Edition Alma Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre sur un sujet à propos duquel j’ai beau­coup lu. Mais je pense qu’on ne lit jamais assez pour comprendre tous les aspects de la Shoah. J’ai été très inté­res­sée par le point de vue de cette écri­vaine tchèque qui vit en France et écrit en fran­çais.
Le roman commence par deux scènes fortes : à Prague, en 1953 Vladi­mir Vochoc fait face à un tribu­nal popu­laire, puis à l’époque contem­po­raine, toujours à Prague, lors d’une inon­da­tion une femme âgée ne veut pas quit­ter son appar­te­ment et impose d’autre part à sa fille que son enfant apprenne le fran­çais. Ces deux volon­tés appa­raissent comme des ordres auxquels il est impos­sible de ne pas de soumettre. Puis nous repar­tons dans le passé à Stras­bourg en 1938, deux femmes juives réfu­giées accouchent, l’une perd son bébé, l’autre meurt en couches d’une petite fille bien vivante. La femme qui a perdu son bébé, s’empare de cette petite fille qui devien­dra José­pha. Le père de cette enfant confie une poupée qui avait été prépa­rée par son épouse pour l’en­fant à naître.

L’ori­gi­na­lité du récit vient de cette poupée de chif­fon aux yeux de nacre qui suit toute l’his­toire de José­pha à travers les fuites succes­sives de la famille qui échappe de si peu à la mort. Mais le récit prend aussi une tour­nure plus histo­rique grâce à un person­nage qui a existé le consul à Marseille de la Tché­co­slo­va­quie Valdi­mir Vochoc.

Celui-ci grâce à l’aide du jour­na­liste améri­cain Varian Fry a sauvé plusieurs milliers de juifs et de réfu­giés alle­mands oppo­sants au nazisme.

J’ai lu et décou­vert les fonde­ments de la répu­blique tché­co­slo­vaque qui voulait faire la place à toutes les mino­ri­tés et toutes les langues qui se croi­saient sur ce nouveau terri­toire. Si les démo­cra­ties avaient défendu cet état, le yiddish n’au­rait donc pas disparu de l’Eu­rope. Que d’oc­ca­sions ratées ! Est ce que cela aurait permis à ne pas avoir à recher­cher pour­quoi il a fallu sacri­fier envi­ron 6 millions de juifs pour qu’en­fin chacun se pose les bonnes ques­tions face à l’an­ti­sé­mi­tisme. Le parcours de la poupée de José­pha raconte à la fois combien le filet qui se resserre un peu plus à chaque fuite est tota­le­ment angois­sant pour ces pauvres juifs chas­sés de toute part, et combien seule­ment un tout petit nombre d’entre eux n’ont dû leur survie qu’à la chance et aux quelques « justes » croi­sés sur leur chemin. On connait cette fuite et ces angoisses, c’est bien raconté et tout est plau­sible mais pour moi le plus nova­teur dans ce récit est la rencontre avec cet ambas­sa­deur Tché­co­slo­vaque et son amour pour son pays.

Citations

Les juifs chassés de partout

Pour lui, il n’y avait pas d’en­droit où aller. « Aller », c’était tout ce qui comp­tait. Ces diffé­rents lieux provi­soires, tous ces « ici », n’étaient que des haltes de passage, plus ou moins longues, le temps de quelques géné­ra­tions, parfois de quelques années, le temps d’ap­prendre les lois du pays qui régis­saient leur vie, le temps apprendre la langue, parfois le temps d’ab­sor­ber et de resti­tuer dans sa propre langue les mots et expres­sions d » »ici », le temps de se bercer de l’illu­sion d’une durée possible. Puis il fallait déjà repar­tir, parfois sans avoir le temps de refaire ses valises. « Avec les siècles, se disait Gustav, on a appris à flai­rer le roussi. Bien avant les autres. »

Conséquences de ces exils successifs

On devait être souple. Une souplesse inscrite jusque dans l’ex­pres­sion popu­laire : « prenez votre crin­crin et tirez-vous. » Voilà pour­quoi tous les Juifs de l’Est qui se respectent jouent du violon. C’est facile à trans­por­ter. On n’a jamais vu quel­qu’un avec son piano sur le dos.

Édition Acte Sud Babel traduit de l’al­le­mand par Pierre Foucher

la dernière phrase du livre sonne très juste :

Et je me dis que ce Hitler, nous n’en seront jamais quittes : nous y sommes condamnés, à perpétuité.

Au mois de novembre 2019, Eva a lancé le mois de litté­ra­ture alle­mande. Et j’y ai décou­vert deux essais. Le premier, « Un Alle­mand de l’Est » de Maxim Leo, a été un coup de cœur. J’ai plus de réserves pour celui-ci, dont comme Patrice , je recom­mande quand même la lecture. Il a fallu que j’at­tende le dernier chapitre pour en comprendre toute la portée. En février 1964, Horst Krüger se rend à Franc­fort en tant que jour­na­liste pour couvrir le procès des Alle­mands qui avaient travaillé à Ausch­witz. Il est sidéré de décou­vrir que des hommes qui, pendant la guerre, ont commis les pires atro­ci­tés sont rede­ve­nus des Alle­mands ordi­naires. Et c’est sans doute à partir de cette confron­ta­tion qu’il s’est efforcé de retrou­ver qui il était pendant cette période : « un bon alle­mand, qui a permis le nazisme sans adhé­rer complè­te­ment à cette idéo­lo­gie ».

La première partie relate son enfance. Son père est un fonc­tion­naire qui s’élève peu à peu dans la hiérar­chie de son minis­tère. L’en­nuie, la routine, la peur du regard des autres carac­té­risent son enfance. On pour­rait même penser que le nazisme a gagné en Alle­magne car c’était un pays où les gens s’en­nuyaient et n’avaient rien d’in­té­res­sant à faire. Il décrit aussi la domi­na­tion de la noblesse prus­sienne qui méprise les gens de basses extrac­tions comme son père. Un ami d’ori­gine juive et russe donne un peu de piquant à sa vie de lycéen. Et puis, il raconte aussi l’hor­rible suicide de sa sœur qui, ayant avalé des produits toxiques, mourra à petit feu à l’hô­pi­tal, ses parents n’ayant qu’un souci maquiller le suicide en mort acci­den­telle.

La deuxième partie du livre raconte sa guerre et sa prise de conscience si tardive qui le fera quit­ter le front et se rendre aux troupes alliées. On voit alors, ce qui a souvent été décrit, à quel point, jusqu’au bout, certains Alle­mands étaient fana­ti­sés et voulaient se battre à tout prix et surtout punir tous ceux qui essayaient de fuir le système.

Puis enfin cette troi­sième partie sur ce procès des bour­reaux ordi­naires qui est vrai­ment passion­nante et sonne très juste. Rien que pour ce moment il faut lire Hörst Krüger et espé­rer que jamais un tel régime ne revoie le jour .

Citations

Le quartier de ses parents

Les jour­naux parlaient de combats de rues dans le Wedding et de barri­cades devant la maison des Syndi­cats : c’était bien loin de nous, comme à des siècles de distance, de détes­tables et incom­pré­hen­sibles cas de désordre. À Eich­kamp, j’ai appris très tôt qu’un bon Alle­mand est toujours apoli­tique.

La clé du livre

Je suis un fils typique de ces Alle­mands inof­fen­sifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parve­nus à leur fin. Voilà tout le problème.

Je ne connaissais pas le mot avers

Ivresse et extase sont les mots clés du fascisme, l’avers de sa médaille, terreur et mort son envers, je crois que les gens d’Ei­ckamp aimaient bien, eux aussi, qu’on leur procu­rât cette ivresse et cette extase. Là était la faille leur site, leur talon d’Achille. Subi­te­ment on était quel­qu’un. On vallait mieux, on était d’une autre espèce que le reste du monde, on était alle­mand. Il y avait une grande solen­nité dans l’air, en ce temps-là, au-dessus de la terre d’Al­le­magne.

Humour

On ne m’a jamais expli­qué, chez moi, d’où viennent les enfants. Mes parents étaient non seule­ment a‑politiques, mais encore a‑érotiques et a‑sexués. Peut-être cela va-t-il de va t‑il de pair.

L’éducation sexuelle

Un soir, sur ma table de nuit, je trou­vais un opus­cule. J’en fus très étonné car jusqu’ici l’im­primé n’avait joué aucun rôle dans nos rapports. Je compris tout de suite qu’il fallait que quelque chose d’ex­cep­tion­nel fût en jeu. Je me mis à lire : c’était une brochure d’in­for­ma­tions sexuelles rédi­gée avec précau­tion, onction, bien­veillance. Elle commen­çait par les grami­nées et les bour­dons, elle passait au soleil pour parler ensuite des merveilles de la force divine avant d’en arri­ver, enfin, à la force virile et à l’édu­ca­tion de terri­fiant péché mortel de consomp­tion : ça nuisait soi-disant, à la moelle épinière. Mais mani­fes­te­ment je ne voyais pas le rapport : sans doute était-ce un peu trop dévot pour moi, à cette époque-là. Ma mère, dans son désar­roi, avait acheté cette brochure catho­lique chez les Ursu­lines. Elle ne m’en a jamais parlé, ni moi non plus. D’ailleurs, nous n’abor­dions pas ce sujet à la maison et si, en ce temps-là, la chose ne m’avait pas travaillé dans mon propre corps, à vingt ans j’au­rais pu croire encore à la fécon­dité de la sueur de nos bonnes. Voilà comment c’était chez nous. La maison du petit-bour­geois alle­mand boute hors ses murs non seule­ment l’État, mais encore l’amour. Ques­tion – d’ordre pure­ment socio­lo­gie : que reste-t-il alors, pour vivre, sans poli­tique et sans sexua­lité ?

Enfin un réveil

Je ne veux plus être alle­mand. Je veux quit­ter ce peuple. Je passe en face.
Je sais, il n’y a pas il n’y a pas de quoi se vanter : il est moins cinq et le Reich est en train de se dislo­quer comme une vieille armoire. Il n’aura tenu que soixante-dix ans. Il y a belle lurette qu’à Yalta on se l’est partagé. Depuis des semaines, à Berlin, les puis­sants du régime ont sur eux les petites ampoules qu’ils croque­ront quand ils auront touché au terme de leur caval­cade infer­nale à travers l’His­toire : encore quatre semaines.

Prisonnier

Commença alors la merveilleuse et incon­ce­vable liberté de l’état de prison­nier, commença une période de souf­france riche d’es­poir. Désor­mais je ne vivais plus qu’au sein de masses, de foules fati­guées, hébé­tées, affa­mées, qu’on pous­sait de camp en camp, de cage en cage, et pour­tant, au milieu de cette grande armée grisâtre de prison­niers, pour la première fois depuis long­temps, je repre­nais vie. J’avais le senti­ment que les temps à venir seraient les miens, que j’étais en train de me réveiller, de reve­nir à moi. Hitler vain­queur, jamais ce n’au­rait été possible. Main­te­nant, nous touchons ce fond est riche d’es­poir, d’ave­nir, de chance qui s’offrent. Je vais mal mais je sais que main­te­nant j’ai des chances d’al­ler mieux. Ça ira mieux. Pour la première fois de ma vie, je faisais l’ex­pé­rience de l’ave­nir : l’ave­nir, c’est l’es­poir que demain sera meilleur qu’au­jourd’­hui. L’ave­nir : jamais, sous Hitler, je n’au­rais su ce que c’était.

Auschwitz

On dit qu’à notre époque de lumière il n’y aurait plus de mythe mais chaque fois que j’en­tends ce nom d’Au­sch­witz, j’ai la sensa­tion que m’ef­fleure un cryp­to­gramme mythique de la mort en notre temps : danse macabre à l’ère indus­trielle. C’est ici, à Ausch­witz, qu’a pris nais­sance ce mythe nouveau de la mort bureau­cra­ti­sée. L’his­toire n’ac­couche-t-elle pas de temps en temps de mythes nouveaux ? Est-ce qu’Au­sch­witz, ce n’est pas très exac­te­ment la vision de Rosen­berg : le mythe du 20e siècle

Des hommes ordinaires

Mais je réalise alors que ces bons pépés ne sont pas des assas­sins ordi­naires, des gens qui tuent dans un coup de folie, par dépit amou­reux, par plai­sir ou déses­poir. Tout ça, c’est humain, ça existe. Les gens qui sont ici, ce sont les assas­sins moderne, d’une espèce jusqu’a­lors incon­nue, les bureau­crates et les ronds-de-cuir de la mort de masse, les comp­tables et les scri­bouillards de cette machi­ne­rie, ceux qui appuient sur les boutons. Tech­ni­ciens opérant sans haine ni senti­ment, petit rond de cuir du grand Reich rêvé par Eich­mann, assas­sins en col blanc. Ici se mani­feste une crimi­na­lité d’un genre nouveau ou la mort est acte bureau­cra­tique et où les assas­sins sont de sympa­thiques fonc­tion­naires agis­sant en toute correc­tion.

Édition J.C Lattes.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre bien écrit et une intrigue bien fice­lée. Ce roman se lit vite et agréa­ble­ment. J’avais un peu oublié son roman « Par amour » pour lequel j’avais eu plus de réserves. Un matin Pax Monnier nom de scène pour Émile Moreau entend des bruits d’une violence extrême dans l’ap­par­te­ment au-dessus du sien. Il sort et voit dans l’es­ca­lier briè­ve­ment le dos d’un homme. Il ne prévient pas la police, il ne cherche pas à en savoir plus car il a un rendez-vous très impor­tant avec un réali­sa­teur améri­cain pour un petit rôle qui pour­rait déci­der du lance­ment de sa carrière d’ac­teur. Seulement,le lende­main il apprend que le jeune étudiant du studio au-dessus a été sauva­ge­ment agressé . Il préfère mentir à la police plutôt qu’a­vouer qu’il aurait pu inter­ve­nir .

Il vit main­te­nant avec un senti­ment de culpa­bi­lité qui va deve­nir obses­sion­nel jusqu’au jour où il rencon­trera et tombera amou­reux de la mère de la victime. Il apprend alors, que si la police avait pu inter­ve­nir tout de suite l’œil d’Alexis aurait pu être sauvé. Emi Shimuzu, la mère d’Alexis, est une direc­trice du person­nel très compé­tente et très belle mi-japo­naise mi-fran­çaise. Elle est minée par la souf­france de son fils, et se sent coupable du suicide de l’un de ses employés. Tous ces person­nages sont tortu­rés par la culpa­bi­lité et cela m’a fait penser plus d’une fois à « La Chute » d’Al­bert Camus. Comme Camus Valé­rie Tong Cuong aurait pu écrire :

Du reste, nous ne pouvons affir­mer l’in­no­cence de personne, tandis que nous pouvons à coup sûr affir­mer la culpa­bi­lité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espé­rance.

Et comme Jean-Baptiste Clamence qui se demande si nous lecteur nous aurions essayé de sauver la personne qui s’était jetée d’un pont, en lisant le livre de Valé­rie Tong Cuong, on se se demande si nous saurions réagir en cas d’agres­sion dont nous sommes témoin ; ou plutôt comme Pax nous aurions fait comme si nous n’avions rien entendu.

Une petite note d’es­poir à la fin mais bien faible pour un roman tout en nuance qui met le lecteur mal à l’aise car nous aime­rions croire à un happy-end alors qu’il ne reste qu’une toute petite flamme bien vacillante beau­coup plus proche de la réalité que du roma­nesque.

Citations

Les difficultés des mariages interculturels

Émi est âgée de quarante quatre-ans. Il y a long­temps qu’elle a analysé la logique inexo­rable qui a pesé sur sa famille et engen­dré ce senti­ment épui­sant d’un monde dyshar­mo­nique. Le méca­nisme s’est enclen­ché très en amont de sa nais­sance, lors de la frac­ture brutale surve­nue entre son père et ses propres parents, après qu’I­zuru a choisi de quit­ter les bureaux de Honda à Hama­matsu pour rejoindre l’usine de Belgique, puis d’épou­ser Sonia. Le brillant ingé­nieur destiné aux plus hautes respon­sa­bi­li­tés était tombé amou­reux de la fille d’un conces­sion­naire de deux roues fran­çais en visite commer­ciale à Alost. Tombé c’était le mot qui conve­nait selon Issey et Akiko Shimizu, l’un fonc­tion­naire à l’hô­pi­tal public l’autre fonc­tion­naire à la biblio­thèque muni­ci­pale de Toyooka. Ils refu­sèrent d’as­sis­ter aux noces et même de rece­voir leur belle fille. Ils écri­virent à Izuru « tu es le poignard qui déchire le rêve », faisant allu­sion à une devise de Soichiro Honda – « évoquer le le rêve »- qu’I­zuru avait peinte sur le mur de sa chambre lors­qu’il était encore un étudiant studieux aux résul­tats remar­quables.

La carrière d’acteur

Il est apparu dans des produc­tions complai­santes et s’est gâché, oubliant que c’est le rôle qui révèle le talent et non le talent qui fait la force du rôle. Il a négligé l’im­por­tance du désir, qui requiert une combi­nai­son fragile de rareté, de quali­tés et d’exi­gence. En consé­quence, le milieu l’a étiqueté comme un comé­dien sans consis­tance et les respon­sables des castings pres­ti­gieux ont écarté sa fiche avec un sourire blasé : Pax Monnier, non merci.

Je note souvent quand il s’agit de Dinard (même si ce n’est pas flatteur)

Ses parents, cour­tiers en prêt immo­bi­lier, vie va être tran­quille entre leur quatre pièces du dix-septième arron­dis­se­ment, le beau dix-septième aimaient-ils souli­gner, comme s’il eût existé une fron­tière ouvrant sur une seconde zone infa­mante, et une petite maison à Dinard face à la mer, deux biens négo­ciés fière­ment à un prix en dessous du marché.

24 ans et la jeunesse

Elle n’a que vingt-quatre ans, cet âge où l’on est persuadé d’avoir tout compris, où l’on se fiche de commettre des erreurs parce que l’on est convaincu qu’il y a toujours un moyen de recom­men­cer à zéro.

Édition Buchet-Castel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai un faible pour cet auteur qui raconte si bien le milieu dont je suis origi­naire. Je ne sais abso­lu­ment pas si ce roman peut plaire à un large public, car il se situe dans un micro­cosme que peu de gens ont connu : les loge­ments de fonc­tion pour les insti­tu­trices et insti­tu­teurs des écoles primaires. J’ai envié celles et ceux de mes amis filles et fils d’ins­tit, comme moi, qui pouvaien,t en dehors des heures d’ou­ver­ture scolaires, faire de la cour de récréa­tion leur aire de jeux. Le roman se situe en 1975, année où s’im­pose un peu partout la mixité ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Le roman commence par une tragé­die évitée de peu : la chute de Philippe 11 ans du toit de l’école. En effet, si les enfants du roman jouent assez peu dans la cour, ils inves­tissent le grenier qui donne sur le toit. Bien sûr après l’in­ter­ven­tion des pompiers pour sauver l’en­fant, ils seront inter­dits de grenier et se réfu­gie­ront sur un terrain vague. Ce qui me frappe dans ce roman, c’est l’in­croyable liberté dont profite ces enfants. Ils sont lais­sés à eux même beau­coup plus que ce que je connais des enfants de cette époque. Leur terrain vague est mitoyen d’une ligne de chemin de fer, ils ont, évidem­ment, inter­dic­tion de la traver­ser , ce qu’ils font, évidem­ment !
Le livre se divise en quatre chapitre, la présen­ta­tion des rési­dents du groupe scolaire Denis Dide­rot, le second s’ap­pelle « Automne », puis « Prin­temps » et enfin « Été ». Cela permet de suivre tout ce petit monde une année scolaire, l’au­teur raconte avec préci­sion toutes les tensions et des rela­tions plus ou moins réus­sies entre les ensei­gnants. Il y a donc quelques intrigues qui, à mes yeux, sont secon­daires par rapport à l’in­té­rêt prin­ci­pal du livre : je n’avais pas idée à quel point les mœurs de l’école ont évolué : entre la paire de claque (« bien méri­tée, celle-là ! ») que les insti­tu­teurs et insti­tu­trices n’hé­sitent pas à distri­buer, les cheveux sur lesquels ils tirent au point d’en arra­cher des touffes (« ça t’apprendra à faire atten­tion ! »), les oreilles qui gardent les traces d’avoir été large­ment décol­lées à chaque mauvaise réponse ou manque­ment à la disci­pline (« ça va finir par entrer, oui ou non ! »), aucun enfant d’au­jourd’­hui ne recon­naî­trait son école ! J’ai aimé tous les petits chan­ge­ment de la vie en société, nous sommes bien sûr après 1968, une réfé­rence pour l’évo­lu­tion des mœurs mais en réalité, comme souvent, il a fallu bien des années pour que cela soit vrai et que les enfants ne soient plus jamais battus à l’école même si chez eux ce n’est pas encore acquis en 2020…

Citations

Les gauchers

Michèle soupire car Dieu sait à quel point Philippe est empoté. Ce n’est pas de sa faute, à expli­quer le réédu­ca­teur, c’est à cause de sa patte gauche, c’est un gaucher franc (parce qu’ap­pa­rem­ment il y en a des hypo­crites, des qui se font passer pour gaucher alors qu’en fait ils sont droi­tier, heureu­se­ment qu’on ne compte pas Philippe parmi ces fourbes-là) et, à partir de là, on ne peut pas remé­dier à son handi­cap.

Autre temps autres mœurs

Tous les parents s’ac­cordent à dire que c’est un excellent maître parce qu’a­vec lui, au moins, ça file droit et qu’on enten­drait une mouche voler. On concède qu’il est un peu soupe au lait et qu’il monte faci­le­ment en mayon­naise, mais on ne fait pas d’ome­lette sans casser des œufs. Du côté des parents, on aime les proverbes et les expres­sions consa­crées. Et l’ordre, surtout. On ne cille pas devant les témoi­gnages de touffes de cheveux arra­chés ou de gifles reten­tis­santes. On répète que c’est comme ça que ça rentre et tu verras plus tard au service mili­taire.

Édition Acte Sud, traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman inté­res­sant lu qui se lit très vite. Un homme part faire une course à vélo et en soli­taire dans un endroit très escarpé sur l’île de Lanza­rote, appar­te­nant à l’ar­chi­pel des Cana­ries.

Il est épuisé mais ressent une urgence à accom­plir cet exploit. Très vite nous appre­nons qu’il est sujet à des crises de panique incon­trô­lables qui lui rendent la vie très doulou­reuse alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux ». Une femme qu’il aime, deux enfants, un travail et un choix de vie de couple qui corres­pond à ses enga­ge­ments. Les deux parents se sont mis à mi-temps pour élever les petits sans que cela nuise à la vie profes­sion­nelle de l’autre. Seule­ment, sans le préve­nir « la chose » le saisit et il doit alors lutter de toutes ses forces pour reve­nir à la réalité. Evidem­ment comme moi, et tous les lecteurs je suppose vous avez compris que la solu­tion se trouve en haut de la montagne. Je sais que beau­coup d’entre vous détes­tez que l’on vous divul­gâche le suspens alors je n’en dirai pas plus.
J’ai bien aimé dans ce roman l’ana­lyse des couples d’au­jourd’­hui. En réac­tion avec l’édu­ca­tion de leurs parent sil essaient d’être impli­qués à part égale dans l’édu­ca­tion et les tâches ména­gères. Et pour­tant rien n’est simple , et cela n’évite pas certaines tensions. J’ai beau­coup aimé aussi que le drame prin­ci­pal soit raconté du point de vue d’un enfant de quatre ans, cela donne beau­coup de force au récit.
Alors pour quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme à propos de ce roman , j’ai beau­coup aimé sans en faire un coup de cœur parce que l’his­toire ne m’a pas passion­née ; malgré le talent certain de l’écri­vaine.

Citations

Nouvelle organisation des couples d’aujourd’hui

Theresa et lui travaillent à mi-temps. Ils se répar­tissent les enfants et le travail. C’est impor­tant pour eux. Ils ont pris sur eux pour impo­ser leur modèle à leur employeur, et le cabi­net d’ex­pert-comp­table de Theresa s’est même montré plus coopé­ra­tif que la maison d’édi­tion de livres pratiques orien­tée à gauche où travaille Henning. L’édi­teur a été jusqu’à le mena­cer à mots couverts de licen­cie­ment, il a fallu que Henning lui promette d’emporter du travail à la maison pour que son employeur mette de l’eau dans son vin. Teresa appelle ça « travailler à plein-temps, être payé à mi-temps ». Au moins comme ça, Henning peut faire sa part au quoti­dien. « Orga­ni­sa­tion » est le mot magique. Souvent, il travaille sur ses manus­crits tôt le matin ou tard le soir, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le senti­ment désa­gréable de ne plus s’oc­cu­per des livres aussi bien qu’a­vant. Par chance, aucun de ses auteurs ne s’est plaint jusque-là.
Le prin­ci­pal, c’est de ne pas faire comme leurs parents. La mère de Henning était céli­ba­taire et se tuait à la tâche. Et la mère de Theresa s’oc­cu­pait des enfants seule pendant que son mari était au travail. Pour Henning et Theresa, c’était clair dès le départ, il voulait autre chose. Une solu­tion moderne. Du 50/​50 plutôt que du 247.

Traumatisme

Main­te­nant, il sait. Il souffre d’un trau­ma­tisme, et d’un grave, n’im­porte quel psycho­logue le confir­mera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réser­voir souter­rain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui mena­çait de l’en­glou­tir.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

La quatrième de couver­ture vous le dira, ce roman raconte la rencontre de Lucie Paugham, marion­net­tiste célèbre pour adultes qui a souf­fert dans son enfance du suicide de son père, qui avant de se pendre, avait lancé à la canto­nade devant sa famille rassem­blée devant le film, « Les tribu­la­tion d’un chinois en Chine » :

« Qu’est ce qui pour­rait bien m’empêcher de me suici­der ce soir ? »

Or trente ans plus tard son voisin au cinéma lui dit :

« Donnez-moi une bonne raison, un seule de ne pas me suici­der cette nuit ».

Le roman est lancé, Lucie va faire entrer cet Alexandre Lannier dans sa vie et risquer de tout perdre. Mais au passage nous aurons décou­vert le drame de la famille Paugham, les aigreurs de la mère de Lucie, le déséqui­libre affec­tueux de sa sœur, la diffi­culté du couple de Lucie et Philippe, leurs rela­tions à leurs enfants et surtout, surtout l’in­croyable métier de marion­net­tiste qui m’a vrai­ment donner envie d’al­ler voir des spec­tacles de marion­nettes pour adultes ce que je n’ai encore jamais fait. Lorsque les dépla­ce­ments et les spec­tacles recom­men­ce­ront, je me fais la promesse d’al­ler voir le festi­val mondial de spec­tacles de marion­nettes le problème c’est que cela se passe à Char­le­ville-Mézières et que déjà ce n’est pas une ville qui m’at­tire et qu’en plus c’est la région la plus touchée par le Covid-19 ! ! ! Si cette lecture reçoit quatre coquillages, elle le doit à la décou­verte, pour moi, de la rela­tion entre le marion­net­tiste et sa marion­nette car sinon je reproche à cette roman­cière d’es­quis­ser des person­nages plus que de les trai­ter en profon­deur ou en finesse.

Citations

En période de confinement voici des bruits que l’on n’entend plus !

Faire la queue m’hu­mi­lie et la liesse me dérange. Le consen­sus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn.

Remarque intéressante

Un philo­sophe a dit que les autres nous sauvent de la répé­ti­tion. C’est vrai, mais pas tout le temps et pas avec tout le monde. J’ajou­te­rai que dans une rencontre, quelle qu’elle soit, tout nous est donné, d’emblée. Nous dispo­sons dès les premiers instants d’in­dice trou­blants qui devraient nous aler­ter. Mais nous sommes éduqués pour que tout se passe bien avec les autres et sans même nous en aper­ce­voir, nous mode­lons l’étran­geté à notre mesure pour la rendre fami­lière et vivable.

C’est hélas vrai !

La phrase est pour le bègue une ascen­sion inter­mi­nable et doulou­reuse dont l’in­té­rêt et le sens se perdent en route

Rapports avec sa mère

J’ai passé ma vie à ne pas vouloir ressem­bler à ma mère. Aujourd’­hui encore, je reste vigi­lante même si mon exis­tence est aux anti­podes de la sienne. Pour­tant, quand je lui rends visite, deux ou trois fois par an, notre ressem­blance physique me brise le moral à la manière d’une mauvaise habi­tude qu’au­cun effort ne pourra jamais corri­ger. Je me vois dans trente ans et ce que je constate me déplaît souve­rai­ne­ment. J’ima­gine que mes rondeurs devien­dront son embon­point, que ma peau aura la trem­blo­tante mollesse de ses bajoues de cocker et que mon cul plat s’éva­sera comme le sien. Ma mère nous a donné sa laideur en héri­tage. Je n’y peux pas grand-chose

Édition Pavillon Poche Robert Lafont

Traduit du polo­nais par Chris­tophe Glogowski

Il m’a fallu cette période de confi­ne­ment pour venir à bout de ce livre. Autant j’ai été conquise tout de suite et tota­le­ment empor­tée par la lecture « Sur les Osse­ments des morts », autant je me suis contrainte pour lire ce roman au moins pour le premier tiers.( Pour­tant je savais qu’Atha­lie avait beau­coup aimé, ce qui est pour moi une bonne réfé­rence.) Il faut dire que ce roman est étrange, consti­tué de courts chapitres qui sont consa­crés à un seul person­nage inti­tu­lés « au temps de … ». Ces chapitres finissent tel un puzzle à racon­ter l’his­toire d’un village et au delà l’his­toire de la Pologne. Dieu et les Anges sont aussi de la partie et ce mélange de méta­phy­sique de nature et d’hu­main n’est pas si facile à accep­ter pour une ratio­na­liste comme moi. Seule­ment voilà, cette écri­vaine a un talent incroyable et quand peu à peu j’ai lâché mes réflexes habi­tuels de carté­sienne, j’ai aimé cette lecture. En touches succes­sives, c’est bien l’his­toire d’une famille polo­naise jusqu’à aujourd’­hui dont il s’agit et à travers leurs rela­tions indi­vi­duelles on comprend mieux que jamais l’his­toire et les malheurs de la Pologne marquée à tout jamais par l’extermination des juifs. Cette nation a perdu à ce moment là une partie impor­tante de son fonde­ment cultu­rel, une telle barba­rie sur son propre sol devant les yeux de ses habi­tants ne pouvaient que lais­ser des traces. Ce livre est aussi un hymne à la nature qui est, et sera toujours, la grande gagnante surtout si les hommes ne veulent pas l’écou­ter. L’his­toire actuelle d’un petit Virus si petit mais si malin que personne ne peut l’empêcher d’in­fec­ter l’hu­ma­nité entière, n’est-il pas une preuve que la nature est plus forte que toutes les construc­tions humaine et que certains progrès même extra­or­di­naires fragi­lisent l’hu­ma­nité. Je pense donc que ce livre s’ins­crit dans la réflexion que nous pouvons avoir à propos de la pandé­mie actuelle et en plus permet de passer un long moment avec une écri­vaine remar­quable qui a un sens de l’hu­mour qui rend ses récits très atta­chants.

On en parle chez Kathel

Citations

Genre de remarques auxquelles il faut s’habituer

Au centre d’an­tan, Dieu à dressé une colline qu’en­va­hissent chaque été des nuées d’han­ne­tons. C’est pour­quoi les gens l’ont appe­lée la montagne aux Hanne­tons. Car Dieu s’oc­cupe de créer, et l’homme d’in­ven­ter des noms.

C’est bien dit et vrai

Elle se mettait au lit, où, malgré les cous­sins et les chaus­settes de laine, elle ne parve­nait pas à se réchauf­fer les pieds. Et puisque, de même que dans l’eau c’est par les pieds qu’on pénètre dans le sommeil, Gene­viève demeu­rait long­temps sans pouvoir s’en­dor­mir.

Le genre d’affirmations qui sont belles sans être convaincantes.

À certains humains un ange pour­rait paraître stupide. Mais l’ange, depuis l’ori­gine des temps, porte en lui le fruit de l’arbre de la connais­sance, le savoir pur : une raison affran­chie de la pensée, et, du même coup, des erreurs – ainsi que de la peur qui les accom­pagne. Une raison libre des préju­gés engen­drés par la percep­tion lacu­neuse des humains.

Le soldat de retour chez lui au moulin

Il fit le tour du moulin, caressa la meule, ramassa de la farine au creux de sa paume et la goûta du bout de la langue. Il plon­gea ses mains dans l’eau, passa le doigt sur les planches de la clôture, huma les fleurs, actionna le tran­chant du hache-paille. Celui-ci grinça, coupa une botte d’or­tie.
Derrière le moulin, Michel péné­tra au milieu de hautes herbes et il fit pipi.

l’alcool

Le noyeur était l’âme d’un paysan nommé Pluszk. Celui-ci avait péri dans un étang fores­tier par une nuit d’août, la vodka précé­dem­ment absor­bée lui ayant exces­si­ve­ment dilué le sang.

Le genre de propos qui courent dans ce livre

Imagi­ner, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’es­prit. Surtout quand on pratique cet exer­cice aussi souvent qu’in­ten­si­ve­ment. L’image se trans­forme alors en gout­te­lettes de matière et s’in­tègre au courant de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffi­sam­ment intenses, et pas toujours de la manière qu’on s’était imagi­née.

Arrivée des antibiotiques

Un instant plus tard, il tenait au creux de sa main une petite boîte de carton. De ce qui était écrit dessus il ne comprit que les mots « made in the United States ».…
Au soir, la fièvre des fillettes avait dimi­nué. Le lende­main elle se guérit. À force de prière, Misia avait obtenu de la Sainte Vierge de Jeskotle ‑reine des anti­bio­tiques- cette guéri­son mira­cu­leuse.

Réflexion sur le temps

l’homme attelle le temps au char de sa souf­france. Il souffre à cause du passé et il projette sa souf­france dans l’ave­nir. De cette manière, il créé le déses­poir. La chienne Lalja, elle, ne souffre qu’ici et main­te­nant.

Édition Delcourt Traduit de l’anglais(Irlande) par Claire Desse­rey

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un vieil homme irlan­dais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rains­ford House Hotel et en s’adres­sant à son fils Kevin qui est jour­na­liste aux États-Unis. Ainsi, il va dérou­ler sa vie pour le plus grand plai­sir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’ai­mait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’ac­com­pagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hanni­gan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « diffé­rente » qui l’a touchée grâce à cette diffé­rence et puis fina­le­ment Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’ai­mait.
Le fil de cette histoire, c’est une riva­lité entre une famille riche et proprié­taire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hanni­gan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trou­vée par Maurice quand il était enfant et qui contri­buera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révé­ler davan­tage, mais cette saga fami­liale permet de vivre soixante dix années de l’Ir­lande et une ascen­sion sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beau­coup touchée. Les diffi­cul­tés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pour­quoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capa­ci­tés. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére ». Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’ab­sence de mani­chéisme, d’ha­bi­tude dans les romans qui décrivent une ascen­sion sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’af­faire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros posi­tif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beau­coup de défaut ce Maurice Hanni­gan, il s’est même montré bien inuti­le­ment cruel, il ne s’auto-justi­fie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Ir­lande et les Irlan­dais.

Citations

La vieillesse

Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avan­tages d’avoir 84 ans, c’est qu’a­vec toutes ces expé­di­tions aux toilettes, on fait de l’exer­cice.

Le deuil et la foi

C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lors­qu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’ac­com­pa­gnais à la porte de l’église pour la messe et je traî­nais dehors ou je repar­tais m’as­seoir dans la voiture. Je ne pouvais pas péné­trer à l’in­té­rieur. Je voulais pas Lui accor­der ce plai­sir.
J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta nais­sance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théo­rie : ces souf­frances sont desti­nées à nous éprou­ver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apai­sante du père Forres­ter ne pouvait répa­rer l’in­jus­tice de la perte de Molly. J’ai fran­chi le seuil de Sa maison unique­ment pour des funé­railles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arran­ge­ment qui fonc­tionne.

La bière

Il obser­vait la « stout » repo­ser dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retar­der la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bour­rait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et pous­sait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flam­bée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hi­ver.
« Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »

Le couple et l’argent

Ta mère et moi, on était jamais d’ac­cord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tran­ché , j’ai­mais en avoir, elle le mépri­sait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abor­dait rare­ment le sujet. J’avais des scru­pules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la super­fi­cie de nos terres. Si elle tombait sur un docu­ment détaillé, elle se conten­tait de me le tendre comme si c’était une chaus­sette sale que j’avais oublié sur la moquette.

Édition JC Lattès traduit de l’anglais(Royaume-Uni) par Domi­nique Edouard.

En période de confi­ne­ment, la lecture reste une bon déri­va­tif. Je ne sais pas trop l’ex­pli­quer mais j’ai eu besoin de trou­ver un roman plus « agréable » pour ne pas dire « facile », pour retrou­ver ce plai­sir qui, chez moi, est une seconde nature. C’est pour cela que je vous propose ce roman que vous pouvez clas­ser dans la rubrique « pour le sourire » et « so british » . J’ai déjà lu de cet auteur « Passé Impar­fait » qui était plus réussi sur le plan de l’in­trigue roma­nesque. Comme je n’ar­ri­vais abso­lu­ment plus à lire depuis que tous les soirs, j’en­tends le nombre de morts augmen­ter et l’épi­dé­mie frap­per à nos portes sans pouvoir me réfu­gier auprès de mes enfants et petits enfants ce qui est, pour moi, le viatique le plus sûr, j’ai pris ce roman sur ma pile, il m’a fait sourire et je l’ai lu jusqu’au bout avec atten­tion. Certes ce n’est pas le roman du siècle et en d’autre temps, j’au­rais été plus critique et sans doute je l’au­rais lu plus rapi­de­ment mais les circons­tances étaient telles, que cette vie d’An­glais de la haute société a été un très bon déri­va­tif. (Comme vous le savez sans doute Julian Felowes est le créa­teur de « Down­ton Abbey ») . Il a choisi pour ce roman deux univers qu’il connaît bien, celui de la noblesse anglaise et le monde des acteurs. Le snobisme est partout mais celui qui me ravit est celui des grandes familles anglaises. L’in­trigue est simplis­sime trop sans doute, une jeune femme très belle réus­sit à épou­ser un noble anglais fortuné, cela veut dire pour elle un enfer­me­ment dans la campagne anglaise avec un mari qu’elle va vite trou­ver ennuyeux. (une Emma Bovary en puis­sance ?) Un trop bel acteur vient trou­bler son mariage et lui apporte la satis­fac­tion sexuelle et une vie qu’elle croit plus trépi­dante, mais… Je ne divul­gâche pas plus surtout que ce n’est vrai­ment pas le plus inté­res­sant. Julian Fellowes est un excellent analyste de l’âme humaine et un obser­va­teur de ces deux mondes qu’il connaît bien. Il y a en lui une grande bien­veillance pour les faiblesses humaines ce qui enlève du mordant à son récit mais en fait un roman agréable à lire. Personne n’est à l’abri du snobisme sauf, peut-être, la reine d’An­gle­terre puis­qu’elle remplit toutes les cases ! Les autres, tous les autres ont toujours au dessus de leur caté­go­rie sociale quel­qu’un qu’ils aime­raient fréquen­ter pour « faire bien » et montrer qu’ils sont, grâce à cette fréquen­ta­tion, une personne impor­tante. Les amis du narra­teur, David et Iabelle Easton, obsé­dés par la maison Brough­ton (les riches châte­lain du coin) m’ont fait penser à ce passage de Proust qui décrit si bien lui aussi le snobisme :

l’absence de rela­tions avec les Guer­mantes, — pour­rait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résul­ter de quelque tradi­tion de famille, prin­cipe de morale ou vœu mystique lui inter­di­sant nommé­ment la fréquen­ta­tion des Guer­mantes. « Non, reprit-il, expli­quant par ses paroles sa propre into­na­tion, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauve­gar­der ma pleine indé­pen­dance ; au fond je suis une tête jaco­bine, vous le savez. Beau­coup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guer­mantes, que je me donnais l’air d’un malo­tru, d’un vieil ours. Mais voilà une répu­ta­tion qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davan­tage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne compre­nais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût néces­saire de tenir à son indé­pen­dance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je compre­nais c’est que Legran­din n’était pas tout à fait véri­dique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beau­coup les gens des châteaux et se trou­vait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur lais­ser voir qu’il avait pour amis des bour­geois, des fils de notaires ou d’agents de change, préfé­rant, si la vérité devait se décou­vrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob.

Oui des snobs, il y en a partout et dans tous les pays mais ils sont rare­ment aussi drôle que les Britan­niques qui en plus le font souvent avec humour. et c’est peut être le bon moment de réécou­ter la chan­son de Boris Vian

Citations

Le couple

Vu de l’ex­té­rieur, il semble essen­tiel à la survie de nombreux mariages que chaque conjoint devienne le fidèle complice des triche­ries de l’autre. 

Portrait d Édith

Édith avait une de ces bouches cise­lées, aux lèvres admi­ra­ble­ment dessi­nées, rappe­lant celle des actrices de cinéma des années 40. Et puis, il y avait sa peau. Pour les Anglais , vanter le teint d’une femme est l’ul­time ressource lors­qu’on est en panne de compli­ments. L’on évoque géné­ra­le­ment un joli teint quand on parle des membres les moins flam­boyants de la famille royale.

Particularisme anglais (mais je connais bien des français qui adorent cela aussi)

Les Anglais, quelle que soit la classe à laquelle ils appar­tiennent, adorent l’ex­clu­si­vité. Mettez trois anglais dans une pièce et il inven­te­ront une règle pour empê­cher un quatrième de se joindre à eux. Ce qui rendait Édith diffé­rentes, c’est que la plupart des gens, en tout cas les membres de la noblesse, feignent de n’at­ta­cher aucune impor­tance à leurs privi­lèges. Recon­naître le plai­sir que l’on éprouve d’être invité alors que le public doit payer son billet, de fran­chir une barrière, ou péné­trer dans une pièce dont les autres sont exclus, ne vous atti­rera que des regards d’in­com­pré­hen­sion des aris­to­crates (vrais ou faux. Les douai­rières chevron­nées se conten­te­ront sans doute d’un haus­se­ment de sour­cil désap­pro­ba­teur pour indi­quer que l’idée même dénote d’un manque de savoir-vivre navrant. Si stupé­fiante que soit la malhon­nê­teté de tout cela, la disci­pline avec laquelle ces gens-là respectent leurs inébran­lables règles force le respect.

Très bonne analyse

Dans l’en­semble, les gens privi­lé­gié ne sont pas du genre à geindre. On ne parle pas de ces ennuis, ça ne se fait pas. Une prome­nade d’un pas vif ou un bon cordial sont leur façon de réagir lors­qu’ils ont des peines de cœur ou d’argent. La presse popu­laire décrit souvent leurs froi­deur or ce n’est pas le manque de senti­ments qui les rend diffé­rents, plutôt leur habi­tude de ne pas les expri­mer. Élevés dans cette disci­pline de pudeur, ils n’ap­pré­cient évidem­ment pas les débor­de­ments d’émo­tion chez les autres, et sont sincè­re­ment déso­rien­tés par le chagrin des classes labo­rieuses, ces mère en sanglots que l’on traîne et soutient jusqu’à l’église pour l’en­ter­re­ment de leur enfant, ces veuves de soldat photo­gra­phiées en larmes, lisant sa dernière lettre. Le mot même de « conseiller » les révulse. Sans doute ne comprennent-ils pas que toute tragé­die natio­nale ou person­nelle ‑guerre meur­trière, atten­tat, acci­dent de la route, offre aux gens plus simples l’oc­ca­sion de connaître une célé­brité éphé­mère. Pour une fois dans leur vie, ils peuvent apai­ser le désir obsé­dant, et telle­ment humain, de vedet­ta­riat , de recon­nais­sance publique de leur condi­tion. Un besoin que les privi­lé­giés ne s’ex­pliquent pas parce qu’ils ne le ressentent pas. Eux sont nés sur le devant de la scène.

Discussion politique

L’is­sue de la discus­sion n’avait aucune impor­tance pour aucun d’entre nous, il n’empêche que l’appuie que m’ap­por­tait Tommy agaçait Henri. Comme tous les repré­sen­tants les moins intel­li­gents de sa classe, il s’ima­gi­nait que sur chaque sujet, du choix d’un porto à l’eu­tha­na­sie, il existe une façon correcte de penser et qu’il suffit de la formu­ler pour empor­ter la posi­tion. Vu qu’il ne s’adresse géné­ra­le­ment qu’à des gens de leur bord, la partie est souvent facile à gagner.

La lady la plus aboutie

Lady Uckfield parlait de lui comme on parle d’un vieil ami mais comme elle cachait toujours ses senti­ments, y compris à elle-même, j’étais inca­pable d’éva­luer leur degré d’in­ti­mité.

Le personnage principal tombe amoureux

Elle s’ap­pe­lait Adela Fitz­ge­rald, son père était un baron­net Irlan­dais, un des plus anciens, précisa-t-elle parfois d’un ton tran­chant. Elle était grande, jolie, sérieuse et je perçus aussi­tôt que j’avais toutes les chances d’être heureux auprès d’elle pour le restant de mes jours. Aussi fus-je très occupé dans les mois qui suivirent à la convaincre de cette évidence qui, je dois l’ad­mettre, lui parais­sait moins criante qu’à moi.

Comparaison : femme d’aristocrate et femme de star

La femme d’un comte est une authen­tique comtesse. Les gens ne voient pas simple­ment en elle le moyen d’ac­cé­der à son mari. De plus, si la famille qu’elle a épou­sée à conser­ver ses biens, ce qui était le cas des Brough­ton, elle peut régner en souve­raine sur le micro-royaume de son mari. En revanche, la femme d’une star n’est… que sa femme. Rien de plus. Les gens ne la cour­tisent que pour s’in­si­nuer dans les bonnes grâces de la vedette. Il n’y a aucun domaine sur lequel régner. Le royaume de son mari, ce sont les studios et la scène où elle n’a pas sa place. Lors­qu’elle y fait de rares appa­ri­tions, elle dérange même plutôt, inac­tive parmi des gens en train de travailler.

Édition Héloïse d’Or­mes­son , Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Petit livre rapi­de­ment lu mais telle­ment édifiant à propos de l’in­to­lé­rance reli­gieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torren­tius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :

On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour héré­sie à Amster­dam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’An­gle­terre qui admi­rait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffi­sait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la desti­née d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’in­to­lé­rance protes­tante qui n’ai­mait rien tant que la rigueur et la séche­resse de cœur. Vrai­ment les into­lé­rances reli­gieuses sont détes­tables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su muse­ler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas recon­naître le génie si celui-ci ne respec­tait pas leurs codes complè­te­ment dépas­sés main­te­nant.

Citations

La Hollande

Dans ce curieux pays qui parvient à se gouver­ner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procu­rer de la pein­ture aussi aisé­ment un quar­tier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débour­ser une somme plus consé­quente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’en­tend à faire grim­per sa cote ; mais son inter­pré­ta­tion du sacri­fice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroie­ment de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concur­rents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de bois­sons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il lais­sera derrière lui une œuvre consi­dé­rable.

Un bon repas chez les Flamands

Repus et satis­faits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débar­ras­ser.

Torrentius et son persécuteur

Torren­tius n’a jamais rencon­tré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de répu­ta­tion. L’an­ti­pa­thie entre les deux hommes est immé­diate et rédhi­bi­toire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’ex­pan­sif et du constipé, du lion et du rat d’égout…

Déclaration après son procès

J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouf­fer ou à muse­ler ce qui dépasse les étroites limites de leur compré­hen­sion. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débor­de­ments, ses jaillis­se­ments et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tris­te­ment habillé de noir, rongé par l’en­vie et la frus­tra­tion. Savez-vous pour­quoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’au­ront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis dési­rer !