
Édition Gallimard, 263 pages, octobre 2021
La vie est un tribunal permanent.
Ce livre dans les rayons de ma médiathèque préférée avait un cœur , il a donc été à notre club, mais je ne l’avais pas lu. Mes cinq coquillages disent à leur manière que je lui aurai, moi aussi, attribué ce cœur.
Le récit est très bien construit : le narrateur se souvient quinze ans après d’un fait divers atroce qui a bouleversé le village dont il est originaire et dans lequel il vivait. Une jeune fille de 15 ans a disparu et a été retrouvée assassinée. Les médias s’emparent de ce fait divers et de façon obscène traquent les réactions de tous les protagonistes. En particulier des parents complètement effondrés. Mais pour nous faire comprendre ce drame, l’auteur raconte sa vie dans ce petit village. Il a connu le malheur de perdre ses parents dans un accident de voiture, et le grand ami de son père, le vieux Pasquale Serrai, l’a pris en charge. Sandro va donc partager la vie de sa cousine Lucia et de la femme de Serrai, Bianca. la personnalité de Serrai est très belle et aussi équivoque car il semble se complaire dans le statut de dominé. C’est un taiseux qui aime la nature et sa ferme, à force de travail il en a fait un endroit où on vit bien, mieux en tout cas mieux qu’en Belgique où il n’a pas voulu rester. Sa femme Bianca, est énergique et dominatrice, elle a connu l’extrême pauvreté quand elle était enfant, et son père a fait adopter sa cadette, Assunta, par une famille qui n’avait pas d’enfant et qui était assez riche. Bianca toute sa vie nourrira une jalousie envers sa cadette que rien ne peut calmer. Celle-ci a une fille, Chiara qui se plait mieux chez Bianca que chez elle. C’est elle qui sera assassinée.
Mais la vie de Sandro avait basculé quelques temps avant parce qu’il avait rencontré l’amour auprès d’un homme : le jeune médecin du village. Les habitants le rejetteront, l’humilieront, le frapperont. Au moment du drame, il vit donc seul dans la propriété de ses parents isolé de tous car la famille de Serrai lui a aussi fermé la porte.
L’enquête commence avec un procureur humain et très intelligent, les médias se complaisent de la souffrance et se font l’écho de toutes les plus viles rumeurs (et dieu sait que, dans un petit village , les rumeurs ça ne manquent pas !) . Le contre point de la vigilance du procureur et de tous ces soi disant journalistes qui soulèvent des pistes et sont si prêts de donner des solutions ajoute beaucoup d’intérêt à ce roman. Il est rare qu’un procureur ait un rôle positif et cela m’a plu que ce soit le cas ici.
Un excellent roman qui fait tellement bien revivre tous les emballements médiatiques qui occupent la scène le temps de l’émotion puis s’arrêtent laissant les gens dans leur douleur, très seuls après avoir été trop, et si mal, entourés.
Extraits.
Début.
Les années se sont écoulées, désormais, pareilles à une seule et longue journée, et je ne sais plus trop par quel bout prendre toute cette histoire. Longtemps, je me suis mesuré à mes remords, cherchant à les exiler aux confins de ma mémoire sans y parvenir. Toujours, ils remontent à la surface. Avivent les plaies.
Un beau portrait.
C’était un personnage étrange, rustre, ombrageux, avec des yeux plissés comme les fentes d’une tirelire et une oreille capricieuse, la droite, qu’il tenait toujours inclinée sur le côté, au plus près des mots qu’elle peinait à recueillir. Quand je repense à lui, je revois son visage fatigué, violenté par le soleil, son allure craintive, comme s’il était la proie permanent de petites flammes qui le consumaient de l’intérieur.
Arrivée du jeune médecin.
Le jeune homme regarda autour de lui, saisit sa valise et nous rejoignit en prenant garde de contourner l’emplacement du chien. « Enchanté, annonça-t-il, je suis Aurélio Marrara, le nouveau médecin. Le chauffeur de l’autobus m’a indiqué le chemin de votre propriété. J’ai vu le portail ouvert et je me suis permis d’entrer. »Pour une oreille de chez nous, rompu au son rêche de nos paysans, ces mots paraissaient un rien glissants, presque savonneux, traînant un peu trop sur les voyelles. Pour éviter de le salir, Serrai lui tendit le poignet en prenant appui de l’autre main sur sa hanche la plus basse, pendant que Bianca, de son côté, se fendait d’une génuflexion un peu ridicule, à la manière d’une communiante.
Paroles du procureur.
« Vous savez, reprit-il, les vrais tribunaux ne siègent pas dans les palais de justice. Ils sont à l’extérieur, dans nos rues, sur les places de nos villes et de nos villages. »Il alluma sa pipe.» La vie est un tribunal permanent. Et le plus rude des procureurs, c’est notre imagination, notre capacité à affabuler, à procéder par raccourci, par supputation. Dieu merci, l’imagination n’est pas toujours secondée par l’intelligence, sinon le malheur des hommes serait encore plus grand. »
Les médias.
Comment ce type pouvait-il creuser le pathos à ce point, avec autant d’acharnement, jusqu’à l’obscénité ? Du haut de quelle moralité ? Six jours, seulement que Chiara avait disparu, nul n’était à même de la déclarer morte ou vivante. Et voilà, qu’Assunta et Ninetto, hébété par la souffrance, ravagés par l’absence inexpliquée de leur enfant, devaient se défendre face à des millions de téléspectateurs de l’accusation à peine voilée d’être de mauvais parents ; le tout sur base d’une dissertation scolaire de quelques lignes, peut-être rédigée au lendemain d’une engueulade, portant sur une futilité. Quinze ans ont passé depuis lors et je ne sais toujours pas de quelle manière décrire le silence qui suivit. Par quel mot fixer un tel vertige. Le visage baigné de larmes, d’Assunta semblait à l’agonie
La sagesse d’une vieille femme.
« Tu ne dois pas leur en vouloir, reprit-elle. Quand on sait les prendre, nos gens à nous, ce ne sont pas de mauvais bougres. Leur problème, c’est les œillères. À cause d’elles, ils ont l’impression que la vie se résume aux quelques mètres qu’ils ont devant leur nez, sans rien ni à gauche ni à droite ; les obstacles pour les éviter, ils pensent qu’on ne peut rien faire d’autre que leur flanquer un bon coup de pied ; alors que ces œillères, s’ils prenaient la peine de les enlever, ils verraient qu’il y a la place pour tout le monde. Mais si tu te mets en tête de leur faire croire que les choses sont différentes de comme ils les voient, alors c’est comme pour les chevaux, tu ne peux jamais prévoir comment ils vont réagir.













