma mère et ma boulan­gère – est la profes­seur d’an­glais qui m’a fait passer l’oral du bac. Autant dire que, contrai­re­ment à » my tailor », mon expé­rience » is not rich ».

Les manifs de prof le chapitre entier est très drôle voici juste un passage

Devant nous, un homme et une femme discute assez violem­ment, lui est du SEAFFJ (syndi­cat des ensei­gnants adhé­rents à la Fédé­ra­tion fran­çaise de judo) et elle du SEDV (syndi­cat des ensei­gnants diabé­tiques et végé­ta­liens). Visi­ble­ment ils ne sont pas tout à fait d’ac­cord sur un point précis des reven­di­ca­tions. Fina­le­ment, un type avec un bouc et des lunettes, du SEPVSELC (syndi­cat des ensei­gnants pour la vacci­na­tion systé­ma­tique des enfants du Loir-et-Cher) s’in­ter­pose et finit par les calmer.

Seuil Jeunesse

J’ai telle­ment aimé Black Bazar que je me doutais bien que ce conte pour­rait m’in­té­res­ser et ravir les enfants. Je ne connais­sais pas l’illus­tra­trice Yuna Troël, elle accom­pagne cette histoire avec un grand talent. Le dessin du coq et celui du grand père sont d’une ressem­blance éton­nante et cela donne une petite touche d’hu­mour. Je me vois bien racon­ter cette histoire à des enfants de trois à six ans. L’al­bum est grand, on peut passer du temps sur chaque image. Je suis certaine que nombre d’en­fants aime­raient comme le petit fils du chef Moukila, se retrou­ver dans la savane au milieu des animaux qui font rêver tous les petits des villes européennes.

Ce conte est à la fois drôle , tout en humour, et comme tout conte porteur d’une leçon de vie. L’en­fant doit apprendre à respec­ter les animaux qui sont la réin­car­na­tion d’un ancêtre plus ou moins loin­tain. Car c’est bien connu, chaque homme a un double-animal . (Ce n’est pas Luocine qui contre­dira cet adage, puisque vous êtes accueilli sur son blog, par un fou de bassan ).

Quand on a envie de faire un bon repas, comment respec­ter ce coq qui est vieux et réveille les villa­geois la nuit . C’est un malin ce coq, il échappe plusieurs fois à son triste sort. Vous devi­nez la fin ?

Je pense que malgré la mort du grand-père les enfants aime­ront ce conte et s’amu­se­ront des ruses du vieux coq.

Voici l’opinion de deux enfants

Clémentine 4 ans et demi

J’ai bien aimé cette histoire. Le grand-père est mort parce qu’on a coupé la tête de son double- animal . Les dessins sont jolis parce qu’il y a beau­coup de couleurs. Le coq est très vieux et très joli, le grand père est très vieux. L’his­toire est un peu triste car le, grand père est mort.

Moi, mon animal totem , c’est le hérisson

Arthur 6 ans et demi

J’aime bien cette histoire mais elle est très triste car le grand-père meurt. Il y a un petit garçon qui n’écou­tait pas trop et des gens n’ont pas compris que c’était les dernières paroles du grand-père. Mais le grand-père n’est pas mort assas­siné, il est mort parce qu’il était très vieux. S’il y a les plumes du coq autour de lui c’est parce qu’on a tué son double-animal . Je trouve que les dessins sont très bien. Et on voit bien que le coq est très vieux.

Moi, mon animal totem, c’est le serpent . (Influence de Harry Potter ?)

Traduit du Roumain par Philippe Loubière . Édition des Syrtes

C’est Innga­mic qui m’a donné envie de lire ce roman, mais je crains que le but de Goran, Eva , Patrice pour le mois Europe de l’Est soit un peu raté, car je ne vais pas vous faire décou­vrir un nouvel auteur, mais simple­ment confir­mer les avis très posi­tifs de l’an dernier, peut-être que, malgré cela, vous ne l’aviez pas encore décou­vert ? Si vous le lisez je parie que l’an prochain, il sera de nouveau dans le mois de l’Eu­rope de l’Est !

Ce roman est tout à fait à part, tout est dans le style de cette auteure. Chaque phrase est percu­tante et permet, peu à peu, de recons­truire la vie tragique d’Alesky et de sa mère. L’au­teure manie avec une telle dexté­rité, l’el­lipse, que je ne veux pas vous redon­ner le fil du récit car vous perdriez un des charmes du roman. Comme de petits éclairs dans une vie si sombre, les clé de compré­hen­sion viennent éclai­rer ce récit. On peut, sans rien déflo­rer, dire que Tatiana Tibu­léac, nous met dans la tête d’un adoles­cent qui a le cerveau dérangé et qui hait sa mère. C’est peu de le dire, il rêve de la tuer dès qu’il pense à elle, il faut dire qu’il n’a reçu que des rejets de sa part depuis la mort de sa petite sœur. Mais ensemble, à la demande express de sa mère, , ils partent en vacances, en France. C’est là le coeur du roman, non seule­ment cet été là , il décou­vrira les yeux verts de sa mère, mais, plus encore, il va essayer de la comprendre. Le sujet du roman, c’est donc la progres­sion vers un amour bancal car ni l’un ni l’autre ne vont bien, lui a le cerceau un peu dérangé et sa mère est atteinte d’un cancer « enragé ».

Tout est dans la façon de racon­ter cette énorme souf­france d’un enfant fragile qui non seule­ment doit se remettre de la mort de sa petite sœur adorée mais qui est ignoré par son père alcoo­lique et rejeté par sa mère murée dans sa propre souf­france. Il devient violent et s’en­ferme derrière un mur de haine qu’il croit indes­truc­tible. Les phrases sont percu­tantes et font mal, à l’image du début que l’on ne peut pas oublier :

Ce matin-là, alors que je la haïs­sais plus que jamais maman venait d’avoir trente neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé.
J’ai souvent eu envie de reco­pier des phrases de ce roman (il y a donc beau­coup d’ex­traits) , j’es­père que vous les lirez car mieux que ce que je peux en dire, il vous expli­que­ront pour­quoi j’ai aimé ce petit livre malgré la dureté du propos.

Citations

L’arrivée dans le village

Il y avait trois jours que je me trou­vais dans ce village, sans avoir encore vu personne. Je dormais toute la jour­née, ou bien je fumais, ou bien je mangeais du pop-corn, ou bien je haïs­sais maman. Entre-temps, Jim et Kalo étaient partis pour Amster­dam, passer ces fameuses vacances que j’at­ten­dais depuis trois ans et pour lesquels j’avais mis de côté les sous que je rece­vais à l’oc­ca­sion de chaque fête, plus ceux que j’avais piqués à Grand-Mère.

Sa petite sœur

Il aurait mieux valu que ce fût papa qui mourût, plutôt que Mika. Si la mort tenait compte de notre avis, il mour­rait beau­coup de gens bien choisis.
Notre psychiatre disait que, jusqu’à cinq ans, les enfants ne se souve­naient de rien. Moi, je crois qu’elle déconne et que Mika est morte avec beau­coup de souve­nirs, les souve­nirs les plus beaux et les plus vrais qui aient jamais existé dans notre maudite famille.
Je suis sûr que si Dieu avait eu une fille, elle se serait appe­lée Mika. J’ai telle­ment le mal d’elle que je m’en arra­che­rais les yeux.

Le monde de l’art

Du monde bigarré et avide qui m’en­toure ‑inter­mé­diaires qui gagnent plus que les artistes, direc­teurs de gale­ries pres­ti­gieuses ou douteuses, critiques d’art plus fous que moi, oligarques russes et mécènes japo­nais, milliar­daires juifs qui ne recon­naî­traient pour rien au monde qui ne sont ni l’un ni l’autre -, il n’y a que Sacha qui est inté­rêt à me voir en vie. Si je n’avais pas été là, il aurait conti­nué à travailler comme assis­tant d’un méde­cin, avec un salaire d’étu­diant. Pour le reste, tout ce ramas­sis de hyènes serait bien content si je mourais – d’un cancer, de préfé­rence, comme maman, ou de démence‑, pour doubler ainsi tant la cote de mes œuvre que leurs profits, déjà gras et immérités.

La transformation de sa mère

Bien qu’elle soit deve­nue plus belle et plus intel­li­gente, maman s’éva­nouis­sait de plus en plus souvent et deve­nait de plus en plus maigre. Quand elle marchait, ses mains se balan­çait le long du corps comme celle d’une poupée de chif­fon et les commis­sures de ses lèvres tombaient, la faisant ressem­bler à un enfant boudeur.
Mais c’était la meilleure maman que j’avais eu jusqu’à présent. Même si je connais­sais l’ef­fet de cette mala­die sur un humain, j’al­lais deman­der pour Noël un cancer pour maman, et non de faire l’amour avec Jude. Quant à papa, je crois qu’au­cune mala­die ne l’au­rait fait changer.

La psychiatrie

Je me suis posé ces ques­tions, dans ma soli­tude et ma folie, en ramas­sant mes os épar­pillés dans tous les recoins de la chambre avec des mots flot­tants, allongé sur le divan des dizaines de psychiatres qui ont défilé dans mon cerveau comme dans le couloir d’un hôtel de passe, au cours de dizaines d’in­ter­views et d’émis­sions sur moi et ma vision si origi­nal de la vie.

Les villages français

Aujourd’­hui, que j’en suis à aimer les villages fran­çais plus que tout autre endroit au monde, tous ces festi­vals et toutes ces foires sont une partie de moi-même. Je n’en manque aucun, que je rentre à la maison avec une poignée de tomates ou avec un sac plein de laine de mouton. Mais je compre­nais mal alors comment des gens sains d’es­prit pouvaient avec pouvaient avec tout leur sérieux, orga­ni­ser « la fête du panais », « la folie des produits à base de pois cassés » ou « le concours régio­nal du meilleur poivron ».

Le voyage de noce de sa mère

Une longue histoire, partiel­le­ment inven­tée, je suppose, sur sa lune de miel avec papa a suivi. Bref, maman voulait voir Venise et papa l’a emme­née à Klaï­peda, un port de Litua­nie, où il avait un cousin docker, et pendant quatre semaines ils ont déchargé les sacs d’un bateau.

Édition Rivages Étran­gers. Traduit de l’an­glais par Elisa­beth Gilles

Lu dans le cadre du chal­lenge lancé par Aifelle : le mois Alli­son Lurie

On remar­quera qu’en 1990 on ne disait pas « traduit de l’amé­ri­cain ou de l’an­glais USA) mais de l’an­glais serait-ce que l’amé­ri­cain et l’an­glais sont deve­nues aujourd’­hui deux langues différentes ?
Ce livre qui, comme vous pouvez le remar­quer a vécu, est chez moi depuis aout 1990, il m’en avait couté 49 Francs. Autre époque. Je crois que j’ai à peu près tout lu Alison Lurie et beau­coup aimé. Je n’avais pas trop envie de relire ses romans, je crai­gnais de me confron­ter à mes souve­nirs. Je le dis tout de suite, j’ai moins aimé qu’à l’époque, pour une raison simple, j’ai beau­coup lu de romans améri­cains et donc Alison Lurie a perdu un de ses attraits me faire décou­vrir les USA. Je n’ai quand même pas résisté à l’ap­pel d’Aifelle et j’ai donc relu celui-ci. Je ne regrette pas mon choix, j’y ai bien retrouvé tout ce que j’ai­mais chez cette auteure. La ville de nulle part, c’est Los Angeles, à travers les yeux de Kathe­rine Cattle­man, pure produit de la région de Boston et qui déteste : le soleil, l’ab­sence d’hi­ver, aller sur la plage, les tenues vulgaires. Que fait-elle dans cette ville ? Elle a suivi son mari Paul qui tout en aimant sa femme la trompe avec des jeunes créa­tures cali­for­nienne, lui, à Los Angeles, trouve tout ce qu’il aime dans la vie : l’argent et les filles qui font l’amour sans l’en­chai­ner (croit-il !) dans des rela­tions compli­quées. Nous avons donc ici, une analyse du couple à la « Alli­son Lurie », c’est à dire qu’au-delà des appa­rences et des clichés, l’au­teure s’in­té­resse à chacun de ses person­nages. Et elle va les faire évoluer devant nos yeux. Kathe­rine la jeune femme coin­cée dans ses prin­cipes et dans les valeurs données par son éduca­tion est en réalité malheu­reuse dans son couple sans oser se l’avouer. Elle va finir par lâcher prise et peu à peu, ses terribles crises de sinu­site vont l’aban­don­ner et fina­le­ment c’est elle qui s’adap­tera à Los Angeles alors que son mari parfai­te­ment adapté au monde « baba-cool » des surfeurs et autres acti­vi­tés plus ou moins licites repar­tira vers le monde plus clas­sique des univer­si­tés de l’est du pays. Dans ce chassé croisé des couples compli­qués nous suivons aussi celui du psycha­na­lyste le Dr Eins­man et de la star­lette Glory. (On peut penser au couple si éton­nant de Mary­lin Monroe et Arthur Miller). Tous les person­nages ont plus de profon­deur que leur appa­rence sociale. La lente ouver­ture au plai­sir sexuel de Kathe­rine la chan­gera défi­ni­ti­ve­ment et lui prou­vera qu’elle n’est sans doute pas faite pour vivre avec Paul. Un roman bien construit où l’on retrouve bien le talent d’Ali­son Lurie d’al­ler au delà des clichés et des appa­rences. Mais je le redis la relec­ture m’a montré que cette roman­cière a perdu de son charme à mes yeux, top clas­sique sans doute. en tout cas certai­ne­ment un peu « datée ».

Voici la parti­ci­pa­tion d’Aifelle, de Dasola de Katel de Hélène de Sandrion,de Sybilline 

Citations

Le mauvais goût architectural à Los Angeles

Puis il regarda les maisons. Une douzaine de styles archi­tec­tu­raux étaient repré­sen­tés en stuc peint : il y avait deux petites hacien­das espa­gnoles au toit de tuiles rouges ; des cottage anglais, poutres appa­rentes et fenêtres à petit carreaux ; un chalet suisse peint en rose ; et même un minus­cule château fran­çais dont les tours poin­tues semblaient faites de glace à la pistache. 
Cette richesse d’in­ven­tion l’amu­sait et l’en­chan­tait à la fois par l’éner­gie qu’elle exprimé. Dans l’Est, seuls les gens très riches osaient construire avec une telle variété, des Palais sur l’Hud­son, des temples grecs dans le Sud. Les autres devaient vivre dans des aligne­ments de boîtes presque iden­tiques, en brique ou en bois, comme autant de caisses à savon ou à sardines. Pour­quoi n’au­raient-ils pas le droit de bâtir leur maison, leur épice­rie, leur restau­rant en forme de pagode, de bain turc, de bateau ou de chapeau s’ils en avaient envie ? Libre à eux de construire, de démo­lir et de recons­truire, livres a eu d’expérimenter. (…)
Paul trou­vait même du charme au milk-bar proche de l’aé­ro­port inter­na­tio­nal, devant lequel ils étaient passés dans l’après-midi, avec une vache de plâtre haute de trois mètres pais­sant sur le toit au milieu de margue­rites en plastique.

Le couple qui va mal

Elle ment. Tu verras. Je suppose qu’elle l’a toujours su, mais elle ne nous l’a pas dit parce qu’elle voulait que nous lui louions sa maison. Je parie que personne d’autre ne l’au­rait prise. Je parie que tout le monde le savait, qu’on allait construire une auto­route, ici, au beau milieu du quar­tier, tout le monde sauf nous. Tu aurais dû deman­der à quel­qu’un avant de signer l’en­ga­ge­ment de location. »
Et depuis cette date, pensa Paul, Kathe­rine regar­dait chaque jour dans la boîte aux lettres comme si elle dési­rait y trou­ver un avis d’ex­pul­sion, en dépit de tous les ennuis auxquels cet événe­ment l’ex­po­se­rait ; ce serait une preuve que la proprié­taire était une menteuse et son mari est un imbé­cile. Elle n’en n’avait plus parlé mais il la connais­sait bien. Trop bien : c’était peut-être ça l’ennui.

Ne pas vouloir s’adapter à Los Angeles

Midi, le 1er janvier. Kathe­rine s’ap­prê­tait à partir pour la plage avec Paul. Elle n’en avait pas telle­ment envie, et même pas envie du tout. D’abord, on était en plein milieu de l’hi­ver dans l’Est, les gens enfi­laient leurs bottes et pelle­taient la neige, mais une vague de chaleur s’était abat­tue sur Los Angeles. Bien qu’il fît très chaud dehors et que le soleil brillât, l’eau serait sûre­ment glacée. Paul passait son temps à lui repro­cher de ne pas aller voir par elle-même. Il avait eu l’air très surpris de l’en­tendre dire qu’elle l’ac­com­pa­gne­rait aujourd’­hui, autant se débar­ras­ser de la corvée. Quand elle serait allé à la plage, Paul cesse­rai de lui en parler. Et ce type désa­gréable pour qui elle travaillait à l’U.C.L.A cesse­rait de la taqui­ner et de la persé­cu­ter sous prétexte qu’il était invrai­sem­blable d’être à Los Angeles depuis trois mois et de ne pas avoir encore plongé le bout de l’or­teil dans l’océan Pacifique.

Ne pas aimer le beau temps permanent

- Vous n’ai­mez pas Los Angeles n’est-ce pas ? Dit le Dr Einsam. 
- Non, avoua- t‑elle, prise au piège.
‑Vrai­ment ? Et pour­quoi ? demanda le Dr Araki. Kathe­rine le regarda sur la défen­sive – elle détes­tait être le point de mire d’un groupe de gens. Mais il lui sourit avec un inté­rêt si poli, si amical, si peu semblable au forma­lisme du Dr Smith ou à l’ex­cès de fami­lia­rité ironique du Dr Einsam qu’elle essaya de répondre. 
« Je crois que c’est juste­ment à cause de ça. Parce qu’il n’y a pas de saison. Parce que tout est mélangé, on ne sait jamais où on en est quand il n’y a pas d’hi­ver, pas de mauvais temps.
- La plupart des gens consi­dé­re­raient cela comme un avan­tage » dit le Dr Smith.
- Eh bien, moi pas, répli­qua Kathe­rine. Ici, les moi non plus aucune signi­fi­ca­tion. » Elle s’adressa spécia­le­ment Dr Smith, il venait du Middle West et devait pouvoir la comprendre. « Les jours de la semaine non plus ne signi­fie nt rien : les boutiques restent ouvertes le dimanche et les gens d’ici viennent travailler. Je sais bien que c’est surtout à cause des expé­riences sur les rats et les autres animaux, mais quand même. Tout ça prête à confu­sion. Il n’y a même plus de distinc­tion entre le jour et la nuit. On va dîner au restau­rant et on voit à la table à côté des gens en train de prendre le petit-déjeu­ner. Tout est mélangé, et rien n’est à sa place. »

Excuses de l’homme marié à sa maîtresse

« Ce qui existe entre Kathe­rine et moi n’a rien à voir avec nous. C’est quelque chose de tout à fait diffé­rent : ce n’est pas vrai­ment physique. D’abord, nous ne faisons pas l’amour très souvent. Et puis, cet aspect là n’a pas une grande impor­tance. Enfin, je veux dire, que je n’y prends pas telle­ment de plai­sir, physiquement. 
S’il était possible d’en­ve­ni­mer encore la situa­tion, il y avait réussi. 
« Doux Jésus ! » hurla Cécile en essuyant ses larmes d’un geste violent et en repous­sant les mèches qui lui tombaient sur la figure. Elle serrait ses petits poings : Paul cru qu’elle allait encore le frap­per et fit un pas en arrière mais elle se contenta de le fusiller du regard en aspi­rant l’air avec bruit comme un chat qui siffle de colère. « Tu trouves que c’est une excuse, le fait que tu n’aies pas de plai­sir à coucher avec elle ? Seigneur, quel con, quel hypo­crite tu peux être, en réalité ! »

Autant notre mémoire a été marquée par l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie autant celle du Maroc est beau­coup moins trai­tée par les écri­vains. Tout semble se passer plus faci­le­ment au Maroc, et pour­tant ! Voici un roman qui montre que ce pays a connu son lot de violences. Mais ce n’est pas l’unique inté­rêt de ce livre bien au contraire. L’au­teure puise dans ses origines maro­caine par son père et fran­çaise par sa mère l’ob­jet de son roman. Elle décrit de l’in­té­rieur les diffi­cul­tés d’un couple métissé en 1945 à Meknes et c’est passion­nant. On comprend bien ce qui a motivé sa mère à suivre son amour ce beau maro­cain venu déli­vrer la France pendant la seconde guerre mondiale. On comprend aussi combien pour Amine son père, il est diffi­cile de s’im­po­ser comme Maro­cain et d’être rejeté par les colons et aussi par les autoch­tones qui lui reprochent son mariage. À force d’un travail complè­te­ment fou, ils arri­ve­ront à créer une ferme dans les alen­tours de Meknes, et Mathilde sans être heureuse trou­vera une place dans le pays en soignant la popu­la­tion dans un dispen­saire où elle accueillera toute la popu­la­tion pauvre du Bled. Comme toujours quand il s’agit de romans sur les pays du Magh­reb, la condi­tion de la femme est insup­por­table et pour­tant ce sont bien les femmes qui permettent aux familles de tenir. L’au­teure décrit très bien le senti­ment de rejet de la popu­la­tion colo­ni­sa­trice et les diffi­cul­tés de l’en­fant qui se sent mépri­sée par les petites filles qui se croient supé­rieures seule­ment parce qu’elles sont « fran­çaises ». Un jour les sœurs de son école orga­nisent une visite et, grâce à ce roman, j’ai décou­vert le sort de esclaves chré­tiens du XVIII siècle. Pour une fois les rapports étaient inver­sés, ce ne sont plus les occi­den­taux qui font souf­frir les Arabes, mais les trai­te­ments sont tout aussi cruels. Les pauvres esclaves qui ont construit ces laby­rinthes étaient descen­dus par des trous et ne remon­taient jamais à la lumière du jour. Ils mour­raient d’épui­se­ment car ils étaient très mal nour­ris. Ce lieu se visite encore aujourd’­hui à Meknes :

Citations

Paroles de colons

Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, mais il sera beau ce pays quand nous ne serons plus là pour faire fleu­rir les arbres, pour retour­ner la terre, pour y appli­quer notre achar­ne­ment. Qu’est-ce qu’il y avait ici avant que nous arri­vions ? Je te le demande ! Rien.
Moi je le connais ces arabe. Les ouvriers sont des ignare, comment veux-tu ne pas avoir envie de les rosser ? Je parle leur langue, je connais leur travers. Je sais très bien ce qu’on dit sur l’in­dé­pen­dance mais ce n’est pas une poignée d’agi­tés qui va me reprendre des années de sueur et de travail.

Le cherghi

Au début du mois d’août, le cher­ghi se leva et le ciel devint blanc. On inter­dit aux enfants de sortir car ce vent du Sahara était la hantise des mères. Combien de fois Moui­lala avait-elle raconté à Mathilde histoire d’en­fant empor­tés par la fièvre que le cher­gui char­rie avec lui ? Sa belle-mère disait qu’il ne fallait pas respi­rer cet air vicié, que l’ava­ler c’était prendre le risque de brûler de l’in­té­rieur, de se dessé­cher comme une plante qui fane d’un coup. À cause de se vent maudit, la nuit arri­vait mais sans appor­ter de répit. La lumière faiblis­sait, le noir recou­vrait la campagne et faisait dispa­raître les arbres mais la chaleur, elle, conti­nuait a peser de toute sa force, comme si la nature avait fait des réserves de soleil

Regret de ne pas avoir fait d’études

Adoles­cente, Mathilde n’avait jamais pensé qu’il était possible d’être libre toute seule, il lui parais­sait impen­sable, parce qu’elle était une femme, parce qu’elle était sans éduca­tion, que son destin ne soit pas inti­me­ment lié à celui d’un autre. Elle s’était rendu compte de son erreur beau­coup trop tard et main­te­nant qu’elle avait du discer­ne­ment et un peu de courage il était devenu impos­sible de partir. Les enfants lui tenaient lieu de racines et elle était atta­chée à cette terre, bien malgré elle. Sans argent, il n’y avait nulle part où aller et elle crevait de cette dépen­dance, de cette soumission.

Description des médecins

Il était beau dans sa blouse blanche, ses cheveux noirs peignés en arrière. Il était très diffé­rent de l’homme jovial qu’elle avait rencon­tré la première fois il lui sembla que ses yeux cernés étaient un peu tristes. Il portait sur son visage cette fatigue qui est propre aux bons méde­cins. Sur leurs traits on voit, comme en trans­pa­rence, les douleurs de leurs patients, on devine que ce sont les confi­dences de leurs malades qui courbent leurs épaules et que c’est le poids de ce secret de leur impuis­sance qui ralen­tit leur démarche et leur élocution.

L’honneur d’un Marocain qui a épousé une Française

Il la fixa et Mathilde eut alors l’im­pres­sion que les yeux d’Amine s’agran­dis­saient que ses traits se défor­maient, que sa bouche deve­nait énorme et elle sursauta quand il se mit à hurler : « Mais tu es complè­te­ment folle ! Jamais ma sœur n’épou­sera un Français ! »
Il attrapa Mathilde par la manche et la tira de son fauteuil. Il la traîna vers le couloir plongé dans l’obs­cu­rité, « Tu m’as humi­lié ! » Il lui cracha au visage et, du revers de la main la gifla.

Femmes battues

Aïcha connais­saient ces femme aux visages bleus. Elle en avait vu souvent, des mères aux yeux mi-clos, à la joue violette, des mères aux lèvres fendues. À l’époque, elle croyait même que c’était pour cela qu’on avait inventé le maquillage. Pour masquer les coups des hommes.