Édition « La belle étoile. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Aline Pavcoñ)

Quand j’ai compris que ce roman se situait au Liban , j’ai immé­dia­te­ment répondu à Babe­lio que j’avais très envie de le lire. Il a bien pour toile de fond ce pays qui m’est cher, avant la terrible crise écono­mique qui a réduit à la misère tous mes amis univer­si­taires. On sent dans ce roman à quel point ce pays est inca­pable de renaître de ses cendres, les feux dont il s’agit dans le titre sont ceux qui sont provo­qués par la popu­la­tion qui n’en peut plus de vivre dans les ordures jamais ramassées .
Les trois coquillages montrent ma décep­tion, je pensais connaître un peu mieux ce pays, en réalité je connais tout sur l’his­toire d’amour contra­riée de Mazna une jeune fille syrienne qui a un talent certain pour le théâtre mais qui n’ar­ri­vera pas à deve­nir actrice aux États-Unis car elle a suivi un homme dont elle n’était pas amou­reuse, Idris un jeune liba­nais qui vient d’une famille plus riche que la sienne. Mazna était folle­ment éprise de Zaka­ria un réfu­gié pales­ti­nien et ami presque frère d’Idriss. Zaka­ria est tué car il a lui-même tué des chré­tiens et Idriss et Mazna s’en­fuient. Ensemble ils auront trois enfants dont nous allons suivre le parcours.
l’aî­née, Ava cher­cheuse en biolo­gie et mère de deux enfants, est mariée à un améri­cain, son couple subit quelques turbu­lences. Marwan le fils préféré de sa mère, doit choi­sir entre une carrière de chan­teur ou la cuisine et sa vie avec sa fian­cée Harper, et enfin Najla homo­sexuelle et chan­teuse à succès qui est revenu vivre et faire carrière au Liban.

Ils se retrouvent tous à Beyrouth car Idriss a décidé de vendre la maison de sa famille. Ce sera l’oc­ca­sion de ravi­ver les souve­nirs que les parents préfèrent oublier. Il faut 420 pages à cette auteure pour faire émer­ger tous les secrets autour de Zaka­ria. Ma décep­tion vient de ce que histoire si clas­sique ne fait pas revivre le Liban, à cette nuance près que certaines déci­sions pouvaient entraî­ner la mort plus faci­le­ment qu’ailleurs. On sent aussi le poids des tradi­tions dans l’édu­ca­tion des filles et aussi la façon dont la proxi­mité de la mort et de la guerre fait que la jeunesse fonce dans tout ce qui peut lui faire oublier les dure­tés de la vie et à quel point elle peut être brève : on boit beau­coup, on fume sans cesse et toutes les drogues sont possibles et la musique est toujours à fond.

Donc, une décep­tion pour moi. Je lis sur la présen­ta­tion de cette écri­vaine qu » « Hala Alyan américo-pales­ti­nienne est clini­cienne spécia­li­sée dans les trau­ma­tismes, les addic­tions et l’in­ter­cul­tu­ra­lité ». Je crois que j’au­rais préféré que son roman se passe aux USA et qu’elle me fasse décou­vrir les diffi­cul­tés pour une jeune améri­cano-pales­ti­nienne d’as­su­mer deux cultures. Car, pour ce qui est du Liban, je n’ai vrai­ment rien appris et je ne l’ai pas senti vivre contrai­re­ment par exemple aux roman de Charif Majda­lani que j’aime tant.

Citations

C’est tellement vrai.

Ava se résigne à endu­rer le tour­billon de circon­vo­lu­tions mater­nelles. « Zwarib » est le mot qu’on emploie en arabe pour décrire ces tours et détours qui ne servent qu’à éviter d’abor­der le cœur du sujet. Sa sœur Naj appelle ça du terro­risme linguistique.

J’aime bien ce genre de voix.

Najla adorait la musique. Elle avait une voix hors du commun, rugueuse et guttu­rale légè­re­ment fausse, mais suffi­sam­ment hardi pour que personne ne sente soucie.

Explications des guerres libanaises par un metteur en scène de théâtre en 1972.

Les colo­ni­sa­teurs ont pesé, bien qu’in­di­rec­te­ment, dans toutes les déci­sions poli­tiques qui ont été prises depuis l’époque otto­mane. Chaque pays a son oppres­seur : les Britan­niques pour la Pales­tine, les Fran­çais pour le Liban. Les Occi­den­taux ont redes­siné les fron­tières. C’est la raison pour laquelle les rues de Beyrouth portent des noms fran­çais. Ce sont eux qui ont mis sur pied la struc­ture parle­men­taire qui distri­bue le pouvoir de manière injuste. C’est leur faute si les Pales­ti­nien sont arri­vés ici par milliers en 1948, puis en 1977. Je veux que vous gardiez à l’es­prit durant les répé­ti­tions, les plus grands crimi­nels de guerre sont toujours en coulisse, même s’ils sont à des conti­nents d’ici. 

Un autre point de vue .

Les gens n’ont pas besoin de prétexte pour se détes­ter. Nous sommes program­més pour blâmer les autres de notre malheur. et quand ton prêtre, ton imam ou Big Brother te fait croire que tout un tas de gens te détestent, tu prends rare­ment le temps de véri­fier s’il dit la vérité. 

Très possible.

Le feu passe au vert. Ava range son télé­phone, bien qu’elle doute de risquer une amende ici. Un jour, elle avait vu un homme conduire avec son fils sur les genoux. L’en­fant tenait un cendrier.


Édition livre de poche

Traduit du suédois par Laurence Mennerich

Merci la Souris Jaune , sans toi je n’au­rais pas lu ce roman qui m’a fait passer un bon moment et qui, tout en décri­vant une réalité sociale assez dure n’est pas triste parce que nous voyons la vie d’une petite ville dans laquelle il n’y a plus de travail à travers les yeux de Britt-Marie une femme qui passe son temps à faire des listes et le ménage. Pour­quoi ne lui ai-je pas mis cinq coquillages à ce livre que j’ai lu avec plai­sir ? Il m’ar­rive de faire ma diffi­cile ! oui ce roman se lit bien , oui les person­nages sont atta­chants mais cette Britt-Marie est une cari­ca­ture de person­nage : est-ce qu’il existe encore des femmes qui se dévouent corps et âmes à leur mari sans rien exiger d’eux ? Est-ce qu’ils existent des femmes dont le seul hori­zon se limite au ménage bien fait ? Complè­te­ment effa­cée, Britt-Marie va « fuguer » du domi­cile conju­gal car elle découvre que, malgré tout son dévoue­ment, Kent son abruti de mari la trompe. Elle se met à la recherche d’un travail, mais elle a 63 ans et ce n’est pas une mince affaire. Ses rapports avec la femme de pôle emploi sont compli­qués et très drôles, celle-ci lui trou­vera fina­le­ment un poste de direc­trice d’une MJC qui doit fermer dans trois mois, elle peut donc occu­per cet emploi dans un petit village dont toutes les acti­vi­tés « normales » ont disparu à cause de la crise économique.

Notre super Madame-Propre dont les deux produits fétiches : le bicar­bo­nate et le Faxin (produit pour les vitres) va donc entre­prendre de nettoyer tout ce qui est à sa portée. Mais sa vie et ses valeurs vont être bous­cu­lées par le foot­ball. Car les rares enfants du village adorent ce sport et bien malgré elle Britt-Marie va devoir s’y inté­res­ser. Peu à peu nous décou­vri­rons les diffé­rents drames qui ont jalonné sa vie et nous la compren­drons un peu mieux ; je me suis atta­chée à Britt-Marie qui a été si mal aimée dans sa vie. Les habi­tants du village qui semblent aussi des cari­ca­tures vont prendre de la consis­tance. Pour deve­nir plus humains, il semble­rait qu’en Suède il faut connaître le déclas­se­ment social, à l’image de Kent qui, de gros « macho » stupide devient un mari plus atten­tif et plus aimant parce qu’il a perdu son travail.

Certes, c’est une vision sociale un peu trop simpliste mais, comme je le dis au début, c’est aussi un roman qui fait du bien car on le lit en souriant. Alors, lisez-le si vous voulez vous dépay­sez avec une femme d’un autre temps dans un pays plus connu pour ses auteurs de romans poli­ciers que pour le genre « conte social humaniste ».

Citations

Le début .

Four­chettes. couteau. cuillère.
Dans cet ordre.
Britt-Marie n’est certai­ne­ment pas femme à juger autrui, mais quelle personne civi­li­sée aurait l’idée d’or­ga­ni­ser un tiroir à couverts autre­ment ? Britt-Marie ne juge personne mais tout de même, nous ne sommes pas des animaux.

L’amour .

Diffi­cile à dire quand l’amour s’épa­nouit. Un jour, on se réveille et il a éclos d’un coup. C’est pareil dans l’autre sens : on s’aper­çoit trop tard qu’il a déjà fané. L’amour ressemble beau­coup aux fleurs de balcons, en cela. Parfois, même le bicar­bo­nate de marche pas.

Le couple.

C’est comme ça, quand on a vécu assez long­temps auprès d’un homme qui essaie constam­ment de faire de l’hu­mour. Il n’y avait plus de place pour d’autres plai­san­te­ries que les siennes dans leur rela­tion. Kent faisait le bout en train et Britt-Marie faisait la vais­selle. Voilà comment les tâches étaient réparties.

Humour suédois.

Elle place égale­ment des verres devant les enfants. L’un d’eux, celui que Britt-Marie ne décri­rait jamais comme « obèse », mais qui donne l’im­pres­sion d’avoir souvent chipé la limo­nade de ses cama­rades, lui dit avec entrain qu’il « préfère boire dans la canette ».
- Certai­ne­ment pas, ici on boit dans un verre, arti­cule impi­toya­ble­ment Britt-Marie. 
-Pour­quoi ? 
- Parce que nous ne sommes pas des animaux.
Le garçon observe sa canette de limo­nade dans un silence songeur, puis demande :
- Il y a des animaux qui arrivent à boire à la canette, en dehors de l’homme ?

Philosophie de la vie.

Parce que la vie est plus que les chaus­sures dans lesquelles on marche, plus que la personne qu’on est. Ce sont les liens. Les frag­ments de soi dans le cœur d’une autre personne. Les souve­nirs, les murs, les placards et les tiroir à couverts dans lesquels on sait où sont rangés les affaires. Toute une vie d’ajus­te­ments visant à l’or­ga­ni­sa­tion parfaite, à l’aé­ro­dy­na­mique unique de deux person­na­li­tés. Une vie commune, faite de tout ce qui est commun. Pierre et mortier, télé­com­mandes et mots croi­sés, chemise et bicar­bo­nate, placard de salle de bains et rasoir élec­trique dans le troi­sième tiroir. Il a besoin d’elle pour tout cela. Si elle n’est pas la, rien ne va. Elle est essen­tielle, ines­ti­mable, irremplaçable.

Joli dialogue.

-J’avais cru comprendre qu’on devient poli­cier parce qu’on croit aux lois et aux règles souffle-t-elle
-Je crois que Sven est devenu poli­cier parce qu’il croit à la justice répond Samy.


Édition Albin Michel. Traduit de l’amé­ri­cain par Sarah Gurcel

Je vais vous parler d’un roman qui a plombé tout mon été 2022, et pour­tant les quatre coquillages vous montrent que je vous en conseille la lecture. J’avais telle­ment aimé « le fils » du même auteur que je me suis lancée sans hési­ta­tion dans ce roman. Soute­nue par l’en­thou­siasme de Krol qui dit dans son commen­taire qu’elle aurait bien conti­nué 500 pages de plus !

Le sujet est inté­res­sant, mais vous l’avez certai­ne­ment déjà rencon­tré dans d’autres pavés améri­cain : la désin­dus­tria­li­sa­tion de ce ce grand pays – grand, autant par la taille que par les problèmes qu’il engendre et qu’il doit affron­ter- a laissé des régions entières sans emploi et dans une misère noire. Qui dit misère, dit problème de violence et ce roman le raconte très bien.

D’où viennent mes réserves ? D’abord du style de l’écri­vain, je recon­nais que, comme il veut écrire un roman choral il cherche à varier son style suivant les person­nages du drame. D’abord nous rencon­trons Isaac un être supé­rieu­re­ment intel­li­gent mais inadapté socia­le­ment. Ils font souvent des bons person­nages de films ou de séries ces gens quelque peu autistes à haut poten­tiel. Le style de l’écrivain devient haché car Isaac parle par phrases lapi­daires et est diffi­ci­le­ment compré­hen­sible. Ensuite nous serons avec Poe, l’abruti au grand cœur qui cogne avant de réflé­chir, il fera le malheur de Grace sa mère qui ne réflé­chit pas beau­coup non plus mais qui fera tout pour sauver son fils. La sœur d’Isaac, Lee, a fui cet endroit morti­fère en faisant de brillantes études à Yale, mais elle se sent coupable d’avoir aban­donné son frère qui doit s’occuper de son père Henry acci­denté du travail. Il me reste à vous parler de Harris le poli­cier amou­reux de Grace et qui va essayer de sauver Poe.

Voilà, vous les connais­sez tous main­te­nant et ces person­nages vont être pris dans un drame provo­qué par Isaac qui a décidé de fuir cet endroit en volant l’argent de son père. L’auteur fait parler les person­nages les uns après les autres et cela permet au lecteur de ne donner raison à personne. Ils ont tous leur part de respon­sa­bi­lité. Ils sont pris dans un engre­nage infer­nal dont le moteur prin­ci­pal est la misère, dans une région où plus rien ne marche ce n’est pas le meilleur de chaque homme qui est aux manettes.
Comme souvent pour les roman­ciers améri­cains, il faut à Philipp Meyer cinq cents pages pour nous racon­ter cette histoire. Il est vrai que la toile de fond du récit est bien rendu : dans une très belle nature qui peu à peu reprend ses droits, les hommes qui l’ont telle­ment abîmée par une indus­tria­li­sa­tion inten­sive sont aujourd’hui les victimes et non plus les maîtres. Ils ont perdu leur pouvoir et semblent bien peu de chose. C’est un récit impla­cable donc plom­bant pour le moral et ce n’est pas la fin, dont hélas je ne peux rien dire ici, qui sauvera l’im­pres­sion de l’énorme gâchis qui ressort de cette lecture si éprouvante.

Citations

L’usine désaffectée :

Vertes collines ondoyantes, lacets de rivière boueuse, éten­dues de forêts que seules déchi­raient la ville de Buel et son acié­rie, une petite ville en elle-même avant qu’elle ne ferme en 1987 et soit partiel­le­ment déman­te­lée dix ans plus tard ; elle se dres­sait main­te­nant telle une ruine antique, enva­hie d’herbe aux cent nœuds, et de célastre grim­pant et d’ai­lantes glanduleux.

La fin d’un monde.

Pendant un siècle, la vallée de la Monon­ga­hela River, que tout le monde appe­lait la Mo et qui avait été la plus grosse régions produc­trice d’acier du pays, même du monde en fait, mais le temps qu’I­saac et Poe gran­dissent, cent cinquante mille emploi avait disparu et nombre de villes n’avaient plus les moyens d’as­su­rer les services publics de base ‑la police notam­ment. comme la sœur d’Isaac l’avait dit un ami de fac « la moitié des gens se sont tour­nées vers et services sociaux, les autres sont rede­ve­nus chas­seurs-cueilleurs ». Une exagé­ra­tion, mais pas tant que ça.

Un pays qui va mal.

Il ne voyait comment le pays pouvait survivre à long-terme, la stabi­lité sociale repose sur la stabi­lité de l’emploi, c’est aussi simple que ça. La police ne pouvait pas résoudre ce genre de problèmes. Les gens qui avaient des retraites et des mutuelles, on les voyait rare­ment voler leurs voisins, battre leur femme ou se cuisi­ner de la meth dans leur cabane de jardin. Et pour­tant, c’était toujours la faute des flics ‑comme s’ils avaient les moyens d’empêcher toute une société de s’ef­fon­drer. La police doit faire preuve de plus d’agres­si­vité, disaient les gens ‑jusqu’au jour où vous pinciez leurs fils en train de voler une voiture et que vous lui tordiez un peu violem­ment le bras : la, vous étiez un monstre et un viola­teur des liber­tés publiques. Les gens voulaient des réponses simples, mais elles n’exis­taient pas. Faites en sorte que vos enfants ne sèchent pas les cours. Priez pour que des compa­gnies biomé­di­cales viennent s’ins­tal­ler par ici.

Différence USA/​France.

Il y avait là, dans cette propen­sion à se consi­dé­rer comme respon­sable de sa propre malchance, quelque chose de typi­que­ment améri­cain : une réti­cence à admettre que l’exis­tence puissent être affec­tée par des forces sociales, et une tendance à rame­ner les problèmes plus géné­raux aux compor­te­ments indi­vi­duels. Néga­tif peu ragoû­tant du rêve améri­cain. En France, se dit-elle, les gens auraient para­lysé le pays. Ils auraient empê­ché les usines de fermer.

Éditions Les Escales. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Caro­line Bouet.

Titre origi­nal Friends and Stangers
550 pages … encore un gros pavé améri­cain qu’un bon écri­vain fran­çais écri­rait en une centaine de page. J’ai hâte que les cours d’écri­ture des univer­si­tés améri­caines aident les futurs auteurs à synthé­ti­ser ce qu’ils ont à nous dire..
Ceci dit, le sujet est inté­res­sant deux femmes vont s’ap­pré­cier l’une (Sam) est étudiante et a un peu plus de vingt ans, l’autre (Élisa­beth) est une femme de quarante ans écri­vaine, elle a connu un grand succès avec un premier roman. Elle vient d’avoir un bébé et voudrait pouvoir avoir du temps pour se remettre à écrire. Pour cela, elle va embau­cher Sam comme baby-sitter.
Les deux vont deve­nir « amies » alors que beau­coup de choses les opposent : l’âge d’abord et leur milieu d’ori­gine : Elisa­beth vient d’une famille désunie mais très très riche, Sam vient d’une famille unie mais de reve­nus modestes.
Le roman explore avec lenteur où se logent les diffé­rences dues à l’argent.
Au bas de l’échelle les employées mexi­caines qui font la cuisine et le ménage à qui l’on retire peu à peu les rares avan­tages que leur métier leur avait offert (couver­ture médi­cale, emploi stable).
Un peu moins victime de la dureté de la vie aux USA les améri­cains moyens qui ont fait des erreurs d’adap­ta­tion face au monde connecté.
George le père du mari d’Éli­sa­beth qui avait une petite compa­gnie de taxi et qui sera ruiné par l’ar­ri­vée d’Uber.
Les parents de Sam ne peuvent empê­cher que leur fille s’en­dette pour pouvoir faire des études.
Très au-dessus il y a les amies de Sam dont les parents payent les frais de l’uni­ver­sité et trouvent des stages inté­res­sants pour leur fille. Et le père d’Éli­sa­beth dont la fortune semble ne pas avoir de limites.
Les deux femmes s’en­tendent bien et le petit bébé Gill (Gilbert) profite de l’amour de ses deux femmes. Mais l’une et l’autre vont inter­ve­nir de façon fort maladroite dans la vie d’au­trui. L’in­ter­ven­tion de Sam s’avé­rera catas­tro­phique pour les employées qu’elle voulait défendre. Celle d’Éli­sa­beth sera béné­fique pour Sam sur le plan profes­sion­nel. Moins sur le plan sentimental.
Grâce au person­nage de George qui milite pour montrer que l’Amé­rique fonc­tionne comme « un arbre creux », le roman aborde tout ce qui va mal dans cette société. Par cette image il veut faire comprendre que comme un arbre qui semble splen­dide en fait ce pays a sacri­fié sa classe moyenne et s’ef­fon­drera un jour. Il cherche à moti­ver les gens pour qu’ils prennent conscience qu’ils ne sont pas respon­sables indi­vi­duel­le­ment de ce qui leur arrive mais qu’ils sont victimes d’un système injuste qu’ils contri­buent eux mêmes à alimen­ter. Si lui a fait faillite avec sa compa­gnie de taxis c’est parce qu’U­ber a sous payé des hommes pour utili­ser des voitures de moindre qualité et ne leur a donné aucun avan­tage social. Pas de couver­ture mala­die pas de retraite …
C’est évidem­ment pire quand il s’agit de mexi­cains sans papier.
Il faut hélas (pour moi) lire tout cela à travers les méandres de la pensée d’Éli­sa­beth qui peut se permettre de déchi­rer le chèque de trois cent mille dollars de son père car celui-ci trompe sa mère allè­gre­ment. Les diffi­cul­tés post nais­sance de cette femme sont telle­ment puériles : l’al­lai­te­ment, les forums de ses anciennes amies de Brook­lin, les embryons conge­lés pour l’éven­tuelle deuxième five, sa diffi­culté à trou­ver l’ins­pi­ra­tion pour un deuxième roman, aucun de ses sujets ne m’a vrai­ment inté­res­sée. Pas plus que les amours de Sam, et ses diffi­cul­tés à jongler entre une amie cuisi­nière et les étudiantes friquées, deux mondes que tout sépare elle sera bien la seule à croire que l’on peut les réunir. Et que dire de ce bébé qui se résume à des joues rebon­dies et des bouclettes. Qui, oh surprise ! ne dort pas la nuit et fait ses dents. Il est au centre du roman mais ne prend jamais vie.
Quant au mari et son inven­tion de barbe­cue solaire c’est juste une image posi­tive sans intérêt.
Bref un roman clas­sique que j’ai lu atten­ti­ve­ment dont le seul inté­rêt réside dans la diffi­culté de la classe moyenne à s’adap­ter au monde connecté qui détruit les valeurs des soli­da­ri­tés humaines améri­caines qui les unis­saient auparavant.

Citations

Chater avec ses amies

Elles ne se parlaient jamais de vive voix il n’y avait ni bonjour ni au revoir, juste une conver­sa­tion en cours qu’elle repre­nait et arrê­tait plusieurs fois dans une même jour­née. Si sa meilleure amie lui télé­pho­nait, cela signi­fiait soit que quel­qu’un était mort, soit, à l’époque où elles habi­taient toutes les d’eux à Brook­lyn qu’elle s’était enfer­mée dehors.

Les épouses dévouée

Le cours de l’his­toire était émaillé de récits de femmes épau­lant des hommes qui se lançaient dans des « aven­tures ». Leur foi, la bonne volonté avec laquelle elles accep­taient de vivre sans jamais prendre de congés, sans remise à neuf de leur maison ni soirée en amou­reux, tout cela au service de la Grande Idée, étaient récom­pen­sées à terme. La femme qui croyait finis­sait plus riche que dans ses rêves les plus fous, et se consa­crait alors à des acti­vi­tés qu’elle prati­quait en dilet­tante, comme par exemple diri­ger une asso­cia­tion cari­ta­tive éponyme, ou bien s’ache­ter la petite librai­rie de son lieu de villé­gia­ture préféré. 
Le cri de guerre du grand homme : » Rien de tout cela n’au­rait été possible sans elle. »

Cela est très bien vu.

Dimanche, avec mon groupe de discus­sion, il y a eu une inter­ven­tion de Hal Dona­hue, le proprié­taire du maga­sin de chaus­sures du centre ville. Après soixante années d’ac­ti­vi­tés, ils mettent la clé sous la porte. Il nous a expli­qué qu’il y a quelque temps, des clients se sont mis à venir dans son maga­sin pour essayer trois ou quatre paires de chaus­sures pour eux et leurs enfants et ensuite, sous ses yeux, ils allaient regar­der sur leur télé­phone, s’ils pouvaient les trou­ver pour moins cher en ligne. Vous savez ce que Hal a dit ? il a dit : « Je leur souhaite bonne chance. Est ce qu’A­ma­zon va finan­cer l’équipe junior de base­ball ou un char pour le quatre juillet ? »

Humour.

Vous n’ima­gi­nez pas le nombre de grands-mères qui meurent le jour de remise d’un devoir. À ma connais­sance, avec les partiels, c’est la prin­ci­pale cause de décès chez les grands- parents.

Les différences sociales.

Isabella avait décro­ché son stage que parce qu’un ami de son père s’en était mêlé. Quand Lexi leur avait parlé de ses propo­si­tions d’emploi et qu’elles l’avaient féli­ci­tée, elle avait dit :
- Ma tante est agente litté­raire, et pas des moindres. Elle a rendu un service c’est tout.
Tant de cama­rades de Sam avait fait des stages non rému­né­rés au cours de l’été pendant qu’elle travaillait pour pouvoir payer ses frais de scolarité. 
Pour­tant, bizar­re­ment, jusqu’à présent Sam n’avait pas compris que la richesse n’était pas unique­ment une ques­tion d’argent mais aussi une histoire d’opportunités.


Édition l’olivier

Quel beau livre ! Et aussi, un roman qui permet de décou­vrir un fait tota­le­ment inconnu de la deuxième guerre mondiale et de connaître un peu mieux l’Île Maurice. Après « les rochers de poudre d’or » qui décri­vait la pauvreté des familles indiennes qui étaient venues en croyant s’en­ri­chir sur l’île Maurice, nous voici, en 1944, dans une de ces familles exploi­tée de façon éhon­tée par un plan­teur de cannes à sucre. Cette famille de trois garçons pour­raient être moins malheu­reuse si le père n’était pas un homme que l’al­cool rend mauvais et qui tape alors sans aucune rete­nue sa femme et ses enfants. Ses trois fils s’en­tendent bien et leur plus grand bonheur est d’al­ler cher­cher l’eau de la jour­née à la rivière. Ils ramènent tous les jours six seaux qui remplissent la citerne de leur pauvre masure. Un jour, une pluie extrê­me­ment violente fait débor­der la rivière et celle-ci devient un torrent si impé­tueux que deux frères sont empor­tés dans des flots char­riant boue et énormes cailloux.

La famille démé­nage, on comprend bien que les parents ne peuvent plus vivre si près d’un lieu marqué par la mort de leurs deux enfants. Le père est devenu gardien de prison, il est toujours aussi violent et frappe toujours aussi fort sa femme et son dernier fils. La deuxième partie du roman permet de comprendre qui étaient les gens que son père gardait, parmi eux un enfant David. Les deux enfants tisse­ront un lien d’amitié alors qu’ils ne parlent pas la même langue mais ces deux petits de neuf ans presqu’aussi malheu­reux vont se comprendre et Raj le petit Mauri­cien voudra sauver David « le petit juif de Prague ».

J’aime la langue de Nata­cha Appa­nah et sa façon de construire ses récits, le seul roman qui m’avait moins convain­cue était « la noce d’Anna » mais là je retrouve toute la violence conte­nue de « le ciel par dessus les toits « .

Je pense que cette écri­vaine a connu de près la misère et les violences fami­liales que cela peut engen­drer, elle connaît bien aussi l’île Maurice et je trouve extra­or­di­naire la façon dont elle nous a fait connaître le drame des ces juifs refou­lés d’Is­raël et dont l’An­gle­terre s’est débar­ras­sée sur une île sans leur permettre de vivre digne­ment. Le petit Raj ne connais­sait rien évidem­ment à la guerre qui se passait si loin de chez lui et le mot « juif » ne voulait rien dire pour lui. Mais ce seul mot faisait que David vivait en prison et lui était libre de ses mouve­ments (quand il pouvait échap­per aux coups de son père !). Or c’est à travers ses yeux que nous voyons le drame se tisser, tel que le vieux monsieur qu’il est devenu essaie de se le rappe­ler. Une tragé­die adou­cie un peu par le person­nage de la mère qui aime son fils et le sauve de la polio­myé­lite, car elle connaît les plantes qui guérissent.

J’ai beau­coup aimé la façon dont le récit est construit, le vieil homme connaît main­te­nant les raisons pour lesquelles il y avait des prison­niers juifs sur son île, mais quand il avait neuf ans il n’en avait aucune idée, et la mort brutale de ses frères l’avait telle­ment perturbé qu’il a voulu que David les remplace et, des consé­quences que cela a entraî­nées, il se sent coupable encore aujourd’hui.

Citations

La misère des coupeurs de canne à sucre.

À la lisière de l’im­mense champs de cannes d’un vert ondu­lant sur la propriété sucrière de Mapou, commen­çait une série dégin­gan­dée de boxes, de huttes, de soi-disant maisons faites de tout ce qui tombait entre les mains de nos aînés et que l’on appe­lait le « camp ». Branche, bûches, bout de bois, souches, feuille de canne, brin­dilles, bambous, paille, palets de bouse de vache séchée, l’ima­gi­na­tion de ces gens-là étaient infi­nie. Je ne sais pas comment j’ai survécu à la vie dans le camp, comment le petit garçon frêle et peureux que j’étais a pu traver­ser ces huit longues années. Ici, dès qu’un enfant tombait malade, la famille prépa­rait tout de suite son lit mortuaire et, en règle géné­rale, elle avait raison, la mort suivait la mala­die, systé­ma­ti­que­ment, inexorablement.

La pluie tropicale.

À Mapou, la pluie était un monstre. on la voyait prendre des forces, accro­chée à la montagne, comme une armée regrou­pée avant l’as­saut, écou­ter les ordres de combat et de tueries. les nuages gros­sis­saient de jour en jour, si lourds et goulus que le vent qui nous faisait titu­ber, au sol, n’ar­ri­vait plus à les chas­ser. Nous levions les yeux vers la montagne, quand la pous­sière nous donnait un répit et les soupirs de nos aînés nous prépa­rait au pire.

Son père .

Mon père n’était pas meilleur ou pire que les autres. Il hurlait des choses que nous ne compre­nions pas, chan­tait des chan­sons deve­nues incom­pré­hen­sibles tant sa langue était lourde et gonflée d’al­cool et nous prenions des coups si nous ne chan­tions pas comme il le souhai­tait. Souvent, nous nous retrou­vions dehors serrés contre ma mère et nous n’étions pas la seule famille dans ce cas-là. 
Que dire de plus sur ces nuits au camp ? Je n’avais pas l’im­pres­sion d’être plus malheu­reux qu’un autre, mon univers commen­çait et s’ar­rê­tait ici, pour moi, le monde était fait ainsi, avec des père qui travaillaient du matin au soir et rentraient chez eux, saouls , pour malme­ner leur famille.

La culpabilité du survivant.

Les yeux de mon père sur moi, ce regard qui noir­cis­sait de plus en plus, contre qui pouvait-il hurler, qui pouvait-il taper pour exor­ci­ser sa colère ? Et cette ques­tion au bout de sa langue, cette ques­tion qu’il n’a jamais pu pronon­cer tout haut mais que j’en­ten­dais à chaque fois que je passais à côté de lui, à chaque fois que sa main s’abat­tait sur moi, sur ma mère. Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi, Raj, petit vaurien frêle, as-tu survécu ? Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi ?

Découverte de David .

Je ne sais pas si je dois avoir honte de le dire mais c’est ainsi. Je ne savais pas qu’il y avait une guerre mondiale qui durait depuis quatre ans, quand David avait demandé, à l’hô­pi­tal, si j’étais juif, je ne savais pas ce que ça voulait dire, j’ai dit non parce que j’avais la vague impres­sion que juif dési­gnait une mala­die parce que j’étais dans un hôpi­tal, je n’avais jamais entendu parler de l’Al­le­magne, je ne savais pas grand chose en réalité. J’avais trouvé David, un ami ines­péré, un cadeau tombé du ciel et en ce début d’an­née 1945, c’est tout ce qui comp­tait pour moi.

L’étoile de David.

C’est aussi ce jour-là qu’il m’a montré sa médaille et qu’il m’a parlé de l’étoile de David et moi, pauvre idiot, pauvre naïf, pauvre gosse né dans la boue, moi, vexé comme un pou. et puis quoi encore ? peut-être que la forêt s’ap­pelle la forêt de Raj ? Comment une étoile pouvait porter son nom, hein, pouvait- il me le dire ? Il me prenait pour un gaga ou quoi ? 
Mon ami serra son étoile et me dit que ce David-là était un roi. Et alors ? Raj aussi voulait dire roi !


Édition Belfond . Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude

Grâce à Babe­lio j’ai décou­vert que c’est le même auteur que « Les saisons de la nuit »

Quel livre, j’ai passé tant de jours à vouloir m’iso­ler pour me plon­ger dans cette lecture !

Une fois n’est pas coutume je reco­pie la quatrième de couver­ture pour vous donner le fil conduc­teur de ce roman 504 pages :

Rami Elha­nan est israé­lien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est pales­ti­nien, et n’a connu que la dépos­ses­sion, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille, Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
passés le choc, la douleur, les souve­nirs, le deuil, il y a l’en­vie de sauver des vies.

Eux qui étaient nés pour se haïr décident de racon­ter leur histoire et de se battre pour la paix.

Ces deux personnes existent vrai­ment et hélas leur drame aussi : tous les deux ont perdu leur fille l’une, Smadar, tuée par une balle en caou­tchouc tiré par un soldat israé­lien, l’autre Abir est morte lors d’un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem : deux pales­ti­niens se sont fait sauter avec une cein­ture d’explosifs dans une rue très passante. À chaque fois que l’auteur raconte la tragé­die de ces deux familles le récit devient insou­te­nable. La peur de Rami qui entend qu’il y a eu un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem, ses coups de fils de plus en plus angois­sés pour savoir où étaient les siens ce jour là jusqu’à la révé­la­tion terrible : sa fille était dans cette rue à cette heure là. La course panique dans les hôpi­taux et admettre l’inadmissible : Abir fait partie des victimes.
Le récit de Bassam commence toujours par le fait que Sama­dar était allée cher­cher un brace­let de bonbons à la boulan­ge­rie en face de l’école, elle a été victime d’un tir d’une balle en caou­tchouc à l’arrière de la tête, l’horreur pour lui se double d’un trajet vers un hôpi­tal compé­tent et l’ambulance sera retar­dée deux heures à un check-point . Est ce que sans ce retard on aurait pu sauver son enfant ? ce n’est pas certain, mais on imagine l’an­goisse de ce père face à la force armée israé­lienne qui refuse de lais­ser passer l’ambulance. Ensuite commen­cera un long combat pour faire recon­naître la faute de l’état israé­lien. Il gagnera son procès c’est vrai­ment à « l’honneur » d’Israël d’avoir enfin reconnu qu’il s’agissait bien d’un tir inutile sur une enfant qui allait à l’école, et non pas d’un jet de pierre ou d’une défense contre des jets de pierre de jeunes pales­ti­niens, Sept longues années de procès auront été indis­pen­sable pour faire recon­naître cette faute d’un tireur qui était animé par la peur.

Mais ce roman ne raconte pas que cela, pour bien le présen­ter il faut en reve­nir au titre

Apei­ro­gon : figure géomé­trique au nombre infini de côtés. Ce titre défi­nit bien la multi­tude de facettes par lesquelles l’auteur veut abor­der le problème de la guerre en Israël. dans des para­graphes qui parfois font deux lignes parfois plusieurs pages, il nous parle du monde entier présent et passé. Il parle souvent des oiseaux au dessus d’Is­raël qui se moquent des murs et des check-points , il raconte des faits histo­riques que nous avons oublié et qui pour­tant racontent aussi notre monde, comme l’in­cen­die crimi­nel dans la mosquée Al-Aqsa qui a détruit un Minbar très ancien (chair) composé de 16 000 pièces sans clous ni colle. Ces para­graphes racontent aussi le goût des arabes pour les nombres et parfois disent des idées que je ne comprends pas :

Si vous divi­sez la mort par la vie, vous obte­nez un cercle.

Mais cela n’a aucune impor­tance, car on se laisse porter par ce texte sans fin puisque les hommes savent toujours telle­ment mieux faire la guerre que la paix.

Puissent Bassam et Rami être prophètes dans leurs pays et ambas­sa­deurs dans le monde entier.

Citations

Les oiseaux en Israël .

Au mur des lamen­ta­tions, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, des marti­nets migrants d’Afrique du sud reviennent chaque année en janvier ou en février. Ils nichent dans les lézardes des vieux bloc de calcaire.
On peut voir certains d’entre-eux entrer dans les minus­cules lézardes du mur en volant de front, prodige de vitesse et d’agi­lité. D’autres regagnent leur nid en prenant des virages à 90° dans l’air, une aile vers le bas, l’autre incliné vers le ciel.
Les marti­nets partagent l’ou­vrage en brique avec les pigeons, les chou­cas les hiron­delles. Des pigeons sauvages bloquent parfois l’en­trée des trous, ce qui oblige les marti­nets à tour­ner sur place en atten­dant l’oc­ca­sion de retrou­ver leurs nids, à dix mètres au dessus du sol .

Les combattants de la paix.

Pour deve­nir membre du cercle, il fallait avoir perdu un enfant, faire partie des endeuillés, ce qu’un Israé­lien appe­lait le « mispa­chat hash­khol » et un Pales­ti­nien « thak­laan » ou « math­kool ». Il y avait déjà quelques centaines de membres : c’était une des rares orga­ni­sa­tions qui déplo­rait de ne pas en comp­ter moins.

Un fait historique.

Lors de la guerre russo-finlan­daise de 1949, l’union sovié­tique lâcha des centaines de bombes incen­diaires sur la Finlande. Les bombes ‑plusieurs engins explo­sifs conte­nus dans une bombe géante- étaient mortelles, ce qui n’empêchait pas le ministre des affaires étran­gères sovié­tiques, Viat­che­slav Molo­tov, d’af­fir­mer que ce n’était pas du tout des bombes mais de la nour­ri­ture pour les Finnois affa­més. Les bombes furent surnom­més, mali­cieu­se­ment, les corbeilles a pain de Molotov.
En réponse, les Finnois dirent vouloir quelque chose à boire pour accom­pa­gner la nour­ri­ture. Ils inven­tèrent donc le cock­tail Molo­tov pour faire passer le pain russe.

Et c’est aussi vrai que beau.

On doit mettre fin à l’oc­cu­pa­tion avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un état, deux États, pour le moment peu importe – mettre fin à l’oc­cu­pa­tion et on commence à redon­ner une possi­bi­li­tés de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelques fois, bien sûr, j’ai­me­rais me trom­per. Ce serait telle­ment plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’au­rais suivie ‑je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que domi­ner oppri­mer et occu­per, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respec­ter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut domi­ner un autre peuple et obte­nir la paix et la sécu­rité. L’oc­cu­pa­tion n’est ni juste ni soute­nable. Et être contre l’oc­cu­pa­tion n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.

Réponse du père palestinien .

Quand ils ont tué ma fille, ils ont tué ma peur. Je n’ai aucune peur. Je peux tout faire, main­te­nant. Un jour Judeh vivra en paix, cela vien­dra. Parfois j’ai l’im­pres­sion qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuillère. Mais la paix est une réalité. Ques­tion de temps. Regar­dez l’Afrique du sud, l’Ir­lande du nord, l’Al­le­magne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les pales­ti­niens ont tué six millions d’Is­raé­liens ? Est-ce que les israé­liens ont tué six millions de Pales­ti­niens ? les Alle­mands, eux, ont tué six millions de juifs, et regar­dez aujourd’­hui il y a un diplo­mate israé­lien à Berlin et un ambas­sa­deur d’Al­le­magne à Tel-Aviv. Vous voyer, rien n’est impos­sible. Tant que je ne suis pas occupé, tant que j’ai mes droits, tant que vous m’au­to­ri­sez à me dépla­cer, à voter, à être humain, tout est possible.
Je n’ai plus le temps de haïr. nous devons apprendre à nous servir de notre douleur. Inves­tir dans notre paix, pas dans dans notre sang, voilà ce que nous disons.

Discussion père fils avant le service militaire .

Je n’ai pas honte de mon drapeau, il nous faut une armée démo­cra­tique. Tu fini­ras un jour par te rendre compte que ce n’est pas possible. Un pays doit se défendre. Je comprends. Il n’y a pas que des Bassam chez eux, tu sais. Je le sais. Il y a d’autres gens là-bas. Oui, c’est vrai. Ils ont fait explo­ser ma sœur.

Le discours des enfants de Bassam et Rami, frères de Smadar et Abir.

Ma sœur était victime d’une indus­trie de la peur. Nos diri­geants parlent avec une suffi­sance terrible : ils réclament la mort et la vengeance. Les haut-parleurs sont posés sur les voitures de l’amné­sie et du déni. Mais nous vous deman­dons de reti­rer vos armes de nos rêves. Nous en avons assez, je le dis, assez, assez. Nos noms ont été trans­for­més en malé­dic­tion. La seule vengeance consiste à faire la paix. Nos familles ne font plus qu’une dans la défi­ni­tion atroce des endeuillés. Le fusil n’avait pas le choix, mais le tireur, lui, l’avait. Nous ne parlons pas de la paix, nous faisons la paix. Pronon­cer leur prénom ensemble, Smadar et Abir, est notre simple, notre pure vérité.


Éditions Livre de poches. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Pierre Brévignon

Cette fois, c’est un merci sans aucune réserve que j’adresse à Krol qui m’a fait décou­vrir ce recueil de nouvelles, qui avait aussi bien plu à Aifelle et à bien d’autres blogueuses. La construc­tion de ce recueil est inté­res­sante, car s’il s’agit de treize nouvelles qui se passent toutes à Crosby, une petite ville sur la côte du Maine, le person­nage prin­ci­pal, Olive Kitte­ridge, une grande femme au fichu carac­tère est présente dans toutes les nouvelles sans toujours être le person­nage prin­ci­pal, loin de là. Donc, on finit par connaître à la fois le lieu mais aussi les diffé­rents person­nages de la petite ville et nous évoluons avec eux en lais­sant passer les années, à peu près une tren­taine d’années.

Olive a un fils Chris­to­pher qui aura besoin d’une psycho­thé­ra­pie assez longue pour comprendre qu’il peut vivre et aimer sa mère sans en avoir peur. Car, oui, Olive a fait peur à de nombreuses personnes, à ses élèves quand elle était profes­seure de mathé­ma­tiques au collège de Crosby et à bien d’autres habi­tants. Mais pas à Henry son mari qui lui n’était que gentillesse et qui était aimable avec tout le monde. Dans une des nouvelles une femme se demande comment il fait pour la suppor­ter et une autre lui répond mais parce qu’il l’aime.
Il est beau­coup ques­tion d’amour dans ces nouvelles et cela jusqu’à la dernière page où le coeur d’Olive va s’ou­vrir pour un « abruti » de républicain !

Toute une Amérique défile devant nous yeux et pour une fois ça n’est ni glauque ni violent, pour autant ce n’est pas un monde à l’eau de rose en réalité c’est une plon­gée dans la vraie vie et c’est incroya­ble­ment sensible et même passion­nant alors que le plus souvent il ne se passe pas grand chose : juste la vie, d’êtres normaux dans une petite ville améri­caine mais c’est raconté avec un talent qui m’a séduite à mon tour.

Citations

L’enterrement après l’accident de chasse.

À la fin de la céré­mo­nie, six jeunes hommes portèrent le cercueil le long de l’al­lée centrale. Olive donna un coup de coude à Henry, et ce dernier hocha la tête. L’un des porteurs – parmi les dernier- avait un visage si blanc, une expres­sion si acca­blée qu’Henry crai­gnait qu’il lâche le cercueil. C’était Tony Kuzio qui, quelques jours plus tôt, ayant pris Henry Thibo­deau pour un cerf dans la pénombre du petit matin, avait pressé la détente et tué son meilleur ami.

Portrait de la mère du marié .

La robe d’Olive ‑un élément impor­tant de cette jour­née, natu­rel­le­ment, puis­qu’elle est la mère du marié- est taillée dans une mous­se­line vapo­reuse verte impri­mée de motifs de géra­niums d’un rose tirant sur le rouge. En s’al­lon­geant, Olive prend bien garde de ne pas la frois­ser et la dispose de façon à préser­ver sa décence si quel­qu’un venait à entrer. Olive est une grosse femme. elle en a parfai­te­ment conscience mais comme elle n’a pas toujours été aussi grosse, elle doit encore se faire à cette idée. Certes, elle a toujours été grande et c’est souvent sentie pataude, mais le fait d » »être grosse » est venu avec l’âge. Ses chevilles ont gonflé, ses épaules ont enflé jusqu’à faire des plis derrière son cou, et elle a désor­mais des poignées et des mains d’homme. Ça prèoc­cupe Olive ‑bien sûr bien que ça la préoc­cupe. Parfois, en privé, ça la préoc­cupe même terri­ble­ment. Mais à ce stade de la vie, elle n’est pas prête à se priver du récon­fort de la nour­ri­ture, et tant pis si, en cet instant, elle ressemble à un phoque gras et assoupi enve­loppé dans une sorte de bandages en gaze.

Propos à la sortie de la messe : Olive cherche à ne pas dire ce qu’elle pense.

À côté d’Olive Kitte­rige, atten­dant elle aussi comme tout le monde. Molly Collins vient juste­ment de se retour­ner pour regar­der l’épi­ce­rie. Elle soupire. 
« Une femme si gentille. Ça n’est pas juste. »
Olive Kitte­ridhe, dont la robuste char­pente dépasse d’une tête Molly­Col­lins, prends ses lunettes de soleil dans son sac à main et, une fois qu’elle les a enfi­lées, plisse les paupières et jette un regard sévère à cette femme qui vient de profé­rer une telle bêtise. Quelle idée stupide, de penser que la vie pouvait être juste. Mais elle répond tout de même « c’est une femme gentille, c’est vrai « en se tour­nant pour admi­rer le forsy­thia près de la salle des fêtes.

Olive et ses belles filles .

Olive pris la déci­sion d’ac­cep­ter tout en bloc. La première fois, il avait épousé une femme méchante et auto­ri­taire, cette fois elle était gentille et Idiote. Bah, ça ne la regar­dait pas, après tout. C’était la vie de son fils.


Édition Chris­tian Bour­geois traduit du croate par Chloé Billon

Roman très étrange où j’aurais bien mis cinq coquillages pour certains passages et deux dans d’autres. L’autrice se raconte elle même dans la première partie et la troi­sième. Dans la première partie elle raconte ses rapports très compli­qués avec sa mère. Et dans la troi­sième elle explique le mythe de baba-yaga qui doit éclai­rer tout ce roman. J’avoue que je n’ai pas été inté­res­sée par cette troi­sième partie, j’ai préféré la deuxième partie, celle où on voit trois femmes âgées venir dans le grand hôtel de Prague profi­ter des bien­faits d’une station thermale.
Le récit est très loufoque alors que la quatrième de couver­ture promet­tait « un roman érudit, hila­rant et plein d’autodérision » .

J’ai des réserves sur l’humour croate mais parfois oui, c’est assez drôle, en revanche je trouve que la descrip­tion de la vieillesse est sans pitié et je trouve même cela assez cruel. J’ai été plus inté­res­sée par ce que ressentent les intel­lec­tuels des « ex » pays commu­nistes. Ils ont été souvent des contes­ta­taires et le virage vers le capi­ta­lisme et la liberté les a rendus très amers. D’abord, plus personne ne s’intéresse à leur lutte, ils ont donc appris à se taire et en plus ils voient des médiocres réus­sir finan­ciè­re­ment alors qu’eux-mêmes ont beau­coup de mal à vivre avec leur retraite. L’auteure souffre de voir que le natio­na­lisme croate s’appuie sur des senti­ments xéno­phobes, les mêmes qui pendant la guerre ont permis l’extermination des juifs.

Tous ces moments sont vrai­ment très inté­res­sants : je ne savais pas qu’en Yougo­sla­vie il y avait eu aussi un goulag. Je n’avais jamais entendu parler de l’île-prison de Goli Otok, Pas plus que du camp de concen­tra­tion de Jace­no­vak créé par les croates en 1941 qui est consi­déré comme un des pires camps de concen­tra­tion. J’ignorais que les Croates d’aujourd’hui étaient aussi into­lé­rants vis à vis des autres natio­na­li­tés qui compo­saient leur pays sous le régime commu­niste. Mais pour vrai­ment aimer ce roman, il faut aussi accep­ter le côté fable du récit que l’écrivaine explique dans sa troi­sième partie. Baba-yaga serait donc le symbole de toutes femmes qui ont été niées au cours des siècles et Dubravca Ugrešic termine son livre par un hymne à la gloire de toutes les révoltes fémi­nines. Le récit prend parfois des allures d’épopée et est complè­te­ment fouilli : on s’y perd complè­te­ment, je pense que c’est voulu, mais c’était un peu trop fou pour moi.

Citations

Remarque à la première page qui m’a fait choisir ce roman à la médiathèque .

Il y en a aussi qui sont encore « en forme » en robe d’été décol­le­tée, une coquette bordure de plumes autour du col, en vieux manteau de four­rure d’as­tra­kan à moitié mangé aux mites, des coulées de maquillages sur le visage. (Qui , d’ailleurs, est capable de se maquiller conve­na­ble­ment avec des lunettes sur le nez ? !)

La pauvreté dans les ex pays communistes.

Sa retraite couvrait à peine les charges et la nour­ri­ture, et ses maigres écono­mies avaient disparu avec la banque de Ljubl­jana une quin­zaine d’an­nées aupa­ra­vant, quand le pays était tombé en morceaux et que tous s’étaient hâtés de se piller les uns les autres. Si elle avait voulu, elle aurait pu tirer de tout ça une amère satis­fac­tion : ses pertes, compa­rées à celles de beau­coup d’autres, étaient négli­geables, car elle n’avait tout simple­ment rien.

Le style particulier du récit sous forme de conte.

Voilà, c’est tout sur Mr Shake pour le moment. Quant à nous, nous pour­sui­vons notre route. Tandis que le cuisi­nier fait chauf­fer son chau­dron, l’his­toire a hâte d’ar­ri­ver à sa conclusion.

Comportement face à la vieillesse.

Alors que les hypo­crites d’au­jourd’­hui, qui se scan­da­lisent du carac­tère primi­tif des us et coutumes d’an­tan, terro­risent leurs vieux sans une once de remord. Ils ne sont capables ni de les tuer, ni de s’en occu­per, ni de leur construire des insti­tu­tions dignes de ce nom, ni de leur propo­ser un person­nel spécia­lisé conve­nable. Ils les laissent dans des mouroirs, dans des maisons de retraite où, s’ils ont des rela­tions, prolongent leur séjour dans les services de géria­trie, dans l’es­poir que les vieux casse­ront leur pipe avant qu’on ne remarque que leur hospi­ta­li­sa­tion était super­flue. Les Dalmate sont plus tendres avec leurs ânes qu’a­vec leurs vieux. Quand leurs ânes vieillissent, ils les emmènent en barque sur des îles inha­bi­tées, où ils laissent mourir.

L’espérance de vie.

Oui, l’homme avait conçu un terrible appé­tit pour la vie. Depuis qu’il était devenu certain qu’au­cune autre vie ne l’at­ten­dait dans les cieux, que les critères d’ob­ten­tion d’un visa pour l’en­fer ou le para­dis était pour le moins fluc­tuant, et que se réin­carné en sanglier ou en rat était pas préci­sé­ment le gros lot, l’homme avait décidé de rester là où il était autant que faire se peut, ou, autre­ment dit, de mâcher le chewing-gum de sa vie le plus long­temps possible, en s’amu­sant à faire des bulles au passage. À en croire les statis­tiques, la diffé­rence était vrai­ment impres­sion­nante au début du xxe siècle, la durée de vie moyenne tour­nait autour de quarante-cinq ans, à la moitié du siècle, elle avait grimpé à soixante-six ans, pour atteindre aujourd’­hui, au tout début du vingt-et-unième siècle, le chiffre hono­rable de soixante-seize ans, en cent ans seule­ment, les êtres humains avaient prolongé leur durée de vie de presque cinquante pour cent.

La Croatie pendant la guerre 3945

En avril 1941, la Croa­tie avait adopté une loi raciale, la dispo­si­tions légis­la­tive sur la protec­tion du sang aryen et de l’hon­neur du peuple croate.
Le port de l’étoile jaune était devenu obli­ga­toire et rapi­de­ment la persé­cu­tion des juifs avait commencé. Les parents et le jeune frère de Pupa avaient été dépor­tés dans le camp de Jase­no­vac, où ils avaient été assas­si­nés aux alen­tours de 1943. Pupa et Aron avaient pris le maquis avec les parti­sans fin octobre 1941, après que la syna­gogue de Zagreb avait été détruite avec la béné­dic­tion des nouvelles auto­ri­tés oustachies.

De l’humour (enfin !)

Le D. Topa­la­nek, en créant son nouveau soin relaxant, s’était souvenu de sa grand-mère, chez qui ils allaient déjeu­ner tous les dimanches. La grand-mère , de peur de manquer de temps, commen­çait à prépa­rer le déjeu­ner dès le matin, et quand la famille Topa­la­nek arri­vait, tout avait déjà refroidi sur la table. Chaque dimanche, sa grand-mère était dans tous ses états, et chaque dimanche, son père la consolait… 
« Allons, Agneza, calme-toi, tu sais bien toi-même qu’il n’y a rien de meilleur que les boulettes froides et… la bière chaude ! »

Édition Seuil . Traduit du finnois par Sébas­tien Cagnoli

A obtenu un coup de coeur au club de lecture de la média­thèque de Dinard

De la Finlande pendant la deuxième guerre mondiale , j’avais retenu peu de choses. Je savais que les Finlan­dais avaient repoussé les Russes en 1940 et que la fameuse « finlan­di­sa­tion » voulait dire qu’ils avaient cédé après la guerre une partie de leur terri­toire contre une paix avec les Sovié­tiques. Le roman de Petra Rautiai­nen nous plonge dans une autre réalité qui n’est pas sans rappe­ler « Purge » traduit aussi par Sébas­tien Cagnoli. entre les Nazis-racistes et les sovié­tiques-exter­mi­na­teurs qui choi­sir pour rester en vie ?

Ici, se mêle deux moments assez proche 1944 et les camps de prison­niers tenus par les alle­mands et 1949 la quête d’une femme qui veut connaître le sort de son mari dont le dernier signe de vie se situe dans un de ces camps. Ce qui se passe en 1944 est décrit à travers un jour­nal tenu par un gardien finnois qui décrit au jour le jour le sort réservé aux pauvres hommes sous la coupe de sadiques nazis alle­mands. Le récit de la femme se heure à une omerta : personne ne veut se souve­nir de cette époque. Et cela pour une simple raison c’est qu’il n’y a pas de fron­tières entre les gentils et les méchants. Au delà du nazisme et des sovié­tiques il y a donc les Finnois qui ont lutté pour leur indé­pen­dance, mais ils ont été eux-mêmes gangré­nés par l’idéo­lo­gie raciale en vigueur et pour bâtir une Finlande de race pure il faut « contrô­ler » voire « suppri­mer ? » les Samis ceux que vous appe­liez peut-être comme moi les Lapons. (J’ai appris en lisant ce roman que lapon est un terme raciste qui veut dire « couvert de haillons »)

Alors, dans ces camps on fait des recherches sur la forme des crânes et on prend en photos tous les prison­niers et on l’en­voie dans un grand centre de recherche pour la race qui bien sûr sera supprimé après la guerre.
C’est cet aspect de la guerre qui rendra muets tous les témoins qui auraient pu expli­quer à Inkeri Lind­viste ce qui est arrivé à son mari Karloo.

L’at­mo­sphère est pesante, l’an­goisse de la mort toujours présente dans le jour­nal du gardien et cela ne rend pas la lecture facile. J’au­rais vrai­ment aimé avoir un petit résumé histo­rique pour m’y retrou­ver et un détail m’a beau­coup déplu le traduc­teur ne traduit pas les dialogues quand ils sont dit en Sami. Je n’ar­rive pas à comprendre l’uti­lité d’un tel procédé. Autant pour des Finnois cela peut leur montrer qu’ils ne comprennent pas une langue parlée par des popu­la­tions vivant dans le même pays qu’eux autant pour des fran­çais, ça n’a aucune utilité.

Les deux autres reproches que je fais à ce roman, c’est le côté très confus des diffé­rentes révé­la­tions et le peu de sympa­thie que l’on éprouve pour les person­nages. Mais c’est un roman qui permet de décou­vrir une époque très impor­tante pour la Finlande et rien que pour cela, je vous le conseille. Mais ayez à côté de vous Wiki­pé­dia pour vous éclai­rer sur ce moment si tragique de l’his­toire de l’humanité.

Citations

Dans des camps prisonniers en Finlande en 1944.

Lorsque le méde­cin est ici avec son assis­tante, les mesures sont de son ressort ; le reste du temps, elles nous incombent aussi. Je n’avais encore jamais fait ce travail, c’est répu­gnant. On a beau laver et asti­quer les prison­niers russes, leur odeur est épou­van­table. Nous mesu­rons la largeur de la tête et véri­fions l’état des organes géni­taux, en parti­cu­lier la présence du prépuce.

Un pays aux multiples ethnies appelées en 1944 des races inférieures.

Quel­qu’un m’a dit qu’elle est du fjord de Varan­ger, où de plus loin encore, vestige de temps recu­lés, appa­renté aux Aïnous et aux nègres du Congo. Un autre, en revanche, est convaincu qu’elle ne vient pas du fjord de Varan­ger : ce serait une Same d’Inary ou d’Uts­joki, ou bien une Skol­tec du pays de Petsamo, ou encore une Finnoise de la pénin­sule de Kola. Un troi­sième a déclaré que c’est une Kvène du Finn­mark. Ou peut-être un peu tout ça, une bâtarde. De race infé­rieure, en tout cas, m’a-t-on certi­fié. « Elle est prison­nière, alors ?« ai-je demandé mais personne n’est sûr de rien. De mémoire d’homme, elle a toujours été là.

Les rapports des allemands avec des femmes de races inférieures.

Pour les nazis, la trahi­son à la race, c’est encore plus grave que d’ap­par­te­nir à une race infé­rieure. Les nazis qui se sont accou­plés avec une dégé­né­rée, ils sont exécu­tés le dimanche matin sur le coup de six heures.

Enfin(page 171)une explication sur ce qu’est une boule de « komsio » car aucune note n’explique ce genre de mots.

Ensuite, elle a arra­ché la trachée et l’a mise à sécher pendant deux jours. Elles avait ramassé un bout d’os quelque part, je ne sais pas, s’il venait aussi du cygne. Sans doute. Peut-être. Le dernier soir, elle l’a glissé dans la trachée, puis elle a tordu le tout pour former une petite boule qui tinte lors­qu’on la secoue. 
C’est un jouet tradi­tion­nel same : une boule de « komsio » qui chasse les mauvais esprits. En géné­ral, on l’offre au nouveau-né. Selon la légende, un hochet fabri­qué à partir d’un os de cygne fait pous­ser les ailes aux pieds de l’en­fant. Ainsi, il pourra s’en­vo­ler en cas de danger.

Les recherches pour créer une race pure .

Juin 1944
On voit encore circu­ler des brochures sur l’avan­ce­ment des recherches en vue de la créa­tion d’une race aryenne parfaite. Ces écrits ont pour objec­tif de stimu­ler l’es­prit de groupe, tout parti­cu­liè­re­ment par les temps qui courent. Un exem­plaire à faire tour­ner passe de gardien à l’autre. Le docteur Mengele a réussi à produire un enfant aux iris parfai­te­ment bleus en lui injec­tant un produit chimique dans les yeux.
Il y a une dizaine de globe oculaire juifs qui traînent en ce moment même à l’ins­ti­tut Kaiser-Wilhem, dans des bocaux en verre, dans une petite vitrine blanche.

L’horreur des camps tenus par les nazis .

Le comman­dant lui avait ordonné, avec l’aide d’un collègues, de ligo­ter le prison­nier aux barbe­lés. Nu. Insectes, morve, mouches et mous­tiques n’avaient pas tardé à recou­vrir son corps. Olavi avec cru voir des mouches du renne, un para­sites qu’il n’au­rait pas cru suscep­tible de s’in­té­res­ser à l’hu­main. Les animaux dévo­raient des yeux, le sang coulait chaque fois que le prison­nier essayait zde les chas­ser, car au moindre mouve­ment les barbe­lés s’en­fon­çaient davan­tage dans sa chair. Les déte­nus et les gardiens, et même le comman­dant suprême, durent assis­ter à ce spec­tacle pendant un certain temps avant d’être auto­ri­sés à se retirer. 
Le type avait survécu jusqu’au lende­main. le matin on l’avait décro­ché. Il puait la merde et la pisse, les œufs pondus par les mous­tiques commen­çaient à éclore. Sa peau était couverte de bosses, de sang, rongée, sucée. Sa bouche ruis­se­lante d’un rouges brillant était le seul élément encore iden­ti­fiables sur son visage défi­guré. Il fut envoyé aux chan­tiers à pied, à vingt kilo­mètres de là. Il avait beau­coup de diffi­cul­tés à marcher et, avant d’avoir parcouru péni­ble­ment une ving­taine de mètres, il s’était affaissé défi­ni­ti­ve­ment. L’un des gardiens avait poussé le corps du bout de sa botte. Pas de mouve­ment. Il avait pris le pouls. Mort.

Édition Odile Jacob

Cet auteur fait partie des penseurs contem­po­rains que je peux lire jusqu’au bout. Ce n’est pas forcé­ment un gage de qualité pour sa pensée car je recon­nais humble­ment que j’ai beau­coup de mal à lire les auteurs abstraits. Autant, quand ils expliquent leur pensée orale­ment, je suis parfois passion­née, je me procure alors leur livre mais je constate souvent que j’ai beau­coup de mal à les lire. Pour Cyrul­nik ce n’est pas le cas, car il mêle toujours du narra­tif à l’abs­trac­tion et cela rend ses livres passion­nants pour moi.

Dans ce livre-ci, il essaie de cerner ce qui fait qu’un être humain garde son libre arbitre où bien se soumet au groupe et peut alors commettre le pire.

Bien sûr, il démarre par cette pure horreur : pour­quoi alors qu’il avait sept ans des alle­mands ont décidé de le tuer ? Et s’il a survécu, il lui faudra de nombreuses années pour oser dire devant l’opi­nion fran­çaise ce qui s’est effec­ti­ve­ment passé. Ensuite, il analyse sous plusieurs angles d’at­taque toutes les circons­tances qui ont permis à des hommes et des femmes de prendre des déci­sions qui iront dans le sens de la dignité humaine ou au contraire dans l’abjection.

Ce livre est très diffi­cile à résu­mer, mais ce que l’on peut dire c’est qu’en­suite on a vrai­ment envie de faire partie des adultes qui n’ac­cep­te­ront pas d’obéir aux dogmes ambiants sans exer­cer leur pensée critique. Je trouve très inté­res­sant qu’il se mette lui-même en cause en tant que méde­cin. Il était neuro psychiatre quand on faisait encore des lobo­to­mies et s’il n’en a pas fait lui-même il a vu très peu de méde­cins s’y oppo­ser. Comme nous venons de vivre une époque où la doxa médi­cale était très diffi­cile à mettre en cause, j’ai été très sensible à ce qu’il décrit. Il prend un moment un exemple que j’ai trouvé telle­ment parlant, quand il était jeune méde­cin on était persuadé qu’il ne fallait pas endor­mir loca­le­ment des plaies avant de les sutu­rer, car cela risquait de moins bien cica­tri­ser. Il a donc fait ainsi en faisant souf­frir des enfants, alors que fina­le­ment il n’y a aucune raison médi­cale de ne pas anes­thé­sier les plaies avant de les recoudre.

Comme vous le voyez ce que je retiens ce sont tous les exemples que cet auteur prend pour illus­trer ses propos. mais j’ai noté beau­coup de passages pour que vous puis­siez cerner sa pensée.

Je vous conseille vrai­ment la lecture de ce livre ou d’écou­ter ce penseur si humain que cela fait du bien de faire partie de la même huma­nité que lui.

Citations

Les enfants et les discours totalitaires.

Les enfants sont les cibles inévi­table de ces discours trop clairs parce qu’ils ont besoin de caté­go­ries binaires pour commen­cer à penser : tout ce qui n’est pas gentil est méchant, tout ce qui n’est pas grand est petit, tout ce qui n’est pas homme est femme. Grâce à cette clarté abusive ils acquièrent l’at­ta­che­ment sécu­ri­sant à maman et à papa à la reli­gion aux copains d’école et au clocher du village. Cette base de départ permet d’ac­qué­rir une première vision du monde, une claire certi­tude qui donne confiance en soi et aide à prendre place dans sa famille et sa culture.

Des idées simples et intéressantes.

Pour Darwin l’homme, mammi­fères proche du singe, peut s’ar­ra­cher à la condi­tion animale grâce a un cerveau qui lui donne accès au monde de l’ou­til et du verbe. Pour lui, les êtres vivants ne sont pas hiérar­chi­sés, ils s’adaptent plus ou moins bien aux varia­tions du milieu. C’est le plus apte à vivre et à se repro­duire dans ce milieu qui sera favo­risé par la sélec­tion natu­relle, ce n’est pas forcé­ment le plus fort. Une telle pensée écosys­té­mique ne pouvait pas satis­faire ceux qui aiment les rapports de domi­na­tion. Quand Freud perce­vait une diffé­rence entre deux mondes mentaux, il éprou­vait le bonheur des explo­ra­teurs ; Mengele au contraire y voyait la preuve d’une hiérar­chie natu­relle. Cette inter­pré­ta­tion du monde faisait naître en lui un plai­sir d’obéis­sance qui mène à la domination.

Des faits qui me révoltent.

Ernst Rüdin, psychiatre géné­ti­cien suisse, avait fait passer à la demande de Hitler la loi de la stéri­li­sa­tion contrainte (1934) afin d’éli­mi­ner les schi­zo­phrènes, les faibles d’es­prit, les aveugles, les sourds et les alcoo­liques. En 1939, il reçut la médaille Goethe pour son travail scien­ti­fique qui légi­ti­mait l’éli­mi­na­tion des enfants de mauvaise qualité (…)
En 1945, à la fin de la guerre, Ernst Rüdin affirma qu’il s’agis­sait d’un simple travail acadé­mique. Il fut puni d’une amende de 500 marks et après avoir été décoré deux fois par Hitler, il pour­sui­vit sa carrière aux États-Unis et rentra à Munich pour y mourir en 1952.

La banalité du mal.

Je vais vous surprendre, mais je pense que ces crimes sans émotion ni culpa­bi­lité ne sont pas rares et que beau­coup d’êtres humains en sont capables. Il ne s’agit pas d’an­hé­do­nie, engour­dis­se­ment de la capa­cité à éprou­ver du plai­sir. Adolf Eich­mann ressen­tait de grands bonheurs quand il envoyait à Ausch­witz des trains bour­rés de juifs. C’est le plai­sir qu’on éprouve à bien faire son travail, à tampon­ner, à clas­ser, à nettoyer la société de la souillure juive. Voilà, c’est simple, cette énor­mité est banal, c’est ainsi que je comprends « la bana­lité du mal » de Hannah Arendt.

Et pourtant c’est vrai.

Aucune décou­verte scien­ti­fique, aucune idée philo­so­phique ne peut naître en dehors de son contexte cultu­rel. Beau­coup de nazis, comme beau­coup de lobo­to­mi­seurs , n’avaient aucune conscience du crime qu’ils commet­taient. Ils habi­taient une repré­sen­ta­tion où ils puisaient leurs déci­sions poli­tiques ou théra­peu­tiques : donner mille ans de bonheur au peuple en extir­pant la souillure juive et soigner la folie en décou­pant le cerveau. Quand la violence est banale, la culture légi­time ce mode de régu­la­tion des rapports sociaux. Les méde­cins nazis étaient convain­cus qu’ils contri­buaient scien­ti­fi­que­ment à l’an­thro­po­lo­gie physique. C’est au nom de la morale qu’ils ont exter­miné 300 000 malades mentaux en Alle­magne, qu’ils ont réalisé de mortelles expé­ri­men­ta­tions médi­cales sur des enfants et ont assas­siné en rigo­lant 6 millions de juifs en Europe.

L’importance du malheur.

Si par malheur nous pouvions suppri­mer le malheur de la condi­tion humaine, nous ferme­rions les librai­ries et ruine­rions les théâtres. Est-ce ainsi que nous pour­rions expli­quer la puis­sance du confor­mité quand nous cher­chons à nous mettre en accord, en harmo­nie avec les incon­nus qui parti­cipent au groupe auquel on désire appartenir ?

Penser ne peut être que complexe.

La pensée facile, le Diable et le bon Dieu, le bien et le mal, ça ne marche pas. Chez le même homme, il y a des pulsions contraires : la rage de détruire et le courage de recons­truire. C’est par empa­thie que Himm­ler a commandé la construc­tion des chambres à gaz. Quand il a vu le malaise de ses soldats, blancs d’an­goisse et obli­gés de boire de l’al­cool pour se donner la force de mitrailler des femmes nues portant leur bébé dans les bras, il a compati avec eux et à propo­ser une tech­nique propre pour tuer ces gens sans trau­ma­ti­ser les soldats. Quand la lobo­to­mie a été inven­tée, les congrès ne parlaient que de tech­niques : faut-il faire un volet fron­tal, intro­duire une aiguille dans le creux sus-orbi­taire, injec­ter de l’al­cool, couper avec un scal­pel ? Le succès tech­nique arrê­tait l’empathie et empê­chait de voir que le prix humain était exor­bi­tant, que la « guéri­son » appor­tait plus de troubles que la maladie.