Édition Gras­set

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Excu­sez le flou de la photo !

J’ai bien aimé ce roman qui raconte le déses­poir d’une enfant qui ne retrouve pas, un soir en reve­nant de l’école, sa mère, à la maison. « Elle est partie » lui dit son père, et elle n’en saura jamais plus.

Sa mère grande dépres­sive, était depuis quelques temps deve­nue mutique et restait allon­gée sur un lit. Son père et sa fille venaient lui parler sans que jamais elle ne leur réponde. Et puis, trente ans plus tard, un message télé­pho­nique lui apprend où vit sa mère. En aban­don­nant immé­dia­te­ment tout, elle part retrou­ver celle qui lui a tant manqué.

Le roman suit le voyage de cette femme vers sa mère et la lente remon­tée dans ses propres souve­nirs. On comprend sa colère contre son père et ses grands-parents qui l’ont élevée mais qui n’ont jamais voulu lui dire où était sa mère. Le savaient-ils ? Elle a choisi le théâtre pour se recons­truire et cette adoles­cente bles­sée a retrouvé dans la person­nage d’An­ti­gone un écho à sa propre douleur. Son père va refaire sa vie et la laisse près de ses grand-parents. On a du mal à comprendre pour­quoi ce silence qu’elle ne peut inter­pré­ter et en consé­quence de quoi la prive d’un rapport normal avec eux. Ils n’ont pas su l’ai­mer mais elle ne s’est pas lais­sée appro­cher d’eux. Pour­tant, si sa grand-mère est très brusque, son grand-père semble plus tendre. Elle retrou­vera sa mère mais n’en saura pas beau­coup plus.
Le lecteur n’aura jamais toutes les clés pour mieux comprendre les person­nages de ce roman. La dépres­sion de sa mère, le silence de son père et de ses grands-parents, et pour­quoi adulte, elle n’a pas plus cher­ché où était sa mère. Cela m’a un peu gênée, pour faire de ce roman un vrai coup de cœur.

Citations

Départ de sa mère

Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple sujet verbe parti­cipe passé. Une phrase tout à fait intel­li­gible. Magda­lena la compre­nait, mais la trou­vait trop courte. Il manquait au moins un complé­ment de lieu, ainsi que plusieurs para­graphes d’ex­pli­ca­tions. Une maman ne part pas comme ça.

Le courrier

Les gens ne s’écrivent plus, disait-il à Appo­lo­nia, des cour­riers élec­tro­niques, c’est de l’écrit impal­pable, et ce qui ne se touche pas ne compte pas. À la fin, je ne portais plus que des publi­ci­tés, des factures, des rele­vés de banque, aucune trace de stylo, d’écri­ture, une carte postale de temps en temps pour une grande tante parce qu’on sait qu’elle aime ça. Souve­nir de Rome, de Budapest.

Métier d’actrice

Chaque person­nage est un manque de plus, un effa­ce­ment du trait, un détour sur le chemin, un sentier sauvage à défri­cher, une bifur­ca­tion, une excuse, une halte, encore une, pour ne pas s’ap­pro­cher du cœur, du poumon, et rester en lisière de soi, de son propre désir, se remplir du regard des autres, pour le prendre en embus­cade, le séduire, s’en empa­rer, afin d’évi­ter toujours d’être soi-même ?

Édition Babel. Traduit du russe par Wladi­mir Bere­lo­witch et Berna­dette du Crest

C’était il y a si long­temps (n’est-ce pas ?) la guerre en Afgha­nis­tan menée par les sovié­tiques de 1979 à 1989. Dix longues années dans un pays qui a tout fait pour se débar­ras­ser de cette puis­sance étran­gère aidée en cela par les Améri­cains. Ce n’est pas le conflit que raconte Svet­lana Alexie­vitch, elle donne la parole aux survi­vants sovié­tiques ou à leurs mères quand on leur a ramené des cercueils de zinc censés conte­nir le corps de leurs fils. Son livre est donc, une succes­sion de témoi­gnages. On retrouve la même ambiance que dans » la fin de l’homme rouge »

C’est une lecture à peu près insou­te­nable car de témoi­gnage en témoi­gnage, on découvre l’hor­reur de la guerre. Les jeunes soldats sont partis sur un mensonge de la propa­gande sovié­tique : « Ils allaient aider un pays frère à combattre, ils allaient être accueillis en héros « . Rien ne les prépa­rait à faire la guerre dans des villages où on les haïs­sait, et plus ils le décou­vraient plus ils deve­naient féroces et plus les Afghans les assas­si­naient sans pitié.

Et puis, il y a l’ar­mée sovié­tique, dans laquelle une très ancienne tradi­tion de bizu­tage mène les anciens gradés (ou non) à faire de la vie des nouveaux arri­vés un véri­table enfer.
Et enfin, il y a le poids du silence dans les médias au pays, personne ne sait rien en URSS de cette guerre menée au nom de l’idéal communiste.

Dans ces condi­tions, quand les soldats reviennent, en soldats vain­cus, personne n’est là pour écou­ter le récit de leur drame.
La dernière partie du livre est consa­crée au procès que des femmes veuves de guerre ont mené contre Svet­lana Alexie­vitch disant qu’elle avait déformé leurs propos. Heureu­se­ment pour l’auteure tous les inter­views de son livres étaient enre­gis­trés, elle a donc gagné son procès.
Un livre à lire abso­lu­ment mais qui m’a plombé le moral tout au long de la lecture. Je redou­tais de le retrou­ver et de tour­ner les pages, j’imagine le courage de ces hommes et celui de cette auteure qui mérite ô combien son prix Nobel de litté­ra­ture. Et fina­le­ment, cette guerre a eu quel résul­tat ? On peut se poser cette ques­tion pour tant de guerres menées par les « trop » grandes puissances.

Citations

L’art de dissimuler en URSS

J’ai été appelé en 1981. Il y avait déjà eu deux ans de guerre, mais, dans le civil, on n’en savait pas grand chose, on n’en parlait pas beau­coup. Dans notre famille, on pensait que si le gouver­ne­ment avait envoyé des troupes là-bas, c’est qu’il le fallait. Mon père, mes voisins raison­naient de cette façon. Je ne me rappelle pas avoir entendu une autre opinion là-dessus. Même les femmes ne pleu­raient pas : tout cela était encore loin, ça ne faisait pas peur. C’était une guerre sans en être une, une guerre bizarres, sans morts ni bles­sés. Personne n’avait encore vu les cercueils de zinc. Plus tard nous avons appris que des cercueils arri­vaient dans la ville, mais que les enter­re­ments avaient lieu en secret, la nuit, et que les pierres tombales portaient la mention « décédé » et non « morts à la guerre ». Personne ne se deman­daient pour­quoi les gars de dix-neuf ans s’étaient mis soudain à mourir, si c’était la vodka, la grippe, ou une indi­ges­tion d’oranges. Leurs familles les pleu­raient, mais les autres vivaient tran­quille­ment, tant que ça ne les touchaient pas Les jour­naux écri­vaient que nos soldats construi­saient des ponts, plan­taient des allées de l’ami­tié, que nos méde­cins soignaient les femmes et les enfants afghans…

La presse soviétique

La presse a conti­nué à écrire : le pilote d’hé­li­co­ptère X a effec­tué un vol d’exer­cice… Il a été décoré de l’étoile rouge… Un concert a eu lieu à Kaboul en l’hon­neur du 1er mai avec la parti­ci­pa­tion de soldats sovié­tiques… L’Af­gha­nis­tan m’a libéré. Il m’a guéri de l’illu­sion qui consiste à croire que chez nous tout va bien, que les jour­naux et la télé­vi­sion ne disent que la vérité. Je me deman­dais ce que je devais faire. Il fallait faire quelque chose… Aller quelque part… prendre la parole, racon­ter… Ma mère m’a retenu et aucun de mes amis de m’a soutenu. Ils disaient : « Tout le monde se tait. Il le faut. »

Un récit parmi tant d’autres tous différents et pourtant si semblables.

La guerre ne rend pas les gens meilleurs. Elle les rend pires. Ça ne marche que dans un sens. Je ne revi­vrai jamais le jour où je suis parti à la guerre. Je ne pour­rai pas rede­ve­nir comme j’étais avant. Comment est-ce que je pour­rais deve­nir meilleur après avoir vu ce que j’ai vu… Il y en a un qui a acheté à des méde­cins deux verres d’urine d’un gars qui avait la jaunisse. Contre des bons. Il les a bus. Il est tombé malade. Il a été réformé. On se tirait des balles dans les doigts, on s’es­tro­piait avec des déto­na­teurs, des culasses de mitrailleuses. Le même avion rame­nait des cercueils de zinc et des valises pleines de peaux de mouton, de jeans, de culottes de femme… Du thé de chine. 
Avant, j’avais les lèvres qui trem­blaient quand je pronon­çais le mot « patrie ». Main­te­nant je ne crois plus en rien. Lutter pour quelque chose, tu parles. Lutter pour quoi ? Contre qui ? à qui le dire tout ça ? On a fait la guerre, d’ac­cord. Et puis c’est tout.

Un chirurgien

J’en­viais les collègues qui étaient allés en Afgha­nis­tan : ils avaient une expé­rience colos­sale. Comment l’ac­qué­rir dans la vie civile ? J’avais derrière moi dix ans de pratique : j’étais chirur­gien dans l’hô­pi­tal d’une grande ville, mais quand j’ai vu arri­ver le premier convoi de bles­sés, j’ai failli deve­nir vous voyez un tronc, sans bras, sans jambes, mais qui respire. Vous ne verriez pas ça dans un film d’hor­reur. J’ai prati­qué là-bas des opéra­tions dont on ne peut que rêver en URSS. Les jeunes infir­mières ne tenaient pas le coup. Tantôt elles pleu­raient à en avoir le hoquet, tantôt elles riaient aux éclats. Il y en avait une qui passait son temps à sourire. Celle là, on les renvoyait chez elles.
Un homme ne meurt pas du tout comme au cinéma où on le voit tomber dès qu’il reçoit une balle dans la tête. En réalité, il a la cervelle qui gicle et ils courent après en essayant de la rete­nir, il peut courir ça cinq cents mètres de cette façon. C’est au delà du concevable.

La violence des rapports entre soldats

C’est les nôtres qui m’ont fait le plus souf­frir, les « douchs » faisaient de toi un homme et les nôtres faisaient de toi une merde. Ce n’est qu’à l’ar­mée que j’ai compris qu’on pouvait briser n’im­porte qui, la diffé­rence n’est que dans les moyens et dans le temps qu’on a. Tu vois un « ancien » qui a servi pendant six mois, le ventre en l’air, les bottes aux pieds et il m’ap­pelle : .« Lèche mes bottes, qu’il m’a dit, lèche les jusqu’à ce qu’elles soient propres. tu as cinq minutes ». Je ne bouge pas… Alors lui : « le rouquin, viens ici », et le rouquin, c’est un des gars avec qui je suis arrivé, on est copains… Et voilà que deux connards bourrent la gueule du rouquin et je vois qu’il vont lui briser les vertèbres. Il me regarde… Et alors tu commences à lécher les bottes pour qu’il reste en vie et qu’ils ne l’en­tro­pie pas. Avant l’ar­mée je ne savais pas qu’on pouvait frap­per quel­qu’un sur les reins jusqu’à ce qu’il perde le souffle. C’est quand tu es seul et qu’il n’y a personne pour t’ai­der, alors t’es foutu.

L’impression d’abandon par sa patrie

Quant à ceux qui nous jugent aujourd’­hui, comme quoi nous avons tué… J’ai envie de leur flan­quer mon poing dans la gueule ! Ils n’y sont pas allés, eux.. Ils ne savent pas ce que c’est… Ils n’ont pas le droit de juger ! Vous ne pour­rez jamais vous aligner sur nous. Personne n’a le droit de nous juger… Personne ne veut comprendre cette guerre, on nous a aban­don­nés seul à seul avec elle. Qu’on se débrouille, en somme. C’est nous les coupables. C’est à nous de nous justi­fier. aux yeux de qui ? On nous y a envoyé. Nous avons cru ce qu’on nous a dit. Nous nous sommes fait tuer pour ça. On n’a pas le droit de nous mettre sur le même plan que ceux qui nous y ont envoyés.

Un lieutenant sapeur

Qu’est-ce que je vois en rêve ? un long champ de mines… Je dresse un inven­taire, le nombre de mines, le nombre de rangées, les repère pour les retrou­ver… Et puis je perds la feuille… Et c’était vrai, on les perdair souvent, ou encore c’était les repères qui dispa­rais­saient, un arbre qui avait brûlé, un tas de pierres qui avaient sauté… Personne n’al­lait véri­fier… On avait trop peur… Alors on sautait sur nos propres mines… Dans mon rêve, je vois des enfants courir près de mon champ de mines… Personne ne sait que c’est miné… Je dois crier :« Atten­tion, n’y allez pas ! C’est miné… Je dois rattra­per les enfants… Je cours… J’ai retrouvé mes jambes… Et je vois, mes yeux voient de nouveau… Mais c’est seule­ment la nuit, en rêve. »

Édition Liana Levi, traduit de l’an­glais par Fran­chita Gonzales Battle. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Sur Luocine, c’est mon deuxième billet sur cet auteur dont j’ap­pré­cie l’hu­mour et surtout la conci­sion et la préci­sion des récits. Après « Une canaille et demie » voici donc « Un voisin trop discret ». Après une série de romans améri­cains qui mettent six cent pages à dessi­ner une intrigue et des carac­tères, voici un roman de deux cent dix huit pages que je ne suis pas prête d’oublier.

Un couple risque de pertur­ber la vie de Jim, un chauf­feur Uber, on devine assez vite, que la vie de ce soixan­te­naire a dû être un peu compli­quée. En atten­dant, il va aider sa voisine qui vient d’emménager à côté de chez lui : Corina mariée à un soldat Grolsch. et mère d’un petit garçon de quatre ans Après la mort tragique(ô combien !) de son coéqui­pier, il fera équipe avec Kyle qui bien qu’ho­mo­sexuel se mariera avec Madi­son pour l’ai­der à élever son enfant et ainsi s’as­su­rer une couver­ture pour faire carrière dans l’ar­mée. Les fils de cette histoire sont incroya­ble­ment bien tissés et au passage on découvre les ravages que peut faire une guerre dans la person­na­lité de ceux qui la font et à qui on donne le droit de tuer. La vie très arti­fi­cielle dans la base mili­taire ponc­tuée par la visite de deux gradés en uniforme qui viennent annon­cer la mort du mari soldat, la diffi­culté des femmes qui élèvent seule leur enfant, et comme je l’ai déjà souli­gné les consé­quences de la guerre en Afgha­nis­tan, tout cela en peu de pages (mais telle­ment plus effi­cace qu’un énorme pavé) est percu­tant et si bien raconté !

L’in­trigue autour de Jim est très bien conduite avec une fin origi­nale mais cela je vous le laisse décou­vrir seul, évidement !

Citations

La voisine idéale

Il espé­rait qu’elle serait aussi calme que la femme qu’elle rempla­çait, une étudiante timide de troi­sième cycle qui faisait de son mieux pour toujours éviter que leurs regards se croisent, l’idée que se fait Jim de la voisine idéale.

La vieillesse

La pire des choses quand on devient vieux ce n’est pas de se rappro­cher de la mort, c’est de voir sa vie effa­cée lente­ment. on cesse d’abord d’être insou­ciant, ensuite d’être impor­tant, et fina­le­ment on devient invisible.

La guerre

C’est un petit drone caméra, un jouet d’en­fant, un rectangle de moins de trente centi­mètres de long avec un rotor à chaque coin. Pas un vrai drone lanceurs de missile Helfire comme ceux que nous utili­sons, pense-t-il. C’est un drone contrôlé à distance par les hadjis du village. Il vole juste au-dessus d’eux et repère les effets du mortier. Grolsch se débar­rasse vite de son paque­tage et sort son pisto­let Glock. Quand il le pointe sur le trône, la minus­cule machine s’en­vole vers la gauche, puis elle revient vite à droite. Ils me voient, pense-t-il. Ils me voient poin­ter mon arme. Ils voient nos gueules.

Un couple

Il venait d’une longue lignée de fermiers alle­mands du Middle-West qui était bon en sport et en travaux des champs, et elle d’une longue lignée de Porto­ri­cains vendeurs de drogue, strip-teaseuses et voleurs de voiture. Les oppo­sés s’at­tirent, jusqu’au jour où ils cessent, sauf que main­te­nant il a un fils de quatre ans qui courent se cacher, effrayé, chaque fois qu’il rentre de mission.

Édition Galli­mard. Traduc­trice Fanchetta Gonzalles-Battles

Je lis très peu de romans poli­ciers , mais j’avais déjà noté le nom de cet auteur chez Keisha et j’ai vu dans ma média­thèque préfé­rée qu’il avait reçu un coup de cœur de « mon » cher club de lecture. Je me suis donc plon­gée avec grand inté­rêt dans ce récit qui se passe à Calcutta au Bengal dominé par l’or­gueilleuse puis­sance britan­nique. C’est le prin­ci­pal inté­rêt de ce roman, car la trame poli­cière est assez faible, selon moi, mais j’ac­cepte volon­tiers ne pas être un bon juge en la matière. La descrip­tion de la vie en Indes en 1919 est riche en consi­dé­ra­tions socio-poli­tiques. Le prin­cipe de base est : ce qui est bon pour les Anglais ne l’est pas pour les Indiens, en corol­laire toutes les façons de faire comprendre aux Benga­lis si peu déve­lop­pés que leur seul inté­rêt est d’ac­cep­ter la domi­na­tion des êtres supé­rieurs que sont les Anglais sont utili­sées, de l’hu­mi­lia­tion indi­vi­duelle à la répres­sion de mani­fes­tants paci­fiques. Et bien sûr toutes les richesses du pays sont entre bonnes mains c’est à dire des mains anglaises ou écos­saises. Tout cela, sous un climat très diffi­cile à suppor­ter qui ronge les esprits et les corps de ceux qui sont habi­tués à la saine fraî­cheur de Londres et de sa campagne envi­ron­nante. Comme dans tout polar, l’en­quête est menée par un couple de poli­ciers que l’on retrou­vera sans doute dans les autres romans de cet auteur (car il y en a d’autres) : le capi­taine Whynd­ham qui a laissé toutes ses illu­sions sur l’hu­ma­nité et sur la couronne britan­nique dans les champs de bataille de la guerre 1418 et le sergent Barne­jee un Indien partagé par son amour de l’ordre et son amour pour son peuple que l’ar­mée anglais ne pense qu’à mettre au pas. C’est un couple inté­res­sant et je pense que les prochaines enquêtes vont voir les failles de ces enquê­teurs créer de nouvelles tensions. Le roman est écrit par un auteur anglais, de parents indiens immi­grés en Écosse. Et cela fait tout l’in­té­rêt du livre car, héri­tier de deux cultures, Abir Mukher­jee est loin d’avoir une vue simpliste de ce qui s’est passé dans le pays dont ses parents sont originaires.

Un roman poli­cier comme je les aime, c’est à dire qui permet de comprendre une société avec un regard original.

Citations

Toujours cette façon de se débarrasser des enfants en Angleterre

Harde­ley n’était pas diffé­rent de la myriade d’autres établis­se­ments mineurs qui parsèment les comtés du centre du pays. Provin­cial par son empla­ce­ment et parois­sial par son compor­te­ment, il appor­tait une éduca­tion passable, un vernis de respec­ta­bi­lité et, plus impor­tant un lieu commode où parquer les enfants de la classe moyenne qu’il fallait caser dans un endroit discret pour une raison ou une autre .

Le style colonial

C’est une carac­té­ris­tique de Calcutta. Tout ce que nous avons construit ici est dans le style clas­sique. et tout est plus grand qu’il n’est néces­saire. Nos bureaux, nos rési­dences et nos monu­ments crient tous :« Regar­dez notre œuvre ! nous sommes vrai­ment les héri­tiers de Rome. »
C’est l’ar­chi­tec­ture de la domi­na­tion et tout cela paraît un tanti­net absurde. Les bâti­ments palla­diens avec leurs colonnes et leurs fron­tons, les statues, vêtues de toges, d’An­glais depuis long­temps décé­dés et les inscrip­tions latines partout des palais aux toilettes publiques. En regar­dant tout cela, un étran­ger serait en droit de penser que Calcutta a plutôt été colo­ni­sée par les italiens.

Et c’est hélas vrai !

L’opium n’est vrai­ment illé­gal que pour les travailleurs birmans. même les Indiens peuvent s’en procu­rer. Quant aux Chinois, eh bien nous pour­rions diffi­ci­le­ment le leur inter­dire, attendu que nous avons mené deux guerres contre leurs empe­reurs pour avoir le droit de répandre ce maudit truc dans leur pays. et nous l’avons bel et bien fait. Au point que nous avons réussi à faire des drogués d’un quarts de la popu­la­tion mâle. Si on réflé­chit, cela fait proba­ble­ment de la reine Victo­ria le plus grand trafi­quant de drogue de l’histoire.

Ambiance du matin

Mieux vaut parfois ne pas se réveiller. 
Mais à Call­cutta c’est impos­sible. Le soleil se lève à cinq heures en déclen­chant une caco­pho­nie de chiens, de corbeaux et de coqs, et au moment où les animaux se fatiguent, les muez­zins démarrent de chaque mina­ret de la ville. Avec tout ce bruit, les seuls Euro­péens à ne pas être déjà réveillés sont ce qu’ils sont ense­ve­lis cime­tière de Park Street.

Le passage que j’avais noté chez Keisha et qui m’a fait retenir le nom de cet auteur de ce roman policier

Sur une plaque de cuivre vissée sur une des colonnes on peut lire « Bengal club, fondé en 1827 ». À côté d’elle un panneau de bois annonce en lettres blanches :
ENTRÉE INTERDITE AUX CHIENS ET AUX INDIENS
Barner­jee remarque ma désapprobation.
« Ne vous inquié­tez pas, monsieur, dit il. Nous savons où est notre place. En outres, les Britan­niques ont réalisé en un siècle et demi des choses que notre civi­li­sa­tion n’a pas atteinte en plus de quatre mille ans.
- Abso­lu­ment, » renché­rit Didby.
Je demande des exemples.
Baner­jee a un mince sourire. « Eh bien, nous n’avons jamais réussi à apprendre à lire aux chiens. »

Les oiseaux

Je suis réveillé par ce que l’on appelle par euphé­misme le chant des oiseaux. En réalité c’est plutôt un affreux raffut, neuf dixième de cris stri­dents pour un dixième de chant. En Angle­terre le chœur de l’aube est aimable et mélo­dieux et ils rend les poètes lyriques pour parler des moineaux et des alouettes qui montent dans le ciel. Il est aussi divi­ne­ment court. Les pauvres créa­tures, démo­ra­li­sées par l’hu­mi­dité et le froid, chantent quelques mesures pour prou­ver qu’elles sont encore vivantes puis elles plient boutique et vaquent à leurs occu­pa­tions. À Calcutta c’est diffé­rents. Il n’y a pas d’alouette ici, rien que de gros corbeau grais­seux qui commencent à brailler aux premières lueurs de l’aube et conti­nuent pendant des heures sans une pause. Personne n’écrira jamais de poème sur eux.

Édition Belfond. Traduit de l’anglais(États-Unis) par Cathe­rine Gibert .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je pensais avoir fait un billet sur « Il faut qu’on parle de Kevin », mais visi­ble­ment non alors que j’ai lu . En revanche j’ai chro­ni­qué et peu appré­cié « Double-Faute« de la même auteure. Je suis déçue par cette lecture qui pour­tant commen­çait bien : un couple de sexa­gé­naires se trouve à la retraite devoir résoudre la ques­tion qui traverse tant de couples : Que faire de tout ce temps libre que l’on doit main­te­nant passer ensemble, sans le travail ni les enfants ?

La femme était une grande spor­tive elle a complè­te­ment détruit les carti­lages de ses genoux à force de courir tous les jours, l’homme au contraire n’a prati­qué aucun sport mais vient de se faire virer de son boulot à la ville car il s’est opposé à une jeune femme noire qui est une spécia­liste du « Woke » à défaut se s’y connaître en urba­nisme. Le roman commence par son annonce surpre­nante et qui m’a fait croire que j’al­lais aimer ce roman : il annonce à sa femme qu’il va courir un mara­thon. Sa femme vit très mal cette nouvelle passion de son mari. D’ailleurs cette femme vit tout très mal, il faut dire qu’il n’y a rien de très réjouis­sant dans sa vie. Sa fille est confite en reli­gion et en veut terri­ble­ment à sa mère, son fils est délin­quant et sans doute dealer, et elle souffre le martyre tout en conti­nuant à s’imposer le maxi­mum d’efforts physiques que son corps peut supporter.
Tout cela pour­rait faire un bon roman, mais moi je m’y suis terri­ble­ment ennuyée. Comme pour beau­coup d’auteurs nord-améri­cains c’est beau­coup trop long, mais ce n’est pas la seule raison. Cette écri­vaine ne sait résoudre les problèmes de ses person­nages qu’à travers des dialogues qui s’étirent en longueur. Cela a provo­qué chez moi une envie d’en finir au plus vite avec cette lecture. Il faut dire aussi que je n’étais bien, ni avec la femme, ni avec son mari et son coach Bambi abso­lu­ment insup­por­table, ni avec la fille confite en reli­gion qui va faire le malheur de tous ses nombreux enfants. Je n’ai toujours pas compris ‑mais je l’avoue ma lecture a été très rapide à partir de la moitié du roman- pour­quoi après tant d’événements qui déchirent ce couple, ils restent ensemble finalement.
Ce n’est donc pas une lecture que je peux conseiller, mais si ce roman vous a plu, je lirai volon­tiers vos billets.

Citations

C’est bien vu

- Ce qui m’agace à propos de ces expres­sions subi­te­ment ubiquitaires… 
Tommy n’al­lait pas deman­der la signi­fi­ca­tion de « ubiquitaire »
- … c’est-à-dire celles que soudain tout le monde emploie, ajouta Sere­nata, c’est seule­ment que ces gens qui balancent une expres­sion à la mode a tout bout de champ sont persua­dés d’être hyper bran­chés et plein d’ima­gi­na­tion. Or on ne peut pas être bran­chés et plein d’ima­gi­na­tion. On peut être ringard et sans imagi­na­tion ou bien bran­ché et conformiste.

Bizarreries du couple

En fait, toute honte bue, Sere­nata était en train de se servir de leur fille diffi­cile pour réveiller un senti­ment de cama­ra­de­rie entre-eux. Ils s’étaient sentis tous les deux maltrai­tés, avaient tous les d’eux été sidé­rés par le sombre grief que leur fille entre­te­nait contre eux et tous les deux déses­pé­rés de son adhé­sion à l’Église du Sentier Lumi­neux, dont les fonda­teurs igno­raient certai­ne­ment qu’il s’agis­sait du nom d’une orga­ni­sa­tion terro­riste péru­vienne. Unis dans la conster­na­tion, ils n’en demeu­raient pas moins unis, et elle ne se sentait même pas coupable d’éta­ler effron­té­ment l’his­toire incon­sé­quente de Vale­ria pour faire émer­ger une soli­da­rité. les chagrins devaient avoir leur utilité.

Édition Acte Sud

et parti­ci­pa­tion au mois du Québec de Yueyin et Karine

J’aime cet auteur autant pour son style que pour les histoires qu’il nous raconte. J’ai déjà chro­ni­qué « La traver­sée du conti­nent » mais j’en ai lu beau­coup d’autres (je dois les relire pour leur faire une place sur Luocine). Michel Trem­blay raconte sa famille, mais au-delà de sa famille nous fait comprendre la vie au Québec au siècle dernier. C’est une vie de misère et de rudesse domi­née par une église catho­lique toute puis­sante qui se mêle du moindre recoin de la vie de ceux et celles qu’elle veut inti­me­ment contrô­ler. Cela va de la vie sexuelle à la liberté de s’instruire.

Les deux person­nages Victoire et Josa­phat sont frère et sœur. Ils sont unis par un drame atroce, le jour de Noël leurs parents ainsi qu’une grande partie de la popu­la­tion du village meurt dans l’in­cen­die de l’église lors de la messe de minuit. Le curé et le bedeau se sont enfuis par la sacris­tie sans cher­cher à sauver leurs parois­siens. Josa­phat qui déjà avait perdu la foi, est fou de douleur. Sa sœur Victoire revient vers lui après avoir passé sept années dans un couvent pour y être éduquée par des sœurs qui feront tout pour qu’elle le devienne, elle aussi, mais sans succès. La voilà de retour près de son frère, dans son village natal. C’est l’oc­ca­sion pour l’au­teur de nous faire ressen­tir la force et la beauté de la nature, les ragots du village, l’ab­sur­dité de l’édu­ca­tion catho­lique. Michel Trem­blay s’amuse aussi à souli­gner les diffé­rences entre le fran­çais des sœurs culti­vées et le fran­çais « d’icitte » : de Duha­mel autre­fois Pres­ton, le village de Victoire et de Josa­phat. Et puis peu à peu nous compre­nons le lien qui se tisse entre ses deux orphe­lins mais si vous avez déjà lu les autres livres de Michel Trem­blay seule la façon dont il le raconte sera une nouveauté .

Tout est dans le style de cet auteur, on le lit avec inté­rêt sans sauter une seule ligne pour en savou­rer le moindre mot.

Citations

Tout le charme de la langue du Québec discours de son père quand sa fille part au couvent.

Prends tout ça, cette belle chance-là, pour toé. Pour toué tu-seule, Victoire. Fais-le pas pour nous autres, pour nous sauver, écoute-les pas, laisse-les pas te pous­ser à choi­sir des choses que tu veux pas. Y vont te donner ce qu’on aurait pas pu te donner, nous autres, une éduca­tion complète. fait leur des accroires si y faut, conte-leur des mensonges, ça sera pas grave d’abord que tu vas apprendre des affaires qu’on connaî­tra jamais nous autres… Deviens la fille la plus savante de Pres­ton, pas une bonne sœur. Pis après, va-t-on d’icitte ! Explo­rer le vaste monde. Si des prêtres venaient m’of­frir la même chose pour Josa­phat, je dirais oui tu-suite. J’s’­rais prêt à me briser le cœur une deuxième fois…

Les réalités du corps et le couvent

Au couvent, ça s’ap­pe­lait les cabi­nets d’ai­sances, ou les latrines, c’était situé à l’autre bout de l’im­mense bâtisse et c’était un sujet tabou. Quand nous avions besoin de nous y rendre, nous devions sortir le petit mouchoir glissé dans la manche gauche de notre uniforme et le montrer à une reli­gieuse qui, chaque fois fron­çait les sour­cils comme si nous commet­tions une grave faute de bien­séance avant de nous faire signe de nous reti­rer. Il ne fallait « jamais » en faire mention à haute voix. « Les basses fonc­tions », comme les appe­laient les reli­gieuses en plis­sant le nez, étaient honteuses et devaient être tues. Quant aux reli­gieuses elles-mêmes, je n’ai jamais su où elles faisaient ça.

La cuisine de l’enfance

Je n’ai pas touché au dessert, mais Josa­phat a enfourné une énorme portion de poutine au pain ‑quel plai­sir de retrou­ver le mot poutine après le mot « pudding » imposé par les reli­gieuses, arro­sée de sirop d’érable. Ce que j’avais devant moi n’était pas un pudding au pain, mais bien une poutine au pain, impro­vi­sée sans recettes, l’in­ven­tion de plusieurs géné­ra­tions de femmes qui ne savaient pas lire et qui avait cepen­dant une grande capa­cité d’im­pro­vi­sa­tion. Rien de ce que j’avais mangé durant mon enfance ne venait d’un livre.

Sourire

Manger de la graisse de rôti en compa­gnie de quel­qu’un qui sent le pipi ce n’est pas la chose la plus agréable du monde

Édition Hervé Chopin (H.C) . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je dis souvent (par exemple dans mes commen­taires sur vos blogs) que je lis peu de romans poli­ciers, et bien en voilà un que je vous recom­mande. L’en­quête poli­cière est moins passion­nante que la toile de fond de ce roman, qui analyse en détails ce qu’on connaît bien main­te­nant « le choc post-trau­ma­tique ». Est-ce que le nom de Vuko­var vous dit quelque chose ?

Ce roman décrit avec un réalisme à peine soute­nable le terrible siège de cette ville par les Serbes, il est décrit par le petit Duso un enfant de huit ans qui a vu l’in­nom­mable. On comprend que Duso est, vingt plus tard, Nikola Stan­ko­vik accusé du meurtre de la jeune et jolie Ivanka, croate elle aussi réfu­giée en Belgique à Bruxelles. Le lecteur en sait donc plus que les enquê­teurs, l’avo­cat, et la psychiatre char­gée de faire un diag­nos­tique sur l’état mental de Nikola. Celui-ci est un dessi­na­teur de talent et graf­feur de génie. À travers ses dessins, il en dit plus que par les mots qui sont défi­ni­ti­ve­ment bloqués dans son incons­cient. Le long proces­sus pour remon­ter au trau­ma­tisme d’une violence abso­lue est bien décrit et sans doute très proche des efforts que doivent faire les théra­peutes pour libé­rer la parole de leurs patients. Ensuite ceux-ci doivent se recons­truire mais est-ce toujours possible ? Au moment où je rédige ce billet, l’ac­tua­lité raconte le procès des assas­sins du Bata­clan, et certains resca­pés racontent des trau­ma­tismes qui les ont marqués à tout jamais, mais on mesure aussi l’importance de dire en public ce qu’ils ont vécu, ce que ne peuvent pas faire des enfants trop jeunes qui enfouissent leurs souve­nirs trau­ma­ti­sants au plus profond de leur mémoire.

Je n’ai mis que quatre coquillages à ce roman car j’ai trouvé que le genre « poli­cier » exigeait des simpli­fi­ca­tions dans les person­nages qui m’ont un peu gênée. La psychiatre qui lutte contre un collègue arri­viste qui ne soigne qu’à coups de calmants, est un grand clas­sique du genre et c’est trop mani­chéen pour moi. Mais ce n’est qu’un détail et je retien­drai surtout la descrip­tion du siège de Vuko­var que j’avais déjà bien oublié, et les dégâts dans une person­na­lité d’un enfant qui a vu sans pouvoir en repar­ler des horreurs de la guerre civile : oui, quand la violence des hommes se déchaîne, les enfants sont des proies trop faciles, trop fragiles et même s’ils survivent on ne sait pas grand chose des réper­cus­sions sur leur personnalité.

Citation

L’image des Français en Belgique

L’homme était d’ori­gine française.
Les fran­çais savent tout sur tout et tiennent à ce que ça se sache. Il avait d’emblée reven­di­quer sa natio­na­lité, en préci­sant la région et la ville de nais­sance, comme ils le font géné­ra­le­ment entre eux pour évaluer les forces en présence.
Les chiens se reniflent le derrière, au moins, c’est silencieux.

Édition Robert Laffont Pavillons Poche . Traduit de l’al­le­mand par Bernard Kreiss

parti­ci­pa­tions au mois « les feuilles allemandes »

« Si on bouqui­nait un peu »

« Ingann­mic »

Surtout ne pas se fier à la quatrième de couver­ture qui raconte vrai­ment n’im­porte quoi :

En 1943 son père , offi­cier de police , est contraint de faire appli­quer la loi du Reich et ses mesures anti­sé­mites à l’en­contre de l’un de ses amis d’en­fance, le peintre Max Nansen.

Il y a deux choses de vraies dans cette phrase, le père du narra­teur est bien chef de la police local, et nous sommes en 1943 . Deux choses fausses, le père poli­cier n’ap­plique pas des mesures anti­sé­mites à Max Nansen qui d’ailleurs n’est pas juif , mais il applique des mesures qui combattent l’art dégé­néré . Il n’est pas « contraint » de le faire, et ce mot trahit complè­te­ment le sens du roman, le chef de la police de Rugbüll éprouve une joie profonde à appli­quer toutes les mesures qui relève de son « DEVOIR » . (J’attribue à cette quatrième de couver­ture la palme de l’absurdité du genre)

le roman se passe en deux endroits diffé­rents, le jeune Siggi Jepsen est interné dans une maison pour délin­quants sur une île et doit s’ac­quit­ter d’une puni­tion car il a rendu copie blanche à son devoir d’al­le­mand sur le « sens du devoir ». Il explique que ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire mais, au contraire, parce qu’il a trop de choses à dire. Commence alors, la rédac­tion de ses cahiers qui nous ramènent en 1943 à Rugbüll un petit village rural du nord de l’Al­le­magne dans la province du Schles­wig-Holstein. Une région de tour­bières et de marais. Le père de Jens, le poli­cier local est très fier de ses fonc­tions. Le devoir, c’est ce qui le fait tenir droit dans ses bottes comme tous les alle­mands de l’époque. Le deuxième person­nage du récit c’est un peintre Max Ludwig Nansen dont les tableaux ne plaisent pas au régime en place. Tout ce qui est dit sur ce peintre nous ramène à Nolde qui effec­ti­ve­ment a peint cette région et a été inter­dit de peindre en 1943, car sa pein­ture a été quali­fiée d’art dégé­néré, alors que lui même avait adhéré au partit Nazi et était très profon­dé­ment anti­sé­mite, (Angela Merkel a fait enle­ver ses tableaux de la chan­cel­le­rie à Berlin, pour cette raison) . Rien de tout cela dans le roman, mais une évoca­tion saisis­sante de la pein­ture de Nolde qui a compris mieux que quiconque, sans doute, la beauté des paysages de cette région.

Le roman voit donc s’op­po­ser le père du narra­teur un homme obtus et qui n’a qu’une raison de vivre : appli­quer les ordres et ce peintre qui ne vit que pour la pein­ture, tout cela dans une nature austère et au climat rude. Sur la couver­ture du livre je vois cette cita­tion de Lionel Duroy :

J’au­rais rêvé être un person­nage de Lenz, habi­ter son livre.

Cette phrase m’a lais­sée songeuse, car j’ai détesté tant de person­nages de ce roman. Je pense que Lionel Duroy n’au­rait pas aimé être le père de Jens qui est capable de dénon­cer aux auto­ri­tés son propre fils Klaas qui s’est tiré une balle dans la main pour fuir l’ar­mée. La mère qui dit tout comme son mari et qui explique à son fils de ne pas s’ap­pro­cher des enfants handi­ca­pés car ils sont porteur de tous les vices et les malheurs du monde. Tous les person­nages se débattent dans un pays si plat que rien ne peut y être caché et se meuvent dans une lenteur proche du cauche­mar. Le peintre a une force person­nelle qui rompt avec cet acadé­misme bien pensant sans pour autant remettre à sa place le poli­cier même après la guerre sans que l’on comprenne pourquoi.

Il y a une forme d’ex­ploit un peu étrange dans ce roman, le mot Nazi n’y appa­rait jamais pas plus que la moindre allu­sion au sort des juifs, pas plus que le nom d’Hit­ler. Ce n’est sûre­ment pas un hasard mais je ne peux qu’é­mettre des hypo­thèses. Je pense que le but de Sieg­fried Lenz est de montrer qu’une certaine menta­lité alle­mande est porteuse en elle-même de tous les excès du nazisme. Cette menta­lité puise ses racines dans une nature où le regard se perd dans des infi­nis plats et gris auquel seul le regard d’un artiste peut donner du sens . Je vous conseille de regar­der sur Arte un repor­tage sur Nolde, vous enten­drez que ce roman de Sieg­fried Lens a contri­bué à effa­cer le passé anti­sé­mite du peintre et son enga­ge­ment au côté du régime Nazi. Je comprends mieux les curieux silences de l’auteur qui m’avaient tant étonnée.

Tout cela donne un roman de 600 pages au rythme si lent que j’ai failli plusieurs fois fermer ce livre en me disant ça va comme ça ! Assez de nature grise mouillée sans aucun relief ! Assez de ces person­nages qui restent face à face sans se parler ! Assez des bateaux sur l’Elbe qui n’avancent pas !

Mais, je me suis souve­nue du mois des feuilles alle­mandes chez Patrice et Eva alors j’ai tout lu pour vous dire que vous pouvez lais­ser ce roman dans les rayons de votre biblio­thèque d’où on ne doit pas le sortir très souvent. Et si vous voulez comprendre cette région regar­dez les tableaux de Nolde (malgré son passé nazi et son anti­sé­mi­tisme) vous aurez plus de plai­sir et vous aurez le meilleur de cette région.

Citations

Un passage pour donner une idée du style et du rythme très lent du roman

Toujours plus haut, plus vite, plus abrupt. Toujours plus vigou­reuse les impul­sions. Toujours plus près de la cime large et défri­sée du vieux pommier planté par Frede­rik­sen du temps de sa jeunesse. La balan­çoire émer­geait avec un siffle­ment de l’ombre verdoyante, glis­sait dans un grin­ce­ment d’an­neaux le long des cordes tendues et vibrantes et engen­draient au passage un fort appel d’air ; et, sur le corps arqué et tendu de Jutra passait les ombres effran­gées des bran­chages. Elle grim­pait vers le sommet, restait un instant suspendu dans l’air, retom­bait ; j’in­ter­ve­nais dans cette chute en pous­sant rapi­de­ment au passage la planche de la balan­çoire ou les hanches de Jutta ou son petit derrière ; je la pous­sais en avant, en haut, vers le sommet du pommier, elle grim­pait là-haut comme proje­tée par une cata­pulte, la robe flot­tante, les jambes écar­tées, et le courant d’air sifflant lui mode­lait sans cesse une nouvelle appa­rence, tirait ses cheveux vers l’ar­rière ou donnait plus d’acuité encore à son visage osseux et moqueur. Elle avait décidé à faire un tour complet avec la balan­çoire et moi, j’étais décidé à lui four­nir l’im­pul­sion néces­saire, mais pas moyen d’y arri­ver, même quand elle se mit debout, jambes écar­tées sur la planche, pas moyen d’y arri­ver, la branche était trop tordu ou l’im­pul­sion insuf­fi­sante : ce jour-là, dans le jardin du peintre, pour le soixan­tième anni­ver­saire du docteur Busbeck. Et quand Jutta comprit que je n’y arri­ve­rai pas, elle se rassit sur la planche. Elle se laissa balan­cer en souriant sans l’ombre d’une décep­tion et se mit à me regar­der d’une façon bizarre. Et soudain elle m’en­serra et me retint dans la pince de ses jambes maigres et brunes, je n’avais plus guère notion d’autre chose que de sa proxi­mité. En tout cas je compris cette proxi­mité, et j’ose l’af­fir­mer, elle comprit que j’avais compris ; je déci­dai de rester abso­lu­ment immo­bile et d’at­tendre la suite mais il n’y eut pas de suite : Jutta me donna un baiser bref et négligent, desserra ses jambes, se laissa glis­ser à terre et courut vers la maison.

Le sens du devoir du père policier et le peintre

Peut-être te renverra t‑on les tableaux un jour, Max. Peut-être que la Chambre veut-elle seule­ment les exami­ner et te les renverra-t-on après.
Et dans la bouche de mon père une telle affir­ma­tion, une telle hypo­thèse prenait un air de vrai­sem­blance tel qui ne serait venu à l’idée de personnes de mettre en doute sa bonne foi. Le peintre en resta inter­lo­qué et sa réponse mit du temps à venir. Jens, dit-il enfin avec une indul­gence un peu amère , mon Dieu, Jens, quand compren­dras-tu qu’ils ont peur et que c’est la peur qui leur inspire cette déci­sion, inter­dire aux gens d’exer­cer leur profes­sion, confis­quer des tableaux. On me les renverra ? Dans une urne peut-être, oui. Les allu­mettes sont entrés au service de la critique d’art, Jens, de la contem­pla­tion artis­tique comme ils disent. Mon père faisait face au peintre ; il ne montrait plus le moindre embar­ras et son atti­tude expri­mait même une impa­tience arro­gante. Je ne fus donc pas surpris de l’en­tendre dire : Berlin en a décidé ainsi et cela suffit. Tu as lu la lettre de tes propres yeux, Max. Je dois te deman­der d’as­sis­ter à la sélec­tion des tableaux. Est-ce que tu vas mettre les tableaux en état d’ar­res­ta­tion ? demanda le peintre et mon père, d’un ton cassant, nous verrons quels tableaux doivent être réqui­si­tion­nés. Je vais noter tout ça et on vien­dra les cher­cher demain.

Heureusement que l’écrivain narrateur prévient de la lenteur…

Mais il faut main­te­nant que je décrive le matin, même si chaque souve­nir appelle des signi­fi­ca­tions nouvelles : il faut que je mette en scène une lente éclo­sion du jour au cours de laquelle un jaune irré­sis­tible l’emporte peu à peu sur le gris et le brun ; il faut que j’in­tro­duise l’été, un hori­zon sans bornes, des canaux, un vol de vanneaux, il faut que je déroule dans le ciel des nappes de brume, et que je fasse réson­ner de l’autre côté de la digue le bour­don­ne­ment vibrant d’un cotre ; et pour complé­ter le tableau, il faut que je quadrille le paysage d’arbres et de haies, de fermes basses d’où ne se lève aucune fumée ; il faut aussi que, d’une main négli­gente, je parsème les prai­ries de bétail taché de blanc et de brun.

Toujours cette lenteur qui convient aux gens du Nord de l’Allemagne

Je dois patien­ter si je veux tracer de lui un portrait ressem­blant ; je dois évoquer les entrée en matière des deux hommes, leur extra­or­di­naire propen­sion à larder la table de la cuisine de silences exagé­ré­ment longs ‑ils parle il parlèrent d’avion volant en rase-mottes et de chambres à air- je dois suppor­ter une fois encore le soin minu­tieux qu’ils mirent à s’in­for­mer de la santé de leurs proches et je dois aussi songer à leurs gestes lents mais calculés.

Le devoir dialogue avec le facteur

Il y en a qui se font du souci, dit-il, il y a des gens qui se font du souci pour toi parce qu’ils pensent que les choses peuvent chan­ger un beau jour : tu sais qu’il a beau­coup d’amis. J’en sais encore plus, dit mon père, je sais qu’on l’es­time aussi à l’étran­ger, qu’on l’ad­mire même, je sais que chez nous égale­ment, il y en a qui sont fiers de lui, fiers, parce qu’il a inventé ou créé ou fait connaître le paysage de chez nous. J’ai même appris que dans l’Ouest et dans le Sud c’est à lui qu’on pense d’abord quand on pense à notre région. Je sais pas mal de choses crois-moi. Mais pour ce qui est du souci ? Celui qui fait son devoir n’a pas de souci à se faire ‑même si les choses devaient chan­ger un jour.

Son père, est ce de l’humour ?

Il avait la réflexion beso­gneuse, la compré­hen­sion lente, une chance car cela lui permet­tait de suppor­ter pas mal de choses et surtout de se suppor­ter lui-même.

L’allure de son père

On n’en­ten­dait pas encore leurs pas traî­nants dans le couloir que déjà le poli­cier de Rugbüll s’ap­prê­tait à les rece­voir et adop­tait un main­tien que nous quali­fie­rons de martial. Dressé de tout son haut , des jambes légè­re­ment écar­tées , soli­de­ment ancré au plan­cher, l’air décon­tracté mais néan­moins en éveil, il resta planté au centre de la cuisine, reven­di­quant osten­si­ble­ment l’obéis­sance dont on lui était rede­vable en tant qu’ins­truc­teur et actuel chef de notre milice populaire.

L’après nazisme

On se dit qu’ils vont rester terrés un bon moment, faire les morts, se tenir cois, en tête à tête avec leur honte, dans l’obs­cu­rité, mais à peine a‑t-on eu le temps de respi­rer Que déjà ils sont de retour. Je savais bien qu’ils revien­draient, mais pas si vite, Teo, jamais je ne l’au­rais cru. Quand on voit cela, on ne peut que se deman­der ce qui leur fait le plus défaut : la mémoire ou les scrupules.

La présence des tableaux

Peut-être cela commença-t-il ainsi : je remar­quai que j’étais observé et non seule­ment observé mais reconnu. Les slovènes étaient assis autour de leur table ronde, la mine béate, l » œil vitreux, plein de schnaps. Les marchands avaient d’in­té­rêt que pour une vieille femme qui passait sans faire atten­tion à eux et les paysans cour­bés par le vent avaient fort à faire avant l’orage immi­nent. Les acro­bates ? Les prophètes ? Ceux-là ne faisaient que soliloquer.
Ce devaient être les deux banquiers avec leurs mains vertes légè­re­ment dorées et leur visage semblable à des masques, ils me regar­daient. Ils avaient cessé de se mettre d’ac­cord du coin de l » œil sur l’homme pros­tré en face d’eux sur sa chaise. Son déses­poir ne les inté­res­sait plus, ils l’aban­don­naient à sa douleur. Il me sembla qu’ils avaient levé le regard, toute trace de supé­rio­rité avait disparu de leurs yeux gris et froid. Je ne pouvais pas me l’ex­pli­quer, je ne cher­chais pas non plus à me l’ex­pli­quer : la pein­ture se rétré­cit , j’ai ressenti une douleur précise, comme un étau contre les tempes, quelque chose de clair se dépla­çait vers la pein­ture germait très loin à l’ar­rière-plan et se rappro­chait en vacillant.

Évocation de la nature qui peut faire penser aux tableaux de Nodle

Nous atten­dîmes jusqu’au crépus­cule et il ne se passait toujours rien. Le soleil se couchait derrière la digue, exac­te­ment comme le peintre lui avait appris à le faire sur papier fort, non perméable : il sombrait, il s’égout­tait pour ainsi dire dans la mer du Nord, en fila­ments de lumière rouges, jaunes, sulfu­reux ; de sombres lueurs fleu­ris­saient des crêtes des vagues. Le ciel s’al­lu­mait de tons ocres et vermillons aux contours flous, aux formes impré­cises, presque gauche ; mais le peintre lui-même le voulait ainsi : l’ha­bi­leté, avait t‑il décla­rer un jour, ce n’est pas mon affaire. Donc, un long coucher de soleil, gauche d’al­lure, avec quelque chose d’hé­roïque malgré tout, plus ou moins bien, cerné au début comme noyé à la fin.

Éditions de l’Olivier 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

C’est le troi­sième billet que je consacre à Agnès Desarthe, je me rends compte que j’aime bien lire cette écri­vaine sans jamais faire de ses romans des coups de coeur. Après Le Rempla­çant, puis Ce Coeur Chan­geant, voici donc « Les Bonnes Inten­tions » qui avait tout à fait sa place dans le thème « les voisins », de notre club de lecture.

Sonia et Julien, un jeune couple, deviennent proprié­taire dans un immeuble pari­sien. L’une est traduc­trice, l’autre archi­tecte, ce qui veut dire que Sonia travaille chez elle, et aura beau­coup de temps pour connaître ses voisins. Ils auront deux enfants et tout semble leur sourire. Bien sûr la concierge se mêle un peu de tout mais au début tout va assez bien. Ce roman se déroule sur une petite dizaine d’an­nées mais on a l’im­pres­sion que tout se passe en quelques mois. Un jour un voisin tape à la porte de Sonia, c’est un homme âgé sans défense et qui est sous la coupe de la concierge et de son compa­gnon. Ils sont abso­lu­ment odieux avec ce vieux monsieur , l’af­fame et le séquestre chez lui. Il ne lui reste comme famille qu’une belle fille qui attend avec impa­tience l’hé­ri­tage car cet homme est proprié­taire de son appartement.

Sonia est tiraillée entre « ses bonnes inten­tions » et l’en­vie d’être tran­quille et de ne pas se mêler des affaires du voisi­nage. Le couple de concierges, incultes, cruels, anti­sé­mites est une véri­table horreur. Les autres person­nages ont peu d’im­por­tance, on se demande pour­quoi Sonia et Julien n’ont pas plus de contacts avec d’autres voisins qui auraient pu les aider dans leurs démarches pour faire cesser les souf­frances du pauvre Monsieur.

Une lecture tris­toune que j’ou­blie­rai assez vite.

Citations

Julien son conjoint

Julien est toujours un peu triste. Il prépare la défaite, c’est ce qui fait sa force. Avec lui, je me sens en sécu­rité, parce que je sais que la vie ne sera jamais aussi moche que dans ses cauchemars.

Ambiance d’un bar quand on a des soucis en tête

Autour de nous, ça papote, ça sirote. Il y a des vieux qui veulent faire jeune et les jeunes qui veulent faire vieux. Je voudrais me réjouir et goûter l’ins­tant pour ce qu’il contient de délices, mais mon esprit vaga­bond. Face à mon manque d’en­thou­siasme, les paroles de Julien se tarissent lente­ment. Bien­tôt nous nous taisons et le monde à l’en­tour nous enva­hit. La colère monte en moi, comme un pico­te­ment au bout des doigts, un agace­ment dans la nuque. Je pense à M. Dupo­tier, à sa belle fille qui attend qu’ils crève avec une inten­sité atroce.

Les dîners où on s’ennuie

Hier soir, nous sommes rentrés à deux heures du matin d’un dîner très ennuyeux, dont il était pour­tant impos­sible de partir. J’ai espéré jusqu’au dernier instant qu’un des convives allait se mettre à parler norma­le­ment, à rire, ou simple­ment à reni­fler. Nous étions dix à table et chacun luttait pour exis­ter avec une âpreté décou­ra­geante. Il était ques­tion que de travail et d’argent. L’en­jeu, je ne l’ai pas compris.

Fin de l’histoire

-Pour vous, séques­trer un vieillard, mena­cer les gens de mort et les trai­ter de sales juifs, ce n’est pas une faute grave ? 
- Pas selon le code du travail. 
- Donnez-moi un exemple, alors. Dites-moi ce qui peut moti­ver un renvoi. 
- Ne pas vider les poubelles. Refu­ser de distri­buer le cour­rier, des choses de ce genre.

Édition folio

C’est le troi­sième roman que je lis de Fabrice Humbert, « L’ori­gine de la violence » puis « La fortune de Sila » m’avaient beau­coup plu. Mais celui-ci est une vraie décep­tion, j’ai même failli ne pas le chro­ni­quer. J’ai alors pensé que si j’avais lu un billet de mes blogs préfé­rés, je ne me serais pas lancée dans cette lecture. Je vais donc expli­quer pour­quoi je n’aime pas ce roman. Et en espé­rant que ceux ou celles qui ont aimé fassent des commen­taires plus posi­tifs. Voici déjà l’avis de Kathel qui a beau­coup aimé.

Le récit commence pour­tant très bien, par la descrip­tion du mal-être d’un jeune Newyor­kais qui arrive dans une petite ville du Colo­rado, Drys­den où il a passé son enfance. Ne cher­chez pas cette ville, n’ou­bliez pas le titre du roman : « le monde n’existe pas ». Le person­nage prin­ci­pal est adulte main­te­nant et a rejeté ses années de souf­france loin de lui, quand tout à coup le visage de l’ado­les­cent qui a tant trou­blé le jeune lycéen qu’il était, enva­hit les écrans géants de Times Squares : Ethan Shaw est accusé de viol et de meurtre d’une jeune fille de 16 ans.

Adam Voll­man qui à l’époque s’ap­pe­lait Chris­to­pher Mantel a tout fait pour ne plus ressem­bler au jeune homme frêle de ses années lycée. Il est, aujourd’hui, jour­na­liste et retourne donc enquê­ter sur cette affaire. Le but de l’écri­vain c’est de faire exis­ter une énorme « Fake-news » à travers les réseaux sociaux et les médias. Petit à petit le lecteur comprend qu’il est convié à une mise en scène dont le narra­teur essaie de tirer les fils sans bien voir les tenants et les abou­tis­sants. Fina­le­ment s’il y a bien eu complot et qu’E­than n’a pas commis de meurtre, on ne saura jamais qui a orga­nisé ce récit et au profit de qui. Le fameux « embal­le­ment » média­tique est très bien décrit et la désa­gréable impres­sion de ne plus pouvoir démê­ler le vrai du faux aussi. Au passage, Fabrice Humbert décrit assez bien ce que doit être la vie dans une petite ville améri­caine, cette façon de tout savoir sur tout le monde et de très mal suppor­ter les gens venant d’ailleurs, newyor­kais et homo­sexuels par exemple. Ce que je n’ai vrai­ment pas aimé est ce qui fait tout l’in­té­rêt du roman, c’est de ne trou­ver aucune ratio­na­lité à ce récit. Il permet seule­ment de se poser cette ques­tion : jusqu’où peut aller la folie des médias. Mais aucun person­nage n’a vrai­ment de consis­tance, l’his­toire n’est pas réelle, puisque fina­le­ment ce « monde n’existe pas », peut être que Fabrice Humbert rajou­te­rait « pas encore , mais en êtres vous bien certain » ?

Citations

Une amitié déséquilibrée

En marchant à ses côtés, après l’en­traî­ne­ment, je lui parlais de sujets longue­ment prépa­rés, rumi­nés toute la mati­née pour lui plaire, auxquels il ne répon­dait que par mono­syl­labes, certes parfois amusées, comme on donne des caca­huètes à un singe. Je me sentais en perma­nence indigne, je n’ar­ri­vais pas à l’in­té­res­ser, j’étais trop petit, trop limité devant lui.

La vérité et l’écrivain

Ce qui me trou­blait, chez Heming­way, c’était la part de fiction qu’il y avait en lui. Son rapport à la vérité et au meurtre tout cela me semblait obscu­ré­ment liés. En appa­rence, Heming­way était cet homme d’ac­tion, ce corres­pon­dants de guerre qui a déve­loppé la théo­rie de l’ice­berg et de l’écri­ture objec­tive, qui avait poli son style durant les années d’ap­pren­tis­sage à Paris. La construc­tion de ce mythe a été d’au­tant plus essen­tiel qu’il était miné par l’al­coo­lisme et la mort, que son amour de la vérité était travesti par le mensonge et le long travail inté­rieur de la fiction, de sorte qu’à la fin on ne savait plus si son écri­ture appar­te­nait à la vérité ou mensonge. Heming­way était un homme qui s’in­ventent, et il avait su se créer une légende ; de même qu’à vingt ans il racon­tait avoir arrêté dans les rues de Chicago un cheval emballé, c’est dans ces rêves qu’il sauva Dos Passos des cornes du taureau, provo­qua en duel celui qui avait insulté Ava Gard­ner où libéra le Ritz à la tête d’une armée de mercenaires.

Une remarque amusante observée en surfant sur le Net

En dix minutes la diffé­rence des approches entre les trois cultures est évidente. Les Améri­cains proposent de faire, les Fran­çais de commen­ter, les Alle­mands de philosopher.