Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Seuil

Un essai ? un roman ? ce qui est sûr c’est que cette lecture a été un peu diffi­cile dans le cadre du club de lecture parce qu’il faut l’ava­ler en quelques jours et que cette oeuvre ne s’y prête guère elle convien­drait mieux à la flâne­rie litté­raire qui permet­trait au lecteur de réali­ser le vœu de Bernard Cham­baz :

Aux morts pour qu’ils vivent. Aux vivants pour qu’ils aiment

Cette cita­tion extraite de l’oeuvre de Joseph Delteil « les poilus », est le fil conduc­teur de ce roman, les vivants, dans le texte, ils sont deux, les parents de Martin né en 1976 et on peut aussi y rajou­ter nous, lecteurs et lectrices. Les morts ils sont très nombreux en dehors des deux prin­ci­paux Jack London mort en 1916 et Martin mort à 16 ans en 1992, il y a aussi la famille quelque peu compli­quée de Jack London et tous les écri­vains que Bernard Cham­baz convoque dans ce voyage qui retrace un itiné­raire possible pour mieux connaître l’au­teur, entre autre, de Martin Eden . Le livre se divise en chapitres qui sont autant de lieux évoquant la vie du grand écri­vain qui, parfois, dialogue avec Martin, et que l’au­teur visite avec son épouse. Je pense que si on ne connaît pas l’œuvre de cet auteur extra­or­di­naire qui s’est battu contre tant d’in­jus­tices et qui a produit un nombre d’écrits incroyables, on ne peut pas appré­cier ce livre. Beau­coup de gens se sont empa­rés de sa vie car elle se prête aux scan­dales et aux révé­la­tions sulfu­reuses même sa propre famille y est allée de diffé­rentes versions, comme souvent dans ce cas le plus inté­res­sant et sans doute le plus proche de lui est dans ses livres. Je me souviens bien de ma lecture de Martin Eden, c’est un livre que j’ai lu et relu je crois qu’une grande part de lui est dans ce roman. Cela m’a donné envie de relire les livres qui ont enchanté mon enfance comme « l’ap­pel de la forêt » et « Croc blanc » je ne sais pas si les jeunes d’au­jourd’­hui pour­raient être sensibles à ces histoires, eux qui peuvent regar­der de si nombreux docu­men­taires anima­liers de si grande qualité. Jack London est un écri­vain de qualité et un homme privé médiocre, comme le prouve les lettres à ses filles dont l’au­teur dit qu’il aurait aimé en faire un grand feu de joie telle­ment il y appa­raît comme mesquin. J’ai retrouvé dans ce livre l’en­ga­ge­ment de l’au­teur face à la misère du monde capi­ta­liste et la fluc­tua­tion de sa pensée poli­tique. C’est souvent le cas lors­qu’un homme connaît la misère popu­laire, il sait souvent très bien décrire d’où il vient mais quand lui-même atteint un niveau de vie très confor­table grâce à ses écrits sa mauvaise conscience le taraude et peut le conduire à des posi­tions para­doxales.

Je ne suis pas enthou­siaste pour ce livre, parce que je me suis souvent perdue dans les diffé­rents point de vue des chapitres : étions nous avec l’au­teur et son amou­reuse ? avec leur fils, avec Jack London ? et surtout je n’ai pas compris le dialogue entre Martin et Jack . Est-ce-que cela a enri­chi pour l’au­teur la connais­sance de son fils ? et j’avoue que les constantes allu­sions aux signes astro­lo­giques me laissent perplexe.

Toutes ces réserves viennent aussi, sans doute, du fait que j’ai lu trop rapi­de­ment ce livre pour le rendre au club et avoir l’avis des autres lectrices. et pour­tant dans ce livre j’ai lu cette phrase qui me touche beau­coup :

Nous sommes aussi, un peu, les livres que nous avons lus.

Citations

Une mère au caractère sans tendresse.

Toute sa vie, il restera animé par des senti­ments contra­dic­toires, partagé entre l’af­fec­tion natu­relle qu’il porte à sa mère et l’ir­ri­ta­tion instinc­tive que ses réac­tions provoquent (.….. )
On garde au fond du cœur des épisodes cuisants auxquels nous donnons, quel­que­fois, trop de relief. Le plus lanci­nant quand il y repense n’est pas que sa mère ne lui ait dispensé aucune tendresse, c’est son compor­te­ment lors de l’épi­dé­mie de diph­té­rie ou une fièvre cara­bi­née faillit les empor­ter, sa demi-sœur et lui. Ce jour-là, Flora demanda au méde­cin si elle pouvait les enter­rer dans le même cercueil.

L’enfance de Jack London

Il n’y a pas que les livres dans la vie. Dès ses huit ans, Jack doit gagner sa vie ou plutôt contri­buer au budget fami­lial, débi­tant des pains de glace l’été, balayant les pistes d’un bowling le weekend, livreur de jour­naux, à pied d » œuvre pour l’édi­tion du matin et pour l’édi­tion du soir, la nuit noire l’hi­ver, avant et après la jour­née d’école où il s’est davan­tage ennuyé qu’il n’a appris.

Ce qui rend difficile le livre : mélange des époques et des lieux

Icefields Park­way ‑ou la prome­nade des Glaciers- longe depuis Jasper la rivière Atha­basca. En langue crie, on entend tantôt l’herbe éparse tantôt les roseaux que les champs de glace prodiguent à la saison esti­vale.

Défense de l’assassin du président Garfield

À son procès, l’as­sas­sin ne plaida pas la folie mais la volonté de Dieu dont il était l’ins­tru­ment, convaincu qu’il serait à ce titre inno­centé, assu­rant sa défense avec des argu­ments spécieux : » Ce sont les méde­cins qui l’ont tué. J’ai seule­ment tiré . »

Londres en 1900…

Avant même d’ar­ri­ver au cœur des ténèbres, sa première impres­sion de la capi­tale mondiale et d’une « abjecte pauvreté » bien­tôt « sans limite ». Jack est saisie par la vision des vieux et des enfants fouillant les ordures dans la boue. .… 
Dormir est un méchant casse-tête, que ce soit dans une pièce insa­lubre où s’en­tassent plusieurs familles, chez des marchands de sommeil qui louent très cher des lits occu­pés par roule­ment, dans des loge­ments exigus, sordides des taudis, des gale­tas, des tanières, parfois sans fenêtre, presque toujours sans lumière.

Une histoire qui lui servira dans ses nouvelles

Un vieux marin lui rapporte son histoire et le hasard une fois encore fait que c’est une histoire pour Jack. Le vieux avait donc frappé un lieu­te­nant qu’il avait insulté, le lieu­te­nant était tombé à la mer, il avait sauté dans l’eau par réflexe, mais j’au­rais mieux fait de nous noyer tous les deux, crois-moi, un canot les avais repê­chés, on l’avait traduit devant un tribu­nal, on lui avait enlevé la Victo­ria Cross gagnée sur les champs de bataille au bord de la mer Noire pour les beaux yeux de la reine, et il conclut d’une voix ferme, lais­sant Jack sans voix. : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit ! Meurs quand tu es encore jeune ! »

Jack en époux

Alors que Bess est enceinte, qu’elle se coltine les tâches ména­gères et tape à la machine ses manus­crits, il conti­nue de faire du vélo, boxer, nager, sortir au club avec ses copains, animer des réunions publiques où il retrouve Anna.

Édition Rivages

Quel roman ! Il faut avoir le cœur bien accro­ché pour lire toutes les turpi­tudes humaines, tout cela pour s’en­ri­chir, et, avec quoi ? Le guano ! autre­ment dit la fiente d’oi­seaux. J’ai lu ce roman en véri­fiant sans cesse les infor­ma­tions car je ne connais­sais abso­lu­ment pas cette histoire. Nous sommes à la fin du XIX° et grâce aux îles au large du Pérou ce pays connaît une richesse phéno­mé­nale. On appelle ce moment « l’ère guano ». Une telle richesse a attiré des convoi­tises multiples, ce que raconte le roman se situe au moment où le Pérou a chassé les puis­sances colo­niales et exploite à son profit cette ressource. Malheu­reu­se­ment, si les puis­sances colo­niales sont parties ceux qui les avaient chas­sées sont deve­nus aussi corrom­pus que les anciens exploi­teurs. La terrible condi­tion des misé­reux qui sont sous les ordres des proprié­taires des terrains des îles sur lesquelles on exploite le guano est horrible. Pour le roman, l’au­teur invente une histoire d’amour impos­sible et évidem­ment tragique, cela lui permet de décrire deux person­nages un peu moins sombres. Sur terre, en face de ces îles, à trois jours de navi­ga­tion, la guerre que se livrent les deux ports qui se disputent la vente de la « fiente » est sans pitié, vrai­ment plusieurs fois on se dit en lisant ce livre « et tout cela pour de la m.…. » . De plus cette région est soumise à un climat très parti­cu­lier, la plupart du temps les gens vivent dans un brouillard opaque qui empêche le soleil d’éclai­rer un peu la vie celle des riches comme celle des pauvres. Je n’ai pas bien compris pour­quoi l’au­teur semble faire corres­pondre ce brouillard à l’ex­ploi­ta­tion du guano.

C’est un phéno­mène, que les chiliens appellent « le caman­cha » , il a existé de tout temps me semble-t-il. (Et il existe encore aujourd’­hui : des essais sont fait pour en capter l’hu­mi­dité pour ferti­li­ser des zones déser­tiques.)

(Depuis j’ai eu la réponse de l’au­teur qui est si perti­nente que je m’en veux un peu de ne pas avoir compris toute seule :

Je voulais que le brouillard fasse comme une chape dépo­sée sur l’intrigue, qu’il enferme un peu plus les person­nages sur eux-mêmes.
C’est un texte assez méta­pho­rique, donc je trou­vais inté­res­sant que le brouillard s’installe conco­mi­tam­ment à la décou­verte de la ressource, comme si l’exploitation de la fiente allait de pair avec une malé­dic­tion céleste…)

Ce récit qui se passe dans la fiente et où on ne voit jamais le soleil et qui ne donne aucun espoir est vrai­ment terrible. Le pire étant qu’il respecte la réalité histo­rique. Pour la fiction, on suit le parcours du Capi­taine Mous­tache, le seul marin qui ose affron­ter ce brouillard avec son vieux bateau pour le char­ger de guano et le livrer aux deux villes concur­rentes qui vont bien­tôt se détruire. Lui, il a un plan et veut fuir cet endroit avec le maxi­mum d’argent, mais ses plans seront contre­car­rés par la soif de richesse des gens si peu recom­man­dables avec lesquels il doit trai­ter. C’est bien connu, il ne faut jamais pacti­ser avec le diable ! Et dans cette région des diables, il y en a un peu partout. Pour un des person­nages la fin se termine un peu mieux mais sinon la mort, le crime, le viol les tortures sont au rendez-vous. Un roman bien mené qui respecte la réalité histo­rique que vous lirez si vous avez envie, comme moi, de décou­vrir un pan de l’his­toire humaine peu glorieux mais que vous évite­rez si vous n’ai­mez pas vous enfon­cer dans la m.…. jusqu’au cou.

Citations

Conseil d’une mère

Vald pensa ce que lui avait murmuré sa mère, il y avait des années, quand son petit frère Igor, cet enfant mala­dif, s’en était allé :« Tu sais, mon fils, si tu n’ac­cepte pas les épreuves, si tu souffres trop, alors ce monde n’est pas pour toi. »

Portrait du capitaine

Seul marin fami­lier de ces archi­pels calcaire, unique capi­taine à affron­ter le brouillard, la commer­cia­li­sa­tion du guano repo­sait sur son oncle stature. Cela faisait de lui, en cette année 1897, un des êtres les plus impor­tants de la région. Assis sur une rente pour l’éter­nité, il dispo­sait d’une épouse qui ne l’at­ten­dait plus, d’en­fants éloi­gnés goûtant une jeunesse confor­table, d’une maison en dur sur le litto­ral au sud d’Are­quipa, ainsi que de nombreuses maîtresses parse­mées au gré de ses voyages.
Capi­taine :car il était le seul à bord et qu’il n’y avait personne pour lui dispu­ter le titre. Mous­tache : une trace de suie épaisse sous le nez pour couvrir l’odeur de la fiente.

Les navigateurs et les terriens

Vois-tu, quand on reste accro­ché comme une huître à un caillou mouillé, on est si heureux de la visite d’un navi­ga­teur. Toi, forcé­ment, cela te passe au-dessus de la tête, tu n’es jamais confronté à l’at­tente. Tu dois savoir, Ernesto, il y a deux types d’hommes, ceux qui se meuvent et ceux qui attendent. Les premiers négligent presque toujours les seconds.

Lorsque le guano valait de l’or

Deux ans aupa­ra­vant, la loi améri­caine avait auto­risé les citoyens états-uniens à s’emparer des îles, îlots ou rochers déserts dispo­sant de gise­ment de guano, partout dans le monde. On ne refait pas un peuple de pion­niers.

Les anglais 1871

Impos­sible de faire comme s’il n’y avait pas eu de colo­ni­sa­tion. Certaines puis­sance tiennent à lais­ser une trace là où, un jour, elles plan­tèrent leurs drapeaux. Les posses­sions britan­niques avait été étudiées une à une. Les terres des colons anglais reste­raient aux colons anglais, qui devien­draient citoyens à part entière du terri­toire. Ils garde­raient leur langue, leur portrait du souve­rain sur la chemi­née et toutes les coutumes qu’on appe­lait pour se moquer « le droit au thé ».
Les bâti­ments offi­ciels passe­raient sans délai sous la coupe de la nouvelle admi­nis­tra­tion. La couronne avait négo­cié ensuite quelques terres australes aban­don­nées, pour conser­ver une présence mari­time et permettre à quelques scien­ti­fiques d’ob­ser­ver on ne sait quel phéno­mène climato-géogra­phique. Elle avait été exau­cée. On lui avait cédé des îlots vides, sans homme, richesse, ni guano.

Un personnage important le brouillard appelé par les Chiliens « Camancha »

Le brouillard s’ins­talla progres­si­ve­ment, comme une mala­die infec­tieuse. Par bandes de ciel d’abord, striant un quar­tier, une île, un litto­ral, coif­fant les pinacles des églises, les faîtes en fer forgé des auberges. Il entra par les fenêtres, engouf­fra ses fila­ments par le trou des serrures et sous les chan­lattes des toits. Il s’ac­cro­cha aux épines des buis­sons, aux branches de bois jeune, aux mâts des bateaux, au fil pour sécher le linge. Puis il arriva par nuages entiers, des masses célestes humides et stag­nantes, comme des monceaux de coton blot­tis au flanc des collines. Il revint sans cesse, deux, trois fois par semaine, un peu plus, chaque jour.

Édition livre de poche

  1. Livre reçu en cadeau et lu avec atten­tion car j’avais lu beau­coup d’avis posi­tif sur les blogs que je suis, en parti­cu­lier Krol , qui depuis ne lâche plus cet auteur et bien d’autres lectrices ou lecteurs dont j’ai oublié de noter le nom. Ce roman a reçu le grand prix des lectrices de « Elle », le prix « Psycho­lo­gie » du roman inspi­rant, et le premier prix « Babe­lio ». Une jolie carte de visite pour cet auteur que je découvre donc long­temps après l’en­goue­ment pour ce roman. Cet écri­vain a une écri­ture très person­nelle et envou­tante, on le suit dans tous les tours et détours de son histoire . De plus, quand tous les fils sont dénoués on se rend compte que tous les hasards qui auraient pu rendre cette histoire peu crédible suivait en réalité la logique d’un super préda­teur. L’his­toire est racon­tée par les diffé­rents person­nages de ce drame, ils ne savent qu’une partie de la vérité et Rose qui confie sa vie à des carnets n’a jamais su (ou pu) faire les bons choix. Il faut dire que son père l’a jetée dans la gueule d’un « ogre » qui va la violer et la tortu­rer , elle avait tout juste quatorze ans et n’ose pas faire confiance à Edmond le seul person­nage de ce terrible endroit qui semble ne lui vouloir aucun mal . Celle qu’il appelle la Reine Mère fait avec son fils Charles un duo au service du mal, hélas ! Edmond ne pourra pas sauver Rose du destin qui l’at­tend. Elle aura donc un enfant qui lui sera enlevé et est desti­née à finir dans un asile psychia­trique à la merci du docteur troi­sième élément du trio infer­nal dans les griffes desquelles la pauvre Rose est tombée. Il y a une lueur d’es­poir à la toute fin du roman, qui ressemble à un rêve plus qu’à la réalité.
    J’ai aimé ce roman, son écri­ture et sa construc­tion. J’ai aimé aussi la diffi­culté de raison­ner des person­nages même s’ils ne savent pas prendre les bonnes déci­sions. Mais c’est ce qui m’a empê­cher de mettre cinq coquillages à ce livre c’est ce côté exces­sif dans l’horreur : trop de fata­li­tés ont nuit à la vrai­sem­blance du récit. Je me disais sans cesse « trop c’est trop ». Mais cette nuance dans le concert d’éloges ne m’empêchera de lire les autres romans de cet auteur.

Citations

Remarque qui ne concerne pas seulement les prêtres

Faut-il vieillir pour voir gran­dir le doute de n’avoir pas été à la hauteur de ma mission ?
Vieillir, est-ce la seule façon d’éprou­ver dura­ble­ment la foi ?

Les femmes dans le monde paysan

On était quatre filles, nées à un an d’écart. J’étais l’aî­née. Les filles valent pas grand-chose pour des paysans, en tout cas, pas ce que des parents attendent pour faire marcher une ferme, vu qu’il faut des bras et entre les jambes de quoi donner son nom au temps qui passe, et moi et mes sœur, on a jamais rien eu de ce genre entre nos jambes. Si j’ai pas entendu mille fois mon père dire que les filles c’est la ruine d’une maison, je l’ai pas entendu une seule.

Les hommes

Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, il y en avait deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent du sang, ou même les deux à la fois, et puis les lâche. Lâche, comme Edmond. Parce qu’être lâche, c’est pas forcé­ment recu­ler, ça peut simple­ment consis­ter à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange. À ce qui me semblait, Edmond, l’avait toujours fait des pas de côté, alors, je voyais pas bien pour­quoi il se mettrait d’un seul coup en travers du chemin du maître, surtout pour une fille comme moi. Malgré son boni­ment et ses regrets, j’y croyais pas une seconde.

La folie

J’ima­gine que pas vouloir lais­ser souf­frir quel­qu’un qu’on aime, c’est être fou, aller contre la souf­france que Dieu aurait décidé de nous faire subir. Ici, il y a que des gens bloqués dans une souf­france qu’ils ont jamais accep­tée, c’est la seule vérité, c’est pour ça qu’ils se réfu­gient de l’autre côté de cette souf­france, dans un temps qui file à l’en­vers, alors crois pas que je suis folle …

Édition Flam­ma­rion. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Vous connais­sez certai­ne­ment « Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise », mais aussi « L’évan­gile selon Yong Sheng » . Ici dans trois nouvelles plus tragiques les unes que les autres Dai Sijie raconte trois destins prati­que­ment ordi­naires dans ce terrible pays. Cela se passe dans une région entiè­re­ment polluée par le recy­clage des appa­reils tels que les ordi­na­teurs , télé­vi­seurs ou élec­tro-ména­gers. Les gens deviennent fous, soit par la pollu­tion soit par l’ex­trême pauvreté qui les réduisent à des gestes contre nature. C’est terrible et à peine suppor­table, la cruauté des hommes est sans limite, j’ai détesté le sort réservé à la femelle pango­lin. Animal protégé qui a peu près disparu de Chine et cela parce qu’on lui attri­bue des vertus aphro­di­siaques. La femelle pango­lin a lutté de toutes ses forces car elle portait un petit sans pouvoir sauver sa vie. Le feu aura raison de sa résis­tance. (Peut-être cette race s’est-elle vengée en trans­met­tant à l’homme le trop fameux virus !)

Trois destins tragiques marqués par l’ex­trême pauvreté , la pollu­tion et la cruauté humaine. J’avoue avoir été saisie par la tris­tesse et le dégoût de cette huma­nité et je n’ai pas réussi à me sentir bien dans cette lecture. Dai Sijie écrit en fran­çais son pays d’adop­tion, et il a un goût pour l’im­par­fait du subjonc­tif qui rend son texte un peu vieillot mais cela lui donne,aussi, un charme certain.

Citations

Propagande maoïste

Seul notre État tout-puis­sant était capable d’or­ga­ni­ser ce type de travaux pharao­niques pour répondre aux néces­si­tés urgentes, indis­pen­sables, d’une région agri­cole moderne, et que le mot « réser­voir d’eau », si ordi­naire en chinois ‑et encore plus dans la vie quoti­dienne de ma famille‑, était syno­nyme, sur le plan poli­tique et écono­mique, de bonheur du peuple. « C’est dans les climats où il pleut le moins que l’eau est le plus néces­saire aux cultures ». À en croire l’au­teur de l’ar­ticle, ce mot était quasi absent du voca­bu­laire des langues occi­den­tales, des millions et des millions de malheu­reux Euro­péens ou Améri­cain ne le connais­saient pas, sinon ceux qui étudiaient l’his­toire des jardins de Versailles, car il dési­gnait les bassins construits par le roi de France afin de surprendre les dames de la cour par la beauté des jets d’eau.

Médecine chinoise

Il serait impos­sible de comprendre l’ex­tinc­tion de cette espèce (le pango­lin) s’en rendre compte d’une parti­cu­la­rité poétique de la méde­cine chinoise : par exemple, si les chauves-souris volent dans le noir, on peut être certain que leur fiente guéri­ront de la cécité humaine, ; puisque le concombre de mer ressemble à un phal­lus , on affirme qu’il est aphro­di­siaque et que, s’il en consomme, l’homme obtien­dra un sexe d’une taille aussi pharao­nique que l’est cette plante aqua­tique. Dans le cas du pango­lin, c’est sa capa­cité à creu­ser dans la montagne qui fascine les Chinois. Et qu’est-ce qui ressemble plus à une montagne percée de grottes profondes, de ravins sombres, sinon un corps de femme ? Ainsi, manger sa chair est l’as­su­rance de pouvoir péné­trer, aussi profon­dé­ment qu’un pango­lin, les mysté­rieux tunnels fémi­nins.

Édition Nota­bila . Traduit de l’italien par Lise Chapuis. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux enfants d’un quar­tier de Palerme se soutiennent pour vivre et rester joyeux malgré la pauvreté dans laquelle ils vivent. Mimmo et Cris­to­faro passent leur temps à éviter tous les pièges que tend la vie aux misé­reux. Mais Cris­to­faro est en grand danger car son père lui cogne dessus tous les soir comme le dit l’au­teur « Il pleure la bière de son père ». Dans ce quar­tier de Palerme personne ne peut garder une quel­conque inti­mité car tout se sait, puisque tout s’en­tend même le nombre de coups que reçoit le malheu­reux Cris­to­faro. Le héros du quar­tier c’est Toto le voleur insai­sis­sable qui court si vite qu’il laisse sur place tous ceux qui veulent le rattra­per, en se faufi­lant dans les ruelles qu’il connaît mieux que tout le monde.

Il est amou­reux de Carmela la pros­ti­tuée et un moment de bonheur semble arri­ver quand il orga­nise son mariage avec elle et ainsi donne un père à Céleste l’en­fant qui n’a pas de père. Lorsque sa mère reçoit ses clients, Céleste passe ses jour­nées à lire ses livres de classe sur le balcon du domi­cile de sa mère. Elle s’ins­truit aussi en regar­dant par le trou qu’elle a réussi à creu­ser dans le volet de la chambre, et connaitre la longueur de le « bite » de chaque père du quar­tier lui permet de tenir à distance tous ceux qui auraient aimé la mépri­ser.

Mais évide­ment quand la misère vous colle à la peau le drame n’est pas loin, et ce livre ne pouvait pas finir par un « Happy-End » de mauvais goût .

En vous racon­tant l’his­toire, je passe à côté de l’es­sen­tiel : le style extra­or­di­naire. Giosué Cala­ciura réus­sit à nous entraî­ner dans les rues Palerme . Nous sentons physi­que­ment les odeurs, le rythme de chacun, les peurs des uns et des autres. Toutes les scènes sont à la fois précises et oniriques. Le passage où l’au­teur décrit l’odeur du pain qui enva­hit les rues est un moment déli­cieux. Les courses éper­dues de Toto pour échap­per aux poli­ciers sont épous­tou­flantes : on court avec lui. Toute la vie est scan­dée par la sirène du ferry qui annonce son arri­vée – avec les marins clients de Carmela- et la sonne­rie de son départ ‑qui invite ceux qui veulent fuir Palerme à monter à bord. Ce n’est pas facile de décrire la misère sans la rendre si glauque et si violente qu’elle nous fait peur où si loin­taine qu’elle ne nous touche pas. L’au­teur la connaît bien, cette misère, et sait nous la faire vivre presque physi­que­ment, l’hor­reur est là, la violence aussi mais les moments de bonheur aussi. Bref c’est l’hu­ma­nité dans sa tota­lité. Bravo monsieur Giosué Cala­ciura.

Vous pouvez aussi lire le billet de « lire au lit » qui en dit beau­coup de bien

Citations

La prostituée

À l’en­trée, elle rencon­tra le client para­lysé qui, ne voulant pas être reconnu, était resté là à attendre que la foule s’épar­pille ; pour le tran­quilli­ser, elle promit de lui faci­li­ter une sortie discrète en atti­rant sur elle tous les regards et les méchan­ce­tés. Lors­qu’elle ouvrit la porte d’en­trée de l’im­meuble chaus­sée de ses claquettes bleues, couverte seule­ment de son peignoir bleu enfilé après le travail, et qu’elle se présenta dans la lumière du dimanche après-midi, elle appa­rut à tous très belle et exempte de toute faute. Les femmes même qui, par habi­tude, se signaient chaque fois qu’elle la voyait, se figèrent, le bras levé à la hauteur de « au nom du Père », pres­sen­tant dans leur geste le blas­phème de ne pas avoir reconnu, au milieu de ses cheveux déliés des étreintes de la luxure, le visage de la Vierge au Manteau. Alors elle reprirent leur signe de croix non pour deman­der le châti­ment et pour parti­ci­per au pardon

Le père violent

Au Borgo Vecchio tout le monde savait que Cris­to­faro pleu­rait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télé­vi­sion, les voisins enten­daient ses hurle­ments qui couvraient tous les bruits du quar­tier. Ils bais­saient le volume et écou­taient. Selon les cris, ils pouvaient devi­ner où il le frap­pait, à coups de poing secs, précis. À coups de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cris­to­faro tenait à l’hon­neur de son fils : personne ne devait voir l’ou­trage des bleus.

L’initiation de Toto, et la corruption de la police

« Tu la vois , cette voiture, là ? Les pneus , les quatre , et puis tu files. »

C’était l’uti­li­taire d’un employé de l’hô­tel de police en charge des passe­ports : il n’avait pas encore compris et s’oc­cu­pait avec un zèle exces­sif des papiers enta­chés d’antécédents judi­ciaires , il entra­vait le cours natu­rel des auto­ri­sa­tions et déli­vrances de docu­ments , et faisait de l’obstruction à travers l’in­tran­si­geance de la loi et les temps longs de la bureau­cra­tie . Certaines personnes , par contre , avait un besoin urgent de casiers judi­ciaires imma­cu­lés et d’au­to­ri­sa­tions permet­tant de mettre en route des dossiers de chan­tiers et de travaux . S’il n’avait pas compris la manière douce , étant donné qu’il avait renvoyé à l’ex­pé­di­teur une invi­ta­tion pour une semaine de vacances tous frais payés avec femme et enfants à l’hô­tel de la mer , il allait à présent comprendre la manière forte.

Le vendeur du marché aux puces le plus malheureux

Mais parmi tous ces vendeurs de fortune, le plus synthé­tique était celui qui vendait la soli­tude d’une chaus­sure. L’autre avait été volée par pure méchan­ceté, parce que c’était la plus belle,brillante, en cuir noir, la paire de chaus­sures de son mariage, celle qui l’avait accom­pa­gné à chaque pas dans toutes les occa­sions de fêtes et aussi au repas de Noël, même si c’étaient des chaus­sures d’été.

Comme je le constate à travers mes blogs amis, nos habi­tudes de lecture, en temps de confi­ne­ment, changent beau­coup. Je pense que certains d’entre nous sont plus occu­pés qu’a­vant et ont moins le temps de lire , d’autres ont perdu l’en­vie de la fiction, jugeant sans doute la réalité trop diffi­cile à vivre, et enfin comme moi, il arrive que certains changent leurs centres d’in­té­rêt. Si vous suivez Luocine, vous savez que je lis peu, sinon pas, de romans poli­ciers. Et en voilà trois d’un coup que j’ai abso­lu­ment dévo­rés, je les ache­tés sur ma liseuse : confi­ne­ment oblige ! Et si je leur attri­bue cinq coquillages, c’est que dans le genre, ils sont tous les trois abso­lu­ment parfaits. Vous avez parfai­te­ment le droit de vous deman­der comment puis-je juger d’un genre que je lis si peu ? Réponse : c’est le privi­lège de Luocine, de ne prétendre à aucune objec­ti­vité. C’est un billet de Géral­dine qui m’avait tentée, mais peut-être que cet auteur connaît déjà un large succès sur la blogo­sphère, il le mérite large­ment. Ces trois romans peuvent se lire sépa­ré­ment mais il y a « un petit plus » à les lire à la suite. En les décou­vrant, j’ai beau­coup pensé à la série « the Wire » qui reste pour moi la meilleure série de tous les temps, en 2010, je concluais ainsi mon billet :

En regar­dant cette série, on l’impression de mieux comprendre les Etats-Unis. On voit aussi les diffé­rences et les ressem­blances avec notre société en espé­rant qu’on ne laisse jamais s’installer, en France, une écono­mie paral­lèle autour de la drogue aussi puis­sante !

Comme j’étais naïve ! bien sûr que la France a suivi le chemin des États Unis . Déjà dans le roman « La Daronne », Hanne­lore Cayre nous avait donné une bonne descrip­tion de l’im­por­tance du trafic de Haschisch entre le Maroc et la France, la corrup­tion à tous les niveaux de notre société, la justice aux yeux bien bandés qui a complè­te­ment oublié la balance de l’im­par­tia­lité devant la loi, et la violence dans les quar­tiers à la péri­phé­rie de Paris. Ici, dans cette trilo­gie , Olivier Norek scrute trois aspects du problème, le trafic de drogue dans « code 93 », la corrup­tion de la muni­ci­pa­lité dans « Terri­toires » et enfin, l’en­fer carcé­rale dans « Surten­sion » . Bien sûr ces trois faits de société sont liés mais avoir su mettre l’éclai­rage sur un des aspects rend la trilo­gie passion­nante. Comme dans tout bon roman polar les person­nages ont leur impor­tance : Victor Coste dont nous suivons les enquêtes est un poli­cier intel­li­gent et tenace. Son regard triste exprime tous ses dégoûts pas seule­ment de la violence des truands mais aussi de la veule­rie et de la corrup­tion du person­nel poli­tique. Sa hiérar­chie ne l’aime pas beau­coup, en revanche son équipe lui est très dévouée. Ronan le poli­cier trop fonceur, Sam le fou d’in­for­ma­tique et Johanna la nouvelle de l’équipe une Super­wo­man mais aussi la seule qui ait une vie de famille réus­sie. J’ou­bliais Léa, la méde­cin légiste avec qui Coste essaie d’éta­blir une rela­tion amou­reuse. Olivier Norek a été poli­cier et il rend bien compte de l’at­mo­sphère d’un commis­sa­riat, il connaît le 93, je ne sais pas comment mais ses descrip­tions rejoignent tout ce qu’on peut entendre dans les média. Au moment où j’écris, les banlieues sont le théâtre de violences qui auraient complè­te­ment leur place dans un roman d’Oli­vier Norek, voici un extrait du jour­nal Marianne :

A Ville­neuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), des tirs de mortiers d’ar­ti­fice ont été consta­tés peu avant minuit. Un peu plus tôt, les inci­dents avaient commencé dans la commune voisine d’As­nières, avec des tirs simi­laires. En Seine-Saint-Denis, des poubelles ont été incen­diées à Aulnay-sous-Bois et Saint-Denis vers 22h30. « Il n’y a pas eu d’af­fron­te­ments avec les forces de l’ordre », a précisé la préfec­ture. Sept personnes ont été arrê­tées à Clichy-la-Garenne et deux autres à Rueil-Malmai­son, deux communes des Hauts-de-Seine. 

Tous les ingré­dients des romans de Norek sont présent dans cet inci­dents, un jeune délin­quant arrêté de multiple fois par la police est mis à terre de son scoo­ter bruta­le­ment par un poli­cier qui a ouvert sa portière au moment où il cher­chait à fuir. Le quar­tier dont il est issu vit essen­tiel­le­ment du trafic de la drogue, or le confi­ne­ment sani­taire trouble ce trafic. La police patrouille un peu plus que d’ha­bi­tude dans ces quar­tiers tenus par des dealers. Le jeune circu­lait sans auto­ri­sa­tion et sans casque sur un scoo­ter. ET .… son arres­ta­tion ouvre la voie à des violences nocturnes et sans doute à une reprise du trafic. C’est tout à fait dans la veine de que raconte « Terri­toires » Dans ce deuxième roman, on voit à quel point pour avoir la paix poli­tique les élus locaux font la part belle aux truands repen­tis qui seuls savent tenir les quar­tiers. Encore une fois l’actualité raconte parfois de tels faits, on peut penser que ce n’est que la partie visible d’une pratique beau­coup plus géné­ra­le­ment répan­due. Enfin dans le troi­sième roman, on quitte la banlieue pour arri­ver dans une prison et là, l’hor­reur atteint son comble. On quitte aussi les trafi­quants des banlieues pour croi­ser la mafia corse et les avocats peu scru­pu­leux sur la façon de s’en­ri­chir c’est une autre forme de violence tout aussi radi­cale mais qui ne s’ap­puie pas sur la destruc­tion de la ville d’où ils viennent.

Il me reste à vous parler du style d’Oli­vier Norek. D’abord le suspens, il est très doué : tout s’emboîte de façon incroyable, il n’y a aucune invrai­sem­blance et hélas, il n’y a pas non plus de super-héros qui permet­trait au lecteur de reprendre son souffle et de croire que cela peut se finir sinon bien un peu mieux ! Non, les gentils ne gagnent pas à tous les coups et oui, les méchants perdent des batailles mais jamais la guerre. La langue d’Oli­vier Norek est précise et très agréable à lire et en plus, ce qui ne gâte rien, cet auteur a le sens de la formule qui fait mouche .

Les chiffres ne sont que des paillettes pour faire beau à la fin des rapports vides.

ou

Sérieux, dans la phrase « non », c’est quoi le mot que tu comprends pas ?

Je pour­rais presque dire merci au confi­ne­ment pour m’avoir permis de rencon­trer un tel écri­vain.

En 2016, déjà, Dasola parlait très posi­ti­ve­ment de cet auteur

Citations

Code 93

La médecin légiste

Dans les siennes elle avait pris ses mains salies, frôlé ses cheveux puis passé le bout des doigts sur les bles­sures de son visage. Elle avait regardé alen­tour, car ces choses-là ne se font pas. Elle avait ôté ses gants en latex et recom­mencé les mêmes gestes. Elle s’était lais­sée aller au pire des maux de son métier, l’empathie.

Description de la banlieue

Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure,voir les maisons deve­nir immeubles et les immeubles deve­nir tours. Détour­ner les yeux devant les camps de Roms. Cara­vanes à perte de vue, collées les unes aux autres à proxi­mité des lignes du RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la popu­la­tion qu’on ne sait aimer ni détes­ter. Fermer sa vitre en passant devant la déchet­te­rie inter­mu­ni­ci­pale et ses effluves, à seule­ment quelques enca­blures des premières habi­ta­tions. C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait propo­ser à la capi­tale, en intra muros. Juste pour voir la réac­tion des Pari­siens. À moins que les pauvres et les immi­grés n’aient un sens de l’odorat moins déve­loppé…

Si vrai

Elle ne pleu­re­rait pas tant qu’il serait là. La tris­tesse c’est person­nel, ça ne se partage pas.

Une mère peu aimante

Mais si j’étais à Bercy tu ne t’en satis­fe­rais pas plus et tu m’enverrais l’Élysée au visage… Je te connais, maman, ton ambi­tion pour les autres est débor­dante. Seul le corps fati­gué de Margaux Soul­tier avait soixante-dix-huit ans. Le reste aurait pu durer encore quelques géné­ra­tions. Elle avait joué son rôle de mère comme une actrice désas­treuse, se consi­dé­rant plutôt comme une femme d’homme de pouvoir, de celles qui poussent à se surpas­ser et qui admettent aisé­ment le concept de dommages colla­té­raux qu’une carrière poli­tique ne manque pas de produire. – Cela t’amuse toujours autant de m’appeler maman ? – C’est ce que tu es, non ? – Ne sois pas ridi­cule, évidem­ment, mais tu n’as plus besoin d’une maman à ton âge.

Le monde des affaires et le monde politique

Jacques Soul­tier était aisé­ment passé d’homme d’affaires à homme de pouvoir sans avoir à chan­ger les règles du jeu, puisqu’elles lui avaient paru être iden­tiques. Il avait construit sa deuxième carrière comme il mettait en place le rachat d’une société ou la liqui­da­tion d’une autre : en connais­sant les secrets de ses adver­saires autant qu’ils tentaient de les cacher.

Immigration

Au lende­main des révo­lu­tions arabes, le flux migra­toire tuni­sien et algé­rien s’était vu multi­plié par trois sans que soit mis en place le moindre programme d’accueil et de loge­ment. Atti­rés par les lumières de Paris puis rapi­de­ment expul­sés comme un corps étran­ger, les nouveaux migrants avaient été, comme d’habitude, accueillis par le cousin pauvre du 93. 

Les chiffres et la vérité

Les chiffres ne sont qu’une indi­ca­tion. Ils ne veulent rien dire. Deman­der un chiffre c’est faire l’évaluation d’un travail. La réponse chan­gera en fonc­tion de la personne à qui vous posez la ques­tion. Si vous le deman­dez à celui qui a effec­tué le travail, il sera poussé vers le haut. Si vous le deman­dez à ses détrac­teurs, il sera tiré vers le
bas. Deman­der de chif­frer une acti­vité c’est être assuré d’avoir une infor­ma­tion déjà faus­sée. Les chiffres ne sont que des paillettes pour faire beau à la fin des rapports vides.

Le monde politique

En poli­tique, partez du prin­cipe qu’il n’existe aucune salo­pe­rie à laquelle vous puis­siez penser qui n’ait déjà été commise. Aucune. Plan­quer des cadavres pour permettre la créa­tion du Grand-Paris, votre Code 93 n’a pas plus d’ambition qu’une vulgaire opéra­tion immo­bi­lière.

Territoires

Des dialogues comme je les aime

- Foret quatre milli­mètres. C’est gravé dessus. On m’a assuré que vous étiez bon enquê­teur, je suis plutôt déçu. –
- On m’a assuré que vous étiez carré­ment désa­gréable. Person­nel­le­ment, je suis comblé.

Les votes en banlieue

- Moins on n’a de votants et plus il est simple d’influer sur le cours d’une élec­tion, c’est mathé­ma­tique.
- Mathé­ma­tique, pas poli­tique !

Mort d’un délinquant de banlieue sa mère et la maire …

Sauf madame Doucouré, dissi­mu­lée derrière son voile, imper­tur­bable, ou déjà rendor­mie. Vespe­rini s’approcha d’elle et elles restèrent ainsi en silence, comme en prière. S’il n’y avait eu aucune bonne fée au-dessus du berceau de Bibz, il y avait bien eu deux sorcières penchées sur son cercueil.

le langage jeune

Sérieux, dans la phrase « non », c’est quoi le mot que tu comprends pas ?

La banlieue

Toi-même tu sais. Douze ans du 93 c’est pas douze ans de Paris. C’est pas les mêmes formats.

La corruption municipale

Certes, Sébas­tien était le fils de son ex beau-frère, mais surtout elle appré­ciait sa créa­ti­vité. Marchés surfac­tu­rés, asso­cia­tions fictives, finan­ce­ment occulte de campagne, achat de votes, de gros bras, de colleurs d’affiches, de concierges et de jour­na­listes rappor­teurs d’infos, emplois fictifs et place­ment d’amis aux bons postes. Delsart avait commis tant de malver­sa­tions qu’il n’en voyait même plus l’illégalité. Dans la mesure où il ne s’agissait pas d’enrichissement person­nel, il prenait presque plai­sir à ce jeu du chat et de la souris avec la préfec­ture, les admi­nis­tra­tions publiques et la Cour régio­nale des comptes. Pour lui, tout cela ressem­blait à de simples mouve­ments bancaires. Avec juste un peu plus de malice et d’attention.

Une maire efficace

Vespe­rini venait de décro­cher cinq millions d’euros. En provo­quant elle-même une émeute dans sa propre ville, elle avait réussi un casse histo­rique. Pire, elle venait de braquer l’État.

Le fonctionnement des municipalités en banlieue

Vous ne savez pas comment gérer ces milliers de gamins sans diplômes ni emplois, mais moi je m’en occupe. Je leur donne un travail et ils font vivre leurs familles. Résul­tat, le trafic tempère vos quar­tiers défa­vo­ri­sés et hypo­cri­te­ment, vous nous avez lais­sés faire, comme si vous ne connais­siez pas les raisons de ce calme. Mieux que ça, vous nous utili­sez. Vous nous payez pour garan­tir votre sécu­rité pendant vos campagnes, vous nous payez pour vous récu­pé­rer des votes et des procu­ra­tions. Vous vous servez de nous pour asseoir votre pouvoir et, pour être sûre de notre loyauté, parfois, vous enga­gez certains d’entre nous dans votre propre équipe. Vous
colla­bo­rez avec le mal qui ronge votre ville pour en garder le contrôle. Vous êtes même prête à la mettre à feu et à sang. Le serpent se mord la queue. Cercle vicieux, donc.

Surtension

Le cannabis en prison

Le canna­bis. Encore un moyen de se garan­tir un peu de calme. Une partie non négli­geable des prison­niers se retrouvent à Marveil pour des délits rela­tifs à la drogue. Qu’elle soit tolé­rée à l’intérieur de la prison relève de l’ironie.

La sexualité en prison

Une partie non négli­geable des prison­niers se retrouvent à Marveil pour des agres­sions sexuelles. Qu’elles soient tues, voire tolé­rées à l’intérieur de la prison, voilà encore qui relève de l’ironie.

La prison école du crime

Malheu­reu­se­ment, il n’existe pas d’endroit plus dange­reux, inégal et injuste que la prison. Et au lieu de ressor­tir équi­li­bré ou cadré, les déte­nus en sortent plus violents, désa­bu­sés, perdus et agres­sifs, sans aucun projet de réin­ser­tion. Plus veni­meux en sorte. La prison comme une école du crime. »

Un moment d’humour

C’est l’affaire du Norvé­gien. Un type de soixante ans qu’on a retrouvé poignets et chevilles accro­chés à un lit après une over­dose à l’ecstasy et au poppers. C’est son jeune amant qui nous a appe­lés. Quand on a essayé de contac­ter sa famille, on a décou­vert qu’il était ici en voyage d’affaires sur un projet de jume­lage de deux églises, entre la France et la Norvège. Le type était prêtre. Je sais que là-bas ils sont ouverts d’esprit et qu’ils aiment bien se baigner à poil dans l’eau glacée, mais ils ont quand même dû être un peu secoués par la nouvelle.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je n’ai pas trop accro­ché à ce roman qui possède pour­tant des quali­tés certaines. Un homme, devenu SDF par manque d’amour et de réus­site passe son temps sur la fron­tière Franco-Italienne dans les Alpes. Il y croise un autre « chemi­neau » qui a été moine char­treux autre­fois et à eux deux, ils repré­sentent ceux que notre société ne peut pas accep­ter : des itiné­rants qui n’at­tendent plus rien de la société des hommes. Couble­vie, notre SDF, s’ar­rête parfois dans le Café du Nord, lieu de réunion d’une bande de paumés alcoo­li­sés. Mais dans ce café vit aussi Camille, la fille du bistro­tier, qui éveille des convoi­tises mascu­lines, car elle est jeune et si belle. Et puis c’est le drame, un des habi­tués est retrouvé assas­siné.
Je ne vous en dis pas plus car je divul­gâ­che­rai ce roman. La force de son propos tient dans le fait que nous sommes dans la tête de Robert Couble­vie qui est loin d’avoir les idées claires. Ce roman m’a fait un peu penser à Farrago, qui est un de mes romans préfé­rés. On suit ici aussi une errance de quel­qu’un qui a si peu de chance de s’en sortir mais qui connaît très bien la nature où il trouve refuge. Ici, c’est la montagne et cela nous vaut de très belles descrip­tions. D’où viennent donc, mes réserves ? Certai­ne­ment de l’as­pect répé­ti­tif des situa­tions et des descrip­tions. Le cerveau embrumé de Robert a peu à peu endormi mon inté­rêt. Mais je suis sûre que ce roman peut trou­ver son public et j’y ai trouvé de très belles pages.

Citations

Portrait

J’ai pas encore parlé de Tape­nade, un autre habi­tué du café du Nord, une rela­tion de bureau en quelques sortes, retrai­tés agent supplé­tif, j’en sais rien, mais un type heureux, fier d’être en vie et surtout fier de rien bran­ler, avec un bon sourire de Chéru­bin céleste et, juste au-dessus, un tas de cheveux gras et filasse que c’en est une déso­la­tion. Le vrai poivrot des jours heureux… Mounir l’ap­pelle première pres­sion à froid mais c’est un peu long et le type boit jamais bière, seule­ment des petits jaunes… Je préfère Tape­nade.

Réflexion

La mémoire, c’est un piège. Elle rassemble nos échecs et nos décep­tions, elle classe toutes ces misères, elle les accu­mule dans le foutoir intime, là où ça pour­rit sans ordre et sans façon. Crois-moi, elle nous fait vrai­ment souf­frir, la mémoire, genre élan­ce­ments dentaux, vieilles caries qui se réveillent. 

Réflexion dans une chapelle

C’est pas Dieu qui importe. C’est ce truc-là, le télé­phone. On passe notre vie à le tapo­ter, le guet­ter, le consul­ter et, dès qu’il reste muet une demi-heure, on pète de trouille. On a vrai­ment peur qu’il reste silen­cieux. Avec Dieu, le silence, quand même, on a l’ha­bi­tude.

Paysage de montagne

On arrive à la chapelle de Constance avec sa petite croix en pierre, sa fontaine dans un tronc de mélèzes, ces fleurs et son toit de bardeaux. 
Je la connais, cette chapelle.
C’est là, dans un recoin, le long du ruis­se­let cana­lisé en fontaine, que sortent les premières violette, les toutes premières de l’an­née, celle qui sentent la guimauve, l’en­fance et la Résur­rec­tion. Cette fois, en plus des violettes, l’églan­tier est en boutons… Je tends le.doigts vers les roses sauvages qui pointent leur nez au milieu des épines.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman magique, soutenu par une écri­ture entre poésie et fantai­sie, on se laisse bercer par la déam­bu­la­tion des chats à travers le quar­tier de Mont­martre et on suit la person­na­lité de cette superbe afri­caine Masseïda et du peintre Théo­phile Alexandre Stein­len. Dont tout le monde connaît, au moins, les affiches.

mais peut être, moins ses litho­gra­phies sur le peuple de Paris

Époque terrible, où la pauvreté pouvait conduire à la misère et à la mort. Mais une époque, aussi, où le bouillon­ne­ment de vie permet­tait à toute une faune de vivre surtout à Mont­martre qui est alors une zone entre ville et campagne. Le lecteur recon­naît au passage des figures célèbres et des lieux qui main­te­nant sont telle­ment poli­cés : on ne s’en­ca­naille plus à Mont­martre et on ne cultive plus beau­coup non plus, c’est devenu un haut lieu touris­tique et Masseïda se senti­rait moins seule, les couleurs de peaux se mélangent certai­ne­ment plus qu’à cette époque, et la misère est plus cachée et plus éloi­gnée de la butte. Cet auteur a réussi son pari : faire revivre un lieu et une époque à travers les œuvres des artiste du temps. Une petite décep­tion : les derniers chapitres, le roman ne se termine pas ; mais cela ne m’empêche pas d’être un très beau roman dont le style m’a enchan­tée.

Citations

Joli début

La Butte en ce temps là, parais­sait une montagne. La poésie et la tuber­cu­lose y régnaient à parts égales.

Une soirée, au Lapin Agile

C’est Anatole Deibler, le bour­reau de Paris, que la complainte de Masseïda avait replongé dans les affres du deuil. Lorsque les pupilles du bour­reau balayèrent la salle et accro­chèrent le regard du maque­reau, ce dernier, instinc­ti­ve­ment, se gratta la nuque. Près de l’âtre deux filles outra­geu­se­ment maquillées, atti­fées de rubans et de bijoux en toc, se tenaient par l’épaule, un verre de cidre à la main, et lui adres­saient des œillades de conni­vence.

Le public du lapin agile on reconnaît Apollinaire et Picasso

Un préfet mélo­mane, un poète au coup de buffle, un peintre aux prunelles félines, un anar­chiste violo­neux, un maque­reau pati­bu­laire et deux catins en goguette, tel était le public de choix que Masseïda avait conquis le temps d’une chan­son.

La peinture

Les plus beaux nus sont déses­pé­rés.
Qui déjà, disait ce genre de chose… Forcé­ment un peintre, quel­qu’un qui avait souf­fert mille morts devant le cheva­let.
Lui appa­rut alors une figure aux traits disgra­cieux, qui semblait lui adres­ser un sourire gogue­nard, par-delà le temps. Toulouse. Ce vilain nabot de Lautrec. Son meilleur ami. L’ar­tiste qu’il avait le plus admiré et auprès duquel il avait le plus appris. C’était bien Lautrec qui avait dit, avec son accent impayable des bords de la Garonne, le déses­poir qu’il fallait entre­te­nir en soi pour peindre la chair nue. Il savait de quoi il causait, le bougre, lui qui passait des sanglots aux éclats de rire, le temps d’un vermouth :
les plus beaux nus sont déses­pé­rés.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Cela faisait un moment que mes lectures ne me menaient pas vers un plai­sir total. J’adore, quand je lis retrou­ver tout ce qui a enchanté mon enfance :

  • Une langue qui fonc­tionne bien et qui, ici, est très belle.
  • Une histoire qui me boule­verse.
  • Partir dans des contrées que je ne connais pas très bien
  • Me retrou­ver dans les senti­ments décrits par l’au­teur.

Il y a tous ces ingré­dients dans cette histoire et plus encore. L’au­teur a voulu retrou­ver qui était Jacob, cet oncle qui est mort en Alsace en libé­rant la France de l’oc­cu­pant Nazi. Comment ce jeune juif de 19 ans, n’ayant vécu qu’à Constan­tine s’est-il retrouvé dans l’ar­mée de de Lattre de Tassi­gny ? Valéry Zenatty a cher­ché, elle peut ainsi nous faire vibrer aux souf­frances de ces familles juives algé­riennes plus proches des arabes que des fran­çais. Pétain leur reti­rera la natio­na­lité et leur inter­dira même d’al­ler à l’école, mais lors de l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie, toute sa famille et sans doute tous les juifs vien­dront vivre en France. Cette famille est très pauvre et domi­née par des hommes violents et rudes. L’amour des femmes pour leurs enfants passe par la cuisine, des petits plats qu’elles préparent pour eux, plus que par des paroles ou des gestes. Cette auteure sait décrire l’at­mo­sphère de cette maison si pauvre où la famille s’en­tasse dans une seule pièce. Jacob peut survivre grâce à la culture qui ne lui servira à rien dans l’ar­mée, mais lui, simple soldat de seconde classe fera le malheur de sa mère en décé­dant sur le front. Une jeune femme écri­vaine de sa descen­dance lui aura rendu toute son âme et aurait permis à sa mère, si elle avait été encore en vie, d’être fière de son dernier né tant aimé. Dans ce roman, Victor Hugo est cité et ces quelques vers corres­pondent exac­te­ment à ce que l’on ressent :

« Vous qui ne savez pas combien l’en­fance est belle
Enfant ! N’en­viez point notre âge de douleur,
Où le cœur est tour à tour esclave et rebelle,
Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs. »

Citations

Chez lui

Ce serait comme à la maison depuis le jour où il avait décou­vert que personne ne pouvait devi­ner ce qu’il pensait, il y avait une voix qu’il était le seul à entendre. Elle avait commencé par dire je n’aime pas le ragoût de cardes, les char­dons, c’est bon pour les mulets, puis je n’aime pas les grimaces stupides de la tante Yvette, sa façon de rouler des yeux comme une chouette folle, je n’aime pas les cris de mon père, sa main qui s’abat sur qui le contra­rie, qui le provoque, qui ose le contre­dire, je n’aime pas la peur que je vois parfois sur le visage de ma mère, je n’aime pas cet appar­te­ment où il y a du monde, tout le temps, du bruit, tout le temps, la voix avait ajouté je préfère l’école, monsieur Bensaid est plus gentil que papa, made­moi­selle Rouvier est plus jolie que maman, il ne se passait rien de grave, il n’était pas puni, ça restait dans sa tête, c’était des mots de silence, il faisait ce qu’on atten­dait de lui, m’in­ter­rom­pait pas les adultes, les contre­di­saient encore moins, aidait sa mère à porter les paniers au marché, suivait son père et Abra­ham à la syna­gogue, faisait les mêmes gestes qu’eux, ils lui cares­saient la tête parfois en disant qu’il était un bon garçon, il jouait avec la pous­sière qui dansait dans les rayons du soleil, s’in­ter­ro­geant sur ce que l » œil voit, mais que la main ne parvient jamais à saisir.

L’armée et la poésie

Pour­tant Monsieur Baumert leur avait dit que la poésie résiste à tout, au temps, à la mala­die, à la pauvreté, à la mémoire qui boîte, elle s’ins­crit en nous comme une encoche que l’on aime cares­ser, mais les vers, ici, ne trouvent pas leur place, ils jurent avec les uniformes, sont réduits au silence par les armes et le nouveau langage aux phrases brèves et criées qui est le leur. Monsieur Baumert leur a menti, ou s’est trompé, les heures passées à mémo­ri­ser des poèmes n’ont servi qu’à obte­nir de bonnes notes, et le sergent-chef se fiche de leurs notes, il aurait même tendance à humi­lier un peu plus ceux qu’il appelle les fortes têtes et qui était au paravent des élève studieux. Il préfère les soldats qui truffent leurs phrases de fautes, sauf ceux qui sont musul­mans et qu’il appelle les bougnoules, et il les corrige en écla­tant de rire, les affu­blant de surnoms qui le ravisse, Fatima, Bour­ri­cot, Bab-el-Oued, et quand il perçoit un rougis­se­ment défer­ler sous la peau brune, il pose sa main sur l’épaule du soldat humi­lié pour dire, je rigole, parce que je sais que tu as le sens de l’hu­mour, tu es un bon gars, tu te bats pour la France, et la France te le rendra.

Traduit de l’anglais par Élodie Leplat. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


En juin 2018 , notre club de lecture après une discus­sion mémo­rable avait attri­bué au « Chagrin des vivants » son célèbre « coup de cœur des coups de cœur ». C’est donc avec grand plai­sir que je me suis plon­gée dans cette lecture. Envie et appré­hen­sion, à cause du sujet : je suis toujours boule­ver­sée par la façon dont on a toujours maltraité des êtres faibles, En parti­cu­lier, les malades mentaux. Ce roman se situe dans le Yokshire en 1911, dans un asile que l’auteure a appelé Shars­ton. Cette histoire lui a été inspi­rée par la vie d’un ancêtre qui, à cause de la grande misère qui a sévi en Irlande au début du ving­tième siècle, a vécu dans des insti­tu­tions ressem­blant très fort à cet asile.

Le roman met en scène plusieurs person­nages qui deviennent chacun à leur tour les narra­teurs de cette tragique histoire. Ella, la toute jeune et belle irlan­daise qui n’a rien fait pour se retrou­ver parmi les malades mentaux et qui hurle son déses­poir. Clèm une jeune fille culti­vée qui a des conduites suici­daires et qui tendra la main à Ella. John Mulli­gan qui réduit à la misère a accepté de vivre dans l’asile. Charles Fuller le méde­cin musi­cien qui sera un acteur impor­tant du drame.

Ella et John vont se rencon­trer dans la salle de bal. Car tous les vendre­dis, pour tous les patients que l’on veut « récom­pen­ser » l’hôpital, sous la houlette de Charles Fuller, peuvent danser au son d’un orchestre. Malheu­reu­se­ment pour tous, Charles est un être faible et de plus en plus influencé par les doctrines d’eugénisme.

C’est un des inté­rêts de ce roman, nous sommes au début de ce siècle si terrible pour l’hu­ma­nité et les idées de races infé­rieures ou dégé­né­rées prennent beau­coup de place dans les esprits qui se croient savants : à la suite de Darwin et de la théo­rie de l’évolution pour­quoi ne pas sélec­tion­ner les gens qui pour­ront se repro­duire en amélio­rant la race humaine et stéri­li­ser les autres ? L’auteure a choisi de mettre toutes ces idées dans la person­na­lité ambi­guë et déséqui­li­brée de Charles Fuller, mais on se rend compte que ces idées là étaient large­ment parta­gées par une grande partie de la popu­la­tion britan­nique, elles avaient même les faveurs d’un certain Wins­ton Chur­chill. Il s’en est fallu de peu que la Grandes Bretagne, cinquante ans avant les Nazis n’organise la stéri­li­sa­tion forcée des patients des asiles. On apprend égale­ment que ces patients ne sont pas tous des malades mentaux, ils sont parfois simple­ment pauvres et trouvent dans cet endroit de quoi ne pas mourir de faim. On voit aussi comme pour la jeune Ella, que des femmes pouvaient y être enfer­mées pour des raisons tout à fait futiles. Ella, un jour où la chaleur était insup­por­table dans la fila­ture où elle travaillait a cassé un carreau. Ce geste de révolte a été consi­déré comme un geste dément et son calvaire a commencé. Au lieu de l’envoyer à la police on l’a envoyée chez les « fous ». On retrouve sous la plume de cette auteure, les scènes qui font si peur : comment prou­ver que l’on est sain d’esprit alors que chacune des paroles que l’on prononce est analy­sée sous l’angle de la folie. Et lorsque Ella se révolte sa cause est enten­due, elle est d’abord démente puis violente et enfin dange­reuse.

Le drame peut se nouer main­te­nant tous les ingré­dients sont là. Un amour dans un lieu inter­dit et un méde­cin pervers qui mani­pule des malades ou des êtres sans défense.

J’ai lu ce deuxième roman d’Anna Hope avec un peu moins d’in­té­rêt que son premier. Elle a su, pour­tant, donner vie et une consis­tance à tous les prota­go­nistes de cette histoire, ses aïeux sont quelque part dans toutes les souf­frances de ces êtres bles­sés par la cruauté de la vie. Il faut espé­rer que nos socié­tés savent, aujourd’hui, être plus compa­tis­santes vis à vis des plus dému­nis. Cepen­dant, quand j’entends combien les béné­voles de « ADT quart monde » se battent pour faire comprendre que les pauvres ne sont pas respon­sables de leur misère, j’en doute fort.

Citations

Le mépris des gardiennes pour les femmes enfermées à l’asile

Toute­fois elle voyait bien comment les surveillantes regar­daient les patientes, en rica­nant parfois derrière leurs mains. L’autre jour elle avait entendu l’in­fir­mière irlan­daise qui dégoi­sait avec une autre de sa voix criarde de pie : « Non mais c’est‑y pas que des animaux ? Pire que des animaux. Sales, tu trouves pas ? Mais comment il faut les surveiller tout le temps ? Tu trouves pas ? Dis, tu trouves pas ? »

Les femmes et la maladie mentale

Contrai­re­ment à la musique, il a été démon­tré que la lecture prati­quée avec excès était dange­reuse pour l’es­prit fémi­nin. Cela nous a été ensei­gné lors de notre tout premier cours magis­tral : les cellules mascu­lines sont essen­tiel­le­ment catho­liques – actives éner­giques- tandis que les cellules fémi­nines son anato­miques – desti­nées à conser­ver l’éner­gie et soute­nir la vie. Si un peu de lecture légère ne porte pas à consé­quence, en revanche une dépres­sion nerveuse s’en­suit quand la femme va à l’en­contre de sa nature.

Théorie sur la pauvreté au début du 20e siècle

La société eugé­nique est d’avis que la disette, dans la mesure où elle est incar­née par le paupé­risme (et il n’existe pas d’autres étalon), se limite en grande partie à une classe spéci­fique et dégé­né­rée. Une classe défec­tueuse et dépen­dante connue sous le nom de classe indi­gente.
Le manque d’ini­tia­tive, de contrôle, ainsi que l’ab­sence totale d’une percep­tion juste sont des causes bien plus impor­tantes du paupé­risme que n’im­porte lesquelles des préten­dues causes écono­miques.