Tableau d’Em­ma­nuel Witte : La femme à l’épi­nette sujet du livre


Un très court roman de cette auteure que j’aime beau­coup. Elle a scruté ce tableau pour comprendre cette femme que l’on ne voit que de dos. Je regarde souvent un tableau en essayant de faire revivre cette autre femme :

Je pense qu’il s’agit d’une femme de pêcheur qui sourit car la mer ne lui a pas pris, cette fois encore, l’homme qui ramène les pois­sons du jour.

Édition j’ai lu 

Gaëlle Josse en sait plus que moi sur la femme à l’épi­nette son nom : Magda­lena Von Beye­ren l’épouse de l’ad­mi­nis­tra­teur de la Compa­gnie Néer­lan­daise des Indes Orien­tales, il fallait beau­coup d’argent pour comman­der et payer un tableau d’Em­ma­nuel De Witte. Avec tout le talent qu’on connait à cette auteure, elle nous fait revivre la vie d’une femme de 1667 en Hollande. elle imagine que cette femme aurait bien voulu avoir une autre vie que celle d’épouse d’un admi­nis­tra­teur des Indes et être Admi­ni­sta­trice . Malheu­reu­se­ment à cette époque les femmes n’avaient pas d’autres choix que d’être fille, épouse et mère. Pour­tant penchée sur son épinette quels rêves pouvaient bien avoir cette femme ? Gaëlle Josse lui a donné vie et c’est, encore une fois, bien agréable à lire car elle le fait avec un style très agréable à lire. Mais je pense que c’est un petit roman qui s’ou­blie assez vite

Citations

Toujours vrai et bien dit

Je n’ai pas de goût pour les confi­dences que s’échangent les femmes entre elles. Trop souvent, on voit le secret de l’une, sitôt fran­chi ses lèvres, porté à la connais­sance des autres. Il devient leur jouet et elles en disposent à leur guise. Ce ne sont que brode­ries et arabesques, chacune y ajoute ses motifs et ses couleurs, et la réalité de l’af­faire dispa­raît sous les ornements.

La Hollande

L’ordre, la mesure et le travail sont des remparts contre les embar­ras de l’exis­tence. C’est ce qu’on nous apprend dès l’en­fance. Vanité de croire cela. Chaque jour qui passe me rappelle, si besoin était, que la conduite d’une vie n’est en rien semblable à celle d’un stock d’épices ou de porcelaine.
Ce que nous tentons de bâtir autour de nous ressemble aux digues que les hommes construisent pour empê­cher la mer de nous submer­ger. Ce sont des édifices fragiles dont se jouent les éléments. Elles restent toujours à conso­li­der ou à refaire. Le cœur des hommes est d’une moindre résis­tance, je le crains.

Édition Nota­bi­lia

J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui reviendra.

À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.

Édition de l’Olivier

Je pensais avoir déjà mis des romans de cet auteur sur mon blog mais puisque je ne l’ai pas encore fait, je vais commen­cer par celui-là qui a eu le grand mérite de m’oc­cu­per pendant deux jours pendant cette horrible période de confi­ne­ment au prin­temps 2020. Nous sommes en 2008, et le narra­teur un Paul Stern qui doit avoir quelques points communs avec l’au­teur, est acca­blé par une famille assez lourde. Son oncle Charles et son père se détestent. Son père a formé avec sa mère un couple tradi­tion­nel, catho­lique très conser­va­teur qui a un peu étouffé leur fils unique Paul. Le père a eu bien des déboires finan­ciers et a mené une vie assez étri­quée, Charles est tout le contraire, il est très riche, vit avec une femme sans être marié qu’il appelle John-Johnny et a de nombreuses maîtresses. Il cherche par tous les moyens à écra­ser son frère en parti­cu­lier en ache­tant des bateaux à moteur très puis­sants. Ce frère meurt, et le père du narra­teur hérite et avoue à son fils qu’il n’a jamais eu la foi et qu’il n’a jamais aimé sa femme… Dans sa propre famille Paul ne comprend pas pour­quoi sa femme Anna est dépres­sive au point de ne plus avoir envie de rien et de dormir toute la jour­née. En revanche, ses trois enfants ont l’air d’al­ler bien. Paul Stern part une année à Los Angeles pour rédi­ger le script d’un film tiré d’un mauvais film fran­çais. L’in­té­rêt du roman vient de la pein­ture du monde de Los Angeles, d’Hol­ly­wood exac­te­ment et c’est vrai­ment terrible de voir comment ce grand pays maltraite sa popu­la­tion vieillis­sante et pauvre. Evidem­ment la peur de vieillir est encore plus terrible pour les acteurs. Son année aux US est ponc­tuée par les coups de fils de son père qui n’ar­rive pas à se mettre dans la tête le déca­lage horaire, et l’on voit cet homme que son fils a connu toute sa vie très coincé se lâcher dans les plai­sirs du sexe et de l’argent. Paul revien­dra en France et retrou­vera une Anna plus en forme et on l’es­père pour lui, une vie fami­liale plus épanouie.

Il manque de la profon­deur à ce roman, en parti­cu­lier sur les malaises de sa propre famille. On a aucune expli­ca­tion au mal-être d’Anna mais ce n’est sans doute pas ce que voulait faire l’au­teur. En revanche l’au­teur ne manque pas d’hu­mour et son livre est riche d’im­pres­sions hélas trop justes sur l’en­vers du décor de la réus­site américaine.

Citations

Ambiance dès le début du roman

Pour autant qu’il m’en souvienne, je n’ai jamais vu vivre ces deux hommes autre­ment que dans l’exécration et le conflit. Mon oncle, proprié­taire de biens, installé à Paris – en outre le seul indi­vidu que j’ai connu à possé­der un porte­feuille en velours pourpre‑, tenait son frère pour un velléi­taire envieux, un raté oxydé par la province et l’ai­greur, tandis que mon père, lors­qu’il évoquait les frasques de son aîné, commen­çait inévi­ta­ble­ment par cette phrase :« Le sauteur s’est encore fait remar­quer. » Ce terme désuet était assez appro­prié à l’uni­vers des frères Stern.

Les deux frères

À quai, les frères s’épiaient . Quand l’un larguait les amarres, l’autre, en géné­ral Charles, le suivait préci­pi­tam­ment. À la sortie du chenal, le rituel était toujours le même : mon père calait son régime moteur à 1800 tours par minute – ce qui lui garan­tis­sait une consom­ma­tion horaire d’un litre et demi de gas-oil- et sa ligne sur un cap à l’ouest tandis que son frère derrière lui, lançait ses turbines rugis­santes. Au moment où il était dépassé sur bâbord, mon père s’ef­for­çait de demeu­rer impa­vide dans la gerbe d’écume, n’adres­sant pas même un regard à l’éner­gu­mène qui envoyait son bateau ballot­ter dans tous les sens, ce chauf­fard des mers qu’il ne connais­sait que trop.

Portrait d un acteur

Il faut s’ai­der de la beauté nébu­leuse carac­té­ris­tique de ces médiocres acteurs dont on ne se rappelle jamais le nom. Il était à l’âge char­nière où l’on pouvait encore devi­ner l’en­fant imbu­vable qu’il avait été et voir déjà le sale con qu’il s’ap­prê­tait à devenir.

Ce roman date de 2008 mais ce qu’il décrit est encore vrai aujourd’hui.

Il ne rejoin­drait pas la cohorte de ces retrai­tés qui se rendaient à leur travail à l’heure où, le soir, je rentrais chez moi. On ne dit pas assez la violence extrême et quoti­dienne que ce pays inflige à ses ressor­tis­sants, aux plus pauvres, aux plus faibles d’entre eux. Pour survivre, payer le loyer et leurs soins médi­caux, un nombre crois­sant d’hommes et de femmes cumule deux emplois. Le jour ils embauchent dans des super­mar­ché ou des compa­gnies de nettoyage et, la nuit les hommes gardent des parkings tandis que les femmes servent dans les « diners » ouverts vingt quatre heures sur vingt quatre. La ville, le pays tout entier usent ses vieux jusqu’à la corde, puis les jettent à la rue quand ils n’ont plus les moyens de se payer un logement.

Je trouve cela très vrai :

Et je m’étais lancé dans le récit d’un scéna­rio que j’im­pro­vi­sais et mode­lais tout en le racon­tant. Ce n’était pas la première fois que je le consta­tais , mais cela me surpre­nait chaque fois : l’es­prit n’est qu’une matière inerte, un moteur décou­plé. Pour fonc­tion­ner il lui faut un carbu­rant terri­ble­ment vola­til et précieux : le désir.

Le re-mariage de son père avec la concubine de son propre frère

Je vis surgir mon père dans un costume beurre frais, sans doute taillé pour Maurice Cheva­lier, cano­tier compris, s’avan­cer vers le Maire au bras d’une femme sans doute sédui­sante, mais moulée dans une robe de taffe­tas blanc aux lignes ember­li­fi­co­tées qui mouraient vers l’ar­rière en une esquisse de traîne timi­de­ment inache­vée. Fran­çoise-Johnny portait un chapeau de la même matière, l’une de ces choses effrayantes que l’on ne voit plus que sur certains hippo­dromes britan­niques, et qui retom­bait sur ses épaules à la façon d’un col de cygne mort. Je me deman­dais si c’était l’amour ou l’âge qui rendait à ce point fou. À moins que ce ne fût les deux.

Un milliardaire américain

Pour­quoi les milliar­daires adop­taient-il toujours le mauvais goût des empe­reurs et éprou­vaient-ils le besoin irré­pres­sible, d’en­lu­mi­ner, de dorer ce qui déjà suin­tait l’argent ? J’igno­rais à partir de quelle quan­tité de diéthy­la­mide d’acide lyser­gique (LSD) ce décor de péplum deve­nait accep­table, mais pour un prome­neur néophyte il était une constante irri­ta­tion oculaire. Même si, dans son genre, Ames n’était sans doute pas le pire. Pour un homme réputé compli­qué, il aimait plutôt les choses simples, les colonnes hellènes, un hori­zon de marbre, des moulures à palmettes, les plafonds sixti­niens, un mobi­lier emperlouzés,des portes sculp­tées aux poignées poinçonnées.

Humour

Tu sais comment je l’ap­pelle ? Forrest Gump. Parce qu’il passe la moitié du temps à courir pour se main­te­nir en forme et l’autre à galo­per pour échap­per à sa femme. C’est ça, je baise avec Forrest Gump.

Le golf

-Alors ce golf ?
- Je ne sais pas jouer. Ce n’est vrai­ment pas mon sport.
- Qu’est-ce que vous me dites là ? Le golf n’est le sport de personnes, Paul. Les types qui le pratiquent l’ont choisi par défaut, parce qu’ils ont échoué dans d’autres disci­plines par manque de vitesse, d’adresse, d’en­du­rance de force. Le golfeur dissi­mule une petite infir­mité, c’est pour ça qu’il fait son parcours en voitu­rette électrique.

LOS Angeles

Elle incar­nait toute la pensée désaxée de ce pays, cette espèce de reli­gio­sité spon­gieuse, de verro­te­rie spiri­tuelle, de macé­doine sociale, avec des pauvres pour ramas­ser les merdes des chiens, des vieux pour garer des voitures, Edwards pour livrer des pizzas, un remède de cheval pour calmer Efrain et des cham­pi­gnons pour guérir les angoisses verté­brale, C4 C5 incluses. Ce pays était une secte, avec ses rites écono­miques et ses gourous fanatiques.

Un roman qui ne vous appren­dra pas grand chose ni sur la spolia­tion des biens juifs, ni sur la roman­cière qui met en scène sa propre famille. Elle est la petite fille de Jules Strauss qui fut un des plus grand collec­tion­neur d’œuvres d’art pari­sien du début du XX° siècle.

Par pudeur sans doute, elle ne s’étend que très peu sur les souf­frances de cette famille. Je pense que, comme moi, elle a entendu parfois « Ah, encore une histoire de juifs pendant la guerre » et qu’elle n’a pas voulu insis­ter. Je comprends et c’est compli­qué aujourd’­hui d’écrire sur ce sujet mais il m’a manqué quelque chose dans cette quête . Une âme je crois, celle qu’on sent dans le regard de cet homme : Jules Strauss.

En revanche vous appren­drez beau­coup de choses sur la diffi­culté d’ob­te­nir la resti­tu­tion de biens spoliés (essen­tiel­le­ment aux familles juives) par les nazis et autres comparses pendant la guerre . – À ce propos , j’ai regardé le film « Rue Lauris­ton » avec Michel Blanc, c’est un film remar­quable tous les acteurs sont excel­lents et on comprend telle­ment bien la façon dont on trai­tait le juifs et leurs biens ! et ici il s’agit de Fran­çais !- . C’est incroyable ce que Pauline Baer de Péri­gnon est amenée à faire pour récu­pé­rer un seul des dessins ayant appar­tenu à son grand père . On pour­rait penser que cette seule photo pour­rait faire la preuve que Jules Strauss avait bien une collec­tion digne des musées et que tout le monde allait aider sa petite fille à retrou­ver une partie des biens, loin s’en faut !

Cet aspect du roman est passion­nant , c’est d’ailleurs ce qui a plu à Aifelle . On peut en effet se douter que si la famille ne possède plus aucun tableau de cette superbe collec­tion c’est que les grands parents de Pauline Baer de Péri­gnon ont été « contraints » de vendre. Et vous savez quoi ? Où dormait le dessin pour lequel, au bout de trois ans d’in­ves­ti­ga­tion, la preuve de la spolia­tion ne fera aucun doute ? Au Louvre dans les réserves. On peut se dire que la famille ne l’avait pas réclamé mais c’est faux sa grand-mère avait monté un dossier tout de suite après la guerre. En vain ! L’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise n’a RIEN fait pour les aider, plus grave en réalité beau­coup de gens savaient que la prove­nance du dessin était douteuse mais rien n’était entre­pris pour retrou­ver sa prove­nance alors que ce n’était pas très compli­qué pour le Louvre de le faire ou au moins essayer !

On est loin de la belle figure de Rose Valland qui pendant la guerre a noté tous les biens volés aux juifs qui étaient entre­po­sés au Musée du Jeu de Paume

Citation

Un fait que j’avais oublié

Avant même d’en­va­hir la France, les Alle­mands ont établi la liste des collec­tions d’art impor­tantes, il connais­sait Jules par ses deux ventes de 1902 et 1932. Tout grand collec­tion­neur juif pendant la guerre figu­rait sur les listes de le ERR, l’Ein­sat­zab Reichs­lei­ter Rosen­berg, l’or­ga­ni­sa­tion diri­gée par l’idéo­logue du parti nazi Alfred Rosen­berg, qui a été jugé et exécuté à Nurem­berg. C’est lui qui a orga­nisé les confis­ca­tion des œuvre d’art appar­te­nant aux grandes collec­tions juives dans les terri­toires occu­pés à partir de juillet 1940 à Paris envi­ron vingt-deux mille objets ont été saisies pendant la guerre
L’ERR est instal­lée au Jeu de Paume, où tran­sitent les œuvres pillées avant d’être envoyées en Alle­magne. Je découvre l’exis­tence de Rose Valland, qui devient mon héroïne. Atta­chée de conser­va­tion au Jeu de Paume, préten­dant ne pas comprendre un mot d’al­le­mand, elle note tout des vols d’œuvre d’art. Elle consigne les nombreuses visites de Goering venu faire son choix, et les envoie en Alle­magne. Rose Valland parvient ainsi à établir l’in­ven­taire détaillé des œuvres trans­fé­rées et leur dépla­ce­ment de 1940 à 1944. Son action de résis­tance permet la récu­pé­ra­tion après guerre d’un nombre impor­tant d’œuvres spoliés. Devenu alors membre de la commis­sion de récu­pé­ra­tion artis­tique, capi­taine de la 1re Armée fran­çaise, elle travaille avec les monu­ments Men à la récu­pé­ra­tion des œuvre et à la recons­ti­tu­tion de leur trajet

Édition Albin Michel

Si vous avez une idée posi­tive de Karl Marx, c’est sûre­ment que vous avez été sensible aux analyses poli­tico-philo­so­phiques de ce « grand » homme, un peu moins, je suppose, des consé­quences de ses « géniales idées ». Mais si vous voulez défi­ni­ti­ve­ment vous dégoû­ter de l’homme, lisez ce livre : Sébas­tien Spit­zer, essaie de retrou­ver la trace du garçon illé­gi­time de Karl Marx. En exil à Londres, celui-ci « engrosse » la bonne de cette étrange famille d’exi­lés. Il faut abso­lu­ment cacher, voire faire dispa­raître cet enfant. Il vivra, mais aura une vie très misé­rable comme tous les pauvres anglais de cette époque . Le roman se déroule lors du séjour de la famille Marx en Angle­terre, il y arrive en 1850. Nous voyons donc dans cette biogra­phie de Freddy Evans, le fils caché de Marx les deux extrêmes de la société britan­nique. D’un côte la richesse, dont Engels est un digne repré­sen­tant et le monde ouvrier qui peut à tout moment tomber dans une misère noire. Au milieu, la famille de Marx une famille d’exi­lés qui est assez origi­nale, la femme de Marx, Jenny von West­pha­len avec laquelle il s’était fiancé étudiant est issue de la noblesse rhénane, son frère aîné devien­dra ministre de l’In­té­rieur de la Prusse au cours d’une des périodes les plus réac­tion­naires que connut ce pays. Il a un rôle impor­tant pour l’in­trigue roma­nesque et dans le destin tragique de l’en­fant caché. C’est parfois diffi­cile de démê­ler la fiction de la réalité. Je pense que l’on peut se fier aux faits histo­riques, mais l’on sent que l’au­teur est dégoûté par son person­nage et il en fait un portrait à charge. Il faut dire que pour avoir de l’argent, Karl Marx était peu regar­dant sur l’ori­gine des finances, peu lui importe par exemple que ce bon argent vienne des plan­ta­tions escla­va­gistes du Sud des États-Unis. Derrière le grand homme se cache­rait donc un jouis­seur peu scru­pu­leux qui était prêt à tout pour mener une vie confor­table sans rien faire d’autre qu’é­crire et encore quand il y était poussé par sa femme. Engels est un person­nage très ambigu, très riche bour­geois il dirige une usine de fila­ture appar­te­nant à son père, il épouse les thèses révo­lu­tion­naires qu’il finance tout en faisant beau­coup d’agent grâce au capi­ta­lisme libé­ral. C’est lui qui sera chargé de faire dispa­raître le « bâtard » mais il aura quelques diffi­cul­tés à tuer ou faire tuer un bébé. C’est lui aussi qui entre­tient à grands frais la famille Marx sans aucune recon­nais­sance de ce dernier. Le point le plus inté­res­sant du roman, c’est la descrip­tion de la condi­tion ouvrière en Angle­terre, on est en plein dans du Dickens, un rien fait bascu­ler des pans entiers de la popu­la­tion du côté des misé­reux et de la famine.

Citations

La misère à Londres 1860

Les tanneurs de Bermond­sey exigent une heure de pause. Ils triment quinze heures par jour dans l’odeur méphi­tique du sang chaud et du jus de tannée. Malte hausse les épaules. Les débats autour des horaires de travail, des temps de pause, de la semaine qui s’ar­rête le samedi et reprend le dimanche ou des salaires trop bas ne le concernent pas. Il en pâtit seule­ment. Il habite juste en face. Il les voit qui défilent, voci­fé­rant et récla­mant. Il sait qu’il s’épuisent a deman­der l’im­pos­sible. Cela fait si long­temps que les injus­tices existent. Depuis que le monde est monde. Alors à quoi bon s’in­sur­ger ? Si seule­ment ils pouvaient s’écar­ter de sa route. Il ne peut rien pour eux.

Portrait de Karl Marx par la bonne qu’il a « engrossée »

C’est un vaurien, inca­pable de mettre un seul penny de côté. L’argent lui brûle les doigts. Il ne sait pas comp­ter. Ni travailler d’ailleurs. Il a bouffé la dot et les dons de sa femme. Il accu­mule les dettes. C’est tout ce qu’il sait faire, récla­mer de l’argent à ses amis. Et quand il refuse, il hurle comme un cochon qu’on saigne. Une bête, je vous dis ! Il fait ça même à sa mère. La pauvre femme. Henriette, qu’elle s’ap­pelle. Il dit que sa mère le vole ! .Vous enten­dez ! Un homme de son âge qui dit que sa mère le vole ! Saleté de bon à rien ! Et après, c’est moi qui dois faire face au boucher, qui dois le supplier de me faire confiance, comme chez le boulan­ger ou le marchand de fruits aussi. Ça fait cossu d’avoir une employée. Ah oui ça. Ça fait riche. Mais ils n’ont rien. Que dalle. Que le nom de Madame, usé jusqu’à la corde. Un jour, quand il avait trop faim, il a envoyé une lettre d’embauche à une compa­gnie des chemins de fer. La première, en 10 ans. Pour­tant, il a fait des études. Il est docteur. Faut qu’on l’ap­pelle docteur.

L’argent et la vie d » Engels et le style lapidaire de l’auteur

Engels paye d’une traite à tirer sur les comptes de l’usine. Le docu­ment est signé par lui et par son asso­cié. Peter Ermen était rassuré en le para­phant ce matin. 
L’argent n’a pas d’odeur.
Tant pis pour les esclaves des plan­ta­tions du Sud.
Engels voit le docu­ment dispa­raître dans la poche de Dress­ner. Sa mère est immo­bile. Ses oiseaux sont figés. Et l’équa­tion de Fourier lui revient à l’es­prit, celle qu’il crachait l’été à la face des bour­geois, avec les deux sœurs au bras : deux vices font une vertu. Mary est morte si vite. Le coton le dégoûte. L’argent le dégoûte. Mais c’est un mal néces­saire pour la cause.

Le portrait de Marx (appelé le Maure) lors d’un repas chez Engels

- Je ne sais pas, répond le Maure en s’es­suyant les lèvres. La peau de son ventre est tendu. Il a trop mangé. Il ne s’est pas retenu. Il en est inca­pable. Il a fallu qu’il dévore, tout, très vite comme s’il s’agis­sait du dernier repas de sa vie.
(Et la fin de la discussion)
-Que faire ? Demande Engels.
- Il faut que je voie avec les autres, ces crétins de choristes, les syndi­ca­listes du Lanca­shire : Swing­khurst, Mowley et d’autres. 
- Et moi ?
- Toi Engels ? Tu finances ! Débrouille-toi pour trou­ver de l’argent. Il faudra plus d’argent. Beau­coup plus.

Le pacte sur Le dos de l’enfant illégitime de Karl Marx

. J’ai passé un pacte avec mon frère.
- un pacte ?
- Nous avons passé un accord pour les deux. Si l’exis­tence de ce bâtard était révélé ce serait l’image de mon mari qui serait atteinte. 
Engels acquiesce, sans l’interrompre. 
Elle revient sur ce dîner avec son frère.
C’était il y a quelques semaines, juste avant qu’ils ne débarquent ici, à Manches­ter, en famille. Ferdi­nand avait retrouvé Freddy.
– Ferdi­nand est un homme intel­li­gent. Au nom des West­fa­len, il a accepté de ne rien dire de l’exis­tence de cet enfant. Pour l’image de notre famille. Pour ma répu­ta­tion. Il a renoncé ainsi à l’idée de nuire à Carl. Tu sais comme il le hait. Cela n’est pas nouveau. Cette histoire aurais pu lui causer du tort. L’en­fant caché de Karl Marx. Son fils caché. Avec la bonne !
. Nous nous sommes mis d’ac­cord, mon frère et moi. Je me suis enga­gée. Plus d’ap­pel à la grève. Plus de drapeau rouge. Plus de menaces sur Londres ou Berlin ou je ne sais où. J’ai promis qu’il rega­gne­rait son cabi­net et se conten­te­rait d’écrire. C’est pour ça que mon frère vous a fait suivre.

Je ne savais pas ça :

Comme des milliers des Irlan­dais, son oncle s’est engagé comme soldat puis sergent dans l’ar­mée Yankee. Il a suivi les troupes nordistes tout le long de la guerre. Il a cru qu’à l’is­sue il aurait des terres, lui aussi. De bonnes terres prises aux enne­mis sudistes. C’est ce qu’a­vait promis les colo­nels, les géné­raux et surtout le président. Le Nord l’a emporté le Nord a libéré les esclaves. Le Nord a remer­cié les enga­gés volon­taires pour tout le sang versé. Puis les terres ont été remises aux anciens proprié­taires, aux parti­sans des sudistes. Le Nord a offert quarante acres et une mule a quelques esclave affran­chis. Il a offert quarante acres et une mule à ces milliers de conscrits, engagé malgré eux. Et quand il n’y a plus de mule, il a dit à tous les autres, les volon­taires, les Irlan­dais, d’al­ler se faire foutre.

Souvent, le mercredi, je passe sur vos blogs pour dire que je lis peu, ou pas, de BD. Il m’ar­rive aussi de trou­ver des trésors comme « Le Chan­teur Perdu » et cette fois, c’est moi qui vous suggère une lecture qui m’a beau­coup touchée. L’au­teur a écrit cette BD car en peu de temps, il a dû faire face à l’Alz­hei­mer de sa mère et à l’an­nonce de la triso­mie de son fils :

À quelques mois d’in­ter­valles, il me faut faire le deuil de la mère que j’avais connue et celui de l’en­fant que j’avais attendu.

Morvan­diau est rennais et cela a sûre­ment joué dans mon plai­sir de lecture car c’est la ville où je suis née et où j’ai travaillé. Je recon­nais bien les lieux qu’il décrit, j’ap­pré­cie qu’il ne fasse pas des dessins du Rennes touris­tique très connu mais plutôt des quar­tiers habi­tés par les gens ordi­naires, on sent que son œil de dessi­na­teur est attiré par la trans­for­ma­tion d’un quar­tier de petits pavillons avec jardin lais­sant la place à des immeubles. Morvan­diau raconte ces années qui ont été doulou­reuses pour lui, il passe d’anec­dotes de sa vie à l’ex­pres­sion de ses senti­ments et de ses cauche­mars, les réflexions des gens autour d’eux. Que de pudeur dans cette BD ! Il ne s’agit pas d’un récit linéaire, et c’est ce que j’ai aimé : par petites touches, Morvan­diau nous fait parti­ci­per à tout ce qui a fait sa vie.

Je vous laisse avec ma planche préfé­rée, mais surtout ne croyez pas que cette BD ne raconte que cela : la vie d’Emile et de ses progrès, c’est toute une période de la vie de l’au­teur dans tous ses aspects, enfin ceux que le dessin peut exprimer :

Autant notre mémoire a été marquée par l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie autant celle du Maroc est beau­coup moins trai­tée par les écri­vains. Tout semble se passer plus faci­le­ment au Maroc, et pour­tant ! Voici un roman qui montre que ce pays a connu son lot de violences. Mais ce n’est pas l’unique inté­rêt de ce livre bien au contraire. L’au­teure puise dans ses origines maro­caine par son père et fran­çaise par sa mère l’ob­jet de son roman. Elle décrit de l’in­té­rieur les diffi­cul­tés d’un couple métissé en 1945 à Meknes et c’est passion­nant. On comprend bien ce qui a motivé sa mère à suivre son amour ce beau maro­cain venu déli­vrer la France pendant la seconde guerre mondiale. On comprend aussi combien pour Amine son père, il est diffi­cile de s’im­po­ser comme Maro­cain et d’être rejeté par les colons et aussi par les autoch­tones qui lui reprochent son mariage. À force d’un travail complè­te­ment fou, ils arri­ve­ront à créer une ferme dans les alen­tours de Meknes, et Mathilde sans être heureuse trou­vera une place dans le pays en soignant la popu­la­tion dans un dispen­saire où elle accueillera toute la popu­la­tion pauvre du Bled. Comme toujours quand il s’agit de romans sur les pays du Magh­reb, la condi­tion de la femme est insup­por­table et pour­tant ce sont bien les femmes qui permettent aux familles de tenir. L’au­teure décrit très bien le senti­ment de rejet de la popu­la­tion colo­ni­sa­trice et les diffi­cul­tés de l’en­fant qui se sent mépri­sée par les petites filles qui se croient supé­rieures seule­ment parce qu’elles sont « fran­çaises ». Un jour les sœurs de son école orga­nisent une visite et, grâce à ce roman, j’ai décou­vert le sort de esclaves chré­tiens du XVIII siècle. Pour une fois les rapports étaient inver­sés, ce ne sont plus les occi­den­taux qui font souf­frir les Arabes, mais les trai­te­ments sont tout aussi cruels. Les pauvres esclaves qui ont construit ces laby­rinthes étaient descen­dus par des trous et ne remon­taient jamais à la lumière du jour. Ils mour­raient d’épui­se­ment car ils étaient très mal nour­ris. Ce lieu se visite encore aujourd’­hui à Meknes :

Citations

Paroles de colons

Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, mais il sera beau ce pays quand nous ne serons plus là pour faire fleu­rir les arbres, pour retour­ner la terre, pour y appli­quer notre achar­ne­ment. Qu’est-ce qu’il y avait ici avant que nous arri­vions ? Je te le demande ! Rien.
Moi je le connais ces arabe. Les ouvriers sont des ignare, comment veux-tu ne pas avoir envie de les rosser ? Je parle leur langue, je connais leur travers. Je sais très bien ce qu’on dit sur l’in­dé­pen­dance mais ce n’est pas une poignée d’agi­tés qui va me reprendre des années de sueur et de travail.

Le cherghi

Au début du mois d’août, le cher­ghi se leva et le ciel devint blanc. On inter­dit aux enfants de sortir car ce vent du Sahara était la hantise des mères. Combien de fois Moui­lala avait-elle raconté à Mathilde histoire d’en­fant empor­tés par la fièvre que le cher­gui char­rie avec lui ? Sa belle-mère disait qu’il ne fallait pas respi­rer cet air vicié, que l’ava­ler c’était prendre le risque de brûler de l’in­té­rieur, de se dessé­cher comme une plante qui fane d’un coup. À cause de se vent maudit, la nuit arri­vait mais sans appor­ter de répit. La lumière faiblis­sait, le noir recou­vrait la campagne et faisait dispa­raître les arbres mais la chaleur, elle, conti­nuait a peser de toute sa force, comme si la nature avait fait des réserves de soleil

Regret de ne pas avoir fait d’études

Adoles­cente, Mathilde n’avait jamais pensé qu’il était possible d’être libre toute seule, il lui parais­sait impen­sable, parce qu’elle était une femme, parce qu’elle était sans éduca­tion, que son destin ne soit pas inti­me­ment lié à celui d’un autre. Elle s’était rendu compte de son erreur beau­coup trop tard et main­te­nant qu’elle avait du discer­ne­ment et un peu de courage il était devenu impos­sible de partir. Les enfants lui tenaient lieu de racines et elle était atta­chée à cette terre, bien malgré elle. Sans argent, il n’y avait nulle part où aller et elle crevait de cette dépen­dance, de cette soumission.

Description des médecins

Il était beau dans sa blouse blanche, ses cheveux noirs peignés en arrière. Il était très diffé­rent de l’homme jovial qu’elle avait rencon­tré la première fois il lui sembla que ses yeux cernés étaient un peu tristes. Il portait sur son visage cette fatigue qui est propre aux bons méde­cins. Sur leurs traits on voit, comme en trans­pa­rence, les douleurs de leurs patients, on devine que ce sont les confi­dences de leurs malades qui courbent leurs épaules et que c’est le poids de ce secret de leur impuis­sance qui ralen­tit leur démarche et leur élocution.

L’honneur d’un Marocain qui a épousé une Française

Il la fixa et Mathilde eut alors l’im­pres­sion que les yeux d’Amine s’agran­dis­saient que ses traits se défor­maient, que sa bouche deve­nait énorme et elle sursauta quand il se mit à hurler : « Mais tu es complè­te­ment folle ! Jamais ma sœur n’épou­sera un Français ! »
Il attrapa Mathilde par la manche et la tira de son fauteuil. Il la traîna vers le couloir plongé dans l’obs­cu­rité, « Tu m’as humi­lié ! » Il lui cracha au visage et, du revers de la main la gifla.

Femmes battues

Aïcha connais­saient ces femme aux visages bleus. Elle en avait vu souvent, des mères aux yeux mi-clos, à la joue violette, des mères aux lèvres fendues. À l’époque, elle croyait même que c’était pour cela qu’on avait inventé le maquillage. Pour masquer les coups des hommes.

Édition Robert Laffont

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai commencé ce roman avec un grand plai­sir qui s’est émoussé au fil des pages. Deux trames roma­nesques s’en­tre­croisent : celle qui décrit Fran­çois-René de Chateau­briand qui connaît la dure loi de l’im­mi­gra­tion et de la misère en Angle­terre pour échap­per à l’écha­faud, et le père du narra­teur, grand univer­si­taire pari­sien qui, à la fin de sa vie, a voulu retrou­ver, pour en faire un livre, toutes les femmes aimées par ce grand roman­tique dont une « petite sonneuse de cloches » de l’ab­baye de West­misn­ter qui a réveillé d’un baiser Chateau­briand presque mort de froid et de faim et qui, pour ce haut fait, mérite une ligne dans ses mémoires. Le narra­teur part donc à la recherche dans les docu­ments d’ar­chives de cette incon­nue, il est,alors, entraîné dans une histoire fantas­tique où Fran­çois-René joue encore un rôle. Je ne peux en dire plus, car je ménage toutes celles et tous ceux qui aiment le suspens et ne veulent pas savoir la fin des romans avant de la commen­cer – contrai­re­ment à moi !

Le charme du roman vient de l’hu­mour que Jerôme Atttal manie avec finesse et légè­reté. Tous les chapitres concer­nant la vie des émigrés à Londres sont à la fois instruc­tifs et assez cocasses. Ces gens sans argent et qui ne savent rien faire ont dû beau­coup amuser les Britan­niques qui comme le dit un des person­nages semblent faire « du travail une valeur » . La partie sur la vie moderne est aussi pleine d’ob­ser­va­tions assez amusantes, entre son père grand univer­si­taire qui se battrait bien en duel sur l’oeuvre de Margue­rite Duras et qui écrit des livres que seules des étudiantes amou­reuses du grand profes­seur sont capables de lire. Mais au bout de la moitié du roman, je me suis un peu ennuyée et je dois avouer que j’ai plus parcouru ce livre que réel­le­ment lu. Je pense que des lectr­rices ou lecteurs plus atten­tifs que moi pour­ront en donner une bien meilleure impression.

Citations

Le dentiste de Londres

Pour l’heure, Fran­çois René repère l’en­seigne de fer et de plomb clouée à l’une des façades de Shel­ton Street et dont l’ins­crip­tion, « Le Gentil dentiste », tient lieu d’anes­thé­sie locale pour les patients les plus rétifs (…)
Quand Fran­çois René pénètre dans la pièce qui fait office de cabi­net, il est frappé par la nudité du lieu. Un parquet aussi vaste que le pont d’un navire, flan­qué de deux baquets : l’un destiné à rece­voir les dents, l’autre empli à moitié d’une eau trou­blée de crachats. Contre l’un des murs, un établi sur lequel s’en­tasse un assor­ti­ment d’us­ten­siles : pinces plus ou moins tordues, tenaille, crochets, forceps coupants, clés de porte et pelote de ficelle. Un flacon d’eau-de-vie accou­plé à un gobe­let trône en évidence au milieu des instru­ments sans qu’on puisse déter­mi­ner si ce remède et à la jouis­sance du prati­cien ou du patient..

le père du narrateur

Sur son temps libre, Joe J. écri­vait des livres énormes qui se vendaient peu sans qu’il en conçoivent amer­tume ni rancœur. Il expli­quait ne pas vouloir être tribu­taire de l’ac­tua­lité, affir­mant que ce qui diffé­ren­cie les grands écri­vains des grands crimi­nels réside dans le fait que les premiers ne sont jamais aptes à être jugés par leur époque.

Discussion entre émigrés de la noblesse française

Une fille qui te donne spon­ta­né­ment un baiser ? ques­tionne dans le vide Hingant incré­dule. Je n’ai jamais rencon­tré une telle personne de toute mon exis­tence. Il faut toujours les séduire. Ou les forcer. Ou les épou­ser. Ou les trois à la fois.

La beauté Féminine

Il fixe avec dégoût l’idiote tein­ture brune appli­quée à ses beaux cheveux blonds. Le caprice, qui en toute chose permet à une jolie fille de choi­sir une direc­tion oppo­sée à sa nature sur un simple coup de tête, blesse éper­du­ment son cœur.

Édition stock

J’ai lu, sans le chro­ni­quer, « Soudain seuls » de cette écri­vaine que je retrouve avec un plai­sir de lecture mitigé. Le roman est certes, très bien construit : Iouri brillant cher­cheur améri­cain qui a passé sa jeunesse en URSS (qui n’était pas encore rede­ve­nue la Russie), vient voir son père qui est sur son lit de mort. Rubin, son père a été un véri­table tortion­naire afin d’in­cul­quer à son fils les seules valeurs qu’un homme sovié­tique doit trans­mettre à son fils : la violence – s’en servir pour ne pas avoir à la subir. Son père, sur son lit de mort, lui demande de partir à la recherche de Klara, sa mère qui a été dépor­tée lors des purges stali­niennes. Le roman est construit sur des allées et retour entre le monde d’au­jourd’­hui et les souve­nirs du passé. Nous y trou­vons tous les ingré­dients clas­siques des romans se situant dans le monde sovié­tique. Une mère dépor­tée pour ne pas avoir dénoncé un supé­rieur juif, un mari lâche qui a essayé de survivre, des hommes violents et alcoo­liques, la honte de l’ho­mo­sexua­lité. Tout cela est bien raconté, la partie la plus inté­res­sante concerne la pêche indus­trielle, Isabelle Autis­sier connaît bien la mer et n’a aucun mal à imagi­ner la violence des rapports entre les marins pêcheurs.
Mais alors pour­quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme ? Je trouve que les person­nages manquent tota­le­ment d’hu­ma­nité. Le père ultra violent, Rubin, s’est marié avec une femme qui semble là unique­ment pour le décor. Iouri ne rencon­trera de l’af­fec­tion qu’au­près d’une femme que son père a violé mais qui finira par s’at­ta­cher à lui. C’est un monde d’une cruauté extrême mais quand même crédible. La dernière cita­tion explique ce que j’ai éprouvé oui, c’est une histoire crédible, oui, l’au­teure s’est bien rensei­gnée sur ce qui pouvait se passer à cette époque en URSS mais on a l’im­pres­sion que la famille de Iouri est une éven­tua­lité mais n’est pas réelle. Je crois que je préfère lire des témoi­gnages ou des romans d’écri­vains qui ont connu ce monde-là.

Citations

Le ressort du roman

Devait-il s’ho­no­rer d’avoir pour aïeul cette femme qui avait fait bascu­ler le roman fami­liale ? Au nom de quoi cette trace indé­lé­bile avait-elle été infli­gée, boule­ver­sant la vie de son père et la sienne ?
Robin resta long­temps silen­cieux. Puis sembla puiser dans une dernière réserve d’énergie. 
- Je n’ai jamais su. Jamais pu savoir. Et …
Sa voix passa dans un étrange registre, presque enfantin.
Pour un homme dont l’au­dace avait guidé la vie et qui avait tenté de l’im­po­ser à coups de cein­ture à son fils, l’aveu était aussi imprévu qu’incongru. 
Iouri ressen­tit un vertige. Il savait d’avance ce que son père allait lui deman­der. Il ne pour­rait pas refu­ser, mais tout, en lui, se dres­sait contre cette pers­pec­tive. Il n’au­rait jamais dû venir. Rubin le piégeait une dernière fois. Malgré son impos­sible carac­tère et sa violence, il deve­nait une victime qu’il fallait secou­rir. Iouri s’arc-bouta menta­le­ment pour refu­ser la propo­si­tion qu’il sentait poindre. Mais il y avait Klara, sa grand-mère, il et ce récit qui ne pour­rait plus jamais igno­rer, un fétu dans le tour­billon de l’His­toire, mais une poutre pour sa propre famille, un nom dans la lita­nie des sacri­fiés, mais le nom qu’il portait. Le regard bleu pâle de Rubin se planta dans ses yeux. 
-Tu dois trou­ver. Vite, avant que je crève. Au moins que je sache. 
Enfin il lâcha l’inconcevable. 
-Je t’en prie.

La pêche et la souffrance des mousses

À peine le cul du chalut était-il ouvert qu’une marée de bêtes luisantes submer­geait le pont, dans un grand chuin­te­ment d’écailles. Une masse indis­tincte s’agi­tait en tous sens, haletait,se débat­tait dans un sursaut atavique. Les pois­sons glis­saient les uns sur les autres et s’en­che­vê­traient. Les queues battaient déses­pé­ré­ment, les yeux exor­bi­tés, les gueules asphyxiées s’écar­te­laient, les corps s’ar­quaient, fouet­taient l’air, se tordaient.L’urgences vitales saisis­sait chaque animal dans un affo­le­ment tardif. Les hommes, eux, n’en n’avez cure. Selon un balai bien établi, ils se préci­pi­taient sur les pois­sons les plus nobles : morues, rares turbots, aigle­fin ou perches dorées, hurlant qu’on leur apporte des caisses pour jeter les prises. Les mousses s’ac­ti­vaient, fendant parfois jusqu’aux cuisses la masse grouillante ressem­blant à des centaures marin. Puis il leur fallait tirer les caisses alour­dies jusqu’au tapis roulant qui convoyait les animaux vers les tables de dépe­çage, à l’in­té­rieur. La tâche était rude. Les jeunes, parfois déséqui­li­brés par une vague, déra­paient sur le mucus. Si la caisse se renver­sait, il récol­tait un torrent d’in­jures de Seri­kov ou un coup de pied qui les envoyait la tête la première dans la masse grouillante. Ils aidaient aussi au tri, pous­sant par-dessus bord les innom­brables animal­cules raclés en même temps que les pois­sons comes­tibles, petits crus­tacé, méduses, hippo­campes, coquillages, bestioles écra­sées dans la bataille. Puis ils manœu­vraient les lourds manches à eau pour nettoyer le pont.

La famille de Iouri

Il en savait assez pour se repré­sen­ter les person­nages de sa légende fami­liale : une grand-mère éner­gique et sensible jusqu’à l’im­pru­dence ; un grand-père aimant , mais faible et veule ; un père tenu de se battre dont la bruta­lité avait dévoré la vie, une mère inexis­tante qui s’était dévo­lue aux objets, puisque les être la des sauvé. Et au final lui, Youri, dont l’en­fance avait été impré­gnée de ces espoirs, de ces combats, de ces renon­ce­ments. Un destin iden­tique à celui de millions de famille tour­men­tée par les soubre­sauts de l’his­toire, qui cachaient un cadavre dans le placard, croyant ainsi se faci­li­ter la vie.

Édition Pocket

Jérôme aime beau­coup cet auteur et moi qui crai­gnais être rebu­tée par la langue ce n’est abso­lu­ment pas le cas, son style est adapté à son récit et fait une grande partie du charme de cet auteur que je vais conti­nuer à lire. Voici un roman très impor­tant pour toutes celles et tous ceux qui prennent des bonnes réso­lu­tions pour la nouvelle année : ça ne marche pas ! En tout cas pour Fred, ça ne marche jamais et il aurait mieux valu pour lui qu’il ne s’y « mette jamais » et qu’il reste dans son quar­tier pari­sien à soute­nir le bar d’Omar plutôt qu’al­ler en Espagne pour fuir un certain M. Zyed qui n’avait peut-être pas comme projet de l’empêcher de faire la maque­reau à Pigalle. Voilà tout est dit ou presque ! Fred est un éter­nel perdant qui nous fait rire grâce au talent de Florent Oiseau. Cet art d’être à côté de la plaque tout le temps est un bon ressort dans la litté­ra­ture . Je ne peux pas dire que c’est complè­te­ment ma tasse de thé mais, je dois l’avouer, parfois, j’ai ri malgré les outrances trop répé­ti­tives à mon goût. J’ou­bliais l’al­cool c’est aussi un person­nage impor­tant du livre, c’est sûr qu’a­près la deuxième bouteille de côte du Rhône on a les idées moins claires qu’a­près la « petite » bière du matin mais la vie devient telle­ment plus cool que cela permet à Fred de passer une après midi de plus « avec » Sophie Davant.

Citations

Moment que j’aime bien

C’est sur ce chemin du retour que j’ai croisé un pote au café, rue de Para­dis. Le pauvre vieux venait de se faire plaquer, du coup on a bu quelques canons. J’ai le soutien facile, on se confie aisé­ment à moi, je ne parle pas beau­coup. Dans les moments compli­qués, ça doit être récon­for­tant, un gars qui écoute.
Quinze ans de vie commune, qu’il rabâ­chait. Quinze putains d’an­nées, il râlait, le gars. Quinze ans, un voyage de noce aux Seychelles avec ses écono­mies à lui, des sacri­fices, pour qu’en fin de compte elle se barre avec un profes­seur d’his­toire (vaca­taire en plus)en lui repro­chant de se lais­ser sombrer.

Une vision genrée du monde (mais si drôle !)

Avec un million, je l’au­rais gardée, Séve­rine. Un alcoo­lique million­naire qui ne prend pas d’ini­tia­tives, ça lui aurait convenu. Les femmes disent toutes qu’elle se foutent de l’argent. Tu parles. Elles ne peuvent rien y faire, elles l’ont en elle. C’est une chose qu’on doit leur faire couler dans les veines, à la nais­sance. Un genre de truc irré­ver­sible, incon­trô­lable. Très souvent, cette atti­rance pour le fric est volon­tai­re­ment ignoré. Une sorte de déni s’opère. Elles ont envie de se convaincre qu’une vie bohème fait d’amour, de poils et de vin pour­rait leur conve­nir. Elles en meurent d’en­vie de cette vie là, simple, roman­tique et insou­ciante, mais le truc qui a été mis à l’in­té­rieur d’elle au sujet du fric prend le dessus chaque fois. J’ap­pelle ça, le gène confort. Le virtuose pauvre avec ces jolis mots peut bien aller se faire foutre. Terminé le petit studio sous les toits, éclairé à la bougie, avec un chat qui minaude en nous regar­dant faire l’amour. Place au DRH, au mec de la télé, aux spor­tifs de haut niveau, au trader, au chirur­gien, à l’avo­cat. Le ski à Cour­che­vel, le weekend à Cabourg. Les gonzes, elles préfèrent s’en­nuyer dans un cabrio­let qui sent le cuir que s’écla­ter en camping. Les mecs, ce serait un peu la même chose concer­nant la fidé­lité. Ils sont inca­pables de se contrô­ler. J’ap­pelle ça, le gène bite. La situa­tion est simple, les hommes ne peuvent se vouer au même sein, tandis que les femmes, elles, sont machi­na­le­ment envoû­tées par l’at­trac­tion qu’exercent des cartes de crédit sur leur culotte.

De hautes réflexions philosophiques

Si les secondes étaient des heures, on vivrait beau­coup plus vieux.

Sophie Davant

J’ai pensé très fort à Sophie Davant, au fait que c’était la femme avec laquelle j’avais vécu le plus de choses. Elle l’igno­rait sans doute.