Un petit livre trouvé chez Nouketteet que j’ai lu, moi aussi, en une soirée, ce petit Adrien qui a le mot « rien » dans son nom est boule­ver­sant. Il voudrait être aimé , il voudrait avoir un papa, ou au moins savoir qui est son papa. La vie n’est pour lui qu’une succes­sion de choses qui vont mal, comme ses reins qui sont fichus et qui le mettent en grand danger de mort, comme sa maman qui a un grave acci­dent, comme sa tante – la sorcière- qu’il déteste et qui ne sait pas aimer les enfants. Est-ce qu’un jour la vie lui sera un peu plus douce ? On l’es­père mais c’est vrai­ment mal parti, en atten­dant, l’au­teure a su nous embar­quer dans les méandres des pensées des enfants pour qui rien n’est simple. De l’ex­té­rieur on peut penser qu’ils s’y prennent très mal ! mais si on savait ! C’est si compli­qué pour un enfant de cher­cher à se faire aimer d’adultes qui n’ont pas résolu leurs conflits. Le regard du petit garçon choisi pour la couver­ture du livre poche dit bien toute la détresse de ce petit Adrien.

Citations

le début

Aussi loin que je m’en souvienne, je l’at­ten­dais assis, le menton sur les genoux, les bras autour des jambes et le dos appuyé contre la porte du placard.

Sa maladie

Je lui ai alors expli­qué que j’étais malheu­reux au sixième étage de cet immeuble où nous vivions, que je détes­tais le sous-sol, que je m’en­nuyais avec elle pendant les weekends et sans elle pendant la semaine. Elle n’avait qu’à arrê­ter de travailler s’oc­cu­per de moi, au lieu de m’aban­don­ner à ma sorcière de tante. Bien sûr, il y avait la mala­die, cette fichue mala­die des reins fichus qui me faisait manquer l’école,

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition Buchet/​Chastel

Une auteure qui a un joli style tout en simpli­cité et pour­tant, quel travail sur ses phrases ! Elles sont toutes cise­lées et semblent couler de source. On recon­naît Marie-Hélène Lafon, un peu comme on recon­nait Annie Ernaux. C’est une qualité que j’ap­pré­cie beau­coup : une écri­ture qui se recon­naît en restant simple. J’avais beau­coup aimé L’an­nonce, et eu plus de réserves sur Joseph . Mais ce roman m’a beau­coup plu. Il commence par une tragé­die racon­tée de façon saisis­sante, la mort d’un enfant ébouillanté acci­den­tel­le­ment par une femme qui en perdra la raison. Ensuite le roman se morcelle en suivant diffé­rents person­nages. Le fil conduc­teur c’est ce « fils » mort de façon tragique, son jumeau suivra un parcours marqué par la colla­bo­ra­tion et les conquêtes fémi­nines. Il ne saura pas qu’il a eu un fils qui au contraire s’illustre par son courage de résis­tant pendant la guerre 3945 . La mère de ce fils est un person­nage étrange qui est en toile de fond du roman et que l’on ne comprend pas très bien. Sa plus grande sagesse a été de confier cet enfant à sa sœur et son mari qui lui donne­ront amour et tendresse. Comme il faut bien une fin , si ce fils n’a pas retrouvé ses racines pater­nelles, dans un dernier chapitre les deux familles fini­ront par se rejoindre.
Je n’ai pas toujours appré­cié ce morcel­le­ment que Kathel appelle l’art de l’el­lipse, mais ma réserve vient surtout des person­nages , comme celui de la mère, pas assez appro­fon­dis. Si j’aime cette auteure, c’est pour son style et les ambiances qui règnent dans ces romans plus, sans doute, que ses histoires qu’elle suggère plus qu’elle ne les raconte.

Citations

J’aime le style de cet auteur

Une fois, elle lui avait demandé son âge, le vrai, et lui avait dit qu’il ressem­blait beau­coup, en plus jeune, à son frère dont elle était sans nouvelles depuis octobre 1940. Il avait pensé, sans le dire, que c’était peut-être un critère discu­table pour choi­sir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affa­més et affû­tés par le senti­ment de vivre à la proue d’eux- mêmes.
Cette femme, Sylvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se compre­naient pas tout à fait du premier coup mais se plan­taient dans l’os et y restaient.

Le catéchisme 1934

Il aime l’école le mettre la gram­maire, et les autres matières, il est d’ac­cord pour tout. Il aurait voulu suivre aussi le caté­chisme avec les enfants de son âge ; mais sa mère n’y tenait pas, elle a dit, il est baptisé et ça suffit ; Hélène et Léon n’ont pas insisté et il croit comprendre que la dame du caté­chisme et le curé, qu’il connaît, comme tout le monde à Figeac, ne doivent pas être très à l’aise avec les fils de pères incon­nus. Inconnu est un adjec­tif quali­fi­ca­tif, il en est certain, il peut comp­ter là-dessus, sur la gram­maire. À père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui aurait en commun un adjec­tif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens néga­tif et les deux suivantes un parti­cipe passé.

J’ai décou­vert ce roman sur un blog que je lis régu­liè­re­ment « La souris jaune ». J’aime bien ce blog car j’y trouve des livres qui ne sont pas dans l’actualité litté­raire. La Souris Jaune, fouine dans tous les lieux où l’on trouve des livres pas chers ou dans les média­thèques pour assou­vir ses envies de lecture. Ce roman avait tout pour me plaire, car il parle d’un sujet très peu traité : que sont deve­nus les traces de la présence juive en Egypte ? Le début m’a enchan­tée et je me suis instal­lée pour faire un voyage origi­nal dans un pays où je n’irai sans doute jamais. Mais lorsque l’hé­roïne, Camé­lia arrive en Egypte, très vite, j’ai déchanté. Elle arrive dans ce pays avec l’argent de sa mère et des ses tantes pour faire construire une sépul­ture digne des attentes des sœurs de la morte, Carlotta . Carlotta est restée en Egypte et n’a pas suivi ses sœurs en France. Cela aussi m’in­té­res­sait, celle qu’on surnom­mait « la juive au nombril arabe » a mené une vie hors du commun. Mais il en est si peu ques­tion ou d’une façon si embrouillée que je me suis vite lassée. Vers la page 200 d’un roman qui en compte 350, j’ai parcouru en diago­nal un récit qui « arri­vait pas à rete­nir mon atten­tion. Je n’ai rien compris aux aven­tures amou­reuses de Camé­lia qui a des rela­tion sexuelles avec l’homme qui la reçoit et qui l’oblige à l’ap­pe­ler « papa ». Ses rencontres avec les pension­naires de l’ancienne demeure qui étaient la maison de retraite de sa tante sont tota­le­ment étranges. On sent que l’au­teur veut nous faire vivre à la fois la décré­pi­tude de ce monde ancien et celui de la vieillesse , j’ai parfois pensé à la famille « Mange­clous » d’Al­bert Cohen, mais le récit n’ar­ri­vait pas à se construire. Comme « la souris jaune » j’ai bien aimé les inces­sants coups de fil de Lounna la mère juive plus vraie que nature de Camé­lia. Et puis je dois souli­gner la scène de départ dans l’aéroport qui est vrai­ment très drôle. Au moment où j’écris ce billet, alors que je ne peux pas dire que j’ai lu jusqu’au bout ce roman, j’es­père que plusieurs d’entre vous l’avez lu et que vous saurez m’ex­pli­quer ce que vous avez aimé dans la partie égyptienne

Citations

Quand j’ai cru à la première page que je lirai ce roman jusqu’au bout

Morte Carlotta ? Morte la sœur aînée née de la même mère ? Maman s’échauf­fait . Le mystère de la mort la lais­sait sans voix hurlait-elle, et je sus qu’elle criait en montrant toutes ses dents au télé­phone. Les morts vont vite ! Le monde s’en va. ! Quoi ! apprendre la funeste nouvelles aujourd’­hui samedi ? Le seul jour consa­cré à la partie de bridge hebdo­ma­daire ? Voilà bien la chance de maman ! Tant pis, Dieu était grand, ce qu’il donnait d’une main il le repre­nait de l’autre, bien­tôt il pren­drait tout des deux mains.… Maman sentait appro­cher sa dernière heure.

Toujours sa mère

Sa liai­son avec le produc­teur Rachid « Un musul­man qui n’est même pas chré­tien » fulmi­nait Maman.

La scène de l’aéroport sa fille de 26 ans doit écouter les conseils de ses tantes, comme tous les voyageurs car elles parlent très fort.

- Je vous la confie, dit maman à l’hô­tesse de l’air en charge des bagages. C’est ma fille unique et je l’aime. Surveillez la bien, elle a l’air grande du dehors mais dans sa tête elle est très petite. Il marche bien votre avion ?
Les voya­geurs, écar­tés de force du guichet, parurent fort inté­res­sés par les conseils des dames en noir.
- Il n’y a pas, criait tante Marcelle, tu te débrouilles et tu pousses, mais tu prends place dans la queue, pour la vie sauve si l’avion s’écra­bouille en mer, Dieu préserve !
- Tu mettras immé­dia­te­ment le gilet gonflant, renché­ris­sait tante Fortunée.
-Tu n’iras pas à la toilette suspen­due, disait tante Melba à cause de l’as­pi­ra­tion, sait-on jamais. Il n’y a pas de canni­bales, au moins ? Elle jeta alen­tours des regard cour­roucé. Ah chères, j’ai lu l’ar­ticle abomi­nable, les uns mangeant les autres et tous commen­çant par les plus jeunes !
- Aucune bois­son alcoo­li­sée, voci­fé­rait Maman on te connaît, un verre, deux verres, trois et tu t’en­dors, quatre tu manques l’ar­rêt du Caire.
- Camé­lia chérie, n’ou­blie pas de sucer le bonbon de l’en­vol, conseillait tante Fortu­née sinon tu retour­ne­ras tes vomis­se­ments sur les voisins.
-Tu mange­ras tout, approu­vait maman. Ça fait passer le temps c’est compris dans le prix, mon Dieu comme tout augmente.
- Si tu n’aimes pas la confi­ture disait tante Melba, garde-moi le petit pot. Ça fait dînette, on voyage par le palais, et le goût est très français.
-Boucle-la Melba, se fâchait tante Marcelle, sommes-nous des mendiants ? Tu ne vois pas que les oreilles fran­çaises nous écoutent

Vraie question

Ils ont vendu le patri­moine des ancêtres. Un rouleau sacré par-ci, une relique du Temple de Jéru­sa­lem par là, une syna­gogue, quelques belles maisons du quar­tier juif. Les Améri­cains raffolent des marques du passé. Ils ont acheté. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas acheté. Lequel est le plus coupable ? Celui qui achète ou celui qui vend ?

Le cimetière juif du Caire

Plus loin, deux jeunes femmes éten­daient du linge entre les piliers de la nef consa­crée en 1912 à un certain Isaac Pinto, le déli­vré, selon l’épi­taphe, d’une longue vie de douleur et de soli­tude. À deux pas de là, un vieillard arro­sait d’urine la dalle de Léda Gatte­gno (1903 1933) trop tôt arra­chée à son juge d’époux, lequel avait mis une ving­taine d’an­nées à la rejoindre sous le caveau où fleu­ris­sait la menthe sauvage et le persil. Des fèves cuisaient à gros bouillons dans la vasque funé­raire de Simon Fran­cis Bey, fumet exquis qui partait chatouiller les narines d’un autre pair d’Égypte, le baron Musta­pha Lévy, un grand philan­thrope , dit Sultana, il a beau­coup construit pour les pauvres, décédé en l’an 1948 et dont le mauso­lée, un petit palais baroque, s’en­va­his­sait de volailles.

Édition Dargaud

Après l’année du jardi­nier de Karel Capek voici une BD qui est l’exacte oppo­sée : Tout va bien pour ces jardi­niers urbains qui réus­sissent tout ce qu’ils entre­prennent. C’est Aifelle qui a été ma tenta­trice et je l’en remer­cie. J’avoue avoir été agacée par l’am­biance « écolo-bobo-pari­sien » et la pensée dans l’air du temps. J’avoue aussi ne ressen­tir aucun malaise à jeter un trognon de pomme dans ma poubelle. Après ces petits bémols, je vais dire main­te­nant tout mon plai­sir à me plon­ger dans un dessin abso­lu­ment enchan­teur. On peut vrai­ment passer des heures à regar­der les planches de Simon Hureau. Quel talent ! cela m’a rappelé les tableaux qui ornaient les classes de primaire à mon époque, j’étais assez rêveuse en classe et je passais beau­coup de temps à regar­der les scènes repré­sen­tées de façon un peu naïve. Ici, le dessin raconte les péri­pé­ties de la construc­tion du jardin et parfois des planches d’une préci­sion digne d’un entomologiste .
Je ne peux que vous conseiller cet album, pour rêver et partir dans un jardin merveilleux mais se souve­nir aussi de Karel Capek pour savoir que le jardi­nage est parfois très loin de cette version trop idyllique !

Cadeau de mon fils qui partage mon goût pour l’hu­mour de cet auteur aussi bien en roman : Le Discours , qu’en BD : depuis Zaï Zaï Zaï , Et si l’amour c’était d’ai­mer, et Formica . Il s’agit d’un de ses premiers romans et déjà tout son humour est présent. L’au­teur narra­teur, auteur de théâtre de son état, est un éter­nel perdant qui se présente comme étant un collec­tion­neur d’en­ter­re­ments. Mais surtout ne vous fiez à rien de ce qu’il raconte car tout est faux et tout n’est qu’un jeu d’ap­pa­rences . Tout le monde est mani­pulé par cette société Figu­rec, qui paye des figu­rants pour que votre vie ait l’air de quelque chose d’à peu près vivable. Au passage vous aurez quelques éclats de rire, pas forcé­ment les mêmes que les miens mais je suis certaine que vous rirez. En revanche ne vous accro­chez pas trop à l’in­trigue, si elle est meilleure que la pièce de théâtre dont nous avons quelques extraits ce n’est quand même pas l’his­toire du siècle. C’est pour moi moins bon que « Le Discours » mais pour mes éclats de rire, je lui attri­bue quand même ses quatre coquillages.

Citations

La phrase à ne pas oublier (et à essayer de recaser dans une conversation)

On peut diffi­ci­le­ment se permettre d’être para­site et végétarien.

Les artistes

Il y a les artistes et ceux qui auraient aimé être artistes, c’est géné­ra­le­ment dans cette caté­go­rie qu’on trouve les mécènes – et puis il y a ceux qui n’en ont rien à foutre, pour qui les artistes sont soit des fainéants, soit des homo­sexuels, soit les deux.

Un bel enterrement

Ah, l’en­ter­re­ment d’An­toine Mendez ! Sa femme essayant de sauter dans le caveau pour le rejoindre dans l’éter­nité, ses cris hysté­riques, ses trois fils la rete­nant dans des spasmes maîtri­sés de grands garçons face à la mort, le discours de son meilleur ami admi­ra­ble­ment ciselé, pas du tout mortuaire, certaines anec­dotes parve­nant même à susci­ter des petits rires humides et pensifs dans l’as­sis­tance. Je souhaite sincè­re­ment que cet ami ait droit à pareil éloge quand son tour vien­dra. Antoine Mendez, voilà quel­qu’un qui a réussi son enter­re­ment. Il y a des gens comme ça qui savent partir.

Figurec

Depuis, l’idée a fait son chemin. Figu­rec aujourd’­hui c’est des dizaines de milliers d’employés à travers le monde. Des figu­rant dans tous les domaines, partout, proba­ble­ment la société secrète la plus puis­sante du monde ou employé et comman­di­taire sont tous maçons ou fils de maçon. Enfin pas tout à fait maçons, plutôt Roque­bru­niste, c’est une autre école, la belle dissidente.

Sa mère

Ma mère ressent toujours le besoin de préci­ser l’ori­gine des aliments qu’elle propose à ses invi­tés, de manière un peu para­noïaque, comme si elle était persua­dée que les gens qui viennent manger chez elle redoutent l’in­toxi­ca­tion alimen­taire. Si la cuisine était assez grande pour y faire entrer deux bovins, elle présen­te­rait aux invi­tés les parents du steak.

Ses succès féminins

La dernière femme avec qui j’ai eu une conver­sa­tion en tête à tête – si j’ex­clus ma mère et ma boulan­gère – est la profes­seur d’an­glais qui m’a fait passer l’oral du bac. Autant dire que, contrai­re­ment à » my tailor », mon expé­rience » is not rich ».

Les manifs de prof le chapitre entier est très drôle voici juste un passage

Devant nous, un homme et une femme discute assez violem­ment, lui est du SEAFFJ (syndi­cat des ensei­gnants adhé­rents à la Fédé­ra­tion fran­çaise de judo) et elle du SEDV (syndi­cat des ensei­gnants diabé­tiques et végé­ta­liens). Visi­ble­ment ils ne sont pas tout à fait d’ac­cord sur un point précis des reven­di­ca­tions. Fina­le­ment, un type avec un bouc et des lunettes, du SEPVSELC (syndi­cat des ensei­gnants pour la vacci­na­tion systé­ma­tique des enfants du Loir-et-Cher) s’in­ter­pose et finit par les calmer.

Édition Le Serpent à Plumes

Merci Lyvres sans toi je n’au­rais pas repéré ce roman qui est pour moi un vrai coup de cœur. J’es­père à mon tour entraî­ner quel­qu’un à lire ce livre triste et merveilleux à la fois. Cet auteur Kurdo-Syrien sait de façon unique – à mon avis- nous faire toucher du doigt ce que repré­sente l’exil quand le pays d’ori­gine est saccagé par la folie des hommes. Même la façon dont le roman est construit rend bien compte de ce que vit Fawas Hussain, il mêle la vie de tous les jours, donc les habi­tants de son HLM dans le 20° arron­dis­se­ment de Paris, aux actua­li­tés télé­vi­sées qui racontent en détail l’ef­fon­dre­ment et toutes les horreurs qui ont ravagé son pays . Avec, parfois, des souve­nirs heureux du temps de son enfance. Deux rencontres avec des Kurdes, comme lui feront le lien avec ce qu’il vit aujourd’­hui et son pays. J’ai souri, car c’est aussi un roman plein d’hu­mour à la façon dont les Kurdes se saluent quand ils ne se sont pas vus depuis longtemps :

« Alors, kurde syrien, tu arrives encore à bander ou tu t’en sers unique­ment pour pisser ? »

Fawas Hussain, présente tous ses person­nages par leur origine ethnique, la femme qu’il a aimé est toujours nommée comme Japo­naise ou Nippone et elle est partie avec « son » Breton. Il faut dire que ces appar­te­nances ont eu telle­ment d’im­por­tance dans les haines réci­proques entre les Chiites et les Sunnites qui détestent les Kurdes et tous veulent chas­ser les Chré­tiens… Pour ne pas parler des Yazi­dis ! Dans son HLM, on sent que les diffi­cul­tés de la vie, l’argent, l’al­cool les infi­dé­li­tés prennent le pas sur ces diffé­rences d’ori­gines. Mais il y a une entité qui rassemble tout le monde : « la Société des HLM pari­siens ». Les travaux dans sa tour HLM sont des hauts moment d’hu­mour et d’absurdité. 

Sur le sol fran­çais et dans ce HLM les diffé­rents commu­nau­tés arrivent à coha­bi­ter et parfois à s’entre-aider. Je lisais dans un des commen­taires laissé chez Lyvres que c’était peut-être une vision trop idyl­lique. Je ne le crois pas, car ces HLM sont dans Paris et ne consti­tuent pas des zones de non-droit. C’est parfois violent mais rien à voir avec les phéno­mènes des quar­tiers de banlieues péri-urbaines.

Ce roman permet de se plon­ger dans la réalité des quar­tiers popu­laires de Paris et les souf­frances crées par la destruc­tion du Moyen-Orient. Et tout cela avec une belle dose d’humour !

Citations

La voisine désespérée 

Le sourire de conni­vence de la mère cède la place à une tris­tesse dévas­ta­trice et l’in­quié­tude déforme ses traits. Elle m’avoue hési­ter avant de monter car elle ne sait pas si on lui ouvrira la porte. Elle se débat comme une mouche prise dans la toile de quelques grosses arai­gnées nommé Angoisse.

J’aime le style de cet écrivain 

Malgré un ciel Pari­sien constam­ment squatté par des nuages téné­breux et mena­çants, je décide de quit­ter l’écran de la télé­vi­sion pour prendre quelques vacances. Depuis le début des catas­trophes à répé­ti­tion en Syrie, je vis la violence qui s’exerce sur mon pays à distance, ce qui la rend encore plus cruelle que si j’y étais en chair et en os.

Une si grande tragédie !

L’auto­car clima­tisé faisait un premier arrêt dans l’oa­sis de Palmyre. Les passa­gers pouvaient ache­ter de quoi se restau­rer tandis que le chauf­feur et son aide mangeaient à l’œil en tant qu » appor­teurs de clients. Moi, par peur de tomber malade, je n’ava­lais rien et je me diri­geais chaque fois vers la grande colon­nade, prin­ci­pale voie de circu­la­tion de la ville antique qui s’étire sur plus d’un kilo­mètre. Je passais sous l’arc monu­men­tale où des gamins Bédoins propo­saient aux touristes des prome­nades sur la bosse unique de leurs droma­daires. Je me pres­sais vers le temple de Bêl, le dieu du soleil, et me recueillais devant le sanc­tuaire de Baal­sha­min, le dieu du ciel, sans imagi­ner alors qu’ils seraient bien­tôt plas­ti­qués par le groupe État isla­mique et complè­te­ment rayé du patri­moine archéo­lo­gique de l’humanité.

Des destins tragiques 

Mon compa­triote me ramène à notre première rencontre devant le restau­rant univer­si­taire Albert Châte­let. C’était dans les années 80, et il avait fui Saddam Hussein comme moi Assad, le père, son homo­logue et ennemi juré. .… Mais avec Saddam Hussein au pouvoir, il n’osait pas, à la fois comme kurde n’ayant pas fait son service mili­taire, et comme ressor­tis­sant d’une petite commu­nauté comme les yézi­dis qu’on appe­lait les fayliz.. Musul­mans chiites, ils avaient été dépor­tés par le parti Baas est condamné à vivre aux alen­tours de Bassora. 

Faire venir sa mère discussion avec son ami Kurde titulaire d’une thèse sur la place de l’adjectif épithète. 

Si les jeunes peuvent s’adap­ter à leur nouvel envi­ron­ne­ment et apprendre plusieurs langues étran­gères, ma mère ne suppor­tera pas la vie en Europe. Elle vit en Syrie depuis quatre-vingts ans et elle n’a toujours pas appris l’arabe, pour­tant la langue de la nation. Alors comment se mettra-t-elle au fran­çais et pourra-t-elle maîtri­ser le compor­te­ment de l’épi­thète ? Elle mourra d’en­nui loin de ses filles puis­qu’elle conti­nue de les diri­ger d’une main de fer. Elle impose sa volonté à tout le monde autour d’elle car elle a toujours vécu comme ça et ce n’est pas Daech et un quart de million de morts en Syrie qui lui feront chan­ger de caractère. 
Mon ami constate que je n’ai pas oublié le sujet de sa thèse et en sourit. Il passe sa main devant son visage comme pour effa­cer un souve­nir écrit sur un tableau invisible :
« Nos deux pays sont deve­nus ce qu’on appelle des zones de guerre dans le jargon mili­taire. Comment lais­ser la famille à quelques kilo­mètres des fous d’Al­lah qui ne pensent qu’à une chose, égor­ger ? Ces hysté­riques s’en­traînent sur des moutons et des chèvres pour mieux déca­pi­ter les hommes, tu te rends compte ?

Les passages qui m’enchantent 

Ce soir, je ne vais pas me mettre devant le vieux poste de télé­vi­sion, non, je ne tête­rai pas le lait noir des deux mamelles déver­sant le malheur que sont France 24 et Al Jazeera. Oui, dimanche prochain, j’irai faire le marché, non pas pour les deux Suédoises, mais pour voir le vendeur des quatre saisons et le couvrir d’éloges à propos de la qualité de ses clémen­tines. Je lui deman­de­rai comment il s’ap­pelle pour de vrai et me présen­te­rai à mon tour, le Syrien du 7e étage. J’es­père de tout cœur que d’ici-là l’as­cen­seur sera réparé, non pas pour moi, mais pour tous les gens de l’im­meuble. Je pense en parti­cu­lier à la Kabyle nourri au miel et au cous­cous, avec ses pleurs de tragé­die grecque et au fran­çais du quatrième, celui qui doit véri­fier toutes les deux heures s’il a du courrier.

Seuil Jeunesse J’ai telle­ment aimé Black Bazar que je me doutais bien que ce conte pour­rait m’in­té­res­ser et ravir les enfants. Je ne connais­sais pas l’illus­tra­trice Yuna Troël, elle accom­pagne cette histoire avec un grand talent. Le dessin du coq et celui du grand père sont d’une ressem­blance éton­nante et cela donne une petite touche d’hu­mour. Je me vois bien racon­ter cette histoire à des enfants de trois à six ans. L’al­bum est grand, on peut passer du temps sur chaque image. Je suis certaine que nombre d’en­fants aime­raient comme le petit fils du chef Moukila, se retrou­ver dans la savane au milieu des animaux qui font rêver tous les petits des villes européennes. 

Ce conte est à la fois drôle , tout en humour, et comme tout conte porteur d’une leçon de vie. L’en­fant doit apprendre à respec­ter les animaux qui sont la réin­car­na­tion d’un ancêtre plus ou moins loin­tain. Car c’est bien connu, chaque homme a un double-animal . (Ce n’est pas Luocine qui contre­dira cet adage, puisque vous êtes accueilli sur son blog, par un fou de bassan ). Quand on a envie de faire un bon repas, comment respec­ter ce coq qui est vieux et réveille les villa­geois la nuit . C’est un malin ce coq, il échappe plusieurs fois à son triste sort. Vous devi­nez la fin ? Je pense que malgré la mort du grand-père les enfants aime­ront ce conte et s’amu­se­ront des ruses du vieux coq. 

Voici l’opinion de deux enfants

Clémentine 4 ans et demi

J’ai bien aimé cette histoire. Le grand-père est mort parce qu’on a coupé la tête de son double- animal . Les dessins sont jolis parce qu’il y a beau­coup de couleurs. Le coq est très vieux et très joli, le grand père est très vieux. L’his­toire est un peu triste car le, grand père est mort.

Moi, mon animal totem , c’est le hérisson

Arthur 6 ans et demi

J’aime bien cette histoire mais elle est très triste car le grand-père meurt. Il y a un petit garçon qui n’écou­tait pas trop et des gens n’ont pas compris que c’était les dernières paroles du grand-père. Mais le grand-père n’est pas mort assas­siné, il est mort parce qu’il était très vieux. S’il y a les plumes du coq autour de lui c’est parce qu’on a tué son double-animal . Je trouve que les dessins sont très bien. Et on voit bien que le coq est très vieux.

Moi, mon animal totem, c’est le serpent . (Influence de Harry Potter ?)

Tableau d’Em­ma­nuel Witte : La femme à l’épi­nette sujet du livre   Un très court roman de cette auteure que j’aime beau­coup. Elle a scruté ce tableau pour comprendre cette femme que l’on ne voit que de dos. Je regarde souvent un tableau en essayant de faire revivre cette autre femme : Je pense qu’il s’agit d’une femme de pêcheur qui sourit car la mer ne lui a pas pris, cette fois encore, l’homme qui ramène les pois­sons du jour. Édition j’ai lu  Gaëlle Josse en sait plus que moi sur la femme à l’épi­nette son nom : Magda­lena Von Beye­ren l’épouse de l’ad­mi­nis­tra­teur de la Compa­gnie Néer­lan­daise des Indes Orien­tales, il fallait beau­coup d’argent pour comman­der et payer un tableau d’Em­ma­nuel De Witte. Avec tout le talent qu’on connait à cette auteure, elle nous fait revivre la vie d’une femme de 1667 en Hollande. elle imagine que cette femme aurait bien voulu avoir une autre vie que celle d’épouse d’un admi­nis­tra­teur des Indes et être Admi­ni­sta­trice . Malheu­reu­se­ment à cette époque les femmes n’avaient pas d’autres choix que d’être fille, épouse et mère. Pour­tant penchée sur son épinette quels rêves pouvaient bien avoir cette femme ? Gaëlle Josse lui a donné vie et c’est, encore une fois, bien agréable à lire car elle le fait avec un style très agréable à lire. Mais je pense que c’est un petit roman qui s’ou­blie assez vite 

Citations

Toujours vrai et bien dit

Je n’ai pas de goût pour les confi­dences que s’échangent les femmes entre elles. Trop souvent, on voit le secret de l’une, sitôt fran­chi ses lèvres, porté à la connais­sance des autres. Il devient leur jouet et elles en disposent à leur guise. Ce ne sont que brode­ries et arabesques, chacune y ajoute ses motifs et ses couleurs, et la réalité de l’af­faire dispa­raît sous les ornements.

La Hollande

L’ordre, la mesure et le travail sont des remparts contre les embar­ras de l’exis­tence. C’est ce qu’on nous apprend dès l’en­fance. Vanité de croire cela. Chaque jour qui passe me rappelle, si besoin était, que la conduite d’une vie n’est en rien semblable à celle d’un stock d’épices ou de porcelaine.
Ce que nous tentons de bâtir autour de nous ressemble aux digues que les hommes construisent pour empê­cher la mer de nous submer­ger. Ce sont des édifices fragiles dont se jouent les éléments. Elles restent toujours à conso­li­der ou à refaire. Le cœur des hommes est d’une moindre résis­tance, je le crains.

Édition Nota­bi­lia J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui revien­dra. À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne. 

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.