Éditions Gallimard NRF, 498 pages, avril 2026.

Traduit de l’italien par Romane Lafore

Ce roman permet de prendre conscience des différentes facettes du fascisme italien. L’intrigue se situe dans la région du nord de l’Italie, à Castrocaro, non loin du village de naissance de Benito Mussolini. La famille sur laquelle se concentre l’écrivaine est d’une pauvreté extrême, les enfants ont faim et froid. Le rôle des hommes est primordial pour le bonheur (relatif) de la famille. En général, il boit et cogne sur sa femme et ses enfants sauf exception. Et pourtant, les femmes sont loin d’être soumises, elles crient et se lamentent si fort que tout le monde est au courant de leurs malheurs. La grand mère, Fafina, est une femme forte, infirmière elle connaît bien la noirceur de l’âme humaine. Elle élève des enfants « des bâtards » et les enfants de sa fille dont Redenta, qui ne parle pas. Il faut dire que sa mère, Adalgisa, avant sa naissance avait accouché de deux enfants morts- nés et d’une petite fille qui n’a vécu que quelques jours. Elle est allée voir une sorte de magicien qui lui a promis la naissance d’une enfant vivante mais porteuse de la guigne. Et de la guigne, elle en a eu puisque son père l’a mariée à une ordure de fasciste à l’œil de verre (d’où le titre) qui la martyrisera de façon absolument horrible. La seule personne qui aurait plu la sauver, c’est Bruno, celui qu’elle aime depuis l’enfance car il est un des bâtards élevé par sa grand-mère.
Les aspects les plus noirs des comportements humains sont décrits avec précision et rendent la lecture de ce roman pénible, le mélange du fascisme avec le machisme italien est une horreur en particulier pour les femmes.
J’ai toujours pensé que le fascisme n’était pas le nazisme, et c’est vrai, mais quand un régime donne les pleins pouvoirs à des salauds de la pire espèce, pour les victimes, fascisme ou nazisme, cela ne faisait pas une grande différence.

L’épisode la guerre en Éthiopie est une horreur absolue, il fait partie des moments où j’ai eu du mal à lire ce roman. Avancer au milieu des cadavres d’enfants, voir des gens brûler vifs, réduire en cendre des villages de gens sans défense, par des soldats italiens armés de mitraillettes, dont le père de Redenta, et son futur mari, voilà un exemple de ce que je veux dire par une lecture pénible.
L’écriture est rude, je pense que l’auteure a voulu s’exprimer comme les gens de la campagne. Ce n’est pas toujours facile à comprendre, et comme le plus souvent on voit la réalité à partir des yeux de Redenta, sa naïveté et en même temps son absence totale de dissimulation rendent les faits de torture auxquelles elle est soumise, presque « normaux » , sauf pour le lecteur !

Un roman important pour la prise de conscience des réalités du fascisme italien, mais un roman volontairement confus, sans doute parce qu’à l’époque il était difficile de comprendre tous les enjeux.

Extraits.

Début. (Et quel début !)

 C’était beaucoup mieux avant, quand je n’étais pas là et qu’il n’y avait aucun de mes frères et sœurs, ni les vivants, ni les morts. Qu’il n’y avait que ma mère, qui se retournait sur le matelas de sa canfouine et hurlait :  » Tuez-moi, bordel de Dieu », ce à quoi la Fafina répondait : « Ferme-la ou tu vas rameuter le diable », et comme ça pendant trois jours et tous nuits, jusqu’à ce que ma mère pousse un cri féroce et que sorte Goffredo, le premier de mes frères morts. Quand on le gifla pour le faire pleurer, il ne pleura pas, si bien que la Fafina secoua la tête et dit :  » Il faut croire que Jésus Christ avait besoin d’un angelot là-haut. »

La polio.

 » C‘est la polio »
 Grand-mère poussa un cri et se jeta par terre.
« Bonté divine, la polio »
– Courage, il le faut., les cas de polio sont nombreux, vous savez. »
 Le docteur savait bien soigner les malades, et quand il n’y avait plus rien à faire, Il savait tout aussi bien dire la vérité. Il le faisait dans le respect de la souffrance des gens qui était toujours la même, et pourtant toujours différente. Tantôt terreur, tantôt épuisement, tantôt chagrin., il vit que pour la Fafina, c’était de la nervosité. 

Les hallucinations.

 J’espérai que mes frères et ma sœur mort reviennent, mais ils devaient en avoir assez de me tenir compagnie. Je n’en avais parlé à personne, on m’aurait dit que la polio ne s’était pas contentée de me rendre infirme, mais qu’elle m’avait aussi rendue cinoque. 

Sagesse de la tenancière du bordel.

–  Mais vous ou plutôt « nous » : que pouvons-nous connaître des hommes qu’avons-nous en commun avec eux ? Si l’homme pouvait « ne pas faire », je n’aurais pas ce travail. 
– Si, il pouvait, il pouvait se retenir par respect pour moi.
Et vous, est-ce que vous parvenez à retenir, pardonnez mon audace, votre sang menstruel, c’est la nature humaine et elle nous commande. Elle a voulu ceci pour la femme et cela pour l’homme. Ce que nous rejetons par le sang, eux, le rejette par le sperme. Ils ne peuvent pas s’en dispenser. Celui qui n’est pas fait ainsi, soit il est malade, soit c’est un inverti.

La vraie misère.

 Ma mère en avait fini, avec les lupins, et tout le pécule de la famille se résumait aux deux sous par jour que mon père rapportait à la maison. Ma mère souffrait de la faim et de tous ses tracas et passait ses journées à se creuser la cervelle pour nous sortir de la misère. Parfois, elle se laissait envahir par la fureur et hurlait que j’étais sa ruine et que c’était moi qui avait fait mourir Clélia, parce que la guigne se refilait comme la peste ou la grippe espagnole. Je me disais qu’elle avait raison, et alors je pleurais et me morfondais à l’idée d’avoir tué une pauvre vieille innocente.

L’injustice.

 » C’est du chiqué elle n’a rien volé.
– Ah, bon ?
– J’ai caché les draps dans sa chambre parce que j’avais besoin de la renvoyer, je dois engager une fille du parti. »
Bruno en resta coi.
 » Donc tu as retiré à une malheureuse son travail et son honneur pour arranger tes affaires.
– C’est la vie, petit. Il faut que des brebis meurent pour que les siens aient du boulot.
– En effet tu n’es qu’un chien, Gualtiero, répondit Bruno et lui cracha au visage. Un chien et un poltron. »
(…)
 » Mais de quoi est-ce que tu t’es encore mêlé ? Occupe-toi de tes affaires ! »
 Il garda les oreilles baissées comme un âne sous la pluie.
 » Tu veux trop de chose en même temps, Bruno. Tu veux avoir un travail et tu veux être l’avocat des causes perdues. Mais on se salit les pieds à courir et chier en même temps.
– Je veux rien, noir, je veux juste la justice.

– Mais qui t’a mis cette idée dans la tête ? La justice, même le Seigneur, Il ne sait pas ce que c’est. S’Il le savait, tu penses qu’on vivrait dans un monde pareil ? »

Les fascistes italiens valaient bien les nazis allemands.

 » Il y a des enfants ici, viens me donner un coup de main », cria une voix derrière lui. Il se retourna : Vétro. Il tenait dans ses bras quatre petits nègres aussi chétifs que des chiots qui se débattaient et hurlaient. Il accourut. Les enfants étaient des brindilles pourtant Vetro les tenait dans ses bras sans réussir à les dompter.
 » C’est qui, ils viennent d’où ? »
 Vetro désigna du menton une cabane en flammes.
 » Ils se sont échappés par la fenêtre.
– Je m’en occupe. »
 Mon père leur donna un coup de coude à la base du nez, précis, rapide, et les petits se ramollirent comme des marionnettes. Un seul, le plus grand, qui devait avoir six ans, ne tomba pas dans les pommes et continua à se plaindre doucement, son nez pissant le sang.
 » Bien, acquiesça Vetro, comme ça. »
 Il jeta les quatre enfants dans le bûcher, l’un après l’autre., celui qui était encore éveillé agita ses jambes, tandis qu’il volait vers l’incendie, comme s’il courait dans les airs. 
« Allez, on continue par ici, du nerf »
 Ils répandirent du kérosène dans les cahutes et allumèrent le feu avec leur torche, en veillant bien à ce que personne n’arrive à s’échapper. Si un nègre trouvait une issue, il le rejetait à l’intérieur un coup de matraque. Il les brûlait vif, sans leur tirer dessus, histoire d’économiser les munitions .

 

 


Éditions Gallimard, 172 pages, juillet 2020

Comme beaucoup à l’époque, j’avais adoré « Balzac et la petite tailleuse chinoise », depuis je lis régulièrement cet auteur , j’avais beaucoup aimé, « L’évangile selon Yong Sheng« , et un peu moins « trois vies chinoises« . Ici, encore, mon avis est en mi teinte. Pour mieux comprendre la folie destructrice des « Gardes rouges » pendant la révolution culturelle contre la civilisation tibétaine, ce roman mérite d’être lu. Bien sûr, on le sait vaguement et le régime actuel reconnaît du bout des lèvres les « excès » de cette période, mais ne dit rien sur la volonté de supprimer totalement une civilisation et son expression culturelle. Dans le palais Polota, l’ancien peintre du dernier Dalaï-Lama est retenu par des gardes rouges qui veulent lui faire avouer des turpitudes des moines, et vont pour cela le torturer à mort. Lui se réfugie dans son passé, période durant laquelle il a peint des « tankas » les plus extraordinaires et ainsi l’auteur fait revivre la civilisation tibétaine. Un garde rouge, le chef est particulièrement cruel et excite ses troupes à détruire au maximum tout ce qui relève de la religion bouddhiste. On apprend à l afin qu’il était le fils de l’homme chargé de s’occuper des restes des cadavres et que ce sont des gens méprisés par les bouddhistes. De là sa fureur ?

L’auteur entraîne son lecteur dans les valeurs de cette religion et dans son expression artistique, et j’ai été beaucoup moins intéressée par cet aspect qui représente quand même la plus grande partie du roman. Un reproche de mise en page : on ne peut pas comprendre ce livre sans lire les 112 notes qui expliquent un vocabulaire totalement inconnu pour moi, et au lieu de les mettre en bas de page ce qui permet de ne pas interrompre la lecture, elles sont à la fin du roman. Mais surtout cette civilisation que je respecte beaucoup ne me passionne pas. Si l’auteur décrit bien le monde des moines, on a moins d’informations sur le peuple tibétain lui-même. Un petit peu au début, l’enfance du peintre Bstan Pan, avec ses parents nomades, mais dès sa plus jeune enfance il est confié à des moines qui remarquent très vite son talent de peintre. On ne sent pas la vie de cet enfant ni de cet homme qui semble juste quelqu’un en adéquation totale avec cette religion.

La destruction des œuvres de cette culture est une horreur absolue et les meutres perpétrés par les Gardes Rouges aussi, cela rend ce petit livre très pesant, mais la beauté de cette culture, je n’ai pas réussi à la comprendre, je suis sans doute trop occidentale pour cela. Voici une image de Tanka trouvé sur l’article Wikipédia

 

Extraits .

Début.

 Il avait plu toute la nuit et, en ce matin de mars1968, il bruinait encore. L’air était frais. Dans l’arrière-cour, déserte du Potala, où les anciennes écuries du Dalaï- Lama étaient transformées en prison par les gardes rouges, qui occupaient le Palais, le silence fut soudain troublé par le grincement des essieux d’une charrette et le crissement de ses roues sur le gravillon. Hachée par la rotation des rayons, la silhouette courbée d’un vieil homme se dessinait en ombre chinoise entre les brancards de la voiture chargée de seaux en bois. De sa bouche s’échappait une faible haleine. 
Il était prisonnier et, cependant, il n’avait pas été arrêté par la police ou condamné par un tribunal, l’une et l’autre de ses administrations étant paralysées en cette période troublée de la révolution culturelle.

Les volontés de destruction d’une culture ancienne.

 Des centaines de silhouettes sombres, un brassard rouge autour du bras – des gardes rouges venus d’autres villes du tibet-, formaient une chaîne humaine entre la bibliothèque du premier étage et le rez-de-chaussée, se passant des centaines de précieux sutras, parmi lesquels, Bsan Pa reconnut une magnifique et très ancienne et édition du Kanjur, calligraphies à l’encre d’or, dont le plat supérieur de la reliure était en bois de santal, incrusté d’ivoire. Les derniers de la scène les entassaient au centre de l’esplanade, et quand les piles de livre furent si hautes, qu’elles s’écoulèrent sous leur propre poids, ils y mirent le feu en entonnant des chants révolutionnaires.

Les horreurs chinoises ne datent pas du communisme.

 Cette époque, au Tibet, personne ne savait vraiment ce qui se passait en Chine, et nul n’avait eu vent de la lutte féroce et sans merci que l’impératrice douairière avait livré à son neveu, désormais placé en résidence surveillée comme un vulgaire prisonnier. Depuis dix ans, elle ne l’autorisait plus à recevoir de visites, pas même celle de son épouse ou de ses concubines. (Sa favorite, surnommé la Perle, fut contrainte de se suicider en se jetant dans un puits du palais, sur ordre de Cixi, qui lui refusa l’indulgence de pouvoir se pendre.)

Les personnages tibétains (bizarres, pour moi).

 À leur grande stupéfaction, les deux hommes avaient découvert que le cadavre d’un jeune enfant faisait office de selle sur le dos de la mule. La femme avait fini par l’enfourcher pour s’éloigner lentement, le corps oscillant dans la lumière du contre-jour. D’une main, elle tenait un crâne humain rempli de sang, de l’autre, une vipère à tête plate qui servait de bride à la monture. La mule, à laquelle les yeux naïfs et les longues oreilles toujours en branle donnaient un air bon enfant, s’était mise en marche, soulevant du bout de ses sabots, de petits nuages de vase au bord de l’eau. Elle avait aussi un troisième œil, non pas au milieu du front, mais sur sa croupe gauche, large et pleine. Le deuxième dalaï-lama et son conseiller avaient tout autant été fascinés qu’effrayés par cette créature, et, sur le chemin du retour, le souverain avait mandé un peintre pour en faire le portrait.

Éditions Pygmalion, 384 pages, mai 2018

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Saluel Sfez

La sagesse de tout l’univers se trouve dans une tasse de thé

Il me faut du temps pour lire tout ce que je note, mais en septembre 2024, j’avais dit à Gambadou que je lirai ce roman ( je suis une grande buveuse de thé !). C’est effectivement passionnant pour la découverte de la culture et la récolte du thé . C’est vraiment très bien documenté et on peut donc être aussi difficile en thés qu’en crus de vin. L’histoire se concentre sur un type de thé bien particulier le « Pu’er » qui peut vieillir et se présenter sous forme, de galette qui valent des fortunes. Cela évidemment excite les convoitises et les faussaires. Ce thé se cultive dans la montagnes en particulier par une minorité les Akha. Ce peuple est très attaché à ses traditions et ce roman commence par une tragédie : une femme accouche de jumeaux qui sont immédiatement tués et les parents chassés de la communauté car la naissance de jumeaux s’apparente à une monstruosité. Tous les bébés mal formés sont immédiatement tués.
Le personnage principal Li-Yan va s’extraire de sa condition par l’école, hélas, elle aura un enfant hors mariage et devra l’abandonner. Elle connaitra d’abord un mariage raté avec le père de sa fille, puis un mariage réussi et le bonheur d’avoir un fils. Elle réussira dans la vente du thé « pu’er » . Elle gardera en partie les traditions Akha en particulier un secret : un champ caché dans la montagne dans lequel pousse un arbre de thé centenaire que seules les femmes descendantes de sa lignée doivent connaître.

Les remous et les horreurs de la Chine communiste sont en toile de fond mais ne sont pas le sujet principal. Nous allons suivre l’émancipation de Li-Yan et le destin de sa fille adoptée par des parents américains. C’est aussi un aspect bien traité ces enfants aux traits asiatiques dans la société américaine que l’on assigne à être d’excellents élèves et d’excellents musiciens.

J’ai vraiment aimé découvrir cette ethnie et leurs traditions, j’ai beaucoup appris sur la culture du thé, j’ai moins été conquise par l’aspect très romanesque du récit, mais il fallait bien une trame pour faire tenir tous les aspects documentaires ensemble.

 

Extraits

Début.

 Un chien sur le toit.
 « Pas de coïncidence, pas d’histoire », scande, mon a-ma. Comme toujours, cela semble mettre un terme à la discussion quand Premier Frère, finit de nous raconter le rêve qu’il a fait hier soir. J’ignore combien de fois ma mère a utilisé cet aphorisme élogieux au cours des dix années que j’ai passé sur cette terre. De même, j’ai l’impression d’avoir entendu différentes versions du rêve de premier frère de nombreuses fois. 

Les croyances.

 Les présages sont particulièrement inquiétants. C’est la saison des esprits. Il pleut. Et le bébé de Deh-ja arrive plutôt que prévu, alors que son ventre est énorme depuis de nombreux cycles. Le seul signe favorable est que nous sommes le jour du Rat, or les rats vivent dans les vallées fertiles, ce qui devrait aider Deh-ja pendant les prochaines heures.

La coiffe.

 Elle fait un signe à troisième belle-sœur, qui brandit ma coiffe. Elle est décorée de plumes de poulet teintées, avec un ourlet en fourrure de singe, des pompons de laine colorés, des pièces, des boules et des pendants d’argent, qu’A-ma m’a donnés au fil des ans. 
« Les efforts que tu y as consacrés montreront à ton futur mari et à sa famille ta méticulosité, ta capacité à travailler dur et ta connaissance du chemin de la migration des Akha à travers les symboles brodés, dit troisième belle-sœur, fiere de son enseignement. Cette coiffe C’est le coiffe proclamera également ta sensibilité artistique, que ru pourras transmettre dans le cas malheureux où tu donnes un jour naissance à une fille ».
Femme Akha,Tha Ton, Thaïlande.

Spiritualité du thé.

« Confucius, enseignait à ses disciples que le thé pourrait aider les gens à comprendre leurs dispositions intérieures, me dit-il. Les bouddhistes confèrent au thé les plus hautes qualités spirituelles, Ils le considèrent comme l’une des quatre manières de concentrer l’esprit, avec la marche, nourrir des poissons et s’asseoir en silence. Ils pensent que le thé peut relier les domaines de méditation. Le simple processus physique, que nous éprouvons quand nous buvons du thé – notre recherche du « huigan »- nous pousse à nous tourner vers nous-mêmes et à réfléchir tandis que la liqueur enveloppe notre langue, glisse dans notre gorge pour s’élever à nouveau sous forme d’arômes. Les taoïstes voient le thé comme une manière de réguler notre alchimie interne, d’être en harmonie avec le monde naturel et comme un ingrédient de l’éluxir d’immortalité. Ensemble, ces trois disciplines nous ont appris à regarder vers le haut pour voir l’état des cieux et vers le bas pour observer la rangement naturel de la terre. Mais quelles que soient vos croyances ou votre philosophie de vie, c’est à la bouche de décider de la qualité d’un thé. »


Éditions Grasset, 184 pages, décembre 2025

Maudite célébrité, masque cruel. Imposteur légendaire.

C’est un livre important, il faut le lire, mais quel dommage qu’il ait été écrit après la mort de l’auteur, je me demandais si cela l’aurait aidé d’être confronté à la réalité. En effet dans ce livre Émilie Lanez, rétablit une tranche de la vie de cet auteur qui a été un escroc et fait de la prison pour cela, il a cambriolé sa propre famille, et a volé des mandats postaux quand il travaillait aux PTT . Sa mère, sans doute, n’a pas su l’aimer mais elle ne ressemble en rien au portrait de Folcoche, de « Vipère au poing » .
Tout cela n’est pas très grave, car Hervé Bazin est un écrivain qui a su décrire le désespoir d’un enfant mal aimé, simplement il n’a pas rédigé une autobiographie (contrairement à ce qu’il a toujours prétendu) mais une vengeance pour se faire de l’argent (beaucoup d’argent !) sur le dos de sa mère. Il a poussé loin la mystification, puisqu’il s’est fait passer pour résistant alors qu’il faisait de la prison pour escroquerie, cela ne l’empêchera pas de recevoir la Légion d’Honneur.

En réalité dans cette famille tout est question d’héritage, ils seront sordides tous (l’auteur y compris) pour gagner de l’argent. Ils sont bourgeois jusqu’au bout de leur vie : l’argent, l’argent toujours l’argent.

Cela ne rend pas sympathique l’auteur mais Émilie Lanez a le mérite de rétablir une vérité, je vais essayer de relire « Vipère au poing » en repensant à son travail.
Si je le mets dans la catégorie des 4 coquillages c’est pour vous inciter à le lire et en discuter avec vous.

Extraits.

Début.

 Les archives de la préfecture de police de Paris sont libres d’accès, il suffit d’en faire la demande par un courrier électronique, puis à la date convenue de venir les consulter dans une rue calme du pré-saint-Germain.

Le résultat des recherches de l’auteure.

 « Vipère au poing » n’est pas un roman autobiographique, il est une vengeance construite, mûrie et efficace puisqu’elle condamne depuis soixante dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs. Le livre n’a rien du cri libérateur d’un adolescent, ni du texte émancipateur d’un bourgeois osant dénoncer les mœurs d’une classe sociale étriquée, il n’est pas le chef-d’œuvre d’un libre penseur pilonnant les contraintes mièvres de la piété catholique. « Vipère au point » est la construction perverse d’un manipulateur, l’œuvre maléfique d’un mystificateur mal aimé et amputé de sentiments.

Les petites remarques qui font sourire.

 Marie Bazin a épousé Ferdinand Hervé en 1870, ils unissent leur patronyme en accolant leur nom en 1923. Le couple a huit enfants. Jacques, le sixième, est leur premier fils. Ils habitent Angers, ou Ferdinand enseigne, gracieusement le droit à la nouvelle université catholique. Il n’est pas riche, mais il considère que recevoir un salaire ne sied pas à sa condition. 


Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 

 

 

Éditions Seuil cadre Noir, 331 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Parfois les silences, ça vaut tous les mots d’amour du monde.

 

Je n’étais du tout attirée par ce roman : je redoute toujours les romans qui ont pour origine les faits divers sordides. En 2023, on avait appris qu’un bébé avait été jeté dans un container à poubelle. Il avait été sauvé par les pompiers, la mère retrouvée et accusée d’infanticide.

À partir de ce fait Mathilde Beaussault écrit un roman qui raconte bien la descente aux enfers de cette jeune maman, Elle décrit aussi, un milieu familial détruit depuis trois générations. Elle raconte bien, et on suit son récit facilement et avec intérêt. Si j’ai une réserve, c’est sur l’accumulation des malheurs sur une seule famille. Disons qu’ils sont davantage représentatifs de ce qui ne va pas dans notre société plutôt que des personnages réels. Monroe, prénom choisi par une mère qui se rêve en Marilyne, vit avec sa mère et Sébastien son frère aîné. Ce frère est une petite frappe qui vit de drogue, d’alcool et de combats de chiens, il fait peur à tout le monde dans le quartier et terrorise même sa mère qui pourtant le préfère cent fois à Monroe. Anna la mère, a été élevée par une tante et en veut terriblement à sa propre mère, elle est serveuse dans un bar. Enfin, la grand mère ; Madeleine, ce personnage permettra à Monroe de se reconstruire. Mais avant cela il y a eu la mère de Madeleine, qui aidait les femmes à avorter et qui a été arrêtée sous les yeux se sa fille confiée alors, aux « bonnes » sœurs, et a beaucoup souffert dans un centre de rééducation. Elle a donc été incapable d’élever Anna avec l’amour dont elle aurait eu besoin. Elle vit de soins qu’elle donne aux gens du village, car elle a un don qu’elle transmettra à sa petite fille, mais est hélas poursuivi par la rancœur, d’un exploitant forestier, qui n’est autre que le fils du gendarme qui a arrêté sa mère.

Vous suivez ? oui, c’est un peu trop, et peu crédible mais c’est bien raconté.
Le roman est ponctué par les déclarations à la police qui cherche à comprendre qui a jeté le bébé à la poubelle. Et quand les moments de tension deviennent trop intenses, il y a le contre-point des aides-soignantes qui sont vraiment dôles. Et puis, il y a aussi les huit mois de douceurs, où Monroe a vécu avec sa grand-mère, retrouvant force et amour. J’oubliais Jacques un défenseur de la nature, qui s’oppose à l’exploitant forestier et qui aime bien Madeleine et sa petite fille et cherche à les aider.

La tension romanesque, vient du fait que Monroe est en danger après son accouchement et que si on ne la retrouve pas très vite, elle mourra.

Donc un fait divers horrible, raconté par une romancière qui veut montrer certains aspects très sombres de l’âme humaine. Le frère Sébastien est vraiment la pire des ordures et hélas, il est crédible.

Depuis j’ai lu le billet de « mot-à-mots » et cette phrase j’aurais pu, moi aussi, l’écrire : « Un roman que je n’ai pas pu lâcher » et voici un nouveau blog qui indique sur Luocine avoir aimé ce roman : « ma collection de livres »

Extraits .

Début.

 Quand Mireille dit « va jeter les ordures ». J’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler faire les cent pas comme si on lui avait noyé ces petits après avoir mis bas.
 Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon « Ouest- France ». J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit « on ira à l’église, quand ce sera notre tour ». Elle n’a pas tort.

Les habitudes de vieux.

Elle sait bien que c’est compliqué pour moi de faire des choix. Sur un parking, s’il reste une place, c’est bon, je gare l’auto. S’il en reste beaucoup, Mireille choisit sinon on tourne en rond et les badauds se disent, « voilà encore des vieux à qui on devrait retirer le permis ». Au restaurant, je prends comme Mireille. Ça l’énerve, mais on a les mêmes goûts. Depuis le temps, on a déteint en tout. Là sur l’autre. Je commande rien à Noël, prétextant que je préfère les surprises depuis que j’ai passé un mois d’insomnie pour savoir si je préférais des jumelles ou un rasoir électrique. J’ai fini avec une perceuse parce que Mireille voulait installer des rideaux à toutes les fenêtres, persuader qu’on nous observait de l’immeuble d’en face.

Être pompier.

Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, ont termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelé en renfort pour éteindre des incendies de véhicule. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas.

L’enfant placée dans les années 40 ou 50.

 Quand les gendarmes ont emmené ma mère, le juge n’a rien demandé à personne et il m’a placée chez les bonnes sœurs. Maman est morte en prison. On l’a accusé du pire. Elle soulageait juste les malheurs des femmes. C’est tout. (…) 
Là-bas, la mère supérieure était une teigne. Elle disait des unes qu’elles étaient des putes, des autres, qu’elles étaient le diable. Un jour, j’ai refusé de dire assez fort la prière. Elle m’a attrapée par les cheveux et cognée contre le lavabo blanc. J’entends encore le bruit du choc. Mon crâne, contre le bord en émail. Elle a arrêté quand le sang ruisselait aussi fort qu’un robinet. Quand elle m’a lâchée, je suis tombée, les filles m’ont portée pour me mettre au lit. Après ça, je n’ai plus jamais baissé les yeux devant elle. Ça la rendait folle de rage, mais elle ne m’a jamais plus frappée aussi fort.

Un moment de sourire à la maternité.

 La chambre 102 est occupée par une prof qui croit avoir un bout de cerveau dans chaque nichon. Résultat des courses, elle intellectualise chaque tétée comme si elle avait pondu non pas un affamé de 3 kg, mais une thèse pour défier Freud. Monique passe son temps à lui mettre son petit vampire au sein en se coltinant des remarques. Hier, Kimberley est resté moins de cinq minutes dans la chambre 102 avant de gueuler qu’avec un biberon le petit braillerait moins. Monique essaie de récupérer l’affaire et ce n’est gagné.

J’aime bien les aides-soignantes de ce roman.

(À propos des la psy qu’elles n’aiment pas.. car snob et friquée).
– T’es psy, toi maintenant ? ( Kimberley avait l’énergie de ceux qui ne foutent rien toute la journée). La psy est peut-être conne , mais elle, elle lit dans le cerveau des gens.
– Elle lit mieux les étiquettes de fringue.

Éditions Charleston, 330 pages, mars 2024

C’est Géraldine qui m’a tentée, je n’avais pas encore entendu parler de cette autrice qui connaît pourtant un grand succès en particulier sur Babelio. J’ai très bien compris pourquoi à travers ce titre. Elle a choisi dans ce roman de cerner au plus près les violences conjugales. Gabriel et Abigaëlle ont été élevé par un père violent qui frappe régulièrement sa femme dès qu’il est envahi par des colères qu’il ne peut pas contrôler. La petite Abigaëlle se confie à ses cahiers et parle avec un psy, mais hélas pour cette pauvre famille, elle respecte la loi du silence que son père a imposé à toute la famille, alors grâce à son esprit d’enfant elle invente de belles histoires puisées dans ses lectures.

Aujourd’hui Gabriel est adulte, Abigaëlle recluse dans un couvent. Quand Gabriel rencontre Zoé, on se demande s’il saura construire un amour solide pour sa propre famille. Et puis il y a Aline la sœur de Zoé, dont la famille semble trop parfaite.

Le roman est construit de telle façon que je ne peux pas aller plus loin dans la présentation des personnages sans prendre le risque de supprimer les effets de surprises qui font aussi le charme de ce récit.

Je pense que ce roman est tout à fait accessible pour les adolescents et cela leur permettra peut être d’éviter les pièges dans lesquels les femmes s’enferment trop souvent en pensant que leur compagnon qui les frappent est surtout un homme malheureux et qu’elles peuvent l’aider, alors qu’ils sont avant tout, et surtout, des hommes violents et très dangereux, et que leur vie et celle de leurs enfants est en jeu.

Je recommande ce roman facile à lire dont le sujet est si important et dont l’ écriture est agréable .

Extraits

 

Début .

 GABRIEL N’EST PAS CELUI QUE VOUS CROYEZ. Je suis bien placée pour le savoir, je suis sa petite-sœur et le lien de sang qui nous unissait enfants ne s’est malheureusement jamais distendu. Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir tout fait pour l’éloigner de moi. Aujourd’hui encore, et bien qu’il ait quarante ans passés, il ne peut s’empêcher de me rendre visite au couvent deux samedis par mois. Il me raconte sa vie dans les moindres détails, sans jamais s’enquérir de la mienne. Je suis la seule à qui il montre son vrai visage.

La réussite.

 Aline notait dans son journal intime « Hello Kitty » qu’elle se marirait au plus tard à vingt huit ans, qu’elle épouserait un professeur d’université ou un avocat, qu’elle aurait quatre enfants qu’elle habillerait chez Cyrillus et aurait, une carrière brillante et une maison avec une véranda, dans la banlieue lyonnaise. Elle rêvait d’avoir une véranda quand elle serait grande comme d’autres rêvent de devenir Beyoncé ou Barack Obama.
Je tiens à préciser qu.elle n’était pas bêtement matérialiste. Il se trouve que sa meilleure amie à l’école primaire vivait dans un studio, seule avec sa mère, aide-soignante à mi-temps en Ehpad. Aline avait pu constater très jeune que si l’argent ne faisait pas le bonheur, la pauvreté n’aidait pas vraiment non plus.

La langue de l’enfant.

Profession de mes parents : Maman est une fée. Même papa le dit. C’est la fée néante. Avant elle était aide-soignante, mais elle a arrêté pour devenir fée après ma naissance. Parce que de toute façon elle gagnait pas un rond et papa pouvait pas prendre risque qu’elle en profite pour faire la pute, avec les médecins de garde. On la lui fait pas, à papa. Maintenant, Maman a beaucoup de chance parce qu’elle a plus besoin de travailler. Elle se repose tout le temps et s’occupe de nous et de la maison. Elle fait le ménage et la cuisine en écoutant toujours la même chanson. 

Son père.

En tout cas, Papa, il a un vrai travail, lui. Il se repose pas toute la journée comme maman à faire le ménage, la cuisine et le linge. Sur l’affiche de début d’année, pour son travail, il m’a dit d’écrire « cadre ». Comme pour un tableau au musée. Ça m’a fait rire toute seule devant ma table et mes amis m’ont insultée de bizarroïde. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire « cadre » et je m’en fiche un peu. Papa a aussi un collègue qui s’appelle ce connard de Lemarchand, dans son bureau. J’aime pas ce connard de Lemarchand, parce qu’il fait toujours sa tafiole et alors ça m’est Papa de mauvaise humeur. Moi, je peux deviner si Papa est de bonne ou de mauvaise humeur quand il claque la portière de la voiture. Parce que j’aime pas quand Papa est une mauvaise humeur. Maman non plus., elle devient toute blanche.

La violence intra familiale.

Et pendant longtemps, moi aussi, j’ai aimé mon père, j’ai cru que c’était une personne bien. Parce que j’étais petite, parce que c’était le seul père que j’avais, parce que j’avais besoin de croire que cette personne avec qui je partageais tant de gènes et de moments de bonheur n’était pas un monstre qui détruisait notre famille. Aujourd’hui, je sais que maman se trompait quand elle pensait qu’elle restait pour nous protéger, pour nous préserver des conséquences d’une séparation. Même le pire des divorces ne nous aurait pas détruit comme l’enfance à laquelle Gabriel et moi avons eu droit. On ne sort jamais indemne de la violence. Il n’y a qu’à voir ce que mon frère et moi sommes devenus pour le comprendre..


Édition Calman Lévy, 519 pages, octobre 2025

Traduit de l’italien par Samuel Sfez

 

Le sous titre : un grande saga sicilienne, dit beaucoup de ce roman qui s’étale des années 1900 à aujourd’hui, à travers le destin de femmes courageuses et combatives. Au départ, il y a Rose qui a résisté aux coups de son père, et qui est partie dans un autre village pour ouvrir une auberge avec son mari. L’image de cette femme incroyable domine tout le roman, il s’en est fallu de peu pour que cette famille connaisse le bonheur. Rose s’est mariée avec Sebastiano qui contrairement aux hommes siciliens ne battaient pas sa femme ni ses enfants. Hélas la guerre 14 va emporter cet homme qui sera le seul amour de Rosa, en lui laissant trois enfants à élever. C’est la partie du roman que j’ai préféré, le combat de cette femme pour nourrir ses enfants et son combat dans la Sicile rurale m’a entraînée dans un monde que je ne connaissais pas. La violence des hommes est à peine imaginable les coups font partie du quotidien des femmes et des enfants.

La fille de Rose Selma est loin d’avoir son tempérament et elle se marie avec un bellâtre sans personnalité autre que plaire aux femmes. Rose est désespérée mais ne peut empêcher ce mariage. Selma sera une victime toute sa vie, ses deux aînées s’en sortent grâce à Rose leur grand mère adorée et aussi à leurs deux oncles qui veillent sur elles. Fernando le célibataire qui se sent responsable des filles de sa sœur et Donato le curé qui jouera un rôle important dans la vie de ses nièces. Tant sur le plan financier que sur le plan de la formation intellectuelle en particulier de Patrizia, dont il reconnaît l’intelligence.

La saga se terminent avec la vie de Patrizia, Lavinia et la plus jeune Marinella et pour moi l’intérêt du roman se diluent de plus en plus. J’ai cependant bien aimé le tempérament de Patrizia qui grâce à ses oncles arrivent à résister aux manœuvres de son père. La façon dont les deux grandes, travaillent et économisent le moindre sous est touchante et rendent, en contre point, peu sympathique les caprices de la petite dernière.

J’ai vraiment beaucoup aimé le début mais l’accumulation des personnages a compliqué ma lecture. Il faut se concentrer sans cesse pour passer d’un récit à un autre, j’ai eu une impression d’éparpillement et de me perdre d’autant que les noms italiens ne me sont pas immédiatement familiers. Et la dernière personnalité, celle de la dernière petite fille de Rosa m’a beaucoup déçue je n’ai pas les clés pour la comprendre. Il y a d’ailleurs dans tous les personnages , un curieux mélange de révoltes violentes et de soumission. Même chez Rosa qui déteste son gendre Santi qu’elle accuse, à juste titre d’être un parasite, finira par venir vivre chez lui. Je ne comprends pas tout mais je ne suis pas sicilienne.

Un roman qui permet de découvrir encore un peu plus le chemin que les femmes italiennes ont parcouru pour être ce qu’elles sont aujourd’hui, car même si les idées de Giorgia Meloni ne sont pas les miennes, cela me fait plaisir que ce pays soit gouverné par une femme. il me semble qu’en France on en est encore bien loin.

 

Extraits.

Début météorologique.

 Aujourd’hui est une journée où il pleut et où le vent souffle.
 D’habitude, à cette période en juin, on va déjà à la mer, on nettoie les sardines pour les faire griller sur la terrasse. Mais aujourd’hui, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors : le ciel est lourd comme du béton et les nuages filent rapidement vers la fin de la Terre, où ils s’entassent les uns sur les autres, toujours plus gris.

La loi des hommes.

 Une seule fois, Rosa avait posé une question à son père et maître, pour savoir si elle pouvait parfois sortir seule elle aussi, comme ses frères. Elle aurait aimé aller s’acheter une « cassatella » frite après la messe et la manger au bord du torrent, les pieds dans l’eau et les faucons au-dessus de sa tête ; après quoi elle rentrerait à temps pour préparer le repas du dimanche -là-dessus aucune inquiétude-, mais elle désirait seulement respirer un peu de liberté. Pippo Romuto l’avait alitée pendant une semaine à force de coups de ceinture, simplement pour s’être adressée à lui avec une telle assurance.
– À moins que le monde se mette à marcher sur la tête, c’est moi qui commande dans cette maison, et toi, tu obéis. Pas le contraire. Compris ?
 Le médecin du village de docteur Russo, était venu vérifier si Rosa avait les os cassés. Il avait recommandé du lait, du pain et du miel pour reprendre ses forces.

La rencontrer de Selma et Santi.

 Santi avait passé un après-midi désastreux en silence avec Selma, tandis que Selma avait passé à merveilleux d’après-midi de calme avec Santi. Agrippée à sa broderie, comme si c’était la seule chose à laquelle se raccrocher pour ne pas s’envoler, elle écoutait la voix de ce gentil garçon, se diffuser dans le patio. Selma cousait, levant de temps à autre, le regard pour répondre avec des haussements de tête aux rares questions qu’il lui posait, et Santi, c’était surpris à imaginer de quelle manière cette fille pâle pouvait lui apparaître belle. Mais rien à faire il n’arrivait à penser qu’à Nena, à ses yeux et à ses cheveux qui l’avait fait tomber dans le piège.

J’ai vu cela aussi dans des maisons dans la campagne bretonne.

 Il avait donc acheté un sofa bleu qui jurait avec le reste et sur lequel aucun invité ne s’était jamais assis. En réalité, eux non plus ne s’y asseyaient pas : pour ne pas le salir ni l’abîmer, son père avait conservé autour le plastique de l’emballage.
– J’aime bien ce plastique, ça ne se salit pas, et ça a de l’allure, avait-il dit.

La médisance.

 Au bout d’un an qu’elle gérait l’épicerie, Selma était devenue une petite attraction dans le quartier, et sa famille rendait les gens curieux. Et bavard. On disait que le mari de l’épicière était un bon à rien, et que sa belle-mère le maudissait. On disait que les filles de Selma étaient de pères différents, et que seule la dernière était du mari. Depuis le temps de l’internat, les ragots mettaient Patrizia en colère, et elle ne comprenait pas pourquoi les gens, s’ils ne pouvaient pas se mêler de leurs affaires, inventaient des histoires sur les autres : ainsi, elle avait tout le temps l’oreille tendue pour écouter les discussions des femmes devant le magasin quand elles faisaient la queue pour entrer ou qu’elles s’attardaient, leur sac de courses pendu au bras.


Éditions Métaillé, 358 pages, août 2020

Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Quel voyage ! et que de découvertes ! Je ne connaissais pas la Patagonie, et ce roman ne me donne pas très envie d’aller y voir de plus près. D’un autre côté, si par hasard j’y allais , je n’aurais pas la mafia à mes trousses, ni la police argentine, ni les néo-nazis, ni un mari violent et jaloux ..

Ce roman correspond exactement aux raisons pour les quelles je me trouve bien dans mon club de lecture : lire des livres vers lesquels je ne serai jamais allée qui me procurent de vrais plaisirs et, ici, un dépaysement total.

Parker, fuit, on ne sait pas tout de suite quoi, en conduisant un camion sur les route de la Patagonie, pour livrer des chargements de fruits d’un bout à l’autre de l’Argentine. Son employeur n’est pas très en règle avec la police, entre autre, les papiers du camion et de Parker ne doivent pas être montrés à la police. Cela l’oblige à prendre des petites routes et à être systématiquement en retard sur ses prévisions d’arrivée. Un jour, dans une fête foraine, il rencontre Maytén, une femme superbe dont il va tomber amoureux. La fuite devient encore plus compliquée, car Bruno, le forain à qui appartient le train fantôme veut absolument récupérer sa femme.

J’arrête d’essayer de raconter car je rate complètement mon envie de vous faire partager mon plaisir qui n’est pas du tout dans le fil narratif mais dans la l’originalité de ce que j’ai découvert :

  • Les paysages ingrats de la Patagonie, où tout est plat et où on peut circuler pendant des jours et des jours sur la même route sans pouvoir changer de directions. D’ailleurs les directions ne se donnent pas en kilomètres mais en journées passées sur la route.
  • Le désert de sel où vous pouvez devenir fou où mourir où les deux.
  • Le climat et les tempête de sable et les les trombes d’eaux qui inondent tout subitement.
  • Les stations d’essence dans des villages tous plus perdus les uns que les autres
  • Mais surtout, les personnages que vous rencontrerez dans ce récit, leur façon de répondre toujours à côté de la plaque, le journaliste qui passe de la recherche des sous marin nazis aux anciennes mines d’or.
  • Les Forains et le train fantôme avec Bruno le patron violent et ses deux aides qui veulent absolument lui faire rencontrer la lumière divine.
  • Maytén cette femme qui aimerait retrouver la civilisation et la ville de Buenos Aires, et qui analyse très bien les hommes avec qui elle partage sa vie.
  • Et surtout Parker, qui transforme son campement en appartement tous les soirs et qui se met dans des situations impossibles par amour.

J’étais vraiment ailleurs pendant huit jours, c’est rare que j’accepte la lenteur d’un récit, mais si on lit trop vite ce roman, on s’attache alors à la narration et ce qui fait le charme de ce livre ce sont les chemins de traverses, les descriptions de paysages, les phénomènes météorologiques, les personnages improbables ; le fil narratif est pour le moins confus. Je comprends très bien qu’on puisse ne pas apprécier ce roman qui sort complètement des livres habituels. Mais pour moi ce fut une très belle découverte. Ma petite réserve vient de langue (traduction ?) qui rendait, parfois, les phrases difficiles à comprendre, et puis c’est un peu long, longs comme les trajets interminables, sans doute, en Patagonie.

Comme moi Cath.L a beaucoup aimé.

Extraits

 

Début.

La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait en l’air. Vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir ; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. Le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre.

Campement original.

 Le camion s’immobilisait lourdement dans un nuage de poussière, Parker sautait de la cabine, comme s’il touchait terre après des mois de navigation, et s’assurait que l’endroit convenait et qu’il y avait du bois à ramasser. Au moyen d’un palan giratoire terminé par une poulie fixée au véhicule, Parker déchargeait lentement ce qui un jour avait été sa maison. Peu à peu étaient extraits de la remorque une table en bois, des chaises, un canapé au cuir râpé, un vieux frigo, un lampadaire, un grand tapis, un placard, un lit avec son matelas, et une table de nuit avec sa lampe de chevet. En moins d’une heure, il déroulait le tapis et y déposait les meubles jusqu’à aménager un parfait salon familial sous le ciel immense de la steppe, éclairé la nuit par des câbles connectés à la batterie..

La façon de donner les directions en Patagonie.

– C’est loin, Teniente Primero Lopez ?
– Deux jours, s’il n’y a pas de vent. Tu files tout droit et demain, tu tournes à gauche, tu traverses la colline, puis encore à gauche pendant une demi-journée plus ou moins.

Les échecs.

Bruno observa le plateau pour tenter de découvrir en quoi il s’était trompé. Il pensait que les femmes n’étaient jamais contentes, il y avait toujours un problème, un motif de se plaindre. On ne bouge pas comme ça aux échecs ? Et pourquoi donc ? Qu’il a dit ? Sûrement une femme encore, celle qui avait inventé ce jeu. Mais il n’allait pas se laisser dominer par Maytén, le simple fait qu’elle n’en fasse qu’à sa tête et lui impose ses caprices le mettait hors de lui.

L’immensité désertique.

 Elle reprit sa marche, tout droit, en tremblant, vers la plaine qui commençait quelques rues plus loin, jusqu’à laisser le village derrière elle, et elle s’avança sur la terre desséchée, en se prenant les épaules dans les mains pour obtenir une infime sensation de sécurité. En observant l’espace qui l’entourait, elle se dit que la cage qui l’emprisonnait était vaste, sans barreau, ni porte, ni fenêtre, infini. Une cellule où elle pouvait se mouvoir à volonté, mais d’où elle ne pourrait jamais s’échapper. C’était la plus terrible des prisons, dont les murs s’étendaient à perdre de vue et au-delà.

Les légendes locales .

 Parker soupira, ces racontars absurdes le mettaient de mauvaise humeur. La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. Il avait entendu toutes sortes d’histoires pendant ses voyages, elles faisaient partie du pauvre folklore local, des récits collectifs où chacun ajoutait des détails qui modifiaient la version originale. À force de les entendre, les gens avaient fini par y croire : naufrage de galion espagnol remplis de trésors, vaisseaux fantômes à la dérive depuis des siècles, voguant au gré des tempêtes.

Maytén apprivoise les plaines désertiques.

 Elle apprenait à percevoir des détails insignifiants : les odeurs portées par le vent, les bruits différents selon leur provenance, les variations d’une couleur sur la steppe monochrome, la preuve de la terre et la vitesse à laquelle les nuages s’effilochaient. Si cette vie était au début une promesse d’ennui quotidien, à présent un monde nouveau se révélait, qu’elle observait attentivement pendant des heures de route. Elle avait besoin du silence, de ce temps suspendu où, la tête appuyée comme contre la vitre, elle laissait son regard se perdre au loin et voyageait là où son corps ne le pouvait pas.

Point de vue sur la propreté et le ménage.

– Pas besoin de nettoyer, la poussière s’en va comme elle est entrée. Dans la nature, rien n’est permanent ni définitif.
Maytén le regarda, perplexe et légèrement irritée.
– Cette poussière passe par notre camion et poursuit son chemin, elle ne reste pas. Et nous non plus, tôt ou tard on s’en va, dit-il, grisé par l’air froid du matin.
– Et les odeurs, elles partent toute seule ?
– Non, les odeurs changent, elles ne disparaissent pas.
Maytén l’observa quelques secondes et, ne trouvant pas le lien entre ce qu’il disait, elle dut répéter. Comme Parker ne semblait pas comprendre, elle rassembla les vêtements éparpillés dans la cabine, les couvertures et les draps et en fit un tas.
– Il faut laver tout ça.
 Puis, armé d’un balai et d’une brosse, elle entreprit de nettoyer jusqu’au dernier recoin de la cabine.
– Tu dis que la poussière s’en va toute seule ? Et les serviettes, elle se lave aussi toute seule ? Insiste à telle pendant qu’il inspirait de grandes bouffées d’air frais.
– Une serviette sert à essuyer ce qu’on veut de laver, qui, techniquement est déjà propre.

L’ambiance des stations essence et l’art de répondre aux questions.

– Le téléphone fonctionne ? demanda-t-il en indiquant une cabine avec une chaise et un manuel qui devait être ouvert à la même page depuis des lustres. L’indien le regarda avec une moue.
– Il fonctionnait, répondit-il sèchement.
 Parker décrocha le téléphone, mais il n’y avait pas de tonalité. 
– Il fonctionne ou non ?
– Il fonctionnait le mois dernier, plus maintenant.

Quand on ne parle pas la même langue.

-« Verstanden, verstanden ? s’écria alors le type.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Maytén inquiète.
– Ils veulent aller à Verstanden, ça doit être une de ces colonies allemandes de la cordillère, répondit Parker, très sûr de lui. J’ai une idée, on va guider ces types jusqu’à Verstanden.
(..)
– « Schlafen » dit-il, allongé entre deux bâillements qui déformaient son front, transformant les lettres gothiques du tatouage en calligraphie arabe. Maintenant il veut aller à Schlafenn pendant Parker en lui faisant signe, sans lâcher la pierre, de sortir de sous le camion.
(* en allemand verstanden veut dire comprendre et schlafen dormir)