Édition P.O.L

J’ai trouvé cette lecture chez « lire au lit » un blog qui propose des lectures origi­nales et qui sont souvent éditées chez P.O.L. Comme cette blogueuse, je me suis atta­chée à Ayme­ric, le père du petit Jim, né d’une d’une maman, Florence qui mène sa vie un peu à « l’ar­rache ». Le roman couvre la jeunesse d’Ay­me­ric et de Florence, puis raconte les dix ans de bonheur absolu pendant laquelle Ayme­ric sera le père de Jim, jusqu’au retour du père biolo­gique. Ensuite, nous parta­geons la terrible souf­france de cet homme qui verra son « fils » partir au Canada avec ses parents biolo­giques. Ayme­ric et Jim se retrou­ve­ront, mais vingt ans plus tard et Jim aura beau­coup de ques­tions à poser à ce père qu’il a tant aimé.
Résumé de cette façon, je ne sais pas si je vous donne envie de lire ce roman, pour­tant c’est incroyable comme cette lecture m’a touchée. D’abord parce qu’on ne traite pas si souvent de l’at­ta­che­ment d’un homme pour un enfant jusqu’à penser à en être le père. Sans pour autant faire les démarches admi­nis­tra­tives qui offi­cia­li­se­raient le lien, pensant sans doute que le lien d’amour est plus fort que n’importe quelle admi­nis­tra­tion. Ensuite parce que tous les person­nages sont dans la nuance, trop sans doute, si Ayme­ric s’était plus imposé et avait plus rejeté Chris­tophe le père biolo­gique, il aurait sans doute moins souf­fert. Combien de fois dans ce roman, j’ai eu envie de lui dire : « mais réagis, impose toi , ne te laisse pas faire » . Comme il le dit si bien dans ce roman les conseils des autres qui ne vivent pas la situa­tion sont souvent trop tran­chants et n’aident pas à comprendre l’en­semble de la situa­tion. Ces person­nages sont des gens d’au­jourd’­hui ni en réus­site parti­cu­lière ni en échec, ils vivent dans une région que l’au­teur aime profon­dé­ment : le Jura. Une région de bois et de montagne, dans laquelle Pierre Bailly a ses attaches . Le centre du roman qui raconte l’en­fance de Jim au milieu de la nature qu’il découvre grâce à son père et à une grand-mère qui vit dans une ferme au milieu des bois, est un moment magique. Comme tous les bonheurs, il y a des failles que le narra­teur ne veut pas voir : est-il encore amou­reux de Florence ? ou reste-t-il près d’elle pour élever leur (son) enfant ?

Le récit est très bien mené , le choix de la maman de le couper de ce père pour que l’en­fant essaie de s’adap­ter au Canada est très logique mais que de dégâts derrière. Le person­nage que je trouve le moins crédible mais aussi celui qui m’a le plus dérangé c’est Chris­tophe le père biolo­gique. Il n’a abso­lu­ment pas voulu de cet enfant et a repoussé cette femme quand il a su qu’elle atten­dait un enfant de lui. Un terrible acci­dent a tué sa femme et ses deux filles et c’est chez Florence qu’il vient se faire conso­ler. Il fallait bien un person­nage pour le roman , mais lui je n’ar­rive pas à imagi­ner sa construc­tion mentale.

Nous sommes aussi dans un monde que je connais peu, un monde où on va écou­ter des concerts pour tout oublier et la drogue aide bien dans ce cas. Je préfère et de loin quand le narra­teur obtient le même résul­tat dans ses marches en montagne.

Un superbe roman et je me promets de lire les autres livres de cet auteur.

Citations

Psycho à la fac

En psycho que on devait être trois mecs pour deux cents filles. Je me souviens d’une soirée où j’ai dit à un type que je faisais psycho, il en est resté bouche bée pendant plus de dix secondes, esto­ma­qué par ma réponse. Il a fini par s’ex­cla­mer : mais oui, t’as tout compris, toi, oh, le petit malin, en plus ça marche à ce que je vois, bien joué mon gars. Là, il regar­dait en direc­tion de Jenny, et quand je lui ai annoncé qu’on se connais­sait d’avant, qu’on ne s’était pas rencon­tré sur les bancs de la fac mais au collège, il a repris sa tête de pois­son crevé. Il venait de trou­ver la seule raison pour un mec aller en fac de psycho fina­le­ment non, ce n’était même pas pour ça que j’y étais .

L’éducation d’un petit garçon aujourd’hui .

On avait beau avoir le souci, autant Flo que moi, de ne pas trop valo­ri­ser les codes mascu­lin et de ne pas lui impo­ser des pratiques de petit mec, on avait beau l’en­cou­ra­ger à s’au­to­ri­ser à aimer la couleur rose ou tel jouet tradi­tion­nel­le­ment destiné aux filles, et j’in­siste pour dire que je faisais ma part de boulot en la matière, et bien je ne pouvais pas m’empêcher de camper ce person­nage de père qui bricole, de père qui n’a peur de rien, de père un peu brutal parfois .

Comment gérer une crise : les amis ne sont pas forcément les mieux placés .

Elle était au courant de tout, bien sûr, elle était encore plus remon­tée que moi. C’est toujours facile de s’emballer quand on est exté­rieur, on ne vit pas les choses, on n’est pas vrai­ment concerné, on ne souffre pas de la même manière, et puis on n’aura pas à assu­mer les consé­quences de nos réac­tions et de nos actes, alors on adopte une posi­tion radi­cale, on joue les durs, et on ferait mieux de se taire, car on est souvent de mauvais conseil,

Édition Galli­mard NRF

Voici la première phrase
J’ai vingt-huit ans et j’ar­rive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de fran­çais – Jean, Paul et Sartre.

J’avais acheté ce livre suite à une avalanche de commen­taires élogieux, je me souviens d’un billet de Jérôme, Ingannmic Atha­lie et de Kathel mais je sais qu’il y en a eu d’autres. Le problème c’est que j’avais accepté de prêter ce roman avant de l’avoir fini. Il est revenu mais je l’avais un peu oublié. Je l’ai relu avec plus de plai­sir que la première fois et je n’ai pas lâché ma lecture car je ne voulais pas qu’il dispa­raisse encore une fois dans mes piles de livres. Depuis, j’ai écouté les diffé­rentes prises de paroles de Veli­bor Čolić et l’au­teur est tout aussi inté­res­sant que son roman. Il raconte son arri­vée à Rennes avec le statut de réfu­gié : le choc ! Est-ce qu’un être humain peut se résu­mer en un mot :« réfu­gié » . Il veut être écri­vain, et j’imagine l’en­sei­gnante langue étran­gère (que j’ai été autre­fois) qui s’ar­rache les cheveux lorsqu’il remplit sa fiche, à la rubrique « que voulez vous faire plus tard » Veli­bor Čolić écrit : « Goncourt », alors que la leçon du jour est de répé­ter et écrire « Où est la poste » .… Son humour, son sens de l’ob­ser­va­tion parti­cu­liè­re­ment aiguisé parce qu’il est illet­tré en fran­çais, ses rencontres diverses et variées de gens qui ont le même statut que lui, lui ont permis d’écrire ce manuel à mettre dans toutes les mains. Les nôtres d’abord, nous les Fran­çais qui ne savons pas souvent comment faire pour aider ces gens qui sont d’abord des êtres souf­frants d’avoir perdu leur iden­tité, et dans les mains des réfu­giés pour les aider à se redres­ser et à rede­ve­nir les hommes ou les femmes qu’ils sont au delà de ce statut qui les écrase. Ce livre n’a rien de tragique et pour­tant on y croise la tragé­die tout est sauvé par le style d’un grand écri­vain . Veli­bor Čolić arrive dans la langue fran­çaise avec son accent, mais à l’écrit ça ne se sent pas trop, avec aussi sa propre façon d’écrire sans pathos et sans la fameuse logique carté­sienne. Il y a de la poésie même dans ses beuve­ries et dans les locaux un peu cras­seux où il doit habi­ter, mais surtout il y a cet humour rava­geur qui le sauve de toutes les situa­tions les plus scabreuses. Je pense que oui, un jour, il l’aura le Goncourt même s’il a gardé un accent pour dire : « Où est la poste » .

(PS les horten­sias c’est pour sa nouvelle iden­tité bretonne !)

Citations

Sa langue

Je murmure une complainte, stupide et enfan­tine, tout en sachant que les mots ne peuvent rien effa­cer, que ma langue ne signi­fie plus rien, que je suis loin, et que ce « loin » est devenu ma patrie et mon destin…

La France vu par des exilés

- Quel drôle de pays la France, radote Alexandre, ici le pain blanc est moins cher que le pain noir. 
-Et en plus, dis Volo­dya, il mange de la salade avant la viande, et pas comme nous en même temps.… 
- Oui, oui j’ajoute avec un air sérieux, les Fran­çais et leur mille sortes de fromages qui puent… Chez nous on a deux sortes de fromages ‑salé et demi salé- et pour le reste débrouille-toi camarade. 
Ensuite nous trin­quons et buvons au goulot, à la slave.

Deux leçons pour survivre dans l’exil :

Comment faire ses courses

Tu sors dans la rue piétonne, la rue prin­ci­pale, la rue la plus fréquen­tée et tu attends que la première grosse mama afri­caine arrive. Ensuite tu te faufiles derrière elle, discrè­te­ment, telle une ombre. Là où elle fait ses courses c’est garanti moins cher en ville.

Comment mener une bagarre

Il faut toujours que tu tapes en premier. Peu importe la situa­tion, peu importe l’ad­ver­saire il faut que tu le cognes d’abord, après seule­ment tu peux discu­ter. Pour la bagarre il faut éviter, dans la mesure du possible, les petits mecs. Les grands sont plus faciles à prendre. La plupart du temps le grand bonhomme est tran­quille, tout le monde s’écarte devant lui, il n’a pas l’ha­bi­tude de se battre,. Tandis que le petit, et bien lui s’est battu toute sa foutue vie, pour se faire une place, pour se faire entendre, pour prou­ver qu’il existe. Donc, atten­tion aux petits, ils sont à éviter ! 

Concours des horreurs de guerre : l’Africain a gagné

- D’ac­cord, sourit un Afri­cain, une fois un copain a été blessé à la jambe. Il criait et criait telle­ment fort, qu’au bout d’une demi-heure j’ai été obligé de lui dire. « Écoute mon vieux, toi tu es blessé à la jambe et tu pleures comme une gonzesse, mais regarde, ton cama­rade de combat, il a reçu un obus sur la tête et il ne dit rien. »

Histoires de guerre dans l’ex Yougoslavie

Un beau jour, narre Omer, on était 1992 avec mon copain Asim le plon­geur, on s’ar­rête sous un vieux pont en bois pour se soula­ger un peu, tu vois. Et c’est juste­ment à ce moment-là que l’ar­mée serbe décide de bombar­der le pont. Les obus pleu­vaient et nous on était en bas, le panta­lon baissé en train de vider, tu vois, nos ventre. « Je demande à mon cousin. Tu as peur ? Il me dit : « Mais non pas du tout. Pour­quoi ? » Alors je réponds : « Si tu n’as pas peur pour­quoi tu essayes de me torcher les fesses ? »
Voilà une autre histoire vraie, j’ajoute, pendant la guerre l’ar­mée serbe entra dans une maison bosniaque. Ils trou­vèrent juste une grand-mère assise près de la fenêtre. « Écoute la vieille, dit-leur comman­dant, dis-moi rapi­de­ment où est ton fils. » Et la mamie. « Où est ton fils, où est ton fils, où est ton fils… Ce n’est pas assez rapide ? Sinon je peux encore aller plus vite. Et ton fils, où est ton fils, où est ton fils… »

La langue française

Les bottes jadis noires, sont dans un piteux état. Je ne me rappelle plus comment je les ai eues. Je m’in­ter­roge : peut-on dire pour les chaus­sures aussi qu’elles sont de « deuxième main » ? Ou de « deuxième pied ?

Édition : petite Biblio Payot. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Hélène Hinfray.

J’ai ri et même éclaté de rire. J’ai imposé à tous mes amis la lecture de certains passages de ce voyage de Bill Bryson à travers la Grande-Bretagne qu’il aime tant. Alors, cette fois (contrai­re­ment au livre précé­dent sur Luocine), un grand merci Keisha , je te rejoins dans un plai­sir de lecture que j’ai savouré à petites doses. Je commence à avoir un petit rayon Bill Bryson dans ma biblio­thèque :Ameri­can rigo­los, Motel Blues, Shakes­peare une anti­bio­gra­phie, Une Histoire de tout ou presque, Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Nos voisins du dessous. Si j’ai volon­tai­re­ment ralenti ma lecture, c’est parce que je frei­nais mon envie de cava­ler dans un livre où c’est mieux de prendre son temps. Quel plai­sir aussi de le lire avec une bonne connexion Inter­net ! Cela permet de véri­fier les images suggé­rées par un Bill Bryson en grande forme. Comme le dit Keisha , le premier chapitre racon­tant son premier contact avec l’An­gle­terre et ses habi­tants est à mourir de rire. Je peux encore sourire en imagi­nant la scène. On y apprend que les habi­tants restent le plus souvent cour­tois en toute occa­sion. (À ce propos je recom­mande la série « Mom » sur Arte qui démontre très bien aussi ce fait). Ensuite nous partons dans un périple à travers la Grande ‑Bretagne avec un auteur dont l’humour me ravit toujours autant. C’est très agréable de lire ce livre en véri­fiant sur Inter­net tous les petits détails qu’il raconte avec un sens aigue de l’ob­ser­va­tion. Comme tout adepte de l’humour, il est d’abord sa propre cible, il faut dire qu’il manie avec une constance rare l’art de se trom­per dans le choix de son hôtel et qu’a­près avoir cher­ché, le plus souvent sous la pluie, le meilleur rapport qualité prix , cela se termine le plus souvent dans une chambre mal chauf­fée et tris­tou­nette. Bill Bryson réus­sit son pari, nous faire aimer son pays d’adoption ,

cet étrange pays qui a inventé « un sport comme le cricket, qui dure trois jours sans jamais donner l’im­pres­sion de commencer. 

J’ai été un peu éton­née qu’il visite, l’An­gle­terre sans évoquer les compé­ti­tions spor­tives (foot ou rugby) et l’Écosse sans les golfs ni le Whisky. En revanche la bière et les pubs sont bien présents. J’ai bien aimé aussi le passage où il se rend compte qu’être trop long­temps tout seul à voya­ger le rend un peu bizarre. Ce livre, c’est aussi une décou­verte de la person­na­lité de Bill Bryson , cet écri­vain fait partie de ceux qui me remontent le moral. Vous pour­rez lire de nombreux extraits et je vous le dis, je suis loin d’avoir reco­pié tous ceux dont j’ai­me­rais me souvenir.

Citations

Vision de Calais

Calais est une ville fasci­nante qui n’existe que pour four­nir à des Anglais en survê­te­ment un endroit où aller passer la jour­née . Ayant subi d’in­tenses bombar­de­ments pendant le conflit mondiale , elle est tombée au mains des huma­nistes d’après guerre et ressemble par consé­quent au reste d’une expo­si­tion de 1957 sur le ciment. Un nombre alar­mant d’édi­fices du centre-ville, notam­ment autour de la lugubre place d’armes, semblent avoir été copiés sur des embal­lages de super­mar­ché. Certains enjam­bant même des rues – ce qui est toujours la marque des urba­nistes des années 1950, enti­chés des nouvelles possi­bi­li­tés offertes par le béton.

L’humour de Bill Bryson

Pour moi, quand il y avait un L à l’ar­rière d’une voiture, cela pouvait très bien signi­fier que son conduc­teur était lépreux. Je ne savais pas du tout que GPO dési­gnait le bureau de poste prin­ci­pal (Gene­ral Post Office), LBW une obstruc­tion passible d’éli­mi­na­tion au cricket (Le Before Wicket), GLC le conseil du grand Ni.dres (Grea­ter London Coun­cil) et OAP les retrai­tés (Ils Age Pensio­ners). Je rayon­nais litté­ra­le­ment d’ignorance.

Les habitudes

Après être resté assis une demi-heure dans un pub avant de me rendre compte qu’il fallait aller cher­cher soi-même sa commande, je voulus faire la même chose dans un salon de thé et l’on m’en­joi­gnit de m’asseoir.

L’art de résumer une vie (depuis il y a eu une série TV sur la vie de cet homme)

Selfridge était un type singu­lier qui nous donna tous une leçon de morale salu­taire. Cet Améri­cain consa­cra ses années d’ac­ti­vité à faire de Selfridges le grand maga­sin le plus raffiné d’Eu­rope, trans­for­mant du même coup Oxford Street en prin­ci­pale artère commer­çante de Londres. Il menait une vie droite et austère, se couchait tôt et travaillait sans relâche. Il buvait beau­coup de lait et ne faisait jamais de bêtises. Mais en 1918 sa femme mourut, et le fait de se trou­ver soudain libéré des liens matri­mo­niaux lui monta quelque peu à la tête. Il se lia avec deux jolies améri­caines d’ori­gine hongroise connues dans le milieu du music-hall sous le nom de Dolly Sisters, et se plon­gea dans la débauche. Une Dolly à chaque bras, il écuma les casi­nos d’Eu­rope, où il joua et perdit avec prodi­ga­lité. Il se mit à dîner dehors tous les soirs, dépensa des sommes folles aux chevaux de course et en auto­mo­bile, acheta High­liffe Castle et projeta de faire construire une demeure de 250 pièces à Hengist­bury Head, une loca­lité voisine. En dix ans il dila­pida 8 millions de dollars, se vit reti­rer la direc­tion de cette Selfridges perdit son château et sa rési­dence londo­nienne, ses chevaux de courses et ses Rolls-Royce, et se retrouva fina­le­ment à vivre tout seul dans un petit appar­te­ment de Putney et à prendre le bus, avant de mourir sans le sou et pour ainsi dire oublié le 8 mai 1947. Mais il avait eu le plai­sir ines­ti­mable de s’en­voyer en l’air avec des sœurs jumelles, c’est tout de même ça le principal.

Je me retrouve dans cette remarque :

Parmi des milliers de choses que je n’ai jamais réussi à comprendre, il en est une qui ressort parti­cu­liè­re­ment. C’est la ques­tion de savoir qui a dit le premier, alors qu’il se trou­vait près d’un tas de sable : » Je parie que si on prenait de ça, si on le mélan­geait avec un peu de potasse et si on le faisait chauf­fer, on obtien­drait à maté­riaux solides mais trans­pa­rent. On appel­le­rait ça du verre. » Trai­tez-moi d’abruti si vous voulez, mais on aurait pu me mettre sur une plage de sable jusqu’à la fin des temps sans qu’ils me viennent à l’idée d’es­sayer d’en faire des vitres

Portraits d » anglais

Je passais devant un aligne­ment de cabines de plage dispo­sées en arc de cercle, toutes de formes iden­tiques mais peintes de diffé­rentes couleurs vives. La plupart étaient fermées pour l’hi­ver mais, au trois quarts de la rangée envi­ron, il y en avait une d’ou­verte, un peu à la manière d’un coffre de magi­cien, avec une petite terrasse ou un homme et une femme était assis sur des chaises de jardin, emmi­tou­flés comme pour une expé­di­tion polaire, une couver­ture sur les genoux, souf­fleté par des bour­rasques qui mena­çaient à tout instant de les faire bascu­ler à la renverse. L’homme essayait de lire le jour­nal, mais le vent le lui rabat­tait sans cesse sur le visage. Ils avaient tous les deux l’air très heureux ou, sinon heureux à propre­ment parler, en tout cas extrê­me­ment satis­faits comme s’ils étaient aux Seychelles en train de boire un gin-fizz sous des palmiers dode­li­nants, et non pas à moitié mort de froid sous des rafales anglaises.
Ils étaient satis­faits parce qu’ils possé­daient un petit bout de terrain telle­ment prisé en bord de mer pour lequel il y avait sans doute une longue liste d’at­tente et que, là était le véri­table secret de leur bonheur, ils pouvaient rentrer quand ils voulaient dans la cabine pour avoir un peu moins froid. Ils pouvaient se faire une tasse de thé et, s’ils étaient d’hu­meur à faire des folies, manger un sablé au choco­lat. Après, ils pour­raient passer une agréable demi-heure à ranger leurs affaires et à fermer les volets. Il ne leur fallait pas plus pour accé­der à un état proche du ravissement.

Les prospectus publicitaires

Presque tous ces dépliant regor­geait telle­ment de fautes que c’en était dépri­mant, et ils avaient si peu à offrir que c’en était pitoyable. La plupart étof­fait leur liste d’at­trac­tions grâce à des indi­ca­tions telles que « parking gratuit » ou « Boutique cadeaux et salon de thé », sans comp­ter l’iné­vi­table « terrain d’aven­ture », et ensuite, ils étaient assez bêtes pour montrer sur la photo que c’était juste un portique et deux animaux en plas­tique sur ressort. Qui peut bien aller dans des endroits pareils ? Je me le demande.

Logique britannique

Je priais l’employé du guichet de me donner un aller simple pour Barns­table. Il m’in­forma que l’al­ler simple coûtait 8,80 livre mais qu’il pouvait me faire un aller-retour pour 4,40 livres.
- Vous ne voudriez pas m’ex­pli­quer en quoi c’est logique ? lui demandai-je.
- Je voudrais bien si je pouvais monsieur, me répon­dit-il avec une louable franchise.

Autodérision

Et les voilà tous partis à me bombar­der de ques­tions. « Elle consomme beau­coup ? Combien de litres au 100 ? C’est quoi comme couple ? Tu as un double arbre à cames en tête ou un alter­na­teur carbu­ra­teur à deux canons avec baïon­nette et sortie les pieds devant ? » Ça me dépasse que quel­qu’un veuille savoir toutes ces conne­ries sur une machine. Aucun autre appa­reil ne suscite un tel inté­rêt. J’ai toujours envie de leur deman­der. « Alors comme ça il paraît que tu as un nouveau réfri­gé­ra­teur ? Et elle contient combien de litres de fréon, cette petite merveille ? C’est quoi son IEE ? Et comment il réfri­gére, hein ? »
Cette voiture possé­dait l’as­sor­ti­ment habi­tuel de touches et de boutons, tous ornée d’un symbole destiné à vous embrouiller (…)
Au milieu de ce tableau de bord se trou­vaient deux cadrans circu­laires de la même taille. L’un d’eux indi­quait clai­re­ment la vitesse, mais l’autre me lais­sait tota­le­ment perplexe. Il avait deux aiguilles, une qui avan­çait très lente­ment et une qui n’avait pas l’air de bouger du tout. Je la regar­dai pendant une éter­nité avant de m’aper­ce­voir ( je vous jure que c’est vrai,) que c’était une pendule.

Les lords anglais

Je me rappelle avoir lu un jour que le dixième duc de Marl­bo­rough, alors qu’il séjour­nait dans l’un des châteaux de sa fille, était apparu consterné en haut de l’es­ca­lier pour décla­rer que sa brosse à dents ne mous­sait pas conve­na­ble­ment. Il s’avéra que, son valet ayant toujours mis le denti­frice à sa place, le duc igno­rait que ces instru­ments ne fabri­quait pas spon­ta­né­ment de la mousse.

Bradford.

La mission de Brad­ford, dans la vie, c’est de faire paraître toutes les autres villes de la planète plus belles en compa­rai­son, et elle remplit très bien ce rôle.

Liverpool

J’ai pris le train pour Liver­pool, où j’ar­ri­vais en plein Festi­val du détri­tus. Les habi­tants avaient pris le temps, malgré leurs nombreuses acti­vi­tés, de parse­mer le décor, par ailleurs terne et mal entre­tenu, de sachets de chips, de paquets de ciga­rettes vides et de sacs en plas­tique. Ils vole­taient gaie­ment dans des buis­sons, appor­tant couleur et relief aux trot­toirs et au cani­veaux. Et dire qu’ailleurs on met tout cela dans des sacs-poubelle.

Engager une conversation

Je ne sais pas moi, enga­ger la conver­sa­tion avec des incon­nus en Grande-Bretagne. En Amérique, évidem­ment, c’est facile. Il suffit de tendre la main en disant : « Moi c’est Bryson. Vous avez gagné combien l’an­née dernière ? » Et ensuite le dialogue ne tarit plus.

La correspondance train/​autocar

Bien que le dernier train eût effec­tué sa desserte depuis quelques temps, un homme se tenait toujours au guichet. J’al­lais donc le voir et l’in­ter­ro­geait calme­ment sur le manque de coor­di­na­tion entre le train et les services d’au­to­car à Blae­nau. Je ne sais pour­quoi, vu que je fus l’ama­bi­lité même, mais il fut visi­ble­ment vexé, comme si je criti­quais sa femme, et répon­dit d’un ton irrité.
- « Si la société Gwyn­ned Trans­port veut que les gens prennent le train de la mi-jour­née à Blae­nau, elle n’a qu’à faire partir les cartes plutôt.
- Mais vous aussi, insis­tai-je, vous pour­riez faire partir le train quelques minutes plus tard. »
Il me regarda comme si j’étais outra­geu­se­ment imper­ti­nent et riposta.
- » Mais pour­quoi nous ? »

Les animaux , les enfants, les ouvriers.

Savez-vous que la Société natio­nale de préven­tion de la cruauté envers les enfants a été fondé soixante ans après la Société royale de préven­tion de la cruauté envers les animaux dont elle n’était qu’une émana­tion ? Savez-vous qu’en 1994 la Grande-Bretagne a voté pour une direc­tive euro­péenne exigeant des périodes de repos statu­taire pour les animaux trans­por­tés, mais contre des périodes de repos statu­taires pour les ouvriers d’usine ?

Bryson a beaucoup utilisé les trains en Angleterre donc en 1994 on pouvait dire ceci

Voici pour vous quelques chiffres singu­liers, qui sont un peu barbants mais qu’il faut connaître. En Europe, les frais affec­tés par personne et par an aux infra­struc­tures ferro­viaires sont de 20 livre en Belgique et en Alle­magne, 31 livre en France, plus de 50 livre en Suisse, et en Grande-Bretagne elles atteignent roya­le­ment 5 livres. La Grande-Bretagne débourse moins par tête de pipe pour amélio­rer les voies ferrées que n’im­porte quel autre pays de l’Union euro­péenne à part la Grèce et l’Ir­lande. Même le Portu­gal dépense plus. Et, malgré ce manque de soutien finan­cier, le pays possède vrai­ment un excellent service de chemin de fer, tout compte fait. Aujourd’­hui les trains sont beau­coup plus propres qu’autre fois, le person­nel globa­le­ment plus patient et plus serviable. Les gentils guiche­tiers disent toujours s’il vous plaît et merci, et la nour­ri­ture est mangeable.

Une différence entre le Middle West et le Yorkshire

Là d’où je viens, dans le Middle West, lors­qu’on est emmé­nage dans un village ou une petite ville, tout le monde passe vous voir pour vous souhai­ter la bien­ve­nue comme si c’était le plus beau jour du quar­tier, et tout le monde vous apporte une tarte. Vous vous retrou­vez avec des tartes aux pommes, des tartes aux cerises et des tartes au choco­lat. Dans le de Middle West, il y a des gens qui démé­nagent tous les six mois rien que pour les tartes.
Dans le York­shire, cela ne risque pas d’ar­ri­ver. Mais progres­si­ve­ment, petit à petit, les autoch­tones vous font une place dans leur cœur et se mettre, lors­qu’il passe en voiture, à vous faire un signe de recon­nais­sance que j’ap­pelle le salut de Malham­dale. C’est un jour mémo­rable dans la vie de tout nouvel arri­vant. Pour effec­tuer le salut de Malham­dale, faites d’abord semblant de tenir un volant de voiture. Puis, très lente­ment, tendez l’in­dex de votre main droite comme si vous aviez un petit spasme invo­lon­taire. Voilà. Ça n’a l’air de rien, mais ça en dit long, croyez-moi et cela va beau­coup me manquer.

L’amour de l’Angleterre

Tout à coup, en un éclair, je compris ce que j’ai­mais en Grande-Bretagne, tout. Abso­lu­ment tout, le bon et le mauvais, la pâte à tarti­ner Marmite, les fêtes de village, les chemins de campagne, les gens qui disent : » Faut pas se plaindre », et « Je vous demande pardon, mais », ceux qui me présentent leurs excuses, à moi quand je leur donne un grand coup de coude sans faire exprès, le lait en bouteille, les hari­cots sur du pain grillé, les foins au mois de juin, les orties qui piquent, les jetées-prome­nades en bord de mer, les cartes d’état-major, les crum­pets, le fait d’avoir toujours besoin d’une bouillotte, les dimanches pluvieux – tout, je vous dis.

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition folio Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Cécile Arnaud

L’ap­pel à la sain­teté et au sacri­fice de soi, les illu­sions et la super­sti­tion néces­saire dispa­rais­saient du monde à cette époque déjà 

Le 18 décembre 2018, Domi­nique faisait paraître un billet sur ce roman et immé­dia­te­ment cela m’a tentée. Comme on peut le consta­ter, je ne suis pas très rapide dans la concré­ti­sa­tion de mes tentations !

Je dois d’abord dire que j’ai failli lâcher cette lecture au bout de cent pages. Gros avan­tage des blogs et d’in­ter­net, on peut relire les billets même quelques années plus tard, je suis donc retour­née sur son blog et cela m’a donné un second souffle pour finir ma lecture. Heureu­se­ment ! car c’est un excellent roman de plus très original.
Pour­quoi ai-je failli l’aban­don­ner ? Parce qu’il présen­tait une vision trop idyl­lique, à mes yeux, de l’uni­vers des sœurs, ici, les petites sœurs des pauvres. Et que, comme moi je suppose, vous connais­sez des récits person­nels, ou des romans, décri­vant toute la perver­sité avec laquelle l’église catho­lique a contraint des consciences, parfois avec violence au nom du « bien ».

Pour­quoi aurais-je eu tort d’ar­rê­ter ma lecture ? Parce que je n’au­rais pas dû oublier que petites sœurs des pauvres ont été les pion­nières et souvent les seules à lutter contre la préca­rité au début du 20° siècle. Dans ce roman, on parle de Jeanne Jugan qui est origi­naire de ma région et dont la vie, à l’image des sœurs de Brook­lyn, est faite d’abnégation et de courage mais aussi de jalou­sie et de perfi­dies dont elle a été victime.

Le roman commence par le suicide de Jim, mari d’An­nie et père de Sally . Les sœurs font tout ce qu’elles peuvent pour éviter à la famille le déshon­neur d’un suicide hélas la presse a dévoilé cette mort par le gaz qui aurait pu faire sauter tout l’im­meuble. Si sœur Saint-Sauveur n’ar­rive pas à faire dire une messe ni à faire enter­rer en terre catho­lique le malheu­reux Jim, au moins sauve-t-elle Annie de la misère la plus abso­lue en l’employant à la blan­chis­se­rie du couvent. Ainsi Sally va-t-elle naître et gran­dir au milieu des sœurs. On voit peu à peu diffé­rents carac­tères se dessi­ner, celle qui règne sur la blan­chis­se­rie : Illu­mi­nata a un carac­tère bourru mais elle se prend d’af­fec­tion pour Annie et Sally et elle est jalouse de Jeanne une sœur plus jeune qui va comprendre qu’An­nie a besoin parfois de souf­fler un peu et lui permet de sortir du couvent.
A Brook­lyn dans la commu­nauté irlan­daise , l’al­cool, la misère, les nais­sances trop rappro­chées sont le lot d’une popu­la­tion qui essaie tant bien que mal de s’en sortir. J’ai retrouvé dans ces descrip­tions l’am­biance d’une série que j’ai beau­coup aimé et qui se passe dans les années 50 en Grande-Bretagne : « Call The Midwife » .

Plusieurs person­nages secon­daires appa­raissent qu’il ne faut surtout pas négli­ger, car ils vont se réunir pour former la trame roma­nesque de cette plon­gée dans le début du 20° siècle dans le New York de la grande pauvreté. Monsieur Costello, le livreur de lait, marié à une femme ampu­tée d’une jambe et tout le temps malade – la descrip­tion des soins qu’il faut lui admi­nis­trer sont d’un réalisme diffi­ci­le­ment soute­nable. La famille Tier­ney qui malgré les diffi­cul­tés et les nombreuses nais­sances est marquée par la joie de vivre . J’ai appris grâce à cette famille que pour éviter de faire la guerre de Séces­sion on pouvait payer un rempla­çant mais si celui-ci reve­nait blessé la famille se devait, au moins mora­le­ment, mais souvent finan­ciè­re­ment l’ai­der à s’en sortir.

Le décor est planté, la jeune Sally ira-t-elle vers les modèles qui ont bercé son enfance et devien­dra-elle nonne à son tour ? Elle a bien failli le faire, mais un terrible voyage en train lui a montré qu’elle n’avait pas l’âme assez forte pour suppor­ter l’hu­ma­nité souf­frante (et déviante). Ira-telle vers une vie fami­liale avec Patrick Tier­ney ? Mais pour cela il faudrait qu’elle aban­donne sa mère qui a tant fait pour elle.
Oui, il va y avoir une solu­tion mais il ne faut pas top s’éton­ner qu’à l’âge adulte Sally ait eu des tendances à la dépression !

Un excellent roman, qui vaut autant pour les descrip­tions précises et très (trop parfois pour moi) réalistes de la commu­nauté pauvre irlan­daise de Brook­lyn, que pour les rapports entre les reli­gieuses, que par sa construc­tion roma­nesque très bien imagi­née. Si j’ai une petite réserve c’est que j’ai trouvé un inuti­le­ment compli­qué de comprendre qui était en réalité le narra­teur, mais cela permet de ne pas divul­gâ­cher la fin. Comme je fais partie des gens qui aiment mieux connaître le dénoue­ment avant de lire un roman, évidem­ment j’ai été plus agacée que séduite par ce procédé.
Mais ce n’est qu’un tout petit bémol par rapport à l’in­té­rêt de ce roman qui a reçu le prix Fémina pour le roman étran­ger, en 2018, c’est vrai­ment plus que mérité, car c’est un très bel hommage aux femmes à toutes les femmes !

Citations

La pauvreté

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une béné­dic­tion – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dila­pi­dait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne trai­tait pas sa femme en esclave – mais une béné­dic­tion rare à tout le moins.
Elle dit : Même un bon mari est capable d’épui­ser sa femme. Elle dit : Même une bonne épouse est suscep­tible de se trans­for­mer en sorcière ou en poivrote ou, pire, en bébé ou en inva­lide, afin de tenir son très bon mari à l’écart de son lit.

Éducation sexuelle de la jeune novice dans un voyage en train

« Et même si je suis sûr, pour­sui­vit-elle, qu’un petit bébé bonne sœur ne connaît rien à ces choses-là, je peux vous affir­mer qu’on a jamais vu un homme avec un pénis aussi minus­cule. » Elle bran­dit son petit doigt pâle. L’ongle, la chair même se termi­naient en une pointe ourlée de crasse. Puis la femme fourra le doigt dans sa bouche et referma les lèvres dessus. Elle écar­quilla les yeux comme sous le coup de la surprise. Lorsque elle ressor­tit son doigt, il était humide et taché de rouge à lèvres à sa base. Ensuite elle posa sa main, aux doigts repliés dans sa paume sur ses larges cuisses et remua son petit doigt humide contre le tissu noir de sa jupe. » Vous imagi­nez, dit-elle avec désin­vol­ture, une fille de ma taille passant sa vie à chevau­cher un truc de cette taille là ? » Sally détourna les yeux, le visage brûlant.

J’aime bien cette description d’une dispute familiale

Ainsi s’acheva la dispute. Ils étaient tous les deux tout rouge. Ils se passèrent tous les deux la langue sur les lèvres, satis­faits, pour lécher les postillons des mots qu’ils venaient de crier. Les disputes de leurs parents, nous raconta notre père, écla­taient soudai­ne­ment, comme une bagarre de rue, puis se termi­naient tout aussi vite. La paix redes­cen­dait. Ça ressem­blait au bonheur.
Leurs six enfants en vinrent à comprendre qu’on pouvait trou­ver une certaine satis­fac­tion à faire enra­ger un être aimé

Édition Buchet/​Chastel

Une auteure qui a un joli style tout en simpli­cité et pour­tant, quel travail sur ses phrases ! Elles sont toutes cise­lées et semblent couler de source. On recon­naît Marie-Hélène Lafon, un peu comme on recon­nait Annie Ernaux. C’est une qualité que j’ap­pré­cie beau­coup : une écri­ture qui se recon­naît en restant simple. J’avais beau­coup aimé L’an­nonce, et eu plus de réserves sur Joseph . Mais ce roman m’a beau­coup plu. Il commence par une tragé­die racon­tée de façon saisis­sante, la mort d’un enfant ébouillanté acci­den­tel­le­ment par une femme qui en perdra la raison. Ensuite le roman se morcelle en suivant diffé­rents person­nages. Le fil conduc­teur c’est ce « fils » mort de façon tragique, son jumeau suivra un parcours marqué par la colla­bo­ra­tion et les conquêtes fémi­nines. Il ne saura pas qu’il a eu un fils qui au contraire s’illustre par son courage de résis­tant pendant la guerre 3945 . La mère de ce fils est un person­nage étrange qui est en toile de fond du roman et que l’on ne comprend pas très bien. Sa plus grande sagesse a été de confier cet enfant à sa sœur et son mari qui lui donne­ront amour et tendresse. Comme il faut bien une fin , si ce fils n’a pas retrouvé ses racines pater­nelles, dans un dernier chapitre les deux familles fini­ront par se rejoindre.
Je n’ai pas toujours appré­cié ce morcel­le­ment que Kathel appelle l’art de l’el­lipse, mais ma réserve vient surtout des person­nages , comme celui de la mère, pas assez appro­fon­dis. Si j’aime cette auteure, c’est pour son style et les ambiances qui règnent dans ces romans plus, sans doute, que ses histoires qu’elle suggère plus qu’elle ne les raconte.

Citations

J’aime le style de cet auteur

Une fois, elle lui avait demandé son âge, le vrai, et lui avait dit qu’il ressem­blait beau­coup, en plus jeune, à son frère dont elle était sans nouvelles depuis octobre 1940. Il avait pensé, sans le dire, que c’était peut-être un critère discu­table pour choi­sir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affa­més et affû­tés par le senti­ment de vivre à la proue d’eux- mêmes.
Cette femme, Sylvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se compre­naient pas tout à fait du premier coup mais se plan­taient dans l’os et y restaient.

Le catéchisme 1934

Il aime l’école le mettre la gram­maire, et les autres matières, il est d’ac­cord pour tout. Il aurait voulu suivre aussi le caté­chisme avec les enfants de son âge ; mais sa mère n’y tenait pas, elle a dit, il est baptisé et ça suffit ; Hélène et Léon n’ont pas insisté et il croit comprendre que la dame du caté­chisme et le curé, qu’il connaît, comme tout le monde à Figeac, ne doivent pas être très à l’aise avec les fils de pères incon­nus. Inconnu est un adjec­tif quali­fi­ca­tif, il en est certain, il peut comp­ter là-dessus, sur la gram­maire. À père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui aurait en commun un adjec­tif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens néga­tif et les deux suivantes un parti­cipe passé.

Cadeau de mon fils qui partage mon goût pour l’hu­mour de cet auteur aussi bien en roman : Le Discours , qu’en BD : depuis Zaï Zaï Zaï , Et si l’amour c’était d’ai­mer, et Formica . Il s’agit d’un de ses premiers romans et déjà tout son humour est présent. L’au­teur narra­teur, auteur de théâtre de son état, est un éter­nel perdant qui se présente comme étant un collec­tion­neur d’en­ter­re­ments. Mais surtout ne vous fiez à rien de ce qu’il raconte car tout est faux et tout n’est qu’un jeu d’ap­pa­rences . Tout le monde est mani­pulé par cette société Figu­rec, qui paye des figu­rants pour que votre vie ait l’air de quelque chose d’à peu près vivable. Au passage vous aurez quelques éclats de rire, pas forcé­ment les mêmes que les miens mais je suis certaine que vous rirez. En revanche ne vous accro­chez pas trop à l’in­trigue, si elle est meilleure que la pièce de théâtre dont nous avons quelques extraits ce n’est quand même pas l’his­toire du siècle. C’est pour moi moins bon que « Le Discours » mais pour mes éclats de rire, je lui attri­bue quand même ses quatre coquillages.

Citations

La phrase à ne pas oublier (et à essayer de recaser dans une conversation)

On peut diffi­ci­le­ment se permettre d’être para­site et végétarien.

Les artistes

Il y a les artistes et ceux qui auraient aimé être artistes, c’est géné­ra­le­ment dans cette caté­go­rie qu’on trouve les mécènes – et puis il y a ceux qui n’en ont rien à foutre, pour qui les artistes sont soit des fainéants, soit des homo­sexuels, soit les deux.

Un bel enterrement

Ah, l’en­ter­re­ment d’An­toine Mendez ! Sa femme essayant de sauter dans le caveau pour le rejoindre dans l’éter­nité, ses cris hysté­riques, ses trois fils la rete­nant dans des spasmes maîtri­sés de grands garçons face à la mort, le discours de son meilleur ami admi­ra­ble­ment ciselé, pas du tout mortuaire, certaines anec­dotes parve­nant même à susci­ter des petits rires humides et pensifs dans l’as­sis­tance. Je souhaite sincè­re­ment que cet ami ait droit à pareil éloge quand son tour vien­dra. Antoine Mendez, voilà quel­qu’un qui a réussi son enter­re­ment. Il y a des gens comme ça qui savent partir.

Figurec

Depuis, l’idée a fait son chemin. Figu­rec aujourd’­hui c’est des dizaines de milliers d’employés à travers le monde. Des figu­rant dans tous les domaines, partout, proba­ble­ment la société secrète la plus puis­sante du monde ou employé et comman­di­taire sont tous maçons ou fils de maçon. Enfin pas tout à fait maçons, plutôt Roque­bru­niste, c’est une autre école, la belle dissidente.

Sa mère

Ma mère ressent toujours le besoin de préci­ser l’ori­gine des aliments qu’elle propose à ses invi­tés, de manière un peu para­noïaque, comme si elle était persua­dée que les gens qui viennent manger chez elle redoutent l’in­toxi­ca­tion alimen­taire. Si la cuisine était assez grande pour y faire entrer deux bovins, elle présen­te­rait aux invi­tés les parents du steak.

Ses succès féminins

La dernière femme avec qui j’ai eu une conver­sa­tion en tête à tête – si j’ex­clus ma mère et ma boulan­gère – est la profes­seur d’an­glais qui m’a fait passer l’oral du bac. Autant dire que, contrai­re­ment à » my tailor », mon expé­rience » is not rich ».

Les manifs de prof le chapitre entier est très drôle voici juste un passage

Devant nous, un homme et une femme discute assez violem­ment, lui est du SEAFFJ (syndi­cat des ensei­gnants adhé­rents à la Fédé­ra­tion fran­çaise de judo) et elle du SEDV (syndi­cat des ensei­gnants diabé­tiques et végé­ta­liens). Visi­ble­ment ils ne sont pas tout à fait d’ac­cord sur un point précis des reven­di­ca­tions. Fina­le­ment, un type avec un bouc et des lunettes, du SEPVSELC (syndi­cat des ensei­gnants pour la vacci­na­tion systé­ma­tique des enfants du Loir-et-Cher) s’in­ter­pose et finit par les calmer.

Édition 1018 traduit du japo­nais par Jean-Baptiste Flamin

Je dois cette lecture à Dasola et mes cinq coquillages seront, je l’es­père, une inci­ta­tion pour que ce livre extra­or­di­naire trouve un large public parmi mes amies blogueuses et amis blogueurs. Ce roman remplit trois fonc­tions, décrire avec minu­tie les ressorts de la justice japo­naise (depuis l’af­faire Carlos Gohn, on a tous l’idée que ce n’est pas facile de sortir de ses griffes), une réflexion très four­nie sur la peine de mort, et enfin un thril­ler bien construit. Pour moi, c’est ce dernier aspect que j’ai trouvé le moins inté­res­sant, mais sans doute parce que je suis peu adepte du genre. En revanche la descrip­tion de la justice japo­naise m’a abso­lu­ment passion­née. Le roman débute dans le couloir de la mort, à neuf heures du matin, c’est l’heure où, lorsque l’on entend des pas se rappro­cher de la cellule où on est enfermé, cela peut être ceux des gardiens qui viennent cher­cher le condamné qui doit alors être exécuté. Ryô Kihara écoute et on imagine sa souf­france puis­qu’il est condamné à la pendai­son, puis les pas passent et ce n’est pas pour lui pas cette fois… Après cette scène, il est impos­sible que vous ne vouliez pas en savoir plus ; alors vous suivrez la levée d’écrou de Jun’i­chi qui part en condi­tion­nelle après avoir fait deux ans de prison pour avoir tué acci­den­tel­le­ment un homme dans un bar. Ce départ se fait selon un rituel où le condamné ne doit son départ vers la liberté qu’à une atti­tude où il montre à quel point il se repent pour tout le mal qu’il a fait. Toute la justice japo­naise est là, il ne sert à rien de clamer son inno­cence, il faut montrer qu’on a changé, que la prison vous a changé et que vous ne recom­men­ce­rez jamais. C’est pour cela que l’on voit à la télé­vi­sion, s’hu­mi­lier devant le pays des grands patrons ou des diri­geants poli­tiques. Ils peuvent repar­tir libres car ils recon­naissent à la fois leur culpa­bi­lité et les bien­faits de la justice japo­naise qui a œuvré pour leur bien et celui de la société. (Tout ce que Carlos Gohn n’a jamais voulu faire.). Enfin grâce à Shôgi Nangô, le gardien de prison qui va recru­ter Jun’i­chi pour essayer d’innocenter Ryô Kihara avant qu’il ne soit trop tard, le lecteur est plongé dans une réflexion appro­fon­die sur ce que repré­sente la peine de mort pour celui qui l’ad­mi­nistre. Depuis « L’Étran­ger » je n’ai rien lu d’aussi marquant. Je ne dirai rien du thril­ler car je sais bien qu’il ne faut surtout pas divul­gâ­cher ce genre d’in­trigue. Un des aspects qui joue un grand rôle dans le roman, ce sont les sommes d’argent qui sont en jeu. Les parents du jeune Jun’i­chi ont versé aux parents de la victime une somme si colos­sale qu’ils sont réduits à la misère. C’est d’ailleurs pour cela que ce jeune accep­tera de partir dans l’en­quête de Shôgi Nangô car il espère, grâce à l’argent gagné, aider ses parents à sortir de la pauvreté où il les avait plongés.

Je ne voudrais pas que vous pensiez que ce roman est unique­ment une charge sévère contre la justice japo­naise, il s’agit plus exac­te­ment d’un ques­tion­ne­ment sur son fonc­tion­ne­ment et cela amène le lecteur à réflé­chir sur ce que la société recherche en empri­son­nant des délin­quants. Si c’est les écar­ter de la société, ils ressor­ti­ront et recom­men­ce­ront, si c’est les réadap­ter alors on s’in­té­res­sera au système japo­nais qui veut être certain que l’in­di­vidu a changé et ne recom­men­cera pas parce qu’il a compris les consé­quences de ses actes.

Enfin pour­quoi treize marches : d’abord il semble­rait que dans les premiers temps il y ait eu treize marches pour monter à l’écha­faud , ensuite Ryô Kihara qui souffre d’une amné­sie et ne se souvient de rien se rappelle soudain avoir gravi treize marches, et enfin il faut treize signa­tures succes­sives pour vali­der la condam­na­tion à mort avant de l’exé­cu­ter. Et évidem­ment, avant cette trei­zième signa­ture, nos deux enquê­teurs doivent boucler leur enquête. Voilà pour le suspens qui est très prenant. C’est peu de dire que j’ai aimé ce livre, j’ai été passion­née de bout en bout.

PS

Vous pouvez vous infor­mer sur l’hor­reur de la peine de mort au Japon, en tapant le nom de Sakae Menda ou Iwao Hakamada

Citations

Le procureur tout puissant

Pour avoir été lui-même jugé, Jun’i­chi n’avait pas beau­coup de sympa­thie pour les procu­reurs. Leur réus­site au concours natio­nal de la magis­tra­ture faisait d’eux l’élite de la nation. Ils agis­saient au nom de la justice, avec la loi pour seule arme, sans aucune place pour les sentiments.

La sortie de prison en conditionnelle

Une lumière diffuse , filtrée par le verre dépoli des fenêtres , confé­rait au surveillant un air plus humain , que Jun’i­chi décou­vrait pour la première fois . Mais la séré­nité que ce tableau inspi­rait au jeune homme fut balayée par la phrase suivante.
- Je m’en­gage à prier pour le repos de l’âme de ma victime, et m’ef­for­cer en toute bonne foi de l’apaiser.
Il blêmit.
« Prier pour l’âme de sa victime et s’ef­for­cer de l’apaiser… »
Jun’i­chi se demanda si l’homme qu’il avait tué se trou­vait à présent au ciel ou en enfer.

La prison japonaise

Après une alter­ca­tion avec un maton qui l’avait dans le colli­ma­teur, il avait été envoyé dans cette cellule indi­vi­duelle, minus­cule et puante, où on l’avait laissé crou­pir une semaine, les bras immo­bi­li­sés par des sangles de cuir. Sa nour­ri­ture, dépo­sée dans une assiette à même le sol, il avait dû la laper comme un chien, et quant à ses besoins il n’avait eu d’autre choix que de se faire dessus ‑une expé­rience atroce.

La peine de mort

Si jamais son propre enfant avait été tué, et que son meur­trier se trou­vât devant ses yeux, il lui réser­ve­rait à coup sûr le même sort. Cepen­dant, auto­ri­ser à rendre justice soi-même plon­ge­rait la société dans le chaos. C’est pour­quoi l’État se posait en tiers entre les parties et s’ar­ro­geait le droit de punir, d’in­fli­ger des peines à leur place. Le cœur humain était en proie au senti­ment de vengeance, un senti­ment né de l’amour porté à la personne décé­dée. Ainsi, la loi étant faite par les Hommes et pour les Hommes, la justice rétri­bu­tive et l’idée de peine de mort qu’elle implique n’étaient-elles pas naturelles ?

Traduit du Roumain par Philippe Loubière . Édition des Syrtes

C’est Innga­mic qui m’a donné envie de lire ce roman, mais je crains que le but de Goran, Eva , Patrice pour le mois Europe de l’Est soit un peu raté, car je ne vais pas vous faire décou­vrir un nouvel auteur, mais simple­ment confir­mer les avis très posi­tifs de l’an dernier, peut-être que, malgré cela, vous ne l’aviez pas encore décou­vert ? Si vous le lisez je parie que l’an prochain, il sera de nouveau dans le mois de l’Eu­rope de l’Est !

Ce roman est tout à fait à part, tout est dans le style de cette auteure. Chaque phrase est percu­tante et permet, peu à peu, de recons­truire la vie tragique d’Alesky et de sa mère. L’au­teure manie avec une telle dexté­rité, l’el­lipse, que je ne veux pas vous redon­ner le fil du récit car vous perdriez un des charmes du roman. Comme de petits éclairs dans une vie si sombre, les clé de compré­hen­sion viennent éclai­rer ce récit. On peut, sans rien déflo­rer, dire que Tatiana Tibu­léac, nous met dans la tête d’un adoles­cent qui a le cerveau dérangé et qui hait sa mère. C’est peu de le dire, il rêve de la tuer dès qu’il pense à elle, il faut dire qu’il n’a reçu que des rejets de sa part depuis la mort de sa petite sœur. Mais ensemble, à la demande express de sa mère, , ils partent en vacances, en France. C’est là le coeur du roman, non seule­ment cet été là , il décou­vrira les yeux verts de sa mère, mais, plus encore, il va essayer de la comprendre. Le sujet du roman, c’est donc la progres­sion vers un amour bancal car ni l’un ni l’autre ne vont bien, lui a le cerceau un peu dérangé et sa mère est atteinte d’un cancer « enragé ».

Tout est dans la façon de racon­ter cette énorme souf­france d’un enfant fragile qui non seule­ment doit se remettre de la mort de sa petite sœur adorée mais qui est ignoré par son père alcoo­lique et rejeté par sa mère murée dans sa propre souf­france. Il devient violent et s’en­ferme derrière un mur de haine qu’il croit indes­truc­tible. Les phrases sont percu­tantes et font mal, à l’image du début que l’on ne peut pas oublier :

Ce matin-là, alors que je la haïs­sais plus que jamais maman venait d’avoir trente neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé.
J’ai souvent eu envie de reco­pier des phrases de ce roman (il y a donc beau­coup d’ex­traits) , j’es­père que vous les lirez car mieux que ce que je peux en dire, il vous expli­que­ront pour­quoi j’ai aimé ce petit livre malgré la dureté du propos.

Citations

L’arrivée dans le village

Il y avait trois jours que je me trou­vais dans ce village, sans avoir encore vu personne. Je dormais toute la jour­née, ou bien je fumais, ou bien je mangeais du pop-corn, ou bien je haïs­sais maman. Entre-temps, Jim et Kalo étaient partis pour Amster­dam, passer ces fameuses vacances que j’at­ten­dais depuis trois ans et pour lesquels j’avais mis de côté les sous que je rece­vais à l’oc­ca­sion de chaque fête, plus ceux que j’avais piqués à Grand-Mère.

Sa petite sœur

Il aurait mieux valu que ce fût papa qui mourût, plutôt que Mika. Si la mort tenait compte de notre avis, il mour­rait beau­coup de gens bien choisis.
Notre psychiatre disait que, jusqu’à cinq ans, les enfants ne se souve­naient de rien. Moi, je crois qu’elle déconne et que Mika est morte avec beau­coup de souve­nirs, les souve­nirs les plus beaux et les plus vrais qui aient jamais existé dans notre maudite famille.
Je suis sûr que si Dieu avait eu une fille, elle se serait appe­lée Mika. J’ai telle­ment le mal d’elle que je m’en arra­che­rais les yeux.

Le monde de l’art

Du monde bigarré et avide qui m’en­toure ‑inter­mé­diaires qui gagnent plus que les artistes, direc­teurs de gale­ries pres­ti­gieuses ou douteuses, critiques d’art plus fous que moi, oligarques russes et mécènes japo­nais, milliar­daires juifs qui ne recon­naî­traient pour rien au monde qui ne sont ni l’un ni l’autre -, il n’y a que Sacha qui est inté­rêt à me voir en vie. Si je n’avais pas été là, il aurait conti­nué à travailler comme assis­tant d’un méde­cin, avec un salaire d’étu­diant. Pour le reste, tout ce ramas­sis de hyènes serait bien content si je mourais – d’un cancer, de préfé­rence, comme maman, ou de démence‑, pour doubler ainsi tant la cote de mes œuvre que leurs profits, déjà gras et immérités.

La transformation de sa mère

Bien qu’elle soit deve­nue plus belle et plus intel­li­gente, maman s’éva­nouis­sait de plus en plus souvent et deve­nait de plus en plus maigre. Quand elle marchait, ses mains se balan­çait le long du corps comme celle d’une poupée de chif­fon et les commis­sures de ses lèvres tombaient, la faisant ressem­bler à un enfant boudeur.
Mais c’était la meilleure maman que j’avais eu jusqu’à présent. Même si je connais­sais l’ef­fet de cette mala­die sur un humain, j’al­lais deman­der pour Noël un cancer pour maman, et non de faire l’amour avec Jude. Quant à papa, je crois qu’au­cune mala­die ne l’au­rait fait changer.

La psychiatrie

Je me suis posé ces ques­tions, dans ma soli­tude et ma folie, en ramas­sant mes os épar­pillés dans tous les recoins de la chambre avec des mots flot­tants, allongé sur le divan des dizaines de psychiatres qui ont défilé dans mon cerveau comme dans le couloir d’un hôtel de passe, au cours de dizaines d’in­ter­views et d’émis­sions sur moi et ma vision si origi­nal de la vie.

Les villages français

Aujourd’­hui, que j’en suis à aimer les villages fran­çais plus que tout autre endroit au monde, tous ces festi­vals et toutes ces foires sont une partie de moi-même. Je n’en manque aucun, que je rentre à la maison avec une poignée de tomates ou avec un sac plein de laine de mouton. Mais je compre­nais mal alors comment des gens sains d’es­prit pouvaient avec pouvaient avec tout leur sérieux, orga­ni­ser « la fête du panais », « la folie des produits à base de pois cassés » ou « le concours régio­nal du meilleur poivron ».

Le voyage de noce de sa mère

Une longue histoire, partiel­le­ment inven­tée, je suppose, sur sa lune de miel avec papa a suivi. Bref, maman voulait voir Venise et papa l’a emme­née à Klaï­peda, un port de Litua­nie, où il avait un cousin docker, et pendant quatre semaines ils ont déchargé les sacs d’un bateau.

Édition Nota­bi­lia

J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui reviendra.

À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.