Category Archives: Autobiographie


Édition Albin Michel, 172 pages, mai 2025

Troisième lecture de cet auteur, et troisième déception  : la liste de mes envies, qui est quand même le plus intéressant, moins bien : la femme qui ne vieillissait pas

Dans un genre très différent, l’auteur a écrit plusieurs livres (que je n’ai pas lus) sur sa propre famille très dysfonctionnelle, son père a violé ses deux garçons et sa mère a été une mère humiliée. L’alcool et la violence ont été le lot habituel des soirées familiales, il l’a raconté dans plusieurs livres. Si lui, Grégoire, s’en est bien sorti son frère d’un an plus jeune, Renaud a été complètement détruit. Claire la petite sœur a été protégée par sa mère. L’auteur n’a pas vu son frère depuis trente ans, quand il apprend sa mort. Dans de très courts paragraphes, l’auteur cherche à comprendre ce frère qu’il ne connaît pas, puisqu’il était en pension pendant son enfance, et qu’ensuite il l’a fui, Grégoire était violent et se détruisait avec l’alcool et les médicaments. Bref c’est une pure horreur mais c’est compliqué d’écrire sur une personne qu’on en connaît pas vraiment. J’ai pensé en lisant ce livre à celui de David Thomas Un frère qui a parle aussi d’un frère malade mental, mais de l’intérieur en cherchant à comprendre quelqu’un qu’il a aimé et accompagné le plus qu’il pouvait. Car il est vrai que la maladie mentale isole, mais quand, comme cet auteur, on n’a pas réussi pendant trente ans à trouver un lien avec ce frère et qu’il semble détester toute cette famille, pourquoi, alors, écrire sur lui aujourd’hui ? J’ai été gênée aussi qu’il critique sa sœur et son « beauf », qui ont certainement plus fait que lui pour ce frère, et les détails financiers ne sont pas ragoûtants, qui va toucher l’assurance vie ? qui va toucher l’argent de la vente de la maison de ce pauvre Renaud ?

Bref, j’ai lu tout cela avec une sale impression : l’auteur étale les turpitudes de sa famille, a laissé son frère dans une détresse incroyable, mais cela lui rapportera de l’argent, grâce à ce livre !

Extraits

Début.

#1. Roubaix, quartier nord, juillet 2022.
Les mouches 
 Précisément des Calliphoridae. Elles peuvent parcourir plusieurs kilomètres pour venir pondre dans une viande.
 Cinq cents œufs à peine trois jours, par lots de soixante-quinze à cent cinquante ; plus la température est élevée, plus l’est la production. 
Il faisait 28 °C ce jour là.
Vingt heures après, les asticots sont sortis de leur cocon.
 Le lendemain, la température déplaçait les 32°C.
 Six jours plus tard, après avoir été des nymphes, les mouches se sont envolées de ton corps..

L’horreur .

 Le temps qu’elle et mère furent à la maternité, j’étais devenu un petit garçon dont le papa s’était servi du corps pour son plaisir.

Son horrible famille.

 Tandis que tu folichonnais à la frontière belge, je m’installais avec une jeune fille juive pour laquelle j’avais de sérieux sentiments, et si je précise, sa judéité, c’est parce qu’elle fut, tu le sais, une source vive d' »inquiétude » pour mère et pour le Corbeau. Pour la première parce qu’en cas de mariage, il n’y aurait pas de messe, pas de sacrement qu’en cas d’enfants, pas de baptême, pas d’âme sauvée ni de place au paradis si d’aventure le nourrisson venait à faire une mort subite ou chutait malencontreusement de la table allongée -il s’éterniserait dans les limbes. Ce serait « épouvantable » s’époumonait-elle, et je ne te parle même pas d’un garçon, de la circoncision, qu’exigerait la famille, « ah si ah di  » ! Pour le second parce qu’une étrangère, un œil neuf, serait bien capable de détecter ce qu’il avait dissimulé, nos corps d’enfant sous le tapis par exemple, de deviner la famille de façade, le Margnat Village et surtout son immense, maladive absence d’amour. Il n’y avait que Claire qu’enchantait la présence d’une fille, en plus dans la famille. Ça sera comme une grande sœur enfin, fanfaronnait-elle . Elle elle avait quatorze ans.
Toi plus tard, tu nous en nous présenteras une ancienne strip-teaseuse. Catholique

 


Édition Nour Aalam,237 pages, aout 2025 écrit en collaboration avec Marie Bourgeois

 

Voici donc le deuxième parcours d’un homme promis aux flammes de l’enfer par la religion à laquelle il s’était converti avec enthousiasme. Le livre est écrit en collaboration avec une journaliste Marie Bourgeois . L’ennuie avec ce témoignage c’est qu’immédiatement certains média, d’extrême droite, se sont emparés de ce témoignage et qu’on peut alors se demander s’il n’y a pas une part de manipulation.

Toutes les recherches que j’ai pu faire montre qu’il s’agit d’un véritable témoignage et que cet homme est à l’heure actuelle en but à l’hostilité très agressives de ses anciens coreligionnaires.

Bruno Guillot est originaire d’une famille qui ne va pas bien. Le couple de ses parents ne s’entend pas, sa mère est effacée, elle est femme de ménage, son père possède une salle de sport et est adepte des corps sculptés et des nourritures hyper protéinés, Bruno se prépare à devenir footballeur, mais son père cassera son rêve, et à partir de là rien ne va bien. Il trouvera un peu de chaleur dans une famille marocaine ou règne l’affection et la chaleur familiale autour de plats réconfortants. Il y a aussi deux grands frères qui eux sont beaucoup plus engagés dans la religion musulmane et ce sont ces deux garçons qui vont l’aider à se convertir, comme beaucoup de nouveaux convertis il ira vers les plus extrêmes et pour lui ce sera le salafisme.

Il y a plusieurs aspects étonnants dans l’histoire de Bruno/Soulayman , le plus extraordinaire c’est la rapidité avec laquelle il apprend l’arabe, et le fait qu’il puisse assez rapidement réciter la moitié du Coran par cœur.

Le livre alterne le récit de sa vie, et des textes du Coran sur lesquels s’appuie son expérience. Il commence par le premier doute donc qui se situe vers la fin de sa période musulmane, il fait le pèlerinage de la Mecque et là, il voit la folie des hommes qui meurent piétinés par une foule exaltée, ensuite il raconte son parcours. Sa propre famille ne comprendra pas ses choix mais ne saura pas s’y opposer. Il trouve dans les textes qu’il dévore avec une grande curiosité le plaisir de combler le vide intellectuel, sa vie affective est enrichie par tous les musulmans qui accueillent avec tant de douceur compréhensive ce chrétien qui vient vers eux.

Comme dans le roman précédent, il se marie sans amour, mais en revanche éprouve un grand attachement pour son premier bébé une petite fille. Il étudiera à Médine et deviendra un Iman savant et respecté, il décrit bien l’Arabie Saoudite et ses contradictions. Il sera ensuite envoyé au Maroc époque très heureuse pour lui et les siens, mais renvoyé à Charleroi, puis de retour à Médine, il sera confronté à la mort de son père qui a retrouvé la religion chrétienne. Un véritable doute qui va le saisir c’est lorsqu’un homme vient lui demander la main de sa fille de 8 ans …

Ensuite, il vivra l’autre aspect de l’islam celui qui cherche à punir ceux qui quittent cette religion, il retrouvera la religion chrétienne mais sera très déçu de voir tous ses anciens amis musulmans l’abandonner comme s’il n’existait plus, et puis il doit affronter l’hostilité agressive de ceux qui veulent lui faire payer ce qu’ils ressentent comme des calomnies sur une religion si importante pour eux.

C’est un livre qui m’a intéressée car je ne connaissais rien au salafisme. Et il répond à une question que je me pose depuis longtemps : « Pourquoi tant de jeunes se tournent vers cette religion ? » La réponse est dans ce livre : la religion chrétienne est devenue une affaire personnelle et presqu’aucun signe extérieur ne montre son appartenance à cette croyance, à l’opposé la religion musulmane se voit et pour beaucoup de jeunes, elle se résume à des signes extérieurs qui les désignent comme musulmans, : le voile, les habits des hommes, la barbe, le ramadan. Le cops social peut alors faire pression pour désigner un « bon » musulman. Autre point commun avec les juifs hassidiques la rigueur des interdits pour les vêtements , un salafiste se reconnait immédiatement à la longueur de son pantalon : les chevilles doivent absolument être dégagées, (évidemment je ne savais pas cela , j’en étais restée au voile pour les filles)

Je pense que le salafisme n’est qu’un aspect de la religion musulmane et j’aurais aimé trouvé dans ce livre une description de ceux qui pratiquent leur religion sans volonté de prosélytisme et qui fuient la violence. Sa conversion au christianisme est tout aussi exaltée que son adhésion au salafisme. La façon dont il se présente toujours comme le meilleur : meilleur pour apprendre l’arabe, il parle arabe mieux qu’un arabe, meilleur pour apprendre le coran par cœur, meilleur professeur d’arabe au Maroc , m’a beaucoup agacée. Mais je recommande cette lecture si, comme moi, vous vous demandez pourquoi certains jeunes se tournent vers les formes extrêmes de la religion musulmane.

 

Extraits

Début du livre.

« Certes, Allah, à acheté des homme leurs âmes et leurs biens, de sorte qu’ils héritent du paradis, ils combattent dans l’essentiel d’Alla, ils tuent et se font tuer. » Sourate 9 verset 11)
Je me rappelle encore le jour où j’ai appris que j’étais sur la liste des tirés au sort. Chaque année, le royaume organise et finance le pèlerinage de 250 jeunes de l’université islamique de Médine dont je fais alors partie (nous étions 8 000 à l’époque contre 14 000 aujourd’hui). Les élus. Tout est compris : le car pour aller à La Mecque à plus de 400 kilomètres au sud, l’hôtel, les tentes climatisées avec buffet à volonté à Mina.

Rencontre avec une famille marocaine chaleureuse.

 En quelques jours à peine, nous tissons les liens d’une amitié joyeuse et éphémère, mais dont les conséquences seront aussi nombreuses que déterminantes, dans la vie d’un adolescent de quinze ans. Invité chez eux, je rencontre rapidement toute la famille, la « mama », bien sûr, petite femme forte au sourire franc dont le peu de vocabulaire français, ne l’empêche pas de me poser quelques questions polieset les deux grands frères : Aabdou Salam et Salim. Je me rappelle encore l’odeur enivrante de cannelle et de gingembre de ce premier tagine, dégusté à même le plat d’une tribu qui n’était pas la mienne mais qui m’accueillera encore de nombreuses fois. Les discussions sont légères et je découvrent ébahi une culture dont la joyeuse chaleur m’apaise lentement. C’est donc ça, une famille ! C’est exactement le contraire de ce que je vis à la maison. La mère est appréciée, on l’embrasse tendrement sur le front, et le père est respecté par ces deux gamins qui agissent comme des crapules à l’extérieur et en enfant chœur chez eux.

L’islam en Arabie Saoudite.

 Moi après mois , année après année, les rayons d’une réalité triste et crue m’éblouissent. Le gouvernement, premier défenseur de l’islam, impose sa manière de penser aux saoudiens, mais certains résistent. Je comprends alors que la population se divise en deux grandes catégories : l’une regroupe ceux qui décrochent de l’islam, et l’autre ceux qui s’y accrochent de manière acharnée, voire dangereuse.
 La première catégorie est intéressante : elle est principalement composée de jeunes et de riches familles qui voyagent en dehors des pays du Golfe, tant pour le plaisir que pour les affaires. Je me souviendrai toujours lors de mes voyages de ces avions remplis de femmes en « burqa » au départ de Médine qui finissent méconnaissable à l’arrivée d’Istanbul. Il se trouve que ces femmes préfèrent le jean à leur masque de tissu, aussi coloré et gai soit-il. Les hommes quant à eux, profitent de l’escale turque pour raser leurs barbes, longues de plusieurs mois.
(…)
 Et puis il y a la deuxième catégorie : les extrémistes exaltés. Dans mes livres d’abord, j’apprends qu’ici le « djihad » est beaucoup plus offensif que défensif. Et dans les faits, je rencontre souvent des salafistes armés partisans du célèbre ben Laden tué en 2021, et considéré comme le calife légitime. Beaucoup de théologiens sont emprisonnés parce qu’ils se sont radicalisés. Selon la chaîne officielle, al-Alam l’Arabie saoudite détient le taux le plus élevé de théologiens dans ses prisons

 


Éditions Globe, 410 pages, juin 2017

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre

 

Aux hasards de mes lectures j’ai lu deux récits de parcours qui ont des points communs ; d’hommes qui ont fui un extrémisme religieux, et sont donc, pour cela, promis aux flammes de l’enfer.

Shulem Denn vient d’une communauté Hassidique, skver, totalement fermée au monde qui vit dans une petite ville au nord de New-York : New Square. Jeune, il se sentait bien dans cette communauté très fermée qui vit dans le pays le plus ouvert à la modernité mais qui réussit à force d’interdits d’empêcher ses membres de connaître la réalité qui les entoure. Ne serait-ce que s’informer est si grave que l’on peut être immédiatement rejeté de la communauté. Nous suivons son parcours, son mariage avec une femme qu’il a aperçu quelques minutes avant de s’unir avec elle. Il y a des passages vraiment drôles sur la nuit de noce car depuis le plus jeune âge on lui a appris à ne jamais regarder une femme, et à ne jamais parler du corps, en revanche il peut appeler le rebbe (une sorte de rabin) pour avoir des renseignements techniques du « Mitsvah » je vous laisse devinez ce que cache ce mot !. La solitude de cet homme dans sa démarche pour comprendre le monde est vraiment touchante, mais hélas pour lui, quand il perdra la foi, il a aussi cinq enfants qu’il adore, mais qui se sépareront de lui, car leur mère est restée dans la communauté. Pour les enfants le fossé entre les deux mondes, celui des skver hassidiques où tout est codifié et où au moindre faux pas, on risque de se faire exclure, et le monde de liberté de leur père, est un véritable gouffre, qu’aucun pont ne peut franchir. D’autant que leur mère est retournée vers sa famille biologique et d’idées spirituelles, pour elle, les hassidiques orthodoxes. Les enfants entendent sans cesse des critiques sur la conduite de leur père et sont incapables de supporter cette vie entre deux mondes,. Le cheminement de cet homme est très finement décrit, c’est un peu long mais pas du tout ennuyeux. L’ensemble des règles qui régissent la vie de ces juifs semble totalement absurde, mais ces rituels occupent complètement les esprits et cela empêche toute personne de réfléchir. Le pire pour les croyants c’est le doute, il ne faut absolument pas en distiller la moindre miette dans les esprits des membres de cette secte. Shulen Deen raconte à quel point l’enfermement dans cette secte fonctionne comme un piège pour ses membres, car ils parlent et sont instruite en Yiddish , ce qui empêche les gens qui veulent sortir de cette communauté de trouver du travail. La plus grande difficulté est de quitter une famille élargie dont on partage tous les rites : la solitude et la séparation avec ses enfants plongeront l’auteur dans une dépression dont il ne pourra sortir que grâce à un groupe d’anciens hassidiques qui essaient de soutenir ceux qui veulent sortir de cette religion.

La grande différence avec le livre qui va suivre, c’est que les juifs hassidiques ne font du mal qu’à eux et ne cherchent à convertir personne, ni à détruire le monde dans lequel ils vivent.

J’ai trouvé le billet de Anne-yes, et j’ai vu que Dominique Gambadou et Keisha ont lu aussi ce livre. Voilà le billet de Dasola.

Extraits.

Début.

Je n’étais pas le premier à être banni de notre communauté. Je n’avais pas rencontré mes prédécesseurs, mais j’en avais entendu parler à voix basse, comme on chuchote une rumeur honteuse. Leurs noms et le récit de leurs agissements émaillaient l’histoire de notre village, fondé un demi-siècle plus tôt. On évoquait dans un murmure ces êtres subversifs qui avaient attenté à notre fragile unité  : les quelques belz qui avaient souhaité former leur propre groupe de prières ; le jeune homme qui aurait été surpris en train de d’étudier les textes fondateurs de la dynastie de Bratslav, et même le beau-frère du « rebbe », accusé de fomenter une sédition contre lui.
Tous avaient été bannis, comme moi. Mais j’étais le premier qu’on banissait pour hérésie. 

L’origine des skvers (hassidiques).

Le village avait été créé dans les années 1950 par Yankev Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l’Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l’avait jugée décadente.  » Si je avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples , je remonterai à bord pour retourner en Ukraine. »
Au lieu de quoi, il s’attela à créer une communauté hassidique dans l’ État de New-York au mépris de ses détracteurs, persuadés que son projet – fonder un véritable shtetl en Amérique- n’avait aucune chance d’aboutir.

Première nuit des nouveaux mariés.

 Je n’avais jamais imaginé que je puisse aimer mon épouse. Le mariage était un devoir, rien de plus. Prétendre de contraire me semblait ridicule. 

 » C’est ainsi, reprit le rabbin, avec un haussement d’épaules. La loi stipule que tu dois lui déclarer ton amour. »

Inutile de tergiverser. La loi était la loi.
 » Tu devras aussi l’embrasser de deux fois : Avant et pendant l’acte », précisa Reb Shraga Fevish. Il dressa ensuite la liste des situations contraires à la pratique de cette Mitsvah : on ne devait pas l’accomplir lorsqu’on était en colère ; pendant la journée, quand on avait trop bu, après un repas ou avant d’aller aux toilettes. Il était interdit de le faire si la femme se montrait trop audacieuse ( « Elle ne doit pas le réclamer explicitement, mais faire allusion à son désir de manière indirecte »), en présence d’un enfant ou de livres sacrés. Et surtout, il fallait suivre les précepes du grand sage Rabbi Eliezer, qui accomplissait la mitzvah « avec révérence et effroi, comme forcé par un démon ».

L’acte d’amour (la Mitzah)

 Il nous fallut plusieurs tentatives cette nuit-là et les suivantes, et plusieurs autres appels à Reb Sheaga Feivish, pour parvenir au résultat escompté. Si l’acte lui-même demeura laborieux, maladroit et dépourvu d’érotisme, nous connûmes quelques moments de tendresse, – fugace, mêlée d’agacement et de frustrations, mais bien réelle. Je me souviens de longs soupirs et de rire étouffés parfois même de franc éclat de rire ou de part et d’autre. En y repensant, j’associe ses premières nuits d’intimité conjugale à ce que nous endurons tous lorsque nous devons monter à meuble préfabriqué : on a beau lire les instructions, vérifier la forme des pièces et la manière dont elles doivent être agencées, l’ensemble résiste. Les vis et les écrous ne ressemblent pas à ceux du manuel, les planches n’ont pas la taille requise -impossible de les emboîter les unes dans les autres. Index sur le menton, nous tâchons de trouver la solution, quand notre épouse tend la main vers le meuble, donne un petit coup sur une planche ou tire sur une autre. « Non, ce n’est pas comme ça », pensons nous avant de nous exclamer : « Regarde ça marche ! » Nous nous tournons alors vers elle avec un sourire satisfait comme si nous avions toujours su ce qu’il fallait faire.

La naissance de sa fille.

 Son turban s’était déplacé, révélant la naiss9ance de ses cheveux coupés court sous sa perruque. Pour la première fois, depuis notre rencontre, j’éprouvais le vif désir de la serrer dans mes bras. J’aurais aimé lui parler, la couvrir de paroles affectueuses, lui dire non pas que je l’aimais (ce n’était pas encore tout à fait vrai), mais que je tenais à elle. Je dus m’en abstenir : je ne devais ni la toucher ni lui témoigner mon affection. La loi Hassidique l’interdisait. Après être allé lui chercher plusieurs gobelets remplis de glaçons au distributeur dressé dans la salle d’attente, je m’assis dans un coin de la chambre et me replongeai dans le psaume 20, entamant une nouvelle série de neuf fois neuf lectures complètes.
 « Je crois que tu ferais mieux de sortir », déclara Gitty quelques minutes plus tard en se tournant vers le mur opposé. Elle avait raison : il était temps pour moi de partir puisque je n’avais pas le droit d’assister à la naissance ‘ une autre loi hassidique à laquelle je ne devais pas déroger.

Perte de la foi.

 Plus rude encore, fut la découverte du champ de ruines que laissait ma foi en partant. Je devais ériger par moi-même un nouveau système de valeur – mais comment ? Quand ce en quoi vous avez toujours cru se voit remis en question, quelles sont les valeurs que vous conservez et celles que vous jetez par-dessus bord ? Comment démêler le vrai du faux, le juste de l’injuste quand vous n’êtes plus guidé par la volonté de Dieu ? Et surtout si nous ne sommes que le fruit d’une rencontre accidentelle entre un peu de matière et d’énergie, sans autre objectif que la satisfaction immédiate de nos besoins vitaux, quel sens donner à notre existence ?

Les livres ne l’aident pas à faire taire le doute.

Je faisais partie des « clients spéciaux » de la librairie, maigre consolation au regard de la quête effrénée dans laquelle je m’étais lancé. J’avais beau lire tous les ouvrages qu’il pouvait me donner mon désarroi allait croissant. « Itzik, donnez-moi le livre qui fera à taire, tous mes doutes », aurai-je voulu lui demander. Pourtant, je savais bien qu’un tel livre n’existait pas. Aucun recueil ne contenait la réponse universelle, la théorie unique qui éluciderait tous les mystères. Je commençais à comprendre que chaque nouvelle lecture déclenchait une tempête de pensées et d’idées contradictoires auxquelles le monde extérieur ne pouvait pas apporter de réponse. Je ne devais pas chercher hors de moi, mais en moi. J’étais seul désormais, lancé sur une route inconnue.

Les jeteurs d’anathèmes.

Les partisans les plus virulents d’une adhésion aux règles et aux principes, ceux qui sont enclins à protester de la voix la plus forte, voire recourir à la violence, ne sont pas nécessairement les plus étroits d’esprit : ce sont souvent, au contraire, les hommes les plus éduqués qui affichent les opinions les plus extrêmes – comme si en agissant ainsi, ils refermaient leur propre esprit-, justement parce qu’ils sont plus accoutumés aux remises en question. 

Ses enfants se séparent de lui.

 Ce qui comptait pour Tziri et Freidy, ce n’étaient pas mes convictions religieuses ou les détails de ma façon de vivre, mais le fait que, de mon plein gré, je me sois placé dans le camp de ceux qu’on leur apprenait à fuir – et qu’ainsi, je les ai déshonorées que j’ai déshonoré notre famille, déshonoré chacun d’entre nous. Ce qu’elle voulait, c’était un père qui ne soit pas l’incarnation de la vilénie qu’on leur avait appris à détester. Or j’étais le père que j’étais et de toute évidence je n’étais pas assez bien.

 

 

 


Éditions Stock, 215 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Cet auteur a les honneurs de ma médiathèque car c’est dans le cadre du club de lecture que j’ai lu : Villa des femmes , Des vies possibles , et en poche, j’avais découvert avec grand plaisir L’empereur à pied .

Ce livre-ci analyse avec une grande honnêteté ce qu’a représenté pour un jeune Libanais la guerre au milieu des années 1970. Dans la première partie, l’enfant est encore au collège et c’est un jeune pédant qui se distingue par une passion pour les faits de guerre de Napoléon et des différents conquérants comme Alexandre. Il s’amuse à devenir un hyper spécialiste de ces périodes. Il a une autre passion, chercher les noms des rois dont les dynastie ont été bien oubliées. Il vit dans un milieu de commerçant libanais où l’argent est abondant et la vie très facile. Ses parents reçoivent le tout Beyrouth et parfois des célébrités parisiennes. On sent dans la description qu’il fait de la vie d’alors, tout les regrets qu’il éprouve de ce monde à jamais disparu : le Liban (« la Suisse du Moyen Orient ») a été un paradis et tous mes amis me l’ont si souvent raconté.

La famille s’habitue peu à peu aux éruptions de violence et se réfugie dans la montagne tenue par des milices chrétiennes, la guerre semble encore assez loin. Quand la guerre, avec ses cohortes de violence, fera irruption dans la vie de la famille du narrateur ; celui-ci rencontrera aussi l’amour, mais surtout perdra toutes ses illusions sur la grandeur des conquérants qu’il a tant admirés dans son enfance. On peut dire qu’il est devenu un homme avec dans le cœur les regrets que son cher pays n’ait pas pu rester le paradis de son enfance.

C’est un roman qui se lit très facilement, le personnage m’agaçait dans la première partie, cet enfant trop gâté, et qui cherche à se faire remarquer par un savoir qui ne sert qu’à le distinguer des autres, mais la deuxième partie permet de comprendre ce que l’auteur a voulu expliquer. Comme son personnage, la guerre ,tant qu’elle est loin de nous semble virtuelle et faite d’héroïsme et de coups d’éclat. Mais quand on la vit au quotidien alors tout devient sale, honteux et même sordide.

Bref un livre important.

Extraits.

Début.

 Je vivais dans la pourpre, au milieu des souverains aztèque et palmyréens, dans la folie des rêves d’Alexandre le Grand et de Napoléon, mais ce devait être une compagnie trop prenante car je fus longtemps tenu pour un garçon solitaire, non seulement par mes parents, mais aussi par mes tantes paternelles, par les amies de ma mère et même par Nawal, notre cuisinière, qui déclarait sentencieusement, comme si c’était sa propre découverte et son propre jugement, que je ferais bien de sortir un peu de tous ces livres qui m’abîmaient les yeux et me rendaient idiot, pensant que je lisais des romans semblables aux feuilletons qu’elle suivait le soir à la télévision quand mes parents sortaient. 

Et pourtant c’est vrai !

 J’habitais en ce temps-là un pays dont on se demande avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé. Les vieux marchés, la ville besogneuse que je traversais pour me rendre dans les magasins de mon père, le monde que recevait mes parents, tout cela était sur le point de disparaître emporté par la guerre et la violence. Mais nul ne s’en souciaient vraiment, nul n’y pensait, nul ne pouvait y croire ni même l’imaginer. À ce moment-là, et pour quelques années encore, il s’agissait de ce pays sur lequel j’écrivais récemment que « nulle par ailleurs, les Trente s glorieuses ne méritèrent si évidemment leur nom. Tant à cause des dates qui virent la naissance et la disparition du Liban de ce temps, entre 1945 et 1975, que pour les sommets atteints dans l’opulence de ce bout de terre à cette époque. 

La guerre.

Le quotidien se transformait en quelque chose d’inédit, de neuf et de bizarre, une parenthèse au milieu de la normalité, une mise à mal de la routine, sans plus. Surtout, il y avait ce silence de l’extérieur, la suspension de la rumeur de la ville, la rue totalement déserte et par-dessus les toits, de temps à autre, une rafale rageuse ponctuée de loin en loin par une explosion, un ronflement pénible, ou une détonation plus sèche qui interrompait brièvement toutes nos activités, qui nous faisaient lever la tête et s’interroger du regard les uns les autres.
 Les premiers mois de ce qui n’était pas encore une guerre, ce monde ancien résista. Pourtant, lorsque je regarde aujourd’hui les livres d’histoire, je m’aperçois que ce que je vivais ne correspondait pas tout à fait à la réalité et qu’indubitablement, déjà à ce moment, tout semblait joué, et nous nous précipitions allègrement vers l’abîme. La violence que je ne pouvais soupçonner, et sur laquelle je ne me suis jamais penché en détail, était déjà très élevée. Les enlèvements, la haine, les barricades, selon les livres, et les reportages photos nous enserraient déjà. Mais dans la rue, au pied de l’immeuble et même au delà, dans la rue de Damas que je traversais pour aller jouer à un jeu de société chez Daussoy, tout était tranquille, comme sur l’avenue qui arrivait du rond- point de Tayyouné et que je longeais pour monter chez Costa, achever une discussion sur la fin de la monarchie afghane ou sur la vraisemblance d’une théorie concernant la responsabilité soviétique dans l’arrestation de Jean Moulin. Certes, la circulation était quasiment nulle, les rues ressemblaient à de longs rubans de macadam vides bordés de magasins fermés, et on pouvait marcher au milieu de la rue de Damas, qui habituellement était toujours en encombrée. Certes aussi, on entendait des rafales tempestives et de sourdes explosions, mais cela semblait provenir d’un autre espace géographique, d’une réalité parallèle à celle dans laquelle je continuais à vivre.

 


Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.

 

 

 

 

 


Éditions de l’Olivier, 142 pages, Août 2025

Je connaissais cet auteur pour ses nouvelles en particulier « la patience des buffles sous la pluie« , le sujet de ce livre, la vie de son frère schizophrène, me touche et j’ai voulu savoir comment il allait raconter cette terrible maladie. Un peu comme pour ses nouvelles en chapitres souvent très courts, l’auteur remonte le temps de vie partagée avec son frère aîné. Lui, il est le troisième garçon d’une famille aimante, mais depuis quarante ans il vit dans l’angoisse des coups de fil qui peuvent annoncer les mauvaises nouvelle d’Édouard . Le récit commence par le dernier coup de fil, celui de la responsable de la clinique où le malade aurait dû être depuis deux jours. C’est l’auteur qui rentrera chez lui pour découvrir son frère mort. Ensuite il faudra l’enterrer, puis se souvenir des moments tragiques où la maladie ne laissait aucun répit à cet homme qui pourtant se battait de toutes ses forces contre elle . On remonte ainsi les années jusqu’aux jours lumineux de l’enfance où les deux frangins avaient tissé des liens affectueux. On peut donc refermer ce petit récit sur un personnage plein de promesses, qui avait toujours des idées pour rire et s’amuser et qui, surtout, a su aimer sa famille et ses amis. On en oublierait presque les scènes de violence où le même Édouard vomissait sa haine contre ses parents, ses frères et tous ceux qui voulaient l’aider.

C’est une peinture tellement exacte de la maladie mentale, on est loin de la présentation romantique que l’on trouve parfois dans les romans, je me souviens de mes réserves sur ce roman qui a connu un grand succès « En attendant Bojangles« , une femme bipolaire, l’imaginer heureuse c’était impossible pour moi. J’ai trouvé beaucoup plus juste le point de vue de Jean-François Beauchemin  » Le Roitelet » à propos d’un frère schizophrène. Mais David Thomas va plus loin encore, au plus près de la souffrance absolue des malades mentaux  : son frère a souffert le martyre et son addiction aux drogues, cannabis , cocaïne et alcool ont sans doute aggravé ses délires paranoïaques. C’est écrit dans un style précis et parfois, quand c’est possible, poétique, pour moi il n’y a pas de doute si ce sujet vous touche ou touche un de vos proche la lecture de ce roman vous aidera à mieux supporter votre douleur et celle de la personne malade.

 

Extraits.

Début.

Le masque

 C’était à un mariage. Le dernier où nous sommes allés ensemble, quelques mois avant sa mort. Il était là, assis au milieu de tout le monde, entouré de gens qui allaient et venaient, une coupe de champagne et élégamment maintenue au bout d’un poignet souple, de gens qui presque glissait dans un ballet fluide et élégant. C’est ça le bonheur (ou son image) glisser. Le malheur, lui, fige les êtres. Il était assis au milieu du mouvement, immobile, courbé, les épaules rondes en carapace, les mains jointes entre les genoux, avec un masque sur le visage, le masque de la souffrance.

Je suis tellement d’accord avec cet auteur.

Alors quand je vis dans un article sur Silvia Plath d’un écrivain critique qui ne semble pas avoir approché beaucoup d’aliénés : « Les malades mentaux font d’extraordinaires narrateurs car tout ce qu’ils disent est original, décalé, comique. Ce que l’on cherche dans un roman, c’est fuir la banalité. Beaucoup d’auteurs devraient faire un séjour en HP pour voir l’existence sous un angle différent » , j’ai envie d’emmener son auteur à Sainte-Anne, pas pour un reportage d’une semaine, non mais pour un mois ou deux, afin qu’ils voient de près la texture du supplice, qu’il la touche qui la sente ( l’haleine provoquée par certains médicaments) qu’il vive l’ennui, le vide, la peur, l’angoisse, la solitude, l’exclusion, l’épuisement, l’infantilisation, les dysfonctions du corps et les courts-circuits de l’esprit. Je voudrais qu’il prenne quarante kilos, qu’il transpire à tremper ses vêtements, qu’il perde ses dents que ses mains tremblent comme celle d’un parkinsonien, qu’il ait du mal à chier, à bander, à parler, à voir, à marcher sans trébucher et à comprendre où il est. Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas des savanes peuplées d’animaux magnifiques, ils sont des enfers où errent des êtres liquidés de tout ce qui nous rend libres.

On ne le dit pas assez.

 Toutes les études et les écritures sont formelles sur la forte conséquence de la toxicomanie sur les sujets souffrants de cette pathologie. L’alcool, mais surtout le cannabis et la cocaïne sont dévastateurs pour les psychotiques.

Les soins.

Le cerveau est un organe peu connu comparé à d’autres. Ce qui apparaît certain, c’est qu’il faut poursuivre vers la neurologie, intensifier les recherches et abandonner les pistes psychanalytiques. C’est déjà ça. De réels progrès ont été faits sur les effets secondaires des traitements, les diagnostics sont plus précis, les malades mieux suivis, mais les médecins manquent d’outils et de savoir pour réparer une mécanique extraordinairement complexe. Ce n’est pas la psychiatrie qui enferme le malade, c’est la maladie qui, aujourd’hui encore, est opaque.

La souffrance d’un fils et de sa mère.

 Qui aurait pu croire que cette femme avait un fils schizophrène ? Qui aurait pu imaginer ce que son fils lui a reproché, les insultes, les hurlements qu’elle a reçus ? Qui aurait pu imaginer ce qu’elle a ressenti dans son corps, dans son ventre, lorsqu’elle l’entendait pleurer au téléphone ou qu’elle le voyait s’effondrer devant elle, incapable qu’il était de voir la moindre lumière, la moindre lueur dans sa vie, faisant l’inventaire de ses échecs, de ses impasses ? Et elle, face à la tristesse abyssale de son fils, devant trouver les mots, être à l’écoute, être présente, être là alors qu’il lui demande de ne pas l’être, enfin si, mais non, casse-toi mais ne m’abandonne pas, écoute-moi, mais ne m’appelle pas, je ne peux plus te supporter mais je ne peux pas vivre sans toi, salope, je t’aime. Et elle qui a tout encaissé, qui a tout pardonné tout. Elle l’a défendu. Toujours. Elle a acceptée. Tout. Elle a été, inlassablement la voix qui ramenait à une réalité que nous n’avions pas le choix d’accepter : « Vous ne ferez jamais marcher un paralytique. » Elle fut la première savoir ce qui se passait, la première à comprendre dès la fin de l’adolescence, quand il aura des comportements un peu … bizarres, excessifs, inappropriés, fantasques, elle saura. En quarante de maladie je ne l’ai jamais entendue prononcer le moindre mot désobligeant sur son fils. Elle s’est toujours interposée pour le défendre.


Éditions Folio, 270 pages, janvier 2025 (première édition en 2022)

Violette a su me tenter avec ce livre, que j’ai trouvé fort intéressant sans pour autant en faire un coup de cœur. Cet auteur raconte très bien et on a bien du mal à s’arracher à son récit, mais il y a trop de zones d’ombres pour que je sois totalement enthousiaste.

Cet homme a mal commencé sa vie, il a pourtant, et ce sera un point d’ancrage très important pour lui, une mère aimante qui le soutiendra toute sa vie. Il est né en 1947, et hélas pour lui détestera l’école, il passera son temps à fuir toute forme de contrainte liée à l’autorité. Pour l’école, on peut comprendre, en réalité, il aurait dû porter des lunettes car il était incapable de voir le tableau. Mais, dans son quartier, porter des lunettes était signe de faiblesse et il s’est évertué à les casser ou à les perdre. C’est un petit gamin débrouillard et avec ses amis marseillais il passe son temps à faire tout ce que les enfants des rues sont capables de faire : chaparder, voler, courir et s’amuser. Sa mère ne renonce jamais à lui donner le goût des études mais après un passage dans une boîte trop sévère, il s’enfuit et part en Angleterre. Commence sa première errance, mais il est rattrapé par le service militaire. À partir de là, sa vie bascule, comme il est arrivé un mois en retard à sa convocation, il est immédiatement mis en prison. Mais « sa vie bascule » aussi parce qu’un aumônier l’initie à la littérature, il commence à lire et à se trouver bien avec les auteurs les plus variés. Il s’échappera de la prison , puis travaillera dans un hôpital psychiatrique, et enfin deviendra écrivain avec un premier livre « les chemins noirs ».

J’ai beaucoup aimé l’honnêteté avec laquelle il se raconte, et surtout la façon dont les livres lui ont permis de survivre aux différents enfermements. Quand il a trouvé la lecture, plus personne ne pouvait avoir prise sur lui, c’était comme s’il avait un ailleurs fait de liberté, et de sensations agréables : odeurs, beauté, amour … Son éveil littéraire a commencé avec Giono et ne s’est plus jamais arrêté, il parle bien des livres et on sent que, peu à peu, il s’installe dans la société par la bonne porte. Celle qui fait attention à ne jamais se claquer au nez du plus faible et qui s’ouvre à toute les formes de respect pour la vie sous toutes ses formes. À l’image de cet homme d’église qui lui a fourni tous les livres dont il avait besoin pour respirer dans les murs des prisons et se lancer sur les chemins pour devenir un homme bien et fiable.

Pourquoi n’ai-je pas fait de ce livre, que j’ai beaucoup aimé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter, un coup de cœur ? Il me manque trop de personnages dans son histoire, je pense que par pudeur ou parce que ce n’est pas son sujet, il ne nous dit rien de son père de son frère et si peu de sa sœur. Il a dû discuter avec l’aumônier, alors qui est-il ? Pourquoi cet homme se comporte ainsi avec les prisonniers, on n’en sait rien. Bref ce récit ne me permet pas de bien comprendre pourquoi il a tant dérivé vers la délinquance et qui sont les gens qui l’ont aidé à retrouver le sens de la vie. Il ne dit rien ou presque de ses amours et du rôle des femmes dans sa vie (sauf sa mère) Ils sont présents mais on on ne les connaît pas, ils apparaissent comme des images tutélaires, un peu à la manière des films policiers au premier regard on sait en qui on peut avoir confiance ou pas .

Mais je sais que cet auteur a trouvé son public et pour l’avoir entendu parler c’est aussi un homme généreux tourné vers les autres. Donc chapeau ! et un grand merci à la littérature !

 

Extraits.

 

Début.

 Maintenant je vis dans une maison au bord de la forêt. Vers cinq heures du soir, l’hiver, je fais du feu dans un poêle en fonte noir et je relis de vieux livres. Je lis trois pages, je regarde la danse des flammes, je m’endors un peu, je rattrape mon livre, tourne deux pages, ajoute une bûche… Je serai bientôt vieux. Je dors souvent.

La religion et sa famille.

 Nous n’avions jamais mis les pieds à l’église, notre grand mère très communiste et même farouchement stalinienne nous l’interdisait.
 Mon père se foutait du curé et du bon Dieu, il n’avait qu’une religion la chasse et les boules, comme la plupart des hommes de notre quartier. Ma mère était plus douce et affectueuse que la vierge Marie. Nous n’avions pas besoin de Dieu, nous avions tout à la maison.

Partir à l’aventure.

 J’avais circulé dans Marseille comme dans ma poche. Londres me déconcerta. Cette ville n’avait ni début ni fin et les gens ne comprenaient pas les quelques mots que je pensais connaître dans leur langue. Ils remuaient négativement la tête en ouvrant leurs mains..
 Je parvins après des heures de marche sur de longs boulevards accablés de chaleur, à poser mon sac dans le dortoir d’une auberge de jeunesse qu’un guide des hôtels indiquait, à Holland Park. Le lit le moins cher de Londres.
 Dès qu’on a un toit sur la tête, dans un pays inconnu notre cœur retrouve son petit trot paisible. J’allais en faire souvent l’expérience,
 durant les sept années qui suivraient, les villes, les aventures et les frontières que j’allais traverser… Le rêve de l’humanité errante, depuis la nuit des temps, un toit sur la tête. 

Miracle du premier livre.

 Je tenais dans les mains un petit libre de poche dans le titre, « Coline » me frappa par sa sobriété. Sur la couverture un homme, une poignée de chèvres, un chemin… J’ouvris le livre. Je trouvais les premiers mots très simples, les phrases brèves. L’histoire commençait dans les collines, sur les plateaux déserts des Basses-Alpes, où j’avais passé les plus beaux été de mon enfance.
 Je retrouvais le silence des villages à trois heures de l’après-midi, sous la chaleur torride, l’odeur des pierres calcinées celle du thym très forte.
(…)
 Bientôt il n’y eut plus de mur autour de moi, j’étais sur ces chemins, dans ces hameaux abandonnés, je sentais la chaleur sur mes épaules et la lente infiltration de l’inquiétude…
 Jamais ce n’avait ressenti une chose pareille en lisant. Je regardais sur la couverture le nom de l’auteur, Jean Giono.. Par quel tour de magie cet homme m’emportait dans le Sud brûlant où j’avais grandi. Mon corps était traversé de bruits, d’odeurs de silences, de souvenirs, d’émotions..

L’importance des livres.

Je n’étais jamais seul, quelqu’un était dans ma poche puis dans ma main, avec qui je dialoguais, un compagnon de route. Je veux parler de tous ces écrivains qui furent mes professeurs. J’ai évoqué Giono, Dostoïevski Rimbaud … Tant d’autres qui vinrent bouleverser le cours de mon existence. J’allais devant moi, sans programme scolaire projets de lecture.
 Je lus tout ce que les hasards de la route mirent entre mes mains et chacune de ces lectures allait façonner ma vie, la réinventer comme les immenses blocs de pierre qui tombent des montagnes transforment et orientent le cours d’une rivière.
 J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes.

 

 

 


Éditions La Manufacture de livres, 216 pages, Août 2019.

Ce livre est une lecture indispensable pour tous ceux qui, comme moi, ont des idées toutes faites sur la guerre d’Algérie . J’ai vécu dans une famille dans la quelle on pensait que les Algériens méritaient leur indépendance. On avait l’impression que les colons, ceux qu’on appelait « les pieds noirs » étaient des colons qui faisaient « suer le burnous . Albert Camus a été le premier à me faire comprendre que les français d’Algérie, n’étaient pas tous des riches colons. Mais les souvenirs de Thierry Crouzet à propos de son père m’a fait comprendre un autre aspect que j’avais occulté. J’ai gardé de cette guerre l’idée que l’armée française était vraiment peu glorieuse, des cadres alcooliques violeurs et surtout torturant sans aucun scrupule. Tout cela est vrai, mais là où ce livre m’a fait réfléchir c’est sur le rôle du gouvernement français de l’époque. Comment un soldat peut réagir quand le ministre de l’intérieur répète à tout va :  » L’Algérie c’est la France » et qui face à la résistance du FLN autorise officiellement la torture contre des militants du FLN. Cet homme, c’est François Mitterrand ! Le père de Thierry Crouzet sortira de cette guerre traumatisé parce qu’il a dû tuer, mais complètement dégouté par les hommes politiques qui l’ont envoyé faire ce sale boulot et qui ensuite ont complètement retourné leur veste.

Thierry a eu peur toute son enfance de cet homme, Jim, qui canalisait sa violence en s’adonnant à la chasse et à la pêche, après sa mort il a laissé une lettre que son fils a très peur de l’ouvrir. Remontant à la source de cette violence, on trouve la guerre et le le temps qu’il a passé à la frontière marocaine en Algérie pour empêcher les soldats du FLN de s’infiltrer avec des armes en Algérie. Il y est devenu tueur et n’oubliera jamais les horreurs qu’il y a vues . Il deviendra aussi raciste, car les Algériens n’étaient pas en reste quand des soldats français leur tombaient sous la main. Souvenir après souvenir, son fils comprend peu à peu que son père est victime d’un choc post traumatique qui n’a jamais été diagnostiqué. Il était donc capable d’accès de violence incontrôlés. Un jour, il a menacé sa mère et son fils de les tuer avec un fusil à la main. L’enfant ne dormira plus jamais tranquille. Il est certain de décevoir son père car il déteste la chasse et ne partage aucune de ses valeurs. Son père déteste tous ceux qui entravent sa liberté. Lors des attentats du 11 septembre sa haine contre les arabes remontent et il tient des propos d’un racisme insupportable pour son fils.

À travers, la tragédie de ce fils qui a peur d’être porteur lui aussi de la même violence que celle de son père, la guerre d’Algérie n’a jamais été aussi proche à mes yeux : plusieurs passages sont absolument insupportables. Le père et le fils n’ont jamais réussi à se retrouver mais ce livre lui rend justice et il m’a beaucoup touchée , d’autant que le style est simple et efficace .

 

En 2020 « Choup » a fait un billet et elle avait beaucoup aimé cette lecture.

Extraits

 

Début.

 Mon père était un tueur. À sa mort, il m’a laissé une lettre de tueur. Je n’ai pas encore le courage de l’ouvrir, de peur qu’elle m’explose à la figure. Il a déposé l’enveloppe dans le coffre où il rangeait ses armes ; des poignards, une grenade, un revolver d’ordonnance MAS 1874 ayant servi durant la guerre d’Espagne, une carabine à lunette, et surtout des fusils de chasse, des brownings pour la plupart, tous briqués, les siens comme ceux de son père, grand-père et arrière grand-père, une généalogie guerrière qui remonte au début du dix-neuvième siècle. Sur les crosses, il a visé des plaques de bronze avec le nom de ses ancêtres, leur date de naissance, de mort. Sur l’une, il a indiqué : « 1951 mon premier superposé, offert pour mes 15 ans ».

Les rapports père fils.

 Jim et moi ne parlions pas de nos émotions ou de nos préoccupations, de nos doutes ou de nos angoisses, de nos désirs ou de nos rêves. Depuis que je n’étais plus enfant et qu’il ne pouvait plus me punir en m’emmenant à la pêche ou à la chasse, nous ne faisions plus rien ensemble, sauf les après-midi juillet quand nous regardions le Tour de France. Durant les années où je travaillais à Paris, Jim me téléphonait pour me raconter la course. J’avais même fini par installer une télé dans mon bureau pour maintenir un lien avec lui.

Scène de chasse

(Son père est sur un bateau en train de pêcher et voit une laie avec deux petits dans l’eau.)
 Jim n’avait pas son fusil avec lui. Mais pas question qu’il laisse échapper les sangliers. Il a commencé par taper sur la tête de la laie à coups de rame. Elle vagissait, braillait, gargouillait, coulait et remontait pour respirer, ses pattes battant désespérément l’eau, pendant que ses petits s’enfuyaient. Jim frappait plus fort. Le sang aveuglait la laie, qui peu à peu manquait de force. Jim lui a passé une corde au cou et l’a attachée à un des tangons de la barque. Il a démarré son moteur, traînant sa prise derrière lui tout en poursuivant les deux marcassins. Il les a assommés avec la même fureur, les décapitant à moitié, puis, fier de sa victoire, il les a remorqués au port du village, accrochés à la suite de leur mère. Tout le monde le regardait. Il pavoisait. Durant des années, les témoins ont raconté son massacre : « Si nécessaire, il les aurait étranglés à mains nues. »
 Quand il est arrivé à la maison avec les cadavres, j’étais épouvanté. Il m’a dévisagé, défié du regard ivre de sang.

Les haines de son père.

 Des bureaucrates décident pour les autres de choses qu’ils ne connaissent pas. Depuis les premiers jours d’école, Jim les a toujours détestés. Et son aversion ne s’est jamais atténuée. Quand plus tard, alors qu’il sera à la retraite, les fonctionnaires de Bruxelles imposeront des quotas de pêche en Méditerranée, il n’en finira pas de les maudire. Il en voudra de la même façon aux écologistes des villes, ignorant tout de la nature. Il en voudra de la même façon à tous ceux qui n’ont pas navigué, qui n’ont pas rampé dans la poussière, qui n’ont pas passé des jours et des nuits tapis dans les gens à l’écoute du monde. Il en voudra à tous ceux qui font confiance aux chiffres. Il leur en voudra d’autant plus qu’il est capable de calculer plus vite qu’eux, et de fait il m’en voudra aussi car j’ai choisi la même voie qu’eux, celle d’un sédentaire qui use ses fesses sur une chaise, qui lit beaucoup et qui se croit autorisé à porter des jugements sur tout.

Mitterrand et la guerre d’Algérie

 Dire que le gouvernement a envoyé l’armée en Algérie pour maintenir la paix. Le slogan de François Mitterrand : » l’Algérie c’est la France. » Pas étonnant que Jim ait toujours détesté ce politicien. Il le méprisait et tous ceux qui ont voté pour lui lors des présidentielles de 981 et 1988. Moi, je ne comprenais pas cette haine, j’ignorais ce lien entre Mitterrand et l’Algérie. Pour les appelés sur le terrain tout était de sa faute. Il était ministre de l’intérieur quand il a autorisé la torture. Tous les moyens étaient bons pour celui qui plus tard se rachètera en faisant interdire la peine de mort.

Les conséquences de la guerre d’Algérie.

 Quelque chose c’est peut-être cassé au sens propre en Jim. Une fêlure jamais réparée, sinon par des bouts de sparadrap Les blessures les plus perverses ne se montrent pas.
Je m’en veux, je pensais que Jim devenait fou. Tout le travail que j’effectue aujourd’hui, j’aurais dû le faire quand il était en vie. J’aurais pu l’aider mais j’en étais incapable parce qu’il dispensait une énergie trop négative, qui me rendait malade moi aussi, et dont je devais me protéger, en gardant mes distances. Je l’ai laissé sombrer sourd à ses appels au secours .

 


Éditions « le bruit du monde », 352 pages, janvier 2025

 

Parfois je me dis que 5 coquillages, c’est bien pauvre à côté du plaisir que j’ai éprouvé en lisant un livre. J’ai savouré cette lecture , proposée par ma sœur, et j’ai ralenti le rythme de ma lecture pour ne pas quitter trop vite la famille de Philippe Manevy. J’ai hâte de savoir ce que Dominique la blogueuse lyonnaise a pensé de ce livre. Car en effet pour tous ceux et celles qui connaissent Lyon le plaisir doit être encore plus fort. L’auteur décrit les différents quartiers de cette ville en particulier les quartiers qui autrefois étaient habités par les ouvriers : la croix rousse et ses « traboules ».

Cet auteur vit au Québec , où il enseigne la littérature, cet éloignement a créé en lui une rupture qui lui a permis de se plonger dans sa vie familiale avec le recul nécessaire pour la faire revivre pour nous. Mais plus qu’un roman familial, cet auteur sait aussi expliquer l’acte d’écrire, et c’est absolument passionnant. Sa famille est-elle plus importante qu’une autre ? non. Est- elle pire ou meilleure qu’une autre ? Non . Peut-elle intéresser un lecteur aujourd’hui ? Oui . Parce que nous nous retrouvons dans l’évocation des différentes personnalité des composantes de cette famille. Bien sûr on ne peut pas dire « c’est bien moi ça » , mais on sent que cet éclairage permet de mieux retrouver en nous ce qui a constitué notre vie. Un peu à l’image de l’œuvre si importante pour lui d’Annie Ernaux, cette grande auteure aujourd’hui prix Nobel a permis de cerner ce qu’était un transfuge de classe sociale, Philippe Manevy à travers une famille d’origine ouvrière à Lyon, construit la généalogie de beaucoup de français : sa grand mère Alice a travaillé dans un des dernier atelier de tissage de la soie toute sa vie, et son grand père était imprimeur. Tout en ne faisant pas un livre sur la condition ouvrière, la présentation de ces deux personnalités ont construit une famille dans laquelle chacun peut reconnaître un bout de la sienne. Chaque chapitre est l’objet à la fois d’une évocation d’un personnage de sa généalogie mais aussi d’une réflexion qui entraîne le lecteur dans des remarques intéressantes. C’est encore plus vrai quand il parle des gens qu’il a, personnellement, connus, les sentiments de ce petit fils avec son grand père sont touchants et finement analysés. Par exemple , pour faire le bonheur de ses parents, sa mère a privé son père du seul endroit où il était pleinement heureux (un chalet dans le cantal, « Mordon ») , Alice la grand-mère qui peut sembler insupportable a toujours tendrement aimé de son mari et réciproquement. L’humanité de l’auteur lui permet d’aller toujours un peu plus loin que les apparences.

Mais si j’ai tant aimé ce livre, c’est bien évidemment pour la qualité de son écriture. Il a un style alerte qui se lit bien et qui fait du bien . J’aime ses phrases et les anecdotes qui parsèment son livre , à vous de juger à travers tous les extraits que j’ai recopiés. J’en ai mis beaucoup mais j’aurais parfois eu envie de recopier des chapitres entiers.

Patrice a bien aimé, peut-être moins enthousiaste que moi.

Extraits.

 

Début.

 Nous avons tous pensé que cette tentative serait la bonne.
 Pendant près de dix ans elle avait tout essayé : la volonté d’abord, puis les timbres de nicotine, la médecine douce, l’hypnose, l’acupuncture et les traitements miraculeux qui arrivaient régulièrement sur le marché. Elle avait tenu quelques jours, quelques semaines parfois durant lesquelles elle perdait patiences au moindre incident se supportait à peine, devenait injuste avec nous et plus encore avec elle-même. Puis elle replongeait et c’était presque un soulagement. Bien sûr, que nous savions que la cigarette risquait de la tuer, qu’il n’était pas raisonnable de continuer ainsi au-delà de quarante ans, mais nous avions aussi le sentiment étrange de la retrouver lorsqu’elle déchirait l’enveloppe plastifiée de son paquet de Peter Stuyvesant, puis fouillait avec fracas les tiroirs de la cuisine pour dénicher le briquet qu’elle avait caché quelque part, jamais très loin.

Oral/écrit.

 Je parle trop, trop vite. Je parle mal. À l’oral, j’ai souvent été maladroit, parfois blessant sans le vouloir : les mots m’échappent et s’éloignent de mon intention première au point qu’il devient impossible de les rattraper sans créer de nouveaux dégâts. Quand j’écris, quand je parviens après de longs efforts à construire une phrase qui me semble sonner juste, j’ai l’impression d’atteindre une vérité intérieure qui depuis longtemps, attendait d’être fixée pour exister vraiment.

J’adore ce passage.

 Quand j’ai publié mon premier livre, j’ai connu le sort de bien des écrivains débutants. Ma mère a acheté des dizaines d’exemplaires pour les distribuer autour d’elle. J’ai reçu des encouragements de la part de membres de ma famille, d’amis, de collègues. Mon nom est apparu dans le journal, avec une faute qui le rendait difficilement reconnaissable. Et comme il y avait aussi une erreur sur le titre, c’était fichu pour la postérité. Je n’étais ni surpris ni franchement déçu, car je vis avec une écrivaine depuis près de vingt ans. Je sais donc que les chemins de la littérature sont défoncés, encombrés de ronces, qu’ils relèvent du marathon plus que de la promenade de santé.

La famille source d’écriture.

 Ordinaires, toutes les familles le sont, pourtant. Les rois et les reines, les héros et les tyrans ont des souvenirs d’enfance qui n’ont d’intérêt que pour eux. S’ennuient lors des déjeuners du dimanche. Disent à leurs parents des paroles blessantes qu’ils ne regretteront pas vraiment. Disent à leurs enfants des paroles anodines qui leur seront reprochées des décennies plus tard. Sont en rivalité avec leurs frères et sœurs pour des motifs futiles et insurmontables. Ne seront jamais suffisamment aimés par ceux qui les connaissent le mieux. Ou jamais de la bonne manière, avec les mots qu’il faudrait. Ou bien ces mots tend attendu arrive trop tard, lorsque tout est depuis longtemps déjà, irréparable.
D’un autre côté, les familles les plus banales peuvent dissimuler des secrets dignes des Atrides, des blessures et des haines qui se transmettent d’une génération à l’autre comme une maladie héréditaire c’est bien que, soudain, la violence explose comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu, que l’on se surprend à vouloir tout détruire dans un mouvement de rage. On est prêt à mettre le feu à cette somme de petits bonheurs patiemment accumulés, trop bien rangés trop propres.

Le poids du passé de la collaboration.

 Ainsi, dans le village de mon enfance, qui avait été une zone de maquis, certains de mes camarades payaient encore pour les actions de leurs ancêtres. Une réprobation muette entourait leurs familles : ils étaient les descendants de ceux qui avaient tiré profitent de la guerre, collaboré avec l’ennemi, ou pire dénoncé. On ne parlait jamais de ces actes, mais ils étaient dans toutes les mémoires, et les petits enfants, les arrière-petits enfants, portaient encore le poids de la honte. Les descendants des héros, eux, affichaient une tranquillité supériorité morale ou croulaient sous le poids d’une couronne trop lourde. À certains, on avait légué la haine, comme cet ami qui refusait d’apprendre d’allemand parce que les boches avaient tué son arrière-grand-mère. (…)
 Moi je suis convaincu d’une chose : notre sens moral n’existe pas dans l’absolu, en dehors des circonstances particulières où nous devrons en faire usage, lorsque la réalité cessera d’être ce milieu invisible dans lequel nous nous déplaçons avec une illusoire facilité, et qu’elle deviendra un mur en apparence infranchissable.

Retour des expatriés.

 Tous ceux qui ont mis des océans entre eux et leurs proches le savent : les retours au pays ne sont pas seulement l’occasion de joyeuses retrouvailles. Ils impliquent aussi une comptabilité impossible : combien de temps consacré à la famille, aux amis ? Dans quel ordre classer oncles et tantes ? Combien de kilomètres suis-je prêt à parcourir pour rejoindre Untel ? Puis-je me dispenser de retrouver cette année ceux que j’avais vus l’été dernier ? Un ami d’enfance cela vaut-il autant qu’un cousin ? Et autant, cela veut dire quoi, exactement : un café ? un après-midi ? un repas ? un week-end entier, plusieurs jours, une semaine ?
 Les expatriés doivent quantifier leurs affections.

Sa mère.

 En faisant les études qui lui ont donné une « bonne situation », en épousant mon père, ma mère est entrée en bourgeoisie. Elle garde pourtant de ses origines une méfiance instinctive pour tout ce qui relève du snobisme ou de l’entre-soi. Elle préfère les brasseries aux restaurants gastronomiques, les simples hôtels aux quatre étoiles, les plages bondées aux domaines privés, et une élégance ostentatoire provoquera invariablement de sa part, ce commentaire assassin :  : C’est m’as-tu-vu ».
Elle fait partie de plusieurs associations caritatives mais a toujours fui les clubs, les dîners mondains, les cercles de notables, tous les lieux inventés par l’élite sociale pour se rassembler à l’écart du monde. Elle aime mieux les repas de famille et les fêtes de village, les réunions enflammées.

Le Québec et la France.

 La glorification de la classe moyenne n’a pas de sente dans mon pays d’origine, alors qu’elle est frappante ici, au Québec, où rien n’est si recherché que de paraître commun, dans la norme : ni plus riche, ni plus intelligent, ni plus cultivé, surtout que les autres. La familiarité vaut même comme stratégie politique : souvenir du « Bonjour tout le monde ! » par lequel François legault ouvrait ses conférences de presque quotidienne au temps de la Covid, comme s’il arrivait à un party de famille, tandis qu’Emmanuel Macron semblait à chacune de ses rares apparitions, rejouer l’appel du 18 juin 1940.

Les films super 8.

 Je n’ai aucun souvenir personnel de « Mordon ». Tout ce que je raconte ici provient de photographies qui commencent à jaunir et de films en super-huit, ces séquences qui, par leur brièveté l’absence de son et le tressautement de l’image, sont la nostalgie même, matérialisée. La bobine est précaire – la plupart des nôtres ont d’ailleurs été détruites, brûlées par le projecteur dans des autodafés involontaires, et nous n’osons plus les regarder. Et il faut imaginer ce qui précède le film, ce qui le suit, ce qui s’y dit : l’image reste, mystérieuse, nimbée d’une lumière jaune et diffuse, mais les voix chères se tues. Le super-huit est de l’ordre du rêve, plus que de la trace.

Son grand père et la conduite .

 Faire des courses avec lui, par exemple, était une véritable épreuve qui commençait sur la route, où il fallait accepter sans broncher son interprétation toute personnelle de la signalisation. II considérait que les flèches dessinées au sol avaient une vocation décorative. Aussi passait-il librement d’une voie à l’autre gratifiant d’un puissant « couillon de la lune » tous ceux qui osaient se mettre sur son chemin.


Éditions Christian Bourgeois, mars 2025, 376 pages.

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Laura Bourgeois

 

Dans un précédent article, j’ai évoqué mon plaisir à lire des romans autour de la nourriture et des restaurants, ce livre je l’ai acheté dans une librairie qui fait aussi restaurant (Au chien qui lit  à la cale du Mordreuc). Il raconte la douleur d’une jeune femme d’origine coréenne par sa mère, et américaine par son père, qui accompagne sa mère atteinte d’un cancer mortel. La relation à sa mère est compliquée, car celle-ci a beaucoup de mal à exprimer son affection pour sa fille qui va rejeter l’autorité stricte à la coréenne pour devenir plus américaine que n’importe quelle jeune américaine. Mais quand sa mère tombe malade, sa fille se rend compte à quel point sa mère l’a aimée. Cela ne passait par les mots, ni par des câlins, mais par un soucis constant de lui faire plaisir à travers des plats qui demandaient parfois une journée entière de travail. Sa mère savait observer la moindre de ses réactions lorsque sa fille mangeait, son état de fatigue, son besoin de dynamisme, son envie de changement ou au contraire son envie de retrouver un plat de son enfance, et elle adaptait sa cuisine en fonction de tous ces critères.
Lorsque sa mère tombe malade, sa fille va essayer de lui redonner ce que sa mère lui a prodigué toute sa vie, l’amour à travers des plats coréens. C’est compliqué, car cela exige un retour vers une culture qu’elle a repoussée, refusant même de faire l’effort d’apprendre la coréen.

L’intérêt de ce roman est multiple

  • L’amour maternel
  • La cuisine coréenne et toutes les saveurs qu’elle contient.
  • La culture coréenne
  • Le parcours d’une jeune fille qui est à cheval entre deux cultures
  • L’accompagnement d’une maman atteinte d’un cancer mortel

Michelle a mis du temps à comprendre combien sa mère l’aimait, car en Corée dire qu’on aime son enfant et lui faire des compliments peut lui porter la poisse. Et pourtant cette mère a aimé son enfant au point d’avorter pour pouvoir se consacrer entièrement à sa fille. Elle a échoué à lui transmettre la langue et la culture de son pays mais elle lui a donné l’amour de cette cuisine complexe qui remplit ce roman d’odeurs et de sensations gustatives si bien décrites. La maladie va rebattre les cartes et Michèle va essayer de retrouver la langue de la famille de sa mère.

C’est un beau roman, un peu répétitif à propos des plats coréens mais qui donne, aussi, très envie de les goûter. La maladie et le deuil sont traités de façon originale grâce à l’évocation de la cuisine et cela permet d’alléger un récit qui serait seulement sombre sans cela.

Extraits

Début.

 Depuis que maman est morte je pleure dans les rayons du H Mart.
H Mart est une chaîne américaine de supermarchés asiatiques. Le H évoque une expression coréenne, « han ah reum » qui signifie plus ou moins les bras chargés de victuailles ». H Mart, c’est le lieu de rassemblement de tous les jeunes venus étudier aux États-Unis car ils y trouvent la marque de nouilles instantanées qui leur rappellera le goût du pays.

Portrait de sa mère.

Elle grignotait peu et ne prenait pas de petit déjeuner. Elle préférait le salé.
Je me souviens de toutes ces choses, car c’est ainsi que ma mère témoignait son amour. Pas avec de pieux mensonges ni avec des mots d’encouragement et d’affection. Mais par une observation fine de ce qui apportait de la joie aux autres. Elle conservait cette information soigneusement pour les mettre à l’aise et les choyer sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Ceux qui préfèrent le ragoût noyé dans du bouillon, les sensibles au piment, ceux qui détestent les tomates, les allergiques aux fruits de mer, les grands mangeurs, elle n’oubliait rien. Elle se souvenait du banchan dont on avait vidé la coupelle en premier, de sorte qu’au prochain passage à la maison, elle en prévoyait une portion double.

L’ennui des ado dans une petite ville américaine.

Mais la plupart du temps, on se contentait de rouler en écoutant des CD, voire de s’aventurer à une heure de route, jusqu’au lac artificiel Dexter ou à celui de Fern Ridge, juste pour s’asseoir sur le quai et regarder les eaux sombres, noires comme le pétrole dans la nuit, étendue sinistre qui servait d’oreille à l’expression de notre confusion identitaire et émotionnelle. 

Le cancer.

 Je n’arrivais pas à me faire à l’idée de ce diagnostic. Eunmi était si guindée. Elle n’avait que quarante huit ans. Elle n’avait jamais fumé une seule cigarette de sa vie. Elle faisait du sport et allait à l’église. En dehors de nos rares soirées poulet entre célibataires elle buvait peu. Elle n’avait jamais embrassé personne. Les femmes comme elles ne pouvaient pas attraper de cancer.

Des plats coréens (et je ne les ai pas tous notés !)

Tteokbokki (pourquoi commencer un mot par une double consonne)
Tangsuyuk
Pojang-macha.
Seolleongtang.
Gochuang
Sannakji (plat de pieuvre découpée vivante)
Banchan.
Kimchi de concombre 
Kong pa
Des feuilles de perilla
Anju (encas)
Heamul pajeon.
Jjajangmyeon.
Miyeok muchin 
Samgyetang.
Soondubu jjigae
Yukgaejang.
Yusanseul.