Édition Folio

J’ai certai­ne­ment suivi l’avis d’un blog pour ache­ter ce roman, qui n’est vrai­ment pas pour moi. C’est un très joli texte, écrit de façon poétique. Mais je ne suis abso­lu­ment pas rentrée dans cette histoire ni dans l’écri­ture. Ce livre raconte à la fois une histoire d’amour très puis­sante pour un homme des bois dans une région qui ressemble à la Sibé­rie. Mais c’est aussi l’his­toire des violences dues à la guerre et à l’in­to­lé­rance des hommes pour des gens diffé­rents. C’est aussi l’évo­ca­tion d’une contrée si rude que l’on peut mourir de ne pas se proté­ger du froid ou de la force des éléments. Je crois qu’en « livre lu » par une belle voix ce livre aurait pu me toucher mais je ne devais pas, ce jour là, être d’hu­meur à me lais­ser portée par les esprits , les guéris­seurs, les animaux sauvages qui peuvent avoir des rela­tions avec les hommes. Non, ce jour là, je n’étais pas récep­tive à ce roman qui a pour­tant de belles qualités.

Citations

Pour vous donner une idée du style de l’auteure :

Chez les Illia­kov, on se conten­tait de ce qu’en avait toujours dit la grand-mère, « Ajoute une herbe sèche dans le désert et ce n’est plus le désert ». La mère avait repris ses gestes et ses paroles. Elle les avait à son tour trans­mis à Olga. La décoc­tion avait un goût de terre. L’ha­leine d’hu­mus rappe­lait que sous l’écorce de glace, la glèbe sommeillait, prête à réap­pa­raître. Matin après matin, ce goût nous accom­pa­gnait un peu plus loin dans la fonte des neiges. Combien de fois l’hi­ver l’emportait-il sur le courage ? Combien de fois nous ôtait-il la force de nous lever ? Les ancêtres avaient trouvé des ruses. Déjoué la tenta­tion de l’aban­don. « Ajoute une herbe sèche dans le désert et ce n’est plus le désert. »

Les esprits

Immo­bile auprès d’Igor, je souris dans le vague. Je sais que ma bouche est traver­sée par une trace grise. On ne revient jamais indemne du Grand-Passage. Il faut bien payer un tribut aux esprits. Je n’en connais pas la nature. Je sens seule­ment, après chaque rituel, que mon corps pèse si lourd qu’il pour­rait s’en­fon­cer dans la terre. Mes mains pendent au bout de mes bras, plus lourdes que des outres pleines. On dirait que du plomb a coulé dans ma tête. Je souris car j’ai accom­pli mon devoir mais il me semble aussi que dans ma chaire deve­nue viande on m’a ôté un peu de vie. Alors Igor pose sa main sur ma tête, ainsi que Baba le faisait, et la régu­la­rité de son pouls, l’en­serre de ses doigts m’al­lège de cette pesan­teur. Je sors de ma torpeur comme on recouvre progres­si­ve­ment la vue après avoir regardé trop long­temps le soleil en face.

Édition Nota­bi­lia

J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui reviendra.

À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.

Édition Stock La cosmo­po­lite. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Mireille Vignol

Rien au monde n’est plus lourd que le cercueil d’un enfant et jamais d’adulte ayant ployer sous ce fardeau ne sera en mesure de l’oublier.

Je dois cette lecture à Krol, vous vous souve­nez sans doute de son enthou­siasme ? Et bien je vais vous faire parta­ger le mien. Keisha me rappelle dans son commen­taire qu’elle a beau­coup aimé aussi, je lui avais bien dit que mon billet allait venir, mais je ne dis plus jamais quand !

Je ne sais pas si c’est très utile mais l’au­teur a eu besoin de nous aver­tir par ces mots :

Ce roman a été en partie inspiré par des faits qui se sont produits à Weston, dans le Wiscon­sin le 23 mars 2008.

Est-ce que cela rajoute quelque chose au roman ? En réalité , je n’en sais rien, tout parent qui a connu un de ses enfants s’éloi­gner de l’amour fami­lial pour aller vers une dérive sectaire et y entraî­ner ses petits enfants peuvent se retrou­ver dans ce roman. Ici, il s’agit donc d’une dérive parti­cu­lière, reliée aux églises pente­cô­tistes, les adeptes pensent que la prière peut rempla­cer les soins médi­caux. C’est terrible pour les grands parents et il leur faudra tout leur amour pour essayer de sauver et d’ar­ra­cher leur petit fils aux griffes de la secte tout en ne coupant pas les ponts avec leur fille.
Ce qui rend ce roman si atta­chant , c’est la descrip­tion de la vie dans une petite ville du Wiscon­sin. Tout sonne juste, le maga­sin d’Élec­tro­mé­na­ger qui a fermé ses portes, l’église tradi­tion­nelle qui se vide, les formes nouvelles de reli­gion qui font le plein avec à leur tête des pasteurs peu scru­pu­leux. Les vieux amis qui dispa­raissent et le travail dans un verger qui est un des points forts du roman. Lyle le grand-père, impuis­sant devant les choix de sa fille s’y sent bien et aime y venir le plus souvent possible avec le petit Isaac. Mais sa fille est persua­dée que ce grand-père a une influence sata­nique sur son fils, et Steven le pasteur malhon­nête que l’en­fant a des dons de guéris­seur. La foi reli­gieuse a une grande impor­tance dans ce roman, et personne n’a de réponses toutes faites, sauf les sectaires qui ne doutent de rien et qui font tant de mal autour d’eux. Le person­nage du pasteur tradi­tion­nel Char­lie est telle­ment plus humain. Mais son église n’at­tire plus grand monde, dommage ! Une plon­gée dans l’Amé­rique reli­gieuse qui va très mal avec des person­nages très atta­chants. Lyle le grand père qui a lui-même perdu un enfant de neuf mois est très crédible et très atta­chant. On ne l’ou­blie pas faci­le­ment, je pense qu’en France il aurait eu plus faci­le­ment les auto­ri­tés avec lui pour sauver plus vite son petit Isaac. Mais cela ne veut pas dire grand chose car, cela voudrait peur être dire que les sectaires se cachent mieux qu’aux USA. Il ne faut pas oublier qu’en France de très nombreux parents ne font pas vacci­ner leurs enfants.

Citations

Prémisses de radicalisation religieuse

Depuis qu’I­saac et Shiloh étaient reve­nus vivre à la maison, elle assis­tait poli­ment à la messe domi­ni­cale avec ses parents mais se rendait ensuite à une autre église abri­tée dans un ancien cinéma de la Crosse. Elle y passait tout l’après-midi jusqu’en début de soirée, en « confré­rie », disait-elle. Lyle compre­nait le concept de confré­rie reli­gieuse, certes, mais il se limi­tait pour lui à deux ou trois tasses de café trop léger et à quelques bavar­dages polis .

Le vieillissement de l’église traditionnelle

La messe à Sainte Olaf était un rappel hebdo­ma­daire et mélan­co­lique de cette perte. Car au fil des ans, les cheveux des parois­siens avaient grisonné, blan­chi, puis complè­te­ment disparu, et les bancs s’étaient progres­si­ve­ment clair­semé. Il y avait assu­ré­ment beau­coup moins d’en­fants, si bien que le dimanche matin le prêche à la fois désuet et provo­quant du pasteur Char­lie réson­nait dans le vide ; la chaire sur laquelle il se dres­sait semblait de plus en plus fragile et arti­fi­cielle. Lyle s’était souvent demandé s’il n’au­rait pas mieux valu former un grand cercle et parler. Quant au pasteur Char­lie, que pensait-il face à cette longue salle rectan­gu­laire, bondée deux décen­nies plus tôt, elle accueillait main­te­nant quelques dizaines de paroissiens …

Vivre dans une petite ville

Lyle et Char­lie avaient grandi ensemble dans des fermes voisines ; ils s’ac­quit­taient de leurs corvées, allaient à l’école, jouaient au foot­ball et assis­taient à l’école du dimanche ensemble. C’est la béné­dic­tion et la malé­dic­tion la plus flagrante d’une petite ville : votre famille, vos amis, vos voisins, vos collègues de travail et votre paroisses ne cessent, semble-t-il, de vivre dans votre poche, de vous obser­ver par la fenêtre, ils sont assez proches de vous pour devi­ner si vous êtes heureux, triste, distrait, amou­reux ou si vous avez une furieuse envie de dispa­raître à tout jamais.

Le cancer de son vieil ami

Le cancer, mon vieux. On dirait qu’on m’a renversé un sachet de M&M’s sur la poitrine. Sauf qu’ils sont tous de la même couleur merdique. Tout un tas de vilaines petites tumeurs blanches. Le méde­cin m’a même présenté des excuses. Pour avoir cru que c’était une pneu­mo­nie(.…) En même temps il y a aussi une bonne nouvelle.
Lyle le regarda.
- Ah bon ?
- Plus besoin d’ar­rê­ter de fumer, dit Hoot avec un sourire mélancolique.

Évolution du commerce

C’est pour ça que Redford-Élec­tro­mé­na­ger a fait faillite, tu sais. À cause de maga­sins comme ça. Les petits commerces peuvent pas faire le poids.
- C’est bien triste, si tu veux mon avis.
- Peut-être mais c’est l’Amé­rique, non ? La main invi­sible et tout ce bazar. Le libre marché. Personne se soucie des commerces de proxi­mité. Je crois qu’on a eu de la chance jusqu’à main­te­nant. On était proté­gés de tout ça dans notre petite ville. Mais c’était juste une ques­tion de temps avant qu’on nous découvre.

Un dimanche dans le Midwest

Il est des jours dans le Midwest améri­cain où rien ne semble plus natu­rel que de parcou­rir de longues distances, ne serait-ce que pour quit­ter votre ville une poignée d’heures ; cette expé­di­tion incom­pré­hen­sible au reste du monde repré­sente un simple loisirs domi­ni­cal : photo­gra­phier des feuilles autom­nales ; suivre le cours du Missis­sippi ou de la rivière Sainte-Croix, des rivages du lac supé­rieur ou du lac Michi­gan (qui sont de véri­tables océan inté­rieur en vérité ) ; emprun­ter un sentier menant à quelques cascades ou peut-être entre­prendre une longue excur­sion en en cas d’une chose aussi simple qu’une part de tarte. Quand il n’y a rien à faire ‑en route !

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Albin Michel

Dans cette période qui devrait norma­le­ment être celle de la fréquen­ta­tion des cime­tières, je vais vous parler d’un roman pour lequel je ne suis pas enthou­siaste, même si j’ai eu quelques bons moments pendant la lecture. Violette Tous­saint née Trénet est gardienne de cime­tière. Quand je dis « née » je ne vous dis pas l’es­sen­tiel : Violette est née sous « x » et une sage femme l’a prénom­mée Violette car à la nais­sance sa peau viola­cée l’avait condam­née à ne pas survivre, puis Trénet sans doute parce qu’elle aimait ce chan­teur. Violette rencontre son destin sous les traits de Philippe Tous­saint un trop beau garçon qui passe son temps à faire l’amour aux femmes, la sienne, celles des autres et toutes les filles qui en ont envie. De cette union mal assor­tie naîtra une petite fille Léonine et sept ans de bonheur intense pour Violette, même si son mari conti­nue à courir les femmes dans toute la région. Le malheur de Philippe vient d’une mère Chan­tal Tous­saint qui méprise sa belle fille et cherche à trans­mettre à son fils son propre mépris. Un acci­dent terrible va surve­nir, mais je ne peux, sans divul­gâ­cher le récit, vous le racon­ter. Les plai­sirs de lecture de ce gros roman, vient des diffé­rentes anec­dotes liées aux histoires de cime­tière. Violette aime son métier et accueille avec respect les malheur des uns et des autres, c’est cet aspect qui m’a le plus inté­rés­sée. J’avoue que l’in­trigue autour de la mort de sa petite fille de sept ans, m’a beau­coup moins passion­née et surtout, je ne crois pas du tout aux deux person­nages prin­ci­paux. On est dans la cari­ca­ture ou dans l’es­quisse de person­nages mais pas dans la richesse de la complexité de l’hu­main. L’his­toire se tisse lente­ment au gré d’in­ces­sants retour en arrière ou de chan­ge­ments de person­nages, on s’y perd un peu. Ce n’est pas ce qui m’a le plus déran­gée, mais je ne comprends pas trop cette envie de rendre le roman aussi sinueux . Pour finir par un happy-end très prévi­sible. Comme je le disais en commen­çant, il y a de très bonnes petites histoires autour du cime­tière, qui rendent ce roman parfois très agréable à lire, mais sinon il faut accep­ter le côté « roma­nesque », dans le mauvais sens du terme, des person­nages. Cela m’a fait penser aux romans d’Anne Gavalda en plus cari­ca­tu­ral.( Et je précise que parfois je prends plai­sir à lire Anne Gavalda – comme pour ce roman que je suis loin d’avoir entiè­re­ment rejetée.)

Citations

Portrait de son mari

Le jour de la paru­tion de l’ar­ticle, Philippe Tous­saint est rentré de la feue ANPE la mort dans l’âme : il venait de réali­ser qu’il allait devoir travailler. Il avait pris l’ha­bi­tude que je fasse tout à sa place. Avec lui, niveau fainéan­tise, j’avais gagné le gros lot. Les bons numé­ros et le jack­pot qui va avec.

J’aime bien ce genre de remarques

Demain, il y a un enter­re­ment à 16 heures. Un nouveau résident pour mon cime­tière. Un homme de cinquante cinq ans, mort d’avoir trop fumé. Enfin, ça, c’est ce qu’on dit les méde­cins. Ils ne disent jamais qu’un homme de cinquante cinq ans peut mourir de ne pas avoir été aimé, de ne pas avoir été entendu, d’avoir reçu trop de factures, d’avoir contracté trop de crédits à la consom­ma­tion, d’avoir vu ses enfants gran­dir et puis partir, sans vrai­ment dire au revoir. Une vie de reproches, une vie de grimaces. Alors sa petite clope et son petit canon pour noyer la boule au ventre, il les aimait bien.
On ne dit jamais qu’on peut mourir d’en avoir eu trop souvent trop marre.

Une enfance et un couple sans amour.

Je crois que j’ai toujours eu ce réflexe, celui de ne pas déran­ger. Enfant, dans les familles d’ac­cueil, je me disais : « Ne fais pas de bruit, comme ça cette fois tu reste­ras, ils te garde­ront. » Je savais bien que l’amour était passé chez nous il y a long­temps et qu’il était parti ailleurs, entre d’autres mur qui ne seraient plus jamais les nôtres.

Moment d’humour

Main­te­nant, ma dernière volonté, c’est de me faire inci­né­rer et qu’on jette mes cendres à la mer. 
-Vous ne voulez pas être enter­rée près du comte ? 
-Près de mon mari pour l’éter­nité ?!Jamais ! J’au­rais trop peur de mourir d’ennui !
-Mais vous venez de me dire que ce sont les restes qu’on enterre ici. 
-Même mes restes pour­raient s’en­nuyer près du comte. Il me fichait le bourdon.

Édition folio, traduit de l’amé­ri­cain par Josée Kamoun

C’est donc le troi­sième roman de cet auteur sur mon blog . Après « La Tache », chef d’œuvre absolu , et « Le complot contre l’Amé­rique » qui m’avait un peu déçue, j’ai retrouvé dans « Un Homme » tout ce qui fait de cet écri­vain un grand de la litté­ra­ture contem­po­raine. Dans un texte assez court Philip Roth cerne la vie d’un homme de 73 ans à l’en­ter­re­ment duquel nous assis­tons dans le premier chapitre. Grâce à une succes­sion de flash­back nous allons mieux connaître ses parents, son frère, sa fille Nancy, ses femmes et ses fils . Certains de ces person­nages l’aiment ou l’ont beau­coup aimé d’autres, en parti­cu­lier ses deux fils, n’éprouvent que de l’hos­ti­lité pour lui. Philip Roth sait bien décrire tous les ressorts de l’âme humaine, sans jamais forcer le trait , il n’édul­core aucun aspect néga­tif mais ne renie jamais ce qui a été le moteur de sa vie : il aime et a été aimé des femmes et cela a rendu le mariage compli­qué pour lui, il aime la jouis­sance physique cela rendu aussi, la fidé­lité quasi­ment impos­sible. Il a bien réussi sa carrière de publi­ci­taire mais nous n’en saurons pas grand chose si ce n’est que cela lui permet de vivre une retraite sans soucis finan­cier. Une grande partie du roman décrit la diffi­culté de vivre avec les mala­dies qui accablent parfois les êtres vieillis­sants. Et lui a subi moultes opéra­tions pour permettre à son cœur de fonc­tion­ner norma­le­ment. Alors, bien sûr, il ne peut que se poser « La Ques­tion », la seule qui devrait nous hanter tous : celle de la mort. Aucune réponse n’est donnée dans ce livre et pour­tant le person­nage prin­ci­pal se confronte à elle sans cesse, il passe même une jour­née dans le cime­tière où sont enter­rés ses parents pour bien comprendre le travail du fossoyeur, et, il est parvenu à m’in­té­res­ser à la tech­nique du creu­se­ment d’une tombe ! J’ai aimé aussi l’évo­ca­tion de sa vie de petit garçon qui faisait les courses pour son père horlo­ger bijou­tier, celui-ci lui faisait traver­ser New-York avec une enve­loppe remplie de diamants. J’ai aimé aussi son rapport à Hollie son grand frère toujours en bonne santé. Il éprou­vera même de la jalou­sie face à cette injus­tice, lui, encore et toujours, malade et Hollie dont la bonne santé est comme un contre­point à ses propres souf­frances. Son amour pour Nancy, sa fille de sa deuxième femme, est très tendre . Bref un homme tout en nuances comme sans doute les trois quart de l’hu­ma­nité, banal en somme mais quel talent il faut à un écri­vain pour inté­res­ser à la bana­lité en faire ressor­tir tout l’as­pect humain. Ce livre qui commence et se termine par les poignées de terre jetées sur son cercueil, comme elles l’avaient été aupa­ra­vant sur celui de son père nous permet-il d’ac­cep­ter un peu mieux la mort ? Aucune certi­tude évidemment.

(Je me souve­nais d’avoir lu le billet de Géral­dine que je vous conseille vivement.)

Citations

Les communautés de retraités aux USA

Il quitta Manhat­tan pour une commu­nauté de retrai­tés, Star­fish Beach, à trois km de la station balnéaire où il avait passé des séjours d’été en famille, tous les ans, sur la côte du New Jersey. Les lotis­se­ment de Star­fish Beach se compo­saient de jolis pavillons de plain-pied, coif­fés de bardeaux, avec de vastes baies et des portes vitrées coulis­santes donnant sur des terrasse en teck ; ils étaient réunis par huit pour former un demi-cercle autour d’un jardin paysa­ger et d’un petit étang. Les pres­ta­tions offertes aux cinq cents rési­dents de ces lotis­se­ment répar­tis sur cinquante hectares de terrain compre­naient des courts de tennis, un vaste parc avec un abri de jardin, une salle de sport un bureau de poste, une salle poly­va­lente avec des espaces de réunion, un studio de céra­mique, un atelier bois, une petite biblio­thèque, une salle infor­ma­tique avec trois termi­naux et une impri­mante commune, ainsi qu’un audi­to­rium pour les confé­rences, des spec­tacles et les diapo­ra­mas des couples qui rentraient d’un voyage à l’étran­ger. Il y avait une piscine olym­pique décou­vert et chauf­fée en plein cœur du village, et une autre, plus petite couverte, il y avait un restau­rant tout à fait conve­nable dans la modeste gale­rie marchande, au bout de la rue prin­ci­pale, ainsi qu’une librai­rie, un débit de bois­sons, une boutique de cadeaux, une banque, un bureau de cour­tage, un admi­nis­tra­teur de biens, un cabi­net d’avo­cat et une station-service.

Les choix de vie d’un homme qui a peur d’encombrer sa fille (Nancy)

Il rentra sur la côte, reprendre son exis­tence soli­taire. Nancy, les jumeaux et lui ‑ça ne tenait pas debout, de toute façon, et puis ça aurait été injuste, car il aurait trahi le serment qu’il s’était fait de main­te­nir une cloi­son étanche entre sa fille trop affec­tueuse et les tracas et faiblesses d’un homme vieillissant.

Je comprends ce choix

Quand il avait fui New York, il avait élu domi­cile sur la côte parce qu’il avait toujours adoré nager dans les rouleaux et braver les vagues, et puis parce que cette partie du litto­ral était asso­cié pour lui a une enfance heureuse.

La vieillesse

La vieillesse est une bataille, tu verras, il faut lutter sur tous les fronts. C’est une bataille sans trêve, et tu te bats alors même que tu n’en n’as plus la force, que tu es bien trop faible pour livrer les combats d’hier. 

Une note d’humour

Son épouse de l’époque, sa troi­sième et dernière épouse (…) était une présence à haut risque. Pour tout soutien, le matin de l’opé­ra­tion, elle suivit le chariot en sanglo­tant et en se tordant les mains, et finit par lâcher : » Qu’est-ce que je vais devenir ? »
Elle était jeune, la vie ne l’avait pas éprou­vée ; elle s’était peut-être mal expri­mée, mais il comprit qu’elle se deman­dait ce qu’elle allait deve­nir s’il restait sur le billard. « Chaque chose en son temps, s’il te plaît. Laisse-moi d’abord mourir, si tu veux que je t’aide à suppor­ter ton chagrin. »

Édition Verdier

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Anne Pauly perd son père éprouve le besoin de le racon­ter et d’en faire un livre. Elle se rapproche de celui qui n’a pas été un homme facile. Si, dans le voisi­nage et dans la famille, le monde a de bons souve­nirs de sa mère très pieuse et cher­chant à faire le bien autour d’elle son père alcoo­lique et très violent dans ses propos n’est pas très atti­rant. Il laisse une maison qui est véri­table Caphar­naüm dans lequel l’au­teure se perd . Elle comprend que ce père qui lui manque tant est un être à plusieurs facettes. Elle raconte la violence du deuil et combien il est diffi­cile de gérer l’ab­sence. Elle écrit bien et, si le sujet vous touche, vous pour­rez avoir de l’in­té­rêt à lire ce récit. J’avoue ne pas trop comprendre l’uti­lité de tels livres même si, parfois, au détour d’une phrase ou d’une révé­la­tion, je peux être très émue.

Citations

Charmante famille

Je revoyais papa couteau à la main, immense et ivre mort, courir après maman autour de la table en éruc­tant, Lepel­leux, arrête de péter dans la soie et occupe-toi de ton ménage plutôt que de sauter au cou du curé. C’est indé­niable : bourré, il avait vrai­ment le sens de la formule, même si, dans la réalité, personne ne portait de culotte de soie ni ne sautait au cou du curé. Prodigue et ample, ma mère, tardive dame patron­nesse en jupe-culotte denim, c’était, il est vrai, investi dans les acti­vi­tés de paroisse, qui au fond ne lui ressem­blait guère, pour échap­per à ses excès à lui d’al­cool, de colère et de jalousie.

Alcoolisme

Au fond, on ne sait jamais vrai­ment si quel­qu’un boit pour échouer ou échoue parce qu’il boit.

Le pouvoir des chansons

Et puis là, sans préve­nir, le refrain m’a sauté à la figure comme un animal enragé : « Mais avant tout, je voudrais parler à mon père. » Dans mon cœur, ça a fait comme une défla­gra­tion et je me suis mise à sanglo­ter sans pouvoir m’ar­rê­ter. Féli­cie est remon­tée en voiture juste après, effa­rée, se deman­dant ce qui avait bien pu se passer entre le moment où elle était parti payer et le moment où elle était reve­nue. Comme je n’ar­ri­vais pas à lui répondre, elle a redé­marré toutes fenêtres ouvertes dans le vent du soir et c’est en enten­dant le reste de la chan­son qu’elle a fini par comprendre. Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’ai­de­rait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’au­rais pas cru. La cathar­sis par la pop-check.
(Je me suis retrou­vée en pleurs en enten­dant Serge Réggiani chan­ter « ma liberté » dans des circons­tances analogues.)

Édition j’ai lu

Je le dis tout de suite : n’at­ten­dez pas un billet objec­tif. J’aime cet auteur et je vais ne dire que du bien de ce livre que j’ai refermé à regret, j’au­rais voulu rester encore un peu avec ces person­nages. Laurent Seksik a été élevé par des parents aimants et, en retour, il éprouve pour eux une grande affec­tion. On peut alors imagi­ner un livre guimauve dégou­li­nant de bons senti­ments. Et bien non, on peut parler d’amour et de respect filial sans ennuyer personne. Laurent Seksik décrit ici la dispa­ri­tion de son père et l’énorme diffi­culté qu’il éprouve à se remettre de ce deuil. Dans une famille juive, cela dure offi­ciel­le­ment un an et comme il nous le dit, il aurait aimé que cela dure encore plus long­temps. Il nous manque aussi à nous, ce père qui a si bien su racon­ter à son fils l’his­toire de sa famille. Le roman se situe au moment où Laurent Seksik retourne en Israël, un an après l’enterrement de son père pour célé­brer, juste­ment, la fin du deuil. Dans l’avion, il rencontre une jeune Sandra, qui lui donne la réplique et cherche à comprendre pour­quoi il aime tant son père, elle, qui semble avoir toutes les raisons de détes­ter le sien ! Elle est comme le néga­tif de l’amour enso­leillé de Laurent pour son père et leur conver­sa­tion nous permet de mieux cerner la person­na­lité de ce père tant aimé. Comme souvent dans les familles juives, l’amour dont les parents entourent leurs enfants est à la fois construc­tif et étouf­fant, il se mêle de tout, ce père, du choix des études de son fils et de ses fréquen­ta­tions fémi­nines. La scène dans l’aéroport de Nice est digne d’un film de Woody Allen, je vous la laisse décou­vrir. Mais son père, c’est aussi, un homme géné­reux qui est aimé des gens simples, qui se donnent du mal pour faire un beau discours pour des enter­re­ments de gens sans famille. Et c’est certai­ne­ment la personne qui a le plus compté dans la vie de l’écri­vain Laurent Seksik, méde­cin pour plaire à sa mère écri­vain pour que son père soit fier de lui : un fils obéis­sant donc..

Citations

Son père

- Papa, tu me jures que cette histoire est vraie ?
- Si cette histoire n’était pas vraie, pour­quoi l’au­rais-je inventée ?

L épisode Derrida

« Tu te souviens qu’en­fant, à Alger, j’étais dans la classe de Jacques Derrida. Mais t’ai-je raconté qu’en sixième je l’ai aidé à plusieurs reprises à résoudre des problèmes de mathématiques ? »
Je ne voyais pas où il voulait en venir.
« Si Jacques Derrida en est là aujourd’­hui, c’est grâce à ceux qui l’ont aidé et peut-être ai-je été l’un des premiers avec ces devoirs de mathé­ma­tiques. Peut-être que Derrida me doit une fière chan­delle et peut-être même que la philo­so­phie fran­çaise nous en doit une aussi ! Je me suis rensei­gné. Le frère de Jacques Derrida vis à Nice, il possède une phar­ma­cie à Cimiez. Tu vas aller le trou­ver, lui rappe­ler l’épi­sode du devoir de mathé­ma­tiques. Il trans­met­tra. Le Jacques que j’ai connu était un garçon d’hon­neur. Il saura faire pour toi ce que j’ai accom­pli hier pour lui. »
Je bataillai ferme durant quelques semaines, mais on ne refu­sait rien très long­temps à mon père.
Un samedi après-midi, après qu’il m’eut déposé au volant de sa nouvelle Lancia sur le trot­toir de l’of­fi­cine, j’en fran­chis le seuil et avan­çait d’un pas hési­tant et inquiet à l’in­té­rieur de la phar­ma­cie déserte en ce début d’après-midi, avec le secret espoir qu’au­cun membre de la famille Derrida ne s’y trou­vât ce jour-là. Derrière le comp­toir, un homme à l’im­po­sante tignasse brune et frisée qui n’était pas sans rappe­ler celle du philo­sophe me suivait d’un regard où luisait une pointe d’iro­nie. Il me demanda ce dont j’avais besoin. Devant mon silence il sourit d’un air entendu. « Je comprends, jeune homme, je suis passé par là. » Il se rendit dans un coin de la boutique et avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit pour le rete­nir, revint avec une boîte de préser­va­tifs. « C’est la première fois je suppose ? » pour­sui­vit-il d’un ton enjoué et complice. J’ac­quies­çait du menton, cher­chant dans mes poches de quoi payer. « Laisse fit-il avec un geste de mansué­tude, cette fois là, elle est pour moi. » Il glissa la boîte au creux de ma main, me donna, en se penchant au-dessus du comp­toir, une petite tape sur le coude comme un dernier encouragements.
Je remon­tai dans la voiture, la boîte de préser­va­tifs au fond de ma poche, l’air le plus assuré possible. Mon père demanda si cela s’était bien passé. J’ai eu un hoche­ment de tête appro­ba­teur en répri­mant un senti­ment de honte. Je préfé­re­rais qu’il croie à l’in­gra­ti­tude un ancien cama­rade plutôt qu’à la lâcheté de son fils.

Le philo­sophe Jacques Derrida ne fut en rien dans la publi­ca­tion, des années plus tard, de mon premier roman. Je lui dois en revanche mon premier rapport protégé.

Juif et gentil

Je crains que Samuel ne soit pas prêt à succom­ber aux sirènes d’une Gentille, comme certains disent chez vous. Même si je suis convain­cue qu’il n’est pas insen­sible à mes charmes, les hommes sont prévi­sibles, vous savez. Mais dès qu’il se sent céder aux visées qu’il a sur mon décol­leté, je suis sûr qu’il doit entendre la voix de sa mère :« Samuel, cette fille n’est pas pour toi. Elle va t’éga­rer hors du droit chemin ! Tes grands-parents, tes arrières grands-parents n’ont pas vécu et ne sont pas morts en bons juifs pour que tu fêtes Noël autour du sapin ! »

Dialogue père fils

- Moi, je l’ai vu, cette Élodie, elle est splendide.
- Oui, elle est splen­dide mais surtout… Elle est juive, n’est-ce pas ?
- Et qu’est-ce que tu as contre les Juifs ?
- Abso­lu­ment rien.
- Je suis heureux d’ap­prendre que nous ne logeons pas un anti­sé­mite à la maison… Mais laisse-moi te dire aussi que tu as tort de ne pas accor­der une petite chance au destin !
- D’abord, je ne vois pas en quoi Élodie Tolila serait une chance et, et deuxiè­me­ment, je ne crois pas au destin.
- Il me semble qu’en ce moment tu ne crois plus en grand-chose, fiston…
J’al­lais décla­rer que je croyais en « l’amour », mais je me retins prudem­ment d’ajou­ter quoi que ce soit.

Petite leçon d’histoire donnée par le père du narrateur

L’ar­chi­duc Fran­çois-Ferdi­nand avait été assas­siné à Sara­jevo par un groupe de natio­na­liste serbe. Son oncle, l’empereur austro-hongrois, y a vu une perte irré­pa­rable pour l’hu­ma­nité tout entière et a trouvé ce prétexte pour décla­rer la guerre à la Serbie qui, depuis des lustres, refu­sait son annexion en exer­çant là une atteinte insup­por­table à l’in­té­grité de son terri­toire, même si l’empereur n’avait jamais foutu les pieds à Sara­jevo puisque le soleil ne se couchait jamais sur son empire et que ces gens-là n’ont pas que ça à faire. Tout ce beau monde a sonné la mobi­li­sa­tion géné­rale depuis les salons des châteaux où ils vivaient en paix afin que la morale soit sauf. C’était comp­ter sans les Russes, qui ont toujours envie d’en découdre et déci­dèrent de venir au secours des Serbes par affi­nité natu­relle puisque les uns et les autres sont de la même obédience ortho­doxe et qu’il est plus commode de mourir frater­nel­le­ment en priant le même seigneur qu’a­vec un type qui croit prier le bon Dieu alors qu’il implore le mauvais. Le Kaiser Guillaume a très mal pris la chose, parce que les Alle­mands sont très à cheval sur les prin­cipes, et jamais à un million de morts près. Le Kaiser a donc déclaré la guerre aux Russes même si le tsar était aussi son cousin, parce que c’est chez ces gens-là, Laurent, l’es­prit de famille se résume à jouer aux petits soldats à l’heure du thé mais avec de vrais gens et à balles réelles. Comme les Fran­çais ont le sens de l’hon­neur, on ne nous enlè­vera pas ça, et qu’on ne laisse pas atta­quer un Russe sans réagir vu qu’on aurait des accoin­tances depuis toujours même si je n’ai jamais rien ressenti de parti­cu­lier, la France a déclaré la guerre aux Boches… Et voilà pour­quoi, fiston j’ai perdu mon père a sept ans et la Nation a fait de moi son pupille, sans que je lui aie rien demandé.

Édition Slatkine&compagnie. Traduit de l’al­le­mand par Isabelle Liber

Voici donc ma troi­sième et dernière parti­ci­pa­tion au chal­lenge d’Éva. Un livre de langue alle­mande que j’ai lu grâce à la traduc­tion d’Isabelle Liber. Mes trois coquillages prouvent que je n’ai pas été complè­te­ment conquise. Pour­tant je suis sûre de l’avoir acheté après une recom­man­da­tion lue sur le blogo­sphère. Ce roman m’a permis de me remettre en mémoire l’hor­rible acci­dent du ferry Esto­nia entre l’Es­to­nie et la Suède, acci­dent qui a causé la mort de 852 personnes en 1994. Mais si ce naufrage est bien le point central du roman, celui-ci raconte surtout la diffi­culté de rapports entre un fils et ses parents. Laurits Simon­sen rêvait d’être pianiste, mais son père d’une sévé­rité et d’un égoïsme à toute épreuve l’a forcé à deve­nir méde­cin. Le jour où Laurits compren­dra l’am­pleur des manœuvres de son père, il fuira s’ins­tal­ler en Estonie.
De ruptures en ruptures, de drames en drames, il est, à la fin de sa vie, rede­venu pianiste sous l’iden­tité de Lawrence Alexan­der, loin d’être un virtuose, il anime les croi­sières et tient le piano-bar. C’est ainsi que nous le trou­vons au deuxième chapitre du roman, le premier étant consa­cré à l’ap­pel au secours de l’Es­to­nia le 28 septembre 1994. Les diffi­cul­tés dans lesquelles dès l’en­fance le narra­teur s’est trouvé englué à cause de l’égo surdi­men­sionné d’un père tyran­nique nous appa­raît peu à peu avec de fréquents aller et retour entre le temps du récit et le passé du narrateur.

Le récit est impla­cable et très bien mené mais alors pour­quoi ai-je quelques réserves, j’ai trouvé le récit un peu lourd, très lent et trop démons­tra­tif pour moi. J’ai vrai­ment du mal à croire au person­nage du père mais peut-être ai-je tort ! Il existe, sans doute des êtres inca­pables à ce point d’empathie ! Je pense, aussi, que je lis beau­coup de livres et que j’en demande peut être trop à chacun d’entre eux. Mais, à vous, donc de vous faire une idée de ces quelques « feuilles allemandes ».

Citations

l’alcool et le chagrin

J’ai vidé dans le lavabo ce qui restait de la bouteille de whisky. Ce truc n’a fait qu’empirer les choses. Ça n’avait que le goût du chagrin.

Le titre

J’étais heureux d’ar­ri­ver dans le port de Venise après un long voyage ‑cette ville est la seule que j’ar­rive à suppor­ter plus de trois jours, elle est un entre deux, ni terre, ni mer.

Le naufrage

1h48. Au plus noir de la nuit, dans les lotis­se­ments de la tempête, le bateau bleu et blanc dressa une dernière fois sa proue vers le ciel et, moins d’une heure après son appel de détresse, dispa­rut dans les eaux avec un profond soupir. Avec lui sombraient les rêves et les espoirs, les désirs, les inquié­tudes, les peurs et les lende­mains de tout ceux qui était restés à bord.

Édition Belfond

Traduit de l’an­glais Sarah Tardy

Repéré, d’abord, chez Céline et vu ensuite chez Moka, puis sur d’autres blogs dont j’ai oublié de noter le nom, je me deman­dais si j’al­lais appré­cier cette auteure dont j’avais lu et aimé « L’étrange dispa­ri­tion d’Esme Lennox ». Je partage les avis que j’ai lus, je lui trouve un grand talent, la suite de ces récits où elle creuse son rapport à la mala­die est aussi poignant que triste. Les réflexions qu’elle déteste entendre, je me les suis faites plusieurs fois : comment peut on avoir si peu de chance. Et elle me répon­drait que non elle aurait dû tant de fois mourir qu’elle trouve avoir, fina­le­ment, beau­coup de chance d’être en vie. Si vous ouvrez ce livre, sachez que vous partez pour dix huit récits où la mort a souvent le premier rôle, elle la frôle, la menace ou cherche à atteindre les siens. Chaque récit porte le nom d’une partie du corps qui est alors l’ob­jet du danger mortel. Si vous ne lâchez pas ce livre c’est que tout vient de son style et de de sa façon de racon­ter ce qui lui arrive, par exemple son accou­che­ment : elle doit s’op­po­ser au grand ponte de l’hôpital londo­nien qui méprise les mises en garde de son confrère du pays de Galle, cela sonne telle­ment vrai. Savoir le racon­ter comme cela doit faire du bien à tous ceux et toutes celles qui ont un jour senti ce regard mépri­sant sur leur corps souf­frant. Elle a failli y rester mais elle a survécu et nous le raconte avec talent. Toutes les nouvelles sont inté­res­santes, et pour celles ou ceux qui comme moi n’aime pas trop que les auteurs se racontent sachez que le talent litté­raire vous fera, encore une fois, passer au-delà de tous vos a priori

Citations

C’est tellement vrai mais comment faire ?

Quand vous serez plus grands et que vous sorti­rez, je leur dis, il y aura des fois où quel­qu’un propo­sera quelque chose que l’on ne doit pas faire, et ce sera à vous de prendre la déci­sion de le suivre ou pas. De faire comme le groupe ou de vous oppo­ser à lui. De parler, d’éle­ver la voix, te dire non, je ne pense pas que ce soit bien. Non je ne veux pas faire ça. Non non, je préfère rentrer chez moi.

Je n’aime pas l’avion mais cette expérience me tente :

Passer ainsi de fuseau horaire en fuseau horaire peut vous faire perce­voir le monde avec une luci­dité trou­blante distor­due. Que faut-il blâmer ? L’al­ti­tude, l’inac­ti­vité prolon­gée, le confi­ne­ment physique, le manque de sommeil, où les quatre à la fois ? Se dépla­cer à cette vitesse, à des milliers de pieds au-dessus du sol, dans une cabine d’avion modi­fie votre état d’es­prit. Des choses que vous ne parve­nez pas à expli­quer se résolvent, comme si la bague d’un objec­tif avait été tour­née. Dans vos pensées s’in­si­nue soudain la réponse à des ques­tions qui, depuis long­temps vous tour­men­taient. Tandis que votre regard se pose sur les montagnes d’al­to­stra­tus , éten­dues irréelles, vous vous surpre­nez à penser : Ah, mais bien sûr, et dire que je ne m’en étais jamais aperçu.

Pour moi l’avion c’est ça :

Personne ne voit rien venir, il y a juste un bruit de choc puis le froid qui enva­hit la cabine. Tout à coup, l’avion pique, décroche, tombe comme une pierre d’une falaise. L’ac­cé­lé­ra­tion est inouïe, l’at­trac­tion la vitesse donnent la sensa­tion de se retrou­ver sur le pire manège du monde, de plon­ger dans le néant, de se faire attra­per par les chevilles et tirer vers les abîmes de l’en­fer. La douleur éclôt dans mes oreilles, sur mon visage, tandis que ma cein­ture me lacère les cuisses au moment où nous sommes proje­tés en l’air.
La cabine est secouée comme une boule à neige : des sacs à main, des canettes de jus de fruits, des pommes, des chaus­sures, des sweat-shirt s’élèvent du sol des masques à oxygène se balancent du plafond comme des lianes et des êtres humains sont proje­tés en l’air. Je vois l’en­fant qui était assis de l’autre côté du couloir percu­ter le plafond, pieds en avant, pendant que sa mère voltige dans l’autre direc­tion, cheveux noirs défaits, l’air plus outré qu’a­peuré. Le prêtre assis à côté de moi est lui aussi projeté vers le plafond, hors de son siège, vers son chape­let de perles. Deux nonnes qui ont perdu leurs cornettes volent comme des poupées de chif­fon vers les lumières de l’appareil.

La scène avec le grand chef de service de l hôpital est criante de vérité

Les yeux plis­sés, monsieur C. s’est mis à taper sur son bureau avec le bout de son stylo. Puis il a décidé qu’il en avait assez. Il s’est levé et m’a adressé un petit signe de la main avant de lâcher sa réplique de fin :
« Si vous étiez venue me voir en fauteuil roulant, j’au­rais peut-être accepté de vous faire accou­cher par césarienne. »
Dire une chose pareille à quel­qu’un était extra­or­di­naire ‑surtout à quel­qu’un qui avait réel­le­ment passé une partie de sa vie en fauteuil roulant. Ce qui m’hor­ri­fiait, ce n’était pas tant son refus de discu­ter ‑sans même parler du refus de m’ac­cor­der une césa­rienne program­mée- , mais plutôt le fait qu’il sous-entende que j’étais une sorte de lâche perfide, qui me mentait pour tenter d’ob­te­nir un accou­che­ment facile. Ça, et sa tenta­tive d’in­ti­mi­da­tion odieuse, et ça effa­rante. Me rendais-je compte que la césa­rienne était un acte chirur­gi­cal lourd ? Pas du tout, je pensais que c’était une prome­nade de santé.
Si je marche aujourd’­hui, je le dois à l’unité de kiné­si­thé­ra­pie ambu­la­toire, et son équipe et aux patient que j’ai rencon­trés là-bas. Le fait qu’il ne m’aient jamais laissé tomber, qu’ils aient cru, contrai­re­ment aux méde­cins, que j’étais capable de bouger, de me dépla­cer, de guérir , a permis que cet espoir devienne réalité. Quand une personne vous affirme que vous êtes capable de faire quelque chose, quand vous voyez qu’elle croit vrai­ment en ce qu’elle dit, la possi­bi­lité que cela se réalise devient tangible.

Les bons conseils, sa fille est gravement allergique et fait des chocs anaphylactique

J’ai appris à hocher la tête avec calme quand les gens me disent qu’ils savent exac­te­ment ce que je ressens parce qu’eux’­mêmes souffrent d’une aller­gie au gluten et se retrouvent avec le ventre gonflé dès qu’ils mangent du pain blanc. J’ai appris à être patiente et diplo­mate quand il me faut expli­quer que, Non, on ne peut pas appor­ter de houmous à la maison. Non, ce n’est pas une bonne idée de lui en donner un tout petit peu juste pour l’ha­bi­tuer. Oui, il faut vous éloi­gner d’elle pour ouvrir si ou ça. Oui, le déjeu­ner que vous avez préparé pour­rait lui être fatal.
J’ai appris à son frère, à l’âge de 6 ans, comment compo­ser le 999 et dire dans le combiné, c’est pour une urgence, un choc anaphy­lac­tique. Ana-phy-lac-tique. Mon fils est entraîné à le pronon­cer. Ma vie avec ma fille comporte un grand nombre de courses effré­nées dans les couloirs des hôpi­taux. Aux urgences, les infir­mières l’ap­pelle par son prénom. Son aller­go­logue nous a répété plusieurs fois qu’elle ne devait être soignée que dans de très bons hôpitaux.

Édition Albin Michel

Traduit de l’ita­lien par Fran­çois Brun

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Je suis déso­lée pour ma biblio­thé­caire préfé­rée, je n ai pas réussi à aimer ce roman, je l’ai en grande partie parcouru en sautant les passages qui m’ar­ra­chaient des larmes. Non pas qu’il ne soit pas bien mais il est trop dur . Tous ces êtres humains par milliers que des passeurs entassent dans des embar­ca­tions en sachant fort bien que la plupart péri­ront mer c’est abso­lu­ment insup­por­table. Mais pour­quoi pour­quoi des gens se laissent-ils conduire à cette mort plus que probable ? Ce n’est pas le sujet du livre. Le sujet c’est cette île dont le nom à te donner à nos oreilles, pendant de longues années : » Lampedusa » .
Comment vivent tous les habi­tants de cette île ? C’est vrai que c’est un point de vue que l’on n’a peu entendu et c’est pour cette raison qu’il a été choisi pour être lu à notre club. Qu’est ce qu’il se passe quand des cadavres viennent s’échouer sur vos plages ? et bien quelles que soient vos opinions poli­tiques, vous ferez tout pour sauver un maxi­mum de personnes.
L’au­teur a choisi de passer trois ans à Lampe­dusa , il y rencontre le maxi­mum d’ha­bi­tants de cette île, tous habi­tés par des récits qui sont aussi horribles que ce que vous pouvez imagi­ner et plus encore. L’au­teur parle aussi de son père méde­cin et de son oncle atteint d’un cancer dont il ne guérira pas. Les histoires de naufrages sont telle­ment atroces que je lisais avec soula­ge­ment la descente vers la mort de son oncle bien aimé. Comme son père le dit un moment, je me suis demandé à quoi sert ce genre de témoi­gnages, puisque visi­ble­ment rien ne peut arrê­ter ceux qui fuient leur pays, et des tortion­naires Libyens avides d’argent faciles seront toujours là pour les pous­ser sur des bateaux de fortune après les avoir tortu­rés, rançon­nés et violés pour les femmes. Je ne mets aucun coquillages à ce livre à vous de juger si vous voulez le lire .

Citations

Le métier de médecin

En tant que méde­cin , je récolte une foule d’in­dices pour les assem­bler et leur trou­ver un sens : des symp­tômes , des signes, des résul­tats d’ana­lyses. Au fond, ce métier, c’est ça : faire la somme des symp­tômes, des signes, des analyses prati­quées et cher­cher l’ex­pli­ca­tion. On pose une hypo­thèse diag­nos­tique, puis on examine ce qui la corro­bore. Pour ça, je dois pouvoir m’orien­ter, savoir quoi cher­cher et quoi regar­der. La méde­cine d’au­jourd’­hui est aveugle, ces examens tous azimuts sont bien la preuve que le méde­cin ne sait plus regarder.

Utilité des photos

La photo­gra­phie te met face à une réalité : la petite fille nue qui crie et qui pleure, le mili­cien qui meurt, l’en­fant syrien noyé ‑une des photos les plus terribles, on a eu raison de la prendre et de la publier. Et cette réalité est une douleur, immense, lanci­nante. Pour­tant, malgré cette souf­france qui nous est donnée à voir, nous ne compre­nons pas plus. Qu’est-ce qui a changé, au bout du compte ?

L’horreur

Le corps est un jour­nal intime où se lisent les événe­ments des derniers jours de la vie. La raideur de certains muscles dit l’ex­trême priva­tion d’eau. La faible présence de chair dans la cage thora­cique témoigne de l’ab­sence de nour­ri­ture pendant de longues périodes. Les lésions sont les signes visibles d’une grande violence subie, dans les prisons libyenne comme sur le bateau. Pendant la traver­sée, certains sont tués à coups de bâton devant les autres pour que ceux-ci comprennent que protes­ter, où deman­der de l’eau est puni par la mort immé­diate. Géné­ra­le­ment, les corps sont jetés à la mer. Il arrive aussi que ceux qui ose se plaindre des condi­tions du voyage soient lancés vivants dans les vagues.