J’aime beau­coup cette auteure, au point d’ache­ter deux fois son livre et de le lire deux fois aussi. Au fur et à mesure que je le lisais, je retrou­vais les person­nages et l’his­toire que j’avais déjà lue, et comme je fais partie de la mino­rité, si injus­te­ment décriée, des lectrices qui adorent qu’on leur raconte la fin des intrigues, c’était le bonheur total. C’est vrai­ment une lecture distrayante et que vous aime­rez si vous avez gardé le plai­sir que vous l’on raconte des histoires. Le procédé narra­tif n’est pas banal , car pour expli­quer pour­quoi cette mère Tatiana a dû empê­cher sa fille Nine d’al­ler à la fête du lycée, elle doit d’abord l’emmener dans une cabane perdue près d’un lac, où malheu­reu­se­ment aucune connexion n’est possible , mais surtout racon­ter son enfance et révé­ler peu à peu les secrets de sa famille. Ceux-ci sont si lourds et si complexes qu’il ne faut surtout pas les révé­ler trop bruta­le­ment, et il faudra bien tout le temps d’un roman, pour que Nine sente combien sa mère l’a aimée plus que tout et qu’a­vant sa mère, Rose-Aimée sa grand mère avait fait preuve d’un courage incroyable pour que ses trois enfants puissent vivre à l’abri d’un père on ne peut plus destruc­teur. L’au­teure termine son roman quand les diffé­rents person­nages vont se retrou­ver et j’avoue que j’au­rais bien aimé savoir comment leurs retrou­vailles allaient se passer . Mais son histoire est termi­née quand tant d’autres la commenceraient.

C’est un roman qui est classé « ado », et oui, je pense que cela peut plaire à des jeunes lecteurs car l’in­trigue est bien fice­lée, mais surtout l’ado­les­cence est parfai­te­ment décrite. Dans ses excès, ses fragi­li­tés et son incroyable sens de l’hu­mour. Et c’est ce qui rend ce roman lisible pour les adultes qui aiment cet âge. Quand elle était jeune Tatiana qui s’ap­pe­lait alors Conso­lata a supporté les errances de sa mère qui chan­geait assez souvent de compa­gnon. L’au­teure décrit très bien les diffi­cul­tés de l’en­fant lorsque sa mère change de parte­naire, elle aimait l’an­cien et détes­tait le nouveau qui pour­tant a bien des qualité qu’elle décou­vrira petit à petit. Elle se crée des pères biolo­giques au gré de ses passions, un célèbre foot­bal­leur ou un chan­teur de rock Elle ne sait rien des diffi­cul­tés réelles de sa mère mais une chose certaine elle n’a pas manqué d’amour dans sa vie. À son tour elle aimera de toutes ses forces sa fille, Nine, même si elle ne lui offre pas le dernier IPhone le même que celui de toutes ses amies . D’ailleurs le rapport à l’argent de Tata­nia-Conso­lata semble bien compli­qué, et on décou­vrira pour­quoi. Rassu­rez-vous je respecte les anti-divul­gâ­cheuse et je n’en dirai pas plus !

Je crois que j’ai préféré « et je danse aussi » du même auteur mais il est bien dans la même veine que « le temps des miracles » et pour le côté combat des femmes : « Pépites »

Citations

Tellement bien vu !

C’est une vieille voiture de marque alle­mande, le genre de tank démodé qui polluent l’at­mo­sphère depuis la fin du 20e siècle et qui fait honte à la fille assise à l’arrière.
La fille, c’est Nine, 16 ans la semaine prochaine, cinq cents kilo­mètres de silence au compteur.

Une autre époque

D’une certaine façon, le monde était plus lent et plus vide qu’au­jourd’­hui. Chaque chose que nous faisions prenait du temps, récla­mait des efforts, mais personne ne s’en plai­gnait puisque c’était normal. Les photos, par exemple. Il fallait appor­ter la pelli­cule chez un photo­graphe pour qu’elle soit déve­lop­pées dans un labo. Parfois, il s’écou­lait plusieurs mois entre la prise de vue et le tirage, si bien qu’en décou­vrant le résul­tat, on ne se souve­nait même plus qui était sur le cliché ! Rien n’était instan­tané, à part le choco­lat en granu­lés et le café en poudre ! Si tu étais fan de musique, pour écou­ter ton morceau préféré, tu devais attendre qu’il passe à la radio. Ou bien, tu devais aller ache­ter le disque vinyle dans un maga­sin spécia­lisé. Et si par malheur tu n’avais pas de maga­sins de disques près de chez toi, tu devais le comman­der sur le cata­logue, ce qui suppo­sait d’at­tendre encore plus longtemps…

Édition le Nouvel Attila. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Roman très atypique et très loin du monde si rapide de notre époque. Il s’ap­puie sur un autre roman, celui d’Ernest Péro­chon, « Nêne » qui a obtenu le prix Goncourt en 1920. (Je vous mets le lien si cet auteur est tombé pour vous comme pour moi dans les oubliettes.) Ce roman, que je n’ai pas lu, raconte la vie d’une servante à la campagne qui consacre sa vie à élever les enfants de son maître et qui oublie de vivre elle-même. Après la guerre 1418, les femmes qui viennent de vivre quatre ans en prenant toutes les respon­sa­bi­li­tés de la vie sociale ont du mal à rentrer dans les anciens sché­mas. Ernest Perochon est visi­ble­ment sensible au statut de ces femmes puisque c’est lui aussi qui a écrit « Les Gardiennes » dont a fait un film en 2017 avec Natha­lie Baye et Laura Smet. Et c’est bien là, au-delà de l’in­trigue, le thème prin­ci­pal du roman qui se situe après la guerre 1418 qui a tant marqué les hommes mais aussi les femmes. Ce roman permet de croi­ser des femmes au destin incroyable comme Made­leine Pelle­tier et Marie Curie dont l’in­ven­tion des ambu­lances avec radio ont permis d’énormes progrès pour soigner les soldats bles­sés à la guerre 1418.

Ce roman se divise en trois parties. nous sommes d’abord avec le pasteur du village qui tremble d’un amour coupable pour la belle Gabrielle . C’est la partie la plus longue et qui m’a le plus inté­rés­sée , ensuite vient le temps des Femmes et en parti­cu­lier celui de la sienne Blanche qui souffre de se sentir trop proche de Nêne l’hé­roïne du roman grâce auquel elle a appris à lire. Même leur fils Jaques ne réus­sira pas à l’ar­ra­cher à sa détresse. Enfin le temps du fils qui vivra lui aussi un grand amour .
Je ne peux pas en dire plus sans vous dévoi­ler la fin mais vous la devi­ne­rez dès la première partie Seule­ment, je sais main­te­nant que la majo­rité des blogueurs et des blogueuses ne commencent pas comme moi tous les romans par la fin. Le suspens ne joue pas un grand rôle dans cette histoire, mais en revanche la vie dans une petite ville dans l’entre deux guerres est bien racon­tée. J’ai beau­coup aimé l’ami­tié entre les deux hommes : le pasteur et le curé de ce village. Ils ont à eux deux créé, bien avant 1962 et le Concile œcumé­nique Vati­can II, la réunion des gens de bonne foi qu’ils soient protes­tants ou catho­liques. Un roman hors du temps et dans la lenteur de la vie de village mais aussi dans l’his­toire de femmes qui ne veulent plus être ni des suivantes, ni des servantes. Et cela est souli­gné par un style parti­cu­lier un rien vieillot qui convient bien à cette histoire. Je n’ai pas lu Ernest Péro­chon mais je me demande s’il n’écrit pas un peu comme cela. J’ai essayé d’en rendre compte dans les extraits choi­sis . Si je n’ai pas mis plus de coquillages, c’est que j’ai trouvé que les trois parties étaient de valeur inégale, et surtout ce qui est vrai­ment dommage l’in­té­rêt allait décrois­sant. La première partie est très belle et méri­tait (selon mon goût) cinq coquillages.

Citations

Le changement d’époque et le style imagé de l’auteure

Il s’ima­gi­nait avoir un œil ouvert sur le monde mais ce n’était pas le bon, le gauche. Son iris se concen­trait sur un ordre des choses tissé dans l’étoffe d’une nature qu’il croyait éter­nelle, or la fibre est friable et se délite lorsque sous l’ha­bit on se heurte au moine, ce vieux fossile entra­vant depuis la nuit des temps l’ho­ri­zon des femmes. Que certaines puissent être lasses de marcher à l’ombre, il n’y avait jamais songé. Que Gabrielle mérite la lumière, c’est une évidence. Adelphe s’en veut. Il s’en veut d’au­tant plus qu’il n’est pas frileux, plus main­te­nant qu’il a vécu la guerre, qu’il a vu l’homme dans le plus laid des bour­biers, déchi­queté, les boyaux a l’air, hurlant comme un goret, alors oui, que le monde bouge mais comme il faut cette fois.

Jolie phrase

Ainsi vont peut-être certains hommes de père en fils sans la clé des femmes, avec l’in­cer­ti­tude pour seule boussole.

Cette auteure aime les images

En réalité ce soir tout en lui est repu, l’heure est la douceur, il n’est pas d’hu­meur à égra­ti­gner quiconque et assure à sa gouver­nante que son pot-au-feu est un véri­table délice. Elle répond d’un borbo­rygme ponc­tué d’un sourire mesquin ; une écla­bous­sure qui le plonge instan­ta­né­ment dans un court-bouillon désenchanté.

Le pasteur et le curé

Le curé est une vieille connais­sance qu’il a un peu délaissé cette année . Pour­tant c’est un bon compa­gnon, toujours partant pour la moder­nité avec qui il a déjà partagé des bières et deux ou trous décon­ve­nues, des espoirs communs qui n’avaient pas trouvé preneur

Édition NRF Gallimard

Je savais que je fini­rai pas tour­ner la fameuse page : celle où les terro­ristes rentrent dans la salle de « Char­lie-hebdo ». J’ai commencé de nombreuses fois ce livre, lu et relu cette insou­te­nable attente de l’horreur abso­lue. Celle où des hommes habillés de noir sont passés devant tous les amis de Philippe Lançon en criant « Allah Akbar » et en tirant à chaque fois une balle dans la tête d’hommes sans défense. Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wollinski, Elsa Cavat, Franck Brin­so­laro, Bernard Maris, Musta­pha Ourrad, Michel Renaud, Frédé­ric Bois­seau, seront assas­si­nés de cette façon. Ce livre repose main­te­nant dans ma biblio­thèque et à chaque fois que le regarde, je me souviens du pas à pas de la recons­truc­tion de Philippe Lançon qui est revenu parmi les vivants, avec l’horreur au fond de lui et la souf­france physique comme compagne. Il raconte le quoti­dien d’un rescapé et le combat de sa chirur­gienne pour qu’il puisse d’abord survivre, puis se nour­rir et fina­le­ment ne plus baver. Il le raconte avec une grande honnê­teté sans jamais être ennuyeux. C’est un livre qu’il faut lire pour ne jamais oublier et rester toujours « Char­lie », c’est à dire être vigi­lant face à la montée de l’islamisme. Car son combat raconte cela aussi, la lâcheté des intel­lec­tuels fran­çais face au terro­risme quand celui-ci n’est pas d’extrême-droite mais d’origine musulmane.

(Merci à la personne qui a mis un commen­taire sur Babé­lio, ce qui m’a permis de ne pas oublier Bernard Maris .)

PS Je n’ose pas mettre des coquillages à ce genre de livre car il se situe telle­ment au-delà de toute notation.

Citations

Une qualité rare et précieuse

Un détail qui me rend Nina admi­rable est qu’elle n’ar­rive nulle part les mains vides, et que ce qu’elle apporte corres­pond toujours aux attentes ou aux besoins de ceux qu’elle retrouve. En résumé elle fait atten­tion aux autres, tels qu’il sont et dans la situa­tion où ils sont. Ce n’est pas si fréquent.

C’est une raison pour moi d’aimer l’hôtel (que je préfère à l’hôpital !)

J’ai dormi seul à la maison, dans des draps qu’il était temps de chan­ger. Je suis obsédé par les draps frais, ils accom­pagnent mon sommeil et mon réveil, et l’une des choses qui me font regret­ter mes hôpi­taux, c’est qu’on les chan­geait tous les matins.

Avant !

Le 7 janvier 2015 vers 10h30, il n’y avait pas grand monde en France pour être « Char­lie ». L’époque avait changé et nous n’y pouvions rien. Le jour­nal n’avait plus d’im­por­tance que pour quelques fidèles, pour les isla­mistes et pour toutes sortes d’en­ne­mis plus ou moins civi­li­sés, allant des gamins de banlieue qui ne le lisaient pas aux amis perpé­tuels des damnés de la terre, qui le quali­fiaient volon­tiers de raciste.

Ses parents

Ils avaient quatre-vingt-un ans et ils allaient béné­fi­cier pendant quelques mois de cet extra­va­gant privi­lège, rede­ve­nir indis­pen­sables à la vie de leur vieux fils comme s’il venait de naître.

La Suède

À cette époque, en partie du fait de Borg, le tennis­man qui domi­nait le circuit à peu près autant que l’Eve­rest, les Suédois avaient la côte dans mon imagi­naire. C’étaient des gens grands, blonds, et discrets, et, s’ils gagnaient à la fin comme les Alle­mands, ils n’étaient pas aussi désa­gréables qu’eux. Ils ne nous avaient pas occu­pés. Ils n’avaient pas exter­miné les Juifs. Ils n’avaient pas les arbitres dans leurs mains. Ils ne répan­daient pas leurs ventres et leurs cris sur les plages espa­gnoles. Leur langue était aussi peu compré­hen­sible, mais personne n’était obligé de l’ap­prendre à l’école. Les Suédois étaient mes bons alle­mands, les grands blonds qui me complexaient sans être antipathiques.

Mon époque aussi .

J’ap­par­te­nais à cette époque récente, préten­du­ment bénie, où la plupart des méde­cins n’ex­pli­quaient rien à leurs patients et ou une quan­tité non négli­geable de profes­seurs prenaient pour des imbé­ciles les élèves qui subis­saient leur manque de péda­go­gie, de sympa­thie et de patience.

Les souffrances .

Bien­tôt, la première nausée est venue. Je me suis concen­tré sur le mal de cuisse pour la chas­ser, puis, une fois sa mission accom­plie, le mal de cuisse a été chassé par mon pied à vif et anky­losé, jusqu’au moment où la mâchoire élec­tro­cu­tée a bondi en dedans et effacé le pied. La mâchoire croyait régner quand une pelote d’ai­guille posée dans la trachée lui est passée devant, se repo­sant sur ses lauriers de douleur jusqu’au moment où une vieille escarre à l’orée des fesses, datant d’avant l’opé­ra­tion et qui telle la tortue atten­dait son heure, a fanchi en tête la ligne d’arrivée.

Les présentateurs télé.

Le présen­ta­teur Patrick Cohen, qui a trop d’au­di­teurs pour ne pas confondre son rôle, son person­nage et sa fonc­tion, semble surpris, presque indi­gné par l’huile que l’écri­vain jette sur le feu. Il lui dit. « Vous essen­tia­li­sez les musul­mans ». « Qu’est-ce que vous appe­lez « essen­tia­li­ser » ? » Dis l’écri­vain, qui repère toujours impla­ca­ble­ment ce que Gérard Genette appelle le « média­lecte », tous ces grands mots que ma profes­sion va répé­tant sans réflé­chir et qui ne sont que les signes d’une morale auto­ma­tique. Cohen patauge un peu et, comme il aime avoir le dernier mot, attaque. « Au fond, ce que vous racon­tez, ce que vous imagi­nez dans ce roman, c’est la mort de la Répu­blique. Est-ce que c’est ce que vous souhai­tez Michel Houellebecq ? »

Depuis « Bluff » je savais que je lirai d’autres livres de cet auteur. Celui-ci est comme une ébauche de « Bluff ». Nous sommes en Austra­lie. Le person­nage commence par faire de la pêche, cette fois sur un bateau digne des plus horribles cauche­mars. Tout y est affreux, la façon de pêcher, le non respect des espèces proté­gées et surtout les rapports d’une violence extrême entre les pêcheurs. Puis, on part dans le nord de cet énorme conti­nent, vers Nullar­bor. La route qui traverse cet endroit est écrite dans les guides comme étant une des plus impres­sion­nantes du monde.

Mais cette photo ne dit rien des routes secon­daires qui mènent à la côte. Cela devient alors un vrai parcours du combat­tant. Notre person­nage, dont on ne sait rien, est visi­ble­ment à la recherche de sensa­tions fortes. Il va en avoir en suivant des Abori­gènes qui lui font décou­vrir le plai­sir de la chasse et de la pêche. Peu de person­nages sympa­thiques : ils semblent tous vivre des subven­tions de l’état. Ils attendent le chèque du gouver­ne­ment pour se saou­ler à mort. Mais … Il y a une rencontre : Augus­tus qui est un person­nage comme on en rêve et qui pren­dra sous sa coupe le narra­teur qu’il surnomme « Napo­léon ». Grâce à ce vieux sage de la tribu des Bardi, on a un aperçu de ce qu’au­rait pu être la civi­li­sa­tion des abori­gènes si les « Blancs » ne les avaient pas massa­crés, ou s’ils n’avaient pas complè­te­ment nié leur culture. Mais on sent bien que c’est trop tard et que les « Blancs » ont gagné. Aujourd’hui, l’Australie brûle, les Abori­gènes ne sont plus là pour expli­quer comment vivre dans un pays qui peut être si hostile à la présence humaine.

Si vous avez envie de visi­ter ce pays, je vous conseille forte­ment de lire ce livre, et, ne pas craindre les requins, les croco­diles, les serpents, les arai­gnées … et les alcoo­liques bien entraî­nés à la bagarre.

Citations

La tempête

Ma couchette gisait sous la proue, au plus fort du tangage. Chaque impact me soule­vait à un mètre de mon mate­las. Je me suis hissé dans la cabine en me cram­pon­nant aux barreaux. Atta­blés en silence, les autres atten­daient que ça passe. En mer quand les condi­tions deviennent à ce point mauvaises, pas un ne la ramène. Le capi­taine moins que les autres. L’hu­mi­lité du marin face aux éléments, si l’on veut. Plus certai­ne­ment, la trouille.

Le mal de mer

Grelot­tant, nauséeux, j’étais terro­risé. Le mal de mer , le vrai, vous fait envi­sa­ger la mort comme une déli­vrance. Moi, je n avais pas envie de crever, mais je me sentais trop épui­sée pour croire en ma survie.

Histoires de chasse en Australie

J’con­nais des tas d’his­toires comme ça. Trois types partent à la chasse après la ferme­ture du pub. À l’af­fût dans un arbre, ils poireautent des heures et des heures. Au petit matin, il fait froid, l’un des trois en a marre, descend de sa branche. Les autres lui crient de reve­nir, il leur faut un cochon. Mais leur pote ne veut rien entendre. Alors ils se bagarrent, le coup part. Là, ils l’en­terrent au pied de l’arbre, ni vu ni connu. Bien sûr, on retrouve le corps. En géné­ral, l’au­top­sie montre qu’il s’est débattu dans son trou, car il n’était pas vrai­ment mort.

Plaisirs de la nature australienne

Comme je sautillais, maladroit, pour soula­ger la plante de mes pieds, Augus­tus s’est campé devant moi : « Napo­léon, regarde où tu marches ». Un minus­cule serpent gris, strié de noir, se tortillait, nerveux, au bout de sa gaffe. » Serpent cinq minutes ». Il a lancé le reptile dans les profon­deurs de la mangrove, sans épilo­guer sur l’étymologie.

Toujours les joies australiennes

« Alors faut pas se prome­ner là tout seul ? J’ai demandé.
- Ah non, Napo­léon. À moins d’mar­cher en haut des des des dunes. Parce qu’il galope, les croc », même sur le sable. Ou bien t’amènes un chien… Le croco­dile raffole des clebs. Frian­dises ! Il entend aboyer, on l’tient plus, il est comme fou… Crois-moi, Napo­léon, s’il a le choix, un croc ira toujours après le chien.
- Mais dans l’af­faire, tu perds ton chien !
- Hé, Napo­léon qui t’a dit de prendre le tien ? Celui du voisin, il te faut… Une pierre, deux coups, le croc te bouf­fera et le clebs d’à côté, celui qui aboie tout le temps, t’en es débarrassé. »

Comme quoi, l’alcool ce n’est pas bon pour la santé

Un type, il avait bu… Eh, Yagoo, pas qu’un peu. Ils l’ont ramené de Broome … Lui, il a coupé par les buis­sons, pour rentrer plus vite… Les buis­sons, en pleine nuit ! Le serpent tigre, six morsures, qu’il lui a données.
- Il est mort ?
- Ben non. Pas croyable, hein ? Mais on lui a coupé la jambe… Et le serpent, Yagoo, crevé. On l’a trouvé près du type, le matin… Tué par l’al­cool, à c’qui paraît, telle­ment le type en avait plein l’sang. Eh ! Yahoo. C’est pas bon, hein l’alcool…

Une façon de priver les Aborigènes de leurs terres

Les blancs, ils ont fait déga­ger tout le monde… Ils voulaient plus les voir sur l’île. Un bel endroit comme ça, tu parles, ils l’ont gardé pour eux tout seul. Toujours la même histoire, hein, Napo­léon. Un jour, ils ont rassem­blé tout le monde. Ils ont dit qu’il fallait partir. Un cyclone va venir, qu’ils ont fait. L’île dispa­raî­tra sous la mer. Ils les ont mis dans des bateaux, à part les vieux, pas moyen de faire partir. Tout ça, Napo­léon c’était que des bobards… Les miens ont atterri à Lomba­dina, il y avait des abori­gènes de toute la région… Ils ont pris les enfants, les ont placés dans leur pension. Pour les éduquer, il disait. Les parents, c’était trop de tris­tesse, personne a eu le cœur de retour­ner sur l’île…

Édition P.O.L

J’ai trouvé cette lecture chez « lire au lit » un blog qui propose des lectures origi­nales et qui sont souvent éditées chez P.O.L. Comme cette blogueuse, je me suis atta­chée à Ayme­ric, le père du petit Jim, né d’une d’une maman, Florence qui mène sa vie un peu à « l’ar­rache ». Le roman couvre la jeunesse d’Ay­me­ric et de Florence, puis raconte les dix ans de bonheur absolu pendant laquelle Ayme­ric sera le père de Jim, jusqu’au retour du père biolo­gique. Ensuite, nous parta­geons la terrible souf­france de cet homme qui verra son « fils » partir au Canada avec ses parents biolo­giques. Ayme­ric et Jim se retrou­ve­ront, mais vingt ans plus tard et Jim aura beau­coup de ques­tions à poser à ce père qu’il a tant aimé.
Résumé de cette façon, je ne sais pas si je vous donne envie de lire ce roman, pour­tant c’est incroyable comme cette lecture m’a touchée. D’abord parce qu’on ne traite pas si souvent de l’at­ta­che­ment d’un homme pour un enfant jusqu’à penser à en être le père. Sans pour autant faire les démarches admi­nis­tra­tives qui offi­cia­li­se­raient le lien, pensant sans doute que le lien d’amour est plus fort que n’importe quelle admi­nis­tra­tion. Ensuite parce que tous les person­nages sont dans la nuance, trop sans doute, si Ayme­ric s’était plus imposé et avait plus rejeté Chris­tophe le père biolo­gique, il aurait sans doute moins souf­fert. Combien de fois dans ce roman, j’ai eu envie de lui dire : « mais réagis, impose toi , ne te laisse pas faire » . Comme il le dit si bien dans ce roman les conseils des autres qui ne vivent pas la situa­tion sont souvent trop tran­chants et n’aident pas à comprendre l’en­semble de la situa­tion. Ces person­nages sont des gens d’au­jourd’­hui ni en réus­site parti­cu­lière ni en échec, ils vivent dans une région que l’au­teur aime profon­dé­ment : le Jura. Une région de bois et de montagne, dans laquelle Pierre Bailly a ses attaches . Le centre du roman qui raconte l’en­fance de Jim au milieu de la nature qu’il découvre grâce à son père et à une grand-mère qui vit dans une ferme au milieu des bois, est un moment magique. Comme tous les bonheurs, il y a des failles que le narra­teur ne veut pas voir : est-il encore amou­reux de Florence ? ou reste-t-il près d’elle pour élever leur (son) enfant ?

Le récit est très bien mené , le choix de la maman de le couper de ce père pour que l’en­fant essaie de s’adap­ter au Canada est très logique mais que de dégâts derrière. Le person­nage que je trouve le moins crédible mais aussi celui qui m’a le plus dérangé c’est Chris­tophe le père biolo­gique. Il n’a abso­lu­ment pas voulu de cet enfant et a repoussé cette femme quand il a su qu’elle atten­dait un enfant de lui. Un terrible acci­dent a tué sa femme et ses deux filles et c’est chez Florence qu’il vient se faire conso­ler. Il fallait bien un person­nage pour le roman , mais lui je n’ar­rive pas à imagi­ner sa construc­tion mentale.

Nous sommes aussi dans un monde que je connais peu, un monde où on va écou­ter des concerts pour tout oublier et la drogue aide bien dans ce cas. Je préfère et de loin quand le narra­teur obtient le même résul­tat dans ses marches en montagne.

Un superbe roman et je me promets de lire les autres livres de cet auteur.

Citations

Psycho à la fac

En psycho que on devait être trois mecs pour deux cents filles. Je me souviens d’une soirée où j’ai dit à un type que je faisais psycho, il en est resté bouche bée pendant plus de dix secondes, esto­ma­qué par ma réponse. Il a fini par s’ex­cla­mer : mais oui, t’as tout compris, toi, oh, le petit malin, en plus ça marche à ce que je vois, bien joué mon gars. Là, il regar­dait en direc­tion de Jenny, et quand je lui ai annoncé qu’on se connais­sait d’avant, qu’on ne s’était pas rencon­tré sur les bancs de la fac mais au collège, il a repris sa tête de pois­son crevé. Il venait de trou­ver la seule raison pour un mec aller en fac de psycho fina­le­ment non, ce n’était même pas pour ça que j’y étais .

L’éducation d’un petit garçon aujourd’hui .

On avait beau avoir le souci, autant Flo que moi, de ne pas trop valo­ri­ser les codes mascu­lin et de ne pas lui impo­ser des pratiques de petit mec, on avait beau l’en­cou­ra­ger à s’au­to­ri­ser à aimer la couleur rose ou tel jouet tradi­tion­nel­le­ment destiné aux filles, et j’in­siste pour dire que je faisais ma part de boulot en la matière, et bien je ne pouvais pas m’empêcher de camper ce person­nage de père qui bricole, de père qui n’a peur de rien, de père un peu brutal parfois .

Comment gérer une crise : les amis ne sont pas forcément les mieux placés .

Elle était au courant de tout, bien sûr, elle était encore plus remon­tée que moi. C’est toujours facile de s’emballer quand on est exté­rieur, on ne vit pas les choses, on n’est pas vrai­ment concerné, on ne souffre pas de la même manière, et puis on n’aura pas à assu­mer les consé­quences de nos réac­tions et de nos actes, alors on adopte une posi­tion radi­cale, on joue les durs, et on ferait mieux de se taire, car on est souvent de mauvais conseil,

Édition Galli­mard NRF

Voici la première phrase
J’ai vingt-huit ans et j’ar­rive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de fran­çais – Jean, Paul et Sartre.

J’avais acheté ce livre suite à une avalanche de commen­taires élogieux, je me souviens d’un billet de Jérôme, Ingannmic Atha­lie et de Kathel mais je sais qu’il y en a eu d’autres. Le problème c’est que j’avais accepté de prêter ce roman avant de l’avoir fini. Il est revenu mais je l’avais un peu oublié. Je l’ai relu avec plus de plai­sir que la première fois et je n’ai pas lâché ma lecture car je ne voulais pas qu’il dispa­raisse encore une fois dans mes piles de livres. Depuis, j’ai écouté les diffé­rentes prises de paroles de Veli­bor Čolić et l’au­teur est tout aussi inté­res­sant que son roman. Il raconte son arri­vée à Rennes avec le statut de réfu­gié : le choc ! Est-ce qu’un être humain peut se résu­mer en un mot :« réfu­gié » . Il veut être écri­vain, et j’imagine l’en­sei­gnante langue étran­gère (que j’ai été autre­fois) qui s’ar­rache les cheveux lorsqu’il remplit sa fiche, à la rubrique « que voulez vous faire plus tard » Veli­bor Čolić écrit : « Goncourt », alors que la leçon du jour est de répé­ter et écrire « Où est la poste » .… Son humour, son sens de l’ob­ser­va­tion parti­cu­liè­re­ment aiguisé parce qu’il est illet­tré en fran­çais, ses rencontres diverses et variées de gens qui ont le même statut que lui, lui ont permis d’écrire ce manuel à mettre dans toutes les mains. Les nôtres d’abord, nous les Fran­çais qui ne savons pas souvent comment faire pour aider ces gens qui sont d’abord des êtres souf­frants d’avoir perdu leur iden­tité, et dans les mains des réfu­giés pour les aider à se redres­ser et à rede­ve­nir les hommes ou les femmes qu’ils sont au delà de ce statut qui les écrase. Ce livre n’a rien de tragique et pour­tant on y croise la tragé­die tout est sauvé par le style d’un grand écri­vain . Veli­bor Čolić arrive dans la langue fran­çaise avec son accent, mais à l’écrit ça ne se sent pas trop, avec aussi sa propre façon d’écrire sans pathos et sans la fameuse logique carté­sienne. Il y a de la poésie même dans ses beuve­ries et dans les locaux un peu cras­seux où il doit habi­ter, mais surtout il y a cet humour rava­geur qui le sauve de toutes les situa­tions les plus scabreuses. Je pense que oui, un jour, il l’aura le Goncourt même s’il a gardé un accent pour dire : « Où est la poste » .

(PS les horten­sias c’est pour sa nouvelle iden­tité bretonne !)

Citations

Sa langue

Je murmure une complainte, stupide et enfan­tine, tout en sachant que les mots ne peuvent rien effa­cer, que ma langue ne signi­fie plus rien, que je suis loin, et que ce « loin » est devenu ma patrie et mon destin…

La France vu par des exilés

- Quel drôle de pays la France, radote Alexandre, ici le pain blanc est moins cher que le pain noir. 
-Et en plus, dis Volo­dya, il mange de la salade avant la viande, et pas comme nous en même temps.… 
- Oui, oui j’ajoute avec un air sérieux, les Fran­çais et leur mille sortes de fromages qui puent… Chez nous on a deux sortes de fromages ‑salé et demi salé- et pour le reste débrouille-toi camarade. 
Ensuite nous trin­quons et buvons au goulot, à la slave.

Deux leçons pour survivre dans l’exil :

Comment faire ses courses

Tu sors dans la rue piétonne, la rue prin­ci­pale, la rue la plus fréquen­tée et tu attends que la première grosse mama afri­caine arrive. Ensuite tu te faufiles derrière elle, discrè­te­ment, telle une ombre. Là où elle fait ses courses c’est garanti moins cher en ville.

Comment mener une bagarre

Il faut toujours que tu tapes en premier. Peu importe la situa­tion, peu importe l’ad­ver­saire il faut que tu le cognes d’abord, après seule­ment tu peux discu­ter. Pour la bagarre il faut éviter, dans la mesure du possible, les petits mecs. Les grands sont plus faciles à prendre. La plupart du temps le grand bonhomme est tran­quille, tout le monde s’écarte devant lui, il n’a pas l’ha­bi­tude de se battre,. Tandis que le petit, et bien lui s’est battu toute sa foutue vie, pour se faire une place, pour se faire entendre, pour prou­ver qu’il existe. Donc, atten­tion aux petits, ils sont à éviter ! 

Concours des horreurs de guerre : l’Africain a gagné

- D’ac­cord, sourit un Afri­cain, une fois un copain a été blessé à la jambe. Il criait et criait telle­ment fort, qu’au bout d’une demi-heure j’ai été obligé de lui dire. « Écoute mon vieux, toi tu es blessé à la jambe et tu pleures comme une gonzesse, mais regarde, ton cama­rade de combat, il a reçu un obus sur la tête et il ne dit rien. »

Histoires de guerre dans l’ex Yougoslavie

Un beau jour, narre Omer, on était 1992 avec mon copain Asim le plon­geur, on s’ar­rête sous un vieux pont en bois pour se soula­ger un peu, tu vois. Et c’est juste­ment à ce moment-là que l’ar­mée serbe décide de bombar­der le pont. Les obus pleu­vaient et nous on était en bas, le panta­lon baissé en train de vider, tu vois, nos ventre. « Je demande à mon cousin. Tu as peur ? Il me dit : « Mais non pas du tout. Pour­quoi ? » Alors je réponds : « Si tu n’as pas peur pour­quoi tu essayes de me torcher les fesses ? »
Voilà une autre histoire vraie, j’ajoute, pendant la guerre l’ar­mée serbe entra dans une maison bosniaque. Ils trou­vèrent juste une grand-mère assise près de la fenêtre. « Écoute la vieille, dit-leur comman­dant, dis-moi rapi­de­ment où est ton fils. » Et la mamie. « Où est ton fils, où est ton fils, où est ton fils… Ce n’est pas assez rapide ? Sinon je peux encore aller plus vite. Et ton fils, où est ton fils, où est ton fils… »

La langue française

Les bottes jadis noires, sont dans un piteux état. Je ne me rappelle plus comment je les ai eues. Je m’in­ter­roge : peut-on dire pour les chaus­sures aussi qu’elles sont de « deuxième main » ? Ou de « deuxième pied ?

Édition Pocket 

Je dois à Domi­nique cette lecture qui n’a pas été simple pour moi. Il faut dire que « le théo­rème de l’in­com­plé­tude » même expli­qué par le génial Kurt Gödel, je dois m’ac­cro­cher aux branches pour seule­ment imagi­ner que j’ef­fleure le début d’une compréhension.

Ce qui tombe bien, c’est que ces brillan­tis­simes décou­vertes, nous sont expli­quées par Madame Gödel, qui pour toute forma­tion a étudié la danse de caba­ret à Vienne à la belle époque. Elle, comme moi, nous avons quelques diffi­cul­tés à suivre les discus­sions entre Kurt, Albert (Einstein), Robert (Oppen­hei­mer), Wolgang (Pauli), et la bataille autour de la physique quan­tique me laisse sur le côté de la route. Adèle Gödel a sacri­fié sa vie pour que son génial mari ne meure pas trop jeune d’ano­rexie ou de dépres­sion gravis­sime. Car les mathé­ma­tiques du côté des génies cela ne réus­sit pas à tout le monde. On ressort de ce roman avec quelques inter­ro­ga­tions, sont-ils tous, ces médaillés Fields, géniaux en mathé­ma­tiques parce que fous, ou le deviennent-ils à cause des mathé­ma­tiques ? En tout cas Kurt Gödel mourra de faim dès que sa femme sera hospi­ta­li­sée car elle seule arri­vait à le nour­rir parfois à la petite cuillère !

J’ai plus de réserves que Domi­nique à propos de ce roman, car je n’ai pas aimé le mélange des deux temps de la narra­tion. Autant la vie d’Adèle et de Kurt Gödel m’a beau­coup inté­res­sée, autant celle d’Anna Roth la docu­men­ta­liste char­gée de récu­pé­rer les docu­ments de Kurt Gödel auprès de sa veuve ne m’a pas du tout passion­née. Le paral­lèle entre ces deux destins de femme m’a même forte­ment agacée . L’une a compris que son mari était un génie et a sacri­fié sa vie pour lui permettre d’ex­pri­mer toute sa pensée. L’autre est coin­cée dans une vie trop confor­table et a du mal à trou­ver un homme avec qui elle aime­rait faire l’amour.

Mais ce n’est pas le plus impor­tant loin de là, on vit au plus près des gens qui ont à la fois souf­fert du nazisme et du McCar­thysme, on suit l’évo­lu­tion intel­lec­tuelle des ces années auprès des gens les plus brillants à Prin­ce­ton et on comprend telle­ment les frus­tra­tions d’Adèle qui aimait Kurt pas seule­ment pour ces théo­rèmes ! Ils sont enter­rés ensemble à Prin­ce­ton et cette femme par amour, son courage et sa téna­cité mérite bien la célé­brité que Yannick Gran­nec lui a donné à travers ce roman. Je sais depuis qu’Aifelle a laissé un commen­taire sur mon blog qu’elle avait égale­ment recom­mandé cette lecture même si elle trou­vait quelques longueurs (je suppose que comme moi elle n’est pas trop à l’aise avec le théo­rème de la complé­tude ni avec son corollaire !) .

Citations

Humour

Pour moi, la reli­gion était un souve­nir de famille vouer à prendre la pous­sière sur la chemi­née. En ce temps-là, on enten­dait tout au plus cette prière dans la loge des danseuses. « Marie, vous qui l’avez eu sans le faire, faites que je le fasse sans l’avoir. » On avait toutes peur de se faire refi­ler un loca­taire, moi la première. Beau­coup finis­saient dans l’ar­rière-cuisine de la mère Dora, une vieille tricoteuse.

Une blague juive.

Un psychiatre, c’est un Juif qui aurait voulu être méde­cin pour faire plai­sir à sa mère mais qui s’éva­nouit à la vue du sang.

Le couple des parents d’Anna Roth.

Georges, docto­rant bien peigné, avait rencon­tré Rachel, dernière pousse d’un arbre généa­lo­gique cossu, à la récep­tion des nouveaux étudiants en histoire à Prin­ce­ton. La jeune fille fris­son­nait, il lui avait prêté son gilet. Elle avait été impres­sion­née par sa déca­po­table et son accent bosto­nien. Il avait admiré son corps de déesse holly­woo­dienne et sa déter­mi­na­tion encore raison­nable. Il lui avait télé­phoné le lende­main. Elle lui avait présenté sa famille. Ils s’étaient mariés, avaient appris à haïr leurs diffé­rences après les avoir aimées, s’étaient trahis pour le sport, puis par habi­tude, avant de se sépa­rer avec fracas.

Une façon originale de juger les hommes politiques.

Je préfère croire aux hommes plutôt qu’aux idées . Reagan ne m’ins­pire pas confiance. Trop de dents. Trop de cheveux.

La jeunesse et les math.

L’ex­pé­rience ne peut rempla­cer les fulgu­rances de la jeunesse. L’in­tui­tion mathé­ma­tiques s’éva­nouit aussi vite que la beauté. On dit d’un mathé­ma­ti­cien qu’il a été grand comme d’une femme qu’elle fut belle. Le temps est sans justice, Anna. Vous n’êtes plus tout jeune pour une femme, où le sourire encore moins pour une mathématicienne.

Humour d’Einstein.

Seules deux choses sont infi­nies, Adèle. L’uni­vers et la stupi­dité de l’homme. Et encore, je ne suis pas certain de l’in­fi­nité de l’univers !

Humour.

-Pour­quoi le génie arrive-t-il si jeune ? Comme chez les poètes. Les portes d’ac­cès du royaume des Idées se referment-elles avec la maturité ?
Gladys opina du chef :
- Ça doit être hormo­nal. Après, ils prennent du ventre et s’in­quiètent unique­ment du dîner.

De l’importance de la colère.

La colère vous purge. Mais qui peut la vivre à long terme ? La colère rentrée vous consume. Puis elle finit par s’échap­per par petits pets fiel­leux qui ne font qu’empuantir un climat déjà délé­tère. Que faire de toute cette colère ? À défaut, certains la font rejaillir sur leur progé­ni­ture. Je n’avais pas cette malchance. Je la réser­vais donc aux autres : aux fonc­tion­naires incom­pé­tents ; aux poli­ti­ciens véreux ; à l’épi­cière tatillonne ; à la coif­feuse intru­sive ; à la météo ingrate ; à tous les empoi­son­neurs dont je n’avais rien à faire. J’étais deve­nue une mégère par mesure de sécu­rité. Je ne m’étais jamais mieux portée.

C’est « la souris jaune » qui m’a donné envie de lire ce roman. Et aussi le fait que cet auteur ait reçu « le Goncourt des lycéens ». Depuis Farrago de Yan Appery , je fais toujours atten­tion à ce prix. Ce roman est composé de deux parties assez diffé­rents la première partie raconte l’amour déses­péré de Sacha Mali­noff pour la belle Cynthia la fille du Maître des Paons. Il en vien­dra à tenter de dispa­raître, puis il s’im­po­sera peu à peu dans la vie de la famille très origi­nale de Cynthia. Un peintre unique­ment occupé à peindre des paons et un frère très bizarre. En réalité, le person­nage prin­ci­pal de ce curieux récit est » le mas des paons » une demeure atti­rante remplie de mystère. J’ai beau­coup pensé au château de la fête du « Grand Meaulnes », à cause de l’at­ti­rance et du mystère qui entoure cette demeure et ces habi­tants. J’ai beau­coup aimé le style de cet auteur, une langue aussi précise que poétique. Mais je suis restée sur ma fin sur le plan de l’in­trigue, j’éprou­vais comme un léger ennuie pendant cette lecture ; je recon­nais que cela allait bien avec le sujet.

Citations

La mémoire

J’ai observé au cours des cinquante premières années de ma vie, une vie qui m’échappe de plus en plus, que chacun entre­tient avec sa mémoire une rela­tion person­nelle, unique, sauvage, inavouable assez souvent, comme avec son corps, sa langue, ses humeurs et l’en­semble de l’univers.

Le charme des timides

Mon truc, c’était de prendre les devants sans en avoir l’air. Je me moquais de moi avant qu’elle n’eût le temps de le faire. J’af­fec­tais une gauche­rie de conven­tion pour masquer la véri­table que je ne pouvais maîtri­ser. Aller vite en donnant l’im­pres­sion d’être trop lent, cacher la préci­sion sous l’embarras, c’est le procédé des vieux clowns. Ce fut le mien. Que n’au­rais-je fait pour que son regard triste et bleu s’ar­rê­tât longue­ment sur moi sans cher­cher plus loin son bonheur ?

Beauté du style

J’al­lais m’as­seoir, encore trem­blant, sur un billot aban­donné, quand me parvint du fond du bois, pour la première fois cette année-là, le cri le plus insai­sis­sable de la nature, la double note du coucou, triom­phante, moqueuse, délu­rée, qui soutient à la face de l’uni­vers la supré­ma­tie vaga­bonde des dieux furtifs.

Les timides

J’étais d’une timi­dité de lynx, animal que sa vue a rendu célèbre, mais qui craint à bon droit les hommes et qui les évite. Certes, comme tous ceux qui souffrent du même mal, et qui sont légion, j’usais de remèdes déses­pé­rés pour combattre la mala­die, alcools d’hi­ver, recherche vesti­men­taire, lunettes noires, et un lot presque inépui­sable de plai­san­te­ries à lancer en cas de détresse.

Les rencontres avec Cynthia et le mas des paons

À l’oc­ca­sion de cette visite de jours, je déchif­frai dans le regard mélan­co­lique de Cynthia une demande à laquelle je me soumis immé­dia­te­ment et qui consti­tue la clause tacite (et unique) de notre pacte. Je ne devais jamais poser de ques­tions concer­nant la propriété et ses habi­tants. Ne pas cher­cher à visi­ter les parties des bâti­ments qu’on ne m’avait pas encore montrées. Me garder de toute indis­cré­tion. N’être surpris de rien. À ces condi­tions seule­ment, je ne serais pas un intrus, et tout me serait révélé peu à peu, à son heure, sans brusquerie.
Ce pacte resta en vigueur aussi long­temps que je fréquen­tai le domaine et je crois qu’il avait du bon puisque il m’est impos­sible aujourd’­hui de repen­ser à ma décou­verte lente des lieux sans retrou­ver les batte­ments de cœur qui l’ac­com­pa­gnèrent toujours.

Amour désespéré

Il y a des jours où je fus à deux doigts d’avouer à Cynthia que je l’ai­mais, mais ne le savait-elle pas et n’avait-elle pas répondu à mon silence par le sien, qui disait tout autre chose ? Je suis tenté de croire aujourd’­hui, sans en être certain, que je me gardais de tout aveu pour ne pas dissi­per une ambi­guïté où logeait encore de l’espérance.
Après le premier baiser qui n’était que de circons­tances et n’en­ga­geait rien, la main gauche du séduc­teur, sa bonne main qui maniait avec une égale élégance le stylo à plume et la canne, cette main sinistre, je ne crains pas de le dire, habi­tuée aux fouilles baby­lo­nienne, dégrafa sans attendre une permis­sion et les trois boutons du chemi­sier ‑un trio qui m’avait souvent intri­gué- et elle fit jaillir les seins de leurs bonnets, afin que la pleu­reuse comprît par cet atten­tat amou­reux que le grand homme ne la conso­lait pas par pitié, dans un esprit de sacri­fice cheva­le­resque, mais qu’il agis­sait pour le compte d’une puis­sance supé­rieure à la compas­sion, sous l’empire du désir fou.

Un petit livre trouvé chez Nouketteet que j’ai lu, moi aussi, en une soirée, ce petit Adrien qui a le mot « rien » dans son nom est boule­ver­sant. Il voudrait être aimé , il voudrait avoir un papa, ou au moins savoir qui est son papa. La vie n’est pour lui qu’une succes­sion de choses qui vont mal, comme ses reins qui sont fichus et qui le mettent en grand danger de mort, comme sa maman qui a un grave acci­dent, comme sa tante – la sorcière- qu’il déteste et qui ne sait pas aimer les enfants. Est-ce qu’un jour la vie lui sera un peu plus douce ? On l’es­père mais c’est vrai­ment mal parti, en atten­dant, l’au­teure a su nous embar­quer dans les méandres des pensées des enfants pour qui rien n’est simple. De l’ex­té­rieur on peut penser qu’ils s’y prennent très mal ! mais si on savait ! C’est si compli­qué pour un enfant de cher­cher à se faire aimer d’adultes qui n’ont pas résolu leurs conflits. Le regard du petit garçon choisi pour la couver­ture du livre poche dit bien toute la détresse de ce petit Adrien.

Citations

le début

Aussi loin que je m’en souvienne, je l’at­ten­dais assis, le menton sur les genoux, les bras autour des jambes et le dos appuyé contre la porte du placard.

Sa maladie

Je lui ai alors expli­qué que j’étais malheu­reux au sixième étage de cet immeuble où nous vivions, que je détes­tais le sous-sol, que je m’en­nuyais avec elle pendant les weekends et sans elle pendant la semaine. Elle n’avait qu’à arrê­ter de travailler s’oc­cu­per de moi, au lieu de m’aban­don­ner à ma sorcière de tante. Bien sûr, il y avait la mala­die, cette fichue mala­die des reins fichus qui me faisait manquer l’école,

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »