Édition Viviane Hamy. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman a obtenu un coup de cœur à notre club et je lui mettrai bien dix coquillages si je le pouvais … Je l’ai refermé et je suis restée sans voix un peu comme lorsque le silence s’ins­talle après un morceau de musique parfai­te­ment inter­prété. Un peu comme à la fin du concerto pour violon de Chos­ta­ko­vitch dont les diffé­rents mouve­ments sont autant de chapitres du roman. .

Chos­ta­ko­vitch aura été le jouet de Staline pendant près de dix-sept ans. Dix-sept années au cours desquelles le gros chat tout-puis­sant a joué avec la souris, l’étouf­fant entre ses griffes jusqu’à lui faire entre­voir la couleur de la mort, puis la lais­sant filer, le temps pour elle de se terrer dans sa terreur, reprendre sa respi­ra­tion, puis bondis­sant à nouveau sur sa poids, sous sa mous­tache un indé­fi­nis­sable rictus. Et ainsi de suite, une alter­nance de deux coups et de faveurs, dix-sept années durant.

Ce air inquiet du grand compo­si­teur est à l’image de l’an­goisse qui hante la famille du grand chef d’or­chestre Claes­sens qui a dirigé l’OSR (L’Or­chestre de la Suisse Romane) . Le roman se situe pendant les funé­railles du chef pendant lesquelles sa fille pianiste virtuose va jouer une adap­ta­tion pour piano de ce concerto de Chos­ta­ko­vitch. Chaque mouve­ment lui permet d’évo­quer une des souf­frances de sa famille, sous le regard impla­cable d’un père peu soucieux de l’épanouissement des siens. Sa femme qu’il a épou­sée trop jeune, était jeune canta­trice israé­lienne que son mari aban­don­nera peu à peu à la folie et à son silence se tour­nant vers des jeunes filles toujours plus jeunes et toujours canta­trices. Son fils, qu’il pous­sera pour qu’il devienne un prodige. Jusqu’à le pous­ser lui aussi vers le silence. Et enfin, elle, sa fille virtuose qui se demande sans cesse si elle doit sa renom­mée à son nom où à sa superbe cheve­lure rousse. Mais au-delà du drame fami­lial ce livre permet de comprendre la vie des musi­ciens virtuoses et leur tragique destin, c’est si dur d’être toujours au mieux de sa forme sous les regards de milliers de spec­ta­teurs. Mais il y a la musique, celle qui parfois les entraîne au delà de tout dans un plai­sir absolu et qui laisse le public sans voix. C’est le deuxième roman que je lis qui parle de ce concerto, j’avais beau­coup aimé aussi le roman d’Oli­vier Bass :« la musique des Kergue­len « et cela avait aussi permis à l’au­teur de faire ressen­tir la souf­france du compo­si­teur face à l’ogre stali­nien. Un superbe roman, écrit dans un style que j’ai adoré , j’ai­me­rais vrai­ment parta­ger ce plai­sir de lecture avec vous.

Citations

Cabotinage d’un chef d’orchestre.

Claes­sens tour­nait le dos à la masse et affron­tait l’or­chestre. Sous ses yeux, le pupitre où repo­sait la parti­tion, ouverte à la dernière page. C’est ainsi qu’il deman­dait au régis­seur de la lui dispo­ser. Il patientait,.mains jointes sur le pubis, jusqu’à ce que les applau­dis­se­ments cessent, en profi­tait pour fixer chaque musi­cien droit dans les yeux. Puis, une fois le silence installé, il refer­mait sa parti­tion en prenant soin de bien la faire claquer. Et, dans un geste éminem­ment osten­ta­toire, il la pous­sait sur le bord du pupitre afin que chacun voie, dans l’or­chestre comme dans la salle, qu’il diri­geait de mémoire.

À moi qui lui deman­dait un jour (je n’avais pas 10 ans alors) pour­quoi il impo­sait au tech­ni­cien de lui ouvrir l’inu­tile parti­tion non pas à la première page, mais bien à la dernière, il avait répondu : « Pour qu’elle claque mieux à l’oreille du public. Le poids des pages, tu comprends, rouquine, le poids des notes. C’est à ce moment-là que le concert commence. »

La carrière d’un musicien classique

Dans le monde de la musique clas­sique, il y a ce qu’on appelle « les connais­seurs ». Si l’on veut faire carrière, il est indis­pen­sable de les cares­ser dans le sens du poil. Ce sont eux qui décident du sort des solistes en déter­mi­nant ce qui relève du bon et du mauvais goût. Cet esta­blish­ment composé d’une poignée de jour­na­listes, d’agents, de diri­geants de maison de disques, de musi­ciens et de profes­seurs, auxquels viennent s’ajou­ter quelques riches mélo­manes, se choi­sit ses cham­pions, les portent aux nues, leur four­nit soutien incon­di­tion­nel et parfois finan­cier à chaque étape de leur progres­sion. En échange, il faut filer doux, flat­ter, remer­cier, faire des cour­bettes, surtout ne pas sortir des clous. 
Qu’un artiste décide de suivre une ligne diffé­rentes, orien­ter sa recherche dans une autre direc­tion sans en deman­der la permis­sion à ses gardiens du temple, et c’est la profes­sion entière qui, comme un seul homme, lui tourne le dos. La pire des puni­tions n’est jamais la critique, même acerbe, mais l’ou­blie. Lorsque le télé­phone cesse de sonner. Lorsque le musi­cien passe de mode. Son carnet de bal se vide pour ainsi dire du jour au lende­main. D’autre, plus jeunes, plus photo­gé­niques , jugés plus talen­tueux ou plus singu­liers, se bous­culent pour signer les contrats sa place. La traver­sée du désert commence.

Le nocturne de Chostakovitch

Le violon, vaincu, épui­sée, et laissé seul à macé­rer . D’abord il bouge à peine. Il ne peut plus que reprendre timi­de­ment le thème intimé par les bases. Cette fois c’est bien fini pour lui, c’est du moins ce qu’il laisse à penser. Or la vie revient progres­si­ve­ment, sans que l’on sache quel fol espoir la lui a insuf­flée. Le violon solo finit par se rele­ver, dégou­li­nant, hagard, et fixe l’or­chestre faisant office de bour­reau bien en face. Et pendant les cinq inter­mi­nables minutes que dure « la cadence », il va se ruer à l’as­saut, percu­tant la glace froide et trans­pa­rente du silence, la couvrant de son sans choc après choc, tenta­tive après tenta­tive jusqu’à sombrer dans la folie de celui qui n’a pas d’autres porte de sortie.

Le violon

Le violo­niste et son violon sont censés ne faire qu’un, et le pres­tige de l’un d’étain assu­ré­ment sur l’autre. À tel point que l’on se demande parfois si ce n’est pas l’ins­tru­ment qui fait le cham­pion.

Où mène le cabotinage !

Lors­qu’il est réap­paru, aussi subi­te­ment qu’il s’était éclipsé, j’ai compris que quelque chose avait lâché à l’in­té­rieur. Son visage avait changé. Plus lisse. Moins expres­sif. Sur chaque tempe, une discrète cica­trice. Il n’avait pas eu à pous­ser plus loin que Montreux, ou pullulent les cliniques esthé­tiques, pour se donner l’illu­sion d’une nouvelle jeunesse. C’était sa première véri­table incur­sions dans le registre pathé­tique. Ce ne devait pas être la dernière.

La peur ou le trac

Ma peur, je l’ap­pelle le chien noir. 
C’est au matin du concert qu’il se mani­feste toujours. Dès le réveil. J’ouvre les yeux, je l’aper­çois au pied du lit, assis, à me fixer, atten­tif, curieux, les oreilles dres­sées.
Ma peur est un bâtard, entre le chien-loup et Le corniaud de cani­veau. Son pelage char­bon a des reflets bleuté. Sur son poitrail, une tâche blanche, la taille d’une pièce de cinq francs. Parfois je suis tentée de la toucher. Parfois j’ai­me­rais prendre un couteau de boucher et le lui enfon­cer, juste là, hauteur du cœur. Mais je n’ai jamais osé. Je me dis que, sans lui, ce serait encore pire, car alors je ne pour­rai plus regar­der ma peur en face.

Édition Acte Sud​.Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Quelle horreur ce roman. Il détruit une des rares valeurs à laquelle je crois depuis toujours : l’écri­ture. Pia Peter­sen a imaginé une histoire horrible et tout le long de cette lecture, je me deman­dais pour­quoi elle a eu besoin d’ima­gi­ner cela. Un écri­vain améri­cain, Gary Montaigu vient de gagner un pres­ti­gieux prix litté­raire aux États-Unis. À partir de là tout devient absurde car il accepte de parti­ci­per à une émis­sion de télé­réa­lité qui se nomme : « un écri­vain un vrai ». Une équipe de télé­vi­sion s’ins­talle dans la maison de Gary et de sa femme Ruth. Mais au bout d’un mois ils ne supporte plus cette situa­tion, il s’en­ferme chez lui dans le sous-sol et décide qu’il n’en peut plus qu’il ne peux même plus marcher, il ne se déplace qu’en fauteuil roulant​.Il passe son temps à regar­der une arai­gnée et un mouche, c’est sans doute ce qui m’a le plus inté­res­sée dans ce roman : comment remplir le vide par de tous petits détails. Le livre est construit comme un thril­ler, on sent l » angoisse terrible du person­nage qui s’est enfermé lui-même dans son sous-sol, il est comme la mouche qui va être prise pris dans la toile de l’arai­gnée ; le suspens est assez bien raconté et effec­ti­ve­ment la fin va être tragique. Les person­nages fémi­nins sont horribles sa femme est une arri­viste qui vit sur du talent de son mari et une jeune femme jour­na­liste qui ne rêve que d’ai­mer cet homme est tout aussi horrible qu’elle. En fait aucun person­nage n’est posi­tif, la société améri­caine est tota­le­ment stupide et ne pense qu’à la réus­site télé­vi­suelle. Bref c’est un monde d’hor­reur d’une tris­tesse infi­nie et j’es­père que jamais une telle émis­sion ne verra jamais le jour.

Même si ce roman et effi­cace , pour dénon­cer « la télé-réalité » je ne comprends pas son utilité je pense qu’au­cun écri­vain ne se lais­se­rait aller à une telle un tel voyeu­risme et il y avait bien d’autres façons de dénon­cer ces phéno­mènes de télé­vi­sion que de choi­sir l’écri­ture qui est juste­ment un acte indi­vi­duel , et repose sur l’in­time. Cette écri­vaine Pia Peter­son est d’ori­gine danoise mais a choisi d’écrire en fran­çais ce que je trouve assez extra­or­di­naire. Elle traite son sujet de façon effi­cace mais je ne lui ai pas trouvé un grand inté­rêt tant les person­nages sont cari­ca­tu­raux, la lecture m’a rendu telle­ment triste que j’au­rais bien du mal à le recom­man­der à tous les gens qui, comme moi, aiment la lecture.

Citation

L’animateur de la télé-réalité

Irrité, Miles boit une gorgée. Gary le défie. Persua­dés d’être des créa­teurs, les écri­vains se prennent déci­dé­ment trop au sérieux comme s’ils étaient desti­nés à écrire et c’est vrai­ment n’im­porte quoi, voilà ce qu’il pense. Les scéna­ristes aussi écrivent mais ne se prennent pas pour des dieux, pas comme ces écri­vains obtus qui pensent que leur travail s’ins­crit dans une logique histo­rique. Miles songe un bref instant qu’ils détestent plus que tout les écri­vains.

Édition JC Lattès. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

J’ai décou­vert avec ce roman cet écri­vain franco-djibou­tien d’ex­pres­sion fran­çaise qui vit entre la France et les États-Unis où il est profes­seur à l’uni­ver­sité de Washing­ton. Il est l’au­teur de récit qu’il dit lui-même large­ment inspiré de son enfance. Dans une conver­sa­tion avec sa fille, Béa, celle-ci lui demande : « Pour­quoi tu danses quand tu marches ? » . Cette ques­tion de sa petite fille de quatre ans fait remon­ter en lui une enfance à Djibouti alors colo­nie fran­çaise. Elle s’ap­pe­lait alors TFAI (Terri­toire fran­çais des Afars et des Issas). L’auteur retrouve son âme d’en­fant pour racon­ter à sa fille ses peurs et sa vision du monde enri­chie de celle de sa grand-mère qu’il appelle Cochise car elle semble habi­ter par toute la mémoire de son peuple et d’une sagesse qui l’aidera à surmon­ter diffé­rentes épreuves de son enfance

Petit garçon, il est chétif et souvent souffre douleur de garne­ments plus prêts que lui à se défendre dans un monde où tout n’est que misère et dureté. En réalité sa chance est d’avoir été chétif et peu capable de se défendre dans ce monde impi­toyable. Il va s’emparer des mots et de la lecture et faire des études litté­raires qui le condui­ront à sa véri­table desti­née : celle d’être un écri­vain fran­co­phone au charme, à la poésie et à l’hu­mour inou­bliables. Comment ne pas être ému et en même temps sourire aux remer­cie­ments que l’on trouve à la fin de son roman qui raconte si bien combien la polio­myé­lite a boule­versé son enfance .

J’adresse mes affec­tueuses remer­cie­ments aux femmes qui ont su me choyer pendant les jours sombres ou lumi­neux de l’en­fance.
Et j’adresse mes vifs remer­cie­ments aux rampes et d’es­ca­lier d’im­meuble, du métro et d’ailleurs. 
Sans oublier les esca­la­tors.
Et les ascen­seurs.
Il évoque aussi la colo­ni­sa­tion, qui semble loin de l’en­fant. Il en a accepté les valeurs au point de croire qu’être fran­çais de France était bien supé­rieur à être fran­çais du TFAI ! Mais cela ne l’empêche pas de poser des ques­tions et d’en­tendre une autre façon de présen­ter la soi-disant posté­rio­rité des colo­ni­sa­teurs. Leurs bien­faits, comme le creu­se­ment du canal de Suez a béné­fi­cié unique­ment aux Anglais et Fran­çais pas du tout aux habi­tants de la région. Cet aspect de ses souve­nirs sont comme une toile de fond au récit, qui met en valeur le récit de cet homme qui explique à sa petite fille combien sa vie était compli­quée. Ses seules joies, il les doit à une grand-mère extra­or­di­naire et à la lecture. Rien ne l’empêchait d’al­ler vers la lecture. Il affron­tait même le terrible Johnny et sa bande pour quéman­der aux filles « Paris Match » ou même « Nous Deux » pour satis­faire ce besoin d’éva­sion. Sa jalou­sie par rapport à son petit frère qui se porte bien et qui fait de si beaux cacas est très drôle. Je suis certaine que sa petite fille complè­te­ment occi­den­ta­li­sée a beau­coup aimé apprendre à connaître son père de cette façon. Et je pense aussi que l’on peut faire lire ce roman à tous les jeunes fran­çais qui ont, sans doute, une vie si facile qu’ils n’ont aucune idée de la chance qu’ils ont de pouvoir réus­sir grâce à l’école. L’au­teur ne cherche abso­lu­ment à faire la morale ni à se donner en exemple mais il raconte si bien que l’on comprend parfai­te­ment ce qu’il a vécu et on part avec lui dans les envi­rons de Djibou­tis dans les années soixante-dix.

Citations

Un style que j’aime :

Après un soupir un peu là, d’un œil inqui­si­teur Maman ausculta mon visage. Elle avait senti que quelque chose ne tour­nait pas rond mais elle n’en était pas abso­lu­ment certaine. Je ne fis rien pour l’ai­der. Persis­tant dans le mensonge, je me mis à sifflo­ter un petit air de mon inven­tion. Sans le savoir, j’imi­tais les grandes personnes qui se donnent un air impor­tant en traver­sant la nuit les ruelles de notre quar­tier du Château-D’eau. Je souriais à maman. Pour une fois. Pour la trom­per. Pour garder ma douleur aussi. Ma douleur est une île déserte, pensais-je au plus profond de moi, elle m’ap­par­tient. Elle ne saurait se parta­ger. Je ne m’ex­plique pas aujourd’­hui Pour­quoi j’ai persisté à mentir à maman. Ces mots m’au­raient recousu le cœur lorsque Johnny m’avait fait injus­te­ment souf­frir, encore fallait-il que je lui confie ma peine.

Un long passage qui peut faire comprendre tout le charme de ce roman-souvenirs

Pas de doute, Ladane était inno­cente. Elle venait de la brousse, ses parents ne pouvaient plus la garder auprès d’eux parce qu’ils étaient pauvres ou morts. Je ne compre­nais pas comment des adultes pouvaient faire des dizaines d’en­fants et après les lais­ser partir où les dépo­ser ici ou là comme s’ils étaient une valise encom­brante. J’étais enragé par des adultes et j’ima­gi­nais que plus jeunes, les parents de Ladane était de l’es­pèce terro­riste de Johnny et sa bande qui ne semaient que la violence sur leur chemin. Dès que j’évo­quais ses parents, la bonne Ladane me regar­dait avec des yeux de chiot apeuré . Pour­tant elle n’était plus une gamine. C’était une jeune femme dési­rable qui allait sur ses dix-sept ans. Enfin c’est ce qu’elle disait à tout le monde car elle venait de la brousse et là-bas, dans les djebels, personne ne connais­sait sa vraie date de nais­sance. Personne n’avait poussé de chan­son le jour de sa nais­sance. Personne n’avait préparé un gâteau comme Madame Annick pour ses enfants. Personne n’avait prévenu l’imam ou l’of­fi­cier de l’état-civil. Mais où est-ce que j’avais la tête Béa, il n’y avait pas de mosquée dans le djebel. Les ouailles devaient se débrouiller toutes seules dans les gour­bis, c’est-à-dire dans des trous dans la montagne qui n’avait ni élec­tri­cité ni vais­selle. Elles ne profi­taient pas de la science reli­gieuse pour les aider à gran­dir. Je savais par grand-mère Cochise que ces gens-là avaient tous les yeux un peu rappro­chés, les sour­cil en accent circon­flexe. Ils avaient l’air idiot car toutes les nuits, les enfants cher­chaient la lumière dans leur gourbi plus sombre que le cul de Satan. Même que certains n’es­suyaient pas la bave qui leur pendait aux lèvres, on les appe­lait les crétins du djebel. Ils finis­saient bouchers ou assas­sins. Heureu­se­ment que Ladane avait échappé à la séche­resse et à la famine du djebel. Même si chez nous, elle devait travailler du chant du coq au coucher du soleil. Même si elle courait dans le coin de la cour qui servait de cuisine pour faire tinter les casse­roles et remettre à maman le plat de hari­cots blancs ou la soupe de pois chiches que mon pater­nel adorait. Dès qu’elle enten­dait le boucan d’en­fer de la Solex de mon père, Ladane bondis­sait comme un fauve. Elle restait en faction jusqu’à la fin du dîner. Ensuite, elle devait laver les usten­siles et ranger la cuisine. Si papa la Tige lais­sait quelque chose au fond de son assiette, il fallait le remettre à la matrone. Grand-mère rappe­lait à Ladane qu’il ne fallait pas se gaver de nour­ri­ture dans la nuit car ce n’était pas très bon pour la diges­tion sauf pour les enfants comme Osso­bleht qui devaient se goin­frer à toute heure et lais­ser comme preuves des cacas bien souples et bien malodo­rants. Grand-mère adorait les humer avec joie et émotion. Elle préfé­rait les cacas verts et jaunes d’Os­so­bleh qui allait vers ses cinq ans à mes crottes de bique. Ce n’était pas de ma faute si je n’ai­mais pas manger, si ma jambe me faisait toujours mal, si la visite au méde­cin n’avait rien donné ou six cette guibole me remplis­sait de honte. Ce n’était pas de ma faute si Ladane avait atterri chez nous et si j’ai­mais les yeux châtaigne de cette fille du djebel qui était beau­coup plus âgée que moi. Dans un an ou deux, grand-mère lui trou­ve­rait un mari, un boucher du djebel peut-être. Et moi je devais trou­ver un mur contre lequel j’irai me cacher, sanglo­ter et pous­ser mais lamen­ta­tions à l’abri de la matrone.

Dialogue avec sa tante

À mi-chemin de notre trajet, un ballet de gros camions bâchés, remplis de légion­naires fran­çais, est arrivé dans le sens inverse. J’avais le senti­ment qu’il nous dévi­sa­geaient. Mon cœur battait la chamade mais ma tante ne donnait pas l’im­pres­sion de ralen­tir sa course, ni de se soucier du trafic. Essouf­flé, je me suis arrêté. Ma tante a fait de même, pas contente du tout.
- Avance, nous n’al­lons pas rester au milieu du trot­toir.
J’ai eu la bonne idée de lui poser une ques­tion juste pour reprendre mon souffle. C’était toujours comme ça, je devais comp­ter sur mon cerveau quand mes jambes me faisaient défaut.
-Pour­quoi sont-ils chez nous ?
-Comment ça ?
-Mais pour­quoi sont-ils arri­vés chez nous ? – Parce qu’ils sont nos colo­ni­sa­teurs.
- Nos co.… ?
- Parce qu’ils sont plus fort que nous.

Édition J.C Lattes.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre bien écrit et une intrigue bien fice­lée. Ce roman se lit vite et agréa­ble­ment. J’avais un peu oublié son roman « Par amour » pour lequel j’avais eu plus de réserves. Un matin Pax Monnier nom de scène pour Émile Moreau entend des bruits d’une violence extrême dans l’ap­par­te­ment au-dessus du sien. Il sort et voit dans l’es­ca­lier briè­ve­ment le dos d’un homme. Il ne prévient pas la police, il ne cherche pas à en savoir plus car il a un rendez-vous très impor­tant avec un réali­sa­teur améri­cain pour un petit rôle qui pour­rait déci­der du lance­ment de sa carrière d’ac­teur. Seulement,le lende­main il apprend que le jeune étudiant du studio au-dessus a été sauva­ge­ment agressé . Il préfère mentir à la police plutôt qu’a­vouer qu’il aurait pu inter­ve­nir .

Il vit main­te­nant avec un senti­ment de culpa­bi­lité qui va deve­nir obses­sion­nel jusqu’au jour où il rencon­trera et tombera amou­reux de la mère de la victime. Il apprend alors, que si la police avait pu inter­ve­nir tout de suite l’œil d’Alexis aurait pu être sauvé. Emi Shimuzu, la mère d’Alexis, est une direc­trice du person­nel très compé­tente et très belle mi-japo­naise mi-fran­çaise. Elle est minée par la souf­france de son fils, et se sent coupable du suicide de l’un de ses employés. Tous ces person­nages sont tortu­rés par la culpa­bi­lité et cela m’a fait penser plus d’une fois à « La Chute » d’Al­bert Camus. Comme Camus Valé­rie Tong Cuong aurait pu écrire :

Du reste, nous ne pouvons affir­mer l’in­no­cence de personne, tandis que nous pouvons à coup sûr affir­mer la culpa­bi­lité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espé­rance.

Et comme Jean-Baptiste Clamence qui se demande si nous lecteur nous aurions essayé de sauver la personne qui s’était jetée d’un pont, en lisant le livre de Valé­rie Tong Cuong, on se se demande si nous saurions réagir en cas d’agres­sion dont nous sommes témoin ; ou plutôt comme Pax nous aurions fait comme si nous n’avions rien entendu.

Une petite note d’es­poir à la fin mais bien faible pour un roman tout en nuance qui met le lecteur mal à l’aise car nous aime­rions croire à un happy-end alors qu’il ne reste qu’une toute petite flamme bien vacillante beau­coup plus proche de la réalité que du roma­nesque.

Citations

Les difficultés des mariages interculturels

Émi est âgée de quarante quatre-ans. Il y a long­temps qu’elle a analysé la logique inexo­rable qui a pesé sur sa famille et engen­dré ce senti­ment épui­sant d’un monde dyshar­mo­nique. Le méca­nisme s’est enclen­ché très en amont de sa nais­sance, lors de la frac­ture brutale surve­nue entre son père et ses propres parents, après qu’I­zuru a choisi de quit­ter les bureaux de Honda à Hama­matsu pour rejoindre l’usine de Belgique, puis d’épou­ser Sonia. Le brillant ingé­nieur destiné aux plus hautes respon­sa­bi­li­tés était tombé amou­reux de la fille d’un conces­sion­naire de deux roues fran­çais en visite commer­ciale à Alost. Tombé c’était le mot qui conve­nait selon Issey et Akiko Shimizu, l’un fonc­tion­naire à l’hô­pi­tal public l’autre fonc­tion­naire à la biblio­thèque muni­ci­pale de Toyooka. Ils refu­sèrent d’as­sis­ter aux noces et même de rece­voir leur belle fille. Ils écri­virent à Izuru « tu es le poignard qui déchire le rêve », faisant allu­sion à une devise de Soichiro Honda – « évoquer le le rêve »- qu’I­zuru avait peinte sur le mur de sa chambre lors­qu’il était encore un étudiant studieux aux résul­tats remar­quables.

La carrière d’acteur

Il est apparu dans des produc­tions complai­santes et s’est gâché, oubliant que c’est le rôle qui révèle le talent et non le talent qui fait la force du rôle. Il a négligé l’im­por­tance du désir, qui requiert une combi­nai­son fragile de rareté, de quali­tés et d’exi­gence. En consé­quence, le milieu l’a étiqueté comme un comé­dien sans consis­tance et les respon­sables des castings pres­ti­gieux ont écarté sa fiche avec un sourire blasé : Pax Monnier, non merci.

Je note souvent quand il s’agit de Dinard (même si ce n’est pas flatteur)

Ses parents, cour­tiers en prêt immo­bi­lier, vie va être tran­quille entre leur quatre pièces du dix-septième arron­dis­se­ment, le beau dix-septième aimaient-ils souli­gner, comme s’il eût existé une fron­tière ouvrant sur une seconde zone infa­mante, et une petite maison à Dinard face à la mer, deux biens négo­ciés fière­ment à un prix en dessous du marché.

24 ans et la jeunesse

Elle n’a que vingt-quatre ans, cet âge où l’on est persuadé d’avoir tout compris, où l’on se fiche de commettre des erreurs parce que l’on est convaincu qu’il y a toujours un moyen de recom­men­cer à zéro.

Édition Buchet-Castel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai un faible pour cet auteur qui raconte si bien le milieu dont je suis origi­naire. Je ne sais abso­lu­ment pas si ce roman peut plaire à un large public, car il se situe dans un micro­cosme que peu de gens ont connu : les loge­ments de fonc­tion pour les insti­tu­trices et insti­tu­teurs des écoles primaires. J’ai envié celles et ceux de mes amis filles et fils d’ins­tit, comme moi, qui pouvaien,t en dehors des heures d’ou­ver­ture scolaires, faire de la cour de récréa­tion leur aire de jeux. Le roman se situe en 1975, année où s’im­pose un peu partout la mixité ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Le roman commence par une tragé­die évitée de peu : la chute de Philippe 11 ans du toit de l’école. En effet, si les enfants du roman jouent assez peu dans la cour, ils inves­tissent le grenier qui donne sur le toit. Bien sûr après l’in­ter­ven­tion des pompiers pour sauver l’en­fant, ils seront inter­dits de grenier et se réfu­gie­ront sur un terrain vague. Ce qui me frappe dans ce roman, c’est l’in­croyable liberté dont profite ces enfants. Ils sont lais­sés à eux même beau­coup plus que ce que je connais des enfants de cette époque. Leur terrain vague est mitoyen d’une ligne de chemin de fer, ils ont, évidem­ment, inter­dic­tion de la traver­ser , ce qu’ils font, évidem­ment !
Le livre se divise en quatre chapitre, la présen­ta­tion des rési­dents du groupe scolaire Denis Dide­rot, le second s’ap­pelle « Automne », puis « Prin­temps » et enfin « Été ». Cela permet de suivre tout ce petit monde une année scolaire, l’au­teur raconte avec préci­sion toutes les tensions et des rela­tions plus ou moins réus­sies entre les ensei­gnants. Il y a donc quelques intrigues qui, à mes yeux, sont secon­daires par rapport à l’in­té­rêt prin­ci­pal du livre : je n’avais pas idée à quel point les mœurs de l’école ont évolué : entre la paire de claque (« bien méri­tée, celle-là ! ») que les insti­tu­teurs et insti­tu­trices n’hé­sitent pas à distri­buer, les cheveux sur lesquels ils tirent au point d’en arra­cher des touffes (« ça t’apprendra à faire atten­tion ! »), les oreilles qui gardent les traces d’avoir été large­ment décol­lées à chaque mauvaise réponse ou manque­ment à la disci­pline (« ça va finir par entrer, oui ou non ! »), aucun enfant d’au­jourd’­hui ne recon­naî­trait son école ! J’ai aimé tous les petits chan­ge­ment de la vie en société, nous sommes bien sûr après 1968, une réfé­rence pour l’évo­lu­tion des mœurs mais en réalité, comme souvent, il a fallu bien des années pour que cela soit vrai et que les enfants ne soient plus jamais battus à l’école même si chez eux ce n’est pas encore acquis en 2020…

Citations

Les gauchers

Michèle soupire car Dieu sait à quel point Philippe est empoté. Ce n’est pas de sa faute, à expli­quer le réédu­ca­teur, c’est à cause de sa patte gauche, c’est un gaucher franc (parce qu’ap­pa­rem­ment il y en a des hypo­crites, des qui se font passer pour gaucher alors qu’en fait ils sont droi­tier, heureu­se­ment qu’on ne compte pas Philippe parmi ces fourbes-là) et, à partir de là, on ne peut pas remé­dier à son handi­cap.

Autre temps autres mœurs

Tous les parents s’ac­cordent à dire que c’est un excellent maître parce qu’a­vec lui, au moins, ça file droit et qu’on enten­drait une mouche voler. On concède qu’il est un peu soupe au lait et qu’il monte faci­le­ment en mayon­naise, mais on ne fait pas d’ome­lette sans casser des œufs. Du côté des parents, on aime les proverbes et les expres­sions consa­crées. Et l’ordre, surtout. On ne cille pas devant les témoi­gnages de touffes de cheveux arra­chés ou de gifles reten­tis­santes. On répète que c’est comme ça que ça rentre et tu verras plus tard au service mili­taire.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

La quatrième de couver­ture vous le dira, ce roman raconte la rencontre de Lucie Paugham, marion­net­tiste célèbre pour adultes qui a souf­fert dans son enfance du suicide de son père, qui avant de se pendre, avait lancé à la canto­nade devant sa famille rassem­blée devant le film, « Les tribu­la­tion d’un chinois en Chine » :

« Qu’est ce qui pour­rait bien m’empêcher de me suici­der ce soir ? »

Or trente ans plus tard son voisin au cinéma lui dit :

« Donnez-moi une bonne raison, un seule de ne pas me suici­der cette nuit ».

Le roman est lancé, Lucie va faire entrer cet Alexandre Lannier dans sa vie et risquer de tout perdre. Mais au passage nous aurons décou­vert le drame de la famille Paugham, les aigreurs de la mère de Lucie, le déséqui­libre affec­tueux de sa sœur, la diffi­culté du couple de Lucie et Philippe, leurs rela­tions à leurs enfants et surtout, surtout l’in­croyable métier de marion­net­tiste qui m’a vrai­ment donner envie d’al­ler voir des spec­tacles de marion­nettes pour adultes ce que je n’ai encore jamais fait. Lorsque les dépla­ce­ments et les spec­tacles recom­men­ce­ront, je me fais la promesse d’al­ler voir le festi­val mondial de spec­tacles de marion­nettes le problème c’est que cela se passe à Char­le­ville-Mézières et que déjà ce n’est pas une ville qui m’at­tire et qu’en plus c’est la région la plus touchée par le Covid-19 ! ! ! Si cette lecture reçoit quatre coquillages, elle le doit à la décou­verte, pour moi, de la rela­tion entre le marion­net­tiste et sa marion­nette car sinon je reproche à cette roman­cière d’es­quis­ser des person­nages plus que de les trai­ter en profon­deur ou en finesse.

Citations

En période de confinement voici des bruits que l’on n’entend plus !

Faire la queue m’hu­mi­lie et la liesse me dérange. Le consen­sus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn.

Remarque intéressante

Un philo­sophe a dit que les autres nous sauvent de la répé­ti­tion. C’est vrai, mais pas tout le temps et pas avec tout le monde. J’ajou­te­rai que dans une rencontre, quelle qu’elle soit, tout nous est donné, d’emblée. Nous dispo­sons dès les premiers instants d’in­dice trou­blants qui devraient nous aler­ter. Mais nous sommes éduqués pour que tout se passe bien avec les autres et sans même nous en aper­ce­voir, nous mode­lons l’étran­geté à notre mesure pour la rendre fami­lière et vivable.

C’est hélas vrai !

La phrase est pour le bègue une ascen­sion inter­mi­nable et doulou­reuse dont l’in­té­rêt et le sens se perdent en route

Rapports avec sa mère

J’ai passé ma vie à ne pas vouloir ressem­bler à ma mère. Aujourd’­hui encore, je reste vigi­lante même si mon exis­tence est aux anti­podes de la sienne. Pour­tant, quand je lui rends visite, deux ou trois fois par an, notre ressem­blance physique me brise le moral à la manière d’une mauvaise habi­tude qu’au­cun effort ne pourra jamais corri­ger. Je me vois dans trente ans et ce que je constate me déplaît souve­rai­ne­ment. J’ima­gine que mes rondeurs devien­dront son embon­point, que ma peau aura la trem­blo­tante mollesse de ses bajoues de cocker et que mon cul plat s’éva­sera comme le sien. Ma mère nous a donné sa laideur en héri­tage. Je n’y peux pas grand-chose

Édition Verdier

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Anne Pauly perd son père éprouve le besoin de le racon­ter et d’en faire un livre. Elle se rapproche de celui qui n’a pas été un homme facile. Si, dans le voisi­nage et dans la famille, le monde a de bons souve­nirs de sa mère très pieuse et cher­chant à faire le bien autour d’elle son père alcoo­lique et très violent dans ses propos n’est pas très atti­rant. Il laisse une maison qui est véri­table Caphar­naüm dans lequel l’au­teure se perd . Elle comprend que ce père qui lui manque tant est un être à plusieurs facettes. Elle raconte la violence du deuil et combien il est diffi­cile de gérer l’ab­sence. Elle écrit bien et, si le sujet vous touche, vous pour­rez avoir de l’in­té­rêt à lire ce récit. J’avoue ne pas trop comprendre l’uti­lité de tels livres même si, parfois, au détour d’une phrase ou d’une révé­la­tion, je peux être très émue.

Citations

Charmante famille

Je revoyais papa couteau à la main, immense et ivre mort, courir après maman autour de la table en éruc­tant, Lepel­leux, arrête de péter dans la soie et occupe-toi de ton ménage plutôt que de sauter au cou du curé. C’est indé­niable : bourré, il avait vrai­ment le sens de la formule, même si, dans la réalité, personne ne portait de culotte de soie ni ne sautait au cou du curé. Prodigue et ample, ma mère, tardive dame patron­nesse en jupe-culotte denim, c’était, il est vrai, investi dans les acti­vi­tés de paroisse, qui au fond ne lui ressem­blait guère, pour échap­per à ses excès à lui d’al­cool, de colère et de jalou­sie.

Alcoolisme

Au fond, on ne sait jamais vrai­ment si quel­qu’un boit pour échouer ou échoue parce qu’il boit.

Le pouvoir des chansons

Et puis là, sans préve­nir, le refrain m’a sauté à la figure comme un animal enragé : « Mais avant tout, je voudrais parler à mon père. » Dans mon cœur, ça a fait comme une défla­gra­tion et je me suis mise à sanglo­ter sans pouvoir m’ar­rê­ter. Féli­cie est remon­tée en voiture juste après, effa­rée, se deman­dant ce qui avait bien pu se passer entre le moment où elle était parti payer et le moment où elle était reve­nue. Comme je n’ar­ri­vais pas à lui répondre, elle a redé­marré toutes fenêtres ouvertes dans le vent du soir et c’est en enten­dant le reste de la chan­son qu’elle a fini par comprendre. Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’ai­de­rait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’au­rais pas cru. La cathar­sis par la pop-check.
(Je me suis retrou­vée en pleurs en enten­dant Serge Réggiani chan­ter « ma liberté » dans des circons­tances analogues.)

Comme je le constate à travers mes blogs amis, nos habi­tudes de lecture, en temps de confi­ne­ment, changent beau­coup. Je pense que certains d’entre nous sont plus occu­pés qu’a­vant et ont moins le temps de lire , d’autres ont perdu l’en­vie de la fiction, jugeant sans doute la réalité trop diffi­cile à vivre, et enfin comme moi, il arrive que certains changent leurs centres d’in­té­rêt. Si vous suivez Luocine, vous savez que je lis peu, sinon pas, de romans poli­ciers. Et en voilà trois d’un coup que j’ai abso­lu­ment dévo­rés, je les ache­tés sur ma liseuse : confi­ne­ment oblige ! Et si je leur attri­bue cinq coquillages, c’est que dans le genre, ils sont tous les trois abso­lu­ment parfaits. Vous avez parfai­te­ment le droit de vous deman­der comment puis-je juger d’un genre que je lis si peu ? Réponse : c’est le privi­lège de Luocine, de ne prétendre à aucune objec­ti­vité. C’est un billet de Géral­dine qui m’avait tentée, mais peut-être que cet auteur connaît déjà un large succès sur la blogo­sphère, il le mérite large­ment. Ces trois romans peuvent se lire sépa­ré­ment mais il y a « un petit plus » à les lire à la suite. En les décou­vrant, j’ai beau­coup pensé à la série « the Wire » qui reste pour moi la meilleure série de tous les temps, en 2010, je concluais ainsi mon billet :

En regar­dant cette série, on l’impression de mieux comprendre les Etats-Unis. On voit aussi les diffé­rences et les ressem­blances avec notre société en espé­rant qu’on ne laisse jamais s’installer, en France, une écono­mie paral­lèle autour de la drogue aussi puis­sante !

Comme j’étais naïve ! bien sûr que la France a suivi le chemin des États Unis . Déjà dans le roman « La Daronne », Hanne­lore Cayre nous avait donné une bonne descrip­tion de l’im­por­tance du trafic de Haschisch entre le Maroc et la France, la corrup­tion à tous les niveaux de notre société, la justice aux yeux bien bandés qui a complè­te­ment oublié la balance de l’im­par­tia­lité devant la loi, et la violence dans les quar­tiers à la péri­phé­rie de Paris. Ici, dans cette trilo­gie , Olivier Norek scrute trois aspects du problème, le trafic de drogue dans « code 93 », la corrup­tion de la muni­ci­pa­lité dans « Terri­toires » et enfin, l’en­fer carcé­rale dans « Surten­sion » . Bien sûr ces trois faits de société sont liés mais avoir su mettre l’éclai­rage sur un des aspects rend la trilo­gie passion­nante. Comme dans tout bon roman polar les person­nages ont leur impor­tance : Victor Coste dont nous suivons les enquêtes est un poli­cier intel­li­gent et tenace. Son regard triste exprime tous ses dégoûts pas seule­ment de la violence des truands mais aussi de la veule­rie et de la corrup­tion du person­nel poli­tique. Sa hiérar­chie ne l’aime pas beau­coup, en revanche son équipe lui est très dévouée. Ronan le poli­cier trop fonceur, Sam le fou d’in­for­ma­tique et Johanna la nouvelle de l’équipe une Super­wo­man mais aussi la seule qui ait une vie de famille réus­sie. J’ou­bliais Léa, la méde­cin légiste avec qui Coste essaie d’éta­blir une rela­tion amou­reuse. Olivier Norek a été poli­cier et il rend bien compte de l’at­mo­sphère d’un commis­sa­riat, il connaît le 93, je ne sais pas comment mais ses descrip­tions rejoignent tout ce qu’on peut entendre dans les média. Au moment où j’écris, les banlieues sont le théâtre de violences qui auraient complè­te­ment leur place dans un roman d’Oli­vier Norek, voici un extrait du jour­nal Marianne :

A Ville­neuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), des tirs de mortiers d’ar­ti­fice ont été consta­tés peu avant minuit. Un peu plus tôt, les inci­dents avaient commencé dans la commune voisine d’As­nières, avec des tirs simi­laires. En Seine-Saint-Denis, des poubelles ont été incen­diées à Aulnay-sous-Bois et Saint-Denis vers 22h30. « Il n’y a pas eu d’af­fron­te­ments avec les forces de l’ordre », a précisé la préfec­ture. Sept personnes ont été arrê­tées à Clichy-la-Garenne et deux autres à Rueil-Malmai­son, deux communes des Hauts-de-Seine. 

Tous les ingré­dients des romans de Norek sont présent dans cet inci­dents, un jeune délin­quant arrêté de multiple fois par la police est mis à terre de son scoo­ter bruta­le­ment par un poli­cier qui a ouvert sa portière au moment où il cher­chait à fuir. Le quar­tier dont il est issu vit essen­tiel­le­ment du trafic de la drogue, or le confi­ne­ment sani­taire trouble ce trafic. La police patrouille un peu plus que d’ha­bi­tude dans ces quar­tiers tenus par des dealers. Le jeune circu­lait sans auto­ri­sa­tion et sans casque sur un scoo­ter. ET .… son arres­ta­tion ouvre la voie à des violences nocturnes et sans doute à une reprise du trafic. C’est tout à fait dans la veine de que raconte « Terri­toires » Dans ce deuxième roman, on voit à quel point pour avoir la paix poli­tique les élus locaux font la part belle aux truands repen­tis qui seuls savent tenir les quar­tiers. Encore une fois l’actualité raconte parfois de tels faits, on peut penser que ce n’est que la partie visible d’une pratique beau­coup plus géné­ra­le­ment répan­due. Enfin dans le troi­sième roman, on quitte la banlieue pour arri­ver dans une prison et là, l’hor­reur atteint son comble. On quitte aussi les trafi­quants des banlieues pour croi­ser la mafia corse et les avocats peu scru­pu­leux sur la façon de s’en­ri­chir c’est une autre forme de violence tout aussi radi­cale mais qui ne s’ap­puie pas sur la destruc­tion de la ville d’où ils viennent.

Il me reste à vous parler du style d’Oli­vier Norek. D’abord le suspens, il est très doué : tout s’emboîte de façon incroyable, il n’y a aucune invrai­sem­blance et hélas, il n’y a pas non plus de super-héros qui permet­trait au lecteur de reprendre son souffle et de croire que cela peut se finir sinon bien un peu mieux ! Non, les gentils ne gagnent pas à tous les coups et oui, les méchants perdent des batailles mais jamais la guerre. La langue d’Oli­vier Norek est précise et très agréable à lire et en plus, ce qui ne gâte rien, cet auteur a le sens de la formule qui fait mouche .

Les chiffres ne sont que des paillettes pour faire beau à la fin des rapports vides.

ou

Sérieux, dans la phrase « non », c’est quoi le mot que tu comprends pas ?

Je pour­rais presque dire merci au confi­ne­ment pour m’avoir permis de rencon­trer un tel écri­vain.

En 2016, déjà, Dasola parlait très posi­ti­ve­ment de cet auteur

Citations

Code 93

La médecin légiste

Dans les siennes elle avait pris ses mains salies, frôlé ses cheveux puis passé le bout des doigts sur les bles­sures de son visage. Elle avait regardé alen­tour, car ces choses-là ne se font pas. Elle avait ôté ses gants en latex et recom­mencé les mêmes gestes. Elle s’était lais­sée aller au pire des maux de son métier, l’empathie.

Description de la banlieue

Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure,voir les maisons deve­nir immeubles et les immeubles deve­nir tours. Détour­ner les yeux devant les camps de Roms. Cara­vanes à perte de vue, collées les unes aux autres à proxi­mité des lignes du RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la popu­la­tion qu’on ne sait aimer ni détes­ter. Fermer sa vitre en passant devant la déchet­te­rie inter­mu­ni­ci­pale et ses effluves, à seule­ment quelques enca­blures des premières habi­ta­tions. C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait propo­ser à la capi­tale, en intra muros. Juste pour voir la réac­tion des Pari­siens. À moins que les pauvres et les immi­grés n’aient un sens de l’odorat moins déve­loppé…

Si vrai

Elle ne pleu­re­rait pas tant qu’il serait là. La tris­tesse c’est person­nel, ça ne se partage pas.

Une mère peu aimante

Mais si j’étais à Bercy tu ne t’en satis­fe­rais pas plus et tu m’enverrais l’Élysée au visage… Je te connais, maman, ton ambi­tion pour les autres est débor­dante. Seul le corps fati­gué de Margaux Soul­tier avait soixante-dix-huit ans. Le reste aurait pu durer encore quelques géné­ra­tions. Elle avait joué son rôle de mère comme une actrice désas­treuse, se consi­dé­rant plutôt comme une femme d’homme de pouvoir, de celles qui poussent à se surpas­ser et qui admettent aisé­ment le concept de dommages colla­té­raux qu’une carrière poli­tique ne manque pas de produire. – Cela t’amuse toujours autant de m’appeler maman ? – C’est ce que tu es, non ? – Ne sois pas ridi­cule, évidem­ment, mais tu n’as plus besoin d’une maman à ton âge.

Le monde des affaires et le monde politique

Jacques Soul­tier était aisé­ment passé d’homme d’affaires à homme de pouvoir sans avoir à chan­ger les règles du jeu, puisqu’elles lui avaient paru être iden­tiques. Il avait construit sa deuxième carrière comme il mettait en place le rachat d’une société ou la liqui­da­tion d’une autre : en connais­sant les secrets de ses adver­saires autant qu’ils tentaient de les cacher.

Immigration

Au lende­main des révo­lu­tions arabes, le flux migra­toire tuni­sien et algé­rien s’était vu multi­plié par trois sans que soit mis en place le moindre programme d’accueil et de loge­ment. Atti­rés par les lumières de Paris puis rapi­de­ment expul­sés comme un corps étran­ger, les nouveaux migrants avaient été, comme d’habitude, accueillis par le cousin pauvre du 93. 

Les chiffres et la vérité

Les chiffres ne sont qu’une indi­ca­tion. Ils ne veulent rien dire. Deman­der un chiffre c’est faire l’évaluation d’un travail. La réponse chan­gera en fonc­tion de la personne à qui vous posez la ques­tion. Si vous le deman­dez à celui qui a effec­tué le travail, il sera poussé vers le haut. Si vous le deman­dez à ses détrac­teurs, il sera tiré vers le
bas. Deman­der de chif­frer une acti­vité c’est être assuré d’avoir une infor­ma­tion déjà faus­sée. Les chiffres ne sont que des paillettes pour faire beau à la fin des rapports vides.

Le monde politique

En poli­tique, partez du prin­cipe qu’il n’existe aucune salo­pe­rie à laquelle vous puis­siez penser qui n’ait déjà été commise. Aucune. Plan­quer des cadavres pour permettre la créa­tion du Grand-Paris, votre Code 93 n’a pas plus d’ambition qu’une vulgaire opéra­tion immo­bi­lière.

Territoires

Des dialogues comme je les aime

- Foret quatre milli­mètres. C’est gravé dessus. On m’a assuré que vous étiez bon enquê­teur, je suis plutôt déçu. –
- On m’a assuré que vous étiez carré­ment désa­gréable. Person­nel­le­ment, je suis comblé.

Les votes en banlieue

- Moins on n’a de votants et plus il est simple d’influer sur le cours d’une élec­tion, c’est mathé­ma­tique.
- Mathé­ma­tique, pas poli­tique !

Mort d’un délinquant de banlieue sa mère et la maire …

Sauf madame Doucouré, dissi­mu­lée derrière son voile, imper­tur­bable, ou déjà rendor­mie. Vespe­rini s’approcha d’elle et elles restèrent ainsi en silence, comme en prière. S’il n’y avait eu aucune bonne fée au-dessus du berceau de Bibz, il y avait bien eu deux sorcières penchées sur son cercueil.

le langage jeune

Sérieux, dans la phrase « non », c’est quoi le mot que tu comprends pas ?

La banlieue

Toi-même tu sais. Douze ans du 93 c’est pas douze ans de Paris. C’est pas les mêmes formats.

La corruption municipale

Certes, Sébas­tien était le fils de son ex beau-frère, mais surtout elle appré­ciait sa créa­ti­vité. Marchés surfac­tu­rés, asso­cia­tions fictives, finan­ce­ment occulte de campagne, achat de votes, de gros bras, de colleurs d’affiches, de concierges et de jour­na­listes rappor­teurs d’infos, emplois fictifs et place­ment d’amis aux bons postes. Delsart avait commis tant de malver­sa­tions qu’il n’en voyait même plus l’illégalité. Dans la mesure où il ne s’agissait pas d’enrichissement person­nel, il prenait presque plai­sir à ce jeu du chat et de la souris avec la préfec­ture, les admi­nis­tra­tions publiques et la Cour régio­nale des comptes. Pour lui, tout cela ressem­blait à de simples mouve­ments bancaires. Avec juste un peu plus de malice et d’attention.

Une maire efficace

Vespe­rini venait de décro­cher cinq millions d’euros. En provo­quant elle-même une émeute dans sa propre ville, elle avait réussi un casse histo­rique. Pire, elle venait de braquer l’État.

Le fonctionnement des municipalités en banlieue

Vous ne savez pas comment gérer ces milliers de gamins sans diplômes ni emplois, mais moi je m’en occupe. Je leur donne un travail et ils font vivre leurs familles. Résul­tat, le trafic tempère vos quar­tiers défa­vo­ri­sés et hypo­cri­te­ment, vous nous avez lais­sés faire, comme si vous ne connais­siez pas les raisons de ce calme. Mieux que ça, vous nous utili­sez. Vous nous payez pour garan­tir votre sécu­rité pendant vos campagnes, vous nous payez pour vous récu­pé­rer des votes et des procu­ra­tions. Vous vous servez de nous pour asseoir votre pouvoir et, pour être sûre de notre loyauté, parfois, vous enga­gez certains d’entre nous dans votre propre équipe. Vous
colla­bo­rez avec le mal qui ronge votre ville pour en garder le contrôle. Vous êtes même prête à la mettre à feu et à sang. Le serpent se mord la queue. Cercle vicieux, donc.

Surtension

Le cannabis en prison

Le canna­bis. Encore un moyen de se garan­tir un peu de calme. Une partie non négli­geable des prison­niers se retrouvent à Marveil pour des délits rela­tifs à la drogue. Qu’elle soit tolé­rée à l’intérieur de la prison relève de l’ironie.

La sexualité en prison

Une partie non négli­geable des prison­niers se retrouvent à Marveil pour des agres­sions sexuelles. Qu’elles soient tues, voire tolé­rées à l’intérieur de la prison, voilà encore qui relève de l’ironie.

La prison école du crime

Malheu­reu­se­ment, il n’existe pas d’endroit plus dange­reux, inégal et injuste que la prison. Et au lieu de ressor­tir équi­li­bré ou cadré, les déte­nus en sortent plus violents, désa­bu­sés, perdus et agres­sifs, sans aucun projet de réin­ser­tion. Plus veni­meux en sorte. La prison comme une école du crime. »

Un moment d’humour

C’est l’affaire du Norvé­gien. Un type de soixante ans qu’on a retrouvé poignets et chevilles accro­chés à un lit après une over­dose à l’ecstasy et au poppers. C’est son jeune amant qui nous a appe­lés. Quand on a essayé de contac­ter sa famille, on a décou­vert qu’il était ici en voyage d’affaires sur un projet de jume­lage de deux églises, entre la France et la Norvège. Le type était prêtre. Je sais que là-bas ils sont ouverts d’esprit et qu’ils aiment bien se baigner à poil dans l’eau glacée, mais ils ont quand même dû être un peu secoués par la nouvelle.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition STOCK

Après « le roi disait que j’étais le diable » voici donc la suite de la vie mouve­men­tée d’Alié­nor d’Aqui­taine. Elle n’est plus la Reine de France , ni l’épouse du trop sage et trop pieux Louis VII, mais elle est Reine d’An­gle­terre et l’épouse du fougueux et cruel Henri Plan­ta­ge­nêt. « La révolte » dont il est ques­tion ici, est celle qu’elle a fomen­tée avec ses trois fils pour reprendre à Henri le trône de l’An­gle­terre. Cela lui vaudra d’être empri­son­née pendant quinze ans dans des donjons britan­niques très « inhos­pi­ta­liers » (En période de confi­ne­ment, elle aurait peut-être eu des conseils à nous donner !). Mais elle en sortira et soutien­dra ses fils qui ne cesse­ront, eux, de se faire la guerre. C’est une période incroya­ble­ment violente, trop pour moi c’est sûr et je n’ar­rive pas à voir dans Alié­nor d’Aqui­taine une fémi­niste lettrée que l’au­teure veut nous présen­ter. C’est une femme de pouvoir cruelle et calcu­la­trice et rien ne l’ar­rête quand elle veut étendre son influence. En revanche, je suis prête à croire au portrait de Henri Plan­ta­ge­nêt, un homme d’ac­tion violent et déter­miné. Le roman se présente comme un long mono­logue de leur fils Richard (Cœur de Lion) qu’il adresse à sa mère. Si cette période m’in­té­res­sait, je crois que je préfé­re­rais lire l’oeuvre d’un histo­rien, je sens trop dans ce récit l’en­vie de l’au­teure de présen­ter Alié­nor comme une femme moderne « fémi­niste ». Cela n’en­lève rien au style très alerte de cette auteure mon peu de goût pour ce roman en dit beau­coup sur mon dégoût des scènes de batailles succes­sive où on embroche, on viole, on assas­sine allè­gre­ment.

Citations

Tout oppose le roi de France, Louis VII à Aliénor

Blois s’ap­prê­tait à fêter les Rameaux. Ma mère se réjouit. Durant ces années de mariage, au côté d’un Louis si pieux, son sang d’Aqui­taine a failli s’as­sé­cher. Il récla­mait la foule, la musique, les façades déco­rées. Il était malade de calme. Mais demain, ma mère se glis­sera au milieu des rondes et boira du vin.

Une belle tempête

Les marins implorent le ciel, les yeux mouillés de pluie. La mer joue avec le vais­seau comme une balle. Les vagues se dressent, s’abattent et balaient le pont telle une langue blanche surgit des tréfonds . On tombe, s’agrippe, on dispa­raît. Un marin hurle. Il se balance le long de la coque, son pied coincé dans un cordage la tête en bas. Des lames d’eau frappe sa silhouette, il agite les bras puis devient pantin mou, renversé, qui fait de grands allers-retours au bout de sa corde, et ce mouve­ment répond à la danse des tonneaux sur le pont qui roulent d’avant en arrière. Autour, dans la vapeur grise, on ne voit rien, mais tout est bruit. On jure­rait que le vent ricane, le ciel rugit de joie. Le bois grince tant qu’il semble crier, la coque résonne des hennis­se­ments affo­lés des chevaux. La cale du bateau inon­dée, recrache les outils des char­pen­tiers. Il faut éviter l’avan­cée fulgu­rante des scies, invi­sible dans les remous, ainsi que celles des clous. À la proue, les bannières tordues de vent rappellent la trace déri­soire d’un pres­tige. Soudain les nuages s’écartent et découvrent une lune pareille à un œil blanc et fixe. Chacun se tait, figé dans cette clarté sinistre. Puis les brumes se referment comme une bouche, l’obs­cu­rité tombe et la tempête reprend.

Genre de scènes « sympathique »

Nous contour­ne­ront l’ab­baye de Fonte­vraud que certains voudraient piller, j’en­tends les merce­naires compa­rer cette abbaye à une orgie car elle est mixte, hommes et femmes y vivent ensemble, « de quoi se réga­ler l’heure des messes », ricanent les hommes. Merca­dier essaie discrè­te­ment de les faire taire. Trop tard. Je remonte les rangs. Le plai­san­tin est facile à repé­rer. Il trans­pire. Je prends le temps de l’ob­ser­ver, puis de sortir mon épée. Elle glisse lente­ment le long de sa tante ruis­se­lants. D’un seul coup, elle coupe son oreille. Le merce­naire hurle et se plie sur son cheval. Je tourne bride en veillant à ce que les sabots marchent sur l’or­gane sanglant. Je reprends ma place devant les troupes. Piller Fonte­vraud ! Ces guer­riers ignorent donc que ma mère veut y être enter­rée ? Il est hors de ques­tion d’y toucher.
Je lance le départ. Ille chevaux s’ébranlent derrière moi. Ce gron­de­ment est une sève, rage et joie mêlées. Merca­dier exulte. Un chant monte en puis­sance.
J’aime quand les coureurs
Font fuir gens et trou­peaux
Et j’aime quand je vois après eux
Venir les venir les gens d’armes…
Mon épée cogne ma cuisse à chaque foulée, batte­ments d’acier qui rythme ma vie, Au son d’un air gaillard repris par des ogres.

Les souvenirs d’une reine enfermée pendant quinze ans

Mais je ne dois pas me lais­ser distraire. La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infa­ti­gable. Elle attaque la nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes. Elle agit sans haine, avec la lenteur sereine de celle qui connaît ses droits. Qu’im­porte que son scin­tille­ment ressemble au robe des fées. Le dormeur, lui, ne peut plus bouger, et se sent gagné par le froid.

Édition Héloïse d’Or­mes­son , Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Petit livre rapi­de­ment lu mais telle­ment édifiant à propos de l’in­to­lé­rance reli­gieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torren­tius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :

On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour héré­sie à Amster­dam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’An­gle­terre qui admi­rait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffi­sait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la desti­née d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’in­to­lé­rance protes­tante qui n’ai­mait rien tant que la rigueur et la séche­resse de cœur. Vrai­ment les into­lé­rances reli­gieuses sont détes­tables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su muse­ler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas recon­naître le génie si celui-ci ne respec­tait pas leurs codes complè­te­ment dépas­sés main­te­nant.

Citations

La Hollande

Dans ce curieux pays qui parvient à se gouver­ner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procu­rer de la pein­ture aussi aisé­ment un quar­tier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débour­ser une somme plus consé­quente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’en­tend à faire grim­per sa cote ; mais son inter­pré­ta­tion du sacri­fice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroie­ment de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concur­rents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de bois­sons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il lais­sera derrière lui une œuvre consi­dé­rable.

Un bon repas chez les Flamands

Repus et satis­faits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débar­ras­ser.

Torrentius et son persécuteur

Torren­tius n’a jamais rencon­tré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de répu­ta­tion. L’an­ti­pa­thie entre les deux hommes est immé­diate et rédhi­bi­toire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’ex­pan­sif et du constipé, du lion et du rat d’égout…

Déclaration après son procès

J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouf­fer ou à muse­ler ce qui dépasse les étroites limites de leur compré­hen­sion. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débor­de­ments, ses jaillis­se­ments et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tris­te­ment habillé de noir, rongé par l’en­vie et la frus­tra­tion. Savez-vous pour­quoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’au­ront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis dési­rer !