Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Seuil

Un essai ? un roman ? ce qui est sûr c’est que cette lecture a été un peu diffi­cile dans le cadre du club de lecture parce qu’il faut l’ava­ler en quelques jours et que cette oeuvre ne s’y prête guère elle convien­drait mieux à la flâne­rie litté­raire qui permet­trait au lecteur de réali­ser le vœu de Bernard Cham­baz :

Aux morts pour qu’ils vivent. Aux vivants pour qu’ils aiment

Cette cita­tion extraite de l’oeuvre de Joseph Delteil « les poilus », est le fil conduc­teur de ce roman, les vivants, dans le texte, ils sont deux, les parents de Martin né en 1976 et on peut aussi y rajou­ter nous, lecteurs et lectrices. Les morts ils sont très nombreux en dehors des deux prin­ci­paux Jack London mort en 1916 et Martin mort à 16 ans en 1992, il y a aussi la famille quelque peu compli­quée de Jack London et tous les écri­vains que Bernard Cham­baz convoque dans ce voyage qui retrace un itiné­raire possible pour mieux connaître l’au­teur, entre autre, de Martin Eden . Le livre se divise en chapitres qui sont autant de lieux évoquant la vie du grand écri­vain qui, parfois, dialogue avec Martin, et que l’au­teur visite avec son épouse. Je pense que si on ne connaît pas l’œuvre de cet auteur extra­or­di­naire qui s’est battu contre tant d’in­jus­tices et qui a produit un nombre d’écrits incroyables, on ne peut pas appré­cier ce livre. Beau­coup de gens se sont empa­rés de sa vie car elle se prête aux scan­dales et aux révé­la­tions sulfu­reuses même sa propre famille y est allée de diffé­rentes versions, comme souvent dans ce cas le plus inté­res­sant et sans doute le plus proche de lui est dans ses livres. Je me souviens bien de ma lecture de Martin Eden, c’est un livre que j’ai lu et relu je crois qu’une grande part de lui est dans ce roman. Cela m’a donné envie de relire les livres qui ont enchanté mon enfance comme « l’ap­pel de la forêt » et « Croc blanc » je ne sais pas si les jeunes d’au­jourd’­hui pour­raient être sensibles à ces histoires, eux qui peuvent regar­der de si nombreux docu­men­taires anima­liers de si grande qualité. Jack London est un écri­vain de qualité et un homme privé médiocre, comme le prouve les lettres à ses filles dont l’au­teur dit qu’il aurait aimé en faire un grand feu de joie telle­ment il y appa­raît comme mesquin. J’ai retrouvé dans ce livre l’en­ga­ge­ment de l’au­teur face à la misère du monde capi­ta­liste et la fluc­tua­tion de sa pensée poli­tique. C’est souvent le cas lors­qu’un homme connaît la misère popu­laire, il sait souvent très bien décrire d’où il vient mais quand lui-même atteint un niveau de vie très confor­table grâce à ses écrits sa mauvaise conscience le taraude et peut le conduire à des posi­tions para­doxales.

Je ne suis pas enthou­siaste pour ce livre, parce que je me suis souvent perdue dans les diffé­rents point de vue des chapitres : étions nous avec l’au­teur et son amou­reuse ? avec leur fils, avec Jack London ? et surtout je n’ai pas compris le dialogue entre Martin et Jack . Est-ce-que cela a enri­chi pour l’au­teur la connais­sance de son fils ? et j’avoue que les constantes allu­sions aux signes astro­lo­giques me laissent perplexe.

Toutes ces réserves viennent aussi, sans doute, du fait que j’ai lu trop rapi­de­ment ce livre pour le rendre au club et avoir l’avis des autres lectrices. et pour­tant dans ce livre j’ai lu cette phrase qui me touche beau­coup :

Nous sommes aussi, un peu, les livres que nous avons lus.

Citations

Une mère au caractère sans tendresse.

Toute sa vie, il restera animé par des senti­ments contra­dic­toires, partagé entre l’af­fec­tion natu­relle qu’il porte à sa mère et l’ir­ri­ta­tion instinc­tive que ses réac­tions provoquent (.….. )
On garde au fond du cœur des épisodes cuisants auxquels nous donnons, quel­que­fois, trop de relief. Le plus lanci­nant quand il y repense n’est pas que sa mère ne lui ait dispensé aucune tendresse, c’est son compor­te­ment lors de l’épi­dé­mie de diph­té­rie ou une fièvre cara­bi­née faillit les empor­ter, sa demi-sœur et lui. Ce jour-là, Flora demanda au méde­cin si elle pouvait les enter­rer dans le même cercueil.

L’enfance de Jack London

Il n’y a pas que les livres dans la vie. Dès ses huit ans, Jack doit gagner sa vie ou plutôt contri­buer au budget fami­lial, débi­tant des pains de glace l’été, balayant les pistes d’un bowling le weekend, livreur de jour­naux, à pied d » œuvre pour l’édi­tion du matin et pour l’édi­tion du soir, la nuit noire l’hi­ver, avant et après la jour­née d’école où il s’est davan­tage ennuyé qu’il n’a appris.

Ce qui rend difficile le livre : mélange des époques et des lieux

Icefields Park­way ‑ou la prome­nade des Glaciers- longe depuis Jasper la rivière Atha­basca. En langue crie, on entend tantôt l’herbe éparse tantôt les roseaux que les champs de glace prodiguent à la saison esti­vale.

Défense de l’assassin du président Garfield

À son procès, l’as­sas­sin ne plaida pas la folie mais la volonté de Dieu dont il était l’ins­tru­ment, convaincu qu’il serait à ce titre inno­centé, assu­rant sa défense avec des argu­ments spécieux : » Ce sont les méde­cins qui l’ont tué. J’ai seule­ment tiré . »

Londres en 1900…

Avant même d’ar­ri­ver au cœur des ténèbres, sa première impres­sion de la capi­tale mondiale et d’une « abjecte pauvreté » bien­tôt « sans limite ». Jack est saisie par la vision des vieux et des enfants fouillant les ordures dans la boue. .… 
Dormir est un méchant casse-tête, que ce soit dans une pièce insa­lubre où s’en­tassent plusieurs familles, chez des marchands de sommeil qui louent très cher des lits occu­pés par roule­ment, dans des loge­ments exigus, sordides des taudis, des gale­tas, des tanières, parfois sans fenêtre, presque toujours sans lumière.

Une histoire qui lui servira dans ses nouvelles

Un vieux marin lui rapporte son histoire et le hasard une fois encore fait que c’est une histoire pour Jack. Le vieux avait donc frappé un lieu­te­nant qu’il avait insulté, le lieu­te­nant était tombé à la mer, il avait sauté dans l’eau par réflexe, mais j’au­rais mieux fait de nous noyer tous les deux, crois-moi, un canot les avais repê­chés, on l’avait traduit devant un tribu­nal, on lui avait enlevé la Victo­ria Cross gagnée sur les champs de bataille au bord de la mer Noire pour les beaux yeux de la reine, et il conclut d’une voix ferme, lais­sant Jack sans voix. : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit ! Meurs quand tu es encore jeune ! »

Jack en époux

Alors que Bess est enceinte, qu’elle se coltine les tâches ména­gères et tape à la machine ses manus­crits, il conti­nue de faire du vélo, boxer, nager, sortir au club avec ses copains, animer des réunions publiques où il retrouve Anna.

J’ai lu tous les livres de cette auteure, Jai rédigé un billet pour « Ru » et « Man ». J’aime beau­coup ses textes et celui-ci m’a donné envie de relire « RU » qui a connu un si grand succès. Vi explore encore une fois ses origines viet­na­miennes et son adap­ta­tion à la culture occi­den­tale . Cela passe par l’his­toire de sa famille qui était une famille de riches notables intel­lec­tuels du Vienam . Sa mère est issue d’une famille de commer­çants aisés et très travailleurs. C’est cet aspect qui la sauvera elle et ses enfants. (Le père n’a pas fui avec eux.) À Mont­réal sa mère avec un courage incroyable réus­sira dans la restau­ra­tion. Vi, pourra faire des études et retour­nera au Viet­nam dans le cadre d’ac­tions huma­ni­taires. Ce roman fait la part belle aux senti­ments amou­reux, de sa mère d’abord qui souf­frira des infi­dé­li­tés de son mari sans jamais se plaindre, et puis de la jeune fille qui asso­cie liberté intel­lec­tuelle et liberté amou­reuse. On sent très bien dans ce livre que les tradi­tions viet­na­miennes ne résistent pas au monde occi­den­tal. Encore une fois ce roman se divise en de courts chapitres qui sont autant de courtes nouvelles qui dévoilent peu à peu les strates de la person­na­lité de Vi. Une lecture dépay­sante et très émou­vante comme tous les livres de cette auteure, on peut sans doute lui repro­cher de se répé­ter un peu, mais, quand, comme moi on l’ap­pré­cie, c’est un plai­sir à chaque fois renou­ve­ler.

Citations

Les « boat people »

Mon prénom ne me prédes­ti­nait pas à faire face aux tempêtes en haute mer et encore moins à parta­ger une paillote dans un camp de réfu­giés en Malai­sie avec une dame âgée qui pleura jour et nuit pendant un mois sans nous expli­quer qui étaient les quatorze jeunes enfants qui l’ac­com­pa­gnaient. Il fallut attendre le repas d’adieu à la veille de notre départ vers le Canada pour qu’elle nous raconte soudai­ne­ment sa traver­sée. Ses yeux avaient vu son fils se faire tran­cher la gorge parce qu’il avait osé sauter sur le pirate qui violait sa femme enceinte. Cette mère s’est évanouie au moment où son fils et sa bru avaient été jetés à la mer. Elle ne connais­sait pas la suite des événe­ments. Elle se souve­nait seule­ment de s’être réveillée sous des corps, au son des pleurs des quatorze enfants survi­vants.

Le Québec

Nous sommes arri­vés dans la ville de Québec pendant une cani­cule qui semblait avoir désha­billé la popu­la­tion entière. Les hommes assis sur les balcons de notre nouvelle rési­dence avez tous le torse nu et le ventre bien exposé, comme les Putai, ces boud­dhas rieurs qui promettent aux marchands le succès finan­cier et, aux autres, la joie s’ils frot­taient leur rondeur. Beau­coup d’hommes viet­na­miens rêvaient de possé­der ce symbole de richesse, mais peu y parve­naient. Mon frère Long n’a pas pu s’empêcher d’ex­pri­mer son bonheur lorsque notre auto­bus s’est arrêté devant cette rangées de bâti­ment où l’abon­dance était person­ni­fiée à répé­ti­tion : « Nous sommes arri­vés au para­dis au para­dis.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition de l’Oli­vier

J’ai été très touchée par ce roman car tout est en nuances ce qui n’en­lève aucune profon­deur au propos. Une écri­vaine qui est proche de la person­na­lité de Fanny Chia­rello , d’ailleurs c’est sans doute elle-même ou du moins une des ses facettes, aper­çoit une jeune joggeuse dans un quar­tier popu­laire du bassin minier. Elle en fait une photo car elle est très atti­rée par elle. Puis, elle lui écrit ce roman où elle imagine sa vie. Une vie qu’elle connaît bien car elle est elle même issue du même milieu. Ainsi dans ce dialogue avec Sarah, elle révèle aux lecteurs et lectrices que nous sommes, à quel point c’est doulou­reux de se sentir diffé­rente dans ses orien­ta­tions sexuelles, alors que tout dans la société vous pousse à être normal, c’est à dire atti­rée par des garçons. Est-ce plus diffi­cile dans ce milieu que dans la bour­geoi­sie, je n’en sais trop rien ? Je sais depuis Edouard Louis, que cette diffé­rence peut conduire à des réac­tions très violentes. Je pense que dans des familles catho­liques conser­va­trices ou musul­manes, peu importe l’ori­gine sociale, cela doit être très doulou­reux pour la jeune adoles­cente. Dans ce livre, la famille de Sarah n’est pas cari­ca­tu­rée, même si la mère est intru­sive et pense qu’elle a le pouvoir de remettre sa fille dans « le droit chemin » , elle le fait certai­ne­ment par amour et par par peur des malheurs que peut engen­drer l’aveu de l’ho­mo­sexua­lité. Tout en étant une mère qui essaie de bien faire elle est d’une rare violence pour la jeune adoles­cente qui se cherche et ne voudrait rencon­trer que douceur et compré­hen­sion. J’ai trouvé la construc­tion roma­nesque inté­res­sante et les senti­ments de la jeune fille très bien décrits. En revanche, j’ai trouvé un peu conve­nues et sans origi­na­lité les remarques sur la langue fran­çaise et diffé­rents passages obli­gés sur les diffé­rences entre l’ho­mo­sexua­lité et l’hé­té­ro­sexua­lité. À la fin du livre, quand je l’ai refermé et laissé mûrir dans mes pensées, je me suis dit que c’était déjà compli­qué d’être adoles­cente, encore plus, sans doute quand on vient d’un milieu dont on n’épouse pas les codes mais quand, en plus, on se sent juger pour ses émois sexuels alors cela doit deve­nir proche de la cruauté ce qui peut pous­ser suicide ou au moins au replie­ment sur soi. Je me suis deman­dée si Sarah n’al­lait pas deve­nir anorexique, tant les moments à table où elle sent le regard de chacun la scru­ter, la juger et enfin la condam­ner sont pénibles pour elle.

PS . Je suis très contente d’avoir lu et appré­cié un roman de cette auteure qui m’avait telle­ment ennuyée dans le précé­dent « Une faiblesse de Carlotta Delmont »

Citations

Détail bien vu

Son jean taille haute est si moulant que , quand elle glisse son télé­phone dans la poche arrière , on pour­rait taper un message à travers la toile .

Une homosexualité discrète

Quand tu entends Lou faire bruyam­ment étalage de ses atti­rance, tu es mal à l’aise pour elle. Ni plus ni moins que tu ne le serais si elle se jetait sur des garçons. Tu ne comprends pas les gens qui se donnent en spec­tacle, toi qui place l’in­ti­mité en tête des luxes possibles et y aspire de toutes tes forces.

Être végétarienne

Tu as plaidé pour le droit d’être végé­ta­rienne mais ta mère a répondu qu’il était de sa respon­sa­bi­lité de t’as­su­rer une crois­sance normale. Tu as alors tenté de démon­trer qu’une crois­sance normale ne passait pas néces­sai­re­ment par la consom­ma­tion de viande ; pour étayer tes propos tu as imprimé quelques articles qui l’ex­pli­quaient mais ta mère a estimé avoir plus de bon sens que les scien­ti­fiques.

Je comprends

La plupart des gens trouvent les érudits passion­nant, mais moi, ils me dépriment. Quand je suis amenée à en écou­ter (ce qui signi­fie que je suis tombée dans un guet-apens), je délaisse très vite le contenu de leur discours pour me concen­trer sur sa forme, sa longueur, son rythme, son lexique, je l’ob­serve comme une patho­lo­gie un peu triste.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Albin Michel

Dans cette période qui devrait norma­le­ment être celle de la fréquen­ta­tion des cime­tières, je vais vous parler d’un roman pour lequel je ne suis pas enthou­siaste, même si j’ai eu quelques bons moments pendant la lecture. Violette Tous­saint née Trénet est gardienne de cime­tière. Quand je dis « née » je ne vous dis pas l’es­sen­tiel : Violette est née sous « x » et une sage femme l’a prénom­mée Violette car à la nais­sance sa peau viola­cée l’avait condam­née à ne pas survivre, puis Trénet sans doute parce qu’elle aimait ce chan­teur. Violette rencontre son destin sous les traits de Philippe Tous­saint un trop beau garçon qui passe son temps à faire l’amour aux femmes, la sienne, celles des autres et toutes les filles qui en ont envie. De cette union mal assor­tie naîtra une petite fille Léonine et sept ans de bonheur intense pour Violette, même si son mari conti­nue à courir les femmes dans toute la région. Le malheur de Philippe vient d’une mère Chan­tal Tous­saint qui méprise sa belle fille et cherche à trans­mettre à son fils son propre mépris. Un acci­dent terrible va surve­nir, mais je ne peux, sans divul­gâ­cher le récit, vous le racon­ter. Les plai­sirs de lecture de ce gros roman, vient des diffé­rentes anec­dotes liées aux histoires de cime­tière. Violette aime son métier et accueille avec respect les malheur des uns et des autres, c’est cet aspect qui m’a le plus inté­rés­sée. J’avoue que l’in­trigue autour de la mort de sa petite fille de sept ans, m’a beau­coup moins passion­née et surtout, je ne crois pas du tout aux deux person­nages prin­ci­paux. On est dans la cari­ca­ture ou dans l’es­quisse de person­nages mais pas dans la richesse de la complexité de l’hu­main. L’his­toire se tisse lente­ment au gré d’in­ces­sants retour en arrière ou de chan­ge­ments de person­nages, on s’y perd un peu. Ce n’est pas ce qui m’a le plus déran­gée, mais je ne comprends pas trop cette envie de rendre le roman aussi sinueux . Pour finir par un happy-end très prévi­sible. Comme je le disais en commen­çant, il y a de très bonnes petites histoires autour du cime­tière, qui rendent ce roman parfois très agréable à lire, mais sinon il faut accep­ter le côté « roma­nesque », dans le mauvais sens du terme, des person­nages. Cela m’a fait penser aux romans d’Anne Gavalda en plus cari­ca­tu­ral.( Et je précise que parfois je prends plai­sir à lire Anne Gavalda – comme pour ce roman que je suis loin d’avoir entiè­re­ment reje­tée.)

Citations

Portrait de son mari

Le jour de la paru­tion de l’ar­ticle, Philippe Tous­saint est rentré de la feue ANPE la mort dans l’âme : il venait de réali­ser qu’il allait devoir travailler. Il avait pris l’ha­bi­tude que je fasse tout à sa place. Avec lui, niveau fainéan­tise, j’avais gagné le gros lot. Les bons numé­ros et le jack­pot qui va avec.

J’aime bien ce genre de remarques

Demain, il y a un enter­re­ment à 16 heures. Un nouveau résident pour mon cime­tière. Un homme de cinquante cinq ans, mort d’avoir trop fumé. Enfin, ça, c’est ce qu’on dit les méde­cins. Ils ne disent jamais qu’un homme de cinquante cinq ans peut mourir de ne pas avoir été aimé, de ne pas avoir été entendu, d’avoir reçu trop de factures, d’avoir contracté trop de crédits à la consom­ma­tion, d’avoir vu ses enfants gran­dir et puis partir, sans vrai­ment dire au revoir. Une vie de reproches, une vie de grimaces. Alors sa petite clope et son petit canon pour noyer la boule au ventre, il les aimait bien.
On ne dit jamais qu’on peut mourir d’en avoir eu trop souvent trop marre.

Une enfance et un couple sans amour.

Je crois que j’ai toujours eu ce réflexe, celui de ne pas déran­ger. Enfant, dans les familles d’ac­cueil, je me disais : « Ne fais pas de bruit, comme ça cette fois tu reste­ras, ils te garde­ront. » Je savais bien que l’amour était passé chez nous il y a long­temps et qu’il était parti ailleurs, entre d’autres mur qui ne seraient plus jamais les nôtres.

Moment d’humour

Main­te­nant, ma dernière volonté, c’est de me faire inci­né­rer et qu’on jette mes cendres à la mer. 
-Vous ne voulez pas être enter­rée près du comte ? 
-Près de mon mari pour l’éter­nité ?!Jamais ! J’au­rais trop peur de mourir d’en­nui !
-Mais vous venez de me dire que ce sont les restes qu’on enterre ici. 
-Même mes restes pour­raient s’en­nuyer près du comte. Il me fichait le bour­don.

Édition Galli­mard

Cet auteur est un habi­tué de Luocine, il sait me faire rire et aussi m’émou­voir. « Char­lotte » est certai­ne­ment le livre qui m’a le plus touchée, j’ai même pleuré en lisant « Mes souve­nirs » adoré « La déli­ca­tesse » et été déçue par « Nos sépa­ra­tions »

J’ai beau­coup hésité entre trois ou quatre coquillages, mais en tant qu’ha­bi­tué de Luocine, David Foen­ki­nos béné­fi­cie d’un préjugé favo­rable. Dans ce roman, l’au­teur nous fait prendre conscience du travail de l’écri­vain. C’est très à la mode de parler de l’ins­pi­ra­tion et de la diffi­culté de renou­ve­ler son inspi­ra­tion et c’est pour ce côté « dans le vent » que je suis passée de quatre à trois coquillages. Mais c’est aussi un roman qui traite avec telle­ment de légè­reté et d’hu­mour de la créa­tion roma­nesque et de notre vie de tous les jours, que je lui ai rendu son quatrième coquillage !

L’au­teur est donc en panne d’ins­pi­ra­tion, et décide d’ar­rê­ter la première personne qu’il rencontre pour en faire son person­nage de roman . Cela tombe sur Made­leine Tricot, femme assez âgée (on dirait, aujourd’­hui, à risques) qui a travaillé dans la mode, chez Chanel, auprès de Karl Lager­feld . Son roman s’éten­dra à la famille de sa fille, Valé­rie, qui a épousé Patrick Martin d’où le titre du roman. L’au­teur doit aussi gérer sa sépa­ra­tion. Après quelques années de vie commune, Marie vient de le quit­ter en lui disant qu’elle préfère vivre seule qu’a­vec lui. Entre la fiction et la réalité qui passe par la plume de l’écri­vain, on assiste surtout à une excel­lente mise en scène de la créa­tion roma­nesque et du plai­sir que doit éprou­ver tout écri­vain à domi­ner chaque person­nage obéis­sant à sa toute puis­sance. Mais dans la réalité ? Et bien, oui cela ne se passe pas comme ça, même si on aime­rait parfois qu’un écri­vain nous anime pour avoir le courage de brûler les rideaux d’un chef pervers et mani­pu­la­teur ou de mettre toutes ses écono­mies pour aller jusqu’à Los Angeles retrou­ver son amour de jeunesse. C’est un roman très léger et qui se lit très vite et en plus qui sort le lecteur de la moro­sité ambiante. Ces quelques allu­sions aux quoti­diens sont bien croquées sans être plom­bantes. Je suis très sensible l’hu­mour de cet écri­vain. Il me donne le sourire même si, comme il le dit dans ce texte, son roman n’est certai­ne­ment pas écrit pour durer cent ans, il permet de passer une très bonne soirée.

Citations

Sujet de roman

Je m’étais senti excité par mon intui­tion, mais voilà que j’en étais déjà à écrire sur la néces­sité de ne pas recon­ge­ler des produits décon­ge­lés. Quelques années après avoir obtenu le prix Renau­dot, je sentais le fris­son du déclin me parcou­rir le dos.

Humour des notes en bas de page

Certes, en sortant du 17° arron­dis­se­ment de Paris à 10 heures du matin, j’avais peu de chance de tomber sur une go-go danseuse.

Humour

Ma capa­cité de séduc­tion ressem­blait depuis un moment à un film de Berg­man (sans les sous-titres).

Je crois cela aussi

J’ai l’im­pres­sion qu’on peut tout savoir d’une personne en obser­vant les livres qu’elle possède.

Dialogue avec un ado

- Vrai­ment, tu n’as pas de passion ? Deman­dai-je avec désin­vol­ture, m’ef­for­çant d’évi­ter un ton culpa­bi­li­sa­teur.
- Moyen.
- C’est-à-dire ? Ça veut dire quoi moyen ?
- Ça veut dire j’ai moyen des passions.
- D’ac­cord… Et la musique, tu aimes ça ? Les poster… Tu aimes Angel ?
- Pas spécia­le­ment. J’ai fait des trous dans le mur quand j’étais petit, alors je les cache avec des posters.
- Tu écoutes quoi ?
- Il n’y a rien qui me vient, là.
- Et ton temps libre, tu l’oc­cupe comment ?
- Je joue en ligne avec des potes.

Remarque assez juste

-Ah, j’ai compris. Votre roman, c’est pour déter­rer les histoires de famille. Tout ce qui fait mal.
- Mais non…je n’irai pas contre votre volonté.
- C’est ce qu’ils disent tous. Je ne lis pas beau­coup de romans contem­po­rains, mais je vois bien qu’é­crire est souvent un moyen de régler ses comptes.

Harcèlement au travail

Ce matin, Desjoyaux l’avait convo­qué pour lui propo­ser un rendez-vous dans trois jours . Quel supplice . Pour­quoi ne lui avait-il pas signi­fié immé­dia­te­ment ce qu’il voulait lui dire ? Il allait passer les jours suivants avec une boule au ventre . Desjoyaux n’avait rien laissé perce­voir dans son regard , un visage suisse. Le degré suprême du harcè­le­ment , c’est façon froide et presque souriante de commettre un meurtre sala­riale . Il y avait forcé­ment du sadisme dans cette atti­tude ; il était bien conscient, vu le contexte géné­ral, qu’il ferait souf­frir un employé en lui annon­çant qu’il le verrait trois jours plus tard ; pire, il avait ajouté « impé­ra­ti­ve­ment » le voir. Les mots ont un sens. Impé­ra­tif veut dire que c’est majeur, déter­mi­nant ; cela sent la condam­na­tion.

Vérité et fiction : dilemme de l’écrivain

Ainsi, le vrai pareil souvent impro­bable. J’avais peur de m’emparer du réel, et qu’on l’es­time moins crédible que la fiction. Je redou­tais qu’on puisse ne pas me croire, qu’on se dise que toute cette histoire était inven­tée ; qu’on se dise que je n’étais jamais descendu de chez moi pour abor­der la première personne venue. Il m’ar­rive parfois de dire la vérité, et cela sonne comme un mensonge. Mais je n’y peux rien : la vie est peu plau­sible.

Édition Flam­ma­rion, collec­tion Éton­nants Clas­siques

Il m’ar­rive d’ai­der mes petits fils à formu­ler leurs idées à propos de la lecture d’œuvres au programme de leur classe de fran­çais. J’ai rare­ment été aussi touchée par une lecture des programmes scolaires. Je connais­sais la poétesse Andrée Chédid, mais je ne lui connais­sais pas ce talent de roman­cière. Je trouve extra­or­di­naire qu’on le fasse décou­vrir à des élèves de troi­sième, car il raconte de façon juste ce que sont les guerres aujourd’­hui. Andrée Chédid dit qu’elle avait été marquée par une photo prise à Sara­jevo lors de la guerre civile dans l’ex-Yougo­sla­vie. Mais cela pour­rait être dans le Liban des années 70 ou en Syrie aujourd’­hui. Ici, nous assis­tons à l’ago­nie de Marie qui a été touchée par une balle d’un sniper alors qu’elle rejoi­gnait Steph, le grand et seul amour de sa courte vie. Un couple âgé, Anton ancien méde­cin et Anya essaie­ront de lui venir en aide mais c’est trop tard, le roman se consacre sur « Le Message » que Marie veut faire parve­nir à Steph pour lui dire combien elle l’aime. La guerre se moque bien de l’amour et des amou­reux . Nous vivons avec une grande inten­sité la fin inexo­rable de Marie et le destin de ce « Message » qui doit abso­lu­ment parve­nir à Steph. C’est très poignant et le style de cette auteure est superbe. J’es­père que les jeunes qui liront ce texte compren­dront que pour s’op­po­ser à la folie des hommes nous sommes si faibles. Face à la barba­rie qui se déchaîne si faci­le­ment nos armes sont déri­soires et pour­tant essen­tielles : la culture, la poésie des mots et l’amour.

Citations

Les ruines

Autour, les arbres déra­ci­nés, la chaus­sée défon­cée, les taches de sang rouillées sur le maca­dam, les rectangles béants et carbo­ni­sés des immeubles prou­vaient clai­re­ment que les combats avaient été rudes ; et la trêve, une fois de plus précaire .

L’horreur

Dans chaque camp on arra­chait les yeux, on coupait des mains, on violait, on faisait des seins, on tran­chait des têtes, on ache­vait d’une balle dans la nuque. Un jeune mongo­lien, que les voisins chéris­saient, fut retrouvé devant la boutique de primeurs de son père, empalé une énorme pomme dans la bouche. On avait forcé un violo­niste à jouer, jour et nuit, sans dormir. On le crava­chait dès que la musique s’ar­rê­tait. Un poète, qui avait refusé de se battre, fut emmené jusqu’au fleuve et noyé sous les applau­dis­se­ments.
« – Tu peux encore croire en Dieu ? Demanda Anya révol­tée. 
-Et toi ? Tu peux encore croire en l’hu­main ?
-L » humain est multiple. 
-Dieu aussi. »

L’auteure s’adresse à son lecteur

Sur cette parcelle du vaste monde, sur ce minus­cule îlot de bitume, sur cette scène se joue, une fois de plus, une fois de trop, le théâtre barbare de nos haines et de nos combats. 
Massacres, cités détruites, villages marty­ri­sés, meurtres, géno­cides, pogroms… Les siècles s’ag­glu­tinent en ce lieu déri­soire, exigu, ou la mort une fois de plus, joue, avant son heure, son impla­cable, sa fatale parti­tion. 
Tandis que les planètes – suivant leurs règles, suivant leurs lois, dans une indif­fé­rence de métro­nome- conti­nue de tour­ner. 
Comment mêler Dieu à cet ordre, à ce désordre ? Comment l’en exclure ?

Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendro­wicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan senti­men­tal.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de respon­sa­bi­lité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de jour­née.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépo­toir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le prin­temps.
- Et l’évier aussi, il attend le prin­temps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuis­sance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuve­rie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de reve­nir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équi­libre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition folio, traduit de l’amé­ri­cain par Josée Kamoun

C’est donc le troi­sième roman de cet auteur sur mon blog . Après « La Tache », chef d’œuvre absolu , et « Le complot contre l’Amé­rique » qui m’avait un peu déçue, j’ai retrouvé dans « Un Homme » tout ce qui fait de cet écri­vain un grand de la litté­ra­ture contem­po­raine. Dans un texte assez court Philip Roth cerne la vie d’un homme de 73 ans à l’en­ter­re­ment duquel nous assis­tons dans le premier chapitre. Grâce à une succes­sion de flash­back nous allons mieux connaître ses parents, son frère, sa fille Nancy, ses femmes et ses fils . Certains de ces person­nages l’aiment ou l’ont beau­coup aimé d’autres, en parti­cu­lier ses deux fils, n’éprouvent que de l’hos­ti­lité pour lui. Philip Roth sait bien décrire tous les ressorts de l’âme humaine, sans jamais forcer le trait , il n’édul­core aucun aspect néga­tif mais ne renie jamais ce qui a été le moteur de sa vie : il aime et a été aimé des femmes et cela a rendu le mariage compli­qué pour lui, il aime la jouis­sance physique cela rendu aussi, la fidé­lité quasi­ment impos­sible. Il a bien réussi sa carrière de publi­ci­taire mais nous n’en saurons pas grand chose si ce n’est que cela lui permet de vivre une retraite sans soucis finan­cier. Une grande partie du roman décrit la diffi­culté de vivre avec les mala­dies qui accablent parfois les êtres vieillis­sants. Et lui a subi moultes opéra­tions pour permettre à son cœur de fonc­tion­ner norma­le­ment. Alors, bien sûr, il ne peut que se poser « La Ques­tion », la seule qui devrait nous hanter tous : celle de la mort. Aucune réponse n’est donnée dans ce livre et pour­tant le person­nage prin­ci­pal se confronte à elle sans cesse, il passe même une jour­née dans le cime­tière où sont enter­rés ses parents pour bien comprendre le travail du fossoyeur, et, il est parvenu à m’in­té­res­ser à la tech­nique du creu­se­ment d’une tombe ! J’ai aimé aussi l’évo­ca­tion de sa vie de petit garçon qui faisait les courses pour son père horlo­ger bijou­tier, celui-ci lui faisait traver­ser New-York avec une enve­loppe remplie de diamants. J’ai aimé aussi son rapport à Hollie son grand frère toujours en bonne santé. Il éprou­vera même de la jalou­sie face à cette injus­tice, lui, encore et toujours, malade et Hollie dont la bonne santé est comme un contre­point à ses propres souf­frances. Son amour pour Nancy, sa fille de sa deuxième femme, est très tendre . Bref un homme tout en nuances comme sans doute les trois quart de l’hu­ma­nité, banal en somme mais quel talent il faut à un écri­vain pour inté­res­ser à la bana­lité en faire ressor­tir tout l’as­pect humain. Ce livre qui commence et se termine par les poignées de terre jetées sur son cercueil, comme elles l’avaient été aupa­ra­vant sur celui de son père nous permet-il d’ac­cep­ter un peu mieux la mort ? Aucune certi­tude évidem­ment.

(Je me souve­nais d’avoir lu le billet de Géral­dine que je vous conseille vive­ment.)

Citations

Les communautés de retraités aux USA

Il quitta Manhat­tan pour une commu­nauté de retrai­tés, Star­fish Beach, à trois km de la station balnéaire où il avait passé des séjours d’été en famille, tous les ans, sur la côte du New Jersey. Les lotis­se­ment de Star­fish Beach se compo­saient de jolis pavillons de plain-pied, coif­fés de bardeaux, avec de vastes baies et des portes vitrées coulis­santes donnant sur des terrasse en teck ; ils étaient réunis par huit pour former un demi-cercle autour d’un jardin paysa­ger et d’un petit étang. Les pres­ta­tions offertes aux cinq cents rési­dents de ces lotis­se­ment répar­tis sur cinquante hectares de terrain compre­naient des courts de tennis, un vaste parc avec un abri de jardin, une salle de sport un bureau de poste, une salle poly­va­lente avec des espaces de réunion, un studio de céra­mique, un atelier bois, une petite biblio­thèque, une salle infor­ma­tique avec trois termi­naux et une impri­mante commune, ainsi qu’un audi­to­rium pour les confé­rences, des spec­tacles et les diapo­ra­mas des couples qui rentraient d’un voyage à l’étran­ger. Il y avait une piscine olym­pique décou­vert et chauf­fée en plein cœur du village, et une autre, plus petite couverte, il y avait un restau­rant tout à fait conve­nable dans la modeste gale­rie marchande, au bout de la rue prin­ci­pale, ainsi qu’une librai­rie, un débit de bois­sons, une boutique de cadeaux, une banque, un bureau de cour­tage, un admi­nis­tra­teur de biens, un cabi­net d’avo­cat et une station-service.

Les choix de vie d’un homme qui a peur d’encombrer sa fille (Nancy)

Il rentra sur la côte, reprendre son exis­tence soli­taire. Nancy, les jumeaux et lui ‑ça ne tenait pas debout, de toute façon, et puis ça aurait été injuste, car il aurait trahi le serment qu’il s’était fait de main­te­nir une cloi­son étanche entre sa fille trop affec­tueuse et les tracas et faiblesses d’un homme vieillis­sant.

Je comprends ce choix

Quand il avait fui New York, il avait élu domi­cile sur la côte parce qu’il avait toujours adoré nager dans les rouleaux et braver les vagues, et puis parce que cette partie du litto­ral était asso­cié pour lui a une enfance heureuse.

La vieillesse

La vieillesse est une bataille, tu verras, il faut lutter sur tous les fronts. C’est une bataille sans trêve, et tu te bats alors même que tu n’en n’as plus la force, que tu es bien trop faible pour livrer les combats d’hier. 

Une note d’humour

Son épouse de l’époque, sa troi­sième et dernière épouse (…) était une présence à haut risque. Pour tout soutien, le matin de l’opé­ra­tion, elle suivit le chariot en sanglo­tant et en se tordant les mains, et finit par lâcher : » Qu’est-ce que je vais deve­nir ? »
Elle était jeune, la vie ne l’avait pas éprou­vée ; elle s’était peut-être mal expri­mée, mais il comprit qu’elle se deman­dait ce qu’elle allait deve­nir s’il restait sur le billard. « Chaque chose en son temps, s’il te plaît. Laisse-moi d’abord mourir, si tu veux que je t’aide à suppor­ter ton chagrin. »

Édition Poche Folio

Après avoir lu de cette auteure, grâce au club de lecture, « Le Ciel par dessus les Toits » j’ai eu très envie de décou­vrir un peu plus cette écri­vaine mauri­cienne. Si l’île Maurice est syno­nyme pour beau­coup d’entre nous de vacances sur des plages de sable blanc, de mer bleu azur, sous un soleil toujours présent, cette île a repré­senté pour des popu­la­tions noires un lieu d’es­cla­vage et lorsque celui-ci a pris fin, une terre d’im­mi­gra­tion pour des Indiens fuyant une misère abso­lue dans leur pays.

Loin de ces impres­sions para­di­siaques, ce roman se situe en 1890 : l’île Maurice est alors sous domi­na­tion britan­nique, depuis une tren­taine d’an­nées, mais les plan­ta­tions restent la propriété de riches plan­teurs fran­çais qui recherchent à tout prix une main d’œuvre bon marché pour rempla­cer leurs anciens esclaves. Les noirs habitent aussi cette île mais refusent de se faire maltrai­ter par les proprié­taires blancs, peu d’en­tente sont possibles avec les Indiens qui acceptent des condi­tions de travail dont eux mêmes ne veulent plus. En peu de chapitres, les problèmes sont très bien posés. On comprend d’au­tant mieux tous les problèmes qui assaillent dès leur arri­vée ces malheu­reux Indiens sur l’île Maurice que chaque person­nage nous est présenté avant leur départ dans leur lieu de vie d’ori­gine. On comprend alors, pour­quoi ils partent, mais aussi comment ils vont être forcé­ment déçus car trop de fables irréa­listes, comme ces pièces d’or que l’on trouve en soule­vant des rochers, leur obscur­cissent le cerveau !

Ce roman nous permet de comprendre la situa­tion des Indiens en 1890, certains sont acca­blés par les dettes que leurs parents ont contrac­tées, un des person­nage est seule­ment joueur de poker et perd tout l’argent de ses parents aux cartes, une jeune femme de sang royal doit brûler sur le bûcher de son mari mort à la chasse, un autre croit rejoindre son frère… Tous se retrouvent sur un bateau : l’At­las qui après des mois de navi­ga­tion d’au­tant plus éprou­vante que les Indiens craignent beau­coup la mer, ils débarquent apeu­rés sur l’île « Meuriche » et trouvent une condi­tion qui se rapproche plus de l’esclavage que celle de travailleurs pauvres et précaires.

J’ai beau­coup aimé ce livre, certai­ne­ment parce que je ne savais pas grand chose de cette immi­gra­tion mais aussi parce que cette auteure sait très bien racon­ter, j’ai quitté à regret ses person­nages et j’au­rais aimé les suivre un peu plus long­temps. Il y a un aspect qui m’a beau­coup inté­res­sée : à quel point l’en­fer­me­ment dans les tradi­tions de l’Inde asser­vit la popu­la­tion et empêche les plus pauvres de s’éman­ci­per, mais à quel point égale­ment, ces carcans repré­sentent un lieu rassu­rant face à un inconnu encore plus mena­çant que la servi­tude que l’on connaît bien. Le roman l’an­nonce mais ne le décrit pas, visi­ble­ment les Indiens sauront grâce à leur courage et à leur force de travail deve­nir une partie très impor­tante de la popu­la­tion active de l’île et à fina­le­ment s’en­ri­chir même sans trou­ver les fameuses pièces d’or qui ont fait briller les yeux de leurs ancêtres.

Citations

Les dettes des paysans pauvres

Quand il emprunta cinquante roupies au zamin­dar, les deux hommes étaient conve­nus d’un kamia C’était un contrat où l’on troquait sa sueur, son labeur et parfois la chair et le labeur de ses enfants contre de l’argent. Tant que les cinquante roupies et les inté­rêts sur le prêt n’étaient pas rembour­sés, Devraj Lal s’en­ga­geait à travailler les terres du zamin­dar pour la moitié d’un salaire. Il s’en­ga­geait aussi à ce que son fils reprenne le kamia s’il décé­dait avant d’avoir remboursé les cinquante roupies. Ce qui arriva moins d’un an après et son fils, Chotty se trouva en devoir d’ho­no­rer une dette qu’il n’avait pas contrac­tée.
Cela faisait dix années que Chotty travaillait pour le zamin­dar. Les inté­rêts sur le prêt avaient grandi comme le blé : vite. Et Chotty, semblait – il, ne travaillait pas aussi vite que le blé. Il avait amassé quelques roupies mais plusieurs fois son fils était tombé malade ou le zamin­dar décré­tait qu’il n’avait pas bien fait son travail ou encore ce qui arri­vait de plus en plus souvent ces derniers temps, la bibi se plai­gnait.

Être veuve

Il n’y avait rien de pire que de survivre à son mari. Donner nais­sance à une fille en premières couches ou toucher un paria étaient des manque­ments terribles mais être veuve était innom­mable. Ici, depuis des siècles, dans les familles de sang royal, les femmes montaient sur le bûcher avec leur mari. C’était une tradi­tion comme une autre. De toute façon, que ferait une femme sans son mari ? Qui voudrait d’une veuve quand les jeunes filles vierges ne manquaient pas ? Surtout, qui pren­drait le risque d’ac­cueillir une femme qui porte telle­ment le mauvais œil qu’elle finit veuve ?

Les rapports des noirs anciens esclaves et les indiens nouvellement arrivés

« Je t’ai eu, Malbar. Vous croyez supé­rieur, hein, tous, tous autant que vous êtes ? Vous venez ici, vous léchez le cul des blancs, vous faites vos village, vous amas­sez de l’argent, vous ache­tez des terrains et ensuite, vous vous prenez pour des blancs. Vous nous crachez dessus. Nous sommes des êtres infé­rieurs pour vous. Vous aussi, vous fouet­tez vos employés … Tu vas voir, Malbar. Tu vas voir ce que c’est que pour­rir en prison. Tu travaille­ras sous le soleil et comme nous, tu soulè­ve­ras les pierres et tu pour­ri­ras loin des tiens. »

Édition Rivages

Quel roman ! Il faut avoir le cœur bien accro­ché pour lire toutes les turpi­tudes humaines, tout cela pour s’en­ri­chir, et, avec quoi ? Le guano ! autre­ment dit la fiente d’oi­seaux. J’ai lu ce roman en véri­fiant sans cesse les infor­ma­tions car je ne connais­sais abso­lu­ment pas cette histoire. Nous sommes à la fin du XIX° et grâce aux îles au large du Pérou ce pays connaît une richesse phéno­mé­nale. On appelle ce moment « l’ère guano ». Une telle richesse a attiré des convoi­tises multiples, ce que raconte le roman se situe au moment où le Pérou a chassé les puis­sances colo­niales et exploite à son profit cette ressource. Malheu­reu­se­ment, si les puis­sances colo­niales sont parties ceux qui les avaient chas­sées sont deve­nus aussi corrom­pus que les anciens exploi­teurs. La terrible condi­tion des misé­reux qui sont sous les ordres des proprié­taires des terrains des îles sur lesquelles on exploite le guano est horrible. Pour le roman, l’au­teur invente une histoire d’amour impos­sible et évidem­ment tragique, cela lui permet de décrire deux person­nages un peu moins sombres. Sur terre, en face de ces îles, à trois jours de navi­ga­tion, la guerre que se livrent les deux ports qui se disputent la vente de la « fiente » est sans pitié, vrai­ment plusieurs fois on se dit en lisant ce livre « et tout cela pour de la m.…. » . De plus cette région est soumise à un climat très parti­cu­lier, la plupart du temps les gens vivent dans un brouillard opaque qui empêche le soleil d’éclai­rer un peu la vie celle des riches comme celle des pauvres. Je n’ai pas bien compris pour­quoi l’au­teur semble faire corres­pondre ce brouillard à l’ex­ploi­ta­tion du guano.

C’est un phéno­mène, que les chiliens appellent « le caman­cha » , il a existé de tout temps me semble-t-il. (Et il existe encore aujourd’­hui : des essais sont fait pour en capter l’hu­mi­dité pour ferti­li­ser des zones déser­tiques.)

(Depuis j’ai eu la réponse de l’au­teur qui est si perti­nente que je m’en veux un peu de ne pas avoir compris toute seule :

Je voulais que le brouillard fasse comme une chape dépo­sée sur l’intrigue, qu’il enferme un peu plus les person­nages sur eux-mêmes.
C’est un texte assez méta­pho­rique, donc je trou­vais inté­res­sant que le brouillard s’installe conco­mi­tam­ment à la décou­verte de la ressource, comme si l’exploitation de la fiente allait de pair avec une malé­dic­tion céleste…)

Ce récit qui se passe dans la fiente et où on ne voit jamais le soleil et qui ne donne aucun espoir est vrai­ment terrible. Le pire étant qu’il respecte la réalité histo­rique. Pour la fiction, on suit le parcours du Capi­taine Mous­tache, le seul marin qui ose affron­ter ce brouillard avec son vieux bateau pour le char­ger de guano et le livrer aux deux villes concur­rentes qui vont bien­tôt se détruire. Lui, il a un plan et veut fuir cet endroit avec le maxi­mum d’argent, mais ses plans seront contre­car­rés par la soif de richesse des gens si peu recom­man­dables avec lesquels il doit trai­ter. C’est bien connu, il ne faut jamais pacti­ser avec le diable ! Et dans cette région des diables, il y en a un peu partout. Pour un des person­nages la fin se termine un peu mieux mais sinon la mort, le crime, le viol les tortures sont au rendez-vous. Un roman bien mené qui respecte la réalité histo­rique que vous lirez si vous avez envie, comme moi, de décou­vrir un pan de l’his­toire humaine peu glorieux mais que vous évite­rez si vous n’ai­mez pas vous enfon­cer dans la m.…. jusqu’au cou.

Citations

Conseil d’une mère

Vald pensa ce que lui avait murmuré sa mère, il y avait des années, quand son petit frère Igor, cet enfant mala­dif, s’en était allé :« Tu sais, mon fils, si tu n’ac­cepte pas les épreuves, si tu souffres trop, alors ce monde n’est pas pour toi. »

Portrait du capitaine

Seul marin fami­lier de ces archi­pels calcaire, unique capi­taine à affron­ter le brouillard, la commer­cia­li­sa­tion du guano repo­sait sur son oncle stature. Cela faisait de lui, en cette année 1897, un des êtres les plus impor­tants de la région. Assis sur une rente pour l’éter­nité, il dispo­sait d’une épouse qui ne l’at­ten­dait plus, d’en­fants éloi­gnés goûtant une jeunesse confor­table, d’une maison en dur sur le litto­ral au sud d’Are­quipa, ainsi que de nombreuses maîtresses parse­mées au gré de ses voyages.
Capi­taine :car il était le seul à bord et qu’il n’y avait personne pour lui dispu­ter le titre. Mous­tache : une trace de suie épaisse sous le nez pour couvrir l’odeur de la fiente.

Les navigateurs et les terriens

Vois-tu, quand on reste accro­ché comme une huître à un caillou mouillé, on est si heureux de la visite d’un navi­ga­teur. Toi, forcé­ment, cela te passe au-dessus de la tête, tu n’es jamais confronté à l’at­tente. Tu dois savoir, Ernesto, il y a deux types d’hommes, ceux qui se meuvent et ceux qui attendent. Les premiers négligent presque toujours les seconds.

Lorsque le guano valait de l’or

Deux ans aupa­ra­vant, la loi améri­caine avait auto­risé les citoyens états-uniens à s’emparer des îles, îlots ou rochers déserts dispo­sant de gise­ment de guano, partout dans le monde. On ne refait pas un peuple de pion­niers.

Les anglais 1871

Impos­sible de faire comme s’il n’y avait pas eu de colo­ni­sa­tion. Certaines puis­sance tiennent à lais­ser une trace là où, un jour, elles plan­tèrent leurs drapeaux. Les posses­sions britan­niques avait été étudiées une à une. Les terres des colons anglais reste­raient aux colons anglais, qui devien­draient citoyens à part entière du terri­toire. Ils garde­raient leur langue, leur portrait du souve­rain sur la chemi­née et toutes les coutumes qu’on appe­lait pour se moquer « le droit au thé ».
Les bâti­ments offi­ciels passe­raient sans délai sous la coupe de la nouvelle admi­nis­tra­tion. La couronne avait négo­cié ensuite quelques terres australes aban­don­nées, pour conser­ver une présence mari­time et permettre à quelques scien­ti­fiques d’ob­ser­ver on ne sait quel phéno­mène climato-géogra­phique. Elle avait été exau­cée. On lui avait cédé des îlots vides, sans homme, richesse, ni guano.

Un personnage important le brouillard appelé par les Chiliens « Camancha »

Le brouillard s’ins­talla progres­si­ve­ment, comme une mala­die infec­tieuse. Par bandes de ciel d’abord, striant un quar­tier, une île, un litto­ral, coif­fant les pinacles des églises, les faîtes en fer forgé des auberges. Il entra par les fenêtres, engouf­fra ses fila­ments par le trou des serrures et sous les chan­lattes des toits. Il s’ac­cro­cha aux épines des buis­sons, aux branches de bois jeune, aux mâts des bateaux, au fil pour sécher le linge. Puis il arriva par nuages entiers, des masses célestes humides et stag­nantes, comme des monceaux de coton blot­tis au flanc des collines. Il revint sans cesse, deux, trois fois par semaine, un peu plus, chaque jour.