Édition 1018 traduit de l’an­glais (Irlande) par Marie-Claude Peugeot

Dans les commen­taires de « Route One » Domi­nique disait que ce roman lui rappe­lait « Les saisons de la nuit ». Je pensais trou­ver un billet sur son blog mais rien . Peu importe, j’ai lu avec grand inté­rêt ce roman (grâce à elle) qui, en partie, raconte la construc­tion du métro de New York en 1916. Mais c’est aussi un roman qui raconte la vie des exclus aujourd’­hui qui trouvent dans le métro le moyen de survivre. Un person­nage en parti­cu­lier qui est un véri­table acro­bate et qui a trouvé un lieu inac­ces­sible au commun des mortels car il faut esca­la­der des poutres au dessus des voies ferrés
Bien sûr ces deux histoires vont se rejoindre, car cet homme, Tree­frog, complè­te­ment détruit et qui s’au­to­mu­tile sans cesse , s’ap­pelle en vérité Clarence-Nathan Walter et est le petit fils d’un des construc­teurs du métro. Cela on le sait petit à petit, mais ne vous inquié­tez pas , je ne divul­gâche pas la fin qui est étonnante.

la base du roman se fonde sur un acci­dent (réel ?) quatre hommes creu­saient sous la rivière de l’Hud­son quand tout à coup trois d’entre eux ont été aspi­rés par l’eau et sont sortis au dessus d’un geyser dans la rivière de l’Hud­son. Hélas, le quatrième est mort ense­veli dans la boue de la rivière. Walter un travailleur noir va régu­liè­re­ment voir la veuve de cet ouvrier et il élève sa fille. Quelques années plus tard, les deux person­nages vont s’ai­mer et se marier. Cela nous vaut des passages boule­ver­sant sur le racisme au États-Unis et la diffi­culté de vivre un couple mixte et encore, à New York, ils ne sont « que » victime du racisme dans le Sud ils auraient été tués. Comme le sera son fils Clarence qui a eu le malheur de vouloir décou­vrir la région natale de son père.

Son petit fils ne connaît pas le vertige donc il travaillera à la construc­tion des buil­dings, on retrouve « Ciel d’Acier » de Michel Moutot mais ce n’est qu’une petite partie du roman , la partie la plus heureuse car le petit fils est amou­reux de sa femme très agréable et a une petite fille qu’il adore, ensemble ils font au vieux Walter une fin de vie souriante malgré les souf­frances que celui-ci éprouvent à cause des travaux trop durs qu’il a effec­tués dans sa jeunesse. Hélas, un drame dont je ne dirai rien, va boule­ver­ser ce fragile moment de bonheur. On retrouve le person­nage dans la lutte pour la vie dans ce qui est certai­ne­ment le pire endroit sur terre pour survivre : les tunnels du métro de New York avec sa faune d’al­coo­liques drogués hyper violente.

C’est un roman très riche, centré sur le métro : sa construc­tion et la popu­la­tion qui aujourd’­hui y trouve refuge. Les person­nages sont atta­chants même lors­qu’ils sont complè­te­ment détruits par le malheur et ce qui va avec : l’al­cool, la drogue, la soli­tude. Merci à Domi­nique pour cette tenta­tion de lecture qui complète très bien les deux romans de Michel Moutot.

Citations

La démocratie dans le travail.

Walker gagne la première partie, et Power donne au jeune noir une tape sur l’épaule.
- « Dis-donc, noiraud, tu t’es vu ? le roi de pique ! » mais Walker ne le prends pas mal. Il sait qu’ici sous le fleuve, on est en démo­cra­tie. Dans l’obs­cu­rité, tout le monde a le sang de la même couleur ‑ritals, nègres, polaks où rouquins irlan­dais c’est du pareil au même- alors il se contente de rire virgule empoche ce qu’il vient de gagner, et fait une deuxième donne.

Mariage mixte en 1930 à New York.

Une série de briques leur arrive par la fenêtre de la chambre, lais­sant des éclats de verre sur le plan­cher et ils n’ont plus qu’à coller une feuille de plas­tique qui claque au vent. Une de ces briques est enve­lop­pée dans un papier qui dit : INTERDIT AUX PINGOUISNS . Sur un autre, on peut lire : ARLEQUINS DEHORS. sur une troi­sième simple­ment : NON
William paie les dégâts et loue un autre loge­ment, ou dessus hors de portée des pierres et des cailloux lancés de la rue. Il sait qu’ailleurs, ce serait bien pire, dans d’autres parties de la ville, ils seraient déjà morts. Il a l’im­pres­sion de s’être exilé dans les airs, mais cet exil est une sécu­rité pour Eleanore. 

Toujours le racisme.

Deux soirs par mois, la diseuse de bonne aven­ture garde les petits, et Elea­nore va rejoindre Walker au Loews sur la Septieme avenue, un cinéma pour gens de couleur. Il arrive en avance ‑après avoir pointé à la sortie de son travail- , et Elea­nore descend discrè­te­ment le retrou­ver dans la salle. Quand elle arrive au bon grand, elle pose le doigt sur les lèvres d’un vieux Noir, qui la regarde passer devant lui avec éton­ne­ment. Il lui touche la main en souriant : « Allez‑y m’dame. »
Elle lui rend son sourire et se fraie un chemin jusqu’à son époux. 
L’obs­cu­rité et les dérobe aux regards bien que mariés, ils vivent une histoire d’amour illicite.

Le désespoir d’un père dont des policiers ont tué le fils.

Par un jour de semaine blafard, il enterre Clarence, aux côtés d’Ela­nore, dans un cime­tière du Bronx. 
Ses filles et Louisa sont derrière lui. Il s’age­nouille devant la tombe, mais ne dit aucune prière. À présent, les prières, ne sont plus pour lui que paroles atones – suppli­ca­tions inutiles qui, à peine pronon­cées et sorties de la gorge, retombent dans l’es­to­mac. De la régur­gi­ta­tion spiri­tuelle. Il ne veut pas voir les fossoyeur qui sont là, gras et satis­faits, au dessus du trou qu’ils viennent de creu­ser. Il saisit une pelle, jette une première motte de terre sur le cercueil de son fils. Il fait un pas en arrière, prend ses filles dans ses bras, ils rejoignent ensemble la voiture qui les attend.

Édition Plon . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quel livre ! Quand j’ai refermé ce livre de souve­nirs, j’ai eu un besoin d’un moment de silence avant de rédi­ger mon billet. Le silence qui a essayé d’étouf­fer les cris de ces Armé­niens spoliés de tous leurs biens, tortu­rés, aban­don­nés dans le désert, assas­si­nés puis turqui­fiés et oubliés.

Pour­tant tous les 24 avril les Armé­niens de la diaspora fran­çaise défilent devant les ambas­sades turques pour que ce géno­cide soit enfin reconnu.
Le livre est un retour dans la mémoire d’une jeune femme née en France d’une famille armé­nienne qui s’est exilée de Turquie en 1960 . Cette plon­gée dans le passé se fait à travers les pièces de la maison fami­liale qui, à travers un objet ou une photo, lui permettent d’évo­quer son enfance et la vie des membres de sa famille. Toute la diffi­culté de cet exer­cice est de confron­ter ses expé­riences person­nelles suffi­sam­ment doulou­reuses puis­qu’elle a voulu fuir à tout jamais cette maison, à celles autre­ment plus tragiques de la desti­née des Armé­niens en Turquie .
C’est un récit parfois très vivant et très gai, on aime­rait parti­ci­per aux réunions de famille autour de plats qui semblent si savou­reux, les grand mères et les tantes qui ne parlent que le turc sont des femmes qui n’ont peur de rien. Et pour­tant d’où viennent-elles ? Le blanc total de la géné­ra­tion d’avant 1915 plane sur toutes les mémoires. Le récit devient plus triste quand l’au­teur évoque son père. Sa compré­hen­sion d’adulte n’empêche pas sa souf­france d’en­fant de remon­ter à la surface. Cet homme a été brisé par l’exil auquel il a consenti pour assu­rer à ses enfants un meilleur avenir mais d’une posi­tion d’or­fèvre à son compte en Turquie il est devenu employé en France. Est ce cela qui a aigri son carac­tère et rendu sa posi­tion de pater fami­lias insup­por­table aux yeux de sa fille ?
À travers toutes les pièces de cette maison, Annaïs Demir recherche une photo de sa mère. Une photo où on la verrait dans toute sa beauté de jeune femme libre avant un mariage qui l’en­fer­mera dans une vie faite de contraintes. Son amour pour son mari est, sans aucun doute, plus le fruit d’une obli­ga­tion due aux liens combien sacrés du mariage que d’une atti­rance vers cet homme .
À partir de chaque détail de la vie des membres de cette grande famille, on imagine peu à peu le destin de la petite fille puis de la jeune fille qui est deve­nue cette écri­vaine, mais on comprend surtout la tragé­die du peuple Armé­nien qui appa­raît dans toute sa violence abso­lu­ment insup­por­table et si long­temps niée.
Un livre que je n’ou­blie­rai jamais et j’es­père vous avoir donné envie de le lire.

Citations

Retour douloureux aux sources.

Je sens que je dois mettre entre paren­thèses ma vie de critique d’art, mon cercle d’amis, les vernis­sages, les premières de ciné, les concerts, les cafés en terrasse, mes habi­tudes et mes passions. Renon­cer à tout ce que j’ai construit seule ces dernières années pour entrer dans une antique pelisse plein d’ac­crocs. Une vieille peau de bête, élimi­née par endroits et rugueuse à d’autres, qui me retombe sur les épaules jusqu’à m’étouffer. 
À moins qu’il ne s’agisse fina­le­ment d’une Gorgone cher­chant à me pétri­fier. Intense et glaçante, elle m’agrippe du regard. imper­tur­bable, elle a déjà englouti la plupart de ceux qui l’ont habi­tée. Et main­te­nant ce serait mon tour ?

Un long passage qui me fait plaisir d’être française.

À leur arri­vée en France, dans les années 60, ils ont pu respi­rer, n’ayant plus à dissi­mu­ler leur iden­tité cultu­relle et cultuelle, ni passer leur langue sous silence comme s’il s’agis­sait d’une pratique honteuse. Ils n’étaient plus ces « infi­dèles » suspects, ces « gavours », contre lesquels on pouvait se retour­ner en temps voulu. Ils ne crai­gnaient plus rien. Ils avaient le droit d’exis­ter en tant qu’Ar­mé­niens nés en Turquie sans subir le racisme anti­chré­tien dont ils avaient fait l’ob­jet dans leur pays. Ils allaient deve­nir des citoyens fran­çais et moi, qui venais de naître en France, avant eux. Sept ans après leur départ d’Is­tan­bul, je symbo­li­sais le passage à une ère nouvelle. À leurs yeux, je n’avais donc pas besoin de prati­quer le turc, la langue de nos enne­mis ances­traux. La langue du pays dont mes parents s’af­fran­chis­saient enfin. Un divorce tant désiré que le turc deve­nait auto­ma­ti­que­ment pour moi, l’en­fant d’un monde libre, la langue inter­dite. c’était le passé. Ils avaient décidé de tout chan­ger. Vivre en version origi­nale. Sous-titrée dans la langue du pays qu’il s’était choisi. Ils ne s’adres­saient donc à moi qu’en armé­nien depuis ma nais­sance. parce que ce que j’étais leur dernier enfant, le seul né ailleurs qu’en Turquie. Sur le terri­toire fran­çais et, de fait, par le droit du sol, de natio­na­lité fran­çaise. Née dans un pays où nous étions libres de vivre en paix notre vie de fran­çais d’ori­gine armé­nienne. Notre culte ne regar­dait que nous et ne figu­rait pas sur nos papiers d’identité.

Les massacres d’Arméniens .

Elle venait de Yozgat, un « vilayet » (province) du centre de l’Ana­to­lie ou les pillages, les viols, les déca­pi­ta­tions la hache et autres bases besognes avaient été plus viru­lentes encore que partout ailleurs en 1915. Le degré d’abo­mi­na­tion dans ces exter­mi­na­tions massives dépen­dait de l’état mental et moral du Valy (repré­sen­tant du sultan)qui diri­geait chacune des régions de l’empire. Et, à Yozgat, ils avaient eu affaire à l’un des plus sangui­naires de ces sadiques en bande organisée.

Les toilettes à la turque dans la cour des immeubles parisiens.

Mais lors­qu’il s’agis­sait de faire ses besoins, cela deve­nait plus compli­quée. Tout se passait hors de l’ap­par­te­ment. Pas sur le palier mais au fond de la cour, été comme hiver. Dans des caba­nons qu’on fermait avec un frêle crochet. Des toilettes « à la tourka », comme disait tante Arsiné en roulant le « r ». N’est-ce pas le summum de la tragé­die que de conti­nuer à entendre parler quoti­dien­ne­ment de l’en­nemi ances­tral, même dans les lieux d’ai­sances de son pays d’exil, en plein Paris ? Ironie du sort, les turcs s’illus­traient là sans le moindre panache autour d’une inven­tion aussi primi­tive et putride qu’un pauvre trou dans lequel le toute un chacun venait vider ses entrailles.

Sa famille.

Je les vois même défi­ler sous mes yeux. De temps à autres effrayante, d’autres fois émou­vante, souvent « atta­chiante » : voilà à quoi ressemble ma famille. Ques­tion ambiance, on a le senti­ment que tout le monde s’amuse à mettre les doigts dans la prise juste pour s’en­tendre respi­rer. Cela a quelque chose à voir avec un incom­men­su­rable besoin d’affection.

Évocation de sa mère couturière .

L’ate­lier, c’est là qu’elle passait le plus clair de son temps, chan­tant et cousant comme une Cendrillon d’Orient. pas un jour sans qu’elle ait donner de la voix ou taqui­ner la muse. À tel point que ses chants, que j’en­tends dès que j’entre dans la maison, s’in­ten­si­fient dans l’ate­lier. Mais tous ces airs me serrent la gorge. C’est dans cette bombonne de verre qu’elle avait l’air le plus heureuse. Plutôt qu » »une chambre à soi » si chère à Virgina Wolf, cette pièce à part où chaque femme devrait pouvoir s’épa­nouir libre­ment, ma mère jouis­sant, elle, d’un « temple de la soie » regor­geant de trésor qui me trans­por­tait d’un coup d’œil à Samar­cande où Ispahan.

Le génocide.

On jalou­sait leurs biens on en voulait à leurs maisons, à leur terre et à l’or que les Turcs imagi­naient qu’ils déte­naient. Par consé­quent, on les avait désar­més et déles­tés de ce qu’ils avaient de plus précieux. On les menait main­te­nant en trou­peaux aux abat­toirs. Pour procé­der à leur lente mises à mort en toute impu­nité. Certains à pieds, d’autres entas­sés dans des wagons à bestiaux. Desti­na­tion le désert de Syrie au plus fort des tempé­ra­tures de l’Orient. Il était bien assez vaste pour étouf­fer leurs pleurs, leurs cris et jusqu’à leur râle ultime. Tortures, viols, assas­si­nats, pillages, dépor­ta­tions et autres humi­lia­tions. des morts par centaines de milliers. Des char­niers. Une défer­lante de l’hor­reur et de sadisme s’était abat­tue sur les maisons arméniennes.

Édition Flam­ma­rion . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

C’est un roman léger et dont la lecture si agréable nous sort un peu du monde trop violent qui est le nôtre aujourd’hui. Tout en étant léger il n’est pas pour autant super­fi­ciel. Deux histoires se rassemblent autour d’un curieux phéno­mène : le passage de Venus devant le soleil .

Les tran­sits de Vénus font partie des phéno­mènes astro­no­miques prévi­sibles les moins fréquents et se produisent actuel­le­ment suivant une séquence qui se répète tous les 243 ans, avec des paires de tran­sits espa­cés de 8 ans sépa­rées par 121,5 puis 105,5 ans. Avant 2004, la paire de tran­sits précé­dente date de décembre 1874 et décembre 1882. Le premier de la paire de tran­sits du début du xxie siècle a eu lieu le 8 juin 2004 et le suivant a eu lieu le 6 juin 2012 . Après 2012, les prochains tran­sits auront lieu en 2117 et 2125. selon Wikipedia .

Vénus c’est ce petit point noir sur le soleil

Guillaume Joseph Hyacinthe Jean-Baptiste Le Gentil de la Galai­sière en 1760 s’embarque pour aller voir ce phéno­mène extra­or­di­naire à Pondi­chéry. Il doit y être le 6 juin 1761. Une terrible tempête l’empêchera d’ar­ri­ver à temps, il décide alors de rester à l’île Maurice, Mada­gas­car et la Réunion pendant 8 ans pour pouvoir voir le prochain passage. En atten­dant, il écrit pour racon­ter ce qu’il voit et consti­tue une superbe collec­tion de coquillages. Pour ses obser­va­tions , il possède un superbe téles­cope objet qui émer­veillera les marins et les gens qu’il rencon­trera dans ses voyages.
Et voici notre deuxième person­nage, Xavier agent immo­bi­lier à Paris, il retrouve cet ancien téles­cope dans un appar­te­ment qu’il a vendu. Il le met sur sa terrasse et observe la lune, les étoiles et sur un autre balcon une jolie pari­sienne dont il va tomber amou­reux. Xavier est un homme de notre époque divorcé , anxieux qui se relaxe grâce à des appli­ca­tions sur inter­net . Il ne voit son fils qu’un WE à deux et il cherche des acti­vi­tés extra­or­di­naires pour être bien avec lui. La jolie Alice qui a rencon­tré Xavier car elle recher­chait un appar­te­ment travaille au musée des jardins des plantes, est taxi­der­mique et fait revivre des animaux en les redon­nant un aspect vivant.
Leur histoire sera un peu compli­quée, nous ne les quit­te­rons que pour retrou­ver Guillaume dans ses diverses aven­tures et ses rencontres avec des humains, des animaux des plantes si loin de la cour du roi Louis XVI . Nous avons quelques belles tempêtes et malheu­reu­se­ment la belle collec­tion de coquillages sera sacri­fiée pour sauver le bateau du retour. A son retour en France tout le monde l’ayant cru mort, il a perdu sa place à l’aca­dé­mie des sciences et sa famille s’est parta­gée son héritage.

On est bien avec les diffé­rents person­nages même si quand on sort du livre, on se dit que le monde n’est pas aussi gentil que celui que nous décrit Antoine Laurain. Il a su nous faire revivre un astro­naute bien oublié et nous faire parta­ger une romance à laquelle on a envie de croire.

Citations

Présentation de Xavier.

Il semblait à Xavier que sa vie avait en quelque sorte déra­pée à un moment et il avait du mal à situer préci­sé­ment ce moment. Souvent, il se sentait comme un céli­ba­taire sans avenir, qui vendait aux autres, plein d’en­train et de ressources, des appar­te­ments pour y construire une vie ‑autant de projets qui ne lui parais­saient plus à sa portée. 
Rien est vrai­ment compli­qué. Ce que vous perce­vez comme diffi­cile sont le plus souvent des construc­tions mentales. Vous ajou­tez une couche d’an­goisse dont vous n’avez nul besoin et qui est improductive. 

Les plages de l’île Maurice par rapport à la manche.

Du bleu et de la lumière. Tout était bleu, l’eau était aussi immo­bile que le ciel. Jamais il n’avait vu d’autre plage que celle de la Manche, où il se rendait enfants et adoles­cents avec la famille. Des dunes avec des mottes d’herbe éparses balayées par le vent puis l’im­men­sité de la mer. Le plus souvent, sa couleur était bleu foncé tein­tée de kaki et des rouleaux mena­çaient ceux qui s’ap­pro­chait et n’étaient pas marin. L’eau se reti­rait sur des kilo­mètres, et il fallait marcher long­temps sur les bosses du sable humide et dans les petits étangs de vases avant d’ar­ri­ver au bord de la mer qui était en géné­ral glacée sur les pieds.

Une idée du bonheur.

Bruno devait vivre le rêve d’une nouvelle vie en Dordogne, passer de belles jour­née en famille, pleines de projets pour ses chambres d’hôtes, et échan­ger avec Char­lotte, sa femme, sur les couleurs du papier peint d’une future pièce ou encore sur l’agen­ce­ment d’une rocaille dans le par paysagé. Oui, Bruno avait fait le bon choix : il avait quitté la ville, avec ses voitures qui se repro­dui­saient comme des cafards, selon son expres­sion. Il devait vivre tous les jours comme dans ses publi­ca­tions fami­liales des années 1980 dans lesquels le père et la mère retrou­vaient leurs enfants le matin au petit déjeu­ner, dans la cour d’une belle maison enso­leillée pour parta­ger choco­lat chaud et café brûlant en écla­tant de rire. En géné­ral ces spots vantaient une marque de chico­rée ou des assurances ;

J’adore la fin.

Le prochain tran­sit de Vénus aura lieu en 2117. Soit dans quatre vingt quinze années. Vous, qui lisez ces lignes, ne serez plus là. Et moi non plus. Comme guillaume nous rate­ront ce rendez-vous. Mais ce n’est pas grave. Nous sommes ici. Main­te­nant. J’écris. Vous lisez. 
Nous respi­rons. 
Nous sommes vivants. 
Tout va bien.


Édition Belfond

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sarah Tardy

Quel merveilleux roman, comme je comprends le coup de cœur unanime du lecteur et des lectrices de mon club de lecture ! Cette plon­gée dans l’An­gle­terre de la fin du XVI° siècle est abso­lu­ment captivante.
Nous sommes à Strat­ford avec un petit garçon Hamnet qui part à la recherche de sa mère Agnes car sa sœur jumelle Judith est subi­te­ment très malade. Petit à petit nous allons connaître toute la famille et comprendre vers le milieu du roman que le père de ce petit garçon est William Shakes­peare. L’au­teure a redonné vie à la famille de ce génie, en parti­cu­lier à son épouse. On se soucie assez peu de savoir si la vérité histo­rique est respec­tée, car si tout n’est pas vrai tout est vrai­sem­blable. Nous vivrons donc avec une femme qui sait soigner avec des plantes mais qui ne pourra rien quand son adorable petit garçon sera pris par la terrible peste qui va rava­ger Londres et ses envi­rons. L’au­teur raconte une façon très plau­sible l’ar­ri­vée de cette terrible mala­die en Angle­terre. De la même façon, l’au­teure nous plonge dans une vie de village agri­cole avec ses tensions et ses riva­li­tés, la dureté de la condi­tion des femmes le peu de chance de survie des nouveaux nés. Et le grand Shakes­peare dans tout cela ? Il fuira une vie trop étri­quée à Strat­ford sous la férule d’un père violent et malhon­nête, pour monter des pièces de théâtre à Londres. Mais est- ce un hasard si sa pièce la plus célèbre s’ap­pelle Hamlet ?

En tout cas, c’est cette tombe de Strat­ford portant l’in­di­ca­tion d’un très jeune enfant (Hamnet) qui a inspiré ce roman à Maggie O’Far­rell et ce qui m’a le plus éton­née à la lecture de ce roman que je ne peux que vous conseiller c’est à quel point je n’avais nulle envie de véri­fier si cela corres­pon­dait du peu que l’on sait sur la vie de William Shakes­peare. Je suis partie pour quelques jours en Angle­terre, au XVII° siècle, et j’ai partagé avec cette femme la douleur de perdre un enfant tant aimé .

Cette auteure irlan­daise a visi­ble­ment un talent très étendu , il y a, cepen­dant, un fil conduc­teur entre les trois romans que j’ai lus : la condi­tion de la femme en 1666 pour « Hamnet », une femme recluse dans un asile pour alié­nées au début du XX° siècle pour L’étrange dispa­ri­tion d’Esme Lennox , la vie d’une femme face à la mala­die dans « I Am I Am » .

Citations

Le père violent.

Depuis toujours, il vit avec l’im­pres­sion de sentir sa main calleuse se refer­mer sur le haut de son bras, là où la chair est tendre, cette force inéluc­table qui le cloue et permet à son père de faire pleu­voir les coups de son autre main, encore plus puis­sante. La sensa­tion d’une claque qui vous sonne, arri­vant d’en haut, impré­vi­sible et cinglante ; la brûlure de l’ou­til en bois qui déchire la peau derrière les jambes. L’in­croyable dureté des os de la main adulte, l’ex­trême souplesse et douceur de la chaire de l’en­fant, la faci­lité avec laquelle ploient, se contraignent ces jeunes os inache­vés. Et la fureur à sec, en veilleuse, ce senti­ment d’im­puis­sance dans l’hu­mi­lia­tion qui imprègne ces longues minutes d’acharnement.

L’autre sujet du livre : la peste.

Puis son regard tombe sur un gonfle­ment, à la hauteur de son cou. De la taille d’un œuf de poule frai­che­ment pondu. Douce­ment, elle pose ses doigts dessus. La boule est moite, semble gorgée d’eau, comme de la terre détrem­pée. Elle dessert le col de sa robe, défait ses boutons. D’autres œufs se sont formées par des aisselles, certains petits, d’autres plus gros, hideux, comme des bulbes qui lui tirent la peau. 
Cette image, Agnès l’a déjà vue, rares sont ceux en ville, ou même dans le pays, à igno­rer à quoi ressemblent ces choses. Elles sont ce que les gens redoutent plus ce qu’ils espèrent ne jamais voir, ni sur leurs propres corps ni sur celui des autres qu’ils chérissent. Si grande est leur place dans les peurs collec­tives qu’A­gnès peine à croire ce qui se trouve sous ses yeux, qu’il ne s’agit pas une hallu­ci­na­tion, d’un tour que lui joue son imagination

Joli passage sur les jardins.

Les jardins sont des lieux intran­quilles ; une dyna­mique les anime toujours. Les pommiers tendent leurs branches jusqu’à les faire dépas­ser du mur. Les poiriers donnent la première année et la troi­sième, mais pas la deuxième. Les soucis déploient leurs pétales vifs, infailli­ble­ment, chaque année, et les abeilles quittent leurs cloches pour flot­ter au dessus du tapis de fleurs et plon­ger dans les corolles. Les bosquets de lavande dans le parterre, finissent par s’emmêler, par donner du bois ; Agnès les taille et conserve des tiges, les mains impré­gnées de leur parfum capiteux.

La mort d’enfants .

Ce qui est donné peut être repris, à n’im­porte quel moment. La cruauté et la dévas­ta­tion vous guettent, tapies dans les coffres, derrière les portes, elles peuvent vous sauter dessus à tout moment, comme une bande de brigands. La seule parade est de ne jamais bais­ser la garde. Ne jamais se croire à l’abri. Ne jamais tenir pour acquis que le cœur de vos enfants bat, qu’ils boivent leur lait, respirent, marchent, parlent, sourient, et se chamaillent, jouent. Ne jamais, pas même un instant, oublier qu’ils peuvent partir, vous être enle­vés, comme ça, être empor­tés par le vent tel le duvet des chardons..

Édition Gras­set

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Genre de phrases que j’aimerais retenir :

Pas plus qu’elle n’ar­rête les guerres, la morale ne désarme la violence.

Cet auteur dédie son livre à son profes­seur de latin de sixième qui lui a donné la passion de cette langue et de la civi­li­sa­tion romaine. J’ai tant souf­fert sur les versions latines et je n’ai trouvé aucun charme aux textes de Cicé­ron (le Pois-Chiche) que j’ai commencé ce roman avec une grande envie qu’il me plaise : enfin un homme érudit allait régler son compte à celui qui avait assom­bri ma scola­rité. Effec­ti­ve­ment Cicé­ron n’en ressort pas grandi, c’est le moins qu’on puisse dire : en se donnant l’air de défendre la Répu­blique il ne cher­chait qu’à se remplir les poches de la pire des façons : Provo­quant des guerres civiles pour pouvoir jouer des uns contre les autres, offrant ses services de grands orateurs au plus puis­sant, passant de Pompée à César puis à Marc Antoine sans aucun scru­pule. Ce qui fina­le­ment créera sa perte (oui pour une fois je peux racon­ter la fin, elle est dans tous les livres d’his­toire !) c’est la première turpi­tude qu’il a commise : il sera assas­siné à son tour pour avoir exécuté sans juge­ment des patri­ciens qui avaient soutenu Catalina.

Pour nous faire revivre cette époque l’au­teur crée un philo­sophe grec, Metaxas, ami de Clodius, qui lui a existé. Cet homme le fait venir pour dénon­cer les manœuvres de Cicé­ron et écrire des discours aussi brillants que ceux du « pois chiche » qu’il déteste de toute ses forces. Rome cette superbe, fasci­nante et si dange­reuse cité va revivre pendant trois cent pages. Comme moi, vous serez touchés par le sort des esclaves, vous serez dégoû­tés par les orgies romaines, vous serez étouf­fés par les complots poli­tiques , vous détes­te­rez Cicé­ron mais, hélas, vous compren­drez pour­quoi la civi­li­sa­tion grecque qui est telle­ment plus belle n’a pas résisté à l’or­ga­ni­sa­tion des armées romaines.
J’ai beau­coup aimé ce roman histo­rique, s’il n’a pas reçu cinq coquillages, c’est que je trouve qu’il demande une culture latine très pous­sée. Je consul­tais sans arrête Wiki­pé­dia pour m’y retrou­ver, et au bout d’un moment je confon­dais tous les person­nages, et puis, tant de sang versé a fini par me dégoûter.

Je conseille à toutes celles et tous ceux qui ont été inté­res­sés par la civi­li­sa­tion latine et grecque (et qui malgré cela ont eu de mauvaises notes aux version des textes de Cicé­ron !) de lire ce roman histo­rique et savou­rer l’éru­di­tion de cet excellent écrivain.

Citations

Portrait d’un centurion romain.

Leur chef s’est appro­ché, de la démarche lourde et pesantes d’un cyclope. Un parfait physique de mauvaise nouvelle. Crotté par le voyage, velu et sombre, on aurait dit le fruit du croi­se­ment entre un gladia­teur et une femelle ourse. Je pense qu’il s’agis­sait d’un décu­rion mais je confonds les grades romain et, s’il en affi­chait un, la pous­sière l’avait effacé. Sortait-il d’un grenier ou d’un cachot ? Mystère. Quand il s’est planté devant moi, je me suis levé. Seule la table nous sépa­rait. Surtout ne pas faire mon malin. Face à ce spéci­men, même Thémis­tocle aurait frémi. Je lui arri­vait à l’épaule. Son cou et ses bras avaient l’épais­seur de mes cuisses. Sa paupières s’abais­sait lourde comme un bouclier pour déli­vrer, excé­dée, le plus clair des messages impli­cites : moi, brave romain, vaillant, résolu, simple et intré­pide, vais devoir m’adres­ser à cette petite chose grecque, pensante, jacas­sante et raison­nant. Ces bêtes mal dégros­sies prennent Athènes pour le satin dont Rome double ses cuirasses.

Rien ne change .

Il me tutoyait, en latin bien sûr. Ce genre d’oc­cu­pant ne se fatigue pas à apprendre la langue des gens qu’il commande. Ni à employer leurs formules de politesse.

Le mauvais goût romain .

Une cohorte de statues encom­brait l’im­mense atrium où l’on me fit entrer. Les romains en font toujours trop. On se serait cru dans le vestiaire des jeux olym­piques. Ou, pire, chez un marchand. Il ne manquait que l’éti­quette des prix.

Quel humour : les rapports avec sa femme et la religion.

Avant de m’ame­ner à lui ( au capi­taine du bateau), Tchoumi à exigé qu’on se rende dans un petit temple dédié à Poséi­don. Je n’avais rien à lui refu­ser et me suis plié au rituel par gentillesse. Les dieux ne m’in­té­ressent pas. S’ils ont voulu les malheurs des hommes ils sont méchants. S’ils ne les ont pas prévus, ils sont incom­pé­tents. S’ils n’ont pas pu les empê­cher, ils sont impuis­sants. À quoi servent-ils ? Nul ne le sait et je n’en fais jamais un sujet de cours. Ces histoires de person­nages qui se trans­forment en taureaux, en cygnes ou en nuages, c’est du Homère, de la fantai­sie, de la litté­ra­ture… De là à discu­ter les ordres de Tchoumi, il y a un gouffre. Avec un courage de lion, je finis toujours par dire oui.

Rome cosmopolite .

La ville atti­rait toute la médi­ter­ra­née. On ne cessait de croi­ser des burnous, des caftans et des blouses. Dans certaines auberges, personne ne parlait latin, on enten­dait que de l’hé­breu, du grec ou de l’his­pa­nique. Venus du bout du monde, des fleuves de pièces d’or roulaient entre portiques et colon­nades, temples et basi­liques. Des rues sentaient le safran, d’autres la semoule égyp­tienne. Où qu’on soit, on était aussi ailleurs.

Le sort des esclaves .

La meilleure chose qui puisse arri­ver à un esclave est d’en­trer dans une écurie de gladia­teurs… Mais la plus part des autres, je parle de centaines de milliers d’autres, vivent à la campagne sur les grands domaines de l’aris­to­cra­tie. Et là, crois moi, c’est l’en­fer. On les bat, on les accable de travail, on les humi­lie et parfois on les affame. L’hi­ver, il meurt de froid, l’été il grille au soleil. Le sort des gladia­teurs les fait rêver.

La richesse.

La richesse « saisit » ceux qui l’ob­servent. Je ne me lassais pas de cette famille instal­lée à la meilleure place du monde pour y camper natu­rel­le­ment jusqu’à la fin de ses jours. Une sorte de grâce émane de ces fortunes venues de loin dans le passé. Rien de nouveau riche dans leur manière, encore moins d’avare, juste une dila­pi­da­tion natu­relle, perma­nente, légère et désin­volte de fonds perçus comme inépui­sables. Leurs héri­tiers regardent sans émotion l’or filer comme l’eau dans le sable.

Et c’est toujours vrai non ?

. Lyan­nos, mon banquier, est passé. il a expli­qué avec candeur son métier :« J’aide les riches à s’en­ri­chir et les pauvres à s’endetter. »

Portrait de Marc Antoine .

Et je dois dire que l’homme resplen­dis­sait. jeune et souriant, il avait le charme du guer­rier joyeux qui vous tranche la tête sans malice, massacre un village comme on récolte un champ, n’en fait pas un drame et rentre au bivouac finir la soirée avec ses camarades.

Fin du roman : portrait de Cicéron .

Cicé­ron avait un défaut impar­don­nable : chez les autres, il voyait d’abord les faiblesses et les défauts. Ensuite les avan­tages qu’il en tire­rait. Quand on lui arra­chait son masque, on tombait sur un autre. Le temps malheu­reu­se­ment ne révé­lera jamais son vrai visage. Au lieu de rester pour ses érein­te­ments et ses flagor­ne­ries, il écra­sera la posté­rité sous le poids d’écrits médiocres qu’il prenait pour de la philo­so­phie. On le citera en modèle. Ce sera son plus grand exploit : sous sa plume, l’His­toire aura été écrite par celui qui a perdu. Ce mensonge incar­nera pour toujours la vérité. Que c’est triste ! Que c’est injuste !


Éditions Fleuve

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quelle lecture plai­sir ! Ce roman apporte un excellent moment de détente et parfois c’est juste­ment cela que l’on cherche. J’ai aimé le regard avisé et plein de tendresse de cette écri­vaine sur les clients d’un restau­rant parisien.

Le fils conduc­teur auquel on doit le titre, ce sont les efforts de Cyril, le serveur qui est amou­reux de la serveuse Marion. Chaque chapitre est inti­tulé d’un plat que l’on peut comman­der au restau­rant : « Hareng-pomme- de-terre à l’huile » « ris de veau sauce madère » … certains de ces chapitres sont consa­crés aux pensées de Cyril et de Marion : compli­qué d’être amou­reux quand on est timide et qu’on a peur de bles­ser l’autre. Les autres chapitres sont consa­crés à des couples qui sont à des moments diffé­rents de leur histoire. L’au­teure nous donne toujours les deux versions : les pensées de la femme et celle de l’homme. Nous suivront par exemple un couple qui devrait commen­cer, mais ils se sont rencon­trés grâce à un site de rencontre, ils se sont écrit de longs mails et cela ne les aide pas à trou­ver des façon de se parler. Nous suivrons aussi le couple bien installé dans la vie, lui il est méde­cin et se réfu­gie dans le travail car il fuit son épouse qu’il ne recon­nait plus trop sûre de son rôle de femme de méde­cin. Nous aurons aussi le couple de l’éter­nel dragueur qui ne cherche qu’à coucher avec de belles femmes qu’il soumet trop faci­le­ment. Entre ses décou­vertes Cyril essaie d’avan­cer dans sa conquête de Marion. Tous ont vécu une scène initiale : une femme est debout, ne s’as­soit pas à la table de son conjoint. Celui-ci lui parle d’un ton très dur et mépri­sant, elle hési­tera long­temps, si long­temps qu’elle attire les yeux de tous les clients du restau­rant. Elle finira au grand soula­ge­ment du lecteur qui a entendu tout ce qu’elle a dû suppor­ter de son goujat de mari, par partir. Tous ces person­nages sont émou­vants, et nous les fréquen­tons dans notre quoti­dien mais tout le talent de Claire Renaud c’est de savoir nous les présen­ter de façon très vivante grâce à une écri­ture très moderne.

Un roman que je vous conseille pour vous détendre et aimer vos contemporains.

Citations

Un portrait réussi .

Lui, ça fait quatre ans qu’il est ici. Au départ, c’était provi­soire, un job étudiant. Puis c’est devenu un job tout court quand il n’a plus été étudiant. Il a arrêté d’al­ler à la fac de cinéma. il ne va plus au cinéma. Comme si Paris lui avait fait revoir toutes ses ambi­tions à la baisse. Il ne se recon­nais­sait pas dans ces ciné­philes préten­tieux qui citaient toujours le seul film qui n’avait pas vu du réali­sa­teur qu’il aimait biens. Il se sentait toujours en défaut, de culture, de niveau social, d’argent. Il n’osait rame­ner aucun pote de la fac chez lui, encore moins les filles, il avait honte.

Les avancées amoureuses.

– Moi j’aime bien être seule. Ça ne me dérange pas, déclare-t-elle.
Une autre info. Une touche supplé­men­taire de pein­ture sur la toile. Une autre pièce du puzzle.
Et quelle pièce ! Elle est seule ! Pas de petit ami dans le paysage. Céli­ba­taire. Libre. Ils sent pour­tant d’autres chaînes. 
Et une soli­tude plei­ne­ment assu­mée et consen­tie n’est-elle pas plus terrible que tous les bellâtres du monde en embus­cade ? Il saurait mieux atta­quer un rivale que fran­chir des barrières invi­sibles. Mais il n’a pas le choix.

Scène tellement vraie.

- Alors, ma chérie ? Qu’est- ce qui te ferait plai­sir ? Une salade pour toi, une entre­côte pour moi, c’est ça ?
Oui, c’est ça. Ou autre chose. Qu’importe.
Je vais manger légè­re­ment, pour conser­ver la ligne, pour te garder, la concur­rence est rude, elle me main­tient à un haut niveau de fruits et légumes, tandis que tu pren­dra de la viande, carnas­sier, préda­teur, et toute la mytho­lo­gie qui va avec. Ta signa­lé­tique est peu subtile.

Je déteste ces mots là moi aussi. Surtout « mon coeur »

« Tu pren­dras un dessert, ma chérie ? »
Chez les autres, je trouve cela ridi­cule voire odieux. Acco­ler les remarques les plus triviales à des mots doux me révolte. Les « passe-moi le sel mon cœur » et autres « descends la poubelle mon trésor » me donnent la nausée quand ils ne me font pas écla­ter de rire.


Édition Zulma . Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Appe­lés en 2013 à élire le plus beau mot de leur langue, les Islan­dais ont choisi un substan­tif de neuf lettres dési­gnant une profes­sion médi­cale : Ijósmóði­rin, sage femme. Dans son argu­men­taire, le jury souligne qu’il unit deux mots magni­fiques : móðir qui signi­fie mère et Ijós, lumière.

Ce roman m’a fait du bien dans des moments où le monde deve­nait fou . Partir dans les réflexions d’une sage-femme elle même petite fille et arrière petite fille de sage-femme et décou­vrir l’Is­lande ancienne et actuelle m’a permis d’ou­blier la guerre et toutes ses consé­quences. J’ai eu envie de noter beau­coup de phrases qui me plai­saient, ma préfé­rée est sans doute celle que pronon­çait sa grand-tante à chaque naissance

Bonjour petit être. Tu es le premier et le dernier toi en ce monde.

Le reste du livre est consti­tué par une recherche pour comprendre ce que la grand-tante a voulu léguer à sa petite nièce. Dans son appar­te­ment que l’hé­roïne devra réno­ver, elle trouve une corres­pon­dance avec une amie Galloise et surtout des textes qui pour­raient être publiés. Mais que voulait vrai­ment dire Frida ? Tout ce que l’on comprend c’est que sa recherche asso­ciait la nais­sance à la lumière. Ce n’est pas très facile de comprendre ce que sa tante voulait dire, d’ailleurs sa petite nièce renon­cera à vouloir le faire publier.
Les moments que nous passons dans l’Is­lande actuelle, nous vivons des accou­che­ments, une tempête d’hi­ver et une belle ballade vers les aurores boréales . Ce n’est sans doute pas un grand roman car il est trop décousu à l’image de la tenta­tive de sa grand-tante de comprendre l’humanité mais on y est bien, je l’ai lu avec grand plai­sir et j’es­père rete­nir ma phrase préférée.

Citations

Naissance

Le ther­mo­mètre sur le rebord exté­rieur de la fenêtre affiche moins quatre degrés et l’ani­mal le plus vulné­rable de la terre repose sur la balance, nu et démuni, il n’a ni plume ni four­rure pour se proté­ger, ni cara­pace, ni poils, rien qu’un fin duvet sur le sommet de la tête, un duvet que la clarté bleu du néon traverse. 
Il ouvre les yeux pour la première fois. 
Et voit la lumière. 
Il ignore qu’il vient de naître.
Je lui dis, bien­ve­nue, mon petit.
Je lui essuie la tête, je l’en­ve­loppe dans une serviette puis je le donne à son père qui porte un t‑shirt avec l’ins­crip­tion « le meilleur papa du monde ».
Boule­versé, l’homme pleure. c’est terminé. La mère épui­sée sanglote aussi.
Le père se penche avec son bébé dans les bras et l’al­longe prudem­ment sur le lit à côté de la femme. L’en­fant tourne la tête vers la mère, il la regarde, les yeux encore emplis de ténèbres venus des profon­deurs de la terre.
Il ne sait pas encore qu’elle est sa mère. 
Elle le regarde et lui caressé la joue d’un doigt. Il ouvre la bouche. Il ignore pour­quoi il est ici plutôt qu’ailleurs. 
- Il a du roux dans les cheveux comme maman, remarque la parturiente. 
C’est leur troi­sièmes fils. 
- Ils sont tous nés en décembre, commente le père. 
J’ac­cueille l’en­fant à sa nais­sance, je le soulève de terre et le présente au monde. je suis la mère de la lumière. de tous les mots de notre langue, je suis le plus beau- « Ljómo­dir » (mère de lumière)

Des phrases que j’aimerais retenir.

L’homme doit d’abord naître pour pouvoir mourir.
Il n’y a pas grand chose sous le Soleil 
qui puisse surprendre une femme ayant une si longue expé­rience du métier. 
Si ce n’est de l’être humain lui-même.
En réalité, l’ani­mal le plus précaire de la terre ne se remet jamais d’être né.

Présentation de ses parents (je me demande ce que sont des cercueils qui ne sont pas à usage unique ? ? ?.)

Nos parents diri­geaient et dirigent encore aujourd’­hui une modeste entre­prise de pompes funèbres avec mon beau-frère, le mari de ma sœur. Comme le dit ma mère, les affaires sont « floris­santes » puisque tout le monde doit mourir un jour. C’est mon grand-père pater­nel qui a fondé cette entre­prise, il fabri­quait lui-même les cercueils, solides et soignés, avec du bois de qualité. Mais c’est une épopée révo­lue, désor­mais les cercueils sont « à usage unique et impor­tés », comme le regrette mon père. C’est donc une longue tradi­tion fami­liale que de s’oc­cu­per de l’être humain aussi bien au tout début de sa vie que lors­qu’il arrive à sa desti­na­tion finale, ce que souligne très juste­ment ma mère.

Repas en famille.

Au dernier repas de familles, ma mère a passé toute la soirée à parler de la mort. Papa hochait régu­liè­re­ment la tête et mon beau-frère l’écou­tait avec atten­tion. Après, il est allé dans la cuisine pour remplir le lave-vais­selle et mes parents ont conti­nué à discu­ter du prix des cercueils, de leur qualité et des commandes en cours.

Les journées d’hiver en Islande.

Je tente de lui expli­quer que le jour se lève et prend fin très vite après, fina­le­ment j’ex­prime les choses d’une autre manière : le Soleil appa­raît à l’ho­ri­zon peu avant midi et dispa­rait vers trois heures. L’aube s’étire en longueur toute la mati­née et trois heures après la paru­tion de la lumière, l’air s’as­som­brit à nouveau et le soleil s’en­fonce dans la mer.

La philosophie de sa grand-tante sage femme comme elle.

Même si elle ne croyait pas en l’homme, ma grand-tante avait foi en l’en­fant. Ou disons plutôt : elle ne croyait en l’homme qu’en deçà de 50 cm. Cela corres­pond égale­ment aux récits de ses collègues de la mater­nité. selon elle, il y avait d’une part l’être humain et d’autre part, l’en­fant. tout ce qui était petit, et de préfé­rence plus petit que petit, vulné­rable et faible, susci­tait son inté­rêt et éveillait sa tendresse, que ce soit dans le monde des hommes, dans le règne animal ou végétal.

Point final.

Là où les manus­crits se contre­di­saient, c’est que même si ma grand-tante prévoyait la dispa­ri­tion de l’être humain, elle suppo­sait qu’il y aurait dans le monde du futur une place non seule­ment pour les animaux et les plantes, mais aussi pour les enfants. Et pas unique­ment eux puisque deux autres caté­go­ries y seraient égale­ment repré­sen­tées . D’une part les gens qui avaient conservé leur âme d’en­fant, « qui s’amu­saient à souf­fler sur les graines de pissen­lits et savaient s’éton­ner », et d’autre part – ce qui n’a rien de surpre­nant, a souli­gné ma sœur- les poètes.
Voici les listes des mots qui veulent dire brouillard et neige en islan­dais je les ai pris en photo car c’est trop compli­qué à écrire.

Édition Belfond. Traduit de l’al­le­mand par Rose Labourie.

J’avais choisi ce gros roman dans ma média­thèque préfé­rée en pensant au mois « les feuilles alle­mandes » de Patrice et Eva. Mais le choc incroyable que m’a procuré ce livre, est tel que je veux parta­ger avec vous au plus vite cette lecture. Saurais-je rendre toutes la variété des émotions par lesquelles je suis passée en lisant ce roman ?
Cette auteure est d’ori­gine géor­gienne et est, d’après la quatrième de couver­ture, déjà très connue en Alle­magne. Le roman commence par l’évo­ca­tion de la vie dans une région monta­gneuse en Tchét­ché­nie, avant les deux guerres qui ont détruit à jamais cette région qui n’a pas pu deve­nir un pays indé­pen­dant. En 1999 une jeune fille Nura, cherche à s’ex­traire de tradi­tions qui l’étouffent, elle décide de fuir son pays et pour cela doit réunir de l’argent. Les pages du prologue qui lui sont consa­crées nous permettent de connaître un peu mieux cette superbe région monta­gneuse et isolée aux mœurs assez rudes très influen­cées par la reli­gion musul­mane et les lois claniques de l’hon­neur. Nous allons repar­tir en 1995 avec un jeune Russe qui est élevé par une femme veuve de guerre. Son père offi­cier de l’ar­mée sovié­tique a été tué en Afgha­nis­tan, son fils est élevé dans le souve­nir de la gloire du grand héros. Il ne se sent nulle­ment l’âme d’un soldat malgré la volonté de sa mère, lui, il aime la litté­ra­ture et les doux baisers de Sonia. Ce person­nage nous permet de décou­vrir la vie d’un jeune sous l’ère Brej­nev et entre autre, la divi­sion très forte entre les classes sociales qui se dissi­mule sous une égalité de façade. Sa mère et lui appar­tiennent à la classe des diri­geants commu­nistes avec tous les privi­lèges qui vont avec dont un niveau cultu­rel très élevé. Sonia est une enfant qui gran­dit dans l’immeuble d’en face, immeuble occupé par des gens pauvres qui se débrouillent pour survivre, et qui sont violents et le plus souvent délinquants.

Ensuite nous serons en 2016 avec des person­nages qui vont se croi­ser à Berlin, Le Chat est le surnom d’une jeune actrice d’ori­gine géor­gienne (comme l’au­teure), grâce à elle nous décou­vri­rons la vie des exilés venant des anciennes répu­bliques sovié­tiques et vivant à Berlin. C’est passion­nant, j’ai rare­ment lu des pages qui racontent aussi bien la nostal­gie du pays que les exilés ont dû fuir. Puis nous décou­vri­rons la Corneille qui est un ancien jour­na­liste alle­mand et qui semble fuir un passé très lourd. Enfin le person­nage appelé le Géné­ral, celui qui tire les ficelles de toute cette histoire .

Nous retour­ne­rons en Tcht­ché­nie car c’est bien là que l’in­trigue de cet incroyable roman se noue. L’au­teure décrit la conduite de l’ar­mée sovié­tique, certaines scènes sont abso­lu­ment insou­te­nables, en parti­cu­lier celle qui sera le coeur du roman et amènera le drama­tique dénouement.
Je ne veux pas vous en dire plus car cette écri­vaine de très grand talent sait mêler les diffé­rents fils de l’in­trigue et la décou­verte peu à peu des diffé­rents périodes de la décom­po­si­tion de l’an­cien régime sovié­tique et ce qui s’est passé dans les anciennes répu­bliques. Depuis ma lecture de Svet­lana Alexie­vitch je sais que l’armée sovié­tique est une horreur pas seule­ment pour ses enne­mis mais aussi par sa façon de trai­ter ses propres soldats. La destruc­tion des familles en parti­cu­lier des pères à cause de ce qu’ils ont vécu pendant la guerre est un des fils conduc­teur de ce roman.

La misère du peuple russe et l’en­ri­chis­se­ment d’une petite poignée d’hommes qui ont su mettre la main basse sur les oripeaux du régime sovié­tique est très bien raconté, ainsi que celle de la montée en puis­sance de truands capables de toutes les atro­ci­tés que l’on peut imagi­ner et même pire !

Enfin ce livre nous pose le problème de notre bonne conscience, c’est si facile lorsque nous n’avons pas eu à nous confron­ter à une guerre civile, à la faim, à la peur. Le confort d’une vie sans soucis peut nous rendre si faci­le­ment intran­si­geants et si sûrs de nos prin­cipes moraux.

Le souffle qui parcourt tout ce roman nous entraine sans nous lais­ser une minute de répit, Nino Hara­ti­sch­wili donne à tous ses person­nages une profon­deur et une complexité qui corres­pond aux lieux dans lesquels ils évoluent, pour une fois je comprends et j’accepte que cela ne puisse s’exprimer que dans un pavé de six cent pages que j’ai avalé d’une traite. Le long déses­poir dans lequel elle nous fait entrer nous oblige à nous souve­nir de l’indifférence avec laquelle nous avons entendu parler de guerres qui se dérou­laient dans des pays que nous imagi­nions si loin de nous. Les chars de Poutine ont de nouveau envahi un pays de l’ex-union sovié­tique, j’imagine que tous les exilés qui ont connu les méfaits de cette armée doivent suivre avec rage et fata­lisme le renou­veau de la fierté du grand frère russe.

Je trouve que ce roman (bien qu’é­crit par une auteure alle­mande) a sa place dans « le mois de l ‘ Europe de l’Est » initié par Patrice Eva et Goran

Citations

Je préfère que l’on traduise les mots étranger !

Ils étaient consi­dé­rés comme trop tendre et trop effé­miné pour les montagnes, un genre de dommage colla­té­ral pour le « taip », inéluc­table et à l’uti­lité mini­male, il n’y avait pas long de guer­riers en lui, il était donc pas à un véri­table « nochtso ».

Passage intéressant .

Liouba vient de fêter ses vingt ans, elle est née à Oufa en 1942, autant dire sur une autre planète, en pleine misère des arrière où s’en­tassent les évacués, à mille cinq cents bornes de Moscou. Là-bas, sa maman a servi de traduc­trice d’ap­point à un éminent fran­çais, qu’elle devait surveiller par la même occa­sion ‑Monsieur Maurice, on l’ap­pe­lait. Maurice Thorez. Déser­teur de l’ar­mée fran­çaise, déchu de sa natio­na­lité, le diri­geant du PCF n’en restait pas moins homme. Dans ce trou à rat qu’é­tait Oufa, où l’on mangeait des corneilles et sucer les racines, il béné­fi­cia de rations augmen­tées réser­vées à l’élite du NKVD, ce qui le rendait encore plus charmant.

Dans les montagnes du Caucase.

Les villa­geois causaient, mais personne ne s’en était mêlé, ce n’était pas une « nocht­scho, » c’était une étran­gère, une socia­liste athée venue du nord, ‑comment aurait-elle su ce qu’é­tait un vrai deuil, la manière dont il conve­nait de pleu­rer un homme ? Oui, oui, les gens de la ville étaient dépra­vés, ils étaient sortis du droit chemin, les commu­nistes les avaient corrom­pus, mais il y avait de l’es­poir ‑c’était ce que chucho­taient les anciens‑, depuis peu, il était de retour, cet espoir lanci­nant, depuis que le géant était tombé comme un éléphant malade, depuis que le parti démo­cra­tique vaïnakh avait été fondé, depuis que la dépen­dance avait été procla­mée ! Il y avait de l’es­poir qu’Al­lah accorde à nouveau sa béné­dic­tion au pays !

Une mère soviétique

Sa mère affi­chait toujours la même expres­sion pour racon­ter ses faits d’armes, chose qu’elle avait faite inlas­sa­ble­ment tout au long de l’en­fance de Malich, comme si elle avait prêté serment et s’était enga­gée, après la mort de son mari, à ne vivre plus que pour racon­ter aux survi­vants et surtout à leur fils unique le titan que son mari avait été, venu au monde au moins pour sauver l’hu­ma­nité ‑sauf qu’en Afgha­nis­tan, cette dernière n’avait aucune envie d’être sauvée.
Parfois, il se deman­dait si Chouïev n’avait pas connu son père et si sa mère ne se cachait pas derrière tout ça. Ce qui aurait signi­fié que c’était à elle qu’il devait d’avoir été envoyé au combat dès sa première mission, sachant qu’il était l’un des moins expé­ri­men­tés et des moins chevron­nés. Ou peut-être l’avait-on embar­qué à Grosny pour faire office de chair à canon ? Quoi qu’il fasse, il y reste­rait de toute façon, permet­tant ainsi à sa mère, selon la logique guer­rière, d’ob­te­nir enfin le statut tant convoité de double veuve de guerre.

L’effondrement de l’URSS.

Le pays se morce­lait de plus en plus, il régnait partout une odeur de fruits pour­ris et de papier anti-mites. Optant pour une théra­pie par élec­tro­choc, le premier président élu par le peuple de l’his­toire russe décida qu’en l’es­pace d’une année, le capi­tal public devait être priva­tisé et les prix (à l’ex­cep­tion de l’éner­gie, du lait et de la vodka) libé­ra­li­sés. D’après un rapport du quoti­dien Izves­tia, l’in­fla­tion était supé­rieure à deux cent pour cent. L’offre des grands maga­sins et des « gastro­nom », qui n’était pas spécia­le­ment fourni aupa­ra­vant se trouve en un rien de temps réduite à la portion congrue, et quand les rayon­nages se remplis­saient enfin, ils se vidaient aussi­tôt, car les citoyens, pani­qués, faisaient des réserve. Le prix du pain fut multi­plié par six.

La force des mafieux russes.

Un an plutôt, j’étais pour­tant ferme­ment convaincu que je ne me retrou­ve­rai plus jamais, au grand jamais, dans les griffes d’Or­lov, qu’au cours de ma vie, j’évi­te­rai désor­mais tout ce qui risquait de me rappe­ler son nom. Mais peut-être, au fond de moi, avais-je toujours su qu’il était impos­sible de lui échap­per : il se prenait pour Dieu depuis telle­ment long­temps qu’à force, les autres lui vouaient un culte, le suivaient aveu­glé­ment, accep­taient sa colère comme un juste châti­ment. Peut-être n’étais-je malgré tout rien d’autre que l’un de ses disciples ? Peut-être savais-je déjà, au moment où je m’étais aven­turé dans sa vie, que mon histoire de pouvait être racon­tée que dans ces condi­tions ‑ses condi­tions à lui ?

La Géorgie.

Nodar était parti, et la liberté était arri­vée ‑liberté sanglante, à l’odeur de rouille, dont les gens ne savaient que faire. Car ils l’avaient payer le prix fort : elle leur avait coûté tout ce qu’il possé­dait, jusqu’à la vie pour un certain nombre d’entre eux.
Les chars russes sillon­naient la capi­tale et, la nuit, des chiens errants affa­més aboyaient parce que des balles fusaient à chaque coin de rue. Tout s’ef­fon­drait comme un château de sable emporté par une vague inat­ten­due, et les struc­tures en vigueur jusque là était rempla­cées par l’anar­chie et la confu­sion, par les ténèbres et un froid qui n’en finis­sait pas .

Un superbe passage.

Puis­qu’il leur était possible de faire ce qu’ils avaient fait, puis­qu’il lui était possible de faire ce qu’il avait fait sans que personne ne l’en empêche, sans que personne ne le retienne, puis­qu’il était possible qu’A­loi­cha appuie simple­ment sur la détente et que la gorge de Nura soit serrée jusqu’à ce que son dernier souffle s’en échappe, puis­qu’il a été possible à tous de tran­cher entre la vie et la mort sans devoir en payer le prix, puis­qu’il était possible de se défaire de son huma­nité d’une seconde à l’autre, comme d’un vieux manteau alors l’hu­ma­nité ne valait rien. Un homme qui cher­chait la vérité se faisait abattre de trois balles sur un parking de la plus indigne des manières ‑toute tenta­tive de morale ou d’ac­tion morale étaient déri­soires. Chaque chose qu’il avait faite dans sa vie jusque-là en esti­mant que c’était le bon choix n’avait été que perte de temps. dans un monde où on se retrou­vait forcée de choi­sir entre deve­nir un meur­trier et se tirer une balle dans la tête, dans un monde où l’on violait parce que l’oc­ca­sion se présen­tait, il n’y avait plus de bonne option. Il ne restait qu’une seule aspi­ra­tion, l’as­pi­ra­tion au pouvoir. Un pouvoir qui ne connais­sait ni compas­sion ni misé­ri­corde et était sa propre fin. 
À comp­ter de main­te­nant, il n’y avait plus qu’une voie, une voie qui allant tout droit dans une direc­tion, est cette direc­tion était la mauvaise, mais dans ce monde, elle semblait bien être la seule possible

Jorj Chalan­don est un habi­tué sur Luocine avec parfois d’ex­cellent romans et parfois des déceptions.

Retour à Killi­berg, le Quatrième Mur, Profes­sion du père, sont pour moi de grands romans , un peu déçue par Le jour d’avant, et un petit flop par La Légende de nos pères, celui-ci rejoint mes préfé­rences . Le sujet était parti­cu­liè­re­ment compli­qué, Sorj Chalen­don est jour­na­liste et doit couvrir le procès Barbie en 1987 à Lyon où habite son père qui lui demande un passe droit pour suivre ce procès. C’est aussi l’oc­ca­sion de rouvrir le dossier de son père qui a passé son temps à mentir à son fils sur son passé pendant la deuxième guerre . A‑t-il été résis­tant ? Soldat SS ? Engagé dans la divi­sion Char­le­magne ? a‑t-il suivi les divi­sions alle­mandes pour lutter contre le commu­nisme ? Son atti­tude lors du procès de Barbie est telle­ment désa­gréable, que son fils part à la recherche du procès pendant lequel son père a été condamné à un an de prison et à cinq ans d’in­di­gnité nationale.

Le roman débute par la visite du jour­na­liste à Izieu, il visite cette colo­nie de vacances où des enfants juifs étaient cachés et semblaient en sécu­rité, ces pages sont d’une inten­sité rare et l’écri­vain sait rendre ces enfants présents dans nos mémoires. Ce sera aussi un des moments les plus émou­vants du procès.

Son père se comporte comme à son habi­tude, mépri­sant et bernant toutes les auto­ri­tés : il se fait passer pour un héros de la résis­tance et obtient une place au procès car il veut abso­lu­ment voir Barbie. Il méprise tous les témoi­gnages des gens qui selon lui, ne sont bons qu’à pleur­ni­cher. En revanche Barbie et Vergès lui plaisent bien ainsi que Klars­feld car ces hommes lui semblent être d’une autre trempe. Son fils est excédé par son atti­tude et essaie de le confron­ter à son passé car il a pu obte­nir le dossier judi­ciaire de son père grâce auquel il espère enfin le confron­ter à la réalité.

Les deux histoires se déve­loppent au rythme du procès offi­ciel de Klaus Barbie, celui de son père est plus embrouillé mais impla­cable contre les mensonges de celui qui a gâché son enfance. Le procès de Barbie, ne permet pas d’ob­te­nir la moindre repen­tance du bour­reau de Lyon, mais la succes­sion des témoi­gnages de ceux qui ont eu à souf­frir des consé­quences de ses actes est à peu près insou­te­nables. Cela fait sourire son père , il ne voit le plus souvent qu’une machi­na­tion d’une justice qui de toute façon condam­nera Barbie. Son fils est écœuré, les bravades et rodo­mon­tades de son père ne l’ont jamais fait rire quand il était enfant, mais la diffé­rence c’est qu’il n’en a plus peur. La dernière scène est terrible lais­ser ce vieil homme face à toutes ses lâche­tés lui qui s’est toujours présenté comme un héros sent la catas­trophe possible. Le roman se termine là face à la Saône que son père veut traver­ser à la nage mais l’au­teur tient à nous préci­ser que fina­le­ment son père est mort en 2014, Barbie en 1991 et que lui même a obtenu le dossier de son père en 2020. Donc ce livre est bien une fiction et pas une auto­bio­gra­phie, ce qui ne lui enlève aucune valeur à mes yeux, je dirai bien au contraire.

Citations

Conversation avec son grand-père qui donnera le titre à ce livre.

- Ton père, je l’ai même vu habillé en Alle­mand, place Bellecour.
À l’école primaire, pendant un trimestre, mon père m’avait obligé à porter la Lede­rhose la culotte de peau bava­roise, avec des chaus­settes brunes montées jusqu’à la saignée des genoux. C’était peut-être ça, habillé en Allemands ? 
-Arrête donc avec ça ! a coupé ma marraine. 
Mon grand-père a haussé les épaules et rangé la pelle le long de la cuisinière. 
-Et quoi ? il faudra bien qu’il apprenne à jour ! 
- Mais qu’il apprenne quoi, mon Dieu, c’est un enfant ! 
- Juste­ment C’est un enfant de salaud, et il faut qu’il le sache ! 
C’était en 1962, et j’avais dix ans.

Petite Remarque sur la personnalité de son père.

Il a regardé autour de lui. Toujours, il cher­chait à savoir si on le remar­quait, entre la crainte d’être écouté et l’es­poir secret d’être entendu.

Le personnage son père

‑Mon père a été SS
J’ai revu mon père, celui de mon enfance, son ombre mena­çante qui n’avait jamais eu pour moi d’autres mains que ses poings. Depuis toujours mon père me frap­pait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lors­qu’il me battait, il hurlait en alle­mand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frap­pait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n’était plus mon père, mais un Mino­taure prison­nier de cauche­mars que j’igno­rais. Il était celui qui humi­liait. Celui qui savait tout, qui avait tous vécu, qui avait fait cette guerre mais aussi toutes les autres. Qui racon­tait l’In­do­chine, l’Al­gé­rie. Qui se moquait de ceux qui n était pas lui. Qui les cassait par ces mêmes mots :
- Je suis bien placé pour le savoir !

La repentance qui ne vient pas.

Il n’avait pas payé et je lui en voulais. Payer, ce n’était pas connaître la prison, mais devoir se regar­der en face. Et me dire la vérité. Il a comparu devant des juges, pas devant son fils. Face à eux, il a hurlé à l’in­jus­tice. Face à moi, il a maquillé la réalité. Comme s’il n’avait rien compris, rien regretté jamais.

Éditions Fleuve. Traduit duja­po­nais par Diane Durocher.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Toujours dans le thème » du Japon » du club de lecture, ce roman décrit un homme en proie à la souf­france de voir sa mère s’en aller dans le pays si étrange de la mala­die d’Alz­hei­mer. J’écris cet article alors que la France est secouée par un livre repor­tage sur les EHPAD. À La fin de ce roman, Izumi lais­sera sa mère Yuriko dans une maison où nous aime­rions tous finir nos jours ou y lais­ser ceux que l’on a tant aimés.

Ce n’est pas le sujet du roman mais cette dernière demeure donne une idée de ce que peut être un lieu d’ac­cueil réussi pour ceux qui n’ont plus leurs facul­tés cogni­tives. Cela ressemble à des endroits où au lieu de sépa­rer les gens âgés, ou handi­ca­pés on les fait vivre au milieu des enfants ou de gens bien portants.
Mais partons dans la vie d’Izumi qui marié à Kaori, va bien­tôt être père. Il doit l’an­non­cer à sa mère qui l’a élevé seule sans jamais lui dire qui a été son père. Cet adulte s’est donc construit sans image pater­nelle et il est très angoissé à l’idée d’être père. Kaori et lui travaillent dans le monde de l’image et de la musique. Ils ne sont pas eux-mêmes musi­ciens mais il sont dans une grande agence qui « fabrique » les carrières des artistes. Cela nous vaut une plon­gée assez inté­res­sante dans ce monde arti­fi­ciel des « commu­ni­cants » de ce monde du spec­tacle, les riva­li­tés, l’argent, le pouvoir, mais à la mode japo­naise, où tout l’art est de garder pour soi ses réac­tions et ne jamais rien lais­ser paraître de ses propres senti­ments. Izumi est très absorbé par son travail et, s’il n’a pas aban­donné sa mère, il va de moins en moins souvent la voir, et surtout refuse de se rendre compte que celle-ci a des problèmes de mémoires.

L’ori­gi­na­lité de ce texte et qui l’a rendu très touchant à mes yeux, c’est le renver­se­ment de ce à quoi on s’at­tend. C’est sa mère qui est farou­che­ment atta­chée à des souve­nirs que lui a oubliés. Et en remon­tant dans les souve­nirs de la vieille dame Izumi se rend compte combien il a été aimé et quelle force il a fallu à sa mère pour lui donner l’édu­ca­tion dont il profite aujourd’­hui. Pour­tant, il y a une année où il a vécu seul vague­ment surveillé par sa grand-mère. Pour décou­vrir cette année, l’au­teur aura recours au cahier intime de sa mère. Il découvre une femme passion­né­ment amou­reuse d’un homme marié à une autre. Cette paren­thèse amou­reuse se termi­nera par le séisme de 1995 Kobé

(le décompte offi­ciel des consé­quences de ce séisme se chiffre à plus de 6 437 morts, 43 792 bles­sés et des dégâts maté­riels se chif­frant à plus de dix-mille milliards de yens, soit 101 milliards d’eu­ros. On dénombre 120 000 bâti­ments détruits ou endom­ma­gés et 7 000 brûlés, la destruc­tion des polders du port de Kobé et plus de 250 000 dépla­cés pendant plusieurs mois. extrait de l’ar­ticle de Wiki­pé­dia )

Cette plon­gée dans le Japon a toujours, pour moi, un exotisme qui m’empêche d’être tota­le­ment enthou­siaste ‑c’est pour­quoi je ne lui attri­bue pas cinq coquillages. Par exemple je n’ar­rive pas à comprendre comment cette mère si atten­tive peut lais­ser son fils collé­gien (12 ou 13 ans) vivre seul pendant un an sans même préve­nir sa propre mère, c’est Izumi qui doit le faire. On ne saura jamais qui est le père d’Izumi cela perd de son impor­tance dans le roman sans que je comprenne pour­quoi. Pas plus qu’on ne saura c’est qu’est devenu l’homme qu’elle a suivi à Kobé fait-il partie des 6437 morts ? Elle ne cherche pas à le savoir, son histoire avec lui s’ar­rête là et elle revient vers son fils qui visi­ble­ment fait comme elle : tous les deux mettent cette année entre parenthèses.
Comme souvent dans les romans japo­nais la cuisine est très impor­tante et chaque souve­nir est parfumé par l’odeur d’un plat parti­cu­lier : la soupe miso, le boeuf au nouilles sautées, du shiruko .…

J’ai passé un bon moment avec ce roman, malgré mes quelques réserves.

Citations

Comparaisons tellement japonaises.

Izumi n’en pouvait plus de cette histoire et souhai­tait en venir aux choses sérieuses mais il eut le bon goût de rete­nir sa langue. Il lui semblait qu’ils jouaient une partie de mikado, où le moindre geste trop empressé pouvait faire rouler toutes les baguettes. Kaori conti­nuait de poser des ques­tions sans montrer la moindre impa­tience, comme si elle essayait d’ama­douer un chat.

Façon légère de décrire une scène émouvante.

‑Je me fatigue vite. Un ou deux élèves par jour, et je suis éreintée. 
-Tu pour­rais arrê­ter. Tu as ta retraite, et puis je peux envoyer plus d’argent.
- Si je ne travaille plus, je ne suis plus utile à rien.
Il ne sut que répondre. Se pouvait-il que les humains, telles des machines ou des jouets, deviennent inutiles ? Les mains de sa mère étaient recro­que­villées l’une sur l’autre, comme pour cacher leur rides. 

Sujet du roman, paroles du médecin.

Autre­fois, notre espèce ne pouvait espé­rer atteindre les cinquante ans. Cette limite dépas­sée, nous avons commencé à voir appa­raître les cancers. Main­te­nant que nous réus­sis­sions à les combattre et à rallon­ger d’au­tant nos espé­rances de vie, c’est Alzhei­mer qui nous rattrape… À chaque victoire, l’hu­ma­nité doit se mesu­rer à une nouvelle menace.

Souvenirs qui vont constituer la trame du roman.

« Pardon, maman. j’avais oublié. »
Elle l’avait embrassé, en pleurs, en le retrou­vant à la fête foraine. Elle avait passé la nuit à lui coudre un sac pour ses vête­ments de sport, alors qu’elle avait travaillé toute la jour­née. Elle lui donnait toujours la moitié de son omelette. Elle avait cher­ché avec la force du déses­poir sa pochette fleu­rie, offert pour son anni­ver­saire. Elle l’avait encou­ragé plus fort que n’im­porte quel autre parent lors d’un match (même si, sur le coup, c’était un peu embar­ras­sant). Elle l’avait emmené au restau­rant pour fêter ses réus­sites scolaires. Elle l’avait emmené au stade de base­ball à vélo, le dos trempé de sueur. Elle lui avait préparé un déli­cieux « shiruko ». Elle lui avait fait la surprise de lui offrir une guitare élec­trique. Ce n’était pas vrai­ment la marque qu’il voulait, mais ça l’avait rendu heureux. Elle l’avait emmené en vacances au lac, et il avait pêché un gros pois­son pour la première fois de sa vie. Elle non plus, d’ailleurs, n’avait encore jamais tenu de canne à pêche…
« Comment ai-je pu oublier tant de bonheur ? »