
Éditions acte Sud, 149 pages, mars 2026.
C’est le Bouquineur qui a su me faire partager son plaisir. Jérôme Ferrari est pour moi, un grand auteur, depuis « le serment de la chute de Rome » puis « Nord sentinelle, je le retrouve avec plaisir même si ses thèmes sont douloureux, son écriture est toujours parfaite.
Dans ce roman, Jérôme Ferrari, cerne deux douleurs, celle d’un expatrié dans un lycée français à Abu Dhabi, marié à une jeune femme algérienne et père d’une petite fille, pour les aider, ils vont employer une femme sri-lankaise qui permet à l’auteur de cerner une autre douleur celle de l’exil.
Le professeur français d’origine corse, lassé du tourisme dans son île, est parti enseigner au lycée français d’Alger, là, il découvre la mesquinerie des comportements des Français qui vivent en Algérie tout en méprisant les Arabes. Lui, est amoureux de Narjess, et pour se marier, il adoptera sans aucune conviction la religion musulmane. La peur des attentats les conduiront à Abu Dhabi, et là, l’enfer va se refermer sur lui, car le luxe est une bien piètre compensation face à l’ennuie total de sa vie.
Pour Kaveesha, la femme du Sri Lanka, Abu Dhabi est une horreur absolue, elle a dû laisser son fils pour subvenir au besoin de sa famille, elle réussira à construire une maison dans son village mais elle sera spoliée de son bien par sa propre famille, elle est donc condamnée à vivre en enfer jusqu’à la fin de sa vie.
La réflexion sur les absurdités de notre monde, il le décrit comme des cercles de l’enfer toujours plus durs à vivre. Mais dès le début, il dénonce ce qui est pour lui le pire des comportements : il dénonce tous ceux qui ne veulent pas voir comment leur bonheur est factice et qui ferment les yeux sur les horreurs de notre monde, construit sur l’exploitation d’une population que l’on ne voit plus. Evidemment c’est à Abu Dhabi que cette pure horreur est palpable, toutes les tours qui envahissent les paysages sont construits pas des ouvriers qui n’ont que le droit de se taire et de travailler au péril de leur vie, un peu plus protégés, les employés de maison, mais dont le sort ne dépend que des qualités personnelles des employeurs. Nous verrons Kaveesha exploitée sans aucune protection par un couple immonde d’Egyptiens, elle sera sauvée par un couple d’Emir, puis verra un couple de médecins français l’entraîner dans une spirale très dangereuse pour enfin servir le couple de notre enseignant exilé.
J’espère que mes extraits vous donneront envie de partir vers l’enfer, grâce à l’écriture de cet auteur, de façon paradoxale, vous en ressortirez plus vivants !
Extraits.
Début.
Sache, ô Roi du Temps, Roi très aimé, que dans les vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l’emplacement. Les damnés qui doivent y subir leur éternelle punition ne sont pas des assassins ; ils n’ont jamais levé la main sur leurs parents ni convoité la chair de leur chair ; ils ne sont ni des voleurs, ni des apostats, ni des blasphémateurs : mais la vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infini miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime.
J’ai adoré ce passage.
À ses yeux, toutes les innovations techniques qui pouvaient rendre cette vie moins atrocement difficile – et qu’il retrouvait lui-même quand il rejoignait son triste quotidien britannique – représentaient une abomination. Les bédouins eux-mêmes, comme il le découvrit, horrifié, à son retour dans la péninsule Arabique, ne partageaient pas ses vues. Avec cette inélégance si caractéristique des pauvres, ils n’étaient nullement opposés à profiter de ce qui pouvait simplifier leur existence, et s’ils avaient supporté leur misère passée avec cet admirable stoïcisme, si utile pour affronter la nécessité, ils ne la considéraient pas comme une condition qu’il aurait fallu volontairement prolongé par goût de l’authenticité ou simple grandeur d’âme.
Abu Dhabi
Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ?Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible, inaccessible lui aussi – mais dans son abjection – celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l’engrais nourricier où la ville insatiable puisse l’énergie nécessaire à sa croissance frénétique.
Départ du Sri-Lanka.
Elle avait dix-sept ans quand elle poussa la porte d’une agence qui proposait du travail à l’étranger. Une femme a l’enthousiasme communicatif la reçut derrière son bureau et lui décrivit avec un merveilleux luxe de détails à quoi pouvait ressembler son avenir, si elle avait le courage de partir.Car il existait, à quelques heures d’avion, des pays où régnait une abondance inimaginable, où tout était neuf et propre, et où le travail ne manquait pas.Et c’était la vérité.L’agence se proposait de lui trouver, en échange d’une somme à prélever sur ses salaires à venir, un emploi, qui serait assuré avant même qu’elle prenne l’avion, et lui obtenir un visa en toute l’égalité.Et c’était la vérité.Quand elle aurait réglé les sommes dues à l’agence, elle pourrait économiser, envoyer envoyer l’argent nécessaire à l’éducation de son fils, qu’elle ne pouvait évidemment emmener, et mettre de côté de quoi se faire construire une maison où elle pourrait vivre à son retour.Et, cela aussi, c’était la vérité.Mais tout ce que ce discours laissait entrevoir de bonheur à venir, de sacrifices temporaires auxquels une vie de douceur insouciante finirait un jour par apporter une justification si éclatante qu’elle effacerait les larmes de la séparation et de l’exil, et jusqu’au souvenir des durs heures de labeur, toutes ces promesses non formulées et pourtant solennelles où les rêves et l’espoir puisaient leur substance enivrante, la perspective insensée de jour meilleure, tout cela n’était que mensonge – un mensonge d’autant plus irrésistible et pernicieux qu’en émanait la douce lumière de la vérité.
L’employée de maison, Kaveesha, après avoir été dépouillée de sa maison par son fils.
Et elle se rend à son travail, comme elle devra le faire tous les jours, pour retrouver d’autres enfants qu’elle ne verra pas grandir, d’autres jeunes femmes tristes, qu’elle ne saura pas consoler, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. Assise dans le bus, elle regarde défiler les immeubles de verre et d’acier éblouissant, elle voit la mer d’émeraude pâle s’étendre, inerte et brûlante, sous les rayons du soleil de la grande ville qu’elle ne quittera jamais pour rentrer chez elle, dans un foyer chimérique qu’elle a perdu il y a bien longtemps. Et elle ne croit plus à la promesse fallacieuse et cruelle que lui fit jadis une ombre errant dans la nuit d’un rêve, au pied d’un bouddha de pierre, car elle sait désormais que, pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible.











