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Éditions Gaïa, 486 pages, octobre 2010

traduit du Danois par Ines Jorgensen

Ce n’est pas ma première rencontre avec cet auteur Danois, je m’étais régalée avec les Racontars , Un curé d’enfer et autres racontars , puis le Naufrage de la Vesle mari . Dans ce livre qui en réalité en réunit trois : » Un récit qui donne un beau visage », puis « le Piège à renard du Seigneur » et enfin « la Fête du premier tout ». Nous retrouvons tous les personnages des Racontars mais autour d’un enfant et de sa nourrice Aviaja cette vieille femme inuit qui retrouve le goût de la vie grâce à cet enfant qu’elle va élever avec les deux pères, et trois oncles. Le principe de l’humour de Jorn Riel m’est maintenant bien connu, il présente des hommes qui sont peu à peu séduits par les Inuits qui s’appellent eux -mêmes « les hommes », et quittent sans aucun regret « la civilisation » qui aident peu à survivre dans ces régions où la vie est menacée par le grand froid et les animaux comme les ours. La sexualité a beaucoup d’importance, et les femmes inuits ne comprennent pas les notions de fidélité ou de péchés qu’un prêtre aimerait leur inculquer. L’alcool aide souvent les hommes à supporter les difficultés de la vie et la rigueur du climat. Jorn Riel est un conteur et ses livres se lisent comme des récits que l’on pourrait se raconter entre amis. L’intérêt de ce roman tient à la formation d’un enfant abandonné par sa mère et élevé par ses pères et une nourrice adorable, le deuxième livre, l’enfant est partie en Europe et la vieille nourrice n’a plus envie de vivre, c’est le moment où un curé arrive dans cette région reculé avec une église gonflable … et espère tromper les inuits et s’approprier les peaux d’animaux en particulier de Renard. La troisième partie l’enfant adolescent est revenu et va trouver sa place dans cette société et la vieille nourrice peut mourir. Les sentiments sont très présents dans cette petite communauté même si leur expression est compliquée, on sent combien la petite communauté est unie par des liens très forts. Le ridicule de la religion chrétienne est toujours aussi savoureuse. Si ce livre avait été mon premier roman de cet auteur mon enthousiasme aurait été total. Mais ce roman reprend les mêmes personnages et les mêmes ressorts d’humour que j’avais lu dans les « Racontars », ce qui explique mes trois coquillages.

Extraits.

Début.

 J’ai deux pères. En vérité, j’aurai sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.

Propos à la hauteur des sentiments. (Humour)

Pete venait de la baie de l’Homme Mort. Il avait franchi Wilson Hills et l’étroit Pas de l’Oie. Lorsqu’il déboucha sur le coin de bruyère entre la rivière et la maison, il lui arriva exactement la même chose qu’à McHuges autrefois. Le sang afflua dans ses veines et un sentiment le prit à la gorge, qui lui donnait envie de rire et de pleurer à la fois. Pete éprouva un désir irrépressible de prononcer quelque chose à la mesure des circonstances, quelque chose d’un ordre spirituel, et après avoir longuement réfléchi, il laissa cours à son émotion. 
« Grands dieux, merde alors !  » s’exclama-t-il.

Leur voisin.

 Notre voisin, le plus proche s’appelait John. Il était connu comme le plus grand voleur entre Downty City et le bassin de Pol et portait le surnom de John l’honnête. Sa réputation de chasseur était extrêmement mauvaise, étant donné que de notoriété publique la moitié de ses renards venaient de pièges posés par d’autres que lui.

Proverbe eskimo.

 « Comme dit l’Eskimo ne prête jamais tes chiens, tes traîneaux, tes armes ou ton kayak. On pourrait facilement te les abîmer. Mais ta femme il faut la prêter aussi souvent que possible, car elle s’améliore à chaque fois. »

Le départ du garçon vers l’Europe.

 » C’est bizarre. Y’a des jours où on parle tout simplement. Pas pour dire quelque chose de particulier, on parle et on parle c’est tout. Ça sort tout seul, sans qu’on y pense, c’est pas vrai, et puis il y a des jours où on a une foule de mots à l’intérieur et où on n’arrive pas à sortir un son, vous connaissez ça ? »
 Pete hocha énergiquement la tête répandant une pluie de braises de sa pipe. « C’est comme la constipation dit-il, on a une putain d’envie, on pousse, on se démène et… »
 L’ongle Sam montra du doigt un arc doré qui cheminait lentement vers le nord au-dessus des montagnes au sommet aplati.
 » Voilà la lune », dit-il les autres hochèrent la tête sans même la tournée pour vérifier s’il disait vrai.
 Sam tendit la main vers la bouteille de rhum que Smal-johnson tenait fermement entre ses jambes pour qu’elle ne se renverse pas. Il poursuivit.
 » On vous a fourni une information tout à fait superflue. Au fond, c’était juste pour dire quelque chose. Je savais que vous saviez que la Lune allait se lever maintenant. Pourtant, j’ose prétendre que ma petite information a quand même de la valeur. Un jour comme aujourd’hui, toute remarque à sa valeur si nous devons continuer à nous serrer les coudes, si je peux m’exprimer ainsi. » Il versa une larme de rhum dans son thé. « On parle de ce qui n’est pas essentiel de la lune, des pattes des chiens, de l’état de la neige et que sais-je encore. Et c’est bien parce que ce qui n’est pas essentiel, nous ramène par des voies détournées à l’essentiel, à savoir le départ du garçon. »

Hygiène masculine.

Dad Matthew n’avait jamais eu beaucoup d’attirance pour les bonnes femmes. La terreur d’être pris au piège et séquestrée l’avait toujours emporté chez lui sur le désir d’une relation durable. Il ne vivait évidemment pas complètement à l’écart de la compagnie des femmes. Deux fois par an, il se rendait à Downty City pour rectifier le compas, comme il disait, une visite de chantier en quelque sorte, nécessaire pour maintenir le cap.

Limite de la christianisation en Afrique.

 Il y a plus de trente ans le père Brian débarqua donc sur la terre ferme africaine et commença à remonter le fleuve de Gambie, de Bathurst à Yarbutanda, sur le bateau « Lady Challenge ». Pendant environ un an, il tenta d’enfoncer dans le crâne des peaux sombres qui habitaient le long des rives, la douce doctrine chrétienne, mais la chance ne lui sourit pas. Les musulmans s’y étaient déjà implantés et le père Brian ne put rien contre une religion qui autorisait les hommes à avoir quatre femmes, un strict minimum pour une culture rentable de l’arachide.

La fréquence des visites.

 « On dirait que nous avons des invités », dit-il . « Combien de traîneaux ? » demanda Jéobald.
 » Un, je crois que c’est celui de M. Pickerin. Ils sont deux sur le traîneau.
« Pickerin ? » Pete se leva et regarda par la fenêtre. « Bizarre, il est déjà venu y a trois mois, Dieu sait ce qu’il veut encore. »

 

Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable


Édition Albin Michel, 172 pages, mai 2025

Troisième lecture de cet auteur, et troisième déception  : la liste de mes envies, qui est quand même le plus intéressant, moins bien : la femme qui ne vieillissait pas

Dans un genre très différent, l’auteur a écrit plusieurs livres (que je n’ai pas lus) sur sa propre famille très dysfonctionnelle, son père a violé ses deux garçons et sa mère a été une mère humiliée. L’alcool et la violence ont été le lot habituel des soirées familiales, il l’a raconté dans plusieurs livres. Si lui, Grégoire, s’en est bien sorti son frère d’un an plus jeune, Renaud a été complètement détruit. Claire la petite sœur a été protégée par sa mère. L’auteur n’a pas vu son frère depuis trente ans, quand il apprend sa mort. Dans de très courts paragraphes, l’auteur cherche à comprendre ce frère qu’il ne connaît pas, puisqu’il était en pension pendant son enfance, et qu’ensuite il l’a fui, Grégoire était violent et se détruisait avec l’alcool et les médicaments. Bref c’est une pure horreur mais c’est compliqué d’écrire sur une personne qu’on en connaît pas vraiment. J’ai pensé en lisant ce livre à celui de David Thomas Un frère qui a parle aussi d’un frère malade mental, mais de l’intérieur en cherchant à comprendre quelqu’un qu’il a aimé et accompagné le plus qu’il pouvait. Car il est vrai que la maladie mentale isole, mais quand, comme cet auteur, on n’a pas réussi pendant trente ans à trouver un lien avec ce frère et qu’il semble détester toute cette famille, pourquoi, alors, écrire sur lui aujourd’hui ? J’ai été gênée aussi qu’il critique sa sœur et son « beauf », qui ont certainement plus fait que lui pour ce frère, et les détails financiers ne sont pas ragoûtants, qui va toucher l’assurance vie ? qui va toucher l’argent de la vente de la maison de ce pauvre Renaud ?

Bref, j’ai lu tout cela avec une sale impression : l’auteur étale les turpitudes de sa famille, a laissé son frère dans une détresse incroyable, mais cela lui rapportera de l’argent, grâce à ce livre !

Extraits

Début.

#1. Roubaix, quartier nord, juillet 2022.
Les mouches 
 Précisément des Calliphoridae. Elles peuvent parcourir plusieurs kilomètres pour venir pondre dans une viande.
 Cinq cents œufs à peine trois jours, par lots de soixante-quinze à cent cinquante ; plus la température est élevée, plus l’est la production. 
Il faisait 28 °C ce jour là.
Vingt heures après, les asticots sont sortis de leur cocon.
 Le lendemain, la température déplaçait les 32°C.
 Six jours plus tard, après avoir été des nymphes, les mouches se sont envolées de ton corps..

L’horreur .

 Le temps qu’elle et mère furent à la maternité, j’étais devenu un petit garçon dont le papa s’était servi du corps pour son plaisir.

Son horrible famille.

 Tandis que tu folichonnais à la frontière belge, je m’installais avec une jeune fille juive pour laquelle j’avais de sérieux sentiments, et si je précise, sa judéité, c’est parce qu’elle fut, tu le sais, une source vive d' »inquiétude » pour mère et pour le Corbeau. Pour la première parce qu’en cas de mariage, il n’y aurait pas de messe, pas de sacrement qu’en cas d’enfants, pas de baptême, pas d’âme sauvée ni de place au paradis si d’aventure le nourrisson venait à faire une mort subite ou chutait malencontreusement de la table allongée -il s’éterniserait dans les limbes. Ce serait « épouvantable » s’époumonait-elle, et je ne te parle même pas d’un garçon, de la circoncision, qu’exigerait la famille, « ah si ah di  » ! Pour le second parce qu’une étrangère, un œil neuf, serait bien capable de détecter ce qu’il avait dissimulé, nos corps d’enfant sous le tapis par exemple, de deviner la famille de façade, le Margnat Village et surtout son immense, maladive absence d’amour. Il n’y avait que Claire qu’enchantait la présence d’une fille, en plus dans la famille. Ça sera comme une grande sœur enfin, fanfaronnait-elle . Elle elle avait quatorze ans.
Toi plus tard, tu nous en nous présenteras une ancienne strip-teaseuse. Catholique


Les éditions de Minuit, 281 pages, septembre 2009

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Quelle bonne idée d’avoir mis ce roman, au club de lecture dans le thème Algérie. Bonne idée, car Laurent Mauvignier est vraiment un auteur remarquable, et que ce soit lui qui parle de la guerre d’Algérie, on sait qu’il donnera la parole à tous ceux qui en sont revenus et que l’on n’a jamais écoutés. J’ai fait une place à part en 2025 à « La maison vide » et si j’avais eu des réserves pour « Histoires de la nuit » son talent d’écrivain n’était pas du tout en cause.

Laurent Mauvignier sait entraîner son lecteur dans la compréhension de personnages complètement abimés par la vie, bien sûr on pourrait juger très vite ce Bernard alcoolique, violent rejeté par le village et sa famille, sauf une sœur qui est la seule à éprouver des sentiments pour lui. Il faudra au moins deux cent pages, pour soulever peu à peu les drames qui ont entraîné cet homme dans une vie de misère. Il ne faut pas à s’attendre, à un personnage simple, tant de choses ont été violentes pour lui. Le récit commence par l’anniversaire de la sœur de Bernard, Solange, il arrive avec un cadeau un bijou d’une valeur étonnante, la seule question que tout le monde se pose : Mais où a-t-il trouvé l’argent ? Très vite tout va déraper, et Bernard va gâcher la fête du village, il se retrouve au poste car il a agressé une famille d’origine algérienne en tenant des propos racistes

Tout est raconté par un observateur qui va suivre ce récit d’un ton neutre un peu étonnant qui m’a déroutée. La première souffrance se passe lors de la mort en couche de sa très jeune sœur, que Bernard traite de salope, il reviendra sur son attitude et regrettera ses propos. Le lecteur attend d’arriver en Algérie, car on comprend que c’est là que se situe les clés pour comprendre ce pauvre Bernard pris dans une horreur qui le dépasse complètement. À travers ce récit, on retrouve la douleur des appelés en Algérie, qui n’ont pas compris ce qu’ils faisaient dans ce pays. Là où l’auteur vise juste , c’est dans la description de la génération des appelés, ces hommes étaient enfants pendant l’occupation allemande, et ils se souvenaient des horreurs des nazis, le comportement de l’armée française ressemble fortement à celle des Allemands. Bernard a vécu toutes les horreurs que rien ni personne (même sa femme Mireille) ne pourra effacer, et ça se termine donc par la journée d’anniversaire où tout a débordé.

Ce roman est aussi une charge du milieu rural, le portrait de la mère de Bernard est terrible, une famille sans tendresse, qui n’a certainement pas pu aider cet homme mais face aux horreurs de la guerre tout cela a bien peu d’importance. Je trouve un peu lourde et facile cette charge du milieu rural, la cupidité de sa mère est inimaginable : elle s’approprie l’argent qu’il a gagné au loto car il est encore mineur quand et il part faire son service militaire en Algérie et cela le rend furieux.

Ce roman est un peu confus, mais est ce que l’on peut être simple lorsque des hommes sont pris dans une telle tragédie, ces appelés ont été sacrifiés par toute une classe politique (le parti socialiste était alors au pouvoir) qui n’a vraiment rien compris à la volonté d’indépendance de ce pays.

Extraits .

 

Début.

 Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi, avait fait des efforts qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche, et l’une de ces cravates en Skaï, comme il s’en faisait il y a vingt ans, et qu’on trouve encore dans les solderies.

Les premiers Algériens dans le village.

 C’était la première fois qu’on voyait des étrangers ici. Et ce qu’on n’avait pas imaginé, avait été cette petite minute d’étonnement pour tous ceux-là , nos femmes, parents, amis qui, des années auparavant nous avait attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos et qui se demandait bien, eux, quelle tête, ils avaient en vrai de l’autre côté de la mer.
 Oui, les premiers jours, les premiers mois, cette drôle de découverte est de curiosité.
 Et puis, pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent, parfois revenir la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres, les anciens d’Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste. On a parlé de tout et de rien, de la bourriche anuelle, de la loterie organisée du prochain banquet et du méchoui. Parce que tous les ans, on en faisait un méchoui. 
Mais, pas un mot sur Chefraoui quand il avait débarqué avec toute sa petite famille, pas même pour se demander d’où il venait, plutôt Kabyle ou quoi, rien, on n’a pas demandé. On aurait pu. Et même parler avec lui, on aurait pu dire. 
Ah, oui, je connais par là, c’est beau par là.

Le soldat est pris d’un doute.

 Après lorsqu’on se retrouve au camp de regroupement, il faut marcher dans le camp, il faut inspecter, et Bernard aujourd’hui regarde les gens, et il se demande ce qu’on ferait aussi, nous autres, dans les hameaux de la Migne si des soldats étaient venus tout raser, tout briser, nous empêcher de cultiver, de travailler.
Il imagine.
 Tous ces gens sans travail qu’on viendrait parquer dans un centre de regroupement. Il imagine et se demandent si eux aussi feraient comme les hommes dans le camp, à étendre à même le sol des bassines en plastique en prétendant se faire comme ça épicier, avec deux ou trous bassines à vendre, ou chauffeurs pour simplement avoir un permis en poche et pas même de voiture, ou menuisier, pourquoi pas, avoir dans une boîte de chicorées des vieux clous rouillés, est-ce que cela suffirait pour supporter l’humiliation de ne pas avoir de travail est-ce que les hommes qu’il connaît supporteraient l’éloignement de leurs récoltes et les barbelés autour de leurs enfants ? 
On voit des hommes en djellaba de laine qui restent assis sans parler pendant des heures.

Style particulier de Mauvignier.

 On ne sait pas ce qu’on doit penser. Ou bien est-ce qu’on sait déjà ? Peut-être que si. Si déjà. On le sait. Est-ce qu’on sait ? C’est seulement plus tard qu’on se dit qu’on savait déjà à ce moment-là et que simplement on n’ osait pas se se dire. 
Oui, c’est ça.


Éditions Gallimard (157 pages, août 2021)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.

Un roman très facile à lire, en 157 pages, Lilia Hassane couvre l’ensemble de l’émigration algérienne en France. Des années 1950 à nos jours.

Elle suit la famille de Saïd et Naja. Dans un premier temps Saïd est recruté seul en France comme manœuvre dans une usine, il parvient à faire venir sa famille : sa femme et ses quatre filles. Le frère de Saïd, Kader, est marié à une française, Êve ; mais ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Naja attend son cinquième enfant, elle finit par accepter de le donner à Êve et Kader. Mais alors que Nja attendait un enfant, ce sont des jumeaux qui arrivent, alors Daniel sera déclaré comme l’enfant d’Êve et Amir restera auprès de Naja.

C’est le lourd secret qui traverse ces deux familles qui resteront proches l’une de l’autre. Des secrets, il y en a un autre, celui d’Êve, je pense que je divulgâcherait le roman si je le disais, il vous faudra lire ce roman pour le savoir.

L’auteure raconte rapidement tout ce que l’on sait de la condition des émigrés algériens en France, c’est un survol exact mais trop rapide. L’aspect le plus fouillé et qui m’a semblé le plus intéressant est la relation entre Daniel et Amir qui se croyaient cousins alors qu’ils sont frères. Ce roman raconte, aussi, la violence des pères algériens, le peu de possibilités pour les filles d’échapper aux traditions, la soumission des femmes, la drogue, l’homosexualité et le Sida … en 150 pages , Voilà ce qui explique seulement trois coquillages, trop de choses survolées. (Il ne manquait que l’emprise de l’islamisme et le terrorisme !)

 

 

Extraits.

Début.

1969
Wilaya de Séville, Algérie.
 D’abord la lumière blanche, la ville nue vestige de silence. Des mosaïques pavaient entrée des villas dont il ne restait que les murs, les bassins avaient séché depuis longtemps déjà.
 Les ruines de Djémila hébergent des fantômes, on les avait pourtant prévenus.
 Mais les enfants revenaient chaque été, ils dépassaient le temple de Vénus, arpentaient les allées de la cité antique réanimaient et statues. Dans cette oasis de pierre, perdue dans les montagnes de l’Aurès, ils campaient des personnages. La scène de l’amphithéâtre romain devenait une arène, leurs sandales frottaient contre la terre, dérapaient sur les cailloux. Les duels pouvaient durer des heures jusqu’à ce que les petites victimes de ces luttes fratricides se lassent de rester coucher contre les sols.

Donner son bébé ?

 Naja, pensa à son ami toute la journée, passant d’une émotion à une autre. D’abord, la colère. Elle songeait au berceau, au gilet en laine, qu’elle lui avait donnés, « non, décidément rien n’était jamais gratuit ». Elle songeait qu’elle ne possédait rien, si ce n’est l’étrange pouvoir de donner la vie , et qu’Ève était déjà bien assez gâtée. Mais au fur et la mesure des heures, elle fut envahie par un sentiment différent. Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque. C’est exactement ce que Naja vivait alors. Elle oscillait entre le vide et l’espoir, et c’est l’espoir qui gagnait – pour un temps. Elle ne pouvait cesser d’imaginer son amie, un bébé dans les bras, et cette vision étrangement l’apaisait. Elle savait, la reconnaissance éternelle qu’Ève aurait à son encontre, et ce lien indéfectible, infini entre elles. Surtout, elle imaginait la vie de son enfant dans une maison confortable, une existence entourée de livres, la promesse d’un avenir sans nuage. Elle voyait la liberté qu’il aurait, les rêves qu’il saurait réaliser, Avoir le choix tout était là. Elle qui avait toujours suivi le fil de son destin, sans broncher, sans se plaindre.

Le mariage et la condition de la femme.

 Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Cela réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : » Le voilà, le précieux sésame. Le mariage ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan, mais tu sais, Sonia, l’amour, c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservées qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultées ou moquées ? La parisienne libertine, la féministe de Saint Germain, la femme de notable excentrique, mais pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier faire des enfants et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement le bon salaire est donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal, d’ailleurs, on aura fait un grand pas. »

 


Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.

 

 

 

 

 

 

Éditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025

Ce roman (cadeau de ma sœur, un grand merci) a reçu de multiples récompenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, Keisha a déjà écrit un billet et bien d’autres sont à venir, j’en suis certaine, voici celui d’Athalie puis celui de Sandrine. J’avais déjà croisé cet auteur avec un livre que j’avais trouvé remarquablement bien écrit mais dont la fin m’avait découragée tant elle était violente : Histoire de la nuit.

Surtout, que l’idée de lire un énième roman familial ne vous fasse pas peur, si certes, sa famille est bien le point d’origine de son écriture, Laurent Mauvignier va tellement au delà du genre. La maison vide, héritage familial mais dans laquelle la fratrie actuelle n’a aucun souvenir, sert de fil narratif au roman . Deux drames connus ont bouleversé cette famille : La grand-mère Marguerite effacée de toutes les mémoires et qui a été tondue à la libération, et le suicide du père du narrateur. La seule femmes dont on célèbre la mémoire est Marie-Ernestine à qui le superbe piano de la maison vide était destiné. Du côté des hommes, il y a d’abord Firmin l’arrière-arrière grand père qui a conforté la richesse de la famille Proust, autour du hameau ajoutant au domaine familial, fermes, maisons à louer, bois et une scierie, puis Jules « héros » de la guerre 14/18 , héros entre guillemets car il semblerait que son exploit soit surtout une légende, en tout cas, c’est lui qui aurait dû remplacer Florentin Cabanel, le professeur de piano, dans le cœur de Marie-Ernestine, il n’est que le père de Marguerite, et enfin, Arsène, le mari de Marguerite qui lui fera deux enfants avant d’être prisonnier en Allemagne, une fille et le père de l’auteur.

Tout le drame se joue là : Marie-Ernestine aurait voulu connaître une vie différente où la musique aurait joué un rôle important, mais elle a dû se contenter de Jules qui meurt très vite, lui laissant une petite Marguerite, elle n’arrive pas à aimer la fille de Jules ni même à s’intéresser à cette enfant. Elle s’enferme pour passer des heures sur son piano en interdisant à sa fille de venir l’écouter. Cela va être pour l’auteur l’occasion d’écrire une scène d’une rare violence où tout se mêle : l’humiliation, la force d’un soldat nazi, et la déchéance de la fille qui annonce, ainsi, son sort à la libération.

Mais que serait cette histoire sans le projet de l’auteur ? Créer pour lui, sans doute, mais surtout pour nous, des personnages qui finissent par exister à force de nuances dans l’analyse psychologique de chacun d’entre eux. Il est vrai que l’on ne saura pas si la scène est réelle, la scène pendant laquelle le marbre de la fameuse commode dans laquelle il se désespère au début de ne pas trouver la croix de la légion d’honneur de son arrière- grand-père, aurait été brisée, mais peu importe, cette scène et les personnages sont présents dans notre imaginaire, comme les passages plus célèbres de la littérature : la colère de Grandet contre Eugénie qui a donné ses louis d’or à son cousin, le suicide de Madame Bovary, et tant de scènes que l’on pourrait piocher dans « la recherche du temps perdu » .

Pour le style, vous l’avez certainement entendu plus d’une fois, ces longues phrases font penser à celles de Proust. Je pense que dès qu’un auteur n’écrit pas dans un style lapidaire du 20° et 21° siècle on pense à Proust, pour moi il a surtout un style très personnel qui lui appartient. Et cela, il le met au service de son expression littéraire.

Je viens d’une famille où les femmes ont toujours pris leur destin en main et cela depuis au moins quatre générations, je trouve que j’ai beaucoup de chance. Je pensais cela en lisant ce roman qui a été un réel choc et une fois refermé, je n’ai eu qu’une envie le relire pour retourner dans les méandres de ces vies gâchées par le poids des convenances sociales et le poids des deux guerres tellement bien racontées. Quand la grande Histoire traverse des familles dont l’équilibre était plutôt dans l’apparence que dans de réelles valeurs, tout peut voler en éclats. J’espère que vous n’aurez peur ni de la catégorie « roman familial », ni des longues phrases, ni des 744 pages, et que comme moi vous lirez avec passion ce roman totalement atypique : de la très grande littérature.

Extraits

Début

Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire, sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverai pas mais où je me suis raconté qu’elle aurait pu échouer par je ne sais quel coup de hasard, me doutant bien qu’il était impossible qu’elle y soit, sans que personne l’y ait mise – et depuis quand aurait-elle atterri là ?.

La femme effacée.

 D’elle, il n’y avait rien parmi les écrins, les dentelles, les bijoux. Rien -absolument. Et c’est de ce rien que paradoxalement sa présence a fini par s’imposer avec une force presque plus aveuglante que celle, pourtant puissante, mais auréolée de la douceur des vieilleries de brocantes, surlignée par ses objets de mon arrière-grand-mère, Marie Ernestine. Ses babioles à elle, Marie Ernestine, dominent tout dans le tiroir de la commode et laissent comme dans une alcôve qui lui était réservée depuis toujours, un peu de place à ce petit-fils que sans nul doute elle la beaucoup aimé et beaucoup plaint, mon père.

La femme de Firmin.

 Sa femme, l’ombre, préposée aux confitures ou aux chaussettes à repriser, baissait les yeux, et acquiesçait à la parole d’évangile de son époux, mais elle savait tirer profit de l’obscurité dans laquelle chacun avait l’habitude de la tenir. Enfermés pour mieux construire, silencieuse et industrieuse, en véritable fourmi obstinée, son espace de liberté – un réduit, comme on dit des pièces minuscules même sans fenêtres ni perspectives-, mais un espace réel, concentré sur sa nécessité, espace dans lequel elle savait rire sous cape des prétentions de son mari, sachant l’infléchir sur certaines de ces décisions avec une telle abnégation que c’est à elle que revenait le mot final dont, son mari, en bon ventriloque se croyait l’auteur.

Marie Ernestine trahie par sa tante.

 Elle essaie de saisir ce qui vient de se dire avec la grand’tante, essaie de concentrer en deux ou trois moments significatifs l’intégralité de ce qu’elle vient de vivre, mais toujours, elle finit par conclure que la vieille dame n’est une hypocrite qui n’a jamais cru en elle, comme elle ne le prétendait que par vanité et pour s’attirer les bonnes grâces de monsieur Cabanel, lui dont maintenant elle n’avait même pas semblé se souvenir. Quand Marie-Ernestine lui avait rappelé qu’elle et lui avait soutenu ensemble son talent, ses dons, Caroline n’avait répondu qu’avec un geste d’agacement et d’incrédulité, comme si elle n’avait pas aimé qu’on lui rappelle un désagrément -un simple, inconfort plutôt- et avait évacué la question d’un simple. 
Un autre biscuit ?
 sans y prêter plus d’attention, comme si le professeur de piano n’avait été qu’une illusion dont la vieille dame était revenue et dont elle avait fait le deuil.

La trahison du professeur de piano.

 Il l’accompagne jusqu’au coupé et dit que peut-être tout est mieux comme ça, parce que, vous savez, c’est tellement dur la musique, le piano, tellement dur, tout ça, ça rend tellement seul de se pencher tous les jours sur ses touches, vous avez la vie devant vous et la vie c’est le plus important, l’art, vous savez, tout le monde en rêve mais personne ne veut payer le prix pour cet enfer ; votre père vous a peut-être sauvée d’un choix, dont vous ne mesurez peut-être jamais combien il vous aurait coûté peut être que vous devriez le remercier – et Marie Ernestine dit
OUI, sans doute oui 
et soudai. elle le regarde et
 Je suis heureuse de voir que votre épouse va mieux, c’est bien.
(Et la fin du chapitre)
 Alors qu’on entend le coupé qui démarre, le cheval qui s’éloigne, elle ne voit pas, elle ne le sait pas et ne le saura jamais, mais Florentin Cabanel se retrouve seul avec lui-même et c’est lui, sans doute, qui mesure davantage le choix qu’il vient de faire et qui comprend aussi combien ce choix, probablement, il le regrettera toute sa vie.

Le poids des secrets .

 Il faut peut-être préciser : cette histoire là, c’est l’ombre pâle de l’atavisme qu’on m’a dressé comme portrait de famille depuis l’enfance, et surtout depuis le suicide de mon père. Ce qui m’occupe l’esprit, ici, c’est comment ces histoires qui ont été obstinément tues ont pu traverser l’opacité du silence qu’on a voulu dresser entre elles et moi, pour arriver à se déposer dans ces lignes qui me donnent l’impression de les avoir menées à bon port et de pouvoir m’en libérer.
.
 Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard, les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux, derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui l’on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine.

Destin d’une femme sans homme.

 Ce que veut dire, une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des « filles », elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes, qui n’auront pas un regard pour elle une fois qu’ils auront obtenu, le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues, qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les droits froissés, le liqueur de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table, trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège.

Passage que j’ai apprécié nous sommes le 17 avril 1913.

 C’est le portrait de son père,
disent-elles toutes les deux, le répétant deux ou trois fois, comme si c’était la plus belle nouvelle du monde. Marie Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa joie, elle pense qu’en effet, le bébé lui ressemble à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer.

Différence entre les hommes et les femmes.

 Bien sûr, on avait aussi beaucoup blâmé, monsieur Claude, mais davantage pour sa faiblesse, d’avoir cédé à la perversion de Paulette que pour sa responsabilité dans l’affaire, parce que comme tous les hommes, il avait été facile de le détourner du droit chemin, il était une victime des deux « petites salopes », car bien que mieux née que Paulette, Marguerite était une pimbêche depuis tellement longtemps qu’on avait pu enfin trouver une prise pour démontrer combien elle était mauvaise – ça se voyait, je ne disais rien mais, à son âge, cette suffisance qu’elle a toujours eue, ma fille me le disait, à l’école, elle n’avait pas d’amies, et prenait tout le monde de haut – quelle honte pour une famille si bien.
 Bien sûr, personne n’avait pensé à se souvenir que Marguerite était à peine sortie de l’enfance quand ça avait commencé ; personne ne s’était soucié de son âge, de ce que monsieur Claude avait été son patron et qu’il avait été celui de Paulette, qu’il avait eu du pouvoir sur elle deux, non, personne n’a songé à y redire. C’était elle, venue de sa famille de vauriens, puis c’était Marguerite, la pimbêche en train de mal tourner – monsieur Claude est un homme et les hommes sont des enfants n’importe quelle catin les retourne et cette pauvre madame Claude qui travaille tout le jour dans sa boutique n’a rien vu, pensez-vous, on fait confiance.et voilà qu’on héberge le loup et quand il est trop tard, le troupeau a été décimé, et le loup s’est enfui depuis longtemps.

Page 618, je lis cela et je me dis, Bravo monsieur l’écrivain.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale, que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dans les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde, dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible.


Éditions Pocket 394 pages, avril 2025

Traduit de l’anglais par Maryline Beury

Voilà un autre livre que je vais pouvoir enlever de ma liste, il y était depuis que j’avais lu le billet de ClaudiaLucia. C’est un roman que l’on peut mettre dans la catégorie « feel good », et il vaut la peine d’être lu, juste pour se faire du bien. Tout le temps de la lecture j’ai eu le sourire. J’étais si bien avec cette Janice, femme de ménage, qui va de maison en maison et qui s’intéresse aux histoires de chacun. Ce qui la caractérise c’est sa capacité d’écoute, et donc elle se donne à elle même le titre de « collectionneuse de secrets ».

Avec elle, nous entrons chez des habitants de Cambridge, un chanteur d’opéra, une femme dont le mari vient de se suicider, et chez Mme OuaisOuaisOuais et de son mari, qui seront à l’origine de la trame narrative du bonheur de Janice, car ils lui demandent d’aller faire le ménage chez la mère de Mrs NonNonPasMaintenant. Ces deux personnes odieuses ont un chien qui aura beaucoup d’importance en particulier pour Adam le fils de Fiona. Et puis il y a la vie personnelle de Janice qui vit avec un Mike égoïste qui dépense tout l’argent qu’elle gagne en faisant son ménage. Janice a son propre secret qui lui plombe la vie et explique pourquoi elle a autant subi dans sa vie. C’est le thème principal de ce livre : la culpabilité. Janice rate sa vie personnelle alors qu’elle aide tous celles et tous ceux qu’elle rencontre s’ils le méritent parce qu’elle porte depuis l’enfance, le poids d’une culpabilité énorme, alors qu’elle oublie que lorsqu’elle était enfant personne ne l’a aidée. Évidemment, cela se termine bien, et comme nous sommes dans un roman anglais, il y a une enquête, des espions, des femmes indignes et beaucoup de thé arrosé de quelques boissons plus fortes. Les histoires se mêlent dans ce récit, ce n’est pas une « grand » roman, mais c’est tellement agréable d’être avec des gens ordinaires qui savent construire une vie qui est loin d’être insignifiante .

Ce roman m’a aidé à oublier les violences de l’actualité et cela m’a fait du bien, mais évidemment, ce n’est pas non plus un roman indispensable, juste un petit plaisir.

Extraits.

Prologue.

 Tout le monde a une histoire à raconter.
Mais que faire si l’on n’en a pas. Si vous êtes J’anime, vous collectionnez celle des autres.

Début du roman.

 Le lundi possède un déroulement bien particulier : le rire d’abord ; puis la tristesse en fin de journée – tels des serre-livres dépareillés qui encadrent le premier jour de la semaine. Elle a établi cet ordre à dessein, la perspective de rire l’aidant à sortir du lit et lui donnant des forces pour ce qui l’attend ensuite.

La maison que Janice n’aime pas. Pas plus que la propriétaire.

 La grande maison moderne devant elle, est bâtie en forme de V inversé lequel est constitué de blocs de béton encastrés. Elle s’étend avec arrogance sur un terrain qui faisait autrefois partie de l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur des plus modernes. La maison lui fait penser à un grand homme -jambes écartées- qui prendrait beaucoup plus de place qu’il n’est nécessaire ou poli de le faire.

Portrait bien troussé.

 Cette femme a un nom mais, pour Janice elle sera toujours Mme OuaisOuaisOuais. C’est ce qu’elle dit au téléphone, quand elle parle à ses amis ou lorsqu’elle discute de sa sagesse avec le représentant de ses bonnes œuvres du mois. Elle suppose que son employeuse essaie simplement de dire « Oui » ou peut-être même « Ouais » mais un seul de ces mots là ne suffit jamais à Mme « OuaisOuaisOuais ».

Les personnages aimés par Janice.

 –J’aime que les gens normaux fassent des choses inattendues, qu’ils soient courageux, drôles gentils. Je sais bien que ces gens ont des défauts, bien sûr. C’est la vie.
 Elle commence à faire les cent pas dans la cuisine, essayant d’articuler, de saisir la chose qu’elle s’efforce de dire.
– Mais c’est réconfortant de trouver de la bonté et de la joie dans leurs histoires. Les gens ordinaires qui essaient juste de vivre normalement et de faire de leur mieux. Vous, vous parlez de prendre une personne qui serait complètement égoïste, un vrai méchant et vous dites : »Oui mais attendez, elle a des qualités aussi. ».
– Ça marche dans les deux sens ne soyez pas naïve, Janis. Les gens « méchants », ou appelez-les comme vous voudrez ne sont jamais entièrement mauvais.

 


Éditions L’iconoclaste, 247 pages, Août 2022.

Voici l’épigraphe du roman : un proverbe russe que tant d’hommes de toutes nationalités font leur.

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime. « 

Ce livre a reçu un coup de cœur, l’an dernier à notre club de lecture, si je l’avais lu et participé au débat, j’aurais émis des réserves. Cette autrice s’est emparée d’un tragique fait divers qui s’est passé en Russie en 2018, les trois sœurs (d’où le titre) ; Krestina, Angelina et Maria ont assassiné leur père : tyran, violeur et tortionnaire  : Mikhaïl Khatchatourian. Dans cet essai, l’auteure raconte aussi son cas personnel, elle a été victime âgée de 15 ans d’un professeur qui se disait fou amoureux d’elle et qui cherchait à ce qu’elle devienne sa maîtresse. Heureusement, elle en parlera à sa mère et cela n’ira pas plus loin, mais cette histoire aura un fort retentissement dans la personnalité de Laura Poggioli. C’est ce professeur qui lui donnera le goût de la Russie et du régime soviétique, ce qui fera qu’à 20 ans, elle ira dans ce pays et y sera d’abord très heureuse puis très malheureuse. Mais aussi à cause de ce professeur, elle aura longtemps des relations toxiques avec des hommes plus âgés, et qui explique peut-être sa relation avec Mitia le Russe dont elle tombera amoureuse. Il deviendra violent et méprisant mais elle restera avec lui jusqu’à ce qu’il la quitte finalement quand elle était revenue en France pour l’été. Son parcours occupe à peu près la moitié du roman, l’autre étant sa recherche sur la vie de martyres des trois sœurs. Voilà d’où vient ma réserve, je trouve le mélange dérangeant sauf son aventure avec un homme Russe qui montre que la violence domestique est monnaie courante , comme le dit ce proverbe qu’elle cite souvent :

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime. « 
Sinon, ses déambulations dans Moscou qu’elle a tant aimé et ses aventures toxiques avec des hommes divers et variés n’ajoutent pas grand chose au récit ni à la tragédie de ces trois sœurs. Le récit de la vie de la famille Khatchatourian est à peu près insoutenable : le père est une crapule de la pire espèce, et la mère n’a pas réussi à protéger ses filles. On ne comprend pas tout, en particulier pourquoi le frère aîné n’a pas cherché à protéger ses sœurs. Tous ceux qui ont connu cet homme ont eu peur de lui, il semble avoir été en relation avec la police, et a donc, pu faire absolument tout ce qu’il voulait chez lui. C’est un pervers sexuel, complètement dégénéré. On ne peut imaginer toutes les horreurs dont il a été capable, mais ce qui est sûr c’est qu’en Russie, beaucoup d’hommes ont tendance à boire et à être violent, et que, surtout, les autorités considèrent que ce sont des violences familiales et qu’elles doivent rester dans la sphère privée. Ce n’est pas près de changer, car s’il y a eu quelque associations qui ont voulu aider les femmes, elles sont toutes interdites aujourd’hui car elles étaient soutenues par des ONG de l’étranger. Le roman se termine avec l’espoir que ces trois filles seront acquittées, mais rien n’est moins sûr.

En recherchant sur internet, je vois qu’en 2023 leur témoignage est paru, je pense que leur livre est certainement plus intéressant que ce roman  : »Nous, les 3 sœurs : histoire d’un parricide » auteures : Katchatourian, Maria – Katchatourian, Angelina. – Katchatourian, Krestina.

Extraits

Début du roman.

Un soir d’été 2018, 
Chaussée Altoufieo
 Il n’est pas grand l’appartement. Un salon avec cuisine, deux chambres, une salle de bains, des toilettes. La tapisserie n’a plus de couleur. Jaune- marron, elle n’a pas été changée depuis les années Gorbachev, quand c’était encore un appartement communautaire. Les rideaux en voile accrochés à la baie vitrée du salon aux l’atteinte du ciel blanchâtre des jours d’automne, du ciel qui porte la neige avant de la laisser tout recouvrir de Moscou.

L’attitude des autorités.

 » Biot – zanatchit lioubit- S’il te bat c’est qu’il t’aime », ce n’était donc pas seulement pour l’amoureux, ça valait aussi pour le père. Et surtout il fallait que cela reste calfeutré à la maison. C’était ce que semblait penser tous les fonctionnaires et députés russes qui insistaient régulièrement dans leurs prises de parole sur le fait que les histoires de violence domestique relevaient de problèmes familiaux privés, et devait se régler en famille, parce que si l’État s’en mêlait, y regardait de trop près, ça risquait de mettre en danger l’équilibre même des familles et l’existence des valeurs traditionnelles.

L’auteure raconte sa propre histoire avec un Russe violent : le phénomène de l’emprise

 Mitia me volait, me mentait, me tapait et moi je restais. J’étais sûre qu’il allait changer, redevenir mon prince russe, mon ange blond, je ne pouvais pas m’être trompée. Ses insultes résonnaient, je les entendais, je les comprenais, mais elle n’avait pas le même impact sur moi que leurs équivalents français. Dans ma langue maternelle ces insultes auraient fait écho à des scènes de violence qu’on m’avait racontées dans ma famille, à d’autres que j’avais vues à la télé, et j’aurais eu honte de baisser les yeux de ne pas me révolter. En russe ces mots ne percutaient pas la même mémoire, ne me renvoyaient pas aux mêmes limites : je les comprenais mais je les mettais à distance, ils ne s’imprimaient pas dans mon cerveau, et je restais.

Paradoxe.

 Malgré mon mal de crâne, je me souvenais que l’homme qui m’avait ramenée s’était arrêté plusieurs fois sans broncher pour que je puisse boire sur le bas côté. J’avais vingt ans, j’étais belle, j’étais française, j’étais ivre morte. Cet homme ne m’avait rien fait, il m’avait protégée, il m’avait raccompagné chez moi.
 Dans cette Russie où j’habitais alors, la sécurité que je ressentais dans l’espace public différait en tout point de la violence que je vivais de plus en plus souvent avec le garçon que j’aimais. On ne parlait pas de ce qui se passait au sein du foyer une fois les portes de l’appartement refermées, il existait une frontière étanche entre la sphère familiale où les violences étaient communes et l’espace public au sein duquel les femmes n’étaient que peu agressées.

 


Éditions Quai Voltaires, 435 pages, septembre 2011

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch

Je suis ravie de m’être plongée encore une fois dans un roman de Richard Russo. La dernière page terminée, j’ai quitté à regrets les habitants de cette petite ville américaine, avec qui j’ai passé des soirées et beaucoup de temps. Pourtant tous les personnages sont loin d’être sympathiques. Ils ne sont ni pires ni meilleurs que la moyenne des humains mais on croit reconnaître à travers eux, tellement de gens qu’on connaît plus ou moins. La trame narrative n’est certainement pas le plus important et elle est un peu touffue. D’un côté il y a la famille Grouse, le père insuffisant respiratoire, la mère qui fait le malheur de sa fille Anna, et le petit fils Randall. Cette famille est liée à la famille Wood car les deux femmes sont sœurs , Milly est veuve et vit avec sa fille Diana cousine d’Anne et épouse de Dan, le grand amour secret d’Anne mais elle a épousé Dallas Younger un alcoolique joueur pas méchant mais totalement imprévisible. Celui-ci aide sa belle sœur, Lorraine, veuve, elle aussi, à élever sa petite fille. Et il y a le policier l’agent Gaffney et son frère Rory , deux brutes malhonnêtes.
Il me reste à vous présenter Wild Bill « le demeuré  » dont tous les garçons se moquent. On apprendra au cours du roman les raisons de son retard mental et cela expliquera en partie le caractère renfermé de Mather Grouse le père d’Anna .
Tout ce petit monde se retrouve chez Harris qui tient un « dîner » sorte de troquet où on peut se restaurer. On peut boire (beaucoup), manger (rapidement) parier sur les chevaux, jouer au poker et surtout parler de tout et de rien. Harris protège Wild Bill des moqueries et des coups qu’il peut donner ou recevoir. C’est certainement le personnage le plus sympathique du roman, il semble être au courant de tout mais ne dit jamais rien. Le roman se passe en deux moment : au retour d’Anna avec son fils de 10 ans , elle veut revivre son amour avec Dan qui est en fauteuil roulant et marié avec sa cousine. Douglas son ex-mari aurait peut-être envie de se rapprocher d’elle mais il en est incapable. On comprend peu à peu que le père d’Anne trouvait sa fille si belle qu’il aurait voulu une autre vie pour elle et qu’il est à l’origine de ce qu’il s’est passé pour Wild Bill.

Dans la deuxième partie, Anne finalement n’a pas réussi à quitter sa mère devenue veuve ni cette ville où elle n’est pas heureuse. Randall revient, il a arrêté l’université et fuit la conscription et la guerre du Vietnam . Le passé va rattraper tous les personnages, mais je ne peux en parler sans dévoiler la fin qui n’est d’ailleurs pas le moment le plus réussi du roman.

Si je raconte tout cela , c’est surtout pour m’en souvenir car je pense que j’oublierai assez vite l’intrigue, en revanche, je garderai en mémoire la toile de fond : une petite ville américaine qui perd sa principale industrie, des tanneries qui ont pollué les cours d’eau de la ville. Cette activité industrielle explique le nombre de gens malades dans cette ville et autour. La jeune nièce de Douglas sera atteinte de leucémie et elle ne sera pas la seule ! Et je n’oublierai pas non plus les caractères nuancés des personnages , l’aigreur des femmes mariées mais pas très heureuses , la difficulté de rester honnête dans une usine où tout le monde truande un peu, l’humour de l’auteur et enfin comment le destin se referme sur vous si vous n’avez pas le courage de fuir cet endroit.

J’ai préféré « le déclin de l’empire Whiting » et « Retour à Martha’s Vineyard » disons que pour ce roman l’intrigue, est difficile à suivre mais l’ambiance est parfaitement réussie.

Lire aussi l’avis de « je lis je blogue » et de Keisha .

Extraits.

 

Début.

 

 La porte de derrière du Mohawk grill donne sur une ruelle qu’ils partagent avec le collège. Lorsque Harry ouvre le gros verrou de l’intérieur pour laisser la lourde porte pivoter vers l’extérieur, Wild Bill est là, qui l’attend nerveusement dans la pénombre grise de l’aube. Impossible de deviner depuis combien de temps il fait les cent pas, à guetter le bruit caractéristique du verrou, mais il semble encore plus agité qu’elle l’accoutumée.

Le poker.

 Harry n’a pas besoin de demander qui a gagné. En général, c’est John, l’avocat qui gagne et il conserve ses gangs ses gains jusqu’à ce qu’il aille à Las Vegas, deux fois par an habituellement. Là c’est Vegas qui gagne.

Scène de couple aux urgences.

 « Regarde toi pauv’ naze » dit-elle.
Bien qu’elle ne parle pas fort, sa voix aiguë porte admirablement dans la salle bondée.
 « Regarde-toi toi-même, si tu peux le supporter ! »
– t’es même pas assez intelligent pour t’apercevoir que t’es un pauv’naze. Tout le monde te reluque, pauv’ naze. »
 Il se trouve que c’est vrai. Mais l’homme à la serviette de plage ne se laisse pas démonter. Il insulte sa compagne en utilisant une injure qui évoque une partie de son anatomie. Malgré cet échange virulent aucun des deux n’est véritablement en colère. Seul leur langage est inflationniste. Cela fait si longtemps qu’ils se traitent de tous les noms que les mots sont devenus incapables de stimuler la passion. À cet instant, ils sont plus proches de l’humour que de la fureur.
  » Tu verrais que t’es qu’un pauv’naze si t’étais pas si fier de toi. T’as jamais une trique si grosse et qui dure si longtemps.
– Ah si je pouvais avoir une femme qui la mérite. »
Elle ignore cette pique.
 » J’vois pas pourquoi t’es si fier, d’abord. Y a pas beaucoup de types qui ont une quéquette pas plus grosse qu’une alliance.
– Au moins j’ai une alliance. Tu pourras jamais en dire autant. »
 C’est assurément la meilleure réplique de ce duel et la femme réagit comme s’il lui avait décroché un direct.
 « Qu’est-ce que tu dirais si je lui filais une claque à ta petite quéquette qui te sert à rien, pauv’naze ? »

Compétition de malheurs de deux sœurs.

 En vérité, en enterrant son époux, Milly avait acquis un avantage déloyal sur sa sœur étant donné que l’une et l’autre prenaient énormément de plaisir à entasser sur leurs frêles épaules tous les malheurs que la vie pouvait leur imposer. Désormais, Mme Grouse avait repris la main car elle pouvait mettre à son crédit un mari décédé et une fille divorcée. Mais elle était trop bonne pour profiter d’un avantage injuste, et les deux sœurs étaient d’accord pour dire que chacune devait porter une lourde croix.