Jorj Chalan­don est un habi­tué sur Luocine avec parfois d’ex­cellent romans et parfois des déceptions.

Retour à Killi­berg, le Quatrième Mur, Profes­sion du père, sont pour moi de grands romans , un peu déçue par Le jour d’avant, et un petit flop par La Légende de nos pères, celui-ci rejoint mes préfé­rences . Le sujet était parti­cu­liè­re­ment compli­qué, Sorj Chalen­don est jour­na­liste et doit couvrir le procès Barbie en 1987 à Lyon où habite son père qui lui demande un passe droit pour suivre ce procès. C’est aussi l’oc­ca­sion de rouvrir le dossier de son père qui a passé son temps à mentir à son fils sur son passé pendant la deuxième guerre . A‑t-il été résis­tant ? Soldat SS ? Engagé dans la divi­sion Char­le­magne ? a‑t-il suivi les divi­sions alle­mandes pour lutter contre le commu­nisme ? Son atti­tude lors du procès de Barbie est telle­ment désa­gréable, que son fils part à la recherche du procès pendant lequel son père a été condamné à un an de prison et à cinq ans d’in­di­gnité nationale.

Le roman débute par la visite du jour­na­liste à Izieu, il visite cette colo­nie de vacances où des enfants juifs étaient cachés et semblaient en sécu­rité, ces pages sont d’une inten­sité rare et l’écri­vain sait rendre ces enfants présents dans nos mémoires. Ce sera aussi un des moments les plus émou­vants du procès.

Son père se comporte comme à son habi­tude, mépri­sant et bernant toutes les auto­ri­tés : il se fait passer pour un héros de la résis­tance et obtient une place au procès car il veut abso­lu­ment voir Barbie. Il méprise tous les témoi­gnages des gens qui selon lui, ne sont bons qu’à pleur­ni­cher. En revanche Barbie et Vergès lui plaisent bien ainsi que Klars­feld car ces hommes lui semblent être d’une autre trempe. Son fils est excédé par son atti­tude et essaie de le confron­ter à son passé car il a pu obte­nir le dossier judi­ciaire de son père grâce auquel il espère enfin le confron­ter à la réalité.

Les deux histoires se déve­loppent au rythme du procès offi­ciel de Klaus Barbie, celui de son père est plus embrouillé mais impla­cable contre les mensonges de celui qui a gâché son enfance. Le procès de Barbie, ne permet pas d’ob­te­nir la moindre repen­tance du bour­reau de Lyon, mais la succes­sion des témoi­gnages de ceux qui ont eu à souf­frir des consé­quences de ses actes est à peu près insou­te­nables. Cela fait sourire son père , il ne voit le plus souvent qu’une machi­na­tion d’une justice qui de toute façon condam­nera Barbie. Son fils est écœuré, les bravades et rodo­mon­tades de son père ne l’ont jamais fait rire quand il était enfant, mais la diffé­rence c’est qu’il n’en a plus peur. La dernière scène est terrible lais­ser ce vieil homme face à toutes ses lâche­tés lui qui s’est toujours présenté comme un héros sent la catas­trophe possible. Le roman se termine là face à la Saône que son père veut traver­ser à la nage mais l’au­teur tient à nous préci­ser que fina­le­ment son père est mort en 2014, Barbie en 1991 et que lui même a obtenu le dossier de son père en 2020. Donc ce livre est bien une fiction et pas une auto­bio­gra­phie, ce qui ne lui enlève aucune valeur à mes yeux, je dirai bien au contraire.

Citations

Conversation avec son grand-père qui donnera le titre à ce livre.

- Ton père, je l’ai même vu habillé en Alle­mand, place Bellecour.
À l’école primaire, pendant un trimestre, mon père m’avait obligé à porter la Lede­rhose la culotte de peau bava­roise, avec des chaus­settes brunes montées jusqu’à la saignée des genoux. C’était peut-être ça, habillé en Allemands ? 
-Arrête donc avec ça ! a coupé ma marraine. 
Mon grand-père a haussé les épaules et rangé la pelle le long de la cuisinière. 
-Et quoi ? il faudra bien qu’il apprenne à jour ! 
- Mais qu’il apprenne quoi, mon Dieu, c’est un enfant ! 
- Juste­ment C’est un enfant de salaud, et il faut qu’il le sache ! 
C’était en 1962, et j’avais dix ans.

Petite Remarque sur la personnalité de son père.

Il a regardé autour de lui. Toujours, il cher­chait à savoir si on le remar­quait, entre la crainte d’être écouté et l’es­poir secret d’être entendu.

Le personnage son père

‑Mon père a été SS
J’ai revu mon père, celui de mon enfance, son ombre mena­çante qui n’avait jamais eu pour moi d’autres mains que ses poings. Depuis toujours mon père me frap­pait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lors­qu’il me battait, il hurlait en alle­mand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frap­pait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n’était plus mon père, mais un Mino­taure prison­nier de cauche­mars que j’igno­rais. Il était celui qui humi­liait. Celui qui savait tout, qui avait tous vécu, qui avait fait cette guerre mais aussi toutes les autres. Qui racon­tait l’In­do­chine, l’Al­gé­rie. Qui se moquait de ceux qui n était pas lui. Qui les cassait par ces mêmes mots :
- Je suis bien placé pour le savoir !

La repentance qui ne vient pas.

Il n’avait pas payé et je lui en voulais. Payer, ce n’était pas connaître la prison, mais devoir se regar­der en face. Et me dire la vérité. Il a comparu devant des juges, pas devant son fils. Face à eux, il a hurlé à l’in­jus­tice. Face à moi, il a maquillé la réalité. Comme s’il n’avait rien compris, rien regretté jamais.

Édition Acte Sud. Traduit de l’al­le­mand par Marie Claude Auger

Depuis deux ans, je parti­cipe au mois de lecture alle­mandes orga­nisé par « Et si on bouqui­nait un peu ». J’y ai fait de belles décou­vertes, cette année un peu moins mais j’avais retenu ce titre : les abeilles d’hi­ver, chro­ni­qué par Patrice. Le voici donc sur mon blog, et moi aussi j’ai bien aimé cette lecture. Le billet de Patrice passe sous silence les pages qui m’ont ennuyée sans que je puisse en distin­guer l’intérêt.

Egidius Arimond est un ancien profes­seur de latin écarté de l’en­sei­gne­ment parce qu’il était épilep­tique, et que, sous le régime nazi, on écarte ‑voire on élimine- tous les handi­ca­pés. Il ne doit sa survie qu’aux exploits de son frère qui est un pilote émérite de l’ar­mée de l’air alle­mande. Sa qualité de lati­niste l’en­traine à traduire de très anciens docu­ments d’un certain Ambro­sius Arimond (un de ces ancêtres ?) et j’ai trouvé ces textes sans grand inté­rêt, je trouve que ça alour­dit inuti­le­ment le roman.
En revanche, comme Patrice, j’ai été inté­res­sée par tout ce qu’il raconte sur les abeilles. J’étais bien au milieu de ces reines et de ces ouvrières, telle­ment mieux que dans son village gangréné par la présence nazie.

Egidius, doit gagner de l’argent pour se procu­rer ses médi­ca­ments contre son épilep­sie, c’est une des raisons pour laquelle il accepte de faire traver­ser à des juifs, la fron­tière belge. Ses abeilles et ses ruches l’aideront à cacher les personnes à qui il doit faire passer la fron­tière : elles seront dissi­mu­lées dans les ruches et recou­vertes d’abeilles. L’argent n’est pas sa seule moti­va­tion, il sait qu’il doit sa survie à la gloire de son frère, son handi­cap lui donne le recul néces­saire pour juger le régime. Le médi­ca­ment qui lui permet de ne pas avoir de crises épilep­tiques graves est de plus en plus cher, Edigius se confronte au mépris du phar­ma­cien un nazi convaincu qui ne souhaite que sa mort.

Au village les hommes manquent, car ils sont au combat, et Egidius entre­tient avec leurs femmes qui lui plaisent des bons moments d’un érotisme très sensuel très bien raconté, mais ces rela­tions le mettent en danger.

Un roman assez lent ‑je retrouve souvent cette lenteur dans les romans alle­mands – mais je m’y suis sentie bien car le person­nage prin­ci­pal est atta­chant, il m’a fait aimer les abeilles !

Citations

Un joli souvenir

Mon frère avait toujours rêvé de s’éle­ver loin au dessus de la terre d’une manière ou d’une autre ; autant que je me souvienne, il voulait deve­nir pilote d’étoiles.

On sait cela, mais c’est terrible de le lire :

La loi nazie sur la préven­tion des mala­dies héré­di­taires de la progé­ni­ture comprend la débi­lité congé­ni­tale, la mala­die maniaco-dépres­sive, l’épi­lep­sie héré­di­taire, la danse de Saint-Guy héré­di­taire, la cécité héré­di­taire, la surdité héré­di­taire, les défor­ma­tions physiques graves l’al­coo­lisme profond. Les déci­sions concer­nant la stéri­li­sa­tion forcée et l’eu­tha­na­sie sont prises par le tribu­nal canto­nal. J’ai été stéri­lisé dans l’hô­pi­tal voisin. Le fait que je n’aie pas été trans­féré dans une insti­tu­tion comme les autres pour y être exécuté est proba­ble­ment dû à la posi­tion de mon frère. Avec son tableau de chasse, Alfons est un héros du natio­nal socia­lisme ; il est même passé une fois aux infor­ma­tions avec son escadron.

L’amour

Elle me dit des choses que je ne veux pas savoir, me parle d’amour. Je la blesse notam­ment quand je lui dis que l’amour, ça n’existe pas, qu’il n’y a que la séduc­tion et le désir, et que notre désir n’a rien à voir avec la vertu.

Descriptions des cadres du parti Nazi

Je retourne au lit et je rêve de faisans dorés. Ils ont des visages pâles, une couronne de peau imberbe autour de leurs yeux couleur jaune d’œuf. Ils portent des huppes à longues plumes irisées qui tombent jusque dans leurs cous rasés, des panta­lons et vestes d’uni­forme, de larges lanières de cuir qui ont du mal à conte­nir leurs ventres. Ils se parent d’in­signes et de médailles du parti et émettent des sons guttu­raux stri­dents. Le dessous de leur plumage vire au brun. Les grandes plumes de leurs ailes aux reflets métal­liques sont effi­lées aux extré­mi­tés. Ils s’ima­ginent qu’ils pour­raient voler et domi­ner le monde pendant mille ans. Leurs pattes maigres sont écailleuses et couleur de corne, leurs longues serres recour­bées sont dans des bottes de cuir bien astiquées.

De l’utilité des mâles

Dans certaines colo­nies, j’ai déjà retiré des cadres le premiers couvain oper­culé de mâles. Trop de mâles ne sont pas bons pour la ruche, ils ne sont utiles que pour la repro­duc­tion, à part ça, ils ne sont bons qu’à se servir dans le miel et à salir la ruche avec leurs excré­ments. ce qui veut dire que les ouvrières, en plus de s’oc­cu­per des larves, doivent nettoyer leur sale­tés dans la ruche.

Éditions Points . Traduit de l’an­glais par Jean Esch

Après « la trilo­gie berli­noise » voici l’of­frande grecque. Je retrouve avec plai­sir cet auteur écos­sais qui cherche avec obsti­na­tion pour­quoi la répa­ra­tion des horreurs commises par les nazis a épar­gné tant d’as­sas­sins alle­mands. Bernie Ghun­ter, le person­nage prin­ci­pal, vit main­te­nant sous une autre iden­tité à Munich pour faire oublier son passé de poli­cier berli­nois sous le régime nazi, il va se retrou­ver en Grèce où l’at­tend une enquête très compli­quée et pleine de rebon­dis­se­ments sanglants et effrayants impli­quant Aloïs Brun­ner, respon­sable de tant de crimes et entre autre de l’ex­ter­mi­na­tion des juifs de Salo­nique. (Aloïs Brun­ner a terminé sa vie en Syrie, il devient conseiller d’Haez el Assad qu’il aide à former les services de rensei­gne­ment, et à orga­ni­ser la répres­sion et la torture dans les prisons. lisez l’ar­ticle de Wiki­pé­dia qui lui est consacré).

Ce qui m’a inté­res­sée dans ce roman, c’est l’ana­lyse de cet auteur face aux réac­tions ‑si peu nombreuses- susci­tées par les crimes nazis en Grèce. Qui sait que 43 000 mille juifs furent dépor­tés sous les ordres d’Aloïs Brun­ner ?. Pour l’au­teur la façon dont l’Al­le­magne domine à l’heure actuelle l’Eu­rope est une belle revanche pour les nostal­giques de la gran­deur de l’Al­le­magne. L’en­quête passion­nera plus que moi les amateurs du genre .

Citations

Réflexions sur les atrocités nazies

Juste avant la guerre, j’étais un jeune avocat au minis­tère de la justice, ambi­tieux, obsédé par ma carrière. à cette époque, la SS et le parti nazi étaient le moyen le plus rapide de réus­sir. Au lieu de cela, je suis resté au minis­tère, Dieu merci. si vous ne m’aviez pas fait chan­ger d’avis, Bernie, j’au­rais certai­ne­ment fini au SD, à la tête d’un groupe d’ac­tion de la SS dans les pays baltes, chargé d’éli­mi­ner des femmes et des enfants juifs, comme un tas d’autres avocats que j’ai connus, et aujourd’­hui, je serais un homme recher­ché, comme vous, ou pire. J’au­rais pu connaître le même sort que ces hommes qui ont fini en prison, ou pendus à Land­sberg. Il secoua la tête, sour­cils fron­cés. Très souvent, je me demande comment j’au­rais géré ce dilemme… les massacres.… Qu’au­rais-je fait ? Aurais-je été capable de faire. ça ? Je préfère croire que j’au­rais refusé d’exé­cu­ter ces ordres, mais si je suis vrai­ment honnête avec moi-même, je n’en sais rien. Je pense que mon désir de rester en vie m’au­rait persuadé d’obéir, comme tous mes collègues. Car il y a dans ma profes­sion quelque chose qui m’hor­ri­fie parfois. J’ai l’im­pres­sion qu’aux yeux des avocats tout peut se justi­fier, ou presque, du moment que c’est légal. Mais vous pouvez léga­li­ser tout ce que vous voulez quand vous collez une arme sur la tempe du Parle­ment. Même les massacres.

Les fraudes( ?) à l’assurance : humour noir.

Sur la note du restau­rant appa­rais­sait deux bouteilles de cham­pagne et une bouteille d’ex­cellent bour­gogne. Peut-être était-il ivre, en effet, je n’en savais rien, mais si l’as­su­rance payait, Ursula Dorpmül­ler touche­rait vingt mille marks, de quoi faire d’elle une authen­tique veuve joyeuse. Avec une telle somme, vous pouviez vous offrir des tonnes de mouchoirs et un océan de condo­léances les plus sincères .

Descriptions qui me réjouissent .

Je fus accueilli dans le hall par un gros type qui bran­dis­sait une pancarte MUNICH RE . Il arbo­rait une mous­tache tombante et un nœud papillon qui aurait pu paraître élégant s’il n’avait été vert et, pire encore, assor­tie à son costume en tweed (et vague­ment à ses dents aussi). L’im­pres­sion géné­rale ‑outre que le costume avait été confec­tionné- par un apprenti taxi­der­miste, était celle d’un Irlan­dais jovial dans un film senti­men­tal de John Ford.

Je peux lire des romans polars quand l’écrivain possède cet humour :

Située à une ving­taine de minutes en voiture d’Athènes, la ville ne possé­dait plus aucun monu­ment ancien impor­tant, grâce aux Spar­tiates qui avaient détruit les forti­fi­ca­tions d’ori­gine et les Romains qui avaient détruit quasi­ment tout le reste. Voilà ce qui est récon­for­tant dans l’his­toire : vous décou­vrez que les coupables ne sont pas toujours les Allemands.

Édition Robert Laffont Pavillons Poche . Traduit de l’al­le­mand par Bernard Kreiss

parti­ci­pa­tions au mois « les feuilles allemandes »

« Si on bouqui­nait un peu »

« Ingann­mic »

Surtout ne pas se fier à la quatrième de couver­ture qui raconte vrai­ment n’im­porte quoi :

En 1943 son père , offi­cier de police , est contraint de faire appli­quer la loi du Reich et ses mesures anti­sé­mites à l’en­contre de l’un de ses amis d’en­fance, le peintre Max Nansen.

Il y a deux choses de vraies dans cette phrase, le père du narra­teur est bien chef de la police local, et nous sommes en 1943 . Deux choses fausses, le père poli­cier n’ap­plique pas des mesures anti­sé­mites à Max Nansen qui d’ailleurs n’est pas juif , mais il applique des mesures qui combattent l’art dégé­néré . Il n’est pas « contraint » de le faire, et ce mot trahit complè­te­ment le sens du roman, le chef de la police de Rugbüll éprouve une joie profonde à appli­quer toutes les mesures qui relève de son « DEVOIR » . (J’attribue à cette quatrième de couver­ture la palme de l’absurdité du genre)

le roman se passe en deux endroits diffé­rents, le jeune Siggi Jepsen est interné dans une maison pour délin­quants sur une île et doit s’ac­quit­ter d’une puni­tion car il a rendu copie blanche à son devoir d’al­le­mand sur le « sens du devoir ». Il explique que ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire mais, au contraire, parce qu’il a trop de choses à dire. Commence alors, la rédac­tion de ses cahiers qui nous ramènent en 1943 à Rugbüll un petit village rural du nord de l’Al­le­magne dans la province du Schles­wig-Holstein. Une région de tour­bières et de marais. Le père de Jens, le poli­cier local est très fier de ses fonc­tions. Le devoir, c’est ce qui le fait tenir droit dans ses bottes comme tous les alle­mands de l’époque. Le deuxième person­nage du récit c’est un peintre Max Ludwig Nansen dont les tableaux ne plaisent pas au régime en place. Tout ce qui est dit sur ce peintre nous ramène à Nolde qui effec­ti­ve­ment a peint cette région et a été inter­dit de peindre en 1943, car sa pein­ture a été quali­fiée d’art dégé­néré, alors que lui même avait adhéré au partit Nazi et était très profon­dé­ment anti­sé­mite, (Angela Merkel a fait enle­ver ses tableaux de la chan­cel­le­rie à Berlin, pour cette raison) . Rien de tout cela dans le roman, mais une évoca­tion saisis­sante de la pein­ture de Nolde qui a compris mieux que quiconque, sans doute, la beauté des paysages de cette région.

Le roman voit donc s’op­po­ser le père du narra­teur un homme obtus et qui n’a qu’une raison de vivre : appli­quer les ordres et ce peintre qui ne vit que pour la pein­ture, tout cela dans une nature austère et au climat rude. Sur la couver­ture du livre je vois cette cita­tion de Lionel Duroy :

J’au­rais rêvé être un person­nage de Lenz, habi­ter son livre.

Cette phrase m’a lais­sée songeuse, car j’ai détesté tant de person­nages de ce roman. Je pense que Lionel Duroy n’au­rait pas aimé être le père de Jens qui est capable de dénon­cer aux auto­ri­tés son propre fils Klaas qui s’est tiré une balle dans la main pour fuir l’ar­mée. La mère qui dit tout comme son mari et qui explique à son fils de ne pas s’ap­pro­cher des enfants handi­ca­pés car ils sont porteur de tous les vices et les malheurs du monde. Tous les person­nages se débattent dans un pays si plat que rien ne peut y être caché et se meuvent dans une lenteur proche du cauche­mar. Le peintre a une force person­nelle qui rompt avec cet acadé­misme bien pensant sans pour autant remettre à sa place le poli­cier même après la guerre sans que l’on comprenne pourquoi.

Il y a une forme d’ex­ploit un peu étrange dans ce roman, le mot Nazi n’y appa­rait jamais pas plus que la moindre allu­sion au sort des juifs, pas plus que le nom d’Hit­ler. Ce n’est sûre­ment pas un hasard mais je ne peux qu’é­mettre des hypo­thèses. Je pense que le but de Sieg­fried Lenz est de montrer qu’une certaine menta­lité alle­mande est porteuse en elle-même de tous les excès du nazisme. Cette menta­lité puise ses racines dans une nature où le regard se perd dans des infi­nis plats et gris auquel seul le regard d’un artiste peut donner du sens . Je vous conseille de regar­der sur Arte un repor­tage sur Nolde, vous enten­drez que ce roman de Sieg­fried Lens a contri­bué à effa­cer le passé anti­sé­mite du peintre et son enga­ge­ment au côté du régime Nazi. Je comprends mieux les curieux silences de l’auteur qui m’avaient tant étonnée.

Tout cela donne un roman de 600 pages au rythme si lent que j’ai failli plusieurs fois fermer ce livre en me disant ça va comme ça ! Assez de nature grise mouillée sans aucun relief ! Assez de ces person­nages qui restent face à face sans se parler ! Assez des bateaux sur l’Elbe qui n’avancent pas !

Mais, je me suis souve­nue du mois des feuilles alle­mandes chez Patrice et Eva alors j’ai tout lu pour vous dire que vous pouvez lais­ser ce roman dans les rayons de votre biblio­thèque d’où on ne doit pas le sortir très souvent. Et si vous voulez comprendre cette région regar­dez les tableaux de Nolde (malgré son passé nazi et son anti­sé­mi­tisme) vous aurez plus de plai­sir et vous aurez le meilleur de cette région.

Citations

Un passage pour donner une idée du style et du rythme très lent du roman

Toujours plus haut, plus vite, plus abrupt. Toujours plus vigou­reuse les impul­sions. Toujours plus près de la cime large et défri­sée du vieux pommier planté par Frede­rik­sen du temps de sa jeunesse. La balan­çoire émer­geait avec un siffle­ment de l’ombre verdoyante, glis­sait dans un grin­ce­ment d’an­neaux le long des cordes tendues et vibrantes et engen­draient au passage un fort appel d’air ; et, sur le corps arqué et tendu de Jutra passait les ombres effran­gées des bran­chages. Elle grim­pait vers le sommet, restait un instant suspendu dans l’air, retom­bait ; j’in­ter­ve­nais dans cette chute en pous­sant rapi­de­ment au passage la planche de la balan­çoire ou les hanches de Jutta ou son petit derrière ; je la pous­sais en avant, en haut, vers le sommet du pommier, elle grim­pait là-haut comme proje­tée par une cata­pulte, la robe flot­tante, les jambes écar­tées, et le courant d’air sifflant lui mode­lait sans cesse une nouvelle appa­rence, tirait ses cheveux vers l’ar­rière ou donnait plus d’acuité encore à son visage osseux et moqueur. Elle avait décidé à faire un tour complet avec la balan­çoire et moi, j’étais décidé à lui four­nir l’im­pul­sion néces­saire, mais pas moyen d’y arri­ver, même quand elle se mit debout, jambes écar­tées sur la planche, pas moyen d’y arri­ver, la branche était trop tordu ou l’im­pul­sion insuf­fi­sante : ce jour-là, dans le jardin du peintre, pour le soixan­tième anni­ver­saire du docteur Busbeck. Et quand Jutta comprit que je n’y arri­ve­rai pas, elle se rassit sur la planche. Elle se laissa balan­cer en souriant sans l’ombre d’une décep­tion et se mit à me regar­der d’une façon bizarre. Et soudain elle m’en­serra et me retint dans la pince de ses jambes maigres et brunes, je n’avais plus guère notion d’autre chose que de sa proxi­mité. En tout cas je compris cette proxi­mité, et j’ose l’af­fir­mer, elle comprit que j’avais compris ; je déci­dai de rester abso­lu­ment immo­bile et d’at­tendre la suite mais il n’y eut pas de suite : Jutta me donna un baiser bref et négligent, desserra ses jambes, se laissa glis­ser à terre et courut vers la maison.

Le sens du devoir du père policier et le peintre

Peut-être te renverra t‑on les tableaux un jour, Max. Peut-être que la Chambre veut-elle seule­ment les exami­ner et te les renverra-t-on après.
Et dans la bouche de mon père une telle affir­ma­tion, une telle hypo­thèse prenait un air de vrai­sem­blance tel qui ne serait venu à l’idée de personnes de mettre en doute sa bonne foi. Le peintre en resta inter­lo­qué et sa réponse mit du temps à venir. Jens, dit-il enfin avec une indul­gence un peu amère , mon Dieu, Jens, quand compren­dras-tu qu’ils ont peur et que c’est la peur qui leur inspire cette déci­sion, inter­dire aux gens d’exer­cer leur profes­sion, confis­quer des tableaux. On me les renverra ? Dans une urne peut-être, oui. Les allu­mettes sont entrés au service de la critique d’art, Jens, de la contem­pla­tion artis­tique comme ils disent. Mon père faisait face au peintre ; il ne montrait plus le moindre embar­ras et son atti­tude expri­mait même une impa­tience arro­gante. Je ne fus donc pas surpris de l’en­tendre dire : Berlin en a décidé ainsi et cela suffit. Tu as lu la lettre de tes propres yeux, Max. Je dois te deman­der d’as­sis­ter à la sélec­tion des tableaux. Est-ce que tu vas mettre les tableaux en état d’ar­res­ta­tion ? demanda le peintre et mon père, d’un ton cassant, nous verrons quels tableaux doivent être réqui­si­tion­nés. Je vais noter tout ça et on vien­dra les cher­cher demain.

Heureusement que l’écrivain narrateur prévient de la lenteur…

Mais il faut main­te­nant que je décrive le matin, même si chaque souve­nir appelle des signi­fi­ca­tions nouvelles : il faut que je mette en scène une lente éclo­sion du jour au cours de laquelle un jaune irré­sis­tible l’emporte peu à peu sur le gris et le brun ; il faut que j’in­tro­duise l’été, un hori­zon sans bornes, des canaux, un vol de vanneaux, il faut que je déroule dans le ciel des nappes de brume, et que je fasse réson­ner de l’autre côté de la digue le bour­don­ne­ment vibrant d’un cotre ; et pour complé­ter le tableau, il faut que je quadrille le paysage d’arbres et de haies, de fermes basses d’où ne se lève aucune fumée ; il faut aussi que, d’une main négli­gente, je parsème les prai­ries de bétail taché de blanc et de brun.

Toujours cette lenteur qui convient aux gens du Nord de l’Allemagne

Je dois patien­ter si je veux tracer de lui un portrait ressem­blant ; je dois évoquer les entrée en matière des deux hommes, leur extra­or­di­naire propen­sion à larder la table de la cuisine de silences exagé­ré­ment longs ‑ils parle il parlèrent d’avion volant en rase-mottes et de chambres à air- je dois suppor­ter une fois encore le soin minu­tieux qu’ils mirent à s’in­for­mer de la santé de leurs proches et je dois aussi songer à leurs gestes lents mais calculés.

Le devoir dialogue avec le facteur

Il y en a qui se font du souci, dit-il, il y a des gens qui se font du souci pour toi parce qu’ils pensent que les choses peuvent chan­ger un beau jour : tu sais qu’il a beau­coup d’amis. J’en sais encore plus, dit mon père, je sais qu’on l’es­time aussi à l’étran­ger, qu’on l’ad­mire même, je sais que chez nous égale­ment, il y en a qui sont fiers de lui, fiers, parce qu’il a inventé ou créé ou fait connaître le paysage de chez nous. J’ai même appris que dans l’Ouest et dans le Sud c’est à lui qu’on pense d’abord quand on pense à notre région. Je sais pas mal de choses crois-moi. Mais pour ce qui est du souci ? Celui qui fait son devoir n’a pas de souci à se faire ‑même si les choses devaient chan­ger un jour.

Son père, est ce de l’humour ?

Il avait la réflexion beso­gneuse, la compré­hen­sion lente, une chance car cela lui permet­tait de suppor­ter pas mal de choses et surtout de se suppor­ter lui-même.

L’allure de son père

On n’en­ten­dait pas encore leurs pas traî­nants dans le couloir que déjà le poli­cier de Rugbüll s’ap­prê­tait à les rece­voir et adop­tait un main­tien que nous quali­fie­rons de martial. Dressé de tout son haut , des jambes légè­re­ment écar­tées , soli­de­ment ancré au plan­cher, l’air décon­tracté mais néan­moins en éveil, il resta planté au centre de la cuisine, reven­di­quant osten­si­ble­ment l’obéis­sance dont on lui était rede­vable en tant qu’ins­truc­teur et actuel chef de notre milice populaire.

L’après nazisme

On se dit qu’ils vont rester terrés un bon moment, faire les morts, se tenir cois, en tête à tête avec leur honte, dans l’obs­cu­rité, mais à peine a‑t-on eu le temps de respi­rer Que déjà ils sont de retour. Je savais bien qu’ils revien­draient, mais pas si vite, Teo, jamais je ne l’au­rais cru. Quand on voit cela, on ne peut que se deman­der ce qui leur fait le plus défaut : la mémoire ou les scrupules.

La présence des tableaux

Peut-être cela commença-t-il ainsi : je remar­quai que j’étais observé et non seule­ment observé mais reconnu. Les slovènes étaient assis autour de leur table ronde, la mine béate, l » œil vitreux, plein de schnaps. Les marchands avaient d’in­té­rêt que pour une vieille femme qui passait sans faire atten­tion à eux et les paysans cour­bés par le vent avaient fort à faire avant l’orage immi­nent. Les acro­bates ? Les prophètes ? Ceux-là ne faisaient que soliloquer.
Ce devaient être les deux banquiers avec leurs mains vertes légè­re­ment dorées et leur visage semblable à des masques, ils me regar­daient. Ils avaient cessé de se mettre d’ac­cord du coin de l » œil sur l’homme pros­tré en face d’eux sur sa chaise. Son déses­poir ne les inté­res­sait plus, ils l’aban­don­naient à sa douleur. Il me sembla qu’ils avaient levé le regard, toute trace de supé­rio­rité avait disparu de leurs yeux gris et froid. Je ne pouvais pas me l’ex­pli­quer, je ne cher­chais pas non plus à me l’ex­pli­quer : la pein­ture se rétré­cit , j’ai ressenti une douleur précise, comme un étau contre les tempes, quelque chose de clair se dépla­çait vers la pein­ture germait très loin à l’ar­rière-plan et se rappro­chait en vacillant.

Évocation de la nature qui peut faire penser aux tableaux de Nodle

Nous atten­dîmes jusqu’au crépus­cule et il ne se passait toujours rien. Le soleil se couchait derrière la digue, exac­te­ment comme le peintre lui avait appris à le faire sur papier fort, non perméable : il sombrait, il s’égout­tait pour ainsi dire dans la mer du Nord, en fila­ments de lumière rouges, jaunes, sulfu­reux ; de sombres lueurs fleu­ris­saient des crêtes des vagues. Le ciel s’al­lu­mait de tons ocres et vermillons aux contours flous, aux formes impré­cises, presque gauche ; mais le peintre lui-même le voulait ainsi : l’ha­bi­leté, avait t‑il décla­rer un jour, ce n’est pas mon affaire. Donc, un long coucher de soleil, gauche d’al­lure, avec quelque chose d’hé­roïque malgré tout, plus ou moins bien, cerné au début comme noyé à la fin.

Ce livre atten­dait une occa­sion pour être « re » lu car j’avais déjà lu et commenté « L’af­faire » le 19 juin 2015 !. Un problème de santé m’a obli­gée à ralen­tir mes acti­vi­tés et quel plai­sir alors d’avoir une liseuse sur laquelle je mets des livres qui n’at­tendent que mon bon plai­sir. J’ai adoré cette lecture et cela m’a fait oublier tous mes tracas. Quand je rédige cet article, j’ap­prends la mort de Jean-Denis Bredin triste coïn­ci­dence !

Ce livre décrit avec minu­tie toute l’af­faire Drey­fus et cette incroyable injus­tice que cet homme a subi. On n’au­rait bien du mal à comprendre le pour­quoi de « l’Af­faire » si on ne connaît pas le contexte. Et c’est tout le talent de ce grand histo­rien, avocat et écri­vain : Jean-Denis Bredin, de nous permettre de comprendre l’état de la société fran­çaise dans lequel s’est dérou­lée l’af­faire Dreyfus.

Il y a d’abord l’armée fran­çaise vain­cue à Sedan en 1871 qui vit très mal cette défaite et qui, plutôt que de se remettre en cause préfère l’ex­pli­quer par la trahi­son. On cherche, et on trouve des espions partout. Avoir un juif à l’état major des armées voilà bien un coupable facile à accu­ser, parce qu’il est vrai que des docu­ments sont arri­vés à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. En parti­cu­lier le fameux borde­reau dont l’écri­ture ressemble à celle de Drey­fus. C’est une preuve bien mince surtout quand on ne cherche pas d’autres écri­tures qui pour­raient ressem­bler à celle-ci. En parti­cu­lier l’écri­ture d’Es­te­rhazy qui est un person­nage très louche et toujours à court d’argent. Peu importe, fin 1894, Drey­fus est condamné , dégradé en public et envoyé au bagne pour sept ans.

Commence alors une campagne, très discrète au départ, et qui prend peu à peu de l’am­pleur pour sa réha­bi­li­ta­tion. L’af­faire commence vrai­ment, la passion anti­sé­mite soute­nue par une église catho­lique abso­lu­ment fana­ti­sée accom­pagne chaque révé­la­tion de ce qui pour­rait inno­cen­ter Drey­fus. C’est abso­lu­ment incroyable de relire la presse catho­lique de l’époque, et peu à peu s’im­pose ce para­doxe incroyable : il y a bien un traitre, plutôt que de trou­ver qui était ce traitre c’est beau­coup mieux d’ac­cu­ser un juif que de salir l’hon­neur de l’ar­mée française.

Et pendant que les passions se déchaînent, Alfred Drey­fus est le seul à croire vrai­ment à l’hon­neur de l’ar­mée, il ne veut pas lutter contre l’an­ti­sé­mi­tisme, il n’est pas du tout le porte parole d’une cause, il veut laver son honneur et que les siens soient de nouveau fiers de lui. Il déce­vra ses parti­sans quand il accep­tera la grâce prési­den­tielle, après le procès de Rennes en 1899. Il faudra attendre 1906 pour qu’en­fin son honneur lui soit complè­te­ment rendu, et 1995 pour que l’ar­mée recon­naisse son rôle dans la condam­na­tion d’un inno­cent. Il doit beau­coup à un autre acteur de cette affaire : le colo­nel Picquart, qui, bien que n’ap­pré­ciant pas Drey­fus, veut que la vérité soit établie. Il ira en prison pour cela, mais quand les deux seront réha­bi­li­tés ses années de déten­tion lui seront comp­tées pour son ancien­neté contrai­re­ment à Drey­fus : une dernière injus­tice. En 2015, j’avais dévoré le livre de Robert Harris « D » qui fait sans doute un trop beau rôle au colo­nel Picquart

Il ne faut pas oublier (le moment le plus célèbre de cette affaire) Émile Zola et son célèbre « J’ac­cuse » publié dans l’Au­rore, le 13 janvier 1998. Mais c’est aussi ce qui cache une partie de la vérité, comme on le sait grâce, entre autre, au travail de Jean-Denis Bredin, Drey­fus ne voulait pas être un mili­tant de la cause juive, il était et est resté un offi­cier de l’ar­mée fran­çaise en qui il croyait plus que tout. Les valeurs de la France n’au­ront pas fini de trahir cette famille puisque sa petite fille, Made­leine Levy résis­tante, mourra à Ausch­witz en janvier 1944.

Un livre passion­nant qui éclaire cette époque d’un regard nouveau : la violence de l’an­ti­sé­mi­tisme catho­lique explique sans doute la violence faite aux juifs par le nazisme et la passi­vité des réac­tions de l’église. Il n’y a eu à ma connais­sance que l’évêque de Toulouse, Jules Saliège à avoir inter­rogé offi­ciel­le­ment la conscience de ses fidèles en impo­sant dans tous ses diocèses la lecture de cette lettre dont voici un passage :

Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étran­gers sont des hommes, les étran­gères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chré­tien ne peut l’oublier..

C’est une autre époque, mais que, le défer­le­ment de la haine anti­sé­mite lors de l’af­faire Drey­fus, avait bien préparé.

Citations

Les forces antidreyfusardes

À l’inverse, les anti­drey­fu­sards se sont eux aussi regrou­pés. L’armée anti­drey­fu­sarde compte les monar­chistes, les anti­sé­mites, la grande majo­rité des mili­taires, la plupart des prêtres, la quasi-tota­lité des congré­ga­tions, la masse des catho­liques prati­quants, et de manière géné­rale tous ceux qui veulent défendre la France tradi­tion­nelle, sa morale, ses vertus, ses insti­tu­tions, son écono­mie même, contre le pour­ris­se­ment de la Répu­blique, de la laïcité, du capi­ta­lisme, tout ce que les Juifs leur semblent appor­ter avec eux. Le natio­na­lisme et l’antisémitisme sont le fonds commun du bloc anti­drey­fu­sard. Et il n’est pas contes­table que l’Église en est la force principale. 

Juif donc coupable

Drey­fus est deux fois coupable, parce qu’il est juif, et parce que l’honneur de l’Armée le veut. Le débat sur l’innocence de Drey­fus est fina­le­ment secon­daire. « Son pire crime, dira Barrès, expri­mant la conviction
anti­drey­fu­sarde, est d’avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Armée et la Nation .

Toujours l’antisémitisme

Mais beau­coup ont sans doute sous­crit anony­me­ment. Un prêtre infirme qui envoie huit centimes voudrait manier l’épée aussi bien que le goupillon. Un autre prie « pour avoir une descente de lit en peaux de youpin » afin de la piéti­ner matin et soir. Un troi­sième signe : « Un prêtre pauvre écœuré qu’aucun évêque de France n’apporte sa sous­crip­tion ». Un petit curé poite­vin, qui envoie 1 franc, chan­te­rait avec plai­sir le requiem du dernier des youpins.

Le rôle de la presse

Sans L’Aurore et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais, sans Drumont et La Libre Parole, y serait- il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans l’histoire de la démo­cra­tie, le meilleur et le pire : rempart contre l’arbitraire, arme de la Vérité, mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abêtissement, école du fana­tisme, en bref, instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

L’importance de la trahison

Et l’opinion géné­rale est que la France a perdu la guerre non parce qu’elle a été la victime d’un rapport de forces, mais parce qu’elle a été trahie. Partout les patriotes suspectent des espions. Répu­bli­cains et monarchistes
riva­lisent dans leur zèle à traquer les traîtres. La trahi­son est bien le crime total, que nul n’excuse, que rien n’expie. Quand Drey­fus est condamné, Jaurès s’indigne à la tribune de l’Assemblée qu’il ne soit pas fusillé. Clemen­ceau déplore le sort trop doux que la faiblesse du pouvoir lui réserve. Drey­fus, qui parti­cipe à la foi commune, ne cessera d’écrire, de l’île du Diable, que son trai­te­ment serait bien trop clément s’il était un traître. En cette année 1894 l’espion est bien la bête à abattre.

Culpabilité de Dreyfus

Je suis convaincu de l’innocence de Drey­fus, dit un offi­cier fran­çais à Émile Duclaux, mais si on me le donne à juger, je le condam­ne­rai de nouveau pour l’honneur de l’Armée. » Pour l’honneur de l’Armée. Parce que la Patrie l’exige. Parce que ceux qui sont grou­pés aux côtés de Drey­fus sont les enne­mis de l’Armée, qu’ils affai­blissent la France. Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières. Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’intérêt de la France, l’honneur de l’Armée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d’« avoir servi pendant cinq ans à ébranler
l’Armée et la Nation totale[1802] », d’avoir été le symbole et l’instrument des forces du mal.

Le dreyfusisme

Mais la ligne qui sépare le drey­fu­sard de l’antidreyfusard passe le plus souvent en chacun. La part qui sacri­fie l’innocence au préjugé, qui condamne sans preuve, qui hait la diffé­rence, qui fabrique l’accusation, qui habille l’intérêt person­nel d’intérêts supé­rieurs, qui n’aime de la liberté que la sienne, elle est en chacun de nous ou presque. Il y avait de l’antidreyfusard chez Picquart, mais sa vertu était plus forte que ses préjugés.

La grandeur de Dreyfus

Nulle haine, nul signe de la moindre amer­tume chez Alfred Drey­fus. Il semble n’en vouloir à quiconque. Son martyre fut encore pour lui l’expression tragique d’un devoir. Les épreuves physiques et morales qu’il a endu­rées, l’humiliation de la parade, les cris de haine, les crachats, les années de bagne, la double palis­sade, les fers aux pieds, son destin détruit, sa santé ruinée, tout cela il le voit comme « une étape gran­diose vers une ère de progrès ». Il ne met pas en doute que la liberté univer­selle soit au bout du chemin. Simple­ment ce Fran­çais, qui a tant souf­fert de la France, regarde main­te­nant au-delà des fron­tières. Il voudrait que son « Affaire » ait servi l’humanité.

Édition folio poche . Traduit du tchèque par Barbora Faure.

Coucou Atha­lie, tu m’avais bien tentée avec ce roman, et je te remer­cie de me l’avoir fait lire. C’est une petite merveille ce livre de souve­nirs d’un enfant tchèque de père juif et de mère chré­tienne qui connaît une enfance aimée et riche en évène­ments avant la guerre, traverse les horreurs de la guerre et se recons­truit sous le communisme.
Raconté comme cela, vous pensez qu’il s’agit « encore » d’un roman sur la tragé­die de la Shoa , mais pensez au titre ! Ce livre raconte la passion de cet enfant pour les rivières et les pois­sons et nous fait connaître son père Léo un person­nage auquel rien ne résiste. Enfin presque . Dès la dédi­cace du livre le ton est donné et mon sourire était sur mes lèvres :

À ma maman

qui avait mon papa pour mari.

C’est vrai qu’il est un peu encom­brant ce Léo , toujours prêt à gagner des millions et deve­nir très très riche. Seule­ment voilà, la vie est faite d’im­pré­vus surtout quand on aime les jolies femmes, offrir des tour­nées à tous ses amis dans les bars, et surtout aller pêcher la carpe dans des endroits merveilleux plutôt que de vendre des aspi­ra­teurs. Pour­tant cela avait bien commencé avec le titre de « Meilleur Vendeur du Monde » d’as­pi­ra­teur Elec­tro­lux. La vie auprès de lui, pouvait être compli­quée, elle n’était jamais ennuyeuse, il a fallu le nazisme pour ralen­tir sa fougue. Après la guerre, il s’en­thou­siasme pour le commu­nisme jusqu’à ces terribles procès qui lui assène une si triste réalité :

Pour la première et la dernière fois de sa vie, il s’est blotti entre me bras comme le font les enfants. J’étais déjà un homme. Je le tenais dans mes bras et je regar­dais par-dessus sa tête ce « Rudé Oarvo » où il avait coché au crayon rouge

  • Rudolf Slansky, d’ori­gine juive
  • Bedrich Germin­der, d’ori­gine juive
  • Ludvick Frejka, d’ori­gine juive
  • Bedrich Reicin, d’ori­gine juive
  • Rudolf Margo­lieus, d’ori­gine juive

La série de Juifs conti­nuait et elle était toute macu­lée de larmes. Lors­qu’il se fut calmé, il me regarda d’un air absent, comme s’il ne me recon­nais­sait pas et dit :

-Ils se remettent à tuer les Juifs. Ils ont de nouveau besoin d’un bouc émissaire.

Puis il se leva, il donna un coup dans ce « Rué Pravo » et il se mit à crier :

-Je pardonne les meurtres. Même judi­ciaires. Même poli­tiques. Mais dans ce « Rudé Pravo » commu­niste, on ne devrait jamais voir « d’ori­gine juive » ! Des commu­nistes, et ils classent les gens en Juifs et non-juifs !

Ota Pavel a connu lui, aussi les affres de la dépres­sion, mais grâce à tous ses souve­nirs de pêches dans des endroits merveilleux, il a réussi à se recons­truire et il nous a laissé un livre qui nous fait sourire et aimer la vie. Son humour et sa pudeur en font un grand écrivain.
Bravo à cet auteur .

Citations

Que disent nos féministes ?

-Vous ne peignez pas de femmes ? 
- Vous savez, mon petit bonhomme, je ne les appré­cie pas telle­ment, vos bonnes femmes. Elles m’énervent terri­ble­ment. Quand elles posent pour se faire peindre, elles sont affreu­se­ment bavardes et quand elles se taisent, alors elles sont tout à fait fadasses.

Le talent de son père

Pour la firme Elec­tro­lux l’ar­ri­vée de papa fut une grande aubaine. Il s’avéra rapi­de­ment qu’il était un prodige en ce qui concerne la vente d’as­pi­ra­teurs et de réfri­gé­ra­teurs. Diffi­cile de dire à quoi cela tenait, mais il était génial dans ce domaine et si le talent est déjà mal aisé à recon­naître chez les génies artis­tique, il est d’au­tant plus quand il s’agit de vendre des aspi­ra­teurs à pous­sière (…). Il était parvenu à faire acqué­rir des aspi­ra­teurs à des paysans de Nesu­chyne où il n’y avait pas encore de courant élec­trique moi. Bien entendu, il leur avait promis qu’il allait les aider à faire venir l’élec­tri­cité, mais il ne tint pas sa promesse. 

La pudeur du récit

Un autre homme heureux était le profes­seur Nechleba. Il s’était remis à peindre sa Lucrèce. Un jour, quelques années plus tard, papa vint le voir et lui dit à quel point il la trou­vait belle, et le profes­seur, tout joyeux la lui donna. Pendant la guerre, un SS saoul, blond aux yeux bleus, l’ar­ra­cha de notre mur et la fendit d’un coup de poignard, la tuant somme toute pour la deuxième fois. Ce jour-là papa en eut les larmes aux yeux car il avait depuis long­temps oubliée Mme Irma et il était secrè­te­ment amou­reux de Lucrèce.

La guerre

À cette époque la chair grasse et goûteuse des carpes nous était indis­pen­sable, pour nous, comme pour le troc. Pour les échan­ger contre de la farine, du pain et les ciga­rettes pour maman. J’étais resté seul avec maman, les autres étaient en camp de concen­tra­tion. Je ne connais­sais pas encore très bien les carpes. Je devais apprendre à voire si elles étaient de bonne ou de mauvaise humeur, si elles avaient faim ou au contraire repues et si elles avaient envie de jouer. Je devais connaître leur lieu de passage et les endroits où il était vain de les attendre. Je te les prête une canne solide et court, une ligne, un bouchon et un hameçon. 

L’antisémitisme après la guerre

Ce monsieur commença à lui faire la cour et au milieu de la danse, il lui dit :
- Vous êtes telle­ment belle, en la mangeant des yeux. 
Maman sourit, quelle femme n’au­rait pas été flatté ?
Et alors ce beau monsieur ajouta :.
- Mais je voudrais savoir, qu’est-ce que vous avez de commun avec ce juif ? 
-Trois enfants, répon­dit maman qui termina la danse et revint s’as­seoir auprès de papa.

Édition Pocket

Le bandeau me promet­tait une lecture inou­bliable et un roman qui a connu un énorme succès. Même « la souris jaune » en avait dit beau­coup de bien, je dis même car il est très rare que je trouve chez elle des livres à grand succès. Je l’avais remar­qué chez « Sur mes brizées ». J’ai été beau­coup plus réser­vée qu’elles deux. Je trouve que la première partie sur la montée du nazisme en Autriche est bien raconté mais je crois que j’ai telle­ment lu sur ce sujet que je deviens diffi­cile. Il y a un aspect qui a retenu mon atten­tion, c’est à quel point les Autri­chiens ont été parfois pires que les Alle­mands dans le trai­te­ment des juifs. Ils n’ont pour­tant été que peu jugés après la guerre pour ces faits. On comprend bien la diffi­culté de s’exi­ler, même quand l’étau anti­sé­mite se resserre, la famille que nous allons suivre a beau­coup de mal à lais­ser derrière elle leurs parents âgés et ils espèrent toujours au fond d’eux que cette folie va s’ar­rê­ter. Quand ils se déci­de­ront à partir au tout dernier moment, les fron­tières se sont refer­mées et les pays n’ac­cueille­ront plus les juifs. Ils passent donc un moment en Suisse dans un camp assez sinistre. Ils iront fina­le­ment dans le seul pays qui a accepté de rece­voir des juifs : La Répu­blique Domi­ni­caine. C’est toute l’originalité du destin de ces juifs qui ont été accueillis dans ce pays si loin de leurs tradi­tions autri­chiennes. Dans ce gros roman l’au­teure décrit avec force détails l’ins­tal­la­tion de ces intel­lec­tuels dans un kibboutz où chacun doit culti­ver, élever les animaux, construire une ferme dans le seul pays qui a accepté offi­ciel­le­ment d’accueillir jusqu’à la fin de la guerre des juifs chas­sés de partout. Nous voyons ces Autri­chiens ou Alle­mands tous intel­lec­tuels de bons niveaux s’es­sayer aux tâches agri­coles et de faire vivre un kibboutz et ensuite la diffi­culté de se recons­truire avec des origines marquées par la Shoa . Je ne sais pas pour­quoi je n’ai pas entiè­re­ment adhéré à ce roman. Je n’avais qu’une envie le de finir sans jamais m’in­té­res­ser vrai­ment à ces personnages.

Citations

Beau rapport père fils

Je ne pus rete­nir un soupir de soula­ge­ment : fina­le­ment il n’y avait eu ni affron­te­ment ni querelle. Je lus dans les encou­ra­ge­ments de mon père une grande ouver­ture d’es­prit et une tolé­rance que je ne soup­çon­nais pas. Ses yeux perçants souriaient et je sentis une puis­sante vague d’amour défer­ler et m’en­ve­lop­per tout entier. Je savais quel renon­ce­ment et quels regrets c’était pour lui. J’étais fier de mon père. Il m’ai­mait. Je ne le déce­vrais pas.

Vienne

Je ne me sentais pas juif, mais simple­ment et profon­dé­ment autri­chien. J’étais né dans cette ville, comme mon père et ma mère avant moi. C’était mon univers, dans lequel je me sentais en confiance et en sécu­rité, et qui devait durer éter­nel­le­ment. L’Au­triche était ma patrie, et être juif n’avait pas plus d’im­por­tance qu’être né brun ou blond. Bien sûr nous étions juifs, mais notre origine ne se mani­fes­tait guère plus qu’une fois par an le jour du grand Pardon, quand mon père s’abs­te­nait de fumer ou de se dépla­cer, plus pour ne pas bles­ser les autres dans leurs senti­ments que par conven­tion convic­tion religieuse.

Vienne et ses juifs

Malgré les signaux d’alerte qui ne cessaient de se multi­plier, nous nous raison­nions : nous étions si nombreux, quelques 180000 rien qu’à Vienne, et tant de juifs occu­paient des posi­tions clés dans l’éco­no­mie et la culture. Nous étions héros de guerre, artistes, scien­ti­fiques, univer­si­taires, méde­cins, notre pays ne pouvait se passer de nous.

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition JC Lattès, traduit de l’an­glais par Freddy Michalski

Une histoire à deux voix, deux jeunesses , celle d’Odile qui a vingt ans en 1939 à Paris et Lily qui en a seize en 1988 à Froid dans le Montana. Lily rencontre Odile qui vit à Froid à l’oc­ca­sion d’un exposé sur la France. Les deux vies vont se dérou­ler devant nos yeux. Odile réus­sit, grâce à l’énergie de sa jeunesse à être employée à la Biblio­thèques améri­caine de Paris , et elle y a trouvé le bonheur au milieu des livres qu’elle aime tant. Elle est issue de la petite bour­geoi­sie pari­sienne, sa mère est prison­nière de toutes les conve­nances sociales, et son père, commis­saire de police mène sa famille d’une main de fer. La biblio­thèque est son espace de liberté dont elle a besoin pour deve­nir plei­ne­ment adulte. La guerre va détruire tout cela et détruira Odile en lui mettant devant les yeux ce qu’elle ne voulait pas voir. La vie de Lily est moins tragique même si elle perd sa mère trop tôt et se retrouve vivre avec une belle mère et deux petits frères aussi adorables que fati­gants. Odile aidera, Lily à comprendre sa belle mère et surtout à ne pas perdre son amitié pour Mary-Louise. La soli­tude d’Odile loin de sa famille pari­sienne cache bien des drames qui ne sont révé­lés que peu à peu. Très vite on comprend que les juifs qui dispa­raissent peu à peu de l’uni­vers de la biblio­thèque vont hanter l’es­prit d’Odile mais le pire est à venir et on le décou­vrira à travers la vie de Marga­ret son amie anglaise qui a réussi à rester vivre à Paris.

J’avoue ne pas avoir beau­coup appré­cié cette lecture malgré l’im­por­tance donnée aux livres. Je ne crois pas aux person­nages et je sens que tout l’in­té­rêt vient du dévoi­le­ment progres­sif des horreurs de la guerre à Paris . Fina­le­ment le pire est une réac­tion de jalou­sie d’Odile vis à vis de Marga­ret. Quand j’ai lu ce roman, je me disais que lorsque les Fran­çais ont connu cette période ou que leurs descen­dants essaient de trans­crire ce qu’ont vécu leurs aïeux, ils le font de façon beau­coup plus juste . Ici, on a le regard d’une améri­caine sur la France et cela se déroule comme dans un film améri­cain où toutes les expli­ca­tions psycho­lo­giques sont si simples à comprendre et la réalité de la France occu­pée par les Nazis comme un décor pour un film à suspens.

Citations

L’amour d’un père dans le Montana

- Les gens sont maladroits, ils ne savent pas toujours ce qu’il faut faire ou dire. Essaie de ne pas leur en tenir rigueur. Tu ne sais jamais ce qu’ils ont dans le coeur. 

- Papa est trop souvent absent.
- Oh, quel dommage que les bébés ne gardent aucun souve­nir de la manière dont ils ont été chéris. Ton papa t’a bercée dans ses bras des nuits durant.

En 1939 à Paris, dans une famille conventionnelle

Les hommes impor­tants ont des maîtresses, pour­sui­vit-il. C’est un symbole de statut social, comme une montre en or.
- Le divorce, avait répété maman d’une voix blanche. Mais qu’al­lons nous dire aux gens ?
Ma mère avait une tour­nure d’es­prit bien à elle et sa première réac­tion était inva­ria­ble­ment : » Que vont penser les gens ? » Elle avait jeté un coup d’œil à Mgr Clément qui se tenait sur les marches de l’église. 
- C’est tout ce que tu trouves, à dire ? s’était exclamé tante Caro.
- Tu ne pour­ras pas assis­ter à la messe.

Un roman qui ne vous appren­dra pas grand chose ni sur la spolia­tion des biens juifs, ni sur la roman­cière qui met en scène sa propre famille. Elle est la petite fille de Jules Strauss qui fut un des plus grand collec­tion­neur d’œuvres d’art pari­sien du début du XX° siècle.

Par pudeur sans doute, elle ne s’étend que très peu sur les souf­frances de cette famille. Je pense que, comme moi, elle a entendu parfois « Ah, encore une histoire de juifs pendant la guerre » et qu’elle n’a pas voulu insis­ter. Je comprends et c’est compli­qué aujourd’­hui d’écrire sur ce sujet mais il m’a manqué quelque chose dans cette quête . Une âme je crois, celle qu’on sent dans le regard de cet homme : Jules Strauss.

En revanche vous appren­drez beau­coup de choses sur la diffi­culté d’ob­te­nir la resti­tu­tion de biens spoliés (essen­tiel­le­ment aux familles juives) par les nazis et autres comparses pendant la guerre . – À ce propos , j’ai regardé le film « Rue Lauris­ton » avec Michel Blanc, c’est un film remar­quable tous les acteurs sont excel­lents et on comprend telle­ment bien la façon dont on trai­tait le juifs et leurs biens ! et ici il s’agit de Fran­çais !- . C’est incroyable ce que Pauline Baer de Péri­gnon est amenée à faire pour récu­pé­rer un seul des dessins ayant appar­tenu à son grand père . On pour­rait penser que cette seule photo pour­rait faire la preuve que Jules Strauss avait bien une collec­tion digne des musées et que tout le monde allait aider sa petite fille à retrou­ver une partie des biens, loin s’en faut !

Cet aspect du roman est passion­nant , c’est d’ailleurs ce qui a plu à Aifelle . On peut en effet se douter que si la famille ne possède plus aucun tableau de cette superbe collec­tion c’est que les grands parents de Pauline Baer de Péri­gnon ont été « contraints » de vendre. Et vous savez quoi ? Où dormait le dessin pour lequel, au bout de trois ans d’in­ves­ti­ga­tion, la preuve de la spolia­tion ne fera aucun doute ? Au Louvre dans les réserves. On peut se dire que la famille ne l’avait pas réclamé mais c’est faux sa grand-mère avait monté un dossier tout de suite après la guerre. En vain ! L’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise n’a RIEN fait pour les aider, plus grave en réalité beau­coup de gens savaient que la prove­nance du dessin était douteuse mais rien n’était entre­pris pour retrou­ver sa prove­nance alors que ce n’était pas très compli­qué pour le Louvre de le faire ou au moins essayer !

On est loin de la belle figure de Rose Valland qui pendant la guerre a noté tous les biens volés aux juifs qui étaient entre­po­sés au Musée du Jeu de Paume

Citation

Un fait que j’avais oublié

Avant même d’en­va­hir la France, les Alle­mands ont établi la liste des collec­tions d’art impor­tantes, il connais­sait Jules par ses deux ventes de 1902 et 1932. Tout grand collec­tion­neur juif pendant la guerre figu­rait sur les listes de le ERR, l’Ein­sat­zab Reichs­lei­ter Rosen­berg, l’or­ga­ni­sa­tion diri­gée par l’idéo­logue du parti nazi Alfred Rosen­berg, qui a été jugé et exécuté à Nurem­berg. C’est lui qui a orga­nisé les confis­ca­tion des œuvre d’art appar­te­nant aux grandes collec­tions juives dans les terri­toires occu­pés à partir de juillet 1940 à Paris envi­ron vingt-deux mille objets ont été saisies pendant la guerre
L’ERR est instal­lée au Jeu de Paume, où tran­sitent les œuvres pillées avant d’être envoyées en Alle­magne. Je découvre l’exis­tence de Rose Valland, qui devient mon héroïne. Atta­chée de conser­va­tion au Jeu de Paume, préten­dant ne pas comprendre un mot d’al­le­mand, elle note tout des vols d’œuvre d’art. Elle consigne les nombreuses visites de Goering venu faire son choix, et les envoie en Alle­magne. Rose Valland parvient ainsi à établir l’in­ven­taire détaillé des œuvres trans­fé­rées et leur dépla­ce­ment de 1940 à 1944. Son action de résis­tance permet la récu­pé­ra­tion après guerre d’un nombre impor­tant d’œuvres spoliés. Devenu alors membre de la commis­sion de récu­pé­ra­tion artis­tique, capi­taine de la 1re Armée fran­çaise, elle travaille avec les monu­ments Men à la récu­pé­ra­tion des œuvre et à la recons­ti­tu­tion de leur trajet