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Éditions Stock, 215 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Cet auteur a les honneurs de ma médiathèque car c’est dans le cadre du club de lecture que j’ai lu : Villa des femmes , Des vies possibles , et en poche, j’avais découvert avec grand plaisir L’empereur à pied .

Ce livre-ci analyse avec une grande honnêteté ce qu’a représenté pour un jeune Libanais la guerre au milieu des années 1970. Dans la première partie, l’enfant est encore au collège et c’est un jeune pédant qui se distingue par une passion pour les faits de guerre de Napoléon et des différents conquérants comme Alexandre. Il s’amuse à devenir un hyper spécialiste de ces périodes. Il a une autre passion, chercher les noms des rois dont les dynastie ont été bien oubliées. Il vit dans un milieu de commerçant libanais où l’argent est abondant et la vie très facile. Ses parents reçoivent le tout Beyrouth et parfois des célébrités parisiennes. On sent dans la description qu’il fait de la vie d’alors, tout les regrets qu’il éprouve de ce monde à jamais disparu : le Liban (« la Suisse du Moyen Orient ») a été un paradis et tous mes amis me l’ont si souvent raconté.

La famille s’habitue peu à peu aux éruptions de violence et se réfugie dans la montagne tenue par des milices chrétiennes, la guerre semble encore assez loin. Quand la guerre, avec ses cohortes de violence, fera irruption dans la vie de la famille du narrateur ; celui-ci rencontrera aussi l’amour, mais surtout perdra toutes ses illusions sur la grandeur des conquérants qu’il a tant admirés dans son enfance. On peut dire qu’il est devenu un homme avec dans le cœur les regrets que son cher pays n’ait pas pu rester le paradis de son enfance.

C’est un roman qui se lit très facilement, le personnage m’agaçait dans la première partie, cet enfant trop gâté, et qui cherche à se faire remarquer par un savoir qui ne sert qu’à le distinguer des autres, mais la deuxième partie permet de comprendre ce que l’auteur a voulu expliquer. Comme son personnage, la guerre ,tant qu’elle est loin de nous semble virtuelle et faite d’héroïsme et de coups d’éclat. Mais quand on la vit au quotidien alors tout devient sale, honteux et même sordide.

Bref un livre important.

Extraits.

Début.

 Je vivais dans la pourpre, au milieu des souverains aztèque et palmyréens, dans la folie des rêves d’Alexandre le Grand et de Napoléon, mais ce devait être une compagnie trop prenante car je fus longtemps tenu pour un garçon solitaire, non seulement par mes parents, mais aussi par mes tantes paternelles, par les amies de ma mère et même par Nawal, notre cuisinière, qui déclarait sentencieusement, comme si c’était sa propre découverte et son propre jugement, que je ferais bien de sortir un peu de tous ces livres qui m’abîmaient les yeux et me rendaient idiot, pensant que je lisais des romans semblables aux feuilletons qu’elle suivait le soir à la télévision quand mes parents sortaient. 

Et pourtant c’est vrai !

 J’habitais en ce temps-là un pays dont on se demande avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé. Les vieux marchés, la ville besogneuse que je traversais pour me rendre dans les magasins de mon père, le monde que recevait mes parents, tout cela était sur le point de disparaître emporté par la guerre et la violence. Mais nul ne s’en souciaient vraiment, nul n’y pensait, nul ne pouvait y croire ni même l’imaginer. À ce moment-là, et pour quelques années encore, il s’agissait de ce pays sur lequel j’écrivais récemment que « nulle par ailleurs, les Trente s glorieuses ne méritèrent si évidemment leur nom. Tant à cause des dates qui virent la naissance et la disparition du Liban de ce temps, entre 1945 et 1975, que pour les sommets atteints dans l’opulence de ce bout de terre à cette époque. 

La guerre.

Le quotidien se transformait en quelque chose d’inédit, de neuf et de bizarre, une parenthèse au milieu de la normalité, une mise à mal de la routine, sans plus. Surtout, il y avait ce silence de l’extérieur, la suspension de la rumeur de la ville, la rue totalement déserte et par-dessus les toits, de temps à autre, une rafale rageuse ponctuée de loin en loin par une explosion, un ronflement pénible, ou une détonation plus sèche qui interrompait brièvement toutes nos activités, qui nous faisaient lever la tête et s’interroger du regard les uns les autres.
 Les premiers mois de ce qui n’était pas encore une guerre, ce monde ancien résista. Pourtant, lorsque je regarde aujourd’hui les livres d’histoire, je m’aperçois que ce que je vivais ne correspondait pas tout à fait à la réalité et qu’indubitablement, déjà à ce moment, tout semblait joué, et nous nous précipitions allègrement vers l’abîme. La violence que je ne pouvais soupçonner, et sur laquelle je ne me suis jamais penché en détail, était déjà très élevée. Les enlèvements, la haine, les barricades, selon les livres, et les reportages photos nous enserraient déjà. Mais dans la rue, au pied de l’immeuble et même au delà, dans la rue de Damas que je traversais pour aller jouer à un jeu de société chez Daussoy, tout était tranquille, comme sur l’avenue qui arrivait du rond- point de Tayyouné et que je longeais pour monter chez Costa, achever une discussion sur la fin de la monarchie afghane ou sur la vraisemblance d’une théorie concernant la responsabilité soviétique dans l’arrestation de Jean Moulin. Certes, la circulation était quasiment nulle, les rues ressemblaient à de longs rubans de macadam vides bordés de magasins fermés, et on pouvait marcher au milieu de la rue de Damas, qui habituellement était toujours en encombrée. Certes aussi, on entendait des rafales tempestives et de sourdes explosions, mais cela semblait provenir d’un autre espace géographique, d’une réalité parallèle à celle dans laquelle je continuais à vivre.


Éditions Gallimard (157 pages, août 2021)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.

Un roman très facile à lire, en 157 pages, Lilia Hassane couvre l’ensemble de l’émigration algérienne en France. Des années 1950 à nos jours.

Elle suit la famille de Saïd et Naja. Dans un premier temps Saïd est recruté seul en France comme manœuvre dans une usine, il parvient à faire venir sa famille : sa femme et ses quatre filles. Le frère de Saïd, Kader, est marié à une française, Êve ; mais ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Naja attend son cinquième enfant, elle finit par accepter de le donner à Êve et Kader. Mais alors que Nja attendait un enfant, ce sont des jumeaux qui arrivent, alors Daniel sera déclaré comme l’enfant d’Êve et Amir restera auprès de Naja.

C’est le lourd secret qui traverse ces deux familles qui resteront proches l’une de l’autre. Des secrets, il y en a un autre, celui d’Êve, je pense que je divulgâcherait le roman si je le disais, il vous faudra lire ce roman pour le savoir.

L’auteure raconte rapidement tout ce que l’on sait de la condition des émigrés algériens en France, c’est un survol exact mais trop rapide. L’aspect le plus fouillé et qui m’a semblé le plus intéressant est la relation entre Daniel et Amir qui se croyaient cousins alors qu’ils sont frères. Ce roman raconte, aussi, la violence des pères algériens, le peu de possibilités pour les filles d’échapper aux traditions, la soumission des femmes, la drogue, l’homosexualité et le Sida … en 150 pages , Voilà ce qui explique seulement trois coquillages, trop de choses survolées. (Il ne manquait que l’emprise de l’islamisme et le terrorisme !)

 

 

Extraits.

Début.

1969
Wilaya de Séville, Algérie.
 D’abord la lumière blanche, la ville nue vestige de silence. Des mosaïques pavaient entrée des villas dont il ne restait que les murs, les bassins avaient séché depuis longtemps déjà.
 Les ruines de Djémila hébergent des fantômes, on les avait pourtant prévenus.
 Mais les enfants revenaient chaque été, ils dépassaient le temple de Vénus, arpentaient les allées de la cité antique réanimaient et statues. Dans cette oasis de pierre, perdue dans les montagnes de l’Aurès, ils campaient des personnages. La scène de l’amphithéâtre romain devenait une arène, leurs sandales frottaient contre la terre, dérapaient sur les cailloux. Les duels pouvaient durer des heures jusqu’à ce que les petites victimes de ces luttes fratricides se lassent de rester coucher contre les sols.

Donner son bébé ?

 Naja, pensa à son ami toute la journée, passant d’une émotion à une autre. D’abord, la colère. Elle songeait au berceau, au gilet en laine, qu’elle lui avait donnés, « non, décidément rien n’était jamais gratuit ». Elle songeait qu’elle ne possédait rien, si ce n’est l’étrange pouvoir de donner la vie , et qu’Ève était déjà bien assez gâtée. Mais au fur et la mesure des heures, elle fut envahie par un sentiment différent. Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque. C’est exactement ce que Naja vivait alors. Elle oscillait entre le vide et l’espoir, et c’est l’espoir qui gagnait – pour un temps. Elle ne pouvait cesser d’imaginer son amie, un bébé dans les bras, et cette vision étrangement l’apaisait. Elle savait, la reconnaissance éternelle qu’Ève aurait à son encontre, et ce lien indéfectible, infini entre elles. Surtout, elle imaginait la vie de son enfant dans une maison confortable, une existence entourée de livres, la promesse d’un avenir sans nuage. Elle voyait la liberté qu’il aurait, les rêves qu’il saurait réaliser, Avoir le choix tout était là. Elle qui avait toujours suivi le fil de son destin, sans broncher, sans se plaindre.

Le mariage et la condition de la femme.

 Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Cela réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : » Le voilà, le précieux sésame. Le mariage ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan, mais tu sais, Sonia, l’amour, c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservées qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultées ou moquées ? La parisienne libertine, la féministe de Saint Germain, la femme de notable excentrique, mais pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier faire des enfants et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement le bon salaire est donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal, d’ailleurs, on aura fait un grand pas. »


Éditions Grasset, 374 pages, août 2025.

 « Le livre de kells » est aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. J’y ai changé des patronymes, quelque faits, parfois bousculé une temporalité trop personnelle pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée. »

Cet auteur est un habitué sur Luocine : Retour à Killybegs , Le quatrième mur, La légende de nos pères , Profession du Père, Le jour d’avant , Enfant de salaud .

Je ne sais pas si ce roman parlera à tout le public mais pour moi, il représente un retour vers ma jeunesse et mes engagements d’alors. Mais contrairement à lui, je n’habitais pas à Paris et à Rennes, les actions violentes n’ont pas existé, mais comme toute la jeunesse engagée tous nos regards allaient vers Paris, où tout semblait se passer.

La première partie du roman, raconte le sort terrible du jeune Kells qui a fui la violence de son père et se retrouve seul à Paris. L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse la vie dans la rue. Par moment le désespoir saisit le jeune qui a choisi de s’appelle Kells car il a reçu un jour une carte postale avec cette œuvre qui est un chef d’œuvre de la littérature chrétienne irlandaise en l’an 800. Sa vie lui permet de croiser des êtres très abimés mais aussi très humains. Et surtout montrer l’aspect impitoyable de la vie dans la rue. La difficulté de trouver un toit, au point où un jour il déclare que son rêve le plus fou, serait d’avoir un jour son nom sur une boîte aux lettres. Et tous les petits boulots payés au noir qui permettent rarement de se nourrir correctement, et les abus des gens qui les emploient et qui savent ces gens sans défense. Et puis parfois une femme humaine qui le nourrit et le loge une nuit alors qu’il gèle à Paris.
Un jour, il croise des militants de « La cause du peuple » et parmi ces militants trouvera une nouvelle famille et commencera à lutter avec eux pour qu’enfin le monde change. On retrouve là les luttes des années 70 et certains noms ont résonné jusqu’à Rennes : Pierre Overney assassiné par un membre de la milice de l’usine Renault .

Enfin la dernière partie ce sont les fêlures qui peu à peu amènent Kells à douter de ses engagements : l’affaire de Bruay en Artois où « La Cause du peuple » » a pris fait et cause pour prouver la culpabilité du notaire, quand son innocence éclate la cause maoïste semble ridicule, et puis l ‘assassinat des athlètes israéliens par les palestiniens le trouble beaucoup.

Le livre se termine sur se débuts à Libération avec Serges July.

C’est un roman très bien raconté et très vivant, mais je suis prête à lire des avis négatifs, et après un tour sur Babelio, je vois que si tout le monde a été (comme moi) touché par la première partie où il raconte si bien la vie des SDF, les lecteurs qui n’ont pas connu ces années là, n’ont pas été passionnés par son engagement politique ni par les différentes personnalités de « La cause du peuple ». Je peux le comprendre, d’ailleurs je remarque que les passages que j’ai notés sont tous dans la première partie et pourtant j’ai lu tout ce livre avec un grand intérêt.

 

Extraits.

 

Début.

 -Tiens, prends ça mon fils, tu en auras besoin.
 Elle l’avait cherché du regard, partout dans la salle des pas perdus, tournant la tête comme un oiseau inquiet. Ma mère, son front soucieux, ses yeux délavés par le temps.
 Elle se méfiait. Elles vérifiaient que l’Autre ne l’avait pas suivie.
L’ Autre, c’est comme ça que j’appelais mon père.

Pourquoi ce nom et le titre.

Pour eux tous, je m’appelais Kells, comme la ville d’Irlande où Jacques et ses parents avaient campé un été. Partout où il allait en vacances, mon ami postait pour moi, un souvenir coloré. Des places, des monuments célèbres le désert marocain où les gratte-ciel d’Amérique. Mais cette fois, il avait choisi une carte postale reproduisant une gravure médiévale avec cette explication au dos : » Le livre de Kells chef d’œuvre du catholicisme irlandais, ce manuscrit a été rédigé en l’an 800 par des moines de culture celtique sur 185 peaux de veaux mort-nés. » Il avait été impressionné par l’histoire de ce trésor. Moi j’ai été sidéré par sa beauté.

Effet du LSD.

 Passant près d’un immeuble mouvant. J’ai été pétrifié. Sur une poubelle grise les mots « Papier svp » m’ont donné une crise d’asthme. Nous étions dans un pays totalitaire. C’était inouïe. Même les poubelles publiques me demandaient mon identité. Elles étaient devenues les auxiliaires zélées des flics et des gendarmes. Je suis passé à un mètre du panneau, mais j’ai refusé d’ obtempérer. Un acte de résistance. J’ai dépassé le danger, attendu un coup de sifflet, compté mes pas une fois encore, mais rien. L’ennemi avait renoncé.

Un ado qui se croit malin auprès du curé de sa paroisse.

 Lorsqu’il m’a demandé où j’en étais dans la vie, les études, les certitudes, j’ai essayé de le déstabiliser.
 J’ai pris ma tête à claques.
– Quand je croise une croix, j’ai envie de cracher dessus.
 C’était faux, c’était bête, j’avais 15 ans.
 Je m’attendais à ce que mon ancien confesseur s’indigne. Il a fait mini de réfléchir.
– Quand tu croises une croix, tu as envie de cracher dessus ?
 Répétée par ses lèvres, ma phrase semblait ridicule.
 J’ai aussi la tête, sans un mot.
 Il a posé la main sur mon épaule, un sourire immense sur le visage.
– Tu vois toujours la croix ? Alors, c’est un bon début, mon fils.
 Et il est reparti en trottinant, content du bon tour qu’il venait de me jouer.

La misère totale.

J’ai marché le jour la nuit sous le vent du nord et dans le froid. Je me suis réfugié au cœur du pire. Un parking gelé, une décharge à ordure, une vespasienne. Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. Je n’étais plus un homme, j’étais une défaite. 
Jamais je n’avais imaginé que je serais aussi seul au monde.

Un beau geste et si bien raconté.

 J’étais devenu un pauvre.
 Un soir, boulevard de Ménilmontant, une dame âgée m’a fait entrer chez elle. Elle m’a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie de l’escalier. Elle m’a vu, sorti du sommeil désemparé, les mains entre les cuisses et mon sac-à-dos pour oreiller. Elle n’a rien dit. Après être entrée dans son petit appartement, elle a laissé la porte ouverte. Comme ça. Un rayon de lumière dans mon obscurité. Alors je l’ai suivie. Avec mon visage de nuit, ma cape ridicule et la faim au ventre. Je suis resté debout dans l’entrée, mon sac à bout de bras. Et elle a fait comme si je n’étais pas là. Elle a enlevé son manteau d’hiver et fait chauffer des restes. Du veau, une sorte de ratatouille des haricots en plus. Et puis d’un geste de la main, elle m’a proposé un siège. Elle a ajouté mon assiette à la sienne. C’était une mère. Elle ne me craignait pas.
 Nous avons dîné face à face sans question sans un mot. Elle et moi, dans notre cuisine commune. J’ai su qu’elle me ferait une place dans un fauteuil ou un canapé pour la nuit. A son regard tranquille, j’ai compris qu’elle avait pris soin d’autres enfants que moi. Ces gestes disaient d’habitude, et la fraternité. J’étais le bienvenu.

 


Êditions Calemann Levy (Noir) , 216 pages, avril 2025

Je venais de lire « Nous sommes fait d’orage » de Marie Charrel qui se situe en Albanie , alors j’ai décidé un grand saut dans une zone peu connue pour moi, le roman policier, avec un auteur qui situe toujours ses romans au cœur d’un problème historique dans des pays étrangers. Ici, nous sommes donc, en Albanie et nous sommes confrontés à des évènements que j’avais bien oubliés : en 1997 la bulle financière fondée sur des pyramides dites de Ponzi , tous (ou presque) les Albanais furent ruinés. Ils se révoltèrent alors de façon violente et ces évènements appelés « la guerre albanaise de 1997 » eurent des conséquences qui sont encore visibles aujourd’hui. Les Albanais se sont exilés en grand nombre, d’autres sont entrés dans différentes mafias qui aujourd’hui encore sont réputées comme hyper violentes. Quand on parle de l’Albanie, il faut aussi avoir en tête le code de l’honneur traditionnel le « Kanun » .

J’ai été intéressée par ces aspects du roman, pour l’histoire policière beaucoup moins, mais ce roman se lit très facilement. Le prologue annonce un crime, il y a un personnage récurent, le consul Aurel originaire de Roumanie, qui connaît bien les ravages du communisme, et boit beaucoup de vin blanc. C’est l’enquêteur typique : mal dans sa peau, mal habillé, buvant trop mais très perspicace.

De cet auteur’, j’ai préféré deux romans historiques : « Rouge Brésil » et surtout « Le grand Cœur »

 

Extraits .

Fin du prologue.

 En contrebas, sur la route circulaient des voitures et des motos. Il était le seul, sur ce promontoire à garder les yeux fixés non pas sur le paysage, mais sur la circulation. Il a attendu plusieurs minutes. Une moto de grosse cylindrée s’arrêta. Le conducteur casqué en descendit et calmement cala l’engin sur sa béquille. Lumière était troublé que ce fût un homme. Il le regarda s’approcher sans se décider à s’enfuir. Quand le motard ôta son casque, il était trop tard. Un pistolet en acier brillait dans sa main.
 Lumière comprit. 
Au lieu de la renaissance qu’il espérait, il rencontrait la mort.

Début du roman.

C’est un grand bonheur de vous revoir, Aurel !
 La voix gasconne du sénateur Mauvignier résonnait dans la cour du palais du Luxembourg. Il était venu lui-même accueillir son visiteur à la sortie du sas de de contrôle. Aurel ne s’attendait pas à cet honneur et il avait pris son temps pour remettre les vêtements qu’il avait dû déposer sur le tapis du scanner. Il se hâta d’enfiler sa veste en tweed, en cherchant nerveusement la manche.

Scène au restaurant du sénat.

Des sénateur d’extrême-gauche ! Un peu bizarre, l’association de ces deux mots, vous ne trouvez pas ? Comme si on disait : une chambre au Ritz, avec des toilettes sur le palier.

Humour.

 Mauvignier leva la main pour couper court à toute flagonnerie. Aucun compliment ne se hausserait jamais jusqu’à la hauteur de l’admiration qu’il nourrissait pour lui-même. Alors, autant rester simple.

 


Éditions Folio aout 2025, 304 pages première édition en 2008

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié.

 

Boualem Sansal est un auteur extraordinaire mais que je ne trouve pas facile à lire, j’avais eu du mal avec  » 2084 la fin du monde » où pourtant je reconnaissais un grand écrivain, je n’ai pas réussi à finir « le serment des barbares ».

Ce roman-ci a l’avantage d’être plus concis et de se concentrer sur le destin d’une famille, celle de la famille Schiller. Hans Schiller est allemand et a vécu dans un tout petit village près de Sétif et s’est marié avec une algérienne Aïcha , ils ont eu deux fils Rachel et Malrich. Les enfants ont grandi en France, ils sont très différents, Rachel est ingénieur, marié avec Ophélie propriétaire d’un pavillon proche de la cité où il a vécu avec son frère chez un ami proche de son père. Malrich est arrivé plus tard en France et est un zonard de la cité, il vit entouré d’une bande de bras cassés. Or en 1994, le village des parents, Aïn Deb, a été attaqué par le GIA et leurs parents ont été assassinés ainsi qu’une partie des habitants du village.

Ce meurtre va (évidemment) totalement bouleversé la vie des deux garçons, Rachel se lance dans une quête sur le passé de son père. Ce qu’il découvre le détruira complètement, son père est un ancien Nazi qui, en tant qu’ingénieur chimiste, a mis au point les chambre à gaz des camps de concentration. Il a fui après la guerre et a suivi une filière qui l’a conduit à devenir un formateur des cadres militaires du FLN. Pendant ce temps Malrich est confronté à la mainmise dans la cité par des Islamistes qui vont commettre un crime abominable contre une jeune fille pas assez docile.

Boualem Sansal n’hésite pas à comparer le nazisme à l’islamisme et compare leurs méthodes, tout vient de l’embrigadement de la jeunesse, faire peur et même terroriser, au nom d’une idéologie ou d’une religion, et quand cette peur est bien installée, les hommes sont alors prêts à commettre les pires des crimes.

Le roman est construit à partir des deux voix, celle de Rachel après son suicide. Le policier de la cité remet à Malrich son cahier où le frère aîné raconte sa quête et les révélations sur ce qu’il découvre à propos de son père. Les horreurs auxquelles il se confronte en allant dans les différents lieux où son père à exercer, en terminant à Auschwitz, lui ont fait perdre toute envie de vivre.

Malrich à son tour est confronté à la douleur de son frère mais aussi à l’emprise des islamistes de la pire espèce dans sa cité. On espère qu’il trouvera la force de survivre.
Il y a une troisième voix, celle de Primo Levi qui interpelle à tout jamais les consciences humaines de ceux qui n’ont pas voulu voir l’extermination des juifs .

C’est un roman qui emporte et qui fait réfléchir, et c’est écrit par un très grand écrivain. Comme l’avait déjà dit Dasola en 2008.

Extraits

Début.

 Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour. Il y a deux années de cela, un truc s’est cassé dans sa tête, il s’est mis à courir entre la France, l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, l’Égypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu la santé. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l’a quitté. Un soir, il s’est suicidé. C’était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23 heures.

Le narrateur imagine son village.

 J’entends des chiens par-ci, par-là qui aboient pour rien, il n’y a plus de caravanes depuis longtemps mais comme partout dans ces pays abandonnés des bus osseux qui brimbalent sur des pistes défoncées en fumant comme des diables ; je vois des enfants nus filant à toutes jambes, on dirait des ombres enveloppées de poussières, trop vite pour qu’on sache à quoi ils jouent quel djinn les poursuit ; des rires, des pleurs, des cris les accompagnent, qui vont se perdre dans l’air saturé de lumière et de cendres ? Et deviennent brouhaha qui s’embrouillent dans ses échos.

Les Algériens en France.

 Les gens jouaient à être algérien plus que la vérité, ne pouvait le supporter. Rien ne les obligeait mais il sacrifiait au rituel avec tout l’art possible. Émigré on est, émigré, on reste pour l’éternité. Le pays dont ils parlaient avec tant d’émotion et de tempérament n’existe pas. L’authenticité, qu’il regarde comme le pôle Nord de la mémoire encore moins. L’idole porte un cachet de conformité sur le front, trop visible, ça dit le produit de bazar, contrefait, artificiel, et combien dangereux a l’usage. L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparait activement à la fin des fins. Le pays vrai est celui dans lequel on vit, les Algériens de là-bas, le savent bien, eux. Le drame dans lequel ils se débattent, ils en connaissent l’Alpha et l’oméga et s’ils ne tenaient qu’à eux, les tortionnaires auraient été les seules victimes de leurs basses œuvres.

Humour très typique de cet auteur.

 Obtenir des papiers administratifs d’Algérie, est assurément la mission la plus difficile au monde. Voler la tour Eiffel ou kidnapper la reine d’Angleterre dans son palais est un jeu. On a beau sonner, personne ne répond. Le courrier se perd au-dessus de la Méditerranée, où il est intercepté par Big Brother et entreposé dans un silo, aux Sahara, le temps que le monde s’écroule.
 Mon voyage semblait devoir s’arrêter là quand un jeunot rigolard s’est manifesté. Échange de murmures à distance. Il était partant. Il demandait un prix avec plusieurs zéros. À ce tarif, on s’offre, Paris/New York en Cadillac . Mais bon, le danger a son prix.

La question.

« Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères, des crimes de nos frères et de nos enfants ? Le drame est que nous sommes sur une ligne continue, on ne peut en sortir sans la rompre et disparaître. »

Résistance à l’islamisme.

 Arrêter l’islamisme. C’est comme vouloir attraper le vent. Il faut autre chose qu’un panier percé ou une bande de rigolos comme nous. Savoir ne suffit pas. Comprendre ne suffit pas. La volonté ne suffit pas. Il nous manque une chose que les islamistes ont en excès et que nous n’avons pas, pas un gramme : la détermination. Nous sommes comme les déportés d’antan, pris dans la machination, englués dans la peur, fascinés par le Mal. Nous attendons avec le secret espoir que la docilité nous sauvera.

L’enfant du bourreau.

 On ne choisit rien dans la vie. Mon père n’a rien choisi, il s’est trouvé là, sur ce chemin qui menait à l’infamie, au cœur de l’Extermination. Ils ne pouvaient le quitter, il ne pouvait que fermer les yeux et le suivre. Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vend brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé d’un côté ou de l’autre du manche. Je n’ai rien choisi sinon que de vivre une vie tranquille et laborieuse et me voilà sur un échafaud qui n’a pas été dressé pour moi. Je paie pour un autre. Je veux le sauver,, parce que c’est mon père parce que c’est un homme. C’est ainsi que je peux répondre à la question de Primo Levi, « Si c’est un homme ». Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme.

 


Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.

 

 

 

 

 


Éditions Actes Sud, 324 pages, septembre 2025

Traduit de l’anglais par Claro

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Me voilà bien ennuyée avec mes coquillages ! Quoi mettre pour vous dire de ne pas vous arrêter alors que je vais vous avouer que je n’ai pas réussi à lire entièrement ce roman, et pourtant je voudrais tant que vous, vous le lisiez. Je vais donc vous expliquer ce douloureux paradoxe.

L’auteur explique dans une langue d’une incroyable brutalité ce qu’il se passe pour les émigrés qui tentent de traverser la manche pour rejoindre la Grande-Bretagne. Et comme si cette horreur ne suffisait pas, l’auteur imagine une confrontation avec des milices issues de la police qui s’autoproclame défenseur de la Grande Bretagne et qui n’hésite pas à assassiner ces pauvres gens.

Et puis, il y a nous, il y a moi, qui savons cela, et qui voulons quand même continuer à vivre. Est ce que je ne contribue pas à ce que ces horreurs continuent ?

Alors voilà, si vous êtes plus courageux que moi lisez ce livre, moi je vais continuer à lutter de toutes mes forces pour que l’accueil des émigrés en France se fasse de façon la plus humaine possible et ne jamais accepter que ceux qui ne veulent que les voir disparaître prennent les commandes de mon pays. Ni, non plus, ceux qui pensent que notre pays peut accueillir tout le monde sans que cela ne pose aucun problème.

Trois coquillages finalement pour dire que je n’ai pas pu finir ce livre, mais que cela parle plus de mes limites que des qualités de ce roman. À notre club,où il a reçu un coup de cœur, les lectrices rejoignaient les avis totalement opposés au mien de Cath.L qui y a vu des situations « hilarantes » ! Et d’Alexandra.

Extraits.

 

Début

Omar
 Ils sont sept en tout sur le bateau.
 Un Afghan qui jure pouvoir les mener à bon port. Bizarre de la part d’un type venu d’un pays sans le moins débouché sur la mer, mais personne d’autre ne s’en sent capable, donc à lui de jouer. Trois Iraniens et un Sénégalais. Juste des vache à lait qui ont payé pour le passage. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont tout planifié. Omar et Abdi Bile, qui ont choisi dans le camp des candidats les plus aptes. Qui sont allés voir les pêcheurs français et sont revenus avec tout ce qu’ils ont pu acheter. Un bateau à rame au moteur rouillé, qui n’a jamais été plus loin que l’enceinte du port. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont le courage et la conviction qui font croire aux autres que c’est possible.

L’horreur.

 Au début tout est flou. Puis soudain, le gosse surgit des os comme une épée d’une roche. Haletant, suffoquant, épuisé, cherchant une prise, et cette fois Andy s’avance il tend une main, on le voit dans la vidéo, son autre main filmant automatiquement alors qu’il saisit la main du gamin et ensuite BOUM ! L’éclair d’une énorme godasse, qui s’écrase sur la tête du jeune et la caméra tremble légèrement. Une fraction de seconde et un autre, BOUM ! et la botte taille 48 de l’inspecteur de police Frédérick John Barratt percute le visage du gamin. Un craquement épouvantable et la tête part en arrière à un angle horrible et le gamin ne disparaît. Ne restent que les eaux noires et agitées.


Éditions l’iconoclaste, 347 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

J’ai souvent un a priori négatif à propos des premiers romans au moins pour celui-ci je peux souligner un aspect très positif : celui d’avoir donné vie à des femmes marseillaises, celles qu’on appelle de « cagoles » et donner des lettres de noblesse à la vulgarité féminine. Rien que pour cela ce roman vaut la peine d’être lu.

Deux voix portent ce roman , la mère marseillaise, qui aime de façon inconditionnelle sa fille, et qui souffre de la voir s’éloigner de son milieu d’origine et de sa famille et Clara l’enfant qui a réussi un parcours scolaire sans faute et qui fréquente les milieux friqués et snob de Paris. Véro, sa mère est mariée à un chauffeur de taxi, qu’elle appelle le Napolitain., son mariage est compliqué son mari est violent et la trompe, heureusement elle a ses copines qui sont toujours là pour elle et qui permettent à l’écrivaine quelques passages haut en couleur.

Clara est une jeune angoissée qui n’a rien trouvé de mieux pour calmer ses angoisses que s’inscrire en thèse avec comme sujet « le suicide », et de tomber amoureuse d’un homme que sa mère appelle le « girafon » et qui vient d’une famille catholique traditionnelle, c’est à dire à l’exact opposé de son milieu d’origine ;

Là commence mes réticences, je ne comprends pas pourquoi l’écrivaine a eu besoin d’opposer deux milieux aussi différents, autant le premier (celui de Marseille) est riche et intéressant autant celui du ‘girafon » est un ramassis de lieux communs sur la catho-tradi, comme si ils étaient les seuls à réussir Science-Po à Paris. Il n’y a pas que sa mère qui ne peut pas comprendre son couple, la lectrice que je suis non plus, pourquoi est-elle allée vers le pire d’entre eux, etil y a même chez « ces gens là » des hommes capables d’amour et de tendresse.

C’est l’autre aspect que je n’ai pas aimé, aucun homme n’est positif dans ce roman, j’espère vraiment que les jeunes femmes actuelles ne rencontrent pas que des violeurs ou des hommes qui les frappent.

Bref une plongée chez les cagoles positive pour le reste .. j’aime mieux les propos plus nuancés, car la vie m’a appris le doute et me laisse peu de certitudes.

Extraits

Début .

 Je me doutais bien avec sa grande école et ses grands airs. Qu’elle allait nous ramener un petit Parisien. Elle me sort :
– Il est pas de Paris, maman, mais de « banlieue parisienne ».
 Censément, c’est important, comme distinction. Enfin, pas besoin de connaître son adresse, pour voir à des kilomètres que c’est un petit con. Je l’appelle le girafon. Dans son dos bien sûr. Un coup à égorger, vraiment. Pas que j’y pense, en tout cas, pas encore, mais c est pour dire la taille du coup. Et puis cet air. À croire qu’il est en safari partout où il bouge lentement sa grande tige. Comme s’il avait peur de marcher, sur une bombe ou sur une bouse de paysan.

Le couple de sa fille vu par sa mère.

 Il est pas affectueux avec elle. Alors, c’est sûr qu’il est pas non plus très à l’aise avec son corps en général. Sauf que c’est que c’est pas que le corps. C’est aussi la voix, le regard. Je vais le dire, voilà : Il a pas l’air amoureux.. Elle, par contre, je l’ai jamais vue comme ça. Elle te le regarde avec cet air, comme si c’était James Bond, alors qu’il a un vilain strabisme et un nez qui va qu’à Pierre Niney..Et puis cette bouche à manger des biscuits secs Une vraie bouche de mauvaise. Je parie qu’il a la même que sa mère. Mais ma fille, pendue à ses lèvres. Elle le bade comme elle a jamais badé personne. Puisque d’habitude elle est mieux que tout le monde. Hoche la tête pendant qu’il nous raconte ses théories à la con sur les gilets jaunes alors qu’il a jamais fait un plein. Je suis sûr qu’il a même pas le permis, comme un bon parisien.

Les amies de sa mère à la plage.

 Cinquante nuances de blondes en maillot bigarré. Blond californien, doré, peroxydé, blond cher et blond cheap, avec ou sans les mèches, parce que pour elles, ça voulait dire quelque chose, la blondeur, comme une marque de fabrique. D’ailleurs, elles t’appelaient « ma blonde » que tu sois brune comme Karine ou rouge comme Drine. Blonde, ça voulait surtout dire que tu étais des leurs. Calées dans les rochers qui encadrent la petite plage de Port-Pin, elles avaient une façon de tenir leur corps, ou de ne pas le tenir, justement, de se laisser couler dans la roche brûlante à l’aise comme dans leur chambre au point même de sortir une pince à épiler ou de se curer les ongles. Le tout, dans un grincement continuel, étonnamment proche de celui des cigales, à cela près qu’il était ponctué de quelques « couilles, putain ou niquer », assez fort pour réveiller la plage. Parmi les touristes, il y en avait toujours un pour faire les gros yeux. Ou crier : « Chut ! » Alors elles se levaient et se plantaient, sourcils remontés, déhanchées, débordantes de seins et d’insoumission :
 – Bonjour, monsieur y a un problème peut-être ?

Caricature .

La fille d’une amie de sa mère de la vieille noblesse. Désargentée, il précise pour la noblesse. Enfin Diane l’aime et Diane n’est pas trop moche, mais elle n’a aucun second degré. Aucune des filles ici, d’ailleurs, j’ai sûrement remarqué. C’est une question d’éducation, d’écoles privées, hors contrat, où on ne salit pas les esprits avec des matières triviales comme les mathématiques, et l’absence quasi totale, d’accès à la culture populaire. Elles vivent dans une bulle, ces meufs. J’ai bien vu hier soir, non, après dîner ? « Single ladies » et Diane, qui demande de qui c’est. ? Elle connaissait pas Beyoncé.

Le titre et les mots de la fin.

 Cette vue. Le ciel bleu quand je frotte mes assiettes, et puis elle, en plein dans ma face, perchée sur sa basilique, en haut de sa falaise. Le regard au loin de celle qui sait. De celle qui protège. Sur la photo, on la devine par la fenêtre. On voit par ses yeux, mais elle et moi on se connaît. Elle tient son mioche, tranquille, même si le Petit Jésus avec ses deux mains en l’air, il a une tronche à vouloir sauter dans le vide. À part être là et se tenir par les fesses, qu’est-ce qu’elle peut bien faire ? Alors d’accord, le sien de minot finira crucifié. J’ai pas dit qu’il fallait tout faire comme elle. Y en a pas une qui le sait de toute façon. Comment être une bonne mère.

 


Éditions Gallimard, 250 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

« Juif, ce n’est pas une religion c’est une façon d’avoir peur, tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir »

Une heureuse surprise avec un premier roman ce qui, pour moi, le plus souvent, n’est pas un gage de qualité. Cette auteure avec beaucoup de délicatesse raconte les difficultés d’un mariage « mixte ». C’est à dire entre une femme, Lucie, qui vient d’un milieu populaire de Lorraine (à côté de Nancy), une famille d’ouvriers qui connaît les graves difficultés de la désindustrialisation de la France. Sa famille est originaire d’Italie et est donc très « naturellement « catholique. Son mari, Jonas, est d’origine juive et sa famille a été décimée par la shoah.

Tous les deux ont de vagues attaches avec leur religion d’origine mais se pensent très au delà de ces histoires de religion, à l’opposé du père de Jonas qui porte sur ses épaules toute la tragédie de sa famille et s’est réfugiée dans la religion par fidélité aux siens. En revanche, le grand-père qui, lui, est un rescapé de la shoah est beaucoup moins attaché à la religion juive et fait un très bon accueil à Lucie qui rend son petit fils heureux et c’est bien là, pour lui, l’essentiel.

Ceci représente la toile de fond du roman, mais sur le devant de la scène il y a Ariel, un petit garçon que l’on va suivre de 2 ans à 6 ans. C’est lui qui fait « pleuvoir sur la parade », expression que je ne connaissais pas, mais qui, ici, veut montrer que derrière les apparences, il y a des failles et des souffrances que l’on aimerait tant cacher. Le couple de Lucie et de Jonas, est si heureux avec leur petit garçon Ariel, un adorable petit bonhomme. Seulement, voilà, à l’extérieur de la famille et en collectivité, il est d’une violence à peine imaginable, il frappe, il casse les jouets et déchire les dessins des autres enfants.

On chemine avec la souffrance des parents, et j’ai pensé au début que le poids de la shoah, et des différences d’origine entre les parents seraient l’explication du comportement de l’enfant, et j’étais mal à l’aise avec cette idée que je trouvais trop simpliste. Les rencontres avec la psychologue vont montrer aux parents que l’éducation dans laquelle on ne dit jamais « non » à un enfant peut complètement le déstabiliser, il reste alors dans la toute puissance du tout petit et ne supporte donc pas la compétition ni surtout la frustration. Et pour se protéger de ce qu’il ressent comme un danger, il attaque de toutes ses forces les autres. J’ai connu chez des amis ce genre d’éducation, tant que les parents ne changent pas de comportement leur enfant est absolument insupportable en société. Elle décrit bien aussi combien les conseils des parents peuvent s’avérer complètement inutiles : « ce n’est qu’un enfant » , « il va grandir », « les petits garçons c’est comme ça ! ».

Les deux thèmes se mêlent, le premier : la vie dans le couple où Jonas doit accepter et comprendre l’origine ouvrière et catholique de sa femme, et pour Lucie ce que cela veut dire d’être juif dans un pays où l’antisémitisme est toujours prêt à renaître (la scène chez une amie de la mère de Lucie est vraisemblable et très éclairante) et le deuxième : la difficulté de remettre en cause une éducation qui a rendu un enfant violent, c’est difficile aussi d’être le parent de l’enfant méchant que tout le monde fuit pour protéger les siens.

L’auteure est très honnête et ne simplifie aucun point de vue, c’est ce qui rend la lecture agréable.

Extraits

J’adore ce prologue.

Il faut expliquer que « shikse » vient de l’hébreux « sheketz » qui veut dire « abomination » ou « souillure ». On l’utilise pour parler d’une femme non juive, mariée à un homme juif. Je préfère « souillure » pour son côté craché et mesquin, « abomination » est plus grandiloquent. On dit que les mariages comme ceux-là créent une deuxième Shoah. La disparition progressive des juifs par l’amour des femmes.
 Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfant goys.

Début.

 De toute façon, je me suis toujours méfiée des enfances heureuses. Les enfants ravis d’être là, mon doudou, mon tracteur mon goûter maman je t’aime et les licornes, ça a fait des adultes qui n’ont aucune résistance. Quand on passe dix ans à s’imaginer que la vie est un champ de coquelicots et que les autres n’existent que pour faire notre bonheur, il est difficile ensuite de se faire quitter sur un trottoir, par celui qu’on aime. Alors qu’une enfance, comme celle de mon fils, Ariel, à se faire pousser en dehors de l’équipe et à exaspérer les adultes, vous promet une vie qui ressemble à la vie.

Portrait d’un père.

 Mon père parle peu, il écoute. Il écoute ma mère lui raconter ses histoires de militantes, de vie associative et les petits potins du quartier. Il l’écoute, quand elle lui assigne les tâches, essentiellement des courses, allez acheter ceci passer récupérer cela, et il s’exécute sans discuter. C’est son moyen d’avoir la paix. La vie de mon père est tendue vers un objectif simple et unique : qu’on lui foute la paix.

Choc des cultures (catholique et juive).

 Ma mère nous a baptisés et mon frère et moi. Si depuis elle s’est détachée de tout cela, elle me la transmis. C’est aussi l’histoire de mon fils. Il n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, il est aussi celui de la classe ouvrière, des régions que personne ne connaît et des travailleurs, qui crèvent en toussant. Pas seulement. De ces génocides qui sont dans les livres d’histoire et qui conduisent à créer des pays. Il est aussi le fils d’un monde mort en silence. Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaître.

 


Éditions Gallimard, 206 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je suis vraiment désolée pour ce roman qui a certainement de grandes qualités, mais que je n’ai absolument pas su apprécier. Il y a, quand même, une qualité que je peux mettre en avant, l’auteur parle bien du Périgord une région qu’il a aimé décrire mais aussi, en souligner l’aspect très rude et violent de ses habitants.

Sinon, le mélange de trois temporalités, m’a complètement perdue et fortement agacée. Dans le désordre , il y a une maman Clémence qui fuit des violences conjugales avec son fils qui lui disparaît brutalement. Il y a aussi Guilhem qui aime Marion au point de lui faire découvrir une grotte ornée de fresques, et Fabien et sa fille qui par hasard redécouvrent cette grotte.

Ces trois histoires vont se relier dans une atmosphère confuse, aucun personnage ne semble maître de son destin. J’ai vraiment beaucoup de mal avec le genre de personnages au milieu d’une grotte qui savent leur survie en jeu et qui prennent toujours les décisions les plus risquées mues par une force qui leur vient dont on ne sait où.
Bref, je vois sur Babelio que ce roman a eu des critiques très positives et je lis souvent cette phrase dans les avis :  » ce roman permet de se connecter avec la nature » , et bien voilà je n’ai pas su me connecter ni avec la nature ni même avec le style de l’auteur qui pourtant fait l’unanimité.

Le jour où je rédige ce billet Violette fait paraitre le sien, voici donc un avis totalement opposé au mien.

Extraits.

Début.

 La maison se fondait parfaitement dans le paysage. Ses murs en pierres sèches, sa toiture en lauze et ses volets en chêne étaient l’agencement discret de ce qu’on retrouvait autour à l’état naturel. Même le lierre courait sur ses façades, comme sur les arbres, avoisinants. 
 Clémence observait l’habitation depuis le fond de la combe. Il lui suffisait de poser les yeux ailleurs quelques secondes pour que la construction disparaisse dans le relief. Elle et son fils auraient pu traverser le vallon sans jamais l’apercevoir. C’était exactement ce qu’il leur fallait.

Franchement, c’est quoi la sensualité d’un tunnel ?

 À travers la poussière soulevée par les impacts et les éboulements consécutifs, on distinguait les formes sensuelles d’un tunnel qui s’enfonçait dans les ténèbres..