Édition livre de poche

J’ai vu ce roman sur de nombreux blogs en parti­cu­lier, un billet que j’avais remar­qué de Domi­nique, (déso­lée pour les blogs que j’ou­blie de citer). J’ai déjà beau­coup lu sur les quêtes de mémoire quand il ne reste plus que des lambeaux de souve­nirs de familles déci­mées par la Shoa. Anne Berest est la petite fille de Myriam qui est elle même la fille d’Ephraïm et d’Emma et la sœur de Noemie et Jacques tous les quatre morts à Ausch­witz et dont les noms ont été écrits sur une carte postale envoyée à sa mère en janvier 2003.

Anne est donc juive par sa mère et bretonne par son père. Élevée loin de toute reli­gion par des parents intel­lec­tuels et atten­tion­nés, elle accorde que peu d’im­por­tance à cette origine. Jusqu’au jour où elle veut savoir et trans­mettre à ses enfants ce passé. La première partie du livre, nous permet de décou­vrir le destin de la famille Rabi­no­vitch, origi­naire de Russie, Ephraïm devient un fervent défen­seur du socia­lisme mais très vite il déchante sur le régime commu­niste et est obligé de s’en­fuir. Sa femme Emma Wolf est origi­naire de Lodz et aimera toute sa vie son mari malgré quelques diver­gences en parti­cu­lier sur la reli­gion, elle est pieuse et respecte les fêtes juives.
1019 date de nais­sance de Myriam à Moscou, c’est la la grand mère de l’au­teure et avec ses parents elle commence une péré­gri­na­tion à travers une Europe qui ne veut plus de Juifs. La Litua­nie puis Israël d’où ils repar­ti­ront (hélas) pour la France. Ils ont eu le temps d’al­ler à Lotz où la famille d’Emma très aisée sent monter l’an­ti­sé­mi­tisme polo­nais sans pour autant tenter de fuir.

Enfin, ils arrivent en France avec leurs trois enfants et Ephraïm veut abso­lu­ment deve­nir fran­çais . La suite on l’ima­gine : leurs deux enfants seront dépor­tés avant eux Myriam était alors mariée à un fran­çais et n’était pas sur la liste du maire d’Evreux, mais elle était là ce jour là, son père l’a obli­gée à se cacher dans le jardin. Et ensuite Ephraïm et Emma seront à leur tour déportés.

Histoire trop banale , mais si bien racon­tée avec des allers et retours vers le temps présent et les recherche d’Anne qui s’ap­puient sur le travail très appro­fondi de sa mère Leila qui avait déjà trouvé et classé un très grand nombre de documents.
La deuxième partie du récit a pour but de nous faire décou­vrir la vie de Myriam pendant et après la guerre et fina­le­ment au dernier chapitre l’ex­pli­ca­tion de la carte postale.

Le fil conduc­teur du roman, serait à mon avis de se deman­der ce que veut dire d’être juif et pour­quoi même aujourd’­hui l’an­ti­sé­mi­tisme peut donner lieu à des injures comme « sale juif ! » ou une exclu­sion d’une équipe de foot car dans la famille d’un petit Hassan de sept ans, on ne joue pas avec les juifs !

Ephraïm a telle­ment confiance dans la France, le pays des droits de l’homme que jusqu’à la fin il restera persuadé qu’il est à l’abri et ne veut pas entendre les messages d’in­quié­tude qu’il reçoit. Myriam gardera espoir le plus long­temps possible d’un éven­tuel retour de sa famille ou au moins de son jeune frère et de sa sœur. Elle s’en­fer­mera dans un mutisme tel que sa propre fille aura bien du mal à comprendre l’hor­rible réalité et à remon­ter les fils de l’his­toire fami­liale si inti­me­ment liée à celle des pires atro­ci­tés du siècle.

Quand Anne Berest part à la recherche de ce qui reste des traces de la présence de ses parents dans le petit village des Forges, j’ai retrouvé ce que j’avais senti en Pologne : la peur que l’on demande des comptes à des descen­dants de gens qui n’ont pas toujours bien agi voire pire. Comme cette famille chez qui elle retrouve les photos de sa famille et le piano de son arrière grand-mère.

Je n’ai pas lâché un instant cette lecture et je reli­rai ce livre certai­ne­ment car je le trouve parfai­te­ment juste et passion­nant de bout en bout. Il va faire partie des indis­pen­sables et je vais lui faire une place chez moi car comme le dit un moment Anne Berest c’est impor­tant que les juifs enva­hissent nos biblio­thèques, on ne peut plus faire comme si l’an­ti­sé­mi­tisme n’avait été que l’apa­nage des Nazis même si ce sont eux qui ont créé la solu­tion finale celle-ci n’a pu exis­ter que parce que chez bien des gens on ne voulait pas savoir ce qui arri­vait à « ces gens là » quand on les parquait dans des camps puis quand on les faisait monter dans des trains pour l’Allemagne.

Citations

Un moment de notre histoire.

Ephraïm suit de près l’as­cen­sion de Léon Blum. Les adver­saires poli­tiques, ainsi que la presse de droite, se répandent. On traite Blum de « vil laquais des banquiers de de Londres », « ami de Roth­schild et d’autres banquiers de toute évidence juifs ». « C’est un homme à fusiller, écrit Charles Maur­ras, mais dans le dos »

Dialogue du petit fils avec son grand père juif et croyant .

- Tu es triste que ton fils ne croit pas en Dieu ? demande Jacques à son grand-père. 
- Autre­fois oui j’étais triste. Mais aujourd’­hui, je me dis que l’im­por­tant est que Dieu croit en ton père.

La liste Otto.

Tout à fait, la La liste « Otto » du nom de l’am­bas­sa­deur d’Al­le­magne à paris, Otto Abetz. Elle établit la liste de tous les ouvrages reti­rés de la vente des librai­ries. Y figu­rait évidem­ment tous les auteurs juifs, mais aussi les auteurs commu­nistes, les fran­çais déran­geants pour le régime, comme Colette, Aris­tide Bruant, André Malraux, Louis Aragon, et même les morts comme Jean de la Fontaine …

L’importance de porter un nom juif.

Mais petit à petit, je me rend compte qu’à l’école, s’ap­pe­ler Gérard « Rambert » n’a vrai­ment rien à voir avec le fait de s’ap­pe­ler Gérard « Rosen­berg » et tu veux savoir quelle est la diffé­rence ? C’est que je n’en­ten­dais plus de « sale juif » quoti­dien dans la cour de l’école. La diffé­rence c’est que je n’en­ten­dais plus des phrases du genre « C’est dommage qu’Hit­ler ait raté tes parents ». Et dans ma nouvelle école, avec mon nouveau nom, je trouve que c’est très agréable qu’on me foute la paix.
(…)
- Moi aussi je porte un nom fran­çais tout ce qu’il y a de plus fran­çais. Et ton histoire, cela me fait penser que…
- Que ?
- Au fond de moi je suis rassu­rée que sur moi cela ne se voie pas.

Je trouve cette remarque très juste.

Myriam constate que Mme Chabaud fait partie de ces êtres qui ne sont jamais déce­vants, alors que d’autres le sont toujours. 
- Pour les premiers, on ne s’étonne jamais. Pour les seconds, on s’étonne chaque fois. Alors que ça devrait être l’in­verse, lui dit-elle en la remerciant.

Le sens du livre .

Inter­ro­ger ce mot dont la défi­ni­tion s’échappe sans cesse
- Qu’est ce qu’être juif ?
Peut-être que la réponse était conte­nue dans la question :
- Se deman­der qu’est-ce qu’être juif
(…) Mais aujourd’­hui je peux relier tous les points entre eux, pour voir appa­raître, parmi la constel­la­tion des frag­ments épar­pillés sur la page, une silhouette dans laquelle je me recon­nais enfin : je suis fille et petite fille de survivants.


Édition j’ai lu

Merci Sandrine tu avais raison ce livre m’a beau­coup plu.

Ce récit auto­bio­gra­phique est très inté­res­sant et souvent très émou­vant. Cette petite fille est arri­vée en France à l’âge de cinq ans, ses parents commu­nistes ont fui la répres­sion des ayatol­lahs iraniens. En Iran, elle était une petite fille choyée par sa grand-mère et adorait ce pays aux multiples saveurs. Ses parents menaient une lutte dange­reuse et l’uti­li­saient pour faire passer des tracts qui étaient syno­nymes de morts pour ceux qui les trans­por­taient. Vous compre­nez la moitié du titre, et la poupée ? Toujours ses parents : ils l’ont obli­gée à donner tous ses jouets aux enfants pauvres du quar­tier en espé­rant, ainsi, en faire une parfaite commu­niste se déta­chant de la propriété, ils n’ont réussi qu’à la rendre très malheu­reuse. En France, comme tous les exilés ses parents ne seront pas vrai­ment heureux et la petite non plus.

Il faut du temps pour s’adap­ter et ce que raconte très bien ce texte c’est la diffi­culté de vivre en aban­don­nant une culture sans jamais complè­te­ment adop­ter une autre. La narra­trice souffre d’avoir perdu son Iran natal et elle souffre aussi de voir ce qu’on pays devient sous le joug des mollahs . Je me demande si elle reprend espoir avec les évène­ments actuels ou si, pour elle, c’est une nouvelle cause de souf­france de voir tant de jeunes filles se faire tuer au nom de la bien­séance islamique.

L’au­teure raconte très bien tous les stades psycho­lo­giques par lesquels elle est passée : la honte de ses parents qui ne parlent pas assez bien le fran­çais, la séduc­tion qu’elle exerce sur un audi­toire quand elle raconte la répres­sion en Iran, son envie de retrou­ver son pays et d’y rester malgré le danger, les souve­nirs horribles qui la hante à tout jamais …

Je ne sais pas où cette écri­vaine vit aujourd’­hui, car on sent qu’elle a souvent besoin de vivre ailleurs (Pékin, Istan­bul) mais je suis certaine que si le régime tyran­nique de l’Iran s’as­sou­plis­sait un peu, elle retrou­ve­rait avec plai­sir ce peuple et surtout ce pays qui l’a toujours habitée.

Citations

Les morts opposants politiques de Téhéran .

Il existe un cime­tière situé à l’est de Téhé­ran, le cime­tière de Khâva­rân connu aussi sous le nom de « Lahna­tâ­bâd », ça veut dire le cime­tière des maudits. Lors­qu’un prison­nier poli­tique était exécuté, ont jetait là son corps dans une fosse commune. Aucune inscrip­tion, aucune stèle, pas même une pierre. Terre vaste, aride et noire. Parfois de fortes pluies s’abat­taient sur la ville et les corps mal enter­rés réap­pa­rais­saient à la surface car le terrain était en pente. Alors les oppo­sants allaient ré-enter­rer leurs morts au nom de la dignité. Mon père y allait avec ses cama­rades. Ils vomis­saient, ils en étaient malades pendant des semaines, ils étaient hantés par les images des déter­rés mais peu importe, il fallait le faire. on ne pouvait pas lais­ser un corps sans sépul­ture. On ne pouvait pas lais­ser les cama­rades pour­rir ainsi.
Terre maudite ou Terre sainte ?

Que de douleurs dans ce passage !
« C’est extra­or­di­naire d’être persane ! »
Oui c’est extra­or­di­naire, vous avez raison. la révo­lu­tion, deux oncles en prison, les pros­pec­tus dans mes couches, le départ in extre­mis, l’exil, l’opium de mon père. J’en suis consciente et j’en ai souvent joué de ce roma­nesque. Dans les soirées pari­siennes intello-bour­geoises ou lors de la première rencontre avec un homme histoire de le char­mer, mais aussi face aux voya­geurs qui ont traversé l’Iran sur la route de la soie, face aux expa­triés qui ont travaillé là-bas. D’ha­bi­tude les gens ou entendu parler de l’Iran à travers les médias, les livres, les films. Tout ça est un peu loin­tain, irréel, mais là, ils ont face d’eux quelque chose de bien vivant. Alors je me faisais conteuse devant un public avide d’his­toires exotiques et j’ai rajouté des détails et je modu­lais ma voix et je voyais les petits yeux deve­nir atten­tifs, le silence régnait certains, les plus sensibles ont même pleuré. Je triomphais. 
Édition Albin Michel
Traduit de l’al­le­mand par Domi­nique Autrant
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Feuilles alle­mandes

Un livre parfait pour le mois de la décou­verte de la litté­ra­ture alle­mande surtout à la veille du 11 novembre. Cette auteure Monika Helfer est autri­chienne, elle a puisé son inspi­ra­tion dans sa propre famille. Le titre en alle­mand « die bagage » (les bagages) me parle davan­tage. Je trouve qu’il donne mieux l’idée de ce qu’on trim­balle avec soi : les richesses et les fragi­li­tés qui seront de tous nos voyages de la vie. Les héri­tages c’est plus abstrait. La vie fami­liale de l’au­teure est marquée par la guerre 1418 , c’est là que se creu­sera le drame qui marquera sa grand-mère, son grand- père et tous leurs enfants et petits enfants, reje­tés par une partie du village (le curé en tête) parce que sa grand mère trop belle sera accu­sée d’adul­tère pendant que son mari est à la guerre. « Les fâcheux » comme on les nomme au village vivront donc en marge de cette société peu tolé­rante mais dont, cepen­dant, plusieurs personnes vien­dront en aide à des gens qui n’ont rien fait pour méri­ter cet ostracisme.

L’au­teure décrit avec une grande tendresse sa grand mère qui rendait jalouse toute les femmes du village, tant les hommes la trou­vait belle . Monika Helfer fait des constants allers et retours dans sa mémoire person­nelle en faisant revivre les gens tels qu’elle même les a connus et ce que l’on lui a raconté pour construire un récit qui permet au lecteur de savoir qui elle est aujourd’­hui. Riche et bles­sée à la fois d’avoir dans ses bagages toutes ses histoires où pour le dire comme le traduc­teur d’être l’hé­ri­tière de ses « fâcheux » à qui elle dédie son livre. Sa propre mère ne sera jamais accep­tée, ni même nous dit l’écri­vaine, regar­dée par son propre père car celui-ci soup­çon­nera sa femme de l’avoir conçue avec un bel alle­mand de passage ou avec le maire du village, person­nage trouble qui fait de drôles d’af­faires pas très légales avec ce grand-père.
Cette plon­gée dans le monde rural autri­chien est très agréable à lire et on comprend que l’au­teure aime le tempé­ra­ment de sa grand-mère une si belle amoureuse.
Je trouve toujours étrange, quand je lis des romans autri­chiens, combien le nazisme est passé sous le silence. Le mot n’est même pas prononcé alors qu’elle parle de cette période puis­qu’elle évoque la vie d’un oncle qui a déserté pendant la campagne de Russie et a eu une femme et un enfant russes.
Autant la guerre 1418 est ressen­tie comme un drame à travers l’ab­sence du père de famille autant le nazisme autri­chien semble n’avoir eu aucune consé­quence sur cette famille. Ça me dérange parce que cela est repré­sen­ta­tif de l’état d’es­prit des Autri­chiens : le nazisme ce sont les Alle­mands pas eux .
Que cela ne vous empêche pas de lire ce livre il nous fait décou­vrir une rura­lité qui n’a rien d’idyl­lique malgré le cadre enchan­teur des montagnes autrichiennes.
Et voici le billet d’Eva . (J’avais déjà lu ce roman quand Eva a fait paraître son billet mais je garde tous les livres venant de litté­ra­ture alle­mande pour le mois de novembre.)

Citations

Les sentiments dans une région rurale.

Josef aimait sa femme. Lui-même n’avait jamais employé ce mot. En patois ce mot n’exis­tait pas. Il n’était pas possible de dire « Je t’aime » en patois. le mot ne lui était donc jamais venu à l’es­prit. Maria était à lui. Et ils voulaient que Maria soit à lui et qu’elle lui appar­tienne, ça voulait dire d’abord le lit, et ensuite la famille.

Départ pour la guerre 14.

Les quatre hommes avaient mis des fleurs sur leurs chapeaux et s’étaient envoyé un petit verre en vitesse. Le maire offrait le schnaps en tant que repré­sen­tant de l’empereur et il tira un coup de feu en l’air. Une bande de gamins accom­pa­gna les piou­piou, comme on appe­lait les conscrits. Mais seule­ment jusqu’au village suivant, ensuite ils firent demi-tour. De là, les futurs soldats conti­nuèrent seuls jusqu’à L., mais ils ne marchaient pas au pas, ils ne chan­taient plus et ils étaient passa­ble­ment dessoû­lés. Ils parlaient des choses qu’il y avait à faire et qu’ils feraient bien­tôt, comme s’ils devaient être de retour chez eux dans quelques jours ou dans quelques semaines. Ils ôtèrent les fleurs de leurs chapeaux et les jetèrent au bord du chemin. main­te­nant qu’il n’y avait plus personne de chez eux pour les voir, à quoi
bon ?

Phrases terribles.

Oncle Lorenz avait trois enfants au pays, il tenait ses deux fils pour des bons à rien, et cela avant même qu’ils aient pu deve­nir bon à quoi que ce soit, si bien qu’ils n’étaient rien de venu du tout, l’un des d’eux s’est pendu à un arbre. 


Édition Taillandier

Jai été tentée par ce roman, car j’ai souvent une tendresse pour les auteurs qui se penchent sur leur enfance, et qui savent nous faire parta­ger « le vert para­dis des amours enfan­tines », cette cita­tion de Baude­laire n’est pas gratuite, car dans presque tous les moments de ses souve­nirs, l’au­teur fait des paral­lèles entre sa vie et des person­nages de la litté­ra­ture il convoque Proust (évidem­ment !) Nabo­kov, André Chénier et tant d’autres. Certains sont de sa famille car comme tout membre de la noblesse il parle de sa généa­lo­gie, sans en être fier car ce serait de « mauvais goût », voire vulgaire. J’ai déjà dans ma biblio­thèque le livre de mémoire d’une de ses tantes, Pauline de Pange : « Comment j’ai vu 1900″ qui m’avait beau­coup plus intéressée.

L’au­teur est né en 1957, et a vécu son enfance à côté de Laval dans une demeure qui devait ressem­bler à cela :

C’est là encore qu’il écrit ses livres, en parti­cu­lier celui-ci.

On sent que l’au­teur veut nous faire ressen­tir la douceur avec laquelle il a été élevée, et combien ses parents ont été mêlés de près à la vie de la France. En bon catho­lique, ils étaient anti­sé­mites, en amou­reux de la France ils étaient résis­tants. Mais lui est né en 1957, donc tout cela ne lui revient que par bribes et ne doit donner lieu à aucune gloriole : toujours la peur d’en faire trop en se ventant. Alors il reste la vie de ce petit garçon qui n’a vrai­ment rien de passion­nant. Sa tante (éloi­gnée) nous avait fait décou­vrir le monde de la noblesse avant 1914, lui ne nous fait pas décou­vrir grand chose , sinon la vie d’un petit garçon tendre­ment aimé de ses parents, je suis ravie pour lui qu’il ait reçu autant d’af­fec­tion. Je me demande s’il a pensé qu’en rendant publique son enfance dans ce qui doit être le château du village, il fait le même effort que la famille Craw­ley dans Down­town Abbey qui ouvre leur demeure aux visiteurs.

Tout est en retenu dans ce livre, en discré­tion et en allu­sions litté­raires. Ce sont peut-être ces quali­tés qui dans la vie sont agréables qui ont rendu ce livre si fade à mes yeux, je dois, cepen­dant, rendre hommage aux quali­tés du style d’Em­ma­nuel de Wares­quiel (ce qui fait que de deux coquillages je suis passée à trois).

Citations

Portrait d’un oncle (avec un trait de caractère que j’ai déjà rencontré)

Il parlait avec une légère pointe d’ac­cent anglais qui lui venait sans doute de ses anciennes « nannies », n’écou­tait pas, vous inter­rom­pait, n’en­ten­dait pas ce qu’on lui disait et pouvait reprendre très natu­rel­le­ment une conver­sa­tion qui n’avait pas commencé ou qui avait été inter­rom­pue depuis des jours. Il m’en­chan­tait , plus tard, par sa faci­lité à manier le quipro­quo, les propos déca­lés, les réponses « ex abruto » qui lais­saient pantois tous ceux qui ne le connais­saient pas. Il fallait pour l’ai­mer l’ap­pro­cher de loin, accep­ter d’en­trer dans son monde, l’ap­pri­voi­ser, comme Le petit Prince son renard.

Fin du livre.

Nous restons seuls avec nos souve­nirs. C’est peut-être pour cela qu’on écrit. On veut en finir avec le temps, passer l’ar­doise à l’éponge. Elle était deve­nue indé­chif­frable à force de repen­tir et de ratures. On espère résoudre le rébus, retrou­ver les mots cachés comme Alice la clef de la porte au pays du lapin Blanc

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Notre biblio­thé­caire doit bien aimer cet auteur car c’est à elle aussi que je dois la lecture de ce chef d’oeuvre d’hu­mour : « L’éco­lo­gie en bas de chez moi » et aussi « Ipso Facto » qui m’avait déçue. Pour ce roman aucune réserve je n’ai pas pu me déta­cher de cette lecture, que j’avais aussi repéré chez Blogart.

Dans un style ô combien person­nel, carac­té­risé à la fois par l’hu­mour et le déses­poir devant l’ab­sur­dité et les dangers auxquels s’ex­posent toute pensée un peu libre, Iegor Gran, raconte la traque dont ont été victimes deux écri­vains russes du temps de Krout­chev et surtout Brej­nev : Andreï Siniavski et Iouli Daniel. Ces deux écri­vains ont réussi à faire passer leurs textes en occi­dent sous des noms d’emprunt Abram Terz et Niko­laï Arjak. Iegor Gran est le fils de Siniavski qui après les cinq ans de Goulag vien­dra avec sa femme et son fils de dix ans se réfu­gier en France.

L’au­teur est parti­cu­liè­re­ment bien placé pour nous faire revivre la traque dont a été victime son père. Il décrit de l’in­té­rieur ce pays qui a tant fasciné les intel­lec­tuels de gauche fran­çais, et les impres­sions qu’il en a gardées sont celles d’un régime telle­ment cruel, injuste et où la bêtise est aux commandes et parfois cela en devient comique. La liste des objets de récom­pense auxquels Iouri Gaga­rine a le droit en reve­nant de son vol dans l’es­pace a été le déclen­cheur de son récit, déclare Iegor Gran dans une interview :

Le gouver­ne­ment sovié­tique accor­dait à Youri Gaga­rine en récom­pense de son exploit spatial un trous­seau insensé, composé (entre autres trésors) d’un rasoir élec­trique, de deux valises et de… six slips. C’est écrit noir sur blanc : six slips. Et c’est signé par Nikita Khroucht­chev en personne. 

En dehors de la traque de son père par les services « compé­tents » nous nous plon­geons donc dans l’URSS de Khroucht­chev puis de Brej­nev, l’au­teur décrit une catas­trophe sur une poche de gaz provo­quant un incen­die qui ne sera arrêté qu’au bout de deux ans et par une explo­sion nucléaire !

Il décrit aussi une des rares révoltes ouvrières répri­mée par des fusils et qui fera un nombre de morts impor­tant et beau­coup plus de dépor­tés. Rien de tout cela ne trans­pa­rait dans la mémoire russe qui semble avaler malheurs après malheurs sans jamais en garder de traces significatives.

Mais le plus inté­res­sant, l’ob­jet même du livre c’est la traque par le KGB de ces deux écri­vains sovié­tiques, cela permet de décrire l’in­croyable patience avec laquelle le travail de four­mis a été exercé par les services de rensei­gne­ment sovié­tiques pour rendre la vie impos­sible aux deux écri­vains et à leur famille. Les regrets qu’ont ces mêmes services à ne pas pouvoir utili­ser les mêmes méthodes que le grand Staline . À l’époque on n’avait pas besoin de s’en­com­brer de preuves pour faire dispa­raître ceux que l’on soup­çon­nait de la moindre déviance ! La culture est parti­cu­liè­re­ment diffi­cile à espion­ner car comme le dit l’en­quê­teur prin­ci­pal, il faut lire tant de textes auxquels on ne comprend rien. Le système ne vit que grâce à des indi­ca­teurs qui four­nissent un maxi­mum de rensei­gne­ments sur leurs amis. Le person­nage du Monocle qui trahit tous ses amis et qui finira sa vie bien tran­quille en Alle­magne de L’Est est, hélas ! histo­rique. D’ailleurs on se demande ce qui est vrai­ment inventé dans ce livre, en tout cas pas la naïveté ou la compli­cité des touristes fran­çais . Des cars de mili­tants du PCF toujours ravis de voir un pays si propres et qui se donnent la peine de dénon­cer aux auto­ri­tés sovié­tiques le fait qu’on leur a demandé des devises fran­çaises sur le quai d’une gare. Qu’ils soient rassu­rés ces « dealers » seront bien­tôt arrê­tés ! Mais le pire c’est ce que l’on connaît bien main­te­nant , c’est la complai­sance de nos intel­lec­tuels Jean Paul Sartre en tête devant un régime aussi atroce et qui a fait le malheur de tout un peuple.

S’il n’y avait pas le style de Iegor Gran ce roman vous tire­rait des larmes, mais je suis certaine qu’il vous fera rire plus d’une fois. Sans doute, rire un peu jaune depuis cette semaine, puisque la Russie guer­rière se rappelle au bon souve­nir de l’Oc­ci­dent pacifiste .

Citations

Les aberrations du système soviétique

Ils n’ont qu’une seule machine à écrire pour deux. « Ne vous plai­gnez pas, elle est neuve, leur à dit le colo­nel Volkhov. vous n’avez qu’à apprendre à taper plus vite. » Elle est alle­mande, elle ne s’en­raye prati­que­ment jamais, même à grande vitesse ‑une Erica à clavier cyrillique.
Que l’Union sovié­tique, ce monstre indus­triel, n’ait jamais été foutu de fabri­quer une machine à écrire n’in­ter­pelle personne, : qu’im­portent ces faiblesses prosaïques quand on est une puis­sance cosmique. Le Spout­nik vaut toutes les machines à écrire du monde.

Humour involontaire de l’enquêteur.

Comment être sûrs qu’un texte et anti-sovié­tique, à moins de le lire ?
On ne peut pas être partout, tout écou­ter, tout déchif­frer. d’au­tant que certains écrivent litté­raire, avec des phrases inter­mi­nables. C’est inhumain.

Dérision.

L’argent on en a jamais assez, mais, quand on en a de trop, on a du mal à le dépen­ser ‑que ce pays est bien fait !

Toujours cet humour incroyable !

On a arrêté Yan Roko­tov au moment où il récu­pé­rait une valise à la consigne (le délai de garde expirait).
En tout, le gars avait pour 16 000 dollars en or, bijoux, devises.
Une somme incommensurable.
En union sovié­tique, il est plus facile de faire un salto arrière que de dépen­ser ne serait-ce qu’un dixième de cette somme. 
C’est pour­quoi ce pays est mora­le­ment supé­rieur à la société capi­ta­liste. Et ses athlètes, acro­bates, danseurs sont les meilleurs du monde.

Le trafic avec des touristes français .

Au lieu de chan­ger ses devises, il prend avec lui quelques disques de Gilbert Bécaud qu’il livre discrè­te­ment à des inconnu sur le quai Sainte-Sophie. 
Pas besoin de rendez-vous. Il met sa main en conque autour de l’oreille, se cambre un peu, sursaute… Il est aussi­tôt abordé. Les affa­més de Bécaud sentent l’odeur de leur plat préféré. 
-Je ne comprends pas, se lamente Svet­lana. d’ha­bi­tude les fran­çais sont parmi les plus obéis­sants. Les anglais eux , se croient tout permis. Ceux-là, il faut les avoir à l’œil ! Mais les fran­çais ! …Aragon ! Éluard !
Faut croire que l’in­fluence d’Ara­gon et d’Éluard ne fait pas le poids face aux perver­sions du système capi­ta­liste. Et encore, Bécaud ce n’est pas ce qu’il y a de pire. Il y a le jazz, qui n’est que bruit. Et il y a cette perver­sion nouvelles, direc­te­ment sortie de cerveau de babouin et qu’on aurait bran­ché sur une prise élec­trique à 127 volts, ce qu’on appelle le rock’n roll. 
On peut même pas danser correctement.

Fierté soviétique .

Si l’en­sei­gne­ment sovié­tique peut être fier d’une chose, c’est bien des tech­niques de fila­ture, trans­mises avec passion par des as de la pédagogie. 

Passage intéressant sur ce cher Maurice Thorez !

Liouba vient de fêter ses vingt ans, elle est née à Oufa en 1942, autant dire sur une autre planète, en pleine misère des arrière où s’en­tassent les évacués, à mille cinq cents bornes de Moscou. Là-bas, sa maman a servi de traduc­trice d’ap­point à un éminent fran­çais, qu’elle devait surveiller par la même occa­sion ‑Monsieur Maurice, on l’ap­pe­lait. Maurice Thorez. Déser­teur de l’ar­mée fran­çaise, déchu de sa natio­na­lité, le diri­geant du PCF n’en restait pas moins homme. Dans ce trou à rat qu’é­tait Oufa, où l’on mangeait des corneilles et sucer les racines, il béné­fi­cia de rations augmen­tées réser­vées à l’élite du NKVD, ce qui le rendait encore plus charmant.
D’où l’in­cli­na­tion de la sergente Liouba pour la langue de Balzac, qu’elle a apprise par contu­mace, son géni­teur devant retour­ner au pays libéré sitôt les Alle­mands expul­sés et le danger passé.

Éditions Galli­mard

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Après « Chevro­tine » et « Korsa­kov » voici un livre d’amour filial qui se brise sur un suicide. C’est peu dire qu’E­ric Fotto­rino à aimé son père, celui qui lui a donné son nom en l’adop­tant à 9 ans alors qu’il était le fils d’une mère céli­ba­taire. Le mariage de Michel Fotto­rino avec la mère d’Éric a été le plus beau cadeau que l’on pouvait faire à cet enfant qui à son tour a adopté cet homme en trichant parfois sur ses propres origines : il lui arri­vait de faire croire qu’il était né à Tunis plutôt qu’à Nice, et que sa graphie était influen­cée par l’écri­ture arabe qu’il n’a jamais apprise (évidem­ment !). Dans cette auto­bio­gra­phie, l’au­teur nous fait revivre ce père et tout ce qu’il a su donner à son fils. C’est un livre très touchant et écrit de façon très simple. Nous parta­geons toutes les inter­ro­ga­tions et la tris­tesse de l’écri­vain : pour­quoi son père s’est-il suicidé ? Et est-ce que Éric, aurait pu empê­cher ce geste terrible ?

Michel, celui qu’É­ric a appelé « papa » même quand il a réussi à reprendre contact avec son père biolo­gique n’a peut-être pas réussi à faire de son fils un cham­pion cycliste mais il lui a donné assez de force et d’amour pour écrire un très beau livre qui respecte l’homme qu’il a été.

Citations

Comme je comprends !

Cette phrase qui m’a ravagé, qui a ouvert la vanne des sanglots, disait : « Chapeau Éric, il a fait du chemin le gamin du Grand-Parc », allu­sion à la cité où j’ha­bi­tais avec ma mère à la fin des années 1960 à Bordeaux, avant qu’ils se rencontrent et se marient, avant qu’il m’adopte, qu’il nous donne son nom à elle et à moi, ce nom que je porte comme un talis­man, qui sentait la Tuni­sie du sud, les pâtis­se­ries orien­tales, l’ac­cent de là-bas, la chaleur et le bleu du ciel, Les dunes de Tozeur et le miel, quelque chose d’in­fi­ni­ment géné­reux qui passait dans sa voix ou dans ses seuls gestes quand il esti­mait que les mots étaient de trop et qu’il préfé­rait se taire, prome­nant seule­ment sur moi un regard d’une tendresse sans fond ou recher­chant la compli­cité d’un clin d’œil.

Quel amour !

Envie de l’ap­pe­ler, d’en­tendre sa voix une dernière fois, pour la route, la longue route sans lui. Je ferme les yeux et il appa­raît. Ce n’est pas un fantôme mais tout le contraire. Il a passé son chan­dail couleur corail, nous montons le Tour­ma­let, j’ai treize ans. Il est d’au­tant mieux devenu mon père que, de toutes mes forces et de toutes mes peurs, j’ai voulu deve­nir son fils. 

Et cette question que nous nous posons tous face à un suicide :

Nous sommes rentrés à Paris, je n’avais pas parlé à mon père. il avait parfai­te­ment donné le change, bravo l’ar­tiste. Nous nous sommes embras­sés. C’était la dernière fois. Je ne le savais pas. Lui si.
Aurais-je pu l’empêcher ? Tous mes proches, la famille, mes amis, me disent « non ». Au fond de moi, je crois que « oui », et c’est horrible de vivre avec cette pensée. Je me dis que si je m’étais montré plus spon­ta­né­ment géné­reux, plus insis­tant pour l’ai­der, malgré sa répu­gnance à l’être, il aurait peut-être différé son geste, et là dessus le verse­ment d’une retraite venu le dissua­der d’en finir ainsi. À quoi bon se le dire ? Je me le dis pour­tant. Ce que j’éprouve n’a pas de nom, de nom connu. Quelque chose de moi s’est déta­ché et flotte dans l’air, invi­sible et pour­tant consis­tant. Je me sens triste sans tris­tesse, seul sans soli­tude, heureux sans joie.

Édition folio poche . Traduit du tchèque par Barbora Faure.

Coucou Atha­lie, tu m’avais bien tentée avec ce roman, et je te remer­cie de me l’avoir fait lire. C’est une petite merveille ce livre de souve­nirs d’un enfant tchèque de père juif et de mère chré­tienne qui connaît une enfance aimée et riche en évène­ments avant la guerre, traverse les horreurs de la guerre et se recons­truit sous le communisme.
Raconté comme cela, vous pensez qu’il s’agit « encore » d’un roman sur la tragé­die de la Shoa , mais pensez au titre ! Ce livre raconte la passion de cet enfant pour les rivières et les pois­sons et nous fait connaître son père Léo un person­nage auquel rien ne résiste. Enfin presque . Dès la dédi­cace du livre le ton est donné et mon sourire était sur mes lèvres :

À ma maman

qui avait mon papa pour mari.

C’est vrai qu’il est un peu encom­brant ce Léo , toujours prêt à gagner des millions et deve­nir très très riche. Seule­ment voilà, la vie est faite d’im­pré­vus surtout quand on aime les jolies femmes, offrir des tour­nées à tous ses amis dans les bars, et surtout aller pêcher la carpe dans des endroits merveilleux plutôt que de vendre des aspi­ra­teurs. Pour­tant cela avait bien commencé avec le titre de « Meilleur Vendeur du Monde » d’as­pi­ra­teur Elec­tro­lux. La vie auprès de lui, pouvait être compli­quée, elle n’était jamais ennuyeuse, il a fallu le nazisme pour ralen­tir sa fougue. Après la guerre, il s’en­thou­siasme pour le commu­nisme jusqu’à ces terribles procès qui lui assène une si triste réalité :

Pour la première et la dernière fois de sa vie, il s’est blotti entre me bras comme le font les enfants. J’étais déjà un homme. Je le tenais dans mes bras et je regar­dais par-dessus sa tête ce « Rudé Oarvo » où il avait coché au crayon rouge

  • Rudolf Slansky, d’ori­gine juive
  • Bedrich Germin­der, d’ori­gine juive
  • Ludvick Frejka, d’ori­gine juive
  • Bedrich Reicin, d’ori­gine juive
  • Rudolf Margo­lieus, d’ori­gine juive

La série de Juifs conti­nuait et elle était toute macu­lée de larmes. Lors­qu’il se fut calmé, il me regarda d’un air absent, comme s’il ne me recon­nais­sait pas et dit :

-Ils se remettent à tuer les Juifs. Ils ont de nouveau besoin d’un bouc émissaire.

Puis il se leva, il donna un coup dans ce « Rué Pravo » et il se mit à crier :

-Je pardonne les meurtres. Même judi­ciaires. Même poli­tiques. Mais dans ce « Rudé Pravo » commu­niste, on ne devrait jamais voir « d’ori­gine juive » ! Des commu­nistes, et ils classent les gens en Juifs et non-juifs !

Ota Pavel a connu lui, aussi les affres de la dépres­sion, mais grâce à tous ses souve­nirs de pêches dans des endroits merveilleux, il a réussi à se recons­truire et il nous a laissé un livre qui nous fait sourire et aimer la vie. Son humour et sa pudeur en font un grand écrivain.
Bravo à cet auteur .

Citations

Que disent nos féministes ?

-Vous ne peignez pas de femmes ? 
- Vous savez, mon petit bonhomme, je ne les appré­cie pas telle­ment, vos bonnes femmes. Elles m’énervent terri­ble­ment. Quand elles posent pour se faire peindre, elles sont affreu­se­ment bavardes et quand elles se taisent, alors elles sont tout à fait fadasses.

Le talent de son père

Pour la firme Elec­tro­lux l’ar­ri­vée de papa fut une grande aubaine. Il s’avéra rapi­de­ment qu’il était un prodige en ce qui concerne la vente d’as­pi­ra­teurs et de réfri­gé­ra­teurs. Diffi­cile de dire à quoi cela tenait, mais il était génial dans ce domaine et si le talent est déjà mal aisé à recon­naître chez les génies artis­tique, il est d’au­tant plus quand il s’agit de vendre des aspi­ra­teurs à pous­sière (…). Il était parvenu à faire acqué­rir des aspi­ra­teurs à des paysans de Nesu­chyne où il n’y avait pas encore de courant élec­trique moi. Bien entendu, il leur avait promis qu’il allait les aider à faire venir l’élec­tri­cité, mais il ne tint pas sa promesse. 

La pudeur du récit

Un autre homme heureux était le profes­seur Nechleba. Il s’était remis à peindre sa Lucrèce. Un jour, quelques années plus tard, papa vint le voir et lui dit à quel point il la trou­vait belle, et le profes­seur, tout joyeux la lui donna. Pendant la guerre, un SS saoul, blond aux yeux bleus, l’ar­ra­cha de notre mur et la fendit d’un coup de poignard, la tuant somme toute pour la deuxième fois. Ce jour-là papa en eut les larmes aux yeux car il avait depuis long­temps oubliée Mme Irma et il était secrè­te­ment amou­reux de Lucrèce.

La guerre

À cette époque la chair grasse et goûteuse des carpes nous était indis­pen­sable, pour nous, comme pour le troc. Pour les échan­ger contre de la farine, du pain et les ciga­rettes pour maman. J’étais resté seul avec maman, les autres étaient en camp de concen­tra­tion. Je ne connais­sais pas encore très bien les carpes. Je devais apprendre à voire si elles étaient de bonne ou de mauvaise humeur, si elles avaient faim ou au contraire repues et si elles avaient envie de jouer. Je devais connaître leur lieu de passage et les endroits où il était vain de les attendre. Je te les prête une canne solide et court, une ligne, un bouchon et un hameçon. 

L’antisémitisme après la guerre

Ce monsieur commença à lui faire la cour et au milieu de la danse, il lui dit :
- Vous êtes telle­ment belle, en la mangeant des yeux. 
Maman sourit, quelle femme n’au­rait pas été flatté ?
Et alors ce beau monsieur ajouta :.
- Mais je voudrais savoir, qu’est-ce que vous avez de commun avec ce juif ? 
-Trois enfants, répon­dit maman qui termina la danse et revint s’as­seoir auprès de papa.

Édition NRF Gallimard

Je savais que je fini­rai pas tour­ner la fameuse page : celle où les terro­ristes rentrent dans la salle de « Char­lie-hebdo ». J’ai commencé de nombreuses fois ce livre, lu et relu cette insou­te­nable attente de l’horreur abso­lue. Celle où des hommes habillés de noir sont passés devant tous les amis de Philippe Lançon en criant « Allah Akbar » et en tirant à chaque fois une balle dans la tête d’hommes sans défense. Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wollinski, Elsa Cavat, Franck Brin­so­laro, Bernard Maris, Musta­pha Ourrad, Michel Renaud, Frédé­ric Bois­seau, seront assas­si­nés de cette façon. Ce livre repose main­te­nant dans ma biblio­thèque et à chaque fois que le regarde, je me souviens du pas à pas de la recons­truc­tion de Philippe Lançon qui est revenu parmi les vivants, avec l’horreur au fond de lui et la souf­france physique comme compagne. Il raconte le quoti­dien d’un rescapé et le combat de sa chirur­gienne pour qu’il puisse d’abord survivre, puis se nour­rir et fina­le­ment ne plus baver. Il le raconte avec une grande honnê­teté sans jamais être ennuyeux. C’est un livre qu’il faut lire pour ne jamais oublier et rester toujours « Char­lie », c’est à dire être vigi­lant face à la montée de l’islamisme. Car son combat raconte cela aussi, la lâcheté des intel­lec­tuels fran­çais face au terro­risme quand celui-ci n’est pas d’extrême-droite mais d’origine musulmane.

(Merci à la personne qui a mis un commen­taire sur Babé­lio, ce qui m’a permis de ne pas oublier Bernard Maris .)

PS Je n’ose pas mettre des coquillages à ce genre de livre car il se situe telle­ment au-delà de toute notation.

Citations

Une qualité rare et précieuse

Un détail qui me rend Nina admi­rable est qu’elle n’ar­rive nulle part les mains vides, et que ce qu’elle apporte corres­pond toujours aux attentes ou aux besoins de ceux qu’elle retrouve. En résumé elle fait atten­tion aux autres, tels qu’il sont et dans la situa­tion où ils sont. Ce n’est pas si fréquent.

C’est une raison pour moi d’aimer l’hôtel (que je préfère à l’hôpital !)

J’ai dormi seul à la maison, dans des draps qu’il était temps de chan­ger. Je suis obsédé par les draps frais, ils accom­pagnent mon sommeil et mon réveil, et l’une des choses qui me font regret­ter mes hôpi­taux, c’est qu’on les chan­geait tous les matins.

Avant !

Le 7 janvier 2015 vers 10h30, il n’y avait pas grand monde en France pour être « Char­lie ». L’époque avait changé et nous n’y pouvions rien. Le jour­nal n’avait plus d’im­por­tance que pour quelques fidèles, pour les isla­mistes et pour toutes sortes d’en­ne­mis plus ou moins civi­li­sés, allant des gamins de banlieue qui ne le lisaient pas aux amis perpé­tuels des damnés de la terre, qui le quali­fiaient volon­tiers de raciste.

Ses parents

Ils avaient quatre-vingt-un ans et ils allaient béné­fi­cier pendant quelques mois de cet extra­va­gant privi­lège, rede­ve­nir indis­pen­sables à la vie de leur vieux fils comme s’il venait de naître.

La Suède

À cette époque, en partie du fait de Borg, le tennis­man qui domi­nait le circuit à peu près autant que l’Eve­rest, les Suédois avaient la côte dans mon imagi­naire. C’étaient des gens grands, blonds, et discrets, et, s’ils gagnaient à la fin comme les Alle­mands, ils n’étaient pas aussi désa­gréables qu’eux. Ils ne nous avaient pas occu­pés. Ils n’avaient pas exter­miné les Juifs. Ils n’avaient pas les arbitres dans leurs mains. Ils ne répan­daient pas leurs ventres et leurs cris sur les plages espa­gnoles. Leur langue était aussi peu compré­hen­sible, mais personne n’était obligé de l’ap­prendre à l’école. Les Suédois étaient mes bons alle­mands, les grands blonds qui me complexaient sans être antipathiques.

Mon époque aussi .

J’ap­par­te­nais à cette époque récente, préten­du­ment bénie, où la plupart des méde­cins n’ex­pli­quaient rien à leurs patients et ou une quan­tité non négli­geable de profes­seurs prenaient pour des imbé­ciles les élèves qui subis­saient leur manque de péda­go­gie, de sympa­thie et de patience.

Les souffrances .

Bien­tôt, la première nausée est venue. Je me suis concen­tré sur le mal de cuisse pour la chas­ser, puis, une fois sa mission accom­plie, le mal de cuisse a été chassé par mon pied à vif et anky­losé, jusqu’au moment où la mâchoire élec­tro­cu­tée a bondi en dedans et effacé le pied. La mâchoire croyait régner quand une pelote d’ai­guille posée dans la trachée lui est passée devant, se repo­sant sur ses lauriers de douleur jusqu’au moment où une vieille escarre à l’orée des fesses, datant d’avant l’opé­ra­tion et qui telle la tortue atten­dait son heure, a fanchi en tête la ligne d’arrivée.

Les présentateurs télé.

Le présen­ta­teur Patrick Cohen, qui a trop d’au­di­teurs pour ne pas confondre son rôle, son person­nage et sa fonc­tion, semble surpris, presque indi­gné par l’huile que l’écri­vain jette sur le feu. Il lui dit. « Vous essen­tia­li­sez les musul­mans ». « Qu’est-ce que vous appe­lez « essen­tia­li­ser » ? » Dis l’écri­vain, qui repère toujours impla­ca­ble­ment ce que Gérard Genette appelle le « média­lecte », tous ces grands mots que ma profes­sion va répé­tant sans réflé­chir et qui ne sont que les signes d’une morale auto­ma­tique. Cohen patauge un peu et, comme il aime avoir le dernier mot, attaque. « Au fond, ce que vous racon­tez, ce que vous imagi­nez dans ce roman, c’est la mort de la Répu­blique. Est-ce que c’est ce que vous souhai­tez Michel Houellebecq ? »

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition Le Serpent à Plumes

Merci Lyvres sans toi je n’au­rais pas repéré ce roman qui est pour moi un vrai coup de cœur. J’es­père à mon tour entraî­ner quel­qu’un à lire ce livre triste et merveilleux à la fois. Cet auteur Kurdo-Syrien sait de façon unique – à mon avis- nous faire toucher du doigt ce que repré­sente l’exil quand le pays d’ori­gine est saccagé par la folie des hommes. Même la façon dont le roman est construit rend bien compte de ce que vit Fawas Hussain, il mêle la vie de tous les jours, donc les habi­tants de son HLM dans le 20° arron­dis­se­ment de Paris, aux actua­li­tés télé­vi­sées qui racontent en détail l’ef­fon­dre­ment et toutes les horreurs qui ont ravagé son pays . Avec, parfois, des souve­nirs heureux du temps de son enfance. Deux rencontres avec des Kurdes, comme lui feront le lien avec ce qu’il vit aujourd’­hui et son pays. J’ai souri, car c’est aussi un roman plein d’hu­mour à la façon dont les Kurdes se saluent quand ils ne se sont pas vus depuis longtemps :

« Alors, kurde syrien, tu arrives encore à bander ou tu t’en sers unique­ment pour pisser ? »

Fawas Hussain, présente tous ses person­nages par leur origine ethnique, la femme qu’il a aimé est toujours nommée comme Japo­naise ou Nippone et elle est partie avec « son » Breton. Il faut dire que ces appar­te­nances ont eu telle­ment d’im­por­tance dans les haines réci­proques entre les Chiites et les Sunnites qui détestent les Kurdes et tous veulent chas­ser les Chré­tiens… Pour ne pas parler des Yazi­dis ! Dans son HLM, on sent que les diffi­cul­tés de la vie, l’argent, l’al­cool les infi­dé­li­tés prennent le pas sur ces diffé­rences d’ori­gines. Mais il y a une entité qui rassemble tout le monde : « la Société des HLM pari­siens ». Les travaux dans sa tour HLM sont des hauts moment d’hu­mour et d’absurdité. 

Sur le sol fran­çais et dans ce HLM les diffé­rents commu­nau­tés arrivent à coha­bi­ter et parfois à s’entre-aider. Je lisais dans un des commen­taires laissé chez Lyvres que c’était peut-être une vision trop idyl­lique. Je ne le crois pas, car ces HLM sont dans Paris et ne consti­tuent pas des zones de non-droit. C’est parfois violent mais rien à voir avec les phéno­mènes des quar­tiers de banlieues péri-urbaines.

Ce roman permet de se plon­ger dans la réalité des quar­tiers popu­laires de Paris et les souf­frances crées par la destruc­tion du Moyen-Orient. Et tout cela avec une belle dose d’humour !

Citations

La voisine désespérée 

Le sourire de conni­vence de la mère cède la place à une tris­tesse dévas­ta­trice et l’in­quié­tude déforme ses traits. Elle m’avoue hési­ter avant de monter car elle ne sait pas si on lui ouvrira la porte. Elle se débat comme une mouche prise dans la toile de quelques grosses arai­gnées nommé Angoisse.

J’aime le style de cet écrivain 

Malgré un ciel Pari­sien constam­ment squatté par des nuages téné­breux et mena­çants, je décide de quit­ter l’écran de la télé­vi­sion pour prendre quelques vacances. Depuis le début des catas­trophes à répé­ti­tion en Syrie, je vis la violence qui s’exerce sur mon pays à distance, ce qui la rend encore plus cruelle que si j’y étais en chair et en os.

Une si grande tragédie !

L’auto­car clima­tisé faisait un premier arrêt dans l’oa­sis de Palmyre. Les passa­gers pouvaient ache­ter de quoi se restau­rer tandis que le chauf­feur et son aide mangeaient à l’œil en tant qu » appor­teurs de clients. Moi, par peur de tomber malade, je n’ava­lais rien et je me diri­geais chaque fois vers la grande colon­nade, prin­ci­pale voie de circu­la­tion de la ville antique qui s’étire sur plus d’un kilo­mètre. Je passais sous l’arc monu­men­tale où des gamins Bédoins propo­saient aux touristes des prome­nades sur la bosse unique de leurs droma­daires. Je me pres­sais vers le temple de Bêl, le dieu du soleil, et me recueillais devant le sanc­tuaire de Baal­sha­min, le dieu du ciel, sans imagi­ner alors qu’ils seraient bien­tôt plas­ti­qués par le groupe État isla­mique et complè­te­ment rayé du patri­moine archéo­lo­gique de l’humanité.

Des destins tragiques 

Mon compa­triote me ramène à notre première rencontre devant le restau­rant univer­si­taire Albert Châte­let. C’était dans les années 80, et il avait fui Saddam Hussein comme moi Assad, le père, son homo­logue et ennemi juré. .… Mais avec Saddam Hussein au pouvoir, il n’osait pas, à la fois comme kurde n’ayant pas fait son service mili­taire, et comme ressor­tis­sant d’une petite commu­nauté comme les yézi­dis qu’on appe­lait les fayliz.. Musul­mans chiites, ils avaient été dépor­tés par le parti Baas est condamné à vivre aux alen­tours de Bassora. 

Faire venir sa mère discussion avec son ami Kurde titulaire d’une thèse sur la place de l’adjectif épithète. 

Si les jeunes peuvent s’adap­ter à leur nouvel envi­ron­ne­ment et apprendre plusieurs langues étran­gères, ma mère ne suppor­tera pas la vie en Europe. Elle vit en Syrie depuis quatre-vingts ans et elle n’a toujours pas appris l’arabe, pour­tant la langue de la nation. Alors comment se mettra-t-elle au fran­çais et pourra-t-elle maîtri­ser le compor­te­ment de l’épi­thète ? Elle mourra d’en­nui loin de ses filles puis­qu’elle conti­nue de les diri­ger d’une main de fer. Elle impose sa volonté à tout le monde autour d’elle car elle a toujours vécu comme ça et ce n’est pas Daech et un quart de million de morts en Syrie qui lui feront chan­ger de caractère. 
Mon ami constate que je n’ai pas oublié le sujet de sa thèse et en sourit. Il passe sa main devant son visage comme pour effa­cer un souve­nir écrit sur un tableau invisible :
« Nos deux pays sont deve­nus ce qu’on appelle des zones de guerre dans le jargon mili­taire. Comment lais­ser la famille à quelques kilo­mètres des fous d’Al­lah qui ne pensent qu’à une chose, égor­ger ? Ces hysté­riques s’en­traînent sur des moutons et des chèvres pour mieux déca­pi­ter les hommes, tu te rends compte ?

Les passages qui m’enchantent 

Ce soir, je ne vais pas me mettre devant le vieux poste de télé­vi­sion, non, je ne tête­rai pas le lait noir des deux mamelles déver­sant le malheur que sont France 24 et Al Jazeera. Oui, dimanche prochain, j’irai faire le marché, non pas pour les deux Suédoises, mais pour voir le vendeur des quatre saisons et le couvrir d’éloges à propos de la qualité de ses clémen­tines. Je lui deman­de­rai comment il s’ap­pelle pour de vrai et me présen­te­rai à mon tour, le Syrien du 7e étage. J’es­père de tout cœur que d’ici-là l’as­cen­seur sera réparé, non pas pour moi, mais pour tous les gens de l’im­meuble. Je pense en parti­cu­lier à la Kabyle nourri au miel et au cous­cous, avec ses pleurs de tragé­die grecque et au fran­çais du quatrième, celui qui doit véri­fier toutes les deux heures s’il a du courrier.