Édition Albin Michel, 172 pages, mai 2025

Troisième lecture de cet auteur, et troisième déception  : la liste de mes envies, qui est quand même le plus intéressant, moins bien : la femme qui ne vieillissait pas

Dans un genre très différent, l’auteur a écrit plusieurs livres (que je n’ai pas lus) sur sa propre famille très dysfonctionnelle, son père a violé ses deux garçons et sa mère a été une mère humiliée. L’alcool et la violence ont été le lot habituel des soirées familiales, il l’a raconté dans plusieurs livres. Si lui, Grégoire, s’en est bien sorti son frère d’un an plus jeune, Renaud a été complètement détruit. Claire la petite sœur a été protégée par sa mère. L’auteur n’a pas vu son frère depuis trente ans, quand il apprend sa mort. Dans de très courts paragraphes, l’auteur cherche à comprendre ce frère qu’il ne connaît pas, puisqu’il était en pension pendant son enfance, et qu’ensuite il l’a fui, Grégoire était violent et se détruisait avec l’alcool et les médicaments. Bref c’est une pure horreur mais c’est compliqué d’écrire sur une personne qu’on en connaît pas vraiment. J’ai pensé en lisant ce livre à celui de David Thomas Un frère qui a parle aussi d’un frère malade mental, mais de l’intérieur en cherchant à comprendre quelqu’un qu’il a aimé et accompagné le plus qu’il pouvait. Car il est vrai que la maladie mentale isole, mais quand, comme cet auteur, on n’a pas réussi pendant trente ans à trouver un lien avec ce frère et qu’il semble détester toute cette famille, pourquoi, alors, écrire sur lui aujourd’hui ? J’ai été gênée aussi qu’il critique sa sœur et son « beauf », qui ont certainement plus fait que lui pour ce frère, et les détails financiers ne sont pas ragoûtants, qui va toucher l’assurance vie ? qui va toucher l’argent de la vente de la maison de ce pauvre Renaud ?

Bref, j’ai lu tout cela avec une sale impression : l’auteur étale les turpitudes de sa famille, a laissé son frère dans une détresse incroyable, mais cela lui rapportera de l’argent, grâce à ce livre !

Extraits

Début.

#1. Roubaix, quartier nord, juillet 2022.
Les mouches 
 Précisément des Calliphoridae. Elles peuvent parcourir plusieurs kilomètres pour venir pondre dans une viande.
 Cinq cents œufs à peine trois jours, par lots de soixante-quinze à cent cinquante ; plus la température est élevée, plus l’est la production. 
Il faisait 28 °C ce jour là.
Vingt heures après, les asticots sont sortis de leur cocon.
 Le lendemain, la température déplaçait les 32°C.
 Six jours plus tard, après avoir été des nymphes, les mouches se sont envolées de ton corps..

L’horreur .

 Le temps qu’elle et mère furent à la maternité, j’étais devenu un petit garçon dont le papa s’était servi du corps pour son plaisir.

Son horrible famille.

 Tandis que tu folichonnais à la frontière belge, je m’installais avec une jeune fille juive pour laquelle j’avais de sérieux sentiments, et si je précise, sa judéité, c’est parce qu’elle fut, tu le sais, une source vive d' »inquiétude » pour mère et pour le Corbeau. Pour la première parce qu’en cas de mariage, il n’y aurait pas de messe, pas de sacrement qu’en cas d’enfants, pas de baptême, pas d’âme sauvée ni de place au paradis si d’aventure le nourrisson venait à faire une mort subite ou chutait malencontreusement de la table allongée -il s’éterniserait dans les limbes. Ce serait « épouvantable » s’époumonait-elle, et je ne te parle même pas d’un garçon, de la circoncision, qu’exigerait la famille, « ah si ah di  » ! Pour le second parce qu’une étrangère, un œil neuf, serait bien capable de détecter ce qu’il avait dissimulé, nos corps d’enfant sous le tapis par exemple, de deviner la famille de façade, le Margnat Village et surtout son immense, maladive absence d’amour. Il n’y avait que Claire qu’enchantait la présence d’une fille, en plus dans la famille. Ça sera comme une grande sœur enfin, fanfaronnait-elle . Elle elle avait quatorze ans.
Toi plus tard, tu nous en nous présenteras une ancienne strip-teaseuse. Catholique


Éditions Pavillons (Robert Laffont), 246 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 Il nous faut une vie entière pour déchiffrer la pierre de Rosette de notre enfance.

 

C’est la troisième fois que le club propose un roman de cet auteur, dont j’avais aimé Château de sable, beaucoup moins le club des vieux garçons. Ce roman -ci est très classique, Voici le résumé : Yvan a été dans l’enfance traumatisé par l’assassinat de son meilleur ami Alexis, par son propre père alors qu’ils sont en CE2 dans une école très chic du XVI° arrondissement. Le père a aussi tué sa femme et un autre de ses fils. Adulte, Yvan Kamenov, est écrivain, il a écrit des pièces qui ont connu un certain succès. Ce meurtre qui a marqué toute sa vie, le poursuit en la personne d’Albane, une actrice qui a disparu des écrans, et qui est marié à un goujat pervers narcissique : Michel Hugo. Albane est la demi sœur de la mère d’Alexis ; elle non plus ne s’est jamais remise de cet horrible meurtre. Son mari, pour la détruire la pousse dans les bras d’Yvan, en prétextant son retour au théâtre pour en réalité la détruire encore plus.
C’est grosso modo, la trame du roman, mais ce qui fait le charme de cet écrivain , c’est son art de la description du milieu social qu’il connaît bien : les nantis du XVI°, les puissants, qu’ils soient politiciens, hommes d’affaire ou gens du spectacle. On retrouve ici les « secrets « de Mitterrand et les suicides de ses proches, et les parties fines des producteurs de cinéma avec Harvey Weinstein. Ces hommes prédateurs sont quelque peu tombés de leur piédestal, mais ils ont fait beaucoup de mal avant. J’avoue que c’est un milieu qui ne m’intéresse pas et seul l’humour, et le style de l’auteur sauve un peu ce roman que je vais m’empresser d’oublier.

Extraits

Début

La voûte d’acier 
Combien de moments de notre vie nous rappelons-nous vraiment ? Des semaines, des mois, des années filent que rien ne s’imprime, ou bien à l’encre sympathique. Parfois, un événement laisse une croix indélébile dans le calendrier. Nous aurons beau jeter nos almanachs démodés, il restera une trace tenace. Parmi ces journées millésimées qui prenaient la poussière au fond de sa mémoire, Yvan Kamenov s’enivrait de temps en temps en ressortant celle datée du 4 septembre 1993.

L’art du portrait.

Rabaisser son épouse est-il le plus sûr moyen de sauver son couple ? C’est ce que pense Michel Hugo. Un homme de conviction qui mériterait une biographie en trois tomes et dont nous allons ramasser le glorieux parcours en quatre paragraphes pour coller à notre époque, éprise de vitesse.
Ce Michel ne descendait pas de l’autre Hugo, et le cadre dans lequel il avait grandi ne rappelait pas à précisément les misérables. Né à Paris en mille neuf cent soixante, d’un père avocat au conseil et d’une mère au foyer. Réputée par sa joliesse d’angelot, qui se révélerait passagère. Il avait servi la messe à Saint-Sulpice.

Question de classe.

Dans son milieu, on avait élevé le flegme au rang de dogme. On enseignait très tôt cette discipline, comme le solfège et la tenue à table. Ne voulant pas choquer, Ivan avait rangé son traumatisme dans la cave de sa mémoire. 

L’art du propos.

À voile et à vapeur, cette célibataire n’avait plus personne depuis longtemps. Elle s’était mariée une fois avec un homme -un feu de paille. Il paraît que, du temps où elle était jeune, elle affirmait que les filles resteraient pour elle des histoires d’un soir et qu’elle trouverait un type pour la vie ; la suite avait montré que les nuits peuvent s’étirer indéfiniment et l’éternité se révéler éphémère. 

Genre de scènes souvent lues ou vues pour décrire un mari pervers et manipulateur.

 « Antonio(le majordome espion du mari) n’est pas là ? 
– Il avait mauvaise mine, je lui ai dit de rentrer… 
– Et tu fais ça sans me demander mon avis ? 
– Pas de scène ce soir, je t’en prie, nous avons un invité, allons le rejoindre au salon. 
– Vas-y bouge et ne fais pas la gueule, hein, sois un peu maîtresse de maison, pour une fois.
 Pour l’inviter à se presser, il lui donna trois petites claques sur les fesses.

 

 


Éditions Seuil, 361 pages, avril 2026

 

Livre lu et critiqué dans le cadre du programme Masse Critique de Babelio

 

Un premier roman qui permet à l’auteure de suivre le destin de huit femmes. La première Catherine est née en 1614, pour arriver jusqu’à Gisèle née en 1943, il faudra onze générations. Toutes ces femmes sont liées par le soin qu’elles apportent aux femmes et à tous ceux qui souffrent. La première, Catherine, connaît les herbes et soulage le mieux qu’elle peut les villageois de Saint Nicolas de Véroce, en Haute Savoie. C’est une époque où les épidémies laissent peu de place à la guérison. Catherine sera brûlée comme sorcière sous les yeux de sa petite fille, Jeanne. Voilà le thème des braises qui va hanter toutes les femmes de sa descendance. Jeanne fera sa vie à Marseille, une vie misérable mais plus heureuse grâce à son mari un pêcheur Joseph, sa fille sera une empoisonneuse, et tout cela marquera l’esprit de Margot qui deviendra Ambre sous la houlette de son mari qui la montre en spectacle, car en état d’hypnose elle peut faire parler des morts. Elle finira dans l’asile psychiatrique de la salpêtrière. Dans le monde contemporain, Madeline sera la première femme médecin, Rose sera une artiste peintre, Marthe une résistante et Gisèle ? Elle se cherche et trouvera grâce à un chaman en Amérique du Sud toutes les violences qui ont traversé sa lignée féminine.

L’auteure nous raconte beaucoup de moments difficiles pour les femmes. Les sorcières brûlées , la misère et les avortements clandestins, la commune de Paris, la première femme qui réussit à faire ouvrir les portes de la faculté de médecine, une femme peintre, (inspirée par Rosa Bonheur), la maladie mentale pour une femme écrasée par son mari. Elle décrit bien la misère quand une femme doit faire face seule à la charge d’une famille. Il y a quelques figures masculines positives, mais la plupart du temps, ils sont violeurs, tellement violents et ne veulent surtout pas concéder la moindre parcelle de leur pouvoir. Le meurtre de la femme sorcière, brûlée vive, marquent par le feu et les braises (d’où le titre) toutes ces femmes qui ont des dons de guérison, par exemple, elles savent toutes guérir les brûlures par l’imposition des mains où ont des liens avec l’au delà.

Ce roman se lit très facilement, l’écriture est très simple, sans effet, et pour une fois, il n’y a pas de retour en arrière, le livre suit la chronologie, le lecteur a l’impression de lire huit nouvelles différentes, le lien entre ces femmes n’apporte pas grand chose. Je l’ai lu rapidement et j’ai eu cette impression assez curieuse de connaître déjà ces récits car cela manque d’originalité. De cette sorcière qui connaît les plantes, à la résistante qui aide des juifs à fuir, et qui fait des avortement clandestins, tous ces récits, je les ai déjà lus et cela m’a donné l’impression d’une succession d’articles de Wikipédia que l’auteur aurait juste remanié pour leur donner une unité : des femmes qui ont le pouvoir de soigner avec des plantes et celui de soulager des brûlés, mais aussi des hommes violents alcooliques et violeurs. Mais en disant cela, je ne rends pas justice au fait que je n’ai jamais décroché du roman que j’ai lu jusqu’à la dernière page, alors merci à Babelio et aux éditions du Seuil de me l’avoir envoyé

Extraits.

Début.

 Il est des cris capables de ricocher, de siècles en siècle, de village en village. Mais quand Catherine entra dans la ferme des Gex ce soir-là, elle n’aurait pu penser que bientôt elle serait à l’origine d’un de ses échos terribles qui traversent le temps et les montagnes.
 Le crépuscule finissait tout juste de rosir les neiges éternelles des sommets de Miage et la nuit s’annonçait fraîche malgré l’arrivée de l’été. Les vachers avaient reconduit leurs bêtes à l’étable, les bergers s’accordaient un peu de repos après avoir veillé sur leur troupeau toute la journée dans les alpages. Partout dans les hameaux, des feux terminaient de crépiter dans les cheminées, sous les marmites suspendues qui contenaient encore les restes de potages lestés de pain dur.

La peinture.

 Pour affiner les détails et sublimer les nuances, Rose ajoutait souvent quelques gouttes d’huile de lin au mélange que lui avait préparé son marchand de couleurs. Elle aimait aussi se servir du vernis pour accentuer les jeux de lumière à l’aide d’un pinceau fin, repassant sur chaque goutte d’eau éclaboussant les enfants, ainsi que sur les épis de roseau, les plus exposés aux rayons du soleil. Quant au saule qui bordait la scène, elle s’était évertuée à dessiner une à une ses longues feuilles qui tombaient en cascade. Elle avait toujours adoré travailler les plantes et les fleurs jusque dans leur moindre détail et dans chacun de ses tableaux la nature était au centre de l’histoire.

J’ai déjà lu cela mais c’est important de le relire. En 1869 :

 La santé des femmes et des enfants avaient été si négligées qu’à Paris les femmes avaient dix neuf fois plus de risque de mourir en accouchant à l’hôpital, entourées de médecins, qu’à domicile. Dans le grand amphithéâtre, Madeline ouvrit grand les oreilles quand le docteur Léon Le Fort, leur parla de cette fièvre puerpérale qui décimait les jeunes mères. Le professeur soutenait les théories hygiéniques de l’autrichien Semmelweis, qui affirmait que cette infection était due aux mauvaises habitudes des médecins, lesquels enchaînaient les autopsies et les accouchements sans prendre la peine de se laver les mains. 
– Cette hypothèse a longtemps été raillée mais les bonnes idées finissent toujours par faire leur chemin. Alors, lavez-vous bien les mains avec une solution d’hypoclorite de calcium après chaque dissection et avant chaque opération.

 


Les éditions de Minuit, 281 pages, septembre 2009

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Quelle bonne idée d’avoir mis ce roman, au club de lecture dans le thème Algérie. Bonne idée, car Laurent Mauvignier est vraiment un auteur remarquable, et que ce soit lui qui parle de la guerre d’Algérie, on sait qu’il donnera la parole à tous ceux qui en sont revenus et que l’on n’a jamais écoutés. J’ai fait une place à part en 2025 à « La maison vide » et si j’avais eu des réserves pour « Histoires de la nuit » son talent d’écrivain n’était pas du tout en cause.

Laurent Mauvignier sait entraîner son lecteur dans la compréhension de personnages complètement abimés par la vie, bien sûr on pourrait juger très vite ce Bernard alcoolique, violent rejeté par le village et sa famille, sauf une sœur qui est la seule à éprouver des sentiments pour lui. Il faudra au moins deux cent pages, pour soulever peu à peu les drames qui ont entraîné cet homme dans une vie de misère. Il ne faut pas à s’attendre, à un personnage simple, tant de choses ont été violentes pour lui. Le récit commence par l’anniversaire de la sœur de Bernard, Solange, il arrive avec un cadeau un bijou d’une valeur étonnante, la seule question que tout le monde se pose : Mais où a-t-il trouvé l’argent ? Très vite tout va déraper, et Bernard va gâcher la fête du village, il se retrouve au poste car il a agressé une famille d’origine algérienne en tenant des propos racistes

Tout est raconté par un observateur qui va suivre ce récit d’un ton neutre un peu étonnant qui m’a déroutée. La première souffrance se passe lors de la mort en couche de sa très jeune sœur, que Bernard traite de salope, il reviendra sur son attitude et regrettera ses propos. Le lecteur attend d’arriver en Algérie, car on comprend que c’est là que se situe les clés pour comprendre ce pauvre Bernard pris dans une horreur qui le dépasse complètement. À travers ce récit, on retrouve la douleur des appelés en Algérie, qui n’ont pas compris ce qu’ils faisaient dans ce pays. Là où l’auteur vise juste , c’est dans la description de la génération des appelés, ces hommes étaient enfants pendant l’occupation allemande, et ils se souvenaient des horreurs des nazis, le comportement de l’armée française ressemble fortement à celle des Allemands. Bernard a vécu toutes les horreurs que rien ni personne (même sa femme Mireille) ne pourra effacer, et ça se termine donc par la journée d’anniversaire où tout a débordé.

Ce roman est aussi une charge du milieu rural, le portrait de la mère de Bernard est terrible, une famille sans tendresse, qui n’a certainement pas pu aider cet homme mais face aux horreurs de la guerre tout cela a bien peu d’importance. Je trouve un peu lourde et facile cette charge du milieu rural, la cupidité de sa mère est inimaginable : elle s’approprie l’argent qu’il a gagné au loto car il est encore mineur quand et il part faire son service militaire en Algérie et cela le rend furieux.

Ce roman est un peu confus, mais est ce que l’on peut être simple lorsque des hommes sont pris dans une telle tragédie, ces appelés ont été sacrifiés par toute une classe politique (le parti socialiste était alors au pouvoir) qui n’a vraiment rien compris à la volonté d’indépendance de ce pays.

Extraits .

 

Début.

 Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi, avait fait des efforts qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche, et l’une de ces cravates en Skaï, comme il s’en faisait il y a vingt ans, et qu’on trouve encore dans les solderies.

Les premiers Algériens dans le village.

 C’était la première fois qu’on voyait des étrangers ici. Et ce qu’on n’avait pas imaginé, avait été cette petite minute d’étonnement pour tous ceux-là , nos femmes, parents, amis qui, des années auparavant nous avait attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos et qui se demandait bien, eux, quelle tête, ils avaient en vrai de l’autre côté de la mer.
 Oui, les premiers jours, les premiers mois, cette drôle de découverte est de curiosité.
 Et puis, pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent, parfois revenir la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres, les anciens d’Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste. On a parlé de tout et de rien, de la bourriche anuelle, de la loterie organisée du prochain banquet et du méchoui. Parce que tous les ans, on en faisait un méchoui. 
Mais, pas un mot sur Chefraoui quand il avait débarqué avec toute sa petite famille, pas même pour se demander d’où il venait, plutôt Kabyle ou quoi, rien, on n’a pas demandé. On aurait pu. Et même parler avec lui, on aurait pu dire. 
Ah, oui, je connais par là, c’est beau par là.

Le soldat est pris d’un doute.

 Après lorsqu’on se retrouve au camp de regroupement, il faut marcher dans le camp, il faut inspecter, et Bernard aujourd’hui regarde les gens, et il se demande ce qu’on ferait aussi, nous autres, dans les hameaux de la Migne si des soldats étaient venus tout raser, tout briser, nous empêcher de cultiver, de travailler.
Il imagine.
 Tous ces gens sans travail qu’on viendrait parquer dans un centre de regroupement. Il imagine et se demandent si eux aussi feraient comme les hommes dans le camp, à étendre à même le sol des bassines en plastique en prétendant se faire comme ça épicier, avec deux ou trous bassines à vendre, ou chauffeurs pour simplement avoir un permis en poche et pas même de voiture, ou menuisier, pourquoi pas, avoir dans une boîte de chicorées des vieux clous rouillés, est-ce que cela suffirait pour supporter l’humiliation de ne pas avoir de travail est-ce que les hommes qu’il connaît supporteraient l’éloignement de leurs récoltes et les barbelés autour de leurs enfants ? 
On voit des hommes en djellaba de laine qui restent assis sans parler pendant des heures.

Style particulier de Mauvignier.

 On ne sait pas ce qu’on doit penser. Ou bien est-ce qu’on sait déjà ? Peut-être que si. Si déjà. On le sait. Est-ce qu’on sait ? C’est seulement plus tard qu’on se dit qu’on savait déjà à ce moment-là et que simplement on n’ osait pas se se dire. 
Oui, c’est ça.


Éditions Robert Laffont, 278 pages, octobre 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Encore un premier roman qui est la quintessence d’un « bon » premier roman, écrit par une journaliste du monde. Je veux dire par là, que cette journaliste a l’habitude de mener des enquête et rédiger des articles qui doivent apparaître objectifs et en même temps faire comprendre à ses lecteurs, les dangers du monde actuel.

Je résume rapidement le propos deux femmes qui ne se sont pas vues depuis 18 ans , se retrouvent à l’occasion du décès de la grand-mère de celle qui a fait une carrière de journaliste télé à Paris : Constance et Jess qui n’a eu aucune nouvelle de sa meilleure amie qui est restée dans sa petite commune en Isère. Ell a épousé Mike un maçon d’origine italienne et a une petite fille.

le sujet du roman est posé, qui est celle qui est partie à Paris et pourquoi n’a-t-elle donné aucun signe de vie ? Et qui est Jess très impliquée dans la vie locale ? L’auteure qui connaît bien le sujet de la ruralité aujourd’hui ( grâce à ses enquêtes et articles ) en profite pour évoquer tous les problèmes de difficultés des bourgs isolés : la disparition des services publics (l’école, la poste, la maternité), la raréfaction des magasins,(le pain est distribué par une borne), la révolte des gilets jaunes qui refusaient l’image que les Parisiens avaient d’eux . Et l’arrivée, surtout depuis le covid, des citadins qui achètent trop chers pour permettre aux locaux de se loger, des maisons à rénover, pour en faire des résidences secondaires.

Pour l’intrigue entre les deux femmes, on sait dès le début que Jess aurait aimé vivre chez Simone la grand-mère de Constance avec qui elle s’est toujours bien entendue. Il faudra 278 pages pour que ces deux femmes s’expliquent et que Constance et Jess retrouvent leur complicité d’avant et un permis de conduire que Constance finira par passer grâce aux cours de Jess qui est monitrice dans l’auto- école du village.

J’ai essayé de rester, moi aussi « objective » en écrivant ce billet, mais j’ai des réserves : tout est tellement prévisible , et surtout très démonstratif. Du regard fascisant au lecteur de « Valeurs actuelles » , à l’ambiance chaleureuse du jour des raviolis, car les mains dans la farine on s’apaise et on se retrouve. Pourtant, elle en fait des efforts cette écrivaine, pour rendre les personnages complexes et pas trop caricaturaux , avec quand même une exception le roi du béton Langret qui va représenter le RN aux municipales contre la maire sortant, lui il est horrible mais du coup le lecteur a bien du mal à comprendre pourquoi il s’en est fallu d’un cheveux qu’il remporte la mairie : les journalistes parisiens ont donc encore du travail pour comprendre pourquoi les élections voient sans cesse les scores du RN augmenter.

Malgré mes réserves, cela reste une peinture assez juste du monde rural écrit dans la langue telle que les jeunes d’aujourd’hui la parlent. (Je ne suis pas vraiment fan)

Extraits

Début. (météorologique)

« Bouffons » lâcha Jess en s’adressant à l’autoradio. Dans l’habitacle du car, le réveil à quartz rouge affichait 6h20 et le thermomètre extérieur moins quatre. Dehors la nuit s’obstinait, étale. Un épais nuage de brume montait à l’assaut de la carrosserie, prêt à l’avaller. On n’y voyait pas à un mètre. Les faisceaux lumineux des phares n’y pouvaient pas grand-chose, pareils à des épées trop courtes. La route était tapissée de givres scintillant. L’hiver ne plaisantait pas dans ce coin d’Isère de l’avant pays alpin. Et pour cause, cette région naturelle s’appelait les Terres blanches. Même si personne n’en connaissait les délimitations géographiques exactes et que tout le monde s’arrangeait pour ne pas en être. On avait vu toponyme plus riant.

Portrait de la journaliste tv.

 De l’autre côté de la France, dans les canapés, à l’heure où l’on espère le sommeil aura enfin eu raison des mômes, Constance était relativement appréciée. Cela dit, à cette heure avancée de la soirée tout se regardait. Pas qu’on s’identifiât à elle, non. Mais disons qu’on se sentait un peu « parlés ». Constance passait bien à l’écran. Mignonne, sans être belle, ni sexy. Juste ce qu’il fallait pour plaire aux maris sans mettre en rogne les épouses. De bon ton sans faire bourgeoise. Suffisamment neutre pour n’être classable, ni à gauche, ni à droite. En somme, elle correspondait à ce que l’audiovisuel sait produire de mieux : du consensus télégénique.

Le style de l’écrivain.

 Simone, n’aimait pas les prévisionnistes : météorologues, politologues, idéologues, démagogues, « tous ces diseurs de bonne aventure en -ogues, creux comme des bogues. » De toute façon qu’on tire les cartes des nuages, des âmes ou des urnes, ça tombait toujours à côté.

Portrait de la femme qui tient le seul café .

 Depuis son comptoir, Samira voit tout. Elle est aux avant-postes du Valfroid (….) Samira sait tout mais tait bien. Elle a été en bonne école avec la Chantale. De même que les paysans savent tout de la terre, les tauliers ont tout à taire. Il y aurait d’ailleurs fort à craindre si ceux-là se mettaient à balancer. Tenir sa langue est la première qualité que requiert le métier.

Le village se divise sur le projet lieu culturel.

 « Mais leur visio-lieu culturel, là, si c’est juste un endroit où on se réunit pour refaire le monde et ce filer des coups de main, pour ça, on a déjà le bar des sports. Et même la salle des fêtes et la salle d’attente du docteur Grazia. Ils n’ont pas inventé l’eau chaude, »
Debout à côté d’elle, torchon sur l’épaule, Pierre tempéra :

 » Tant qu’ils viennent consommer chez nous et qu’ils nous font du passage. Par contre, il faudrait pas qu’il reste entre eux, là haut, et que ça parte en bar associatif avec café à prix libre et tout et tout sans payer de charges. »

 Cette perspective suscita un grand brouhaha. Une ligne de démarcation déjà se traçait sur les fronts. Et l’on serrait les rangs d’un nouveau « nous » qui, quoiqu’il fût largement, largement fantasmé, avait le mérite de tracer les contours d’un « eux » auquel s’opposer : nous les lève-tôt, les bosseurs, les manuels, les bacs pro ; eux les bobos, les écolos, les intellos, les gauchos.

Paris/province.

C’est chiant d’être aussi ponctuel. Elle se rappela les boums où elle arrivait toujours la première, ce moment épouvantable où elle ne savait pas où se foutre. Elle détesta à nouveau ses parents. À Paris, elle avait réussi à se défaire de cette tare, trahissant sa provincialité. Apprendre à être à la bourre lui avait coûté autant d’efforts que de mémoriser les arrêts de métro, les bonnes adresses et les bons plans.

 

 

 

 

 


Éditions Gallimard, 157 pages, février 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?

Cet auteur a déjà eu les honneurs du club de lecture, avec un succès inégal pour moi : j’ai apprécié L’homme qui m’aimait tout bas, Un peu moins Korsakov et j’avais trouvé réussi mais trop triste Chevrotine.

Ce roman-ci est un hymne à toutes les grandes voix algériennes que les islamistes ont su faire taire, que ce soient des chanteurs, des journalistes ou des écrivains. L’auteur imagine un jeune homme qui sans doute lui ressemble, auteur d’un roman qui séduit une femme, Clara, à la tête d’une maison d’éditions, il lui fait lire son livre « les gens sensibles » et Clara est absolument persuadée que ce roman est génial et va rencontrer un succès immédiat. Elle l’entraîne dans des soirées incroyables avec un autre homme Saïd un auteur algérien et Kabyle, dont elle est amoureuse, qui souffre de voir son pays livré aux mains des terroristes et des autorités du FLN. Il traîne un désespoir et une terreur que l’on peut facilement comprendre, et qui ne se calme que dans l’alcool. Ce roman égrène des noms de victimes de cet obscurantisme assassin, et cela m’a obligé à rechercher qui était ces auteurs ou chanteurs. J’ai découvert à chaque fois des personnalités remarquables qui n’auraient vraiment jamais dû finir assassinées de cette façon. Mais cela n’a pas suffi à me faire apprécier ce roman.

Je suis souvent frustrée quand le roman parle d’un roman « génial » et que finalement, celui que je lis me semble « ordinaire ». La litanie des noms qui peuplent ce livre m’a beaucoup gênée. Bref je me suis beaucoup ennuyée avec cet auteur qui, honnêtement, cherche à savoir s’il est un véritable écrivain ou pas. Ce n’est certainement pas dans ce livre là que je pourrai l’aider à répondre à cette question.

Extraits.

Début.

 J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout tout tout ce que disait Clara. 
 À cette époque, les Éditions du Losange occupaient deux étages d’un immeuble sans charme, rue du Samovar. Coincées entre plusieurs magasins à l’enseigne du Vieux Campeur, elles semblaient une oasis pour l’esprit dans ce quartier, qu’un cacochyme à barbiche et short de randonnée avait fini par coloniser. Lycéen déjà, je passais devant la vitrine du rez-de-chaussée, où la maison exposait ses nouveautés. J’y appuyais mon front et sentais battre mon cœur. J’éprouvais une excitation et une douleur sourde venue de très loin, une sorte d’affolement.

Portrait de Clara.

 Clara avait accompagné de jeunes auteurs très doués. Elle les avait conduits au succès avant qu’il se détourne d’elle la scandaleuse, la tapageuse, surtout si elle avait bu, trop voyante, trop directe, pas assez policée dans le monde feutré des lettres avec ses chemisiers froissés, ses bas sombres toujours filés qui laissaient paraître un mince échantillon de sa chair. Clara se moquait des apparences. Comme elle se moquait des trahisons. Au moins le laissait-elle croire. Loin d’elle, ses anciens protégés n’avaient guère prospéré. Ils s’étaient souvent perdus sur la route de la consécration, dans une complaisance qu’elle méprisait. Parfois elle citait les noms de ces égarés qui désormais l’ignoraient. Elle était sans colère ni amertume. Elle plaignait certains d’avoir si lâchement tourné le dos à leur talent.

Et oui, cette époque a existé.

 Nous vivions les derniers temps précédant l’épidémie des portables et des courriels, quand on pouvait encore échapper aux autres.

Pourquoi écrire ?

 J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?

 

 

Éditions Sygne Gallimard, 174 pages, septembre 2024

 

Quand j’ai une petite baisse de moral un petit Fabrice Caro et hop ! ça va mieux, ça marche à tous les coups : depuis Le Discours, Figurec, Brodway, et Samouraï 

Je ne me lasse pas de son humour mais il est vrai qu’il m’étonne un peu moins ce qui explique que je ne mette pas à chaque fois 5 coquillages, c’est un peu injuste mais pour l’humour je crois qu’il faut un effet de surprise.

Donc, notre éternel narrateur, celui qui est toujours mal à l’aise dans les situations quotidiennes mais qu’il sait si bien décrire, doit faire face à deux challenges terribles : vider la maison familiale car sa mère est morte récemment, et passer Noël ; comme tous les ans avec son frère et sa belle sœur qui l’horripile complètement.

Mais là : stop ! danger , et quel danger ! Il se rend compte que lorsque les gens l’énervent trop comme cet homme qui est passé devant lui à la caisse du supermarché, ils meurent brutalement d’AVC. Alors Corine, sa belle sœur qui fait toujours mieux que tout le monde, qui sert toujours à ses deux fils les deux cuisses de poulet avant de demander si les autres en veulent, Corine, celle qui doit monter la tête à son mari pour que les deux frères débarrassent au plus vite la maison, c’est sûr à Noël elle va faire un AVC.

Les scènes sont toujours aussi pleine d’humour, mais le récit tient moins bien la route enfin selon moi. Mais si vous avez une petite baisse de moral, si le chien de votre voisin vous énerve, si vous n’avez pas envie d’aller à une fête de famille, vous pouvez tout à fait lire ce roman et vous sentir mieux.

Extraits

Début.

Je m’étais absenté une minute à peine, le temps de retourner chercher les sacs poubelles que j’avais oubliés. Quand je suis revenu à la caisse, un type avait fait passer son caddy devant le mien et avait commencé à déposer ses produits sur le tapis roulant. Je me suis retrouvé derrière lui, hagard et désemparé. Il m’a lancé un regard furtif, a replongé le nez dans ses courses, puis m’a regardé à nouveau.
– oh, le caddie était à vous ?
Cette phrase expéditive était censée l’excuser Elle signifiait qu’il n’avait pas fait attention qu’un caddie était là. Il l’avait machinalement écarté, pour faire passer le sien, en se disant que quelqu’un l’avait probablement oublié. À aucun moment son intention n’avait été de doubler quiconque tout ça n’était qu’un malentendu sans grande importance. Tel était le message.

Humour grinçant.

Nous ne parlions plus la même langue, nous étions deux frères ancestraux s’étant perdus en cours de route, un Israélien et un Palestinien autour d’un café allongé. 

Pas très proche de son frère.

 Il était déjà attablé quand je suis arrivé. Il s’est levé pour me faire la bise. Nous nous étions tellement éloignés ces dernières années que j’avais toujours la sensation de faire la bise à une statue d’ancien militaire oubliée sur une place de village. Embrasser un contrôleur de la SNCF pris au hasard sur un quai de gare , ne m’aurait pas mis moins à l’aise. Nos joues s’effleuraient à peine. La distance croissante qui les séparaient année après année témoignait de la distance qui s’installait entre nous. A ce rythme dans dix ans, nous nous ferions la bise en maintenant nos joues à vingt centimètres l’une de l’autre. 

Nature et découverte à Noël .

Je me suis mis à errer au hasard au milieu de jouets en bois, des jeux de société en bois de vélo en bois de vêtements en bois, les vendeurs étaient probablement en bois aussi.

Les téléphones portables.

 Les boutiques s’ajoutaient à tous ces lieux publics que l’être humain avaient fini par rendre infréquentables par sa seule présence, les trains, les salles de cinéma, les rues. Les gens se croyaient dans leur salon partout où ils allaient. Le portable avait abattu les cloisons de l’intime qui s’était vulgairement déversé dans l’espace public de sorte que tout lieu était devenu invivable. Sartre avait en partie raison, il n’avait simplement pas pu aller au bout de son raisonnement : l’enfer c’est les autres avec du réseau.


Éditions Gallimard (157 pages, août 2021)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.

Un roman très facile à lire, en 157 pages, Lilia Hassane couvre l’ensemble de l’émigration algérienne en France. Des années 1950 à nos jours.

Elle suit la famille de Saïd et Naja. Dans un premier temps Saïd est recruté seul en France comme manœuvre dans une usine, il parvient à faire venir sa famille : sa femme et ses quatre filles. Le frère de Saïd, Kader, est marié à une française, Êve ; mais ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Naja attend son cinquième enfant, elle finit par accepter de le donner à Êve et Kader. Mais alors que Nja attendait un enfant, ce sont des jumeaux qui arrivent, alors Daniel sera déclaré comme l’enfant d’Êve et Amir restera auprès de Naja.

C’est le lourd secret qui traverse ces deux familles qui resteront proches l’une de l’autre. Des secrets, il y en a un autre, celui d’Êve, je pense que je divulgâcherait le roman si je le disais, il vous faudra lire ce roman pour le savoir.

L’auteure raconte rapidement tout ce que l’on sait de la condition des émigrés algériens en France, c’est un survol exact mais trop rapide. L’aspect le plus fouillé et qui m’a semblé le plus intéressant est la relation entre Daniel et Amir qui se croyaient cousins alors qu’ils sont frères. Ce roman raconte, aussi, la violence des pères algériens, le peu de possibilités pour les filles d’échapper aux traditions, la soumission des femmes, la drogue, l’homosexualité et le Sida … en 150 pages , Voilà ce qui explique seulement trois coquillages, trop de choses survolées. (Il ne manquait que l’emprise de l’islamisme et le terrorisme !)

 

 

Extraits.

Début.

1969
Wilaya de Séville, Algérie.
 D’abord la lumière blanche, la ville nue vestige de silence. Des mosaïques pavaient entrée des villas dont il ne restait que les murs, les bassins avaient séché depuis longtemps déjà.
 Les ruines de Djémila hébergent des fantômes, on les avait pourtant prévenus.
 Mais les enfants revenaient chaque été, ils dépassaient le temple de Vénus, arpentaient les allées de la cité antique réanimaient et statues. Dans cette oasis de pierre, perdue dans les montagnes de l’Aurès, ils campaient des personnages. La scène de l’amphithéâtre romain devenait une arène, leurs sandales frottaient contre la terre, dérapaient sur les cailloux. Les duels pouvaient durer des heures jusqu’à ce que les petites victimes de ces luttes fratricides se lassent de rester coucher contre les sols.

Donner son bébé ?

 Naja, pensa à son ami toute la journée, passant d’une émotion à une autre. D’abord, la colère. Elle songeait au berceau, au gilet en laine, qu’elle lui avait donnés, « non, décidément rien n’était jamais gratuit ». Elle songeait qu’elle ne possédait rien, si ce n’est l’étrange pouvoir de donner la vie , et qu’Ève était déjà bien assez gâtée. Mais au fur et la mesure des heures, elle fut envahie par un sentiment différent. Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque. C’est exactement ce que Naja vivait alors. Elle oscillait entre le vide et l’espoir, et c’est l’espoir qui gagnait – pour un temps. Elle ne pouvait cesser d’imaginer son amie, un bébé dans les bras, et cette vision étrangement l’apaisait. Elle savait, la reconnaissance éternelle qu’Ève aurait à son encontre, et ce lien indéfectible, infini entre elles. Surtout, elle imaginait la vie de son enfant dans une maison confortable, une existence entourée de livres, la promesse d’un avenir sans nuage. Elle voyait la liberté qu’il aurait, les rêves qu’il saurait réaliser, Avoir le choix tout était là. Elle qui avait toujours suivi le fil de son destin, sans broncher, sans se plaindre.

Le mariage et la condition de la femme.

 Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Cela réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : » Le voilà, le précieux sésame. Le mariage ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan, mais tu sais, Sonia, l’amour, c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservées qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultées ou moquées ? La parisienne libertine, la féministe de Saint Germain, la femme de notable excentrique, mais pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier faire des enfants et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement le bon salaire est donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal, d’ailleurs, on aura fait un grand pas. »


Éditions Grasset, 374 pages, août 2025.

 « Le livre de kells » est aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. J’y ai changé des patronymes, quelque faits, parfois bousculé une temporalité trop personnelle pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée. »

Cet auteur est un habitué sur Luocine : Retour à Killybegs , Le quatrième mur, La légende de nos pères , Profession du Père, Le jour d’avant , Enfant de salaud .

Je ne sais pas si ce roman parlera à tout le public mais pour moi, il représente un retour vers ma jeunesse et mes engagements d’alors. Mais contrairement à lui, je n’habitais pas à Paris et à Rennes, les actions violentes n’ont pas existé, mais comme toute la jeunesse engagée tous nos regards allaient vers Paris, où tout semblait se passer.

La première partie du roman, raconte le sort terrible du jeune Kells qui a fui la violence de son père et se retrouve seul à Paris. L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse la vie dans la rue. Par moment le désespoir saisit le jeune qui a choisi de s’appelle Kells car il a reçu un jour une carte postale avec cette œuvre qui est un chef d’œuvre de la littérature chrétienne irlandaise en l’an 800. Sa vie lui permet de croiser des êtres très abimés mais aussi très humains. Et surtout montrer l’aspect impitoyable de la vie dans la rue. La difficulté de trouver un toit, au point où un jour il déclare que son rêve le plus fou, serait d’avoir un jour son nom sur une boîte aux lettres. Et tous les petits boulots payés au noir qui permettent rarement de se nourrir correctement, et les abus des gens qui les emploient et qui savent ces gens sans défense. Et puis parfois une femme humaine qui le nourrit et le loge une nuit alors qu’il gèle à Paris.
Un jour, il croise des militants de « La cause du peuple » et parmi ces militants trouvera une nouvelle famille et commencera à lutter avec eux pour qu’enfin le monde change. On retrouve là les luttes des années 70 et certains noms ont résonné jusqu’à Rennes : Pierre Overney assassiné par un membre de la milice de l’usine Renault .

Enfin la dernière partie ce sont les fêlures qui peu à peu amènent Kells à douter de ses engagements : l’affaire de Bruay en Artois où « La Cause du peuple » » a pris fait et cause pour prouver la culpabilité du notaire, quand son innocence éclate la cause maoïste semble ridicule, et puis l ‘assassinat des athlètes israéliens par les palestiniens le trouble beaucoup.

Le livre se termine sur se débuts à Libération avec Serges July.

C’est un roman très bien raconté et très vivant, mais je suis prête à lire des avis négatifs, et après un tour sur Babelio, je vois que si tout le monde a été (comme moi) touché par la première partie où il raconte si bien la vie des SDF, les lecteurs qui n’ont pas connu ces années là, n’ont pas été passionnés par son engagement politique ni par les différentes personnalités de « La cause du peuple ». Je peux le comprendre, d’ailleurs je remarque que les passages que j’ai notés sont tous dans la première partie et pourtant j’ai lu tout ce livre avec un grand intérêt.

 

Extraits.

 

Début.

 -Tiens, prends ça mon fils, tu en auras besoin.
 Elle l’avait cherché du regard, partout dans la salle des pas perdus, tournant la tête comme un oiseau inquiet. Ma mère, son front soucieux, ses yeux délavés par le temps.
 Elle se méfiait. Elles vérifiaient que l’Autre ne l’avait pas suivie.
L’ Autre, c’est comme ça que j’appelais mon père.

Pourquoi ce nom et le titre.

Pour eux tous, je m’appelais Kells, comme la ville d’Irlande où Jacques et ses parents avaient campé un été. Partout où il allait en vacances, mon ami postait pour moi, un souvenir coloré. Des places, des monuments célèbres le désert marocain où les gratte-ciel d’Amérique. Mais cette fois, il avait choisi une carte postale reproduisant une gravure médiévale avec cette explication au dos : » Le livre de Kells chef d’œuvre du catholicisme irlandais, ce manuscrit a été rédigé en l’an 800 par des moines de culture celtique sur 185 peaux de veaux mort-nés. » Il avait été impressionné par l’histoire de ce trésor. Moi j’ai été sidéré par sa beauté.

Effet du LSD.

 Passant près d’un immeuble mouvant. J’ai été pétrifié. Sur une poubelle grise les mots « Papier svp » m’ont donné une crise d’asthme. Nous étions dans un pays totalitaire. C’était inouïe. Même les poubelles publiques me demandaient mon identité. Elles étaient devenues les auxiliaires zélées des flics et des gendarmes. Je suis passé à un mètre du panneau, mais j’ai refusé d’ obtempérer. Un acte de résistance. J’ai dépassé le danger, attendu un coup de sifflet, compté mes pas une fois encore, mais rien. L’ennemi avait renoncé.

Un ado qui se croit malin auprès du curé de sa paroisse.

 Lorsqu’il m’a demandé où j’en étais dans la vie, les études, les certitudes, j’ai essayé de le déstabiliser.
 J’ai pris ma tête à claques.
– Quand je croise une croix, j’ai envie de cracher dessus.
 C’était faux, c’était bête, j’avais 15 ans.
 Je m’attendais à ce que mon ancien confesseur s’indigne. Il a fait mini de réfléchir.
– Quand tu croises une croix, tu as envie de cracher dessus ?
 Répétée par ses lèvres, ma phrase semblait ridicule.
 J’ai aussi la tête, sans un mot.
 Il a posé la main sur mon épaule, un sourire immense sur le visage.
– Tu vois toujours la croix ? Alors, c’est un bon début, mon fils.
 Et il est reparti en trottinant, content du bon tour qu’il venait de me jouer.

La misère totale.

J’ai marché le jour la nuit sous le vent du nord et dans le froid. Je me suis réfugié au cœur du pire. Un parking gelé, une décharge à ordure, une vespasienne. Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. Je n’étais plus un homme, j’étais une défaite. 
Jamais je n’avais imaginé que je serais aussi seul au monde.

Un beau geste et si bien raconté.

 J’étais devenu un pauvre.
 Un soir, boulevard de Ménilmontant, une dame âgée m’a fait entrer chez elle. Elle m’a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie de l’escalier. Elle m’a vu, sorti du sommeil désemparé, les mains entre les cuisses et mon sac-à-dos pour oreiller. Elle n’a rien dit. Après être entrée dans son petit appartement, elle a laissé la porte ouverte. Comme ça. Un rayon de lumière dans mon obscurité. Alors je l’ai suivie. Avec mon visage de nuit, ma cape ridicule et la faim au ventre. Je suis resté debout dans l’entrée, mon sac à bout de bras. Et elle a fait comme si je n’étais pas là. Elle a enlevé son manteau d’hiver et fait chauffer des restes. Du veau, une sorte de ratatouille des haricots en plus. Et puis d’un geste de la main, elle m’a proposé un siège. Elle a ajouté mon assiette à la sienne. C’était une mère. Elle ne me craignait pas.
 Nous avons dîné face à face sans question sans un mot. Elle et moi, dans notre cuisine commune. J’ai su qu’elle me ferait une place dans un fauteuil ou un canapé pour la nuit. A son regard tranquille, j’ai compris qu’elle avait pris soin d’autres enfants que moi. Ces gestes disaient d’habitude, et la fraternité. J’étais le bienvenu.

 


Êditions Calemann Levy (Noir) , 216 pages, avril 2025

Je venais de lire « Nous sommes fait d’orage » de Marie Charrel qui se situe en Albanie , alors j’ai décidé un grand saut dans une zone peu connue pour moi, le roman policier, avec un auteur qui situe toujours ses romans au cœur d’un problème historique dans des pays étrangers. Ici, nous sommes donc, en Albanie et nous sommes confrontés à des évènements que j’avais bien oubliés : en 1997 la bulle financière fondée sur des pyramides dites de Ponzi , tous (ou presque) les Albanais furent ruinés. Ils se révoltèrent alors de façon violente et ces évènements appelés « la guerre albanaise de 1997 » eurent des conséquences qui sont encore visibles aujourd’hui. Les Albanais se sont exilés en grand nombre, d’autres sont entrés dans différentes mafias qui aujourd’hui encore sont réputées comme hyper violentes. Quand on parle de l’Albanie, il faut aussi avoir en tête le code de l’honneur traditionnel le « Kanun » .

J’ai été intéressée par ces aspects du roman, pour l’histoire policière beaucoup moins, mais ce roman se lit très facilement. Le prologue annonce un crime, il y a un personnage récurent, le consul Aurel originaire de Roumanie, qui connaît bien les ravages du communisme, et boit beaucoup de vin blanc. C’est l’enquêteur typique : mal dans sa peau, mal habillé, buvant trop mais très perspicace.

De cet auteur’, j’ai préféré deux romans historiques : « Rouge Brésil » et surtout « Le grand Cœur »

 

Extraits .

Fin du prologue.

 En contrebas, sur la route circulaient des voitures et des motos. Il était le seul, sur ce promontoire à garder les yeux fixés non pas sur le paysage, mais sur la circulation. Il a attendu plusieurs minutes. Une moto de grosse cylindrée s’arrêta. Le conducteur casqué en descendit et calmement cala l’engin sur sa béquille. Lumière était troublé que ce fût un homme. Il le regarda s’approcher sans se décider à s’enfuir. Quand le motard ôta son casque, il était trop tard. Un pistolet en acier brillait dans sa main.
 Lumière comprit. 
Au lieu de la renaissance qu’il espérait, il rencontrait la mort.

Début du roman.

C’est un grand bonheur de vous revoir, Aurel !
 La voix gasconne du sénateur Mauvignier résonnait dans la cour du palais du Luxembourg. Il était venu lui-même accueillir son visiteur à la sortie du sas de de contrôle. Aurel ne s’attendait pas à cet honneur et il avait pris son temps pour remettre les vêtements qu’il avait dû déposer sur le tapis du scanner. Il se hâta d’enfiler sa veste en tweed, en cherchant nerveusement la manche.

Scène au restaurant du sénat.

Des sénateur d’extrême-gauche ! Un peu bizarre, l’association de ces deux mots, vous ne trouvez pas ? Comme si on disait : une chambre au Ritz, avec des toilettes sur le palier.

Humour.

 Mauvignier leva la main pour couper court à toute flagonnerie. Aucun compliment ne se hausserait jamais jusqu’à la hauteur de l’admiration qu’il nourrissait pour lui-même. Alors, autant rester simple.