Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi 

 

 

 


Éditions Acte Sud, 254 pages, février 2026

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’avais eu un vrai coup de cœur pour un précédent recueil de nouvelles de cet auteur : Un membre permanent de la famille, et pourtant, je soulignais alors combien j’avais du mal avec les nouvelles. Dans ce recueil, comportant trois nouvelles assez longues, il cerne une fois de plus les défauts de la société américaine. Il a écrit ce livre alors qu’il était malade et se savait sans doute condamné et on ressent dans ses trois récits une énorme tristesse que l’élection de Trump n’a pas dû arranger. Mais bien au delà du phénomène « Maga », Russel Bank cerne à travers ces trois récits des comportements négatifs de la société. Nous sommes dans une petite ville Sam Dent au Nord de l’État de New York assez proche de la frontière canadienne.

Dans le premier récit (l’Homme de nulle part), l’auteur raconte avec un vrai sens du tragique la montée de la violence entre un ancien habitant de la région Doug Lafleur dont les parents possédaient une grand partie de la forêt autour du village de Sam Dent et un nouvel habitant Zingerman. Doug n’a pas très bien réussi socialement mais semble heureux avec sa femme Debbie et ses enfants, Max et des jumeaux. À la mort de ses parents, pour s’en sortir un peu mieux financièrement, il vend à ce Zingerman, la forêt de ses ancêtres avec un accord tacite que lui et sa famille pourront continuer à venir chasser dans cette forêt et le drame se noue. Zingerman est un adepte des armes à feu et a créé un centre d’entrainement aux sport de défense et au maniement des armes à feu. Doug ne peut pas accepter d’être interdit de chasse dans ce qu’il considère comme « sa » forêt, alors que l’autre veut l’empêcher définitivement de venir sur sa propriété.

La deuxième nouvelle (l’école à la maison) est sans doute celle qui m’a rendue plus triste, car ce qui est en jeu c’est la vie de cinq enfants. C’est la nouvelle où il est plus difficile de décerner le bien et le mal. D’abord le lecteur se demande si cette famille un peu bizarre, n’est pas au ban du village parce que deux lesbiennes blanches élèvent 5 enfants noirs, puis on a peur pour ces enfants, car le voisin a peut être raison cette famille est dangereuse pour ces petits. Et enfin on juge aussi Kenneth et Barbara, les fameux voisins lors de l’éclatement du drame qui n’ont pas su protéger les enfants.

La troisième nouvelle, (Kidnappés) dit plus simplement où est le bien et le mal mais les personnages sont tellement eux-mêmes dans le flou que les frontières morales ont vraiment peu d’importance. Les grands parents de Steve ont élevé leur petit fils Steven, dont le père (leur fils) est mort en Irak. Ils n’ont le tort que d’avoir élevé cet enfant sans lui donner l’occasion de devenir autonome et celui-ci va prendre une succession de mauvaises décisions qui vont aboutir à la mort de 3 personnes côté américain et au moins 2 côté canadien.

Le talent de l’écrivain, c’est d’aller jusqu’au bout des explications et des justifications de chacun face aux mauvais choix des protagonistes de ces trois nouvelles, mais surtout une analyse des fondements actuels de la société américaine qui est incapable de protéger les enfants, qui est fondée sur l’accaparement des terres aux Indiens autochtones, qui accepte que tout citoyen soit armé, et qui a bien du mal à affronter les crises sociales.

C’est une lecture assez éprouvante car l’auteur ne prend aucun raccourci analyser très finement les ressorts psychologiques de chaque personnage, et c’est, de plus tellement triste !

Extraits.

Début des trois nouvelles.

L’homme de nulle part.

 D’après ce que l’on m’a dit, tout a commencé un samedi matin ou Doug, essayait de faire la grâce matinée pour résorber l’excès d’alcool auquel il avait une fois de plus cédé le vendredi soir au Soread Eagle. Pendant ce temps-là, au sous-sol, Debbie veillait à ce que les gosses ne fassent pas de bruit..

École à la maison.

 Cette histoire, sur la famille Weber commence par deux maisons identiques, construites côte à côte, il y a cent cinquante ans sur une pente orientée vers l’est au bord d’un étroit chemin de terre, appelé High Street. Bien qu’il ne soit pas pavé, on l’appelait High Street, parce qu’il domine le bourg de Sam Dent comme un sourcil – un sourcil froncé et vert. Sam Dent n’est guère plus à présent qu’un village un peu décrépit du Nord de l’État de New York, mais à la fin du 19e siècle, c’était une ville industrielle, prospère, regroupée autour de deux petites fabriques de chaussures auxquelles un barrage sur le Blackston kill fournissait de l’énergie.

Kidnappés.

 Ma promenade d’après-midi, je l’ai faite avec mon chien. Nous avons gravi le sentier qui monte en lacets depuis notre maison de Sam Dent, dessine une boucle dans le sens des aiguilles d’une montre à travers les bois, suit une crête bosselée et redescend jusqu’à notre maison. Le sous-bois est dense, bourré de broussailles, tandis que la canopée est basse et feuillue. Ici, pas de vue grandiose sur les montagnes, les vallées et les villages alentours. Le décor, c’est la forêt même.


Éditions Métaillé, 358 pages, août 2020

Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Quel voyage ! et que de découvertes ! Je ne connaissais pas la Patagonie, et ce roman ne me donne pas très envie d’aller y voir de plus près. D’un autre côté, si par hasard j’y allais , je n’aurais pas la mafia à mes trousses, ni la police argentine, ni les néo-nazis, ni un mari violent et jaloux ..

Ce roman correspond exactement aux raisons pour les quelles je me trouve bien dans mon club de lecture : lire des livres vers lesquels je ne serai jamais allée qui me procurent de vrais plaisirs et, ici, un dépaysement total.

Parker, fuit, on ne sait pas tout de suite quoi, en conduisant un camion sur les route de la Patagonie, pour livrer des chargements de fruits d’un bout à l’autre de l’Argentine. Son employeur n’est pas très en règle avec la police, entre autre, les papiers du camion et de Parker ne doivent pas être montrés à la police. Cela l’oblige à prendre des petites routes et à être systématiquement en retard sur ses prévisions d’arrivée. Un jour, dans une fête foraine, il rencontre Maytén, une femme superbe dont il va tomber amoureux. La fuite devient encore plus compliquée, car Bruno, le forain à qui appartient le train fantôme veut absolument récupérer sa femme.

J’arrête d’essayer de raconter car je rate complètement mon envie de vous faire partager mon plaisir qui n’est pas du tout dans le fil narratif mais dans la l’originalité de ce que j’ai découvert :

  • Les paysages ingrats de la Patagonie, où tout est plat et où on peut circuler pendant des jours et des jours sur la même route sans pouvoir changer de directions. D’ailleurs les directions ne se donnent pas en kilomètres mais en journées passées sur la route.
  • Le désert de sel où vous pouvez devenir fou où mourir où les deux.
  • Le climat et les tempête de sable et les les trombes d’eaux qui inondent tout subitement.
  • Les stations d’essence dans des villages tous plus perdus les uns que les autres
  • Mais surtout, les personnages que vous rencontrerez dans ce récit, leur façon de répondre toujours à côté de la plaque, le journaliste qui passe de la recherche des sous marin nazis aux anciennes mines d’or.
  • Les Forains et le train fantôme avec Bruno le patron violent et ses deux aides qui veulent absolument lui faire rencontrer la lumière divine.
  • Maytén cette femme qui aimerait retrouver la civilisation et la ville de Buenos Aires, et qui analyse très bien les hommes avec qui elle partage sa vie.
  • Et surtout Parker, qui transforme son campement en appartement tous les soirs et qui se met dans des situations impossibles par amour.

J’étais vraiment ailleurs pendant huit jours, c’est rare que j’accepte la lenteur d’un récit, mais si on lit trop vite ce roman, on s’attache alors à la narration et ce qui fait le charme de ce livre ce sont les chemins de traverses, les descriptions de paysages, les phénomènes météorologiques, les personnages improbables ; le fil narratif est pour le moins confus. Je comprends très bien qu’on puisse ne pas apprécier ce roman qui sort complètement des livres habituels. Mais pour moi ce fut une très belle découverte. Ma petite réserve vient de langue (traduction ?) qui rendait, parfois, les phrases difficiles à comprendre, et puis c’est un peu long, longs comme les trajets interminables, sans doute, en Patagonie.

Comme moi Cath.L a beaucoup aimé.

Extraits

 

Début.

La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait en l’air. Vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir ; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. Le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre.

Campement original.

 Le camion s’immobilisait lourdement dans un nuage de poussière, Parker sautait de la cabine, comme s’il touchait terre après des mois de navigation, et s’assurait que l’endroit convenait et qu’il y avait du bois à ramasser. Au moyen d’un palan giratoire terminé par une poulie fixée au véhicule, Parker déchargeait lentement ce qui un jour avait été sa maison. Peu à peu étaient extraits de la remorque une table en bois, des chaises, un canapé au cuir râpé, un vieux frigo, un lampadaire, un grand tapis, un placard, un lit avec son matelas, et une table de nuit avec sa lampe de chevet. En moins d’une heure, il déroulait le tapis et y déposait les meubles jusqu’à aménager un parfait salon familial sous le ciel immense de la steppe, éclairé la nuit par des câbles connectés à la batterie..

La façon de donner les directions en Patagonie.

C’est loin, Teniente Primero Lopez ?
– Deux jours, s’il n’y a pas de vent. Tu files tout droit et demain, tu tournes à gauche, tu traverses la colline, puis encore à gauche pendant une demi-journée plus ou moins.

Les échecs.

Bruno observa le plateau pour tenter de découvrir en quoi il s’était trompé. Il pensait que les femmes n’étaient jamais contentes, il y avait toujours un problème, un motif de se plaindre. On ne bouge pas comme ça aux échecs ? Et pourquoi donc ? Qu’il a dit ? Sûrement une femme encore, celle qui avait inventé ce jeu. Mais il n’allait pas se laisser dominer par Maytén, le simple fait qu’elle n’en fasse qu’à sa tête et lui impose ses caprices le mettait hors de lui.

L’immensité désertique.

 Elle reprit sa marche, tout droit, en tremblant, vers la plaine qui commençait quelques rues plus loin, jusqu’à laisser le village derrière elle, et elle s’avança sur la terre desséchée, en se prenant les épaules dans les mains pour obtenir une infime sensation de sécurité. En observant l’espace qui l’entourait, elle se dit que la cage qui l’emprisonnait était vaste, sans barreau, ni porte, ni fenêtre, infini. Une cellule où elle pouvait se mouvoir à volonté, mais d’où elle ne pourrait jamais s’échapper. C’était la plus terrible des prisons, dont les murs s’étendaient à perdre de vue et au-delà.

Les légendes locales .

 Parker soupira, ces racontars absurdes le mettaient de mauvaise humeur. La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. Il avait entendu toutes sortes d’histoires pendant ses voyages, elles faisaient partie du pauvre folklore local, des récits collectifs où chacun ajoutait des détails qui modifiaient la version originale. À force de les entendre, les gens avaient fini par y croire : naufrage de galion espagnol remplis de trésors, vaisseaux fantômes à la dérive depuis des siècles, voguant au gré des tempêtes.

Maytén apprivoise les plaines désertiques.

 Elle apprenait à percevoir des détails insignifiants : les odeurs portées par le vent, les bruits différents selon leur provenance, les variations d’une couleur sur la steppe monochrome, la preuve de la terre et la vitesse à laquelle les nuages s’effilochaient. Si cette vie était au début une promesse d’ennui quotidien, à présent un monde nouveau se révélait, qu’elle observait attentivement pendant des heures de route. Elle avait besoin du silence, de ce temps suspendu où, la tête appuyée comme contre la vitre, elle laissait son regard se perdre au loin et voyageait là où son corps ne le pouvait pas.

Point de vue sur la propreté et le ménage.

Pas besoin de nettoyer, la poussière s’en va comme elle est entrée. Dans la nature, rien n’est permanent ni définitif.
Maytén le regarda, perplexe et légèrement irritée.
– Cette poussière passe par notre camion et poursuit son chemin, elle ne reste pas. Et nous non plus, tôt ou tard on s’en va, dit-il, grisé par l’air froid du matin.
– Et les odeurs, elles partent toute seule ?
– Non, les odeurs changent, elles ne disparaissent pas.
Maytén l’observa quelques secondes et, ne trouvant pas le lien entre ce qu’il disait, elle dut répéter. Comme Parker ne semblait pas comprendre, elle rassembla les vêtements éparpillés dans la cabine, les couvertures et les draps et en fit un tas.
– Il faut laver tout ça.
 Puis, armé d’un balai et d’une brosse, elle entreprit de nettoyer jusqu’au dernier recoin de la cabine.
– Tu dis que la poussière s’en va toute seule ? Et les serviettes, elle se lave aussi toute seule ? Insiste à telle pendant qu’il inspirait de grandes bouffées d’air frais.
– Une serviette sert à essuyer ce qu’on veut de laver, qui, techniquement est déjà propre.

L’ambiance des stations essence et l’art de répondre aux questions.

Le téléphone fonctionne ? demanda-t-il en indiquant une cabine avec une chaise et un manuel qui devait être ouvert à la même page depuis des lustres. L’indien le regarda avec une moue.
– Il fonctionnait, répondit-il sèchement.
 Parker décrocha le téléphone, mais il n’y avait pas de tonalité. 
– Il fonctionne ou non ?
– Il fonctionnait le mois dernier, plus maintenant.

Quand on ne parle pas la même langue.

-« Verstanden, verstanden ? s’écria alors le type.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Maytén inquiète.
– Ils veulent aller à Verstanden, ça doit être une de ces colonies allemandes de la cordillère, répondit Parker, très sûr de lui. J’ai une idée, on va guider ces types jusqu’à Verstanden.
(..)
– « Schlafen » dit-il, allongé entre deux bâillements qui déformaient son front, transformant les lettres gothiques du tatouage en calligraphie arabe. Maintenant il veut aller à Schlafenn pendant Parker en lui faisant signe, sans lâcher la pierre, de sortir de sous le camion.
(* en allemand verstanden veut dire comprendre et schlafen dormir)

 


Éditions Flammarion, 403 pages, octobre 2021

J’ai trouvé un auteur qui, pour moi, peut remplacer Fabrice Caro en cas de baisse de moral. Oui, je sais, ce n’est peut être pas de la grande littérature, mais l’humour et la bienveillance de cet auteur me font du bien. C’est le troisième sur Luocine et comme il m’a fait bien sourire je lui donne 4 coquillages sans hésiter. (Demain j’arrête , et plus récemment Complètement Cramé).

Ce roman suit les aventures d’Elynn une infirmière qui comprend qu’elle ne devrait pas s’enfermer dans des relations qui ne lui apportent pas le bonheur. L’auteur reprend un thème souvent abordé dans des livres qui cherchent à vous rendre heureux : suivez ce qui vous fait vraiment du bien, et ne vous enlisez pas dans des relations qui vous enferment dans une vie grise et morose.

Dis comme ça , vous comprenez facilement pourquoi je ne peux pas mettre 5 coquillages, et même vous vous demandez, peut-être, pourquoi j’ai eu autant de plaisir à le lire. C’est d’abord grâce à l’humour, l’auteur m’a fait rire plusieurs fois et cela devient difficile avec l’actualité qui m’angoisse de plus en plus, et deuxième point plusieurs personnages sont vraiment bien croqués. Il a le don de faire vivre des personnalités que l’on connaît trop bien, comme le médecin supérieur d’Elynn qui cherche à la rabaisser tout le temps : lui le médecin, elle la simple infirmière. Dans ce roman il y a aussi une femme d’un milieu très aisé et si elle permet à l’intrigue d’avancer j’ai moins été sensible à sa personnalité.

Elynn cherche donc l’amour, et décide de quitter Enzo le fou de jeux vidéo avec qui elle s’ennuie. Elle va retrouver Baptiste son amour d’enfance, on croit l’affaire bouclée, mais hélas pour elle un sérieux obstacle va s’opposer à leur amour, ne vous inquiétez pas c’est un roman positif il reste une dernière carte.

L’auteur dit à la fin du roman qu’il a fréquenté le milieu de l’hôpital pour écrire son roman et cela se sent : l’ambiance des urgences est vraiment bien rendue. Cela aussi explique mon plaisir de lecture. Bref si vous voulez un bol de bonne humeur n’hésitez pas dans la série des Gilles Legardinier celui-ci peut remplir cette fonction (malgré la couverture que je ne comprends pas).

Extraits

 

Début.

Il fait nuit, de plus en plus froid. Combien de temps vais-je encore tenir ? Je lutte de toutes mes forces, mais je suis proche de la rupture, à un cheveu de lâcher l’affaire. Désormais, j’envisage le renoncement comme une délivrance, et j’en imagine déjà tout le bénéfice : baisser les paupières en dépit de ce que je risque, sentir la paix intérieure m’envahir, enfin, alors que la vitesse augmente et que je perds le contrôle..

Le vélo et les feux de circulation.

 Les illuminations de Noël ne sont pas les seules à agrémenter les rues. Plus on s’aventure au cœur de la ville, plus les feux tricolores sont nombreux. Dans la fameuse base secrète, il doit exister un type spécialement chargé des feux qui passent au rouge, pile quand tu arrives dessus. Le mec est doué. Il m’aime beaucoup également, celui-là. Il fait si bien son boulot que le grand patron envisage de lui confier le service des baies vitrées qui ne se voient pas et contre lesquelles tu t’écrases sans aucune dignité. 
De croisement croisement, on progresse par étapes successives. On avance d’un rouge à l’autre, pour s’immobiliser à nouveau. Étant donné ce qui me passe par la tête durant ces miniposes forcées, je me Je me demande s’il est feux sont réellement là pour réguler le trafic ou pour remplir un autre insu, une mission bien plus importante. Nous obliger à réfléchir à nos vies par exemple. Des feux tricolores introspectifs, en quelque sorte. 

Sa relation avec Enzo.

 Je me suis bien sûr demandé pourquoi je restais avec lui. Notamment une fois, l’année dernière, un samedi soir, pendant une coupure de pub. Ça m’a vraiment perturbés. Puis la série a repris, et je me suis reconcentré sur Jennifer qui voulait se venger de Doug parce qu’il avait tué Forester et caché le corps sous l’abreuvoir. Les chevaux ont tout vu, mais ils ne parleront jamais. Souvent, ça nous arrange bien de penser à autre chose. 
Vous devez estimer que j’aurais dû rompre depuis longtemps. Ce soir, j’ai tendance à être d’accord avec vous. Forcément, quand ce n’est pas votre histoire, tout paraît plus limpide. On arrive à raisonner, à analyser cliniquement, à tirer des conclusions. Mais, lorsque vous êtes personnellement impliquée, ce n’est pas aussi simple.

L’hôpital .

 Ici, pour que vous alliez mieux, on est prêt à vous charcuter, vous bombardez au rayon X, vous faire boire des trucs infâmes, vous déguisez en pompe à essence, en vous plantant des tuyaux partout. Chez nous, un stylo-bille ne sert pas uniquement à écrire : en cas d’urgence absolue, on peut le planter dans la gorge en guise de trachéotomie. Je connais des chirurgiens qui, pour vous rendre service, sont capables de vous meuler une rotule ou de vous éviscérer. Pour votre bien, nous n’hésiterons pas à coller la peau de vos fesses sur votre tête, à vous visser des plaques, ou à recasser l’os qui serait soudée de travers. S’il le faut, nous nous ferons un plaisir de vous ouvrir, de retirer des morceaux de vous-mêmes, éventuellement de les remplacer, de bricoler un peu avant de vous recoudre, le tout en vous souhaitant longue vie et beaucoup de bonheur. Avouez que c’est spécial.

Rapports homme femme.

 Un malheur pour la gent féminine, les plus naïves d’entre nous évaluent les garçons en se fondant sur le prix qu’eux-mêmes se donnent. Autant dire qu’on est souvent dans la surévaluation voire dans l’escroquerie pur et simple. Elles sont prêtes à tomber amoureuses du porte-avions à propulsion nucléaire que leur vante la petite annonce, alors qu’elle risque fort de récupérer une trottinette à piles qui coulera à la première flaque.

Portrait très drôle.

 Une indéniable bonté naturelle, mais il ne faut surtout pas lui demander de réparer une centrale nucléaire. Si tu veux lui faire plaisir, garde-lui tes bouchons de bouteilles en plastique., elle les collectionne, certaine que si elle en accumule dix mille et qu’elles les envoient à la Maison Blanche, ils offriront une voiture à un handicapé.

Il me fait rire.

 La musique qui passe en fonds est idéal. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une playlist, avant de découvrir le petit orchestre, installé dans une des alcôves du grand salon. Les Maublaincourt sont donc prêts à n’importe quoi pour faire des économies sur les piles.

Leçon d’économie de sa tante Florence :

 » C’est peut-être moins élégant sur une carte de visite, mais tu as plus de chance de faire fortune en vendant du papier toilette que du caviar. Peu de gens mangent des œufs de poisson, alors que tout le monde a un trou de balle. »

OK c’est facile, mais ça me fait rire.

Je n’avais jamais remarqué que l’acronyme de Complexe Urbain de Loisirs se résume à « CUL » . Venir au CUL pour se bouger les fesses me semblent assez cohérent. 

 

 

 


Éditions Payot, 346 pages, mars 2012

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Chaunac

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Bill Bryson est un habitué de Luocine :

American Rigolo

Motel bues

Une histoire de tout ou presque

Nos voisins du dessous

Une histoire du monde sans sortir de chez moi

Des Cornflakes dans le porridge (sans doute mon préféré )

Avec son ami Katz qui adore les motels, et regarder des épisodes de X-Files à la télé , Bill Bryson entreprend de marcher et de traverser les USA du Sud jusqu’au Nord sur un sentier qui s’appelle l’Appalachian Trail et qui fait 3600 kilomètres.

C’est l’occasion de nous raconter un aspect de l’histoire des États- Unis, celui qui a voulu préserver la nature. Mais cela ne s’est pas fait sans des destructions absolument stupides et la disparition d’espèces animales ou végétales qui ont aujourd’hui totalement disparu. C’est l’occasion aussi de croiser des Américains, certains très sympas d’autres moins, surtout que l’auteur nous raconte dans le détail les gens qui ont été assassinés sur ce chemin.

Mais le danger principal, reste les ours qui ont à leur actif un certain nombre de morts d’humains.

On retrouve dans ce récit de marche à pied à la fois le côté sérieux du journaliste et l’humour de l’écrivain. Il se moque aussi bien de lui que des autres.
Je retiendrai de ce récit que l’auteur a préféré ses marches dans les pays où on sait à la fois garder la nature et les acticités humaines, aux USA c’est l’un ou l’autre et il le regrette.

Ce n’est pas le meilleur livre de cet auteur mais j’ai quand même bien ri à un passage que je vous ai recopié.

 

Extraits

Début.

 Peu après avoir déménagé ma petite famille dans une bourgade modeste de New Hampshire, je suis tombé sur un chemin qui démarrait à la lisière de la ville pour disparaître dans les bois. Une pancarte indiquait qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle piste, mais du célèbre sentier des Appalaches ou AT pour « Apalachian Trail », qui longe la côte ès des États-Unis sur plus de 3500 km, à travers la paisible – et ô combien prometteuse- chaîne de montagnes du même nom.

Les ours.

 Tous les livres affirment que confronté à un grizzly vous devez absolument éviter de courir. Ceux qui donnent ce genre de conseil sont assis devant leur clavier. À mon avis, si vous vous retrouvez dans un espace découvert, sans armes et qu’un grizzly se précipite vers vous, courez. Ça ne mange pas de pain. Au moins, ça vous donnera quelque chose à faire pendant les sept dernières secondes de votre vie. Cependant, à l’instant où ils vous rattrapera -car il vous rattrapera- , vous pourrez toujours vous jeter au sol et faire semblant d’être mort. Un grizzly tentera de mâchonner un corps inerte, une minute ou deux, mais finira généralement par s’intéresser puis par s’éloigner d’un pas traînant. Avec les ours noirs, il est vain de faire le mort, puisqu’ils continueront de toute façon de vous dévorer tranquillement jusqu’à ce que ça ne vous fasse plus ni chaud ni froid. Il est tout aussi stupide de monter à un tronc, car ces plantigrades sont d’adroits grimpeurs, et comme le note Herrero très pince-sans-rire, vous vous retrouveriez quand même à vous battre contre un ours mais en haut d’un arbre.

Moments heureux .

 La forêt restait un formidable lieu de solitude. Je traversais de longues périodes de parfait isolement où des heures s’écoulaient avant que je ne croise âme qui vive ; à de nombreuses reprises, j’attendais Katz un bon moment sans qu’aucun autre randonneur se présente. Quand cela se produisait, j’abandonnais mon sac et partait à sa rencontre pour voir s’il n’avait pas eu de problèmes -ce qu’il appréciait beaucoup. Parfois, il brandissait fièrement mon bâton de marche, oublié contre un arbre, lorsque je m’étais arrêté pour relacer mes chaussures ou réajuster mon pactage. C’était un peu comme si nous veillions l’un sur l’autre, c’était vraiment… bien. Je ne saurais mieux l’exprimer.

La pluie et le marcheur. 

 La pluie gâche tout. Marcher en vêtements imperméables ne procure aucun plaisir. Il y a quelque chose de profondément déprimant dans le bruissement raide du nylon et le crépitement incessant, curieusement amplifié des gouttes d’eau sur le tissu. Et pis que tout vous finissez quand même par être mouillé, les matériaux étanches protègent de la pluie mais vous font tellement transpirer que vous vous retrouvez bientôt inondé de votre propre sueur. L’après-midi, le sentier s’est transformé en torrent, mes chaussures ont renoncé à rester sèches. Mes pieds suintaient l’humidité et je pataugeais à chaque pas..

Les mines.

 La mine, bien sûr, a toujours été un sale boulot où que vous soyez, mais jamais autant qu’aux États-Unis dans la seconde moitié du XIX° siècle. Grâce à l’immigration, les mineurs étaient interchangeables. Si les Galois commençaient à râler, on faisait venir des Irlandais. Quand les Irlandais ne donnaient plus satisfaction, on ramenait des Italiens, des Polonais ou des Hongrois. Les travailleurs étaient payés à la tonne, c’est-à-dire que non seulement on les incitait à piocher avec une précipitation imprudente, mais aussi que tout effort consacré à rendre leur environnement plus sûr ou plus confortable ne donnait lieu à aucune compensation. Les puits transformaient le sol en gruyère, déstabilisaient parfois des vallées entières. Les explosions et les embrasements spontanés étaient monnaie courante : la poussière de charbon est incroyablement volatile, et à l’époque, songez-y, la seule source de lumière était une flamme découverte. Entre 1870 et le début début de la Première Guerre mondiale 50 000 personnes moururent dans les mines américaines. La grosse ironie, avec l’anthracite, c’est que, aussi difficile soit-il à allumer, il est encore plus difficile à éteindre. Les récits d’incendies de mine impossible à maîtriser sont lésions dans l’est de la Pennsylvanie. À Lehigh, un feu déclaré en 1850 brûla jusqu’à la crise de 1929.

Épisode tragique.

En 1955 eut lieu la grande inondation restée gravée dans les mémoires. Au mois d’août de cette année-là, alors qu’on subissait paradoxalement l’une des plus sévères sécheresses depuis des décennies, deux ouragans frappèrent la Caroline du Nord et perturbèrent les conditions météorologiques d’un bout à l’autre de la côte Est. Le premier déversa 25 centimètres de pluie en quarante-huit heures. Six jours plus tard, le second largua 25 centimètres en vingt quatre heures. À Camp Davies, un complexe touristique quarante-six personnes principalement des femmes et des enfants se réfugièrent dans le bâtiment principal pour échapper à l’inondation. Tandis que l’eau montait, ils grimpèrent dans les étages pour finir au grenier, mais en vain. Dans la nuit, un mur liquide de 9 mètres de haut descendit la vallée en rugissant et balaya l’édifice. 9 personnes survécurent miraculeusement. Ailleurs, des ponts furent emportés et des agglomérations ravagées. Avant la fin du jour suivant, le Delaware était monté de 13 mètres. Quand les eaux se furent enfin retirées, on fit le bilan : 400 morts et toute la zone dévastée.

 

 

La nature protégé en Amérique et note d’humour à la fin.

 

 Je sais que le sentier des Apalaches est censé incarner une expérience de la nature sauvage et j’admets tout à fait qu’en maints endroits il serait dommage qu’il en soit autrement, mais l’Appalachian Trail Conférence donne parfois l’impression d’avoir développé une phobie des contacts humains. Personnellement, j’aurais été content dans cette vallée de traverser des hameaux et de croiser des fermes plutôt que de marché dans un « couloir protégé » silencieux.
(…)
 En Amérique hélas, la beauté implique un trajet en voiture et la nature est affaire de tout ou rien : soit vous la domptez sans ménagement, au barrage de Tocks ainsi que dans un million d’autres endroits, soit vous la déifiez, la traitez comme quelque chose de sacré de distant tel le sentier des Appalaches. On ne veut pas croire que les gens et la nature puissent cohabiter pour leur bénéfice mutuel, un pont sur le Delaware aurait pu mettre en valeur la splendeur qui l’entoure.
 J’aurais préféré de loin que le guide de l’AT dise : « Grâce aux efforts de l’Appalachian Trail Conférence, l’aviculture a été réintroduite dans la vallée du Delaware, le sentier a été détourné pour inclure vingt-cinq kilomètres de parcours au bord de l’eau, parce que, ne nous voilons pas la face, il y a des moments où les arbres, ça commence à bien faire ! »

J’ai ri et vous ?

– Moi aussi je me suis fait une amie aujourd’hui. Au Lavomatic ,elle s’appelle Beulah.

– Beulah ? C’est une blague,.
– J’aimerais bien, mais c’est la vérité.
 – Personne ne s’appelle Beulah.
– Alors, voilà, elle oui. Et elle est vraiment sympa, pas hyper maline, mais vraiment sympa, avec de mignonnes petites fossettes, juste là. »
 Il pressa ses joues pour me montrer l’endroit.
 » Et elle a un corps fantastique. 
– Ah oui ?
Il a hoché la tête avant de préciser judicieusement :
« Mais bien sûr, il est enfoui sous une centaine de kilos de graisse molle. Heureusement pour moi, la taille chez une femme n’est pas un critère tant que je ne suis pas obligé de démonter un mur pour la sortir de chez moi. »
 Il a donné un coup de chiffon pensif à ses chaussures.
 « Alors comment tu l’as rencontrée ? ai-je demandé.
– En fait, a-t-il commencé en se penchant vers l’avant avec concentration, comme si son histoire valait vraiment la peine d’être raconté, elle m’a proposé de venir voir sa culotte,.
– Évidemment. 
– Elle était restée coincée dans le tambour de la machine.

 

 

 

 

 


Éditions J’ai lu, 313 pages, décembre 2025

J’ai vraiment hésité à attribué 4 coquillages à ce récit, car j’ai pas mal de réserves, mais pour la description de la lutte des femmes de Douarnenez, ce livre les mérite. Comme le titre l’indique, il y a aussi une histoire qui se passe dans un « lit clos » entre les deux protagonistes de cette grève que j’ai trouvée un peu (pas complètement cependant) réécrite avec des yeux d’une autrice du 21° siècle.

Deux femmes sont au cœur du roman, Rose qui vient du monde rural, très arriéré, monde dans lequel la religion domine tous les aspects du quotidien. Le roman commence par un drame, la mère de Rose meurt lors de l’accouchement d’un quatrième enfant. Rose sera toute sa vie emplie de haine pour celui qu’elle surnomme « l’assassin ». Ce pauvre bébé sera même victime de maltraitance de sa part, sans aller jusqu’à le tuer , elle souhaite ardemment sa mort. Comme le père a besoin d’argent, il l’envoie à l’usine pour mettre les sardines en boîtes. Et la voilà donc « Pen- Sardine » comme on nomme ces ouvrières.

La description du travail des ouvrières dans les usines m’a beaucoup intéressée, je savais cela mais cela fait du bien de le relire. Le travail des enfants de 12 ans alors que c’est interdit, nous sommes en 1924 , les heures qui ne dépendent que de l’arrivée des sardines et qui obligent les ouvrières à rester travailler la nuit sans être payées plus, le travail dans l’odeur de l’huile brûlante et de poisson. La contremaitre qui s’autorise à humilier et même à des coups de torchon lorsqu’elle trouve le travail mal fait.

Louise vient d’un milieu totalement différent, elle a été élevée dans un milieu républicain, a suivi son premier mari à Paris , mais est revenue travailler à l’usine à Douarnenez. Elle aura très vite un rôle important dans la prise de conscience de l’injustice de la condition ouvrière.

La grève est votée pour obtenir un meilleur salaire et la prise en compte des heures supplémentaires, Rose et Louise se retrouvent et la petite campagnarde confite en religion découvre grâce à Louise la liberté. Comme elles dorment dans le même lit clos, elles vont aussi s’aimer.

La deuxième partie voit leur destin se séparer, Louise rejetée par Rose qui veut une vie « normale » avec un mari, part à Paris se remettre de son chagrin d’amour. Cette partie du roman m’a aussi intéressée car l’auteure nous fait découvrir le milieu artistique parisien et la lutte des féministes pour le droit de vote. Louise fera finalement une carrière de chanteuse. Tandis que Rose s’enferme dans sa vie de femme mariée à un pêcheur. J’ai eu beaucoup de mal à supporter le caractère de Rose, elle rumine son hostilité contre sa belle mère chez qui elle vit au début de son mariage, cherche à tout prix à tomber enceinte le sera d’ailleurs d’un autre homme que son mari, et surtout la haine de son petit frère qui continue à l’animer est vraiment insupportable.

Comment comprendre Rose après l’ardeur qu’elle a mise pour la grève des sardinières, je ne comprends pas pourquoi l’auteure a voulu en faire une femme étroite d’esprit et de sentiments. Je sais que pour faire un roman avec des faits historiques, il faut créer des personnages qui vont donner vie à l’histoire, mais je regrette que l’auteure ait donné la grandeur d’âme à la parisienne et l’étroitesse d’esprit, l’aigreur, la méchanceté à la bretonne.

Pour la grève et la condition ouvrière, et aussi pour le milieu artistique parisien des années 20, je suis très contente d’avoir lu ce roman. En 2016 j’avais lu un autre roman de cette auteure, et je terminais en disant qu’il ne s’oubliait pas : erreur je l’avais complètement oublié : « le cercle des femmes »

Et voici les chants qui ont été chantés lors de la cérémonie qui a réuni toute la ville de Douarnenez pour le centenaire de la lutte des sardinières.

 

Extraits.

 

Début.

 Le cri avait déchiré les entrailles de la mère, roulé jusqu’à la gorge avant que sa voix, d’ordinaire haute et claire ne l’expulse comme un crachat long épais douloureux. Cela venait de loin du fond de la terre, d’un écartèlement violent, d’un séisme organique.

L’enfance de Rose 1924.

 Elle avait grandi dans le creux de la maison entre une mère aimante qu’elle ne parvenait toujours pas à pleurer un père étrange et deux petits frères turbulents. Elle avait été appliquée chez les sœurs y avait appris surtout les travaux ménagers et la petite couture, mais pas le français, son père ne disait-il pas que le français ne servait à rien d’autre qu’à comprendre les ordres des parisiennes quand il fallait vider leur pots de chambre..

Les conserveries

 Depuis que la conserve avait à la fin du siècle précédent, levé un vent de folie industriel sur Douarnenez, la ville attirait à elle tous les miséreux des campagnes alentour. La population avec quintuplé en quelques décennies une vingtaine d’usines y donnait du travail à trois mille ouvrières et cinq cent équipages. On s’entassait dans d’étroites maisons ramassées derrière des portes basses aux linteaux de granit ocre, des maisons emboîtées les unes dans les autres dans les venelles du quartier du Rosemeur. On vivait à cinq ou six dans une pièce unique de vingt mètre carrés. Mais on préférait cette promiscuité dans les quartiers surpeuplés du port, avec ces cafés bruyants et ses fêtes insensées, plutôt que d’avoir à grimper les rues raides de la ville au rythme des marées.

Tenue de plage et politique.

 L’ancien maire avait eu l’obligeance de prendre un arrêté interdisant l’accès à la plage à tous ceux qui ne portaient pas le costume de bain. L’aimable édile avait ainsi repoussé sur les bords de mer plus populeux ouvrières et marins qui s’obstinaient à se baigner en blouse et caleçon. 
Cette mesure de salut public avait été prise par un maire compréhensif quoique radical avant que la ville ne soit ravie par ce Velly , un communiste aux idées révoltées que le préfet fort heureusement avait démis de ses fonctions pour avoir osé baptiser une rue du nom de la communarde, Louise Michel.

Le travail à la conserverie.

  Ici, c’est l’esclavage. La loi de 8 heures ? Tu parles. Votée, oui, par ces messieurs de Paris, qui n’ont jamais pris le règlement d’application. L’interdiction du travail de nuit ? Le patron s’assoit dessus, quand la pêche arrive tard, il faut continuer la friture, parfois jusqu’à 1heure ou 2 heures du matin. Et crois-tu qu’on soit mieux payé, rêve ma fille qu’on puisse récupérer nos heures ? pas mieux. C’est parfois trois jours de suite qu’on travaille au-delà de minuit sans aucune compensation. Et tout ça, pour 80 sous de l’heure, ces pieuvres nous sucent la vie. Ah , je te jure, les curés ont pas besoin d’inventer l’enfer pour après la mort. L’enfer, c’est tout de suite qu’on le vit.

Scène tellement plausible.

(Le Flandez est la maire)
 À la sortie, saisie par le froid, la troupe reprit le chemin du métropolitain et Le Flandez, encouragée par une légère ivresse, enlaça Louise par la taille. Elle se dégagea vivement, mais Le Flandez, y voyant sans doute une minauderie de chatte lui cola une claque virile sur les fesses. À laquelle Louise répondit aussi sec par une claque vibrante sur la figure du maire déchu. Frottant sa joue autant pour la douleur que pour l’humiliation que la gifle lui avait infligée, Le Flandez jeta un regard furieux à Louise en se promettant intérieurement de lui faire payer un jour cet affront.

Les cheveux courts 1925

 Je repense à cette histoire de garçon. Femme dépravées ou pas les cheveux courts se sont répandus dans Paris à la vitesse d’une grippe. Si j’y ai même songé pour moi couper mes boucles noires, dégager la nuque, ce serait comme en finir avec l’attente, rompre avec le passé, affirmer mon indépendance. À Douarnenez, je le sais bien, ce serait un scandale inimaginable, mais ici, tout semble possible, je le comprends à présent Paris est mon laissez-passer pour la liberté.

Droit de vote (Marthe Bray)

 C’est Marthe Bray, visage rond de lune, bon sourire, carrure solide.
– Refusez le droit de vote aux femmes, c’est s’obstiner à marcher de l’avant à reculons ! assène-t-elle.
Face à son auditoire, Marthe s’anime pour présenter son projet de création prochaine d’une ligue pour le vote des femmes. Elle plaide pour le pacifisme, milite pour l’enseignement des valeurs citoyennes aux filles, sans renier pour autant leur devoir premier la maternité. Dans la salle on approuve, on opine, on applaudit.

 


Éditions Gallimard, 230 pages, 2025 .

Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 Les fleurs ne sont-elles pas les périscopes secrets des morts qui gisent sous elles et observent le monde à travers leurs tiges ?

 

« Rien d’effrayant« 

.. voici ce que le père de l’auteur lui répond à chaque fois que celui-ci s’inquiète de sa santé. « Rien d’effrayant », mais cela n’empêche pas le cancer de lui grignoter les os dans les douleurs que l’on ne peut même pas imaginer. Giéorgui Gospodino est un auteur très connu dans son pays, et, dans ce récit, il accompagne les derniers instants de celui qu’il a tant aimé.

Son père a réussi à être heureux dans un pays très compliqué, pays communiste puis ruiné par un passage brutal au capitalisme, il est devenu le créateur d’un superbe jardin où se mêlent fleurs, légumes et fruits. Ce moment d’écriture permet à l’écrivain de se souvenir de ce moment terrible, mais si important de fin de vie de son père. Je pense que toutes celles et tous ceux qui ont accompagné un proche atteint d’une grave maladie, et qui n’a plus aucune chance de guérir, retrouveront des moments qu’ils ont vécus. Il réfléchit aussi sur l’absence, sur les souvenirs que nous avons de cette personne, et la réalité que lui donne l’écriture. Il réfléchit aussi au lien entre l’enfant et le père, il fait remarquer, que si la Madone est souvent représentée, Joseph tenant son enfant dans les bras beaucoup moins. En repensant à son père, il fait vivre le passé communiste du pays, mais pour ses parents le pire a été le passage brutal au capitalisme. Son père n’a pas réussi à trouver le moyen de bien gagner sa vie et, comme je l’ai déjà dit, c’est le jardinage qui lui donnera de bonnes raisons de vivre.

C’est un beau livre, mais avec beaucoup de répétitions et quelques longueurs. C’et surtout, un bel hommage pour un homme bien , l’auteur a partagé sa douleur de la mort de son père avec nous, et donc, il vivra non seulement dans sa mémoire, mais aussi dans la nôtre.

J’ai retrouvé le billet de Marianne Panigel qui tient un blog que j’aime beaucoup car il permet de voyager et de visiter et pas uniquement à travers des livres.

Extraits.

Début (la première phrase dit beaucoup du roman.)

 Mon père était jardinier. À présent c’est un jardin.
 Je ne sais pas par où commencer. Que ceci soit le début. Il est question de fin, évidemment, mais où la fin commence-t-elle ?

J’aime tant ce passage.

 À soixante-dix-neuf ans, il cultivait un énorme jardin, potager, fruitier, fleuri. Il y avait de tout, tomates, poivrons, pommes de terre, maïs, fraises, pivoines, roses, tulipes, arbustes. Planter désherber, arroser, piocher, pulvériser, attacher… On essayait de le convaincre de s’arrêter un peu, d’en faire un peu moins. Je me rappelle lui avoir dit, toujours cette fois-là, près du dernier rosier d’octobre, le mauve clair que s’il continuait ainsi et n’allait pas voir le médecin il s’écoulerait d’un coup et que le jardin serait envahi par les mauvais herbes sous ses yeux. Il est étrange de constater quel mot le moment, le destin, quel que soit le nom que l’on décide de donner à ce qui est tapis dans l’avenir, laisse entrer dans son oreille. Aujourd’hui je vois toute la cruauté différée contenue dans ma réplique.

La langue de la médecine.

 Jusque là, je savais que le latin était une langue morte. À présent je sais que c’est la langue de la mort. La mort parle en latin.

Transformation du malade en patient.

 Ce n’est plus un homme mais un patient. C’est là que se situe le premier changement. En réalité, la description objective de l’état de santé vous transforme lentement en objet. La première autopsie, encore de notre vivant, et sans anesthésie, c’est la langue qui l’opère. Elle entre froidement examine, décrit pas vraiment elle en réalité, mais les instruments concernés, en revanche, c’est la langue qui fixe et rend visible tout cela. Sauf que mon père n’est plus là. Toutes description détaillée mènent paradoxalement à une déshumanisation.

Un souvenir heureux.

 Je me rappelle qu’un soir, il y a des années de cela ma mère et lui, m’ont téléphoné, tout émus, pour m’annoncer que dans les mots croisés, il y avait un roman de moi en vingt-deux lettres verticalement. J’espère que vous avez deviné, ai-je dit pour plaisanter, c’est un vrai succès de figurer dans les mots croisés. Et leur joie me rendait heureux.

Souvenir d’école primaire.

 Un jour, alors qu’on lui demandait où travaillait son père, un camarade de classe a répondu : dans la fabrique à gifles. L’espace de quelques secondes, l’institutrice enregistra, machinalement, cette information comme crédible et commença à l’écrire dans le journal de la classe. Tous les pères à cette époque travaillaient dans des fabriques, de porcelaine, caoutchouc, de briques, pourquoi pas de gifles. Puis, elle se rendit compte de ce qu’elle allait écrire et eut un regard noir tandis que nous étions morts de rire .

Impression pendant le régime communiste .

 « Nous ici sommes heureux, uniquement parce que nous ne savons pas à quel point nous sommes malheureux. »

La figure du père.

 Le père absent de l’époque socialiste. L’absence n’est-elle pas en réalité l’une des caractéristiques des pères dans toute la culture mondiale. Ils sont au front, ou dans les prisons, ou à la recherche de la toison d’or, ou en train de se voter avec des nymphes sur les îles ou d’affronter une tempête sur le chemin du retour, ou bien ils traînent dans les bistrots du monde, ou bien ils sont partis gagner de l’argent, tout simplement ils n’ont pas envie de rentrer…
 Dans le monde chrétien, la composition emblématique est bien entendu, la Madone, la Vierge à l’enfant. Vous ne verrez presque pas Joseph, le père terrestre portant Jésus bébé dans ses bras. Le père à l’enfant n’existe quasiment pas.

 

 


Éditions Gallimard, 234 pages, juin 2023.

 

 Aucun des évènements du 17 novembre 2049 ne peut être compris si l’on ignore ce qui s’est produit ici vingt ans auparavant 

 quand nos villes qui furent des jungles, sont devenues des zoos.

Quand j’ai chroniqué « Soleil Amer » vous aviez été plusieurs, dans vos commentaires, à me dire à quel point vous aviez apprécié ce roman-ci. Non seulement je suis bien d’accord avec vous, mais en plus je comprends beaucoup mieux les partis pris de Lilia Hassaine. Elle s’adresse à un public, jeune et vise avant tout à l’efficacité de son propos et ne s’encombre pas trop de nuances. Dans ce roman, elle souhaite leur faire comprendre les dangers d’exposer leur vie dans les réseaux sociaux, elle pousse le curseur un peu plus loin, et créée une société qui vise à la totale transparence. Puisque les gens « biens » n’ont rien à cacher, l’habitat sera construit en verre, et chacun peu surveiller ce qu’il se passe chez son voisin. La politique se fera par sondage sur les réseaux sociaux ; donc « le peuple » aura l’impression d’être toujours au pouvoir. Et la justice sera rendue de la même façon.

Elle aborde encore de façon très rapide mais « efficace » tous les dangers de cette volonté de « transparence » qui hante la société aujourd’hui et elle veut convaincre la jeunesse qu’elle se trompe en s’exposant ainsi au public à travers leurs pratiques sur les réseaux sociaux. Elle se sert pour cela d’une enquête policière qu’elle mène très bien : dans le quartier chic de cette ville une famille disparaît, cela est totalement impossible, il y a forcément quelqu’un qui a vu quelque chose. Cette enquête va permettre à l’ex commissaire, Hélène de souligner toutes les failles de ce système et de dévoiler peu à peu l’horreur qui arrive à se cacher, alors que même, on croit tout voir et tout savoir. Elle réfléchit aussi sur ce que cachait les murs autrefois, et il est vrai qu’à l’époque du dévoilement de l’affaire Epstein, on peut se dire que si les pratiques sexuelles de ce triste sire avait été dévoilée plus tôt, il y aurait eu moins de victimes. Mais ce n’est qu’une illusion, car finalement, dans ce roman, le plus grand défenseur de la transparence avait réussi à se construire un sous sol secret. La confiance que nous apportons aux films ou aux images est mise à mal aujourd’hui par tous ceux qui savent fabriquer de fausses informations.

Je suis peu sensible aux enquêtes policières, mais j’ai eu très envie de connaître le dénouement, (c’est un sacré compliment de ma part). Si je n’ai attribué que quatre coquillages, c’est que les personnages restent pour la plupart des caricatures, surtout les « méchants » , par exemple le cas de Jules est intéressant dans le principe mais trop évident dans la démonstration.

Géraldine en avait fait un « grand » coup de cœur en 2023

Je vais offrir ce livre à des adolescents autour de moi, et voir si cela les fait réfléchir sur leurs pratiques.

Extraits.

Début du prologue 2049

 Derrière la baie vitrée, une femme est assoupie. Sa poitrine se gonfle et s’affaisse comme la houle matinale. Nico se colle contre son dos et embrasse ses cheveux défaits. Je n’avais encore jamais vu de blonde dans son lit.

Début du roman 2029

 La scène se passe dans l’auditorium de radio France. Gabriel Boca, jeune femme à la détermination tenace s’avance à la tribune et d’un geste solennel retire sa toge. L’assemblée applaudit les centaines de citoyens dont je fais partie ont été tirées au sort pour assister à son discours retransmis en direct à la télévision et sur Internet. C’est un jour historique ce 26 octobre 2029, on fait le procès de la justice.

La transparence.

 Le baron Haussmann avait transformé Paris au XIX° siècle pour plus de salubrité et de sécurité. Les grands travaux de Victor Jouanet viseront un « assainissement moral » et à une « sécurité optimale ». Les constructions modernes seront transparentes. On rénovera les lieux de culte et monument du patrimoine qui peuvent l’être, les murs de pierre seront remplacés par des vitres. On détruira les logements, les écoles, les prisons, les hôpitaux, les commerces pour construire des maisons-vivariums, où chacun sera garant de la sécurité et du bonheur de ses voisins.
 » Au fond qu’avons-nous à cacher si nous n’avons rien à nous reprocher ? Pourquoi ne pas accepter de tout montrer. »

Le début de la transparence.

 Ma fille est une professionnelle du spectacle et le spectacle, c’est elle. Si elle le pouvait, elle se promènerait avec un lampadaire au-dessus de la tête pour être toujours éclairée à son avantage. Je dois vous paraître rétrograde mais je suis consciente que ce mouvement a démarré il y a longtemps déjà, quand chaque photo Instagram était une fenêtre sur nos vies. On dévoilait nos intérieurs, nos corps et nos opinions. Très vite, la discrétion a eu l’air d’une affreuse prétention. Refusez de montrer c’était dissimuler…
 Dans la sphère professionnelle, beaucoup d’entreprises avaient déjà abolli les murs. Un être humain isolé dans un bureau représentait un risque : et s’il ne travaillait plus, et s’il passait son temps à gérer ses affaires personnelles ou à jouer à des jeux en ligne. En abattant les cloisons, les patrons faisaient des économies de surface, mais ils pouvaient surtout savoir qui arrivait à quelle heure, s’assurer tout le monde était bien occupé à sa tâche, et s’éviter deux ou trous affaires de mœurs au passage. Tout cela a été présenté comme un gain de convivialité. « On est tous ensemble, on est une équipe ». La convivialité consistait donc à entendre des conversations téléphoniques de Clara, à subir les bruits de bouche de Michel, et à voir Sylvain s’éclipser tous les jours à 11 heures au toilette. La société a pris le même chemin. Elle s’est muée en un gigantesque open space..

L’opinion publique et la justice.

(Jules a 12 ans)

 Un ancien magistrat invité ce jour-là a quand même essayé de défendre la cause de Jules. Pour lui, il fallait préférer les sanctions éducatives à l’enfermement : « J’aimerais quand même qu’il comprenne la portée de son acte, à son âge, on peut s’améliorer, on peut encore changer. A-t-on vraiment envie de vivre dans une société qui rejette toute possibilité de pardon et de rédemption ? » La chroniqueuse peinturlurée l’a alors accusé d’être hors-sol. « Vous êtes déconnecté des préoccupations des français vous parlez comme un prêtre.  » Le public a applaudi l’animateur satisfait a alors sifflé la fin de la partie et présenté l’intitulé du sondage au téléspectateur :  » Pour ou contre l’abaissement de la responsabilité pénale à sept ans ? Vous pouvez voter directement sur les réseaux sociaux les chéris.  » 
 Les français ont tranché les enfants sont désormais susceptibles d’être incarcérés dans les quartiers réservés aux mineurs dès l’âge de sept ans. 

 

 

Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable