Éditions Denoël, 356 pages, janvier 2026

Après Ingannmic, Alexandra , Keisha , et sans doute d’autres dont je n’ai pas noté l’adresse.

Nous suivons une guerre sans merci entre deux paléontologues américains : Othniel Charles Marsh, et Edward Drinker Cope. L’auteur visiblement s’amuse des défauts respectifs de ces deux montres d’égoïsme, gonflés d’orgueil qui se sont pris de passion pour les recherches des os des différents fossiles de dinosaures dans les territoires américains. Ce n’est pas par hasard, si c’est dans ces vastes contrées inhabitées, ou presque, que l’on trouve les plus beaux spécimens des squelettes prouvant que la terre a été habitée avant deux cents millions d’années, avant l’arrivée des hommes dans une période nommée le mésozoïque, par des créatures qui ont provoqué l’étonnement absolu des hommes de la fin du XIX ° siècle, par leur taille et surtout parce qu’ils ressemblaient à des dragons ou à des créatures fabuleuses qui nourrissent depuis cette époque l’imagination des hommes , comme le montre le film « Jurassic park ».

Ce roman permet aussi à l’auteur de faire revivre ce pays dans les années 1850, c’est un pays qui ne connaît pas encore toutes les ressources de son immense territoire, bien sûr il y a cette population autochtone qui résiste encore un peu, mais qui va bientôt complètement disparaître au fond de réserves dont le pouvoir américain les chasse dès que les terres sur lesquelles ils sont parqués révèlent une quelconque richesse. Mais ce n’est pas là l’essentiel du roman évidemment, les deux hommes connaissent des fortunes variées, Charles Marsh s’impose grâce à l’argent de son oncle Peabody et un poste (sans traitement) à Yale. Il aurait eu une carrière d’un chercheur sans soucis d’argent tout à fait classique sans Edward Cope, qui, lui, a été considéré comme un surdoué et se passionne pour la paléontologie mais n’a pas la carrière classique de son ennemi. Tous les deux se suivent sans cesse et cherchent à se nuire tout le temps .

J’ai été intéressée par cette lecture mais pas passionnée car j’ai trouvé ces deux hommes complètement nuls et à l’opposé des valeurs qui pour moi doivent être celles des universitaires au service de leur science ou de de leurs découvertes. Ils m’ont fatiguée ces deux là, et malgré le talent de l’écrivain qui ne nous épargne aucune de leurs vilénies, j’avais hâte d’abandonner cette lecture pour retrouver des gens qui partagent un peu plus mes valeurs. Bref, deux personnages sans aucun idéal qui ont eu assez d’argent pour découvrir ce qui était à la portée de tous ceux qui auraient eu l’idée, le temps, l’argent et le courage de chercher, bien loin de ceux ou celles que j’admire : ceux et celles qui se donnent à fond pour leurs découvertes et respectent ceux ou celles qui les aident pour mener à bien leur travail universitaire.

Extraits.

Début et fin du prologue.

 Dans le sud-est du Wyoming, à deux cents kilomètres de la ville de Cheyenne, sous les cieux d’un bleu intense où chaque nuage est une esquisse, s’élève une éminence rocheuse qui s’appelle Como Bluff ou « la falaise de Côme ».
Non, il ne reculeront devant rien.
 La guerre des os sera sans pitié.

Début.

 Il a fallu qu’une extinction se produise pour que le dinosaure apparaissent.
La Grande Hécatombe a lieu il y a deux cent cinquante millions d’années lors du permien, qui marque la fin de l’ère paléozoïque.

Famille de Charles Marsh, Caleb son père.

Caleb ouvre boutique et fait faillite, se remarie et repart pour l’état de New York où il procrée à tour de bras, le devoir conjugal occupe les soirées et quand on échoue dans tout le reste, il reste encore le costume de « pater familias » à endosser. Bientôt, Charles et Mary se retrouvent avec une ribambelle de demi-frères et sœurs.

L’art de raconter.

 Il demeure toutefois une question à régler, à peine un détail, une bagatelle, vraiment : l’université consent à lui conférer le titre de professeur, mais, hélas ne dispose pas des fonds nécessaires afin de le rémunérer. Pour n’importe qui d’autres, ce serait contrariant, pour ne pas dire rédhibitoire, mais pour Charles, qui reçoit une allocation de son oncle et figure en bonne place dans le testament de ce dernier , c’est à peine un problème, tout juste un léger désagrément et même, d’un certain point de vue, une opportunité, car si Yale ne lui verse pas d’argent, il ne lui doit pas d’enseignement non plus. Tout se passe donc idéalement pour lui qui obtient le Saint Graal le 24 juillet 1866 : un poste de professeur sans élèves – ces individus pénibles qui ont tendance à ne pas connaître ce que vous savez à vous faire perdre un temps précieux avec leurs questions – entièrement dévolu à la recherche.

Le début de leur haine.

 Prenant Edward à part et s’adressant à lui aussi doucement que possible, Charles lui fait observer que la tête de l’animal ne se trouve pas à la bonne extrémité : »Vous vous êtes trompé, professeur Cope, cela arrive au meilleur d’entre nous. Votre squelette est à rebours vous avez pris un bout pour un autre. » À ces mots, Edward devient livide, comme s’il était accusé d’un acte contre-nature, comme si son visiteur qui, depuis longtemps l’exaspère avec ses manières pontifiantes, ses petites provocations, sa manière de l’appeler « Professeur Cope » au terme d’une légère hésitation, comme pour lui signifier qu’il ne mérite plus ce titre depuis qu’il a démissionné de son poste à Haverford College, venait de lui cracher au visage tout le mépris qu’il le soupçonne d’avoir pour sa personne.

Rivalités.

 Que son rival ait exhumé un spécimen de pterrodactyle encore plus grand que le sien, Charles le prend mal, il le prend même personnellement. En temps normal, il est déjà du genre possessif, du genre a regarder tous les fossiles de l’ouest comme sa propriété exclusive, comme si les dinosaures lui avaient expressément légué leur squelette avant d’être balayé par une météorite. Mais dans ce cas précis, il est d’autant plus indigné qu’Edward est venu chasser sur ses terres pour reléguer au second plan l’une de ses principales découvertes.

Propos prêtés à Custer le massacrer des Indiens.

 » Méfiez-vous, des Peaux-Rouges ! déclare-t-il en se resservant un verre, heureux d’avoir un auditoire de jeunes blancs becs qu’il est aisé d’impressionner avec sa faconde et ses récits guerriers, ce sont les créatures les plus cruelles les plus sanguinaires qui soient ! Elles infestent le secteur et ne reculent devant rien. Le plus tôt on aura exterminé ces animaux là, le mieux ce sera. On a reçu des instructions du général Schermann, l’ordre de ne pas se poser de questions et de ne pas faire dans la dentelle : homme, femme, enfant, des vieux, les vieilles, avec nous, tout y passe. L’objectif, c’est de frapper leurs villages aussi vite que possible et qu’après notre passage, il n’y ait plus personne pour se reproduire. Par contre, avec les femmes, on prend toujours le temps de s’amuser : l’Indienne, ça se viole facile. »

Tous les coups sont permis.

 Obéissant aux instructions de Charles, Reed détruit les fossiles qu’il est incapable de déplacer, plutôt que de les voir tomber dans les mains d’Edward. Cent cinquante millions d’années de patience pour finir fracasser à coup de pioche : à quelle espèce appartenait ces spécimens ? Personne ne le saura jamais. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la gravité de cette histoire mais, aux yeux des paléontologues, il s’agit d’un crime trop effroyable pour mériter la rédemption. Anéantir des spécimens uniques quand on connaît les chance infinitésimales de leur transmission, la durée vertigineuse qu’ils ont dû traverser pour se trouver sous la main d’un homme à même de les interpréter, c’est un acte qui va à l’encontre de toutes les valeurs d’une profession méticuleuse. Dont les membres passent leur vie à gratter, frotter, analyser les fossiles. Si de nos jours encore, Charles a mauvaise réputation dans la communauté scientifique, il le doit à sa tendance au vandalisme : on l’accuse également d’avoir dynamité les gisements que ses hommes avaient exploités de crainte qu’il n’y reste des spécimens dont son rival aurait pu s’emparer.

Le mandarin dans toute son horreur.

 En descendant les escaliers du Peabody, Oscar songe aux contes que sa mère lui lisait, à ces histoires de sorciers malfaisants qui enlèvent les enfants dans un monde souterrain, dont ils ne pourront jamais s’évader ; gnome enfermé dans les profondeurs de la terre, il s’use à en extirper des trésors. Charles se repose des tâches difficiles sur Oscar, qui rédige l’essentiel de ses articles, tandis qu’il se pavane dans les cercles influent de New York, prend des rendez-vous avec des messieurs haut placés à Washington, savoure de fins soupers chez Delmonico’s dans un décor d’acajou luisant où les miroirs scintillent, comme si la science n’était plus que le moyen d’accroître sa puissance, comme si elle lui permettait d’assouvir une ambition qui se prend elle-même pour objet, son but consistant à faire rayonner son « moi » jusqu’aux confins du monde, à occuper de sa personne, l’intégralité des hommes, à écraser ses ennemis pour demeurer, seul, au milieu d’un paysage dévasté. Parfois, mais de moins en moins souvent et d’une voix toujours plus faible, Iscar Harger plaide sa cause. Il implore Charles de le laisser publier ses propres travaux. C’est qu’il a des idées à lui, de vastes théories au sujet des dinosaures qu’à force de fréquenter plus assidûment que les hommes, ils connaît mieux que la majorité des spécialistes, mieux que Charles lui-même pourrait-il ajouter, des mots qu’il retient de justesse par lâcheté ou instinct de conservation ? Inflexible, Charles menace de le renvoyer, s’il fait paraître ne serait-ce qu’un entrefilet et profite de son indigence pour le maintenir dans une dépendance complète.

 


Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi 

 

 

 


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 

Éditions Charleston, 330 pages, mars 2024

C’est Géraldine qui m’a tentée, je n’avais pas encore entendu parler de cette autrice qui connaît pourtant un grand succès en particulier sur Babelio. J’ai très bien compris pourquoi à travers ce titre. Elle a choisi dans ce roman de cerner au plus près les violences conjugales. Gabriel et Abigaëlle ont été élevé par un père violent qui frappe régulièrement sa femme dès qu’il est envahi par des colères qu’il ne peut pas contrôler. La petite Abigaëlle se confie à ses cahiers et parle avec un psy, mais hélas pour cette pauvre famille, elle respecte la loi du silence que son père a imposé à toute la famille, alors grâce à son esprit d’enfant elle invente de belles histoires puisées dans ses lectures.

Aujourd’hui Gabriel est adulte, Abigaëlle recluse dans un couvent. Quand Gabriel rencontre Zoé, on se demande s’il saura construire un amour solide pour sa propre famille. Et puis il y a Aline la sœur de Zoé, dont la famille semble trop parfaite.

Le roman est construit de telle façon que je ne peux pas aller plus loin dans la présentation des personnages sans prendre le risque de supprimer les effets de surprises qui font aussi le charme de ce récit.

Je pense que ce roman est tout à fait accessible pour les adolescents et cela leur permettra peut être d’éviter les pièges dans lesquels les femmes s’enferment trop souvent en pensant que leur compagnon qui les frappent est surtout un homme malheureux et qu’elles peuvent l’aider, alors qu’ils sont avant tout, et surtout, des hommes violents et très dangereux, et que leur vie et celle de leurs enfants est en jeu.

Je recommande ce roman facile à lire dont le sujet est si important et dont l’ écriture est agréable .

Extraits

 

Début .

 GABRIEL N’EST PAS CELUI QUE VOUS CROYEZ. Je suis bien placée pour le savoir, je suis sa petite-sœur et le lien de sang qui nous unissait enfants ne s’est malheureusement jamais distendu. Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir tout fait pour l’éloigner de moi. Aujourd’hui encore, et bien qu’il ait quarante ans passés, il ne peut s’empêcher de me rendre visite au couvent deux samedis par mois. Il me raconte sa vie dans les moindres détails, sans jamais s’enquérir de la mienne. Je suis la seule à qui il montre son vrai visage.

La réussite.

 Aline notait dans son journal intime « Hello Kitty » qu’elle se marirait au plus tard à vingt huit ans, qu’elle épouserait un professeur d’université ou un avocat, qu’elle aurait quatre enfants qu’elle habillerait chez Cyrillus et aurait, une carrière brillante et une maison avec une véranda, dans la banlieue lyonnaise. Elle rêvait d’avoir une véranda quand elle serait grande comme d’autres rêvent de devenir Beyoncé ou Barack Obama.
Je tiens à préciser qu.elle n’était pas bêtement matérialiste. Il se trouve que sa meilleure amie à l’école primaire vivait dans un studio, seule avec sa mère, aide-soignante à mi-temps en Ehpad. Aline avait pu constater très jeune que si l’argent ne faisait pas le bonheur, la pauvreté n’aidait pas vraiment non plus.

La langue de l’enfant.

Profession de mes parents : Maman est une fée. Même papa le dit. C’est la fée néante. Avant elle était aide-soignante, mais elle a arrêté pour devenir fée après ma naissance. Parce que de toute façon elle gagnait pas un rond et papa pouvait pas prendre risque qu’elle en profite pour faire la pute, avec les médecins de garde. On la lui fait pas, à papa. Maintenant, Maman a beaucoup de chance parce qu’elle a plus besoin de travailler. Elle se repose tout le temps et s’occupe de nous et de la maison. Elle fait le ménage et la cuisine en écoutant toujours la même chanson. 

Son père.

En tout cas, Papa, il a un vrai travail, lui. Il se repose pas toute la journée comme maman à faire le ménage, la cuisine et le linge. Sur l’affiche de début d’année, pour son travail, il m’a dit d’écrire « cadre ». Comme pour un tableau au musée. Ça m’a fait rire toute seule devant ma table et mes amis m’ont insultée de bizarroïde. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire « cadre » et je m’en fiche un peu. Papa a aussi un collègue qui s’appelle ce connard de Lemarchand, dans son bureau. J’aime pas ce connard de Lemarchand, parce qu’il fait toujours sa tafiole et alors ça m’est Papa de mauvaise humeur. Moi, je peux deviner si Papa est de bonne ou de mauvaise humeur quand il claque la portière de la voiture. Parce que j’aime pas quand Papa est une mauvaise humeur. Maman non plus., elle devient toute blanche.

La violence intra familiale.

Et pendant longtemps, moi aussi, j’ai aimé mon père, j’ai cru que c’était une personne bien. Parce que j’étais petite, parce que c’était le seul père que j’avais, parce que j’avais besoin de croire que cette personne avec qui je partageais tant de gènes et de moments de bonheur n’était pas un monstre qui détruisait notre famille. Aujourd’hui, je sais que maman se trompait quand elle pensait qu’elle restait pour nous protéger, pour nous préserver des conséquences d’une séparation. Même le pire des divorces ne nous aurait pas détruit comme l’enfance à laquelle Gabriel et moi avons eu droit. On ne sort jamais indemne de la violence. Il n’y a qu’à voir ce que mon frère et moi sommes devenus pour le comprendre..


Éditions Flammarion, 403 pages, octobre 2021

J’ai trouvé un auteur qui, pour moi, peut remplacer Fabrice Caro en cas de baisse de moral. Oui, je sais, ce n’est peut être pas de la grande littérature, mais l’humour et la bienveillance de cet auteur me font du bien. C’est le troisième sur Luocine et comme il m’a fait bien sourire je lui donne 4 coquillages sans hésiter. (Demain j’arrête , et plus récemment Complètement Cramé).

Ce roman suit les aventures d’Elynn une infirmière qui comprend qu’elle ne devrait pas s’enfermer dans des relations qui ne lui apportent pas le bonheur. L’auteur reprend un thème souvent abordé dans des livres qui cherchent à vous rendre heureux : suivez ce qui vous fait vraiment du bien, et ne vous enlisez pas dans des relations qui vous enferment dans une vie grise et morose.

Dis comme ça , vous comprenez facilement pourquoi je ne peux pas mettre 5 coquillages, et même vous vous demandez, peut-être, pourquoi j’ai eu autant de plaisir à le lire. C’est d’abord grâce à l’humour, l’auteur m’a fait rire plusieurs fois et cela devient difficile avec l’actualité qui m’angoisse de plus en plus, et deuxième point plusieurs personnages sont vraiment bien croqués. Il a le don de faire vivre des personnalités que l’on connaît trop bien, comme le médecin supérieur d’Elynn qui cherche à la rabaisser tout le temps : lui le médecin, elle la simple infirmière. Dans ce roman il y a aussi une femme d’un milieu très aisé et si elle permet à l’intrigue d’avancer j’ai moins été sensible à sa personnalité.

Elynn cherche donc l’amour, et décide de quitter Enzo le fou de jeux vidéo avec qui elle s’ennuie. Elle va retrouver Baptiste son amour d’enfance, on croit l’affaire bouclée, mais hélas pour elle un sérieux obstacle va s’opposer à leur amour, ne vous inquiétez pas c’est un roman positif il reste une dernière carte.

L’auteur dit à la fin du roman qu’il a fréquenté le milieu de l’hôpital pour écrire son roman et cela se sent : l’ambiance des urgences est vraiment bien rendue. Cela aussi explique mon plaisir de lecture. Bref si vous voulez un bol de bonne humeur n’hésitez pas dans la série des Gilles Legardinier celui-ci peut remplir cette fonction (malgré la couverture que je ne comprends pas).

Extraits

 

Début.

Il fait nuit, de plus en plus froid. Combien de temps vais-je encore tenir ? Je lutte de toutes mes forces, mais je suis proche de la rupture, à un cheveu de lâcher l’affaire. Désormais, j’envisage le renoncement comme une délivrance, et j’en imagine déjà tout le bénéfice : baisser les paupières en dépit de ce que je risque, sentir la paix intérieure m’envahir, enfin, alors que la vitesse augmente et que je perds le contrôle..

Le vélo et les feux de circulation.

 Les illuminations de Noël ne sont pas les seules à agrémenter les rues. Plus on s’aventure au cœur de la ville, plus les feux tricolores sont nombreux. Dans la fameuse base secrète, il doit exister un type spécialement chargé des feux qui passent au rouge, pile quand tu arrives dessus. Le mec est doué. Il m’aime beaucoup également, celui-là. Il fait si bien son boulot que le grand patron envisage de lui confier le service des baies vitrées qui ne se voient pas et contre lesquelles tu t’écrases sans aucune dignité. 
De croisement croisement, on progresse par étapes successives. On avance d’un rouge à l’autre, pour s’immobiliser à nouveau. Étant donné ce qui me passe par la tête durant ces miniposes forcées, je me Je me demande s’il est feux sont réellement là pour réguler le trafic ou pour remplir un autre insu, une mission bien plus importante. Nous obliger à réfléchir à nos vies par exemple. Des feux tricolores introspectifs, en quelque sorte. 

Sa relation avec Enzo.

 Je me suis bien sûr demandé pourquoi je restais avec lui. Notamment une fois, l’année dernière, un samedi soir, pendant une coupure de pub. Ça m’a vraiment perturbés. Puis la série a repris, et je me suis reconcentré sur Jennifer qui voulait se venger de Doug parce qu’il avait tué Forester et caché le corps sous l’abreuvoir. Les chevaux ont tout vu, mais ils ne parleront jamais. Souvent, ça nous arrange bien de penser à autre chose. 
Vous devez estimer que j’aurais dû rompre depuis longtemps. Ce soir, j’ai tendance à être d’accord avec vous. Forcément, quand ce n’est pas votre histoire, tout paraît plus limpide. On arrive à raisonner, à analyser cliniquement, à tirer des conclusions. Mais, lorsque vous êtes personnellement impliquée, ce n’est pas aussi simple.

L’hôpital .

 Ici, pour que vous alliez mieux, on est prêt à vous charcuter, vous bombardez au rayon X, vous faire boire des trucs infâmes, vous déguisez en pompe à essence, en vous plantant des tuyaux partout. Chez nous, un stylo-bille ne sert pas uniquement à écrire : en cas d’urgence absolue, on peut le planter dans la gorge en guise de trachéotomie. Je connais des chirurgiens qui, pour vous rendre service, sont capables de vous meuler une rotule ou de vous éviscérer. Pour votre bien, nous n’hésiterons pas à coller la peau de vos fesses sur votre tête, à vous visser des plaques, ou à recasser l’os qui serait soudée de travers. S’il le faut, nous nous ferons un plaisir de vous ouvrir, de retirer des morceaux de vous-mêmes, éventuellement de les remplacer, de bricoler un peu avant de vous recoudre, le tout en vous souhaitant longue vie et beaucoup de bonheur. Avouez que c’est spécial.

Rapports homme femme.

 Un malheur pour la gent féminine, les plus naïves d’entre nous évaluent les garçons en se fondant sur le prix qu’eux-mêmes se donnent. Autant dire qu’on est souvent dans la surévaluation voire dans l’escroquerie pur et simple. Elles sont prêtes à tomber amoureuses du porte-avions à propulsion nucléaire que leur vante la petite annonce, alors qu’elle risque fort de récupérer une trottinette à piles qui coulera à la première flaque.

Portrait très drôle.

 Une indéniable bonté naturelle, mais il ne faut surtout pas lui demander de réparer une centrale nucléaire. Si tu veux lui faire plaisir, garde-lui tes bouchons de bouteilles en plastique., elle les collectionne, certaine que si elle en accumule dix mille et qu’elles les envoient à la Maison Blanche, ils offriront une voiture à un handicapé.

Il me fait rire.

 La musique qui passe en fonds est idéal. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une playlist, avant de découvrir le petit orchestre, installé dans une des alcôves du grand salon. Les Maublaincourt sont donc prêts à n’importe quoi pour faire des économies sur les piles.

Leçon d’économie de sa tante Florence :

 » C’est peut-être moins élégant sur une carte de visite, mais tu as plus de chance de faire fortune en vendant du papier toilette que du caviar. Peu de gens mangent des œufs de poisson, alors que tout le monde a un trou de balle. »

OK c’est facile, mais ça me fait rire.

Je n’avais jamais remarqué que l’acronyme de Complexe Urbain de Loisirs se résume à « CUL » . Venir au CUL pour se bouger les fesses me semblent assez cohérent. 

 

 

 

 

Éditions Fleuve Noir, 386 pages, octobre 2012

 

Ce n’est pas l’intelligence qui fait la valeur d’un homme, c’est la façon dont il l’emploie.

 

J’ai parfois besoin de penser à des choses agréables et oublier les soucis du monde, et malheureusement dans les romans policiers les meurtres m’angoissent et je ne suis pas fan du suspens. J’avais tellement ri à « Demain j’arrête » que j’ai pris ce roman à la médiathèque, je suis à peu près sure de l’avoir déjà lu. J’ai beaucoup moins ri, mais c’est très sympa et surtout les gentils gagnent (comme dans la vie, non ?). Un entrepreneur britannique est dépressif, car sa femme est morte et il ne voit plus sa fille. Son meilleur ami, pour lui remonter le moral lui trouve une place de majordome dans une belle propriété en France. Il nomme comme directeur à sa place la secrétaire dont il a compris sa valeur alors que les jeunes loups qui sortent des écoles sont à son avis juste bons à délocaliser et licencier.

Dans le domaine , peu à peu, Andrew Black sous le truchement d’un majordome, va retrouver le goût de vie en aidant tous les gens qui vivent dans cette propriété. La cuisinière qui sous un caractère brutale cache un grand talent de chef et un grand cœur. L’homme à tout faire qui vit dans le parc et qui va se révéler un allié pour Andrew et il va s’ouvrir à l’amour. La petite femme de ménage qui après un grand chagrin d’amour surmontera ses difficultés. Et le grand projet d’Andrew : c’est de redonner le sens de la vie à Nathalie la propriétaire du domaine. Andrew va réparer toutes ces âmes brisées et la sienne aussi. Car Nathalie se faisait avoir par des escrocs et est en train de perdre toute sa fortune.

L’humour vient de l’opposition de la culture britannique et française .

C’est un bon roman et cela se lit facilement, une bonne distraction et ce que je lui ai demandé de me faire oublier que dans le vrai monde ce sont plutôt les méchants qui gagnent !

Extraits

Début.

 Il faisait nuit un peu froid. Au cœur de Londres, devant l’hôtel Savoy, sous la verrière, un homme d’un certain âge vêtu d’un smoking faisait les cent pas en consultant fébrilement son téléphone portable. L’organisateur de la soirée qui se déroulait dans le grand salon, sortit du hall et s’approcha, laissant échapper par la porte tambour le son des cuivres de l’orchestre qui jouait du Cole Porter.

Ça n’a pas dû bien fonctionner.

 « Venant du type qui a essayé de se déguiser en sa propre mère pour aller excuser son fils chez le proviseur, je m’attends au pire…. »

Des dialogues plein d’humour.

(Andrew doit apprendre les math à enfant rebelle à l’école )
– Je vais avoir plus de mal avec les maths…Je ne me vois pas remplacer « deux » par Pikachu et « multiplié » par Iron Man.
– Dommage, ce serait plus amusant. T’imagines ? Grominet divisé par Scoubidou et multiplié par la petite souris !
– En parlant de petites souris, ne mentionne même pas l’animal devant Odile, c’est la crise cardiaque assurée et tu te retrouveras banni comme aux pires heures.
– Juste pour un mot ? Mais comment faisait-elle quand elle perdait une dent ?
– Je ne vois pas le rapport.
– Quand tu etais jeunot, et que tu perdais une dent de lait chez toi, on ne la mettait pas sous l’oreiller pour que la petite souris la prenne et te laisse une pièce à la place ?
– Chez nous, c’est la fée des dents qui s’occupe de ça.
– C’est pourri.
– Pourquoi une fée ferait-elle moins bien qu’un rongeur ? Nous, on ne tient pas à ce que des vecteurs de maladies infectieuses rampent sous l’oreiller de nos enfants pendant qu’ils dorment.
– Parce que vous y croyez sérieusement, vous, à la petite fée qui volette comme une gourde la nuit pour ramasser les chicots ? Vous en avez déjà vu beaucoup, avec leurs petites ailes et leur sourire niais ? N’oubliez pas de lui laisser la fenêtre de la chambre ouverte, à votre fait des dentiers, sinon vous allez la retrouver éclatée sur le carreau.
– En attendant, ta petite souris a dû laisser des crottes, la peste ou le choléra sous l’oreiller d’Odile, parce qu’elle est en état de choc dès qu’elle envoie une.
Magnier prenait la discussion très au sérieux et Black ne pouvait pas s’empêcher d’en jouer. Le régisseur n’avait plus aucun recul sur ces propos.
– Parce que bien sûr, vos fées ne font jamais caca.
– Pas sous l’oreiller des enfants, ou alors de ceux qui sont très méchants.

 

 


Éditions Albin Michel, 199 pages, décembre 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Cette autrice écrit vraiment très bien, son style est parfait, mais j’ai rarement ressenti un tel sentiment de « ras le bol ». Pourquoi choisir un personnage aussi peu intéressant qui n’a pas réussi sa carrière d’écrivain sur lequel la vie a glissé sans laissé de traces en dehors de ses personnages de romans ? Et puis, j’apprécie vraiment assez peu les romans où on parle des difficultés d’écriture. Pourtant Sylvie Germain le fait très bien et elle sait montrer combien l’écriture relie l’écrivain au monde et en même temps le coupe de ce même monde. Mais ce personnage n’a pas, comme elle, la chance de vendre ses livres, c’est donc l’abime dans lequel elle n’est pas tombée mais où elle fait sombrer Samuel, allias Tarn son nom d’écrivain qu’elle met en scène.

Si ce roman nous permet de bien comprendre les aléas de l’écriture, la vie lui échappe totalement, elle n’est présente que comme une suite de possibilités qui peuvent être autant de situations romanesques qui vont revenir en un cauchemar halluciné à la mort du personnage.

Pourquoi ai-je commencé par mon « ras le bol » ? Lorsque les auteurs créent des romans en mettant au centre des personnages sans ancrage dans la vie réelle et qui font de leur propre écriture le sujet même du récit, je trouve qu’ils « crachent dans la soupe ». Je suis certainement excessive et (un peu exprès) vulgaire pour une écrivaine dont le style est, à juste titre loué par tous les intellectuels, mais voilà, je ne serais pas aller jusqu’au bout de ma lecture si je ne devais pas en discuter au club de lecture.

Un livre de cette auteure sur Luocine que j’avais aimé « chanson des Mal-aimants » et un qui a été important pour moi que je n’ai pas chronique « l’encre du poulpe »

Extraits.

Début.

 Les signes de ponctuation de haute taille passent là-bas dans la brume, ils glissent en file indienne, ils ondulent dans le vent, parfois tremblent un peu. Certains par instants trébuchent ou s’immobilisent désorganisant la colonne qui vite se recompose autrement, la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui d’interrogation recule en fin de ligne. Ou bien ils changent d’aspect, l’un, qui était courbe se redresse, un autre qui était droit se penche en oblique avant. Il arrive que quelques-uns se mettent à courir.

La description du personnage.

 Il n’a plus aucune certitude sur les autres et sur lui-même, sur la vie et encore moins sur la mort, tout ce qui existe perd son poids d’évidence et de familiarité, et ce qui n’existe pas ou qui relève de l’inconnu, de l’improbable, se leste d’une possibilité d’être ; ainsi « l’hypothèse Dieu » rivalise avec « l’hypothèse néant » et leur opposition se résout parfois en une troisième hypothèse, celle d’un Vide radieux.

Finalité de l’écriture.

Les guerres, les catastrophes, les crises en tout genre…, c’est un flux continu, mais ce chaos a fini par prendre un relief plus rude, une sonorité aigre. Transcrire cela dans un roman t’a paru au-delà de tes capacités. Car ce n’est pas tant la désaffection du milieu de l’édition et du public à ton égard qui t’a découragé de continuer à écrire, ce n’est pas non plus la seule fatigue due à ton avancée en âge, qui peut en effet être éreintante. Non, même si cela a joué ce fut secondaire. C’est le chagrin qui t’a mis à l’arrêt. Un chagrin nu, stérile, devant le gâchis du monde. Le chagrin t’a rendu impuissant. Tu n’as pas trouvé d’histoire qui fasse le poids de fictions qui « dise » cela.

 

 

 


Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..


Éditions J’ai lu, 313 pages, décembre 2025

J’ai vraiment hésité à attribué 4 coquillages à ce récit, car j’ai pas mal de réserves, mais pour la description de la lutte des femmes de Douarnenez, ce livre les mérite. Comme le titre l’indique, il y a aussi une histoire qui se passe dans un « lit clos » entre les deux protagonistes de cette grève que j’ai trouvée un peu (pas complètement cependant) réécrite avec des yeux d’une autrice du 21° siècle.

Deux femmes sont au cœur du roman, Rose qui vient du monde rural, très arriéré, monde dans lequel la religion domine tous les aspects du quotidien. Le roman commence par un drame, la mère de Rose meurt lors de l’accouchement d’un quatrième enfant. Rose sera toute sa vie emplie de haine pour celui qu’elle surnomme « l’assassin ». Ce pauvre bébé sera même victime de maltraitance de sa part, sans aller jusqu’à le tuer , elle souhaite ardemment sa mort. Comme le père a besoin d’argent, il l’envoie à l’usine pour mettre les sardines en boîtes. Et la voilà donc « Pen- Sardine » comme on nomme ces ouvrières.

La description du travail des ouvrières dans les usines m’a beaucoup intéressée, je savais cela mais cela fait du bien de le relire. Le travail des enfants de 12 ans alors que c’est interdit, nous sommes en 1924 , les heures qui ne dépendent que de l’arrivée des sardines et qui obligent les ouvrières à rester travailler la nuit sans être payées plus, le travail dans l’odeur de l’huile brûlante et de poisson. La contremaitre qui s’autorise à humilier et même à des coups de torchon lorsqu’elle trouve le travail mal fait.

Louise vient d’un milieu totalement différent, elle a été élevée dans un milieu républicain, a suivi son premier mari à Paris , mais est revenue travailler à l’usine à Douarnenez. Elle aura très vite un rôle important dans la prise de conscience de l’injustice de la condition ouvrière.

La grève est votée pour obtenir un meilleur salaire et la prise en compte des heures supplémentaires, Rose et Louise se retrouvent et la petite campagnarde confite en religion découvre grâce à Louise la liberté. Comme elles dorment dans le même lit clos, elles vont aussi s’aimer.

La deuxième partie voit leur destin se séparer, Louise rejetée par Rose qui veut une vie « normale » avec un mari, part à Paris se remettre de son chagrin d’amour. Cette partie du roman m’a aussi intéressée car l’auteure nous fait découvrir le milieu artistique parisien et la lutte des féministes pour le droit de vote. Louise fera finalement une carrière de chanteuse. Tandis que Rose s’enferme dans sa vie de femme mariée à un pêcheur. J’ai eu beaucoup de mal à supporter le caractère de Rose, elle rumine son hostilité contre sa belle mère chez qui elle vit au début de son mariage, cherche à tout prix à tomber enceinte le sera d’ailleurs d’un autre homme que son mari, et surtout la haine de son petit frère qui continue à l’animer est vraiment insupportable.

Comment comprendre Rose après l’ardeur qu’elle a mise pour la grève des sardinières, je ne comprends pas pourquoi l’auteure a voulu en faire une femme étroite d’esprit et de sentiments. Je sais que pour faire un roman avec des faits historiques, il faut créer des personnages qui vont donner vie à l’histoire, mais je regrette que l’auteure ait donné la grandeur d’âme à la parisienne et l’étroitesse d’esprit, l’aigreur, la méchanceté à la bretonne.

Pour la grève et la condition ouvrière, et aussi pour le milieu artistique parisien des années 20, je suis très contente d’avoir lu ce roman. En 2016 j’avais lu un autre roman de cette auteure, et je terminais en disant qu’il ne s’oubliait pas : erreur je l’avais complètement oublié : « le cercle des femmes »

Et voici les chants qui ont été chantés lors de la cérémonie qui a réuni toute la ville de Douarnenez pour le centenaire de la lutte des sardinières.

 

Extraits.

 

Début.

 Le cri avait déchiré les entrailles de la mère, roulé jusqu’à la gorge avant que sa voix, d’ordinaire haute et claire ne l’expulse comme un crachat long épais douloureux. Cela venait de loin du fond de la terre, d’un écartèlement violent, d’un séisme organique.

L’enfance de Rose 1924.

 Elle avait grandi dans le creux de la maison entre une mère aimante qu’elle ne parvenait toujours pas à pleurer un père étrange et deux petits frères turbulents. Elle avait été appliquée chez les sœurs y avait appris surtout les travaux ménagers et la petite couture, mais pas le français, son père ne disait-il pas que le français ne servait à rien d’autre qu’à comprendre les ordres des parisiennes quand il fallait vider leur pots de chambre..

Les conserveries

 Depuis que la conserve avait à la fin du siècle précédent, levé un vent de folie industriel sur Douarnenez, la ville attirait à elle tous les miséreux des campagnes alentour. La population avec quintuplé en quelques décennies une vingtaine d’usines y donnait du travail à trois mille ouvrières et cinq cent équipages. On s’entassait dans d’étroites maisons ramassées derrière des portes basses aux linteaux de granit ocre, des maisons emboîtées les unes dans les autres dans les venelles du quartier du Rosemeur. On vivait à cinq ou six dans une pièce unique de vingt mètre carrés. Mais on préférait cette promiscuité dans les quartiers surpeuplés du port, avec ces cafés bruyants et ses fêtes insensées, plutôt que d’avoir à grimper les rues raides de la ville au rythme des marées.

Tenue de plage et politique.

 L’ancien maire avait eu l’obligeance de prendre un arrêté interdisant l’accès à la plage à tous ceux qui ne portaient pas le costume de bain. L’aimable édile avait ainsi repoussé sur les bords de mer plus populeux ouvrières et marins qui s’obstinaient à se baigner en blouse et caleçon. 
Cette mesure de salut public avait été prise par un maire compréhensif quoique radical avant que la ville ne soit ravie par ce Velly , un communiste aux idées révoltées que le préfet fort heureusement avait démis de ses fonctions pour avoir osé baptiser une rue du nom de la communarde, Louise Michel.

Le travail à la conserverie.

  Ici, c’est l’esclavage. La loi de 8 heures ? Tu parles. Votée, oui, par ces messieurs de Paris, qui n’ont jamais pris le règlement d’application. L’interdiction du travail de nuit ? Le patron s’assoit dessus, quand la pêche arrive tard, il faut continuer la friture, parfois jusqu’à 1heure ou 2 heures du matin. Et crois-tu qu’on soit mieux payé, rêve ma fille qu’on puisse récupérer nos heures ? pas mieux. C’est parfois trois jours de suite qu’on travaille au-delà de minuit sans aucune compensation. Et tout ça, pour 80 sous de l’heure, ces pieuvres nous sucent la vie. Ah , je te jure, les curés ont pas besoin d’inventer l’enfer pour après la mort. L’enfer, c’est tout de suite qu’on le vit.

Scène tellement plausible.

(Le Flandez est la maire)
 À la sortie, saisie par le froid, la troupe reprit le chemin du métropolitain et Le Flandez, encouragée par une légère ivresse, enlaça Louise par la taille. Elle se dégagea vivement, mais Le Flandez, y voyant sans doute une minauderie de chatte lui cola une claque virile sur les fesses. À laquelle Louise répondit aussi sec par une claque vibrante sur la figure du maire déchu. Frottant sa joue autant pour la douleur que pour l’humiliation que la gifle lui avait infligée, Le Flandez jeta un regard furieux à Louise en se promettant intérieurement de lui faire payer un jour cet affront.

Les cheveux courts 1925

 Je repense à cette histoire de garçon. Femme dépravées ou pas les cheveux courts se sont répandus dans Paris à la vitesse d’une grippe. Si j’y ai même songé pour moi couper mes boucles noires, dégager la nuque, ce serait comme en finir avec l’attente, rompre avec le passé, affirmer mon indépendance. À Douarnenez, je le sais bien, ce serait un scandale inimaginable, mais ici, tout semble possible, je le comprends à présent Paris est mon laissez-passer pour la liberté.

Droit de vote (Marthe Bray)

 C’est Marthe Bray, visage rond de lune, bon sourire, carrure solide.
– Refusez le droit de vote aux femmes, c’est s’obstiner à marcher de l’avant à reculons ! assène-t-elle.
Face à son auditoire, Marthe s’anime pour présenter son projet de création prochaine d’une ligue pour le vote des femmes. Elle plaide pour le pacifisme, milite pour l’enseignement des valeurs citoyennes aux filles, sans renier pour autant leur devoir premier la maternité. Dans la salle on approuve, on opine, on applaudit.