Édition j’ai lu

Merci Sandrine tu avais raison ce livre m’a beau­coup plu.

Ce récit auto­bio­gra­phique est très inté­res­sant et souvent très émou­vant. Cette petite fille est arri­vée en France à l’âge de cinq ans, ses parents commu­nistes ont fui la répres­sion des ayatol­lahs iraniens. En Iran, elle était une petite fille choyée par sa grand-mère et adorait ce pays aux multiples saveurs. Ses parents menaient une lutte dange­reuse et l’uti­li­saient pour faire passer des tracts qui étaient syno­nymes de morts pour ceux qui les trans­por­taient. Vous compre­nez la moitié du titre, et la poupée ? Toujours ses parents : ils l’ont obli­gée à donner tous ses jouets aux enfants pauvres du quar­tier en espé­rant, ainsi, en faire une parfaite commu­niste se déta­chant de la propriété, ils n’ont réussi qu’à la rendre très malheu­reuse. En France, comme tous les exilés ses parents ne seront pas vrai­ment heureux et la petite non plus.

Il faut du temps pour s’adap­ter et ce que raconte très bien ce texte c’est la diffi­culté de vivre en aban­don­nant une culture sans jamais complè­te­ment adop­ter une autre. La narra­trice souffre d’avoir perdu son Iran natal et elle souffre aussi de voir ce qu’on pays devient sous le joug des mollahs . Je me demande si elle reprend espoir avec les évène­ments actuels ou si, pour elle, c’est une nouvelle cause de souf­france de voir tant de jeunes filles se faire tuer au nom de la bien­séance islamique.

L’au­teure raconte très bien tous les stades psycho­lo­giques par lesquels elle est passée : la honte de ses parents qui ne parlent pas assez bien le fran­çais, la séduc­tion qu’elle exerce sur un audi­toire quand elle raconte la répres­sion en Iran, son envie de retrou­ver son pays et d’y rester malgré le danger, les souve­nirs horribles qui la hante à tout jamais …

Je ne sais pas où cette écri­vaine vit aujourd’­hui, car on sent qu’elle a souvent besoin de vivre ailleurs (Pékin, Istan­bul) mais je suis certaine que si le régime tyran­nique de l’Iran s’as­sou­plis­sait un peu, elle retrou­ve­rait avec plai­sir ce peuple et surtout ce pays qui l’a toujours habitée.

Citations

Les morts opposants politiques de Téhéran .

Il existe un cime­tière situé à l’est de Téhé­ran, le cime­tière de Khâva­rân connu aussi sous le nom de « Lahna­tâ­bâd », ça veut dire le cime­tière des maudits. Lors­qu’un prison­nier poli­tique était exécuté, ont jetait là son corps dans une fosse commune. Aucune inscrip­tion, aucune stèle, pas même une pierre. Terre vaste, aride et noire. Parfois de fortes pluies s’abat­taient sur la ville et les corps mal enter­rés réap­pa­rais­saient à la surface car le terrain était en pente. Alors les oppo­sants allaient ré-enter­rer leurs morts au nom de la dignité. Mon père y allait avec ses cama­rades. Ils vomis­saient, ils en étaient malades pendant des semaines, ils étaient hantés par les images des déter­rés mais peu importe, il fallait le faire. on ne pouvait pas lais­ser un corps sans sépul­ture. On ne pouvait pas lais­ser les cama­rades pour­rir ainsi.
Terre maudite ou Terre sainte ?

Que de douleurs dans ce passage !
« C’est extra­or­di­naire d’être persane ! »
Oui c’est extra­or­di­naire, vous avez raison. la révo­lu­tion, deux oncles en prison, les pros­pec­tus dans mes couches, le départ in extre­mis, l’exil, l’opium de mon père. J’en suis consciente et j’en ai souvent joué de ce roma­nesque. Dans les soirées pari­siennes intello-bour­geoises ou lors de la première rencontre avec un homme histoire de le char­mer, mais aussi face aux voya­geurs qui ont traversé l’Iran sur la route de la soie, face aux expa­triés qui ont travaillé là-bas. D’ha­bi­tude les gens ou entendu parler de l’Iran à travers les médias, les livres, les films. Tout ça est un peu loin­tain, irréel, mais là, ils ont face d’eux quelque chose de bien vivant. Alors je me faisais conteuse devant un public avide d’his­toires exotiques et j’ai rajouté des détails et je modu­lais ma voix et je voyais les petits yeux deve­nir atten­tifs, le silence régnait certains, les plus sensibles ont même pleuré. Je triomphais. 

Atten­tion !
Si vous aimez le suspens, j’en dis visi­ble­ment trop dans ce billet (je me demande comment font ces lectrices pour relire les livres qu’elles ont aimés !)

L’auteure cite Erri de Luca, je trouve cette phrase très juste

Prendre connais­sance d’une époque à travers les docu­ments judi­ciaires, c’est comme étudier les étoiles en regar­dant leur reflet dans un étang.

Un cadeau ! quelle bonne idée de s’of­frir des livres car cela permet d’al­ler vers des lectures que je n’au­rais pas remar­quées. Le titre résume le roman, pour moi c’est un régal que de lire un roman dont je connais l’is­sue mais je pense que cela a dû en déran­ger certains et certaines. Après il faut beau­coup de talent pour faire comprendre pour­quoi cette malheu­reuse Lisa s’est enfer­rée dans son mensonge. Elle a accusé un homme de viol et tout le monde l’a crue. Tout l’in­té­rêt du roman s’est de racon­ter que bien qu’elle ait menti cette ado était quand même une victime. Simple­ment les véri­tables coupables n’ont jamais été inquié­tés. L’au­teure à travers l’en­quête de l’avo­cat nous fait revivre les années collège quand on est une fille mal dans sa peau mais dont les seins font beau­coup d’ef­fet aux garçons. Mal dans sa peau , moins aimée que sa sœur à qui tout réus­sit, enfant d’un couple qui ne s’aime plus, Lisa a voulu trou­ver un statut et c’est celui de victime qui lui allait le mieux. Car victime elle l’était réel­le­ment d’un groupe de garçons en parti­cu­lier d’un sale môme qui l’avait filmée dans une rela­tion sexuelle avec celui qu’elle prenait pour son petit ami. Et c’est, pour que cette vidéo ne soit jamais publiée, que fina­le­ment elle s’est empê­trée dans un mensonge qu’un pauvre homme va payer très cher : 1195 jours de prison pour rien !

C’est un livre facile à lire et très prenant mais qui ressemble plus à un long article de presse qu’à un roman. Malgré ce bémol, je dois dire que j’ap­pré­cie beau­coup le courage de l’écri­vaine pour nous dire qu’il faut parfois douter de la parole des enfants et des adoles­cents, rece­voir leurs témoi­gnages demande sûre­ment beau­coup d’in­tel­li­gence et de déli­ca­tesse car il est certain que les jeunes sont le plus souvent victimes, même s’ils sont aussi, parfois, menteurs.

Citation

Description des cours de justice .

Ces juges, plus ça va, plus je les hais. Bornés, bibe­ron­nés à la mora­line. Et lâche avec ça. Y a plus que des bonnes femmes de toutes manières. Les derniers mec que tu croises dans les couloirs, ils ont un balai et un seau à la main. Et les jeunes, elles sont pires. Non, mais tu les as vus, avec leurs baskets ? elle juge en bas-kets ! Les jurés, c’est pareil. Gavés de séries télé. Ils t’écoutent. Ils te regardent avec l’air de tout savoir mieux que toi, parce qu’ils ont vu l’in­té­grale des « faites entrer l’ac­cusé ». Plus moyen de les faire douter. Ils ont trop peur de se faire engueu­ler. Quand je pense à tout ceux que je faisais acquit­ter avant ! Et, crois moi, il y avait une palan­quée de coupable là-dedans… dis, tu crois que je suis vrai­ment trop vieux ?


Édition Corti

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un tout petit roman d’une centaine de pages à la gloire de Jean Sebas­tian Bach et son immense admi­ra­tion pour Buxte­hude. L’au­teur imagine une rencontre entre ces deux servi­teurs de la musique sacrée qui sentent entre eux et Dieu un lien qui se concré­tisent dans leurs œuvres. L’au­teur imagine que Bach part à pied l’hi­ver de Arns­tadt où Bach est orga­niste jusqu’à Lübeck ville du maître Buxte­hude. Cette marche d’une centaine de kilo­mètres est l’oc­ca­sion pour l’au­teur de montrer à quel point le compo­si­teur est impré­gné de musique. Il s’agit d’une vision mystique de la musique qui le rapproche de Dieu. On peut se deman­der pour­quoi Simon Berger écrit un tel livre sur un sujet dont on ne sait rien ou presque. Que Bach ait admiré Buxte­hude, c’est certain tout le monde l’ad­mi­rait à l’époque ; que ces deux génies de la musique se soient rencon­trés on n’en sait rien mais c’est possible ; que des grands compo­si­teurs recon­naissent le talent de leur prédé­ces­seurs c’est souvent vrai. Il ne faut pas oublier que c’est grâce à Mozart que Bach n’a pas tota­le­ment été oublié après sa mort. Mais ce qui nous frappe et qui trans­pa­raît un peu dans ce texte très court c’est la modes­tie de la vie de Bach et de Buxte­hude. Tous les deux atta­chés à leur orgue dont ils jouaient tous les jours, ils ont composé pour un public pieux et des notables qui avaient si peur que la trop belle musique entraîne les fidèles vers des pensées impies. Ils ont été l’un et l’autre d’une modes­tie totale au service de leur Dieu et de la musique.

Citations

Les notables de Arnstadt.

Rien qu’à les imagi­ner, Bach se lassait déjà. Et dire que sa vie dépen­dait de quelques bien-nés qui reste­raient jusqu’à leurs morts infou­tus de faire la diffé­rence entre le son d’une bombarde et celui d’un pet rentré !

La musique de Buxtehude.

Alors un début de cantate s’éleva du chœur. Ce fut beau à mourir. Les yeux de Johann Sebas­tian Bach s’emplirent de larmes. Il ne voyait plus qu’à travers une pitoyable buée ! 

C’était beau. La musique se dérou­lait comme un phylac­tère du ciel. Bach la compre­nait, aurait pu en tracer l’ar­chi­tec­ture dans les moindres détails, et cela n’en­le­vait rien à ce miracle, et cela parti­ci­pait même à ce miracle, mira­cu­leux encore après son déco­dage. Hermé­neu­tique divine, qui n’ajoute rien, qui ne retranche rien et laisse les prodiges advenir. 

Rien qu’à les imagi­ner, Bach se lassait déjà. Et dire que sa vie dépen­dait de quelques bien-nés qui reste­raient jusqu’à leurs morts infou­tus de faire la diffé­rence entre le son d’une bombarde et celui d’un pet rentré !

La musique de Buxtehude.

Alors un début de cantate s’éleva du chœur. Ce fut beau à mourir. Les yeux de Johann Sebas­tian Bach s’emplirent de larmes. Il ne voyait plus qu’à travers une pitoyable buée ! 

C’était beau. La musique se dérou­lait comme un phylac­tère du ciel. Bach la compre­nait, aurait pu en tracer l’ar­chi­tec­ture dans les moindres détails, et cela n’en­le­vait rien à ce miracle, et cela parti­ci­pait même à ce miracle, mira­cu­leux encore après son déco­dage. Hermé­neu­tique divine, qui n’ajoute rien, qui ne retranche rien et laisse les prodiges advenir. 


Édition Le Livre de Poche

Traduit de l’an­glais par Astrid Von Busekist

Lu dans le cadre des feuilles allemandes

Si ce livre, n’est pas écrit par un auteur alle­mand, le sujet concerne bien l’Al­le­magne, il trouve donc, selon moi, parfai­te­ment sa place dans le mois de litté­ra­ture alle­mande. Cette enquête est passion­nante, Philippe Sand cherche à comprendre la person­na­lité de Otto von Wäch­ter et de sa femme Char­lotte, deux nazis de la première heure. Otto est respon­sable de la mort d’au moins 300 000 juifs et de milliers de Polo­nais. Son fils Horst, en 2013, est persuadé que son père ne peut pas avoir commis ces crimes abomi­nables, ce fils veut abso­lu­ment que la lumière soit faite sur le passé de son père. Il a été en grande partie élevé par sa mère (puisque son père meurt en 1949) qui elle, n’a pas voulu pas savoir la vérité mais elle la connais­sait très bien et qui a construit une fable posi­tive sur un des pires crimi­nels nazis. Un des grands inté­rêts de cet essai, tient la person­na­lité du fils . Il est touchant d’être aussi partagé entre l’amour de son père et la réalité qu’il ne veut pas voir.

L’autre partie de l’en­quête concerne la fuite de ce nazi et des protec­tions catho­liques dont il a béné­fi­cié. L’au­teur va cher­cher dans toutes les archives le moindre détail ce qui s’est passé pour Otto de 1945 à 1949. Il est d’abord resté en Autriche dans la montagne avant de passer en Italie pour finir dans un couvent à Rome. Il mourra de façon brutale et son fils sera persuadé qu’il a été empoi­sonné par les Sovié­tiques ou les Améri­cains et cette idée lui fait du bien car cela lave­rait un peu l’hon­neur de son père. Quelles que soient les preuves que Philippe Sand met sous les yeux du fils celui-ci restera convaincu que son père ne pouvait pas être un crimi­nel de masse. Toute la famille von Wäch­ter, une grande famille noble autri­chienne, en voudra beau­coup à Horst d’avoir colla­boré à cette enquête. C’est très inté­res­sant de voir à quel point l’Au­triche a été le berceau du nazisme alors qu’a­près la guerre ce pays a rendu l’Al­le­magne respon­sable de cette idéo­lo­gie meur­trière. D’ailleurs aujourd’­hui encore la famille a des réac­tions anti­sé­mites, une des tantes se scan­da­li­sera qu’un des descen­dants de la famille travaille sous les ordres d’un juif !

Seule une des petite fille finira par déclarer :

Mon grand-père était un meur­trier de masse

Cette phrase clos le livre.

La person­na­lité de Char­lotte et ses actions sont au moins aussi inté­res­santes que la vie de son mari , elle n’a jamais été inquié­tée alors qu’elle est au moins une voleuse et elle a, entre autre, pillé le musée de Craco­vie. C’est d’ailleurs en reven­dant des œuvres volées qu’elle a réussi à envoyer de l’argent à son cher mari en fuite. Et après la guerre, elle soutien­dra toujours le nazisme . Ni son mari ni elle n’ont eu le moindre remord pour l’ex­ter­mi­na­tion des juifs dont ils ne veulent pas être respon­sables alors que l’idéo­lo­gie qu’ils ont soute­nue jusqu’à leur dernier souffle est bien la seule respon­sable de cette horreur.

J’ai admiré sans aucune réserve la qualité des recherches de cet écri­vain, comme il a dû se confron­ter à la person­na­lité atta­chante du fils, il a été amené à véri­fier le moindre détail et s’il n’a pas convaincu Horst vin Wärch­ter, il ne laisse aucune place au doute à son lecteur.

  • Oui, Otto von Wäch­ter est bien un crimi­nel de masse qui aurait mérité la pendaison.
  • Oui, l’église catho­lique a bien créé des filières d’éva­sion pour les nazis
  • Oui, la CIA le savait mais comme il a fallu très vite orga­ni­ser une défense contre la montée en puis­sance des Russes et que la guerre froide s’or­ga­ni­sait, les améri­cains ont repéré mais peu inquiété à partir de 1947 les cadres Nazis.

Citation

L’antisémitisme autrichien à l’origine du nazisme.

À l’école de droit, Otto épouse la cause natio­na­liste et le combat des Sudètes germa­no­phones. Il suit ainsi les traces de son père, lui-même membre du Deutsche Klub, une asso­cia­tion germa­niste exclu­si­ve­ment mascu­line qui s’op­pose à l’ar­ri­vée des Juifs et des autres réfu­giés des anciennes provinces de l’empire. « Ache­tez aryen ! » clame le bulle­tin de l’as­so­cia­tion. En mars 1921, peu de temps après que son père a été nommé ministre de la défense, Otto parti­cipe à une marche de protes­ta­tion anti­juive dans le centre de Vienne. À l’ap­pel de l » »Anti­se­mi­ten­bund », créé deux ans plus tôt, quarante mille parti­ci­pants réclament l’abo­li­tion des droits fonda­men­taux de citoyen­neté et de propriété des Juifs, ainsi que l’ex­pul­sion de tous les juifs arri­vés après 1914. Les commerces juifs et les usagers juifs des trans­ports publics vien­nois sont atta­qués. Otto est arrêté condamné et jugé par la cour du district de Vienne ; il passe quatorze jours en prison et écope d’une peine d’un an avec sursis. La presse le quali­fie de « monar­chiste » il n’a pas encore vingt ans et il vient pour la première fois de fran­chir la ligne de la criminalité.


Édition J’ai lu

Ce livre est la biogra­phie des deux grand-mères de l’au­teure qui sont toutes les deux nées en 1902 et meurent en 2001. Elles ont été amies toute leur vie depuis l’âge de six ans jusqu’à leur mort. elles ont réalisé leur vœu le plus cher : le fils de Martha épou­sera la fille de Mathilde et elles seront donc non seule­ment liées par des liens amicaux mais aussi familiaux.

Je sais, ce livre est écrit par une auteure fran­çaise mais le sujet concerne telle­ment les rapports de l’Al­le­magne et de la France que je le propose pour ce mois de novembre 2022 si vous l’acceptez.

Ce récit se passe en Alsace à Colmar (Kolmar) et quand on voit les dates on comprend tout de suite que nous allons connaître cette région sous la domi­na­tion alle­mande jusqu’en 1918 puis fran­çaise et de nouveau alle­mande en 1940 sous le joug nazi jusqu’en 1945.

Tout l’in­té­rêt de cette biogra­phie vient de l’ami­tié de ces deux femmes que beau­coup de choses opposent. Marthe est origi­naire d’une famille alsa­cienne clas­sique et pour Mathilde c’est plus compli­qué : son père Karl Georg Goerke est alle­mand et est venu s’ins­tal­ler en Alsace, son épouse est Belge leur première fille Mathilde est née en Allemagne.

Jusqu’en 1914, les deux petites filles gran­dissent dans des familles à qui tout réus­sit, elles cultivent une amitié sans faille, elles habitent dans le même immeuble et fréquentent les mêmes écoles. La guerre 1418 vient compli­quer les choses car les Alle­mands se méfient de l’ab­sence de patrio­tisme des Alsa­ciens. Nous suivrons la guerre de Joseph le futur mari de Mathilde, il est enrôlé dans l’ar­mée alle­mande et est envoyé d’abord loin du front de l’ouest, il n’a le droit à aucune permis­sion telle­ment les auto­ri­tés craignent les déser­tions des alsaciens.

Et puis arrive 1918 et le retour de l’ar­mée fran­çaise triom­phante et commence alors dans ce moment de liesse pour une grande partie de la popu­la­tion le drame qui marquera à tout jamais Mathilde. Son père souhaite deve­nir fran­çais et vit alors jusqu’en 1927 année où il le devien­dra, une période de peur : il craint à tout moment d’être chassé du pays qu’il s’est choisi . C’est la petite histoire mais cela a dû concer­ner un grand nombre d’al­sa­ciens d’ori­gine germa­nique. Du coup Mathilde aura tendance à s’in­ven­ter une famille extra­or­di­naire en maltrai­tant parfois la vérité histo­rique. La période nazie est une horreur pour toutes les deux Marthe est veuve d’un offi­cier fran­çais et Mathilde est mariée avec Joseph Klebaur fabri­quant de porce­laine. Elles seront sépa­rées pendant quatre longues années mais se retrou­ve­ront après la guerre.

La façon dont leur petite fille fouille à la fois leur passé et leur carac­tère est très inté­res­sant , avec comme toile de fond la grand histoire qui a tant boule­versé les vies des familles alsa­ciennes. On comprend peu à peu à quel point Mathilde a été désta­bi­li­sée par le fait qu’elle a dû cacher ses racines germa­niques et la peur que son père lui a trans­mis de pouvoir être expulsé. Marthe a un carac­tère plus heureux et c’est elle qui construit ce lien amical qui les soutien­dra toutes les deux malgré les périodes luna­tiques de Mathilde . Tous les person­nages qui gravitent autour d’elles sont aussi très inté­res­sants : la tante Alice confite en reli­gion et qui a peur de tout, le père de Matilde qui a trans­mis à sa fille la peur d’être expulsé, Geor­gette la soeur tant aimée de Mathilde insti­tu­trice dans un quar­tier popu­laire de Berlin qui pren­dra partie pour les spar­ta­kistes en 1920 et tant d’autres person­nages qui croisent leur vie. Une lecture que je vous recom­mande : cela fait du bien de retrou­ver la vie de gens ordi­naires traver­sant les tragé­dies de la grande histoire sans pour autant avoir connu une vie dramatique.

Citations

Le revers de la médaille de la victoire.

Mon arrière-grand-père alle­mand en veut aux alsa­ciens de ne pas recon­naître que la période du Reichs­land a été pour eux une grande phase d’ex­pan­sion écono­mique. Oubliées les lois sociales de Bismarck qui comptent parmi les plus progres­sistes d’Eu­rope. Le chan­ce­lier alle­mand a doté l’Al­sace du premiers système complet d’as­su­rances sociales obli­ga­toires. Oublié le grand degré d’au­to­no­mie octroyée à l’al­sace. En 1911 Alsace lorraine devient un vingt-sixième état confé­déré. L’Al­sace-Lorraine a sa Consti­tu­tion et son parle­ment comme les autres Länder du Reich. L’Al­sace a ses lois propres. Jamais plus elle ne sera aussi auto­nome. Oublié aussi le formi­dable essor urbain que connaissent les villes alsa­ciennes. Stras­bourg devient une véri­table capi­tale régio­nale. Henri Réling doit aux Alle­mands le quar­tier Saint-Joseph, la nouvelle gare, les cana­li­sa­tions toute neuves, l’eau potable, l’élec­tri­cité et ses deux belles maisons.

Lettre du grand père 19 août 1918.

Chère maman, un de mes amis lorrains vient de partir pour sa permis­sion. Et j’ai été pris soudain d’un tel cafard que j’ai besoin de bavar­der un peu avec toi à distance. Bien­tôt ce sera mon tour, peut-être déjà au début du mois de septembre. tous ceux qui m’écrivent me demandent quand je pars en permis­sion. Après toutes ces aven­tures en Russie et dans le nord de la France, comme je serais heureux de vous revoir, toi, ma chère mère, et vous, mes sœurs adorées ! Les jours de temps clair j’aper­çois les belles Vosges au loin. Et je pense avec nostal­gie à toi, ma chère petite mère. Vous allez trou­ver un peu ridi­cule qu’un jeune homme de vingt deux ans ans écrivent des choses aussi senti­men­tales. Mais quand on sait la vie que nous avons eue sur le champ de bataille, quand on sait les horreurs dont nous avons été témoins, il est facile de comprendre notre état d’es­prit. Prie pour que Dieu me protège, pour que nous puis­sions bien­tôt mener ensemble une vie heureuse.

Portrait d’une femme d’une autre époque

Cette sœur crain­tive avait peur de tout : de l’orage, des voleurs, des dépenses inutiles, des courants d’air, des chiens, de l’im­prévu, de la vie toute entière. Elle avait toujours habité au rez-de-chaus­sée de l’im­meuble de l’ave­nue de la liberté dans l’ap­par­te­ment de ses parents. À leur mort, elle avait simple­ment quitté sa chambre de jeune fille au bout du couloir pour occu­per la chambre conju­gale, plus spacieuse, sur le devant.

Le bilinguisme.

Ma grand mère avait attri­bué à chacune de ses de langue une fonc­tion bien défi­nie. L’al­le­mand était la langue des émotions graves et des juge­ments défi­ni­tifs. Une langue morale et sombre char­gée de toutes les misères du monde. le fran­çais était la langue légère des petits senti­ments affec­tueux. Mathilde m’ap­pe­lait « Ma chérie » et jamais « Mein Schatz » ou « Mein kind » Jamais, avant mon arri­vée en Alle­magne, elle ne m’avait d’ailleurs adressé la parole en alle­mand. jamais elle ne m’avait aidé à faire mes devoirs. Jamais elle ne m’avait fait réci­ter les « Gedichte », les poèmes que nous appre­nions au lycée. Je n’ai compris que bien plus tard combien elle était heureuse de m’en­tendre parler allemand.


Édition Livre de poche. Traduit de l’al­le­mand par Anne Georges

Lors d’une discus­sion pendant les vacances de la tous­saint, mes petits enfants ont exprimé toute leur passion pour Harry Potter, ma soeur leur a demandé : – Connais­sez-vous « Émile et les détectives » ?

Toutes les deux, nous avons partagé, alors nos souve­nirs : ce roman avait enchanté notre enfance. Dans ce mois de « feuilles alle­mandes », ne manquait-il pas un livre jeunesse ? Celui-ci écrit en 1929 , victime de la censure nazie a, selon moi, toute sa place et je pense qu’il rappel­lera de bons souve­nirs à beau­coup d’entre vous. Je viens de le relire, je crois qu’il va plaire aussi à mes petits enfants. Je rappelle le sujet : Émile Tisch­bein âgé de dix ans, part seul à Berlin, en train, pour retrou­ver sa grand-mère et la famille de sa tante. Sa maman est veuve et travaille comme coif­feuse chez elle, elle gagne tout juste de quoi vivre avec son petit garçon. Émile est intel­li­gent et débrouillard son but prin­ci­pal est d’aider sa maman. Dans le train, il est victime d’un homme qui lui vole l’argent qui lui avait été confié pour sa grand-mère.
Arrivé à Berlin, Émile grâce à une bande d’en­fants aussi débrouillards que lui prend en chasse son voleur, ensemble ils arri­ve­ront à le faire arrêter.
Ce qui fait tout l’in­té­rêt du livre c’est le côté très vivant de la bande d’en­fants, les diffé­rentes person­na­li­tés des petits lascars sont très atta­chantes. L’écrivain a beau­coup d’humour et je suis certaine que les enfants d’aujourd’hui peuvent sourire et se retrou­ver dans les dialogues de ces enfants. C’était un très bon roman jeunesse qui a presque un siècle et je parie qu’il peut encore plaire aux enfants.

Et … incroyable, j’ai trouvé un point commun avec Harry Potter ! ! Dans le premier tome Harry, Ron et Hermione se couvrent de gloire grâce à leur courage dans des actions témé­raires et coura­geuses. Mais Dumble­dore féli­cite aussi le petit Neville Londu­bat qui est resté à son poste de veilleur toute la nuit. Dans « Émile et les détec­tive », le poli­cier féli­cite évidem­ment Émile et ses amis pour leur courage dans cette course hale­tante à travers Berlin pour attra­per le voleur, mais il souligne aussi le courage du petit Vendredi qui loin des actions d’éclat est resté à son poste devant son appa­reil de télé­phone et a permis le succès de l’opération en infor­mant en temps et en heure du mouve­ment des troupes. Le courage des petits est donc mis à l’honneur dans ces deux récits.

L’adulte que je suis aujourd’­hui a été éton­née par la descrip­tion réaliste des diffi­cul­tés sociales en Alle­magne en 1920 et l’ad­mi­ra­tion pour les réali­sa­tions tech­no­lo­giques des villes modernes. J’ai retrouvé intact mon souve­nir du rêve cauche­mar­desque qui boule­verse Émile dans le train : c’est vrai­ment bizarre de consta­ter que des livres d’en­fance peuvent rester graver dans les souve­nirs à tout jamais me semble-t-il.

Citations

Genre de phrases que l’on aime bien lire dans un livre jeunesse.

Admet­tons que la malchance reste toujours la malchance. mais quand on a des amis qui spon­ta­né­ment vous viennent en aide, disons que ça fait du bien au moral.

Humour.

– Vous jacas­sez pendant des heures sur des problèmes de nour­ri­ture, de télé­phone, de nuits passées hors de chez nous. Par contre, sur la manière d’at­tra­per le voleur, pas un mot. À vous écou­ter, on se croi­rait… on se croi­rait dans un conseil de prof ! 
Aucune injure plus forte ne lui était venue à l’esprit.

Édition Albin Michel
Traduit de l’al­le­mand par Domi­nique Autrant
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Feuilles alle­mandes

Un livre parfait pour le mois de la décou­verte de la litté­ra­ture alle­mande surtout à la veille du 11 novembre. Cette auteure Monika Helfer est autri­chienne, elle a puisé son inspi­ra­tion dans sa propre famille. Le titre en alle­mand « die bagage » (les bagages) me parle davan­tage. Je trouve qu’il donne mieux l’idée de ce qu’on trim­balle avec soi : les richesses et les fragi­li­tés qui seront de tous nos voyages de la vie. Les héri­tages c’est plus abstrait. La vie fami­liale de l’au­teure est marquée par la guerre 1418 , c’est là que se creu­sera le drame qui marquera sa grand-mère, son grand- père et tous leurs enfants et petits enfants, reje­tés par une partie du village (le curé en tête) parce que sa grand mère trop belle sera accu­sée d’adul­tère pendant que son mari est à la guerre. « Les fâcheux » comme on les nomme au village vivront donc en marge de cette société peu tolé­rante mais dont, cepen­dant, plusieurs personnes vien­dront en aide à des gens qui n’ont rien fait pour méri­ter cet ostracisme.

L’au­teure décrit avec une grande tendresse sa grand mère qui rendait jalouse toute les femmes du village, tant les hommes la trou­vait belle . Monika Helfer fait des constants allers et retours dans sa mémoire person­nelle en faisant revivre les gens tels qu’elle même les a connus et ce que l’on lui a raconté pour construire un récit qui permet au lecteur de savoir qui elle est aujourd’­hui. Riche et bles­sée à la fois d’avoir dans ses bagages toutes ses histoires où pour le dire comme le traduc­teur d’être l’hé­ri­tière de ses « fâcheux » à qui elle dédie son livre. Sa propre mère ne sera jamais accep­tée, ni même nous dit l’écri­vaine, regar­dée par son propre père car celui-ci soup­çon­nera sa femme de l’avoir conçue avec un bel alle­mand de passage ou avec le maire du village, person­nage trouble qui fait de drôles d’af­faires pas très légales avec ce grand-père.
Cette plon­gée dans le monde rural autri­chien est très agréable à lire et on comprend que l’au­teure aime le tempé­ra­ment de sa grand-mère une si belle amoureuse.
Je trouve toujours étrange, quand je lis des romans autri­chiens, combien le nazisme est passé sous le silence. Le mot n’est même pas prononcé alors qu’elle parle de cette période puis­qu’elle évoque la vie d’un oncle qui a déserté pendant la campagne de Russie et a eu une femme et un enfant russes.
Autant la guerre 1418 est ressen­tie comme un drame à travers l’ab­sence du père de famille autant le nazisme autri­chien semble n’avoir eu aucune consé­quence sur cette famille. Ça me dérange parce que cela est repré­sen­ta­tif de l’état d’es­prit des Autri­chiens : le nazisme ce sont les Alle­mands pas eux .
Que cela ne vous empêche pas de lire ce livre il nous fait décou­vrir une rura­lité qui n’a rien d’idyl­lique malgré le cadre enchan­teur des montagnes autrichiennes.
Et voici le billet d’Eva . (J’avais déjà lu ce roman quand Eva a fait paraître son billet mais je garde tous les livres venant de litté­ra­ture alle­mande pour le mois de novembre.)

Citations

Les sentiments dans une région rurale.

Josef aimait sa femme. Lui-même n’avait jamais employé ce mot. En patois ce mot n’exis­tait pas. Il n’était pas possible de dire « Je t’aime » en patois. le mot ne lui était donc jamais venu à l’es­prit. Maria était à lui. Et ils voulaient que Maria soit à lui et qu’elle lui appar­tienne, ça voulait dire d’abord le lit, et ensuite la famille.

Départ pour la guerre 14.

Les quatre hommes avaient mis des fleurs sur leurs chapeaux et s’étaient envoyé un petit verre en vitesse. Le maire offrait le schnaps en tant que repré­sen­tant de l’empereur et il tira un coup de feu en l’air. Une bande de gamins accom­pa­gna les piou­piou, comme on appe­lait les conscrits. Mais seule­ment jusqu’au village suivant, ensuite ils firent demi-tour. De là, les futurs soldats conti­nuèrent seuls jusqu’à L., mais ils ne marchaient pas au pas, ils ne chan­taient plus et ils étaient passa­ble­ment dessoû­lés. Ils parlaient des choses qu’il y avait à faire et qu’ils feraient bien­tôt, comme s’ils devaient être de retour chez eux dans quelques jours ou dans quelques semaines. Ils ôtèrent les fleurs de leurs chapeaux et les jetèrent au bord du chemin. main­te­nant qu’il n’y avait plus personne de chez eux pour les voir, à quoi
bon ?

Phrases terribles.

Oncle Lorenz avait trois enfants au pays, il tenait ses deux fils pour des bons à rien, et cela avant même qu’ils aient pu deve­nir bon à quoi que ce soit, si bien qu’ils n’étaient rien de venu du tout, l’un des d’eux s’est pendu à un arbre. 

Ce billet à été écrit un an en avance ‑puisque j’ai lu ce livre fin novembre 2021- pour parti­ci­per au mois « les feuilles alle­mandes ». Walter Stucki était ambas­sa­deur de la Suisse à Vichy pendant la guerre, il a fréquenté et beau­coup appré­cié Pétain. En octobre 2021, des propos d’Éric Zemmour sur le régime de Vichy m’ont trou­blée et je n’étais visi­ble­ment pas la seule, puisque dans un podcast que j’écoute régu­liè­re­ment : « le Nouvel Esprit Public » un parti­ci­pant a conseillé ce livre de mémoire de l’am­bas­sa­deur Suisse pour mieux comprendre la période. Si Walter Stucki est bien de langue alle­mande nulle part, on ne peut lire que ses mémoires ont été traduites, on peut suppo­ser qu’il a lui même écrit ce livre dans les deux langues qu’il prati­quait couramment.

Contrai­re­ment à ce que j’avais espéré, ces mémoires ne permettent pas de mieux comprendre la person­na­lité de Pétain, elles n’ap­portent rien de nouveau pour quel­qu’un comme moi qui me suis toujours inté­res­sée à cette période. En revanche, je l’ai lu avec inté­rêt car cet ambas­sa­deur fait revivre cette période avec un regard exté­rieur, témoin actif de ce moment tout en n’étant pas un acteur de la poli­tique fran­çaise. Voici donc à l’œuvre la fameuse neutra­lité Suisse dont Walter Stucki est si fier.

L’au­teur décrit la grande estime dont était entouré Pétain, autant par le person­nel qui était proche de lui que par une très grande partie de la popu­la­tion fran­çaise. Les images de foules l’ac­cla­mant sont dans toutes les mémoires. Mais ce que l’on sait moins, c’est combien cet homme a cru à toutes les turpi­tudes que les alle­mands lui ont fait avaler en les dissi­mu­lant plus ou moins sous des prétextes très gros­siers et sans doute plus faciles à dénon­cer aujourd’hui qu’à l’époque. Je n’avais jamais lu les deux lettres adres­sées à Pétain, l’une en 1941 l’autre en 1943 par Hitler et Ribben­trop, elles sont très inté­res­santes et permettent de mesu­rer l’as­ser­vis­se­ment de la France. La posi­tion des forces de l’oc­cu­pa­tion est très claire, c’est la France qui a déclaré la guerre, et qui doit suppor­ter le poids des vain­queurs. De plus si des excès sont commis par les troupes d’oc­cu­pa­tion, ils ne sont que les justes réponses aux atten­tats terro­ristes et ne sont qu’une réplique dece que les troupes fran­çaises ont fait subir aux alle­mands lorsque après la guerre 1418 celles-ci ont occupé la Rhénanie.

En 1944 , Pétain veut suivre sa posi­tion première « faire don de sa personne à la France » et ne veut donc pas fuir Vichy, les Alle­mands l’y contrain­dront. C’est là son unique résis­tance, racon­tée dans les mémoires de cet ambas­sa­deur. Person­nel­le­ment, je ne vois pas en quoi cela serait une preuve de gran­deur de Pétain.

Ce que l’on voit très bien dans cet ouvrage, c’est l’ab­sence totale de marge de manœuvre du chef de l’état fran­çais et si on est logique on ne comprend pas pour­quoi il n’a pas démis­sionné dès que les alle­mands ont occupé la zone « libre ». Il n’était pas grand chose avant cette occu­pa­tion, il n’est vrai­ment plus rien après. Stucki déteste Pierre Laval mais il a peu d’im­por­tance dans cet ouvrage car il est absent de Vichy dans les derniers moments de ce régime.

Stucki a joué un rôle actif dans ces derniers moments de guerre : il a tout fait pour éviter les règle­ments de comptes sanglants entre la résis­tance et les forces alle­mandes encore présentes et très bien armées. Ce n’est pas simple parce que du côté de la résis­tance il y a plusieurs factions les FFI rallié à De Gaulle et le FTP commu­nistes. Ces hommes de l’ombre ont beau­coup souf­fert et ont du mal à rester dignes dans la victoire. Du côté des alle­mands, les troupes peuvent être très proches de la gestapo et sont capables du pire . Tout le monde même à l’époque connaît le drame d’Ora­dour sur Glane. Il faut à tout prix éviter un autre village martyre. Il raconte comment, en tant que diplo­mate suisse, il discute avec les alle­mands aussi bien qu’a­vec des résis­tants et c’est très inté­res­sants. Pendant ce temps c’est la fuite éper­due du côté des anciens parti­sans de Pétain, les rallie­ments de dernière heure vers les FFI ne sont pas très glorieux. Stucki est très sévère pour la milice créée pour lutter contre la résis­tance et qui a utilisé les mêmes procé­dés de terreur que le parti Nazi en Alle­magne. Dans ce livre, on ne voit jamais Pétain désap­prou­ver la conduite de cette milice coupable de tant d’hor­reurs. Certes, c’est Pierre Laval imposé à Pétain par les alle­mands qui créé cette milice mais Pétain ne s’y oppose pas. Pendant ces soubre­sauts de l’his­toire Pétain veut toujours garder un semblant de léga­lité, c’est pitoyable.

Pour conclure sur le rôle de Pétain, ce livre ne permet pas de savoir si d’une façon ou d’une autre ce Maré­chal de France a atté­nué les méfaits de l’oc­cu­pa­tion alle­mande sur le sol fran­çais. Mais on voit que l’homme a gardé sa luci­dité jusqu’au bout et que ceux qui l’ont appro­ché étaient séduits par sa person­na­lité. Mais on n’apprend rien dans ce livre sur le rôle de Pétain et des juifs.

Ces mémoires confirment, grâce à un témoi­gnage direct, que les fins de régime sont peu glorieuses et que les guerres civiles engendrent des violences fondées sur la vengeance parti­cu­liè­re­ment atroces.

Citations

Portrait

La verdeur physique de cet homme presque nona­gé­naire était vrai­ment stupé­fiante. J’ai parti­cipé à des défi­lés et à des revues de toutes sortes qui nous fati­guaient, nous simples spec­ta­teurs, et qu’il suppor­tait, comme person­nage prin­ci­pal actif, sans signe appa­rent de lassi­tude. Intel­lec­tuel­le­ment aussi, il était la plupart du temps d’une luci­dité et d’une fraî­cheur éton­nante. Il pouvait être vrai­ment spiri­tuel, et même mordant. En géné­ral il était, dans son compor­te­ment, plein de dignité, d’une affa­bi­lité mesu­rée, très sédui­sant. Vers la fin du régime, c’est-à-dire en était 1944 ‑il avec 88 ans- il tombait souvent dans une profonde mélan­co­lie, même dans une certaine apathie, et ne s’en cachait pas lors­qu’il était en petit cercle. Son entou­rage le plus proche allait parfois jusqu’à lui éviter tout entre­tien. Par contre, il resta toujours exté­rieu­re­ment le vieillard robuste et digne .

Toute puissance de la Gestapo

Le géné­ral von Neubronn (géné­ral alle­mand du Haut Comman­de­ment Ouest) m’a affirmé plus d’une fois qu’il pouvait être arrêté à tout instant par n’im­porte quel sous-offi­cier de la Gestapo.

Le STO la milice et la résistance

Le « Gaulei­ter » Sauckel venait, on le sait, de récla­mer un million de travailleurs fran­çais pour l’Al­le­magne. Moins de dix mille partirent. Toute la jeunesse mascu­line, pour ainsi dire, échappa à cette main­mise, soit en entrant dans la milice créée par Darnand, soit en dispa­rais­sant pour rallier un des divers groupes de résis­tance. L’en­trée dans la milice était rendue très sédui­sante par des allo­ca­tions incroya­ble­ment élevées, un bon ravi­taille­ment et les pouvoirs consi­dé­rables dont jouis­saient ses membres. Seuls les plus mauvais éléments de la jeunesse fran­çaise succom­bèrent cepen­dant à la tenta­tion. Tous ceux qui gardaient encore un reste de patrio­tisme et conser­vaient leur foi dans l’ave­nir de la France préfé­raient à ces séduc­tions la vie du maquis, avec ses aven­tures, ses dangers et ses privations.

Remarque intéressante

Pour complé­ter le tableau qu’of­frait en cet été 1944 la France tortu­rée, il faut consta­ter que, même parmi les Alle­mands, il n’y avait aucune unité et qu’ils étaient divi­sés en une série de groupes diffé­rents. Des diri­geants fran­çais habiles auraient pu obte­nir et sauver bien des choses en jouant davan­tage de l’ar­mée contre la gestapo, des diplo­mates contre les SS, des hommes poli­tiques contre les hommes d’af­faires. Mais le tragique pour eux depuis 1940, c’est que, sans aucune compré­hen­sion psycho­lo­gique de la menta­lité alle­mande, ils croyaient devoir céder et ils n’ont jamais assez utilisé le seul, mais puis­sant atout dont ils dispo­saient :l’in­té­rêt consi­dé­rable qu’a­vait l’Al­le­magne au main­tien de la tran­quillité et de l’ordre en France.

Fin de règne et comportement des diplomates

Tous les autres se compor­tèrent avec « diplo­ma­tie » : celui qui, hier encore, était le premier person­nage du pays, ne pouvait plus aujourd’­hui, prison­nier aban­donné, leur être utile ; l’ex­pres­sion de senti­ments pure­ment humains ne pouvait leur valoir aucun avan­tage, mais risquait au contraire de leur susci­ter des diffi­cul­tés. Alors on était prudent et avisé !

Les horreurs des fins de guerre

Lorsque je visite ce « champ de bataille » avec l’an­cien comman­dant de la place de Vichy, le géné­ral B, nous décou­vrons un groupe de cadavres en uniforme alle­mand. Ce sont des roumains, qui ont combattu jusqu’ici dans les rangs alle­mands et qui, à la suite du revi­re­ment poli­tique de leur pays, ont été liqui­dés dans la nuit par leurs anciens cama­rades et aban­don­nés comme poids mort.

Quand on sent que le bon goût suisse est choqué

On pouvait voir les éléments les plus hété­ro­clites appar­te­nant à des orga­ni­sa­tions FFI et FTP dont la marque distinc­tive ne consis­tait parfois qu’en un bras­sard, et l’arme en un vieux fusil de chasse. On y trou­vait aussi des femmes armées et des Afri­cains de couleur. Quelques groupes d’hommes accom­pa­gnés de femmes rappe­lait presque exac­te­ment certaines images de la Terreur sous la révo­lu­tion française.

Lettre d’Hitler à Pétain en 1941

Nous avons nous-mêmes bien des points de compa­rai­son avec le compor­te­ment des auto­ri­tés fran­çaises au temps de l’oc­cu­pa­tion de la Rhéna­nie, alors qu’à coup de fouet on chas­sait des trot­toirs des citoyens alle­mands, non seule­ment des hommes, mais aussi des femmes et des enfants, alors que plus de 16000 femmes et jeunes filles alle­mandes en été violées, parfois même par des noirs, sans que les auto­ri­tés mili­taires fran­çaises eussent estimé qu’il valût la peine d’intervenir .

Édition Livre de Poche

Texte fran­çais de Bernard Lortholary

Lu dans le cadre du mois de litté­ra­ture allemande

C’est Patrice qui m’avait donné envie de lire ce texte sur le blog « et si on bouqui­nait un peu ». J’avais déjà dû le lire mais il y a long­temps et je suis contente de pouvoir le mettre sur Luocine, surtout ce mois de novembre qui est, grâce à Patrice et Eva, consa­cré à la litté­ra­ture allemande.

C’est une pièce de théâtre qui jouée par Ville­ret devait être très drôle à l’image de cet acteur qui nous fait rire et qui a en lui une part de tragique. Ce long mono­logue d’un musi­cien « fonc­tion­naire » de l’or­chestre de Berlin est aussi amusant que triste. Qui, en effet, fait atten­tion aux contre­bas­sistes, lors d’un concert ? Je pense que tous ceux qui ont vu le spec­tacle ou qui ont lu le livre regar­de­ront avec plus de compas­sion les pauvres contre­bas­sistes d’or­chestre et se souvien­dront qu’ils doivent s’en­traî­ner sur un instru­ment bien ingrat.
Le musi­cien règle ses comptes avec tout le monde de la musique, même Mozart reçoit son avalanche de critiques, il est d’ailleurs d’une mauvaise foi totale. On lui pardonne car fina­le­ment il est surtout très malheureux.

Malheu­reux, de devoir travailler comme un forçat alors que personne ne remarque la qualité de son jeu.

Malheu­reux, car la femme qu’il aime , une jeune soprane, ne lui a jamais accordé un regard.

Malheu­reux, car il ne gagne pas assez d’argent pour fréquen­ter des restau­rants de luxe où des musi­ciens plus fortu­nés que lui peuvent invi­ter cette jeune femme.

Malheu­reux enfin, parce qu’être titu­laire de l’or­chestre cela veut dire un salaire garan­tie à vie mais où est alors la créa­tion artis­tique à laquelle il est confronté à chaque fois qu’il joue.

Si j’ai une réserve pour ce texte, cela vient ma diffi­culté à lire le théâtre : je préfère le voir sur scène que le lire.

On rit, enfin on sourit, à cette lecture que j’ai­me­rais voir jouer car je trouve que le texte se prête à des inter­pré­ta­tions très variées.

Citations

Et vlan ! pour l’orgueil des chefs d’orchestre.

N’im­porte quel musi­cien vous le dira : un orchestre peut toujours se passer de son chef, mais jamais de la contre­basse. Pendant des siècles, les orchestres se sont fort bien passés de chefs. D’ailleurs quand on regarde l’évo­lu­tion de l’his­toire de la musique, le chef est une inven­tion tout à fait récentes. Dix-neuvième siècle. Et je peux vous dire que, même à l’Or­chestre Natio­nal, il nous arrive de plus d’une fois de jouer sans nous soucier du chef. Ou en passant complè­te­ment au dessus de sa tête sans qu’il s’en rende compte. On le laisse s’agi­ter autant qu’il veut, à son pupitre et nous, on va notre petite bonhomme de chemin. Pas quand c’est le titu­laire. Mais avec les chefs de passage, à tous les coups. C’est un de nos petits plai­sirs. Diffi­cile à vous faire comprendre… mais enfin c’est un détail.

Et vlan ! pour Wagner .

Six notes distinctes ! À cette vitesse invrai­sem­blable ! Parfai­te­ment injouable. Alors, on les bous­cule tant bien que mal. Est-ce que Wagner s’en rendait compte, on ne le sait pas. Vrai­sem­bla­ble­ment, non. De toutes façons, il s’en fichait. D’ailleurs il mépri­sait l’or­chestre en bloc. C’est bien pour­quoi, à Bayreuth, il le cachait, en prétex­tant des raisons d’acous­tique. En réalité, parce qu’il mépri­sait l’or­chestre. Et ce qui lui impor­tait avant tout, c’était le bruit la musique de théâtre préci­sé­ment vous comprenez ?

Et vlan ! pour la contrebasse.

Quel instru­ment hideux ! Je vous en prie, regar­dez-la ! Non, mais regar­dez-la ! Elle a l’air d’une grosse bonne femme, et vieille. Les hanches beau­coup trop basses, la taille complè­te­ment ratée, beau­coup trop marquée vers le haut, et pas assez fine ; et puis ce torse étri­qué, rachi­tique… à vous rendre fou. C’est parce que, d’un point de histo­rique, la contre­basse est le résul­tat d’un métis­sage. Elle a le bas d’un gros violon et le haut d’une grande viole de gambe. La contre­basse est l’ins­tru­ment le plus affreux, le plus pataud, le plus inélé­gant qui ait jamais été inventé. Le Quasi­modo de l’orchestre.

Et son idéal féminin.

En tant que bassiste, il me faut une femme qui repré­sente tout l’op­posé de moi : la légè­reté, la musi­ca­lité, la beauté, la chance, la gloire, et il faut qu’elle ait de la poitrine …


Sans aucun jeu de mots, j’ar­rive « après » le grand succès de ce roman et « après » avoir lu « Ameri­can Rust ». Le sujet est le même : que se passe-t-il dans une région qui a perdu ce qui faisait sa richesse écono­mique, dans les deux cas, il s’agit de s’agit de la dispa­ri­tion de l’in­dus­trie métal­lur­gique. dans les deux romans on voit la dispa­ri­tion d’un rôle mascu­lin évident car fondé sur la force physique, la diffé­rence c’est que l’on sent que la région lorraine peut revivre autre­ment alors que dans le roman de Philip Meyer c’est la nature qui reprend ses droits, la région retour­nant à l’état sauvage.

Je ne voulais pas lire ce roman car j’avais peur de retrou­ver une atmo­sphère trop sombre et sans espoir. C’est bien le cas mais le talent de l’écri­vain est tel que j’ai lu avec beau­coup d’in­té­rêt ce gros roman. Il s’at­tache à décrire tous les habi­tants d’une ville imagi­naire du bassin des Hauts-Four­neaux, on voit des hommes déclas­sés dont la seule façon de tenir est de consom­mer de l’al­cool à haute dose : « eux » ce sont ces anciens ouvriers. Leurs femmes parfois boivent mais le plus souvent elles essaient de tenir leur famille. Et leurs enfants ? Ils s’en­nuient et cherchent à satis­faire leurs besoins sexuels, ils boivent aussi mais rajoutent la drogue qui leur ouvre un monde plus souriant. À côté et se mélan­geant assez peu des arabes, une famille maro­caine très cliché : le père épuisé par une vie de labeur, la mère retour­née au pays, et un fils dealer de haschisch. On voit aussi deux filles de la bour­geoi­sie qui s’en­ca­naillent mais réus­si­ront à sortir de cette région.

La construc­tion du roman se passe autour d’un vol de moto qui sera le déclen­cheur de la catas­trophe entre les jeunes, la violence des bagarres est terrible et laisse des traces indé­lé­biles. En revanche, il n’y a pas de meurtre contrai­re­ment à ce qui se passe dans les romans améri­cains, donc, un après sera possible pour ces jeunes mais cela ne veut pas dire un avenir posi­tif. Le roman se termine sur un deuxième vol de moto, rouler sur une moto semble donner aux jeunes une impres­sion de liberté. Le dernier été se passe lors de la coupe de monde de foot en 1998 et l’écrivain décrit cette popu­la­tion d’anciens ouvriers réunie dans un élan « patrio­tique » presque unanime.

On peut repro­cher à ce texte de faire une pein­ture trop noire d’une popu­la­tion qui a certai­ne­ment plus de richesse person­nelle que celle des diffé­rents person­nages, on peut aussi ne pas trop aimer le langage des jeunes, les descrip­tions des beuve­ries à la bière (arro­sée de picon, ou non), les hallu­ci­na­tions dues à la drogue, les très nombreuse scènes de baise… Je suis d’ac­cord avec tout cela mais ce qui m’a empê­chée de mettre cinq coquillages c’est de n’avoir aucun person­nage posi­tif dans le roman. On a l’im­pres­sion que tous les gens de cette région sont décrits dans ce roman, or je suis certaine qu’il existe des gens de valeur qui ne sont ni alcoo­liques ni drogués et dont la prin­ci­pale acti­vité n’est pas sexuelle.

Cette dernière remarque ne m’a pas empê­chée de lire avec beau­coup d’in­té­rêt ce roman de Nico­las Mathieu et de rete­nir son nom pour d’autres lectures.

Citations

Le style de l’auteur .

Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’en­fi­lait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit il lui arri­vait parfois d’écrire des chan­sons, ses écou­teurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.

Ambiance de la cité.

Un peu après 15h, le temps devint comme une pâte, grasse, étirable à l’in­fini. Chaque jour, c’était pareil. Dans le creux de l’aprèm, un engour­dis­se­ment diffus s’emparait de la cité. On n’en­ten­dait plus ni les enfants ni les télé­vi­seurs par les fenêtres ouvertes. Les tours même semblaient prête à s’af­fais­ser, hési­tant dans les brumes de chaleur. Par instant, une mob kitée prati­quait une inci­sion bien nette dans le silence. Les garçons clignaient des yeux et essuyaient la sueur qui venait noir­cir leurs casquettes. Au-dedans, la nervo­sité mari­nait sous son couvercle. On était somnolent, haineux, et ce goût acide du tabac sur la langue. Il aurait fallu être ailleurs, avoir un travail, dans un bureau clima­tisé peut-être bien. ou alors la mer.

L’après de la métallurgie .

Un siècle durant les hauts four­neaux d’Heillange avaient drainé toute ce que la région comp­tait d’exis­tence, happant d’un même mouve­ment les êtres, les heures, les matières premières. D’un côté, les wagon­nets appor­taient le combus­tible et le mine­rai par voie ferrée. De l’autre, des lingots de métal repar­taient par le rail, avant d’emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de longs chemi­ne­ments à travers l’Europe. 
Le corps insa­tiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croi­sée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par un réseau de conduites qui, une fois dépo­sées et vendues au poids, avaient laissé de cruelles saignées. Ces trouées fanto­ma­tiques ravi­vaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbe, les réclames qui pâlis­saient sur les murs, ces panneaux indi­ca­teurs grêlés de plombs.

L’éducation .

L’édu­ca­tion est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circu­laires. En réalité tour le monde fait ce qu’il peut. Qu’on se saigne ou qu’on s’en foute, le résul­tat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant 15 ans, vous vous levez à l’aube pour l’emmener à l’école. À table, vous lui répé­tez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trou­ver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l’éle­vez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous deve­nez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrou­vez avec un ennemi dans votre propre maison. C’est bon signe. Il sera bien­tôt prêt. C’est alors que viennent les emmerdes véri­tables, celles qui peuvent coûter des vies ou finir au tribunal.

Ado dans une famille de la classe moyenne .

Quand elle rentrait le week-end, elle trou­vait ses parents occu­pés à mener cette vie dont elle ne voulait plus, avec leur bien­veillance d’en­semble et ces phrases prémâ­chées sur à peu près tout. Chacun ses goûts. Quand on veut on peut. Tout le monde peut pas deve­nir ingé­nieur. Vanessa les aimait du plus profond, et ressen­tait un peu de honte et de peine à les voir faire un si long chemin, sans coup d’éclat ni défaillances majeures. Elle ne pouvait pas saisir ce que ça deman­dait d’opi­niâ­treté et d’humbles sacri­fices, cette exis­tence moyenne, pour­sui­vie sans relâche, à rame­ner la paie et orga­ni­ser des vacances, à entre­te­nir la maison et faire le dîner chaque soir, à être présents, atten­tifs tout en lais­sant à une ado déglin­guée la possi­bi­lité de gagner progres­si­ve­ment son autonomie.

Une méchanceté gratuite.

Il ne reste plus d’idiots dans les villages, mais chaque café conserve son épave atti­trée, mi-poivrot, mi-Coto­rep, occupé à boire du matin au soir, et jusqu’à la fin

La vie sans alcool.

Mais au fond, le problèmes d’une vie sans alcool n’était pas celui là. C’était le temps. L’en­nui. La lenteur et les gens. Patrick se réveillait d’un sommeil de vingt années, pendant lesquelles il s’était rêvé des amitiés, des centres d’in­té­rêt, des opinions poli­tiques, toute une vie sociale, un senti­ment de soi et de son auto­rité, des certi­tudes sur tout un tas de trucs, et puis des haines fina­le­ment. Or il était juste bourré les trois quarts du temps. À jeun , plus rien ne tenait. Il fallait redé­cou­vrir l’en­semble, la vie entière. Sur le coup, la préci­sion des traits brûlait le regard, et cette lour­deur, la pâte humaine, cette boue des gens, qui vous empor­tait par le fond, vous remplis­sait la bouche, cette noyade des rapports. C’était ça, la diffi­culté prin­ci­pale, survivre à cette vérité des autres.

Le Maroc et la drogue.

Le Rif produi­sait chaque année des milliers de tonnes de résine de canna­bis. Des champs dans un vert fluo­res­cent couvraient des vallées entières, à perte de vue, et si le cadastre fermait les yeux, chacun savait à quoi s’en tenir. Sous les dehors respec­tables, ces hommes matois qu’on voyait aux terrasses des cafés, avec leurs mous­taches et leur gros esto­mac, étaient en réalité d’une vora­cité digne de Wall Street. Et l’argent du trafic irri­guait le pays de haut en bas. On construi­sait avec ces millions des immeubles, des villes, tout le pays. Chacun à son échelle palpait, gros­sistes, fonc­tion­naires, magnat, mules, flics, élus, même les enfants. On pensait au roi sans oser le dire.

Retour dans sa ville de la Parisienne .

Ils papo­tèrent un moment, mais sans y croire. Au fond, Steph était le centre d’un jeux de société assez vain. Sa mère l’ex­hi­bait, les gens feignaient de s’in­té­res­ser, la jeune fille donnait le change. Il circu­lait comme ça toute une fausse monnaie qui permet­tait d’hui­ler les rapports. À la fin, personne n’en avait rien à battre.