Édition Belfond . Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude

Grâce à Babe­lio j’ai décou­vert que c’est le même auteur que « Les saisons de la nuit »

Quel livre, j’ai passé tant de jours à vouloir m’iso­ler pour me plon­ger dans cette lecture !

Une fois n’est pas coutume je reco­pie la quatrième de couver­ture pour vous donner le fil conduc­teur de ce roman 504 pages :

Rami Elha­nan est israé­lien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est pales­ti­nien, et n’a connu que la dépos­ses­sion, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille, Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
passés le choc, la douleur, les souve­nirs, le deuil, il y a l’en­vie de sauver des vies.

Eux qui étaient nés pour se haïr décident de racon­ter leur histoire et de se battre pour la paix.

Ces deux personnes existent vrai­ment et hélas leur drame aussi : tous les deux ont perdu leur fille l’une, Smadar, tuée par une balle en caou­tchouc tiré par un soldat israé­lien, l’autre Abir est morte lors d’un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem : deux pales­ti­niens se sont fait sauter avec une cein­ture d’explosifs dans une rue très passante. À chaque fois que l’auteur raconte la tragé­die de ces deux familles le récit devient insou­te­nable. La peur de Rami qui entend qu’il y a eu un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem, ses coups de fils de plus en plus angois­sés pour savoir où étaient les siens ce jour là jusqu’à la révé­la­tion terrible : sa fille était dans cette rue à cette heure là. La course panique dans les hôpi­taux et admettre l’inadmissible : Abir fait partie des victimes.
Le récit de Bassam commence toujours par le fait que Sama­dar était allée cher­cher un brace­let de bonbons à la boulan­ge­rie en face de l’école, elle a été victime d’un tir d’une balle en caou­tchouc à l’arrière de la tête, l’horreur pour lui se double d’un trajet vers un hôpi­tal compé­tent et l’ambulance sera retar­dée deux heures à un check-point . Est ce que sans ce retard on aurait pu sauver son enfant ? ce n’est pas certain, mais on imagine l’an­goisse de ce père face à la force armée israé­lienne qui refuse de lais­ser passer l’ambulance. Ensuite commen­cera un long combat pour faire recon­naître la faute de l’état israé­lien. Il gagnera son procès c’est vrai­ment à « l’honneur » d’Israël d’avoir enfin reconnu qu’il s’agissait bien d’un tir inutile sur une enfant qui allait à l’école, et non pas d’un jet de pierre ou d’une défense contre des jets de pierre de jeunes pales­ti­niens, Sept longues années de procès auront été indis­pen­sable pour faire recon­naître cette faute d’un tireur qui était animé par la peur.

Mais ce roman ne raconte pas que cela, pour bien le présen­ter il faut en reve­nir au titre

Apei­ro­gon : figure géomé­trique au nombre infini de côtés. Ce titre défi­nit bien la multi­tude de facettes par lesquelles l’auteur veut abor­der le problème de la guerre en Israël. dans des para­graphes qui parfois font deux lignes parfois plusieurs pages, il nous parle du monde entier présent et passé. Il parle souvent des oiseaux au dessus d’Is­raël qui se moquent des murs et des check-points , il raconte des faits histo­riques que nous avons oublié et qui pour­tant racontent aussi notre monde, comme l’in­cen­die crimi­nel dans la mosquée Al-Aqsa qui a détruit un Minbar très ancien (chair) composé de 16 000 pièces sans clous ni colle. Ces para­graphes racontent aussi le goût des arabes pour les nombres et parfois disent des idées que je ne comprends pas :

Si vous divi­sez la mort par la vie, vous obte­nez un cercle.

Mais cela n’a aucune impor­tance, car on se laisse porter par ce texte sans fin puisque les hommes savent toujours telle­ment mieux faire la guerre que la paix.

Puissent Bassam et Rami être prophètes dans leurs pays et ambas­sa­deurs dans le monde entier.

Citations

Les oiseaux en Israël .

Au mur des lamen­ta­tions, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, des marti­nets migrants d’Afrique du sud reviennent chaque année en janvier ou en février. Ils nichent dans les lézardes des vieux bloc de calcaire.
On peut voir certains d’entre-eux entrer dans les minus­cules lézardes du mur en volant de front, prodige de vitesse et d’agi­lité. D’autres regagnent leur nid en prenant des virages à 90° dans l’air, une aile vers le bas, l’autre incliné vers le ciel.
Les marti­nets partagent l’ou­vrage en brique avec les pigeons, les chou­cas les hiron­delles. Des pigeons sauvages bloquent parfois l’en­trée des trous, ce qui oblige les marti­nets à tour­ner sur place en atten­dant l’oc­ca­sion de retrou­ver leurs nids, à dix mètres au dessus du sol .

Les combattants de la paix.

Pour deve­nir membre du cercle, il fallait avoir perdu un enfant, faire partie des endeuillés, ce qu’un Israé­lien appe­lait le « mispa­chat hash­khol » et un Pales­ti­nien « thak­laan » ou « math­kool ». Il y avait déjà quelques centaines de membres : c’était une des rares orga­ni­sa­tions qui déplo­rait de ne pas en comp­ter moins.

Un fait historique.

Lors de la guerre russo-finlan­daise de 1949, l’union sovié­tique lâcha des centaines de bombes incen­diaires sur la Finlande. Les bombes ‑plusieurs engins explo­sifs conte­nus dans une bombe géante- étaient mortelles, ce qui n’empêchait pas le ministre des affaires étran­gères sovié­tiques, Viat­che­slav Molo­tov, d’af­fir­mer que ce n’était pas du tout des bombes mais de la nour­ri­ture pour les Finnois affa­més. Les bombes furent surnom­més, mali­cieu­se­ment, les corbeilles a pain de Molotov.
En réponse, les Finnois dirent vouloir quelque chose à boire pour accom­pa­gner la nour­ri­ture. Ils inven­tèrent donc le cock­tail Molo­tov pour faire passer le pain russe.

Et c’est aussi vrai que beau.

On doit mettre fin à l’oc­cu­pa­tion avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un état, deux États, pour le moment peu importe – mettre fin à l’oc­cu­pa­tion et on commence à redon­ner une possi­bi­li­tés de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelques fois, bien sûr, j’ai­me­rais me trom­per. Ce serait telle­ment plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’au­rais suivie ‑je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que domi­ner oppri­mer et occu­per, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respec­ter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut domi­ner un autre peuple et obte­nir la paix et la sécu­rité. L’oc­cu­pa­tion n’est ni juste ni soute­nable. Et être contre l’oc­cu­pa­tion n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.

Réponse du père palestinien .

Quand ils ont tué ma fille, ils ont tué ma peur. Je n’ai aucune peur. Je peux tout faire, main­te­nant. Un jour Judeh vivra en paix, cela vien­dra. Parfois j’ai l’im­pres­sion qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuillère. Mais la paix est une réalité. Ques­tion de temps. Regar­dez l’Afrique du sud, l’Ir­lande du nord, l’Al­le­magne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les pales­ti­niens ont tué six millions d’Is­raé­liens ? Est-ce que les israé­liens ont tué six millions de Pales­ti­niens ? les Alle­mands, eux, ont tué six millions de juifs, et regar­dez aujourd’­hui il y a un diplo­mate israé­lien à Berlin et un ambas­sa­deur d’Al­le­magne à Tel-Aviv. Vous voyer, rien n’est impos­sible. Tant que je ne suis pas occupé, tant que j’ai mes droits, tant que vous m’au­to­ri­sez à me dépla­cer, à voter, à être humain, tout est possible.
Je n’ai plus le temps de haïr. nous devons apprendre à nous servir de notre douleur. Inves­tir dans notre paix, pas dans dans notre sang, voilà ce que nous disons.

Discussion père fils avant le service militaire .

Je n’ai pas honte de mon drapeau, il nous faut une armée démo­cra­tique. Tu fini­ras un jour par te rendre compte que ce n’est pas possible. Un pays doit se défendre. Je comprends. Il n’y a pas que des Bassam chez eux, tu sais. Je le sais. Il y a d’autres gens là-bas. Oui, c’est vrai. Ils ont fait explo­ser ma sœur.

Le discours des enfants de Bassam et Rami, frères de Smadar et Abir.

Ma sœur était victime d’une indus­trie de la peur. Nos diri­geants parlent avec une suffi­sance terrible : ils réclament la mort et la vengeance. Les haut-parleurs sont posés sur les voitures de l’amné­sie et du déni. Mais nous vous deman­dons de reti­rer vos armes de nos rêves. Nous en avons assez, je le dis, assez, assez. Nos noms ont été trans­for­més en malé­dic­tion. La seule vengeance consiste à faire la paix. Nos familles ne font plus qu’une dans la défi­ni­tion atroce des endeuillés. Le fusil n’avait pas le choix, mais le tireur, lui, l’avait. Nous ne parlons pas de la paix, nous faisons la paix. Pronon­cer leur prénom ensemble, Smadar et Abir, est notre simple, notre pure vérité.

Édition Odile Jacob

Cet auteur fait partie des penseurs contem­po­rains que je peux lire jusqu’au bout. Ce n’est pas forcé­ment un gage de qualité pour sa pensée car je recon­nais humble­ment que j’ai beau­coup de mal à lire les auteurs abstraits. Autant, quand ils expliquent leur pensée orale­ment, je suis parfois passion­née, je me procure alors leur livre mais je constate souvent que j’ai beau­coup de mal à les lire. Pour Cyrul­nik ce n’est pas le cas, car il mêle toujours du narra­tif à l’abs­trac­tion et cela rend ses livres passion­nants pour moi.

Dans ce livre-ci, il essaie de cerner ce qui fait qu’un être humain garde son libre arbitre où bien se soumet au groupe et peut alors commettre le pire.

Bien sûr, il démarre par cette pure horreur : pour­quoi alors qu’il avait sept ans des alle­mands ont décidé de le tuer ? Et s’il a survécu, il lui faudra de nombreuses années pour oser dire devant l’opi­nion fran­çaise ce qui s’est effec­ti­ve­ment passé. Ensuite, il analyse sous plusieurs angles d’at­taque toutes les circons­tances qui ont permis à des hommes et des femmes de prendre des déci­sions qui iront dans le sens de la dignité humaine ou au contraire dans l’abjection.

Ce livre est très diffi­cile à résu­mer, mais ce que l’on peut dire c’est qu’en­suite on a vrai­ment envie de faire partie des adultes qui n’ac­cep­te­ront pas d’obéir aux dogmes ambiants sans exer­cer leur pensée critique. Je trouve très inté­res­sant qu’il se mette lui-même en cause en tant que méde­cin. Il était neuro psychiatre quand on faisait encore des lobo­to­mies et s’il n’en a pas fait lui-même il a vu très peu de méde­cins s’y oppo­ser. Comme nous venons de vivre une époque où la doxa médi­cale était très diffi­cile à mettre en cause, j’ai été très sensible à ce qu’il décrit. Il prend un moment un exemple que j’ai trouvé telle­ment parlant, quand il était jeune méde­cin on était persuadé qu’il ne fallait pas endor­mir loca­le­ment des plaies avant de les sutu­rer, car cela risquait de moins bien cica­tri­ser. Il a donc fait ainsi en faisant souf­frir des enfants, alors que fina­le­ment il n’y a aucune raison médi­cale de ne pas anes­thé­sier les plaies avant de les recoudre.

Comme vous le voyez ce que je retiens ce sont tous les exemples que cet auteur prend pour illus­trer ses propos. mais j’ai noté beau­coup de passages pour que vous puis­siez cerner sa pensée.

Je vous conseille vrai­ment la lecture de ce livre ou d’écou­ter ce penseur si humain que cela fait du bien de faire partie de la même huma­nité que lui.

Citations

Les enfants et les discours totalitaires.

Les enfants sont les cibles inévi­table de ces discours trop clairs parce qu’ils ont besoin de caté­go­ries binaires pour commen­cer à penser : tout ce qui n’est pas gentil est méchant, tout ce qui n’est pas grand est petit, tout ce qui n’est pas homme est femme. Grâce à cette clarté abusive ils acquièrent l’at­ta­che­ment sécu­ri­sant à maman et à papa à la reli­gion aux copains d’école et au clocher du village. Cette base de départ permet d’ac­qué­rir une première vision du monde, une claire certi­tude qui donne confiance en soi et aide à prendre place dans sa famille et sa culture.

Des idées simples et intéressantes.

Pour Darwin l’homme, mammi­fères proche du singe, peut s’ar­ra­cher à la condi­tion animale grâce a un cerveau qui lui donne accès au monde de l’ou­til et du verbe. Pour lui, les êtres vivants ne sont pas hiérar­chi­sés, ils s’adaptent plus ou moins bien aux varia­tions du milieu. C’est le plus apte à vivre et à se repro­duire dans ce milieu qui sera favo­risé par la sélec­tion natu­relle, ce n’est pas forcé­ment le plus fort. Une telle pensée écosys­té­mique ne pouvait pas satis­faire ceux qui aiment les rapports de domi­na­tion. Quand Freud perce­vait une diffé­rence entre deux mondes mentaux, il éprou­vait le bonheur des explo­ra­teurs ; Mengele au contraire y voyait la preuve d’une hiérar­chie natu­relle. Cette inter­pré­ta­tion du monde faisait naître en lui un plai­sir d’obéis­sance qui mène à la domination.

Des faits qui me révoltent.

Ernst Rüdin, psychiatre géné­ti­cien suisse, avait fait passer à la demande de Hitler la loi de la stéri­li­sa­tion contrainte (1934) afin d’éli­mi­ner les schi­zo­phrènes, les faibles d’es­prit, les aveugles, les sourds et les alcoo­liques. En 1939, il reçut la médaille Goethe pour son travail scien­ti­fique qui légi­ti­mait l’éli­mi­na­tion des enfants de mauvaise qualité (…)
En 1945, à la fin de la guerre, Ernst Rüdin affirma qu’il s’agis­sait d’un simple travail acadé­mique. Il fut puni d’une amende de 500 marks et après avoir été décoré deux fois par Hitler, il pour­sui­vit sa carrière aux États-Unis et rentra à Munich pour y mourir en 1952.

La banalité du mal.

Je vais vous surprendre, mais je pense que ces crimes sans émotion ni culpa­bi­lité ne sont pas rares et que beau­coup d’êtres humains en sont capables. Il ne s’agit pas d’an­hé­do­nie, engour­dis­se­ment de la capa­cité à éprou­ver du plai­sir. Adolf Eich­mann ressen­tait de grands bonheurs quand il envoyait à Ausch­witz des trains bour­rés de juifs. C’est le plai­sir qu’on éprouve à bien faire son travail, à tampon­ner, à clas­ser, à nettoyer la société de la souillure juive. Voilà, c’est simple, cette énor­mité est banal, c’est ainsi que je comprends « la bana­lité du mal » de Hannah Arendt.

Et pourtant c’est vrai.

Aucune décou­verte scien­ti­fique, aucune idée philo­so­phique ne peut naître en dehors de son contexte cultu­rel. Beau­coup de nazis, comme beau­coup de lobo­to­mi­seurs , n’avaient aucune conscience du crime qu’ils commet­taient. Ils habi­taient une repré­sen­ta­tion où ils puisaient leurs déci­sions poli­tiques ou théra­peu­tiques : donner mille ans de bonheur au peuple en extir­pant la souillure juive et soigner la folie en décou­pant le cerveau. Quand la violence est banale, la culture légi­time ce mode de régu­la­tion des rapports sociaux. Les méde­cins nazis étaient convain­cus qu’ils contri­buaient scien­ti­fi­que­ment à l’an­thro­po­lo­gie physique. C’est au nom de la morale qu’ils ont exter­miné 300 000 malades mentaux en Alle­magne, qu’ils ont réalisé de mortelles expé­ri­men­ta­tions médi­cales sur des enfants et ont assas­siné en rigo­lant 6 millions de juifs en Europe.

L’importance du malheur.

Si par malheur nous pouvions suppri­mer le malheur de la condi­tion humaine, nous ferme­rions les librai­ries et ruine­rions les théâtres. Est-ce ainsi que nous pour­rions expli­quer la puis­sance du confor­mité quand nous cher­chons à nous mettre en accord, en harmo­nie avec les incon­nus qui parti­cipent au groupe auquel on désire appartenir ?

Penser ne peut être que complexe.

La pensée facile, le Diable et le bon Dieu, le bien et le mal, ça ne marche pas. Chez le même homme, il y a des pulsions contraires : la rage de détruire et le courage de recons­truire. C’est par empa­thie que Himm­ler a commandé la construc­tion des chambres à gaz. Quand il a vu le malaise de ses soldats, blancs d’an­goisse et obli­gés de boire de l’al­cool pour se donner la force de mitrailler des femmes nues portant leur bébé dans les bras, il a compati avec eux et à propo­ser une tech­nique propre pour tuer ces gens sans trau­ma­ti­ser les soldats. Quand la lobo­to­mie a été inven­tée, les congrès ne parlaient que de tech­niques : faut-il faire un volet fron­tal, intro­duire une aiguille dans le creux sus-orbi­taire, injec­ter de l’al­cool, couper avec un scal­pel ? Le succès tech­nique arrê­tait l’empathie et empê­chait de voir que le prix humain était exor­bi­tant, que la « guéri­son » appor­tait plus de troubles que la maladie.

Édition Babel. Traduit du russe par Wladi­mir Bere­lo­witch et Berna­dette du Crest

C’était il y a si long­temps (n’est-ce pas ?) la guerre en Afgha­nis­tan menée par les sovié­tiques de 1979 à 1989. Dix longues années dans un pays qui a tout fait pour se débar­ras­ser de cette puis­sance étran­gère aidée en cela par les Améri­cains. Ce n’est pas le conflit que raconte Svet­lana Alexie­vitch, elle donne la parole aux survi­vants sovié­tiques ou à leurs mères quand on leur a ramené des cercueils de zinc censés conte­nir le corps de leurs fils. Son livre est donc, une succes­sion de témoi­gnages. On retrouve la même ambiance que dans » la fin de l’homme rouge »

C’est une lecture à peu près insou­te­nable car de témoi­gnage en témoi­gnage, on découvre l’hor­reur de la guerre. Les jeunes soldats sont partis sur un mensonge de la propa­gande sovié­tique : « Ils allaient aider un pays frère à combattre, ils allaient être accueillis en héros « . Rien ne les prépa­rait à faire la guerre dans des villages où on les haïs­sait, et plus ils le décou­vraient plus ils deve­naient féroces et plus les Afghans les assas­si­naient sans pitié.

Et puis, il y a l’ar­mée sovié­tique, dans laquelle une très ancienne tradi­tion de bizu­tage mène les anciens gradés (ou non) à faire de la vie des nouveaux arri­vés un véri­table enfer.
Et enfin, il y a le poids du silence dans les médias au pays, personne ne sait rien en URSS de cette guerre menée au nom de l’idéal communiste.

Dans ces condi­tions, quand les soldats reviennent, en soldats vain­cus, personne n’est là pour écou­ter le récit de leur drame.
La dernière partie du livre est consa­crée au procès que des femmes veuves de guerre ont mené contre Svet­lana Alexie­vitch disant qu’elle avait déformé leurs propos. Heureu­se­ment pour l’auteure tous les inter­views de son livres étaient enre­gis­trés, elle a donc gagné son procès.
Un livre à lire abso­lu­ment mais qui m’a plombé le moral tout au long de la lecture. Je redou­tais de le retrou­ver et de tour­ner les pages, j’imagine le courage de ces hommes et celui de cette auteure qui mérite ô combien son prix Nobel de litté­ra­ture. Et fina­le­ment, cette guerre a eu quel résul­tat ? On peut se poser cette ques­tion pour tant de guerres menées par les « trop » grandes puissances.

Citations

L’art de dissimuler en URSS

J’ai été appelé en 1981. Il y avait déjà eu deux ans de guerre, mais, dans le civil, on n’en savait pas grand chose, on n’en parlait pas beau­coup. Dans notre famille, on pensait que si le gouver­ne­ment avait envoyé des troupes là-bas, c’est qu’il le fallait. Mon père, mes voisins raison­naient de cette façon. Je ne me rappelle pas avoir entendu une autre opinion là-dessus. Même les femmes ne pleu­raient pas : tout cela était encore loin, ça ne faisait pas peur. C’était une guerre sans en être une, une guerre bizarres, sans morts ni bles­sés. Personne n’avait encore vu les cercueils de zinc. Plus tard nous avons appris que des cercueils arri­vaient dans la ville, mais que les enter­re­ments avaient lieu en secret, la nuit, et que les pierres tombales portaient la mention « décédé » et non « morts à la guerre ». Personne ne se deman­daient pour­quoi les gars de dix-neuf ans s’étaient mis soudain à mourir, si c’était la vodka, la grippe, ou une indi­ges­tion d’oranges. Leurs familles les pleu­raient, mais les autres vivaient tran­quille­ment, tant que ça ne les touchaient pas Les jour­naux écri­vaient que nos soldats construi­saient des ponts, plan­taient des allées de l’ami­tié, que nos méde­cins soignaient les femmes et les enfants afghans…

La presse soviétique

La presse a conti­nué à écrire : le pilote d’hé­li­co­ptère X a effec­tué un vol d’exer­cice… Il a été décoré de l’étoile rouge… Un concert a eu lieu à Kaboul en l’hon­neur du 1er mai avec la parti­ci­pa­tion de soldats sovié­tiques… L’Af­gha­nis­tan m’a libéré. Il m’a guéri de l’illu­sion qui consiste à croire que chez nous tout va bien, que les jour­naux et la télé­vi­sion ne disent que la vérité. Je me deman­dais ce que je devais faire. Il fallait faire quelque chose… Aller quelque part… prendre la parole, racon­ter… Ma mère m’a retenu et aucun de mes amis de m’a soutenu. Ils disaient : « Tout le monde se tait. Il le faut. »

Un récit parmi tant d’autres tous différents et pourtant si semblables.

La guerre ne rend pas les gens meilleurs. Elle les rend pires. Ça ne marche que dans un sens. Je ne revi­vrai jamais le jour où je suis parti à la guerre. Je ne pour­rai pas rede­ve­nir comme j’étais avant. Comment est-ce que je pour­rais deve­nir meilleur après avoir vu ce que j’ai vu… Il y en a un qui a acheté à des méde­cins deux verres d’urine d’un gars qui avait la jaunisse. Contre des bons. Il les a bus. Il est tombé malade. Il a été réformé. On se tirait des balles dans les doigts, on s’es­tro­piait avec des déto­na­teurs, des culasses de mitrailleuses. Le même avion rame­nait des cercueils de zinc et des valises pleines de peaux de mouton, de jeans, de culottes de femme… Du thé de chine. 
Avant, j’avais les lèvres qui trem­blaient quand je pronon­çais le mot « patrie ». Main­te­nant je ne crois plus en rien. Lutter pour quelque chose, tu parles. Lutter pour quoi ? Contre qui ? à qui le dire tout ça ? On a fait la guerre, d’ac­cord. Et puis c’est tout.

Un chirurgien

J’en­viais les collègues qui étaient allés en Afgha­nis­tan : ils avaient une expé­rience colos­sale. Comment l’ac­qué­rir dans la vie civile ? J’avais derrière moi dix ans de pratique : j’étais chirur­gien dans l’hô­pi­tal d’une grande ville, mais quand j’ai vu arri­ver le premier convoi de bles­sés, j’ai failli deve­nir vous voyez un tronc, sans bras, sans jambes, mais qui respire. Vous ne verriez pas ça dans un film d’hor­reur. J’ai prati­qué là-bas des opéra­tions dont on ne peut que rêver en URSS. Les jeunes infir­mières ne tenaient pas le coup. Tantôt elles pleu­raient à en avoir le hoquet, tantôt elles riaient aux éclats. Il y en avait une qui passait son temps à sourire. Celle là, on les renvoyait chez elles.
Un homme ne meurt pas du tout comme au cinéma où on le voit tomber dès qu’il reçoit une balle dans la tête. En réalité, il a la cervelle qui gicle et ils courent après en essayant de la rete­nir, il peut courir ça cinq cents mètres de cette façon. C’est au delà du concevable.

La violence des rapports entre soldats

C’est les nôtres qui m’ont fait le plus souf­frir, les « douchs » faisaient de toi un homme et les nôtres faisaient de toi une merde. Ce n’est qu’à l’ar­mée que j’ai compris qu’on pouvait briser n’im­porte qui, la diffé­rence n’est que dans les moyens et dans le temps qu’on a. Tu vois un « ancien » qui a servi pendant six mois, le ventre en l’air, les bottes aux pieds et il m’ap­pelle : .« Lèche mes bottes, qu’il m’a dit, lèche les jusqu’à ce qu’elles soient propres. tu as cinq minutes ». Je ne bouge pas… Alors lui : « le rouquin, viens ici », et le rouquin, c’est un des gars avec qui je suis arrivé, on est copains… Et voilà que deux connards bourrent la gueule du rouquin et je vois qu’il vont lui briser les vertèbres. Il me regarde… Et alors tu commences à lécher les bottes pour qu’il reste en vie et qu’ils ne l’en­tro­pie pas. Avant l’ar­mée je ne savais pas qu’on pouvait frap­per quel­qu’un sur les reins jusqu’à ce qu’il perde le souffle. C’est quand tu es seul et qu’il n’y a personne pour t’ai­der, alors t’es foutu.

L’impression d’abandon par sa patrie

Quant à ceux qui nous jugent aujourd’­hui, comme quoi nous avons tué… J’ai envie de leur flan­quer mon poing dans la gueule ! Ils n’y sont pas allés, eux.. Ils ne savent pas ce que c’est… Ils n’ont pas le droit de juger ! Vous ne pour­rez jamais vous aligner sur nous. Personne n’a le droit de nous juger… Personne ne veut comprendre cette guerre, on nous a aban­don­nés seul à seul avec elle. Qu’on se débrouille, en somme. C’est nous les coupables. C’est à nous de nous justi­fier. aux yeux de qui ? On nous y a envoyé. Nous avons cru ce qu’on nous a dit. Nous nous sommes fait tuer pour ça. On n’a pas le droit de nous mettre sur le même plan que ceux qui nous y ont envoyés.

Un lieutenant sapeur

Qu’est-ce que je vois en rêve ? un long champ de mines… Je dresse un inven­taire, le nombre de mines, le nombre de rangées, les repère pour les retrou­ver… Et puis je perds la feuille… Et c’était vrai, on les perdair souvent, ou encore c’était les repères qui dispa­rais­saient, un arbre qui avait brûlé, un tas de pierres qui avaient sauté… Personne n’al­lait véri­fier… On avait trop peur… Alors on sautait sur nos propres mines… Dans mon rêve, je vois des enfants courir près de mon champ de mines… Personne ne sait que c’est miné… Je dois crier :« Atten­tion, n’y allez pas ! C’est miné… Je dois rattra­per les enfants… Je cours… J’ai retrouvé mes jambes… Et je vois, mes yeux voient de nouveau… Mais c’est seule­ment la nuit, en rêve. »

Édition Gallaade . Traduit de l’an­glais (Améri­cain) par Anne Damour (j’adore ce nom !)

J’ai déjà un certain nombre de livres de cet auteur sur mon blog. J’avais été un peu déçue par sa biogra­phie, mon préféré reste « Et Nietzsche a pleuré » suivi de près par « le problème Spinoza » et « Mensonge sur le divan » celui-ci ressemble beau­coup à « Créa­ture d’un jour ». Comme pour ce dernier livre Irving Yalom part à la recherche des valeurs qui ont soutenu son travail théra­peu­tique et ces valeurs se retrouvent davan­tage chez les philo­sophes que chez les psycha­na­lystes en parti­cu­lier chez Épicure. Comme souvent, il commence son livre par une ciation il s’agit ici d’une maxime de Fran­çois de La Rochefoucauld :

« Le soleil ni la mort ne peuvent se regar­der en face »

Tout son essai ne ne se prononce pas sur le soleil mais nous dit que pour la mort c’est quand même beau­coup mieux de savoir qu’elle fait partie de notre vie !

Il explique et nous raconte – ce qui rend, comme toujours, chez Irving Yalom ses récits si faciles à comprendre – combien la peur de la mort donne des conduites qui font terri­ble­ment souf­frir ses patients. Mais au-delà des cas cliniques qu’il décrit avec une compas­sion qui me touche beau­coup, nous compre­nons telle­ment mieux nos propres conduites ou celles de nos proches. C’est un livre qui aide à vivre alors que le thème central analyse les conduites pour oublier ou complè­te­ment effa­cer le fait que notre vie aura une fin. Ce n’est pas un livre triste, pour­tant, Irving Yalom a été spécia­liste des groupes de cancé­reux en phase termi­nale, chez eux aussi il a trouvé des leçons de vie. Je recom­mande cette lecture, elle tombait parti­cu­liè­re­ment bien pour moi qui pour la première fois de ma vie devait affron­ter un réel problème de santé. Comme j’au­rais aimé rencon­tré un Irving Yalom sur mon chemin !

Citations

J’aurais pu prononce cette phrase aux enterrement de gens que j’ai tant aimés.

Deux mois plus tard lorsque sa mère mourut et qu’elle prononça une courte allo­cu­tion au cours des funé­railles. Une des phrases favo­rites de sa mère lui revint à l’es­prit : » Cher­chez-la parmi ses amis ».
Ces mots avaient un pouvoir évoca­teur : Barbara savait que la bien­veillance de sa mère, sa tendresse, son amour de la vie vivrait en elle, sa fille unique. Tandis qu’elle pronon­çait son discours et parcou­rait l’as­sem­blée du regard, elle ressen­tait physi­que­ment les quali­tés de sa mère qui avaient irra­dié vers ses amis, qui à leur tour les trans­met­traient à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants.

L’empathie

L’empathie est l’ou­til le plus puis­sant dont nous dispo­sions pour entrer en rela­tion avec autrui. C’est le ciment des rela­tions humaines, qui nous permet de sentir profon­dé­ment en nous ce qu’un autre éprouve.

Nulle part la soli­tude devant la mort et le besoin d’une rela­tion ne sont décrits avec plus de force et de réalisme que dans le chef-d’œuvre d’Ing­mar Berman « Cris et chuchotements. »

La transmission

Avec l’âge, j’at­tache de plus en plus d’im­por­tance à la trans­mis­sion. En tant que pater fami­lias, je m’empare de l’ad­di­tion lorsque nous dînons au restau­rant en famille. Mes quatre enfants me remer­cient toujours aima­ble­ment (après avoir offert une faible résis­tance), et je ne manque jamais de leur dire :« Remer­ciez votre grand-père Ben Yalom. Je ne suis qu’un récep­tacle qui trans­met sa géné­ro­sité. Il s’emparait à chaque fois de l’ad­di­tion à ma place ». (Et, soit dit en passant, je n’of­frais qu’une faible résistance.)

Le besoin de personnalité supérieure

Je crois que notre besoin de guide expé­ri­menté est révé­la­teur de notre vulné­ra­bi­lité et de notre recherche d’un être suprême ou supé­rieur. Nombreux sont ceux, moi y compris, qui non seule­ment révèrent leur mentor mais leur attri­buent plus qu’ils ne méritent. Il y a deux ans, à un service à la mémoire d’un profes­seur de psychia­trie, j’écou­tais l’éloge funèbre prononcé par un de mes anciens étudiants, que j’ap­pel­le­rai James, aujourd’­hui direc­teur réputé de la chaire de psychia­trie dans une univer­sité de la côte Est. Je connais­sais bien les deux hommes, je fus frappé de voir que dans son discours, James attri­buait beau­coup de ses propres idées origi­nales à son ancien professeur.

Je partage cette conviction

J’ai la convic­tion que la vie (y compris la vie humaine) est appa­rue à la suite d’évé­ne­ments aléa­toires ; que nous sommes des êtres finis ; et que, envers et contre tout espoir, nous ne pouvons comp­ter que sur nous-mêmes pour nous proté­ger, évaluer notre compor­te­ment, donner à notre vie un cadre qui ait du sens. Nous n’avons pas de destin tracé d’avance, et chacun de nous doit déci­der comment vivre une vie aussi remplie, heureuse et signi­fiante que possible.

Encore une fois, je me sens proche de lui

Si deux de mes règles fonda­men­tales en tant que théra­peute sont la tolé­rance et une totale accep­ta­tion, j’ai pour­tant mes propres préju­gés. Ma bête noire concerne tout ce qui relève de la croyance dans le bizarre : la théra­pie de l’aura ; les gourous ; les guéris­seurs ; les prophètes ; les préten­dues guéri­sons de divers nutri­tion­niste : l’aro­ma­thé­ra­pie, l’ho­méo­pa­thie ; et les idées farfe­lues sur des choses telles que le voyage astral, le pouvoir guéris­seur des cris­taux, les miracles reli­gieux, les anges, le gens shui ; le spiri­tisme (télé­pa­thie), la voyance, la lévi­ta­tion, la psycho­ki­nése, les esprits frap­peurs, la théra­pie des vies passées, sans citer les ovnis et les extra­ter­restres qui ont inspiré les anciennes civi­li­sa­tions, laissé des empreintes dans des champs de blé, et construit des pyra­mides égyptiennes.

Ce livre atten­dait une occa­sion pour être « re » lu car j’avais déjà lu et commenté « L’af­faire » le 19 juin 2015 !. Un problème de santé m’a obli­gée à ralen­tir mes acti­vi­tés et quel plai­sir alors d’avoir une liseuse sur laquelle je mets des livres qui n’at­tendent que mon bon plai­sir. J’ai adoré cette lecture et cela m’a fait oublier tous mes tracas. Quand je rédige cet article, j’ap­prends la mort de Jean-Denis Bredin triste coïn­ci­dence !

Ce livre décrit avec minu­tie toute l’af­faire Drey­fus et cette incroyable injus­tice que cet homme a subi. On n’au­rait bien du mal à comprendre le pour­quoi de « l’Af­faire » si on ne connaît pas le contexte. Et c’est tout le talent de ce grand histo­rien, avocat et écri­vain : Jean-Denis Bredin, de nous permettre de comprendre l’état de la société fran­çaise dans lequel s’est dérou­lée l’af­faire Dreyfus.

Il y a d’abord l’armée fran­çaise vain­cue à Sedan en 1871 qui vit très mal cette défaite et qui, plutôt que de se remettre en cause préfère l’ex­pli­quer par la trahi­son. On cherche, et on trouve des espions partout. Avoir un juif à l’état major des armées voilà bien un coupable facile à accu­ser, parce qu’il est vrai que des docu­ments sont arri­vés à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. En parti­cu­lier le fameux borde­reau dont l’écri­ture ressemble à celle de Drey­fus. C’est une preuve bien mince surtout quand on ne cherche pas d’autres écri­tures qui pour­raient ressem­bler à celle-ci. En parti­cu­lier l’écri­ture d’Es­te­rhazy qui est un person­nage très louche et toujours à court d’argent. Peu importe, fin 1894, Drey­fus est condamné , dégradé en public et envoyé au bagne pour sept ans.

Commence alors une campagne, très discrète au départ, et qui prend peu à peu de l’am­pleur pour sa réha­bi­li­ta­tion. L’af­faire commence vrai­ment, la passion anti­sé­mite soute­nue par une église catho­lique abso­lu­ment fana­ti­sée accom­pagne chaque révé­la­tion de ce qui pour­rait inno­cen­ter Drey­fus. C’est abso­lu­ment incroyable de relire la presse catho­lique de l’époque, et peu à peu s’im­pose ce para­doxe incroyable : il y a bien un traitre, plutôt que de trou­ver qui était ce traitre c’est beau­coup mieux d’ac­cu­ser un juif que de salir l’hon­neur de l’ar­mée française.

Et pendant que les passions se déchaînent, Alfred Drey­fus est le seul à croire vrai­ment à l’hon­neur de l’ar­mée, il ne veut pas lutter contre l’an­ti­sé­mi­tisme, il n’est pas du tout le porte parole d’une cause, il veut laver son honneur et que les siens soient de nouveau fiers de lui. Il déce­vra ses parti­sans quand il accep­tera la grâce prési­den­tielle, après le procès de Rennes en 1899. Il faudra attendre 1906 pour qu’en­fin son honneur lui soit complè­te­ment rendu, et 1995 pour que l’ar­mée recon­naisse son rôle dans la condam­na­tion d’un inno­cent. Il doit beau­coup à un autre acteur de cette affaire : le colo­nel Picquart, qui, bien que n’ap­pré­ciant pas Drey­fus, veut que la vérité soit établie. Il ira en prison pour cela, mais quand les deux seront réha­bi­li­tés ses années de déten­tion lui seront comp­tées pour son ancien­neté contrai­re­ment à Drey­fus : une dernière injus­tice. En 2015, j’avais dévoré le livre de Robert Harris « D » qui fait sans doute un trop beau rôle au colo­nel Picquart

Il ne faut pas oublier (le moment le plus célèbre de cette affaire) Émile Zola et son célèbre « J’ac­cuse » publié dans l’Au­rore, le 13 janvier 1998. Mais c’est aussi ce qui cache une partie de la vérité, comme on le sait grâce, entre autre, au travail de Jean-Denis Bredin, Drey­fus ne voulait pas être un mili­tant de la cause juive, il était et est resté un offi­cier de l’ar­mée fran­çaise en qui il croyait plus que tout. Les valeurs de la France n’au­ront pas fini de trahir cette famille puisque sa petite fille, Made­leine Levy résis­tante, mourra à Ausch­witz en janvier 1944.

Un livre passion­nant qui éclaire cette époque d’un regard nouveau : la violence de l’an­ti­sé­mi­tisme catho­lique explique sans doute la violence faite aux juifs par le nazisme et la passi­vité des réac­tions de l’église. Il n’y a eu à ma connais­sance que l’évêque de Toulouse, Jules Saliège à avoir inter­rogé offi­ciel­le­ment la conscience de ses fidèles en impo­sant dans tous ses diocèses la lecture de cette lettre dont voici un passage :

Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étran­gers sont des hommes, les étran­gères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chré­tien ne peut l’oublier..

C’est une autre époque, mais que, le défer­le­ment de la haine anti­sé­mite lors de l’af­faire Drey­fus, avait bien préparé.

Citations

Les forces antidreyfusardes

À l’inverse, les anti­drey­fu­sards se sont eux aussi regrou­pés. L’armée anti­drey­fu­sarde compte les monar­chistes, les anti­sé­mites, la grande majo­rité des mili­taires, la plupart des prêtres, la quasi-tota­lité des congré­ga­tions, la masse des catho­liques prati­quants, et de manière géné­rale tous ceux qui veulent défendre la France tradi­tion­nelle, sa morale, ses vertus, ses insti­tu­tions, son écono­mie même, contre le pour­ris­se­ment de la Répu­blique, de la laïcité, du capi­ta­lisme, tout ce que les Juifs leur semblent appor­ter avec eux. Le natio­na­lisme et l’antisémitisme sont le fonds commun du bloc anti­drey­fu­sard. Et il n’est pas contes­table que l’Église en est la force principale. 

Juif donc coupable

Drey­fus est deux fois coupable, parce qu’il est juif, et parce que l’honneur de l’Armée le veut. Le débat sur l’innocence de Drey­fus est fina­le­ment secon­daire. « Son pire crime, dira Barrès, expri­mant la conviction
anti­drey­fu­sarde, est d’avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Armée et la Nation .

Toujours l’antisémitisme

Mais beau­coup ont sans doute sous­crit anony­me­ment. Un prêtre infirme qui envoie huit centimes voudrait manier l’épée aussi bien que le goupillon. Un autre prie « pour avoir une descente de lit en peaux de youpin » afin de la piéti­ner matin et soir. Un troi­sième signe : « Un prêtre pauvre écœuré qu’aucun évêque de France n’apporte sa sous­crip­tion ». Un petit curé poite­vin, qui envoie 1 franc, chan­te­rait avec plai­sir le requiem du dernier des youpins.

Le rôle de la presse

Sans L’Aurore et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais, sans Drumont et La Libre Parole, y serait- il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans l’histoire de la démo­cra­tie, le meilleur et le pire : rempart contre l’arbitraire, arme de la Vérité, mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abêtissement, école du fana­tisme, en bref, instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

L’importance de la trahison

Et l’opinion géné­rale est que la France a perdu la guerre non parce qu’elle a été la victime d’un rapport de forces, mais parce qu’elle a été trahie. Partout les patriotes suspectent des espions. Répu­bli­cains et monarchistes
riva­lisent dans leur zèle à traquer les traîtres. La trahi­son est bien le crime total, que nul n’excuse, que rien n’expie. Quand Drey­fus est condamné, Jaurès s’indigne à la tribune de l’Assemblée qu’il ne soit pas fusillé. Clemen­ceau déplore le sort trop doux que la faiblesse du pouvoir lui réserve. Drey­fus, qui parti­cipe à la foi commune, ne cessera d’écrire, de l’île du Diable, que son trai­te­ment serait bien trop clément s’il était un traître. En cette année 1894 l’espion est bien la bête à abattre.

Culpabilité de Dreyfus

Je suis convaincu de l’innocence de Drey­fus, dit un offi­cier fran­çais à Émile Duclaux, mais si on me le donne à juger, je le condam­ne­rai de nouveau pour l’honneur de l’Armée. » Pour l’honneur de l’Armée. Parce que la Patrie l’exige. Parce que ceux qui sont grou­pés aux côtés de Drey­fus sont les enne­mis de l’Armée, qu’ils affai­blissent la France. Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières. Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’intérêt de la France, l’honneur de l’Armée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d’« avoir servi pendant cinq ans à ébranler
l’Armée et la Nation totale[1802] », d’avoir été le symbole et l’instrument des forces du mal.

Le dreyfusisme

Mais la ligne qui sépare le drey­fu­sard de l’antidreyfusard passe le plus souvent en chacun. La part qui sacri­fie l’innocence au préjugé, qui condamne sans preuve, qui hait la diffé­rence, qui fabrique l’accusation, qui habille l’intérêt person­nel d’intérêts supé­rieurs, qui n’aime de la liberté que la sienne, elle est en chacun de nous ou presque. Il y avait de l’antidreyfusard chez Picquart, mais sa vertu était plus forte que ses préjugés.

La grandeur de Dreyfus

Nulle haine, nul signe de la moindre amer­tume chez Alfred Drey­fus. Il semble n’en vouloir à quiconque. Son martyre fut encore pour lui l’expression tragique d’un devoir. Les épreuves physiques et morales qu’il a endu­rées, l’humiliation de la parade, les cris de haine, les crachats, les années de bagne, la double palis­sade, les fers aux pieds, son destin détruit, sa santé ruinée, tout cela il le voit comme « une étape gran­diose vers une ère de progrès ». Il ne met pas en doute que la liberté univer­selle soit au bout du chemin. Simple­ment ce Fran­çais, qui a tant souf­fert de la France, regarde main­te­nant au-delà des fron­tières. Il voudrait que son « Affaire » ait servi l’humanité.

Édition : petite Biblio Payot. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Hélène Hinfray.

J’ai ri et même éclaté de rire. J’ai imposé à tous mes amis la lecture de certains passages de ce voyage de Bill Bryson à travers la Grande-Bretagne qu’il aime tant. Alors, cette fois (contrai­re­ment au livre précé­dent sur Luocine), un grand merci Keisha , je te rejoins dans un plai­sir de lecture que j’ai savouré à petites doses. Je commence à avoir un petit rayon Bill Bryson dans ma biblio­thèque :Ameri­can rigo­los, Motel Blues, Shakes­peare une anti­bio­gra­phie, Une Histoire de tout ou presque, Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Nos voisins du dessous. Si j’ai volon­tai­re­ment ralenti ma lecture, c’est parce que je frei­nais mon envie de cava­ler dans un livre où c’est mieux de prendre son temps. Quel plai­sir aussi de le lire avec une bonne connexion Inter­net ! Cela permet de véri­fier les images suggé­rées par un Bill Bryson en grande forme. Comme le dit Keisha , le premier chapitre racon­tant son premier contact avec l’An­gle­terre et ses habi­tants est à mourir de rire. Je peux encore sourire en imagi­nant la scène. On y apprend que les habi­tants restent le plus souvent cour­tois en toute occa­sion. (À ce propos je recom­mande la série « Mom » sur Arte qui démontre très bien aussi ce fait). Ensuite nous partons dans un périple à travers la Grande ‑Bretagne avec un auteur dont l’humour me ravit toujours autant. C’est très agréable de lire ce livre en véri­fiant sur Inter­net tous les petits détails qu’il raconte avec un sens aigue de l’ob­ser­va­tion. Comme tout adepte de l’humour, il est d’abord sa propre cible, il faut dire qu’il manie avec une constance rare l’art de se trom­per dans le choix de son hôtel et qu’a­près avoir cher­ché, le plus souvent sous la pluie, le meilleur rapport qualité prix , cela se termine le plus souvent dans une chambre mal chauf­fée et tris­tou­nette. Bill Bryson réus­sit son pari, nous faire aimer son pays d’adoption ,

cet étrange pays qui a inventé « un sport comme le cricket, qui dure trois jours sans jamais donner l’im­pres­sion de commencer. 

J’ai été un peu éton­née qu’il visite, l’An­gle­terre sans évoquer les compé­ti­tions spor­tives (foot ou rugby) et l’Écosse sans les golfs ni le Whisky. En revanche la bière et les pubs sont bien présents. J’ai bien aimé aussi le passage où il se rend compte qu’être trop long­temps tout seul à voya­ger le rend un peu bizarre. Ce livre, c’est aussi une décou­verte de la person­na­lité de Bill Bryson , cet écri­vain fait partie de ceux qui me remontent le moral. Vous pour­rez lire de nombreux extraits et je vous le dis, je suis loin d’avoir reco­pié tous ceux dont j’ai­me­rais me souvenir.

Citations

Vision de Calais

Calais est une ville fasci­nante qui n’existe que pour four­nir à des Anglais en survê­te­ment un endroit où aller passer la jour­née . Ayant subi d’in­tenses bombar­de­ments pendant le conflit mondiale , elle est tombée au mains des huma­nistes d’après guerre et ressemble par consé­quent au reste d’une expo­si­tion de 1957 sur le ciment. Un nombre alar­mant d’édi­fices du centre-ville, notam­ment autour de la lugubre place d’armes, semblent avoir été copiés sur des embal­lages de super­mar­ché. Certains enjam­bant même des rues – ce qui est toujours la marque des urba­nistes des années 1950, enti­chés des nouvelles possi­bi­li­tés offertes par le béton.

L’humour de Bill Bryson

Pour moi, quand il y avait un L à l’ar­rière d’une voiture, cela pouvait très bien signi­fier que son conduc­teur était lépreux. Je ne savais pas du tout que GPO dési­gnait le bureau de poste prin­ci­pal (Gene­ral Post Office), LBW une obstruc­tion passible d’éli­mi­na­tion au cricket (Le Before Wicket), GLC le conseil du grand Ni.dres (Grea­ter London Coun­cil) et OAP les retrai­tés (Ils Age Pensio­ners). Je rayon­nais litté­ra­le­ment d’ignorance.

Les habitudes

Après être resté assis une demi-heure dans un pub avant de me rendre compte qu’il fallait aller cher­cher soi-même sa commande, je voulus faire la même chose dans un salon de thé et l’on m’en­joi­gnit de m’asseoir.

L’art de résumer une vie (depuis il y a eu une série TV sur la vie de cet homme)

Selfridge était un type singu­lier qui nous donna tous une leçon de morale salu­taire. Cet Améri­cain consa­cra ses années d’ac­ti­vité à faire de Selfridges le grand maga­sin le plus raffiné d’Eu­rope, trans­for­mant du même coup Oxford Street en prin­ci­pale artère commer­çante de Londres. Il menait une vie droite et austère, se couchait tôt et travaillait sans relâche. Il buvait beau­coup de lait et ne faisait jamais de bêtises. Mais en 1918 sa femme mourut, et le fait de se trou­ver soudain libéré des liens matri­mo­niaux lui monta quelque peu à la tête. Il se lia avec deux jolies améri­caines d’ori­gine hongroise connues dans le milieu du music-hall sous le nom de Dolly Sisters, et se plon­gea dans la débauche. Une Dolly à chaque bras, il écuma les casi­nos d’Eu­rope, où il joua et perdit avec prodi­ga­lité. Il se mit à dîner dehors tous les soirs, dépensa des sommes folles aux chevaux de course et en auto­mo­bile, acheta High­liffe Castle et projeta de faire construire une demeure de 250 pièces à Hengist­bury Head, une loca­lité voisine. En dix ans il dila­pida 8 millions de dollars, se vit reti­rer la direc­tion de cette Selfridges perdit son château et sa rési­dence londo­nienne, ses chevaux de courses et ses Rolls-Royce, et se retrouva fina­le­ment à vivre tout seul dans un petit appar­te­ment de Putney et à prendre le bus, avant de mourir sans le sou et pour ainsi dire oublié le 8 mai 1947. Mais il avait eu le plai­sir ines­ti­mable de s’en­voyer en l’air avec des sœurs jumelles, c’est tout de même ça le principal.

Je me retrouve dans cette remarque :

Parmi des milliers de choses que je n’ai jamais réussi à comprendre, il en est une qui ressort parti­cu­liè­re­ment. C’est la ques­tion de savoir qui a dit le premier, alors qu’il se trou­vait près d’un tas de sable : » Je parie que si on prenait de ça, si on le mélan­geait avec un peu de potasse et si on le faisait chauf­fer, on obtien­drait à maté­riaux solides mais trans­pa­rent. On appel­le­rait ça du verre. » Trai­tez-moi d’abruti si vous voulez, mais on aurait pu me mettre sur une plage de sable jusqu’à la fin des temps sans qu’ils me viennent à l’idée d’es­sayer d’en faire des vitres

Portraits d » anglais

Je passais devant un aligne­ment de cabines de plage dispo­sées en arc de cercle, toutes de formes iden­tiques mais peintes de diffé­rentes couleurs vives. La plupart étaient fermées pour l’hi­ver mais, au trois quarts de la rangée envi­ron, il y en avait une d’ou­verte, un peu à la manière d’un coffre de magi­cien, avec une petite terrasse ou un homme et une femme était assis sur des chaises de jardin, emmi­tou­flés comme pour une expé­di­tion polaire, une couver­ture sur les genoux, souf­fleté par des bour­rasques qui mena­çaient à tout instant de les faire bascu­ler à la renverse. L’homme essayait de lire le jour­nal, mais le vent le lui rabat­tait sans cesse sur le visage. Ils avaient tous les deux l’air très heureux ou, sinon heureux à propre­ment parler, en tout cas extrê­me­ment satis­faits comme s’ils étaient aux Seychelles en train de boire un gin-fizz sous des palmiers dode­li­nants, et non pas à moitié mort de froid sous des rafales anglaises.
Ils étaient satis­faits parce qu’ils possé­daient un petit bout de terrain telle­ment prisé en bord de mer pour lequel il y avait sans doute une longue liste d’at­tente et que, là était le véri­table secret de leur bonheur, ils pouvaient rentrer quand ils voulaient dans la cabine pour avoir un peu moins froid. Ils pouvaient se faire une tasse de thé et, s’ils étaient d’hu­meur à faire des folies, manger un sablé au choco­lat. Après, ils pour­raient passer une agréable demi-heure à ranger leurs affaires et à fermer les volets. Il ne leur fallait pas plus pour accé­der à un état proche du ravissement.

Les prospectus publicitaires

Presque tous ces dépliant regor­geait telle­ment de fautes que c’en était dépri­mant, et ils avaient si peu à offrir que c’en était pitoyable. La plupart étof­fait leur liste d’at­trac­tions grâce à des indi­ca­tions telles que « parking gratuit » ou « Boutique cadeaux et salon de thé », sans comp­ter l’iné­vi­table « terrain d’aven­ture », et ensuite, ils étaient assez bêtes pour montrer sur la photo que c’était juste un portique et deux animaux en plas­tique sur ressort. Qui peut bien aller dans des endroits pareils ? Je me le demande.

Logique britannique

Je priais l’employé du guichet de me donner un aller simple pour Barns­table. Il m’in­forma que l’al­ler simple coûtait 8,80 livre mais qu’il pouvait me faire un aller-retour pour 4,40 livres.
- Vous ne voudriez pas m’ex­pli­quer en quoi c’est logique ? lui demandai-je.
- Je voudrais bien si je pouvais monsieur, me répon­dit-il avec une louable franchise.

Autodérision

Et les voilà tous partis à me bombar­der de ques­tions. « Elle consomme beau­coup ? Combien de litres au 100 ? C’est quoi comme couple ? Tu as un double arbre à cames en tête ou un alter­na­teur carbu­ra­teur à deux canons avec baïon­nette et sortie les pieds devant ? » Ça me dépasse que quel­qu’un veuille savoir toutes ces conne­ries sur une machine. Aucun autre appa­reil ne suscite un tel inté­rêt. J’ai toujours envie de leur deman­der. « Alors comme ça il paraît que tu as un nouveau réfri­gé­ra­teur ? Et elle contient combien de litres de fréon, cette petite merveille ? C’est quoi son IEE ? Et comment il réfri­gére, hein ? »
Cette voiture possé­dait l’as­sor­ti­ment habi­tuel de touches et de boutons, tous ornée d’un symbole destiné à vous embrouiller (…)
Au milieu de ce tableau de bord se trou­vaient deux cadrans circu­laires de la même taille. L’un d’eux indi­quait clai­re­ment la vitesse, mais l’autre me lais­sait tota­le­ment perplexe. Il avait deux aiguilles, une qui avan­çait très lente­ment et une qui n’avait pas l’air de bouger du tout. Je la regar­dai pendant une éter­nité avant de m’aper­ce­voir ( je vous jure que c’est vrai,) que c’était une pendule.

Les lords anglais

Je me rappelle avoir lu un jour que le dixième duc de Marl­bo­rough, alors qu’il séjour­nait dans l’un des châteaux de sa fille, était apparu consterné en haut de l’es­ca­lier pour décla­rer que sa brosse à dents ne mous­sait pas conve­na­ble­ment. Il s’avéra que, son valet ayant toujours mis le denti­frice à sa place, le duc igno­rait que ces instru­ments ne fabri­quait pas spon­ta­né­ment de la mousse.

Bradford.

La mission de Brad­ford, dans la vie, c’est de faire paraître toutes les autres villes de la planète plus belles en compa­rai­son, et elle remplit très bien ce rôle.

Liverpool

J’ai pris le train pour Liver­pool, où j’ar­ri­vais en plein Festi­val du détri­tus. Les habi­tants avaient pris le temps, malgré leurs nombreuses acti­vi­tés, de parse­mer le décor, par ailleurs terne et mal entre­tenu, de sachets de chips, de paquets de ciga­rettes vides et de sacs en plas­tique. Ils vole­taient gaie­ment dans des buis­sons, appor­tant couleur et relief aux trot­toirs et au cani­veaux. Et dire qu’ailleurs on met tout cela dans des sacs-poubelle.

Engager une conversation

Je ne sais pas moi, enga­ger la conver­sa­tion avec des incon­nus en Grande-Bretagne. En Amérique, évidem­ment, c’est facile. Il suffit de tendre la main en disant : « Moi c’est Bryson. Vous avez gagné combien l’an­née dernière ? » Et ensuite le dialogue ne tarit plus.

La correspondance train/​autocar

Bien que le dernier train eût effec­tué sa desserte depuis quelques temps, un homme se tenait toujours au guichet. J’al­lais donc le voir et l’in­ter­ro­geait calme­ment sur le manque de coor­di­na­tion entre le train et les services d’au­to­car à Blae­nau. Je ne sais pour­quoi, vu que je fus l’ama­bi­lité même, mais il fut visi­ble­ment vexé, comme si je criti­quais sa femme, et répon­dit d’un ton irrité.
- « Si la société Gwyn­ned Trans­port veut que les gens prennent le train de la mi-jour­née à Blae­nau, elle n’a qu’à faire partir les cartes plutôt.
- Mais vous aussi, insis­tai-je, vous pour­riez faire partir le train quelques minutes plus tard. »
Il me regarda comme si j’étais outra­geu­se­ment imper­ti­nent et riposta.
- » Mais pour­quoi nous ? »

Les animaux , les enfants, les ouvriers.

Savez-vous que la Société natio­nale de préven­tion de la cruauté envers les enfants a été fondé soixante ans après la Société royale de préven­tion de la cruauté envers les animaux dont elle n’était qu’une émana­tion ? Savez-vous qu’en 1994 la Grande-Bretagne a voté pour une direc­tive euro­péenne exigeant des périodes de repos statu­taire pour les animaux trans­por­tés, mais contre des périodes de repos statu­taires pour les ouvriers d’usine ?

Bryson a beaucoup utilisé les trains en Angleterre donc en 1994 on pouvait dire ceci

Voici pour vous quelques chiffres singu­liers, qui sont un peu barbants mais qu’il faut connaître. En Europe, les frais affec­tés par personne et par an aux infra­struc­tures ferro­viaires sont de 20 livre en Belgique et en Alle­magne, 31 livre en France, plus de 50 livre en Suisse, et en Grande-Bretagne elles atteignent roya­le­ment 5 livres. La Grande-Bretagne débourse moins par tête de pipe pour amélio­rer les voies ferrées que n’im­porte quel autre pays de l’Union euro­péenne à part la Grèce et l’Ir­lande. Même le Portu­gal dépense plus. Et, malgré ce manque de soutien finan­cier, le pays possède vrai­ment un excellent service de chemin de fer, tout compte fait. Aujourd’­hui les trains sont beau­coup plus propres qu’autre fois, le person­nel globa­le­ment plus patient et plus serviable. Les gentils guiche­tiers disent toujours s’il vous plaît et merci, et la nour­ri­ture est mangeable.

Une différence entre le Middle West et le Yorkshire

Là d’où je viens, dans le Middle West, lors­qu’on est emmé­nage dans un village ou une petite ville, tout le monde passe vous voir pour vous souhai­ter la bien­ve­nue comme si c’était le plus beau jour du quar­tier, et tout le monde vous apporte une tarte. Vous vous retrou­vez avec des tartes aux pommes, des tartes aux cerises et des tartes au choco­lat. Dans le de Middle West, il y a des gens qui démé­nagent tous les six mois rien que pour les tartes.
Dans le York­shire, cela ne risque pas d’ar­ri­ver. Mais progres­si­ve­ment, petit à petit, les autoch­tones vous font une place dans leur cœur et se mettre, lors­qu’il passe en voiture, à vous faire un signe de recon­nais­sance que j’ap­pelle le salut de Malham­dale. C’est un jour mémo­rable dans la vie de tout nouvel arri­vant. Pour effec­tuer le salut de Malham­dale, faites d’abord semblant de tenir un volant de voiture. Puis, très lente­ment, tendez l’in­dex de votre main droite comme si vous aviez un petit spasme invo­lon­taire. Voilà. Ça n’a l’air de rien, mais ça en dit long, croyez-moi et cela va beau­coup me manquer.

L’amour de l’Angleterre

Tout à coup, en un éclair, je compris ce que j’ai­mais en Grande-Bretagne, tout. Abso­lu­ment tout, le bon et le mauvais, la pâte à tarti­ner Marmite, les fêtes de village, les chemins de campagne, les gens qui disent : » Faut pas se plaindre », et « Je vous demande pardon, mais », ceux qui me présentent leurs excuses, à moi quand je leur donne un grand coup de coude sans faire exprès, le lait en bouteille, les hari­cots sur du pain grillé, les foins au mois de juin, les orties qui piquent, les jetées-prome­nades en bord de mer, les cartes d’état-major, les crum­pets, le fait d’avoir toujours besoin d’une bouillotte, les dimanches pluvieux – tout, je vous dis.

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition 1018. Traduit du tchèque Joseph Gagnaire

Je dois la décou­verte de cet auteur à Patrice et, comme lui, depuis, j’ai très envie de lire d’autres livres de cet auteur, pour­quoi pas « Voyage vers le Nord » . Ce petit livre sur les amou­reux des jardins est un petit concen­tré d’hu­mour. Dès la première phrase, j’ai souri et je savais que je le lirai jusqu’au bout :

Il y a cent manières de créer un jardin : la meilleure est encore de prendre un jardinier

Ecrit en 1929, ce conseil me encore va très bien, derrière tout beau jardin bien fleuri se cache un jardi­nier compé­tent (ce que je ne suis pas) et qui doit passer cent pour cent de son temps libre à travailler la terre. J’adore les fleurs mais je déteste les culti­ver. Pour­tant, quelle merveille quand les roses s’éveillent et parfument l’en­trée de la maison ! Dans ce petit livre, écrit comme un alma­nach, chaque mois, l’au­teur précise les diffé­rentes tâches qui attendent tout bon jardi­nier. Tout cela est raconté avec un humour déli­cieux. Mais j’avoue que l’ac­cu­mu­la­tion des noms de fleurs et de plantes a fini par me lasser. Karel Čapek aime le comique d’ac­cu­mu­la­tion et cela m’a semblé un procédé trop répé­ti­tif. Surtout ne vous arrê­tez pas à ce bémol, car dans l’en­semble vous trou­ve­rez que le jardi­nier de 1929 a beau­coup de points communs avec celui de 2020 . Et jamais, au grand jamais, vous n’ac­cep­te­rez de surveiller le jardin d’un ami qui part au mois d’août en vacances. Ce « presque rien que vous aurez à faire » peut se termi­ner par une vraie galère tous les jours. Le jardi­nier de 1929 écri­vait une lettre par jour pour s’in­quié­ter de l’état de son cher jardin et donner ses précieux conseils, je vous laisse imagi­ner ce que le jardi­nier d’au­jourd’­hui ferait avec son télé­phone portable grâce Face­book, What­sapp et autres façon de s’in­quié­ter de ses trop chères petites plantes…

quelques photos prises dans un jardin au prin­temps 2020 (celui où le confi­ne­ment a permis d’ad­mi­rer l’ar­ri­vée des fleurs) :

Citations

Tellement vrai

Vous verrez, au bout d’une quin­zaine, sortir de la mauvaise herbe au lieu de gazon. C’est un des mystères de la nature que les mauvaises herbes les plus luxu­riantes et les plus vivaces naissent toujours des meilleures semences de gazon : qui sait s’il ne faudrait pas semer de la graine de mauvaises herbes quand on veut avoir de beau gazon ? Trois semaines après, votre pelouse est abon­dam­ment couverte de char­dons drus et autres sale­tés rampantes ou enra­ci­nées dans le sol, quand vous voulez les arra­cher, ou bien elles se cassent juste à la racine, ou bien elles emportent toute une motte de terre. Ainsi vont les choses : 
plus une saleté est nuisible, plus elle a de vitalité. 

Se souvenir que ce livre a été écrit en 1930 et non en 2021 !

Quiconque devient jardi­nier recherche avec complai­sance les « Vieux Chro­ni­queurs » . Ce sont des personnes d’un certain âge et passa­ble­ment distantes qui disent chaque prin­temps , qu’elles n’ont pas souve­nir d’avoir jamais vu un temps pareil . S’il fait froid, elles proclament qu’elles ne se souviennent pas d’un prin­temps aussi froid. « Une fois, il y a de ça soixante ans, il a fait si chaud que les violettes fleu­rirent à la Chan­de­leur ». Par contre si le temps est légè­re­ment plus chaud, les chro­ni­queurs soutiennent n’avoir aucun souve­nir d’un prin­temps aussi chaud. « Une fois, il y a de ça soixante, nous circu­lâmes en train en traî­neau à la Saint-Joseph ». Bref, les chro­ni­queurs eux aussi témoigne qu’en ce qui concerne le temps, notre pays a toujours été soumis à un arbi­traire effréné et qu’il n’y a pas à aller contre.

Genre d’énumérations drôle mais hélas trop fréquentes

Culti­ver la terre, c’est d’une part bêcher, creu­ser, retour­ner, fouiller, ameu­blir, apla­nir, nive­ler et faire des ondu­la­tions, et d’autre part, s’oc­cu­per des ingré­dients. Aucun pudding au monde ne peut-être de compo­si­tion plus compli­quée que la terre de jardin. Autant que je puisse savoir, on y met du fumier, de l’en­grais, du guano, des feuilles pour­ries, de la terre de gazon, de la terre arable, du sable, de la paille, de la chaux (de la farine pour les enfants), du salpêtre, des phos­phates, de la bouse, de la cendre, de la tourbe, de l’eau de la bière, des culots de pipe, des allu­mettes brûlées, des chats crevés et beau­coup d’autres substances. Tout cela se mélange, s’en­fuit et se répand ; comme je l’ai dit, le jardi­nier n’est pas un homme qui respire les roses, mais un homme qui est pour­suivi par l’idée que « cette terre voudrait encore un peu de chaux », ou bien « qu’elle est lourde, comme du plomb, dit le jardi­nier, et qu’elle voudrait un peu de sable ».

Le jardinier et la propriété

Quiconque a un jardin devient inéluc­ta­ble­ment un défen­seur de la propriété, et alors, ce n’est pas un rosier qui pousse dans ce jardin, c’est « son » rosier. L’homme qui est proprié­taire prend conscience d’une certaine soli­da­rité qui le lie à son prochain, par exemple en ce qui concerne le temps, il se met à dire : « Nous aurions besoin d’une bonne pluie » ou « Nous avons été bien arro­sés ». D’autre part, il devient en quelque sorte forte­ment exclu­sif. Il trouve que les arbustes des voisins ne sont que du bois de fagot, à la diffé­rence des siens propres ;.ou bien il constate que tel cognas­sier vien­drait bien mieux dans son jardin que dans celui de son voisin, etc. Il est donc vrai que la propriété privée suscite certains inté­rêts collec­tifs, certains inté­rêts de classe, par exemple en ce qui concerne le temps, mais il est non moins vrai qu » elle excite à l’ex­trême de forts instincts d’égoïsme, d’ini­tia­tives et de posses­sion. Il ne fait pas de doute que les hommes n’aillent au combat pour défendre leur idée, mais ils iraient avec plus de zèle encore et plus de féro­cité pour défendre leur jardin. Un homme qui possède quelques arpents de terre et qui cultive quelque chose devient, en vérité, un être conser­va­teur car il est assu­jetti à des lois natu­relles millé­naires. On aura beau faire, aucune révo­lu­tion n’ac­cé­léra la germi­na­tion ni ne fera fleu­rir les lilas avant le mois de mai, cette leçon rend l’homme plus sage et fait qu’il se soumet aux lois et aux coutumes.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Seuil

Un essai ? un roman ? ce qui est sûr c’est que cette lecture a été un peu diffi­cile dans le cadre du club de lecture parce qu’il faut l’ava­ler en quelques jours et que cette oeuvre ne s’y prête guère elle convien­drait mieux à la flâne­rie litté­raire qui permet­trait au lecteur de réali­ser le vœu de Bernard Chambaz :

Aux morts pour qu’ils vivent. Aux vivants pour qu’ils aiment

Cette cita­tion extraite de l’oeuvre de Joseph Delteil « les poilus », est le fil conduc­teur de ce roman, les vivants, dans le texte, ils sont deux, les parents de Martin né en 1976 et on peut aussi y rajou­ter nous, lecteurs et lectrices. Les morts ils sont très nombreux en dehors des deux prin­ci­paux Jack London mort en 1916 et Martin mort à 16 ans en 1992, il y a aussi la famille quelque peu compli­quée de Jack London et tous les écri­vains que Bernard Cham­baz convoque dans ce voyage qui retrace un itiné­raire possible pour mieux connaître l’au­teur, entre autre, de Martin Eden . Le livre se divise en chapitres qui sont autant de lieux évoquant la vie du grand écri­vain qui, parfois, dialogue avec Martin, et que l’au­teur visite avec son épouse. Je pense que si on ne connaît pas l’œuvre de cet auteur extra­or­di­naire qui s’est battu contre tant d’in­jus­tices et qui a produit un nombre d’écrits incroyables, on ne peut pas appré­cier ce livre. Beau­coup de gens se sont empa­rés de sa vie car elle se prête aux scan­dales et aux révé­la­tions sulfu­reuses même sa propre famille y est allée de diffé­rentes versions, comme souvent dans ce cas le plus inté­res­sant et sans doute le plus proche de lui est dans ses livres. Je me souviens bien de ma lecture de Martin Eden, c’est un livre que j’ai lu et relu je crois qu’une grande part de lui est dans ce roman. Cela m’a donné envie de relire les livres qui ont enchanté mon enfance comme « l’ap­pel de la forêt » et « Croc blanc » je ne sais pas si les jeunes d’au­jourd’­hui pour­raient être sensibles à ces histoires, eux qui peuvent regar­der de si nombreux docu­men­taires anima­liers de si grande qualité. Jack London est un écri­vain de qualité et un homme privé médiocre, comme le prouve les lettres à ses filles dont l’au­teur dit qu’il aurait aimé en faire un grand feu de joie telle­ment il y appa­raît comme mesquin. J’ai retrouvé dans ce livre l’en­ga­ge­ment de l’au­teur face à la misère du monde capi­ta­liste et la fluc­tua­tion de sa pensée poli­tique. C’est souvent le cas lors­qu’un homme connaît la misère popu­laire, il sait souvent très bien décrire d’où il vient mais quand lui-même atteint un niveau de vie très confor­table grâce à ses écrits sa mauvaise conscience le taraude et peut le conduire à des posi­tions paradoxales.

Je ne suis pas enthou­siaste pour ce livre, parce que je me suis souvent perdue dans les diffé­rents point de vue des chapitres : étions nous avec l’au­teur et son amou­reuse ? avec leur fils, avec Jack London ? et surtout je n’ai pas compris le dialogue entre Martin et Jack . Est-ce-que cela a enri­chi pour l’au­teur la connais­sance de son fils ? et j’avoue que les constantes allu­sions aux signes astro­lo­giques me laissent perplexe.

Toutes ces réserves viennent aussi, sans doute, du fait que j’ai lu trop rapi­de­ment ce livre pour le rendre au club et avoir l’avis des autres lectrices. et pour­tant dans ce livre j’ai lu cette phrase qui me touche beaucoup :

Nous sommes aussi, un peu, les livres que nous avons lus.

Citations

Une mère au caractère sans tendresse.

Toute sa vie, il restera animé par des senti­ments contra­dic­toires, partagé entre l’af­fec­tion natu­relle qu’il porte à sa mère et l’ir­ri­ta­tion instinc­tive que ses réac­tions provoquent (.….. )
On garde au fond du cœur des épisodes cuisants auxquels nous donnons, quel­que­fois, trop de relief. Le plus lanci­nant quand il y repense n’est pas que sa mère ne lui ait dispensé aucune tendresse, c’est son compor­te­ment lors de l’épi­dé­mie de diph­té­rie ou une fièvre cara­bi­née faillit les empor­ter, sa demi-sœur et lui. Ce jour-là, Flora demanda au méde­cin si elle pouvait les enter­rer dans le même cercueil.

L’enfance de Jack London

Il n’y a pas que les livres dans la vie. Dès ses huit ans, Jack doit gagner sa vie ou plutôt contri­buer au budget fami­lial, débi­tant des pains de glace l’été, balayant les pistes d’un bowling le weekend, livreur de jour­naux, à pied d » œuvre pour l’édi­tion du matin et pour l’édi­tion du soir, la nuit noire l’hi­ver, avant et après la jour­née d’école où il s’est davan­tage ennuyé qu’il n’a appris.

Ce qui rend difficile le livre : mélange des époques et des lieux

Icefields Park­way ‑ou la prome­nade des Glaciers- longe depuis Jasper la rivière Atha­basca. En langue crie, on entend tantôt l’herbe éparse tantôt les roseaux que les champs de glace prodiguent à la saison estivale.

Défense de l’assassin du président Garfield

À son procès, l’as­sas­sin ne plaida pas la folie mais la volonté de Dieu dont il était l’ins­tru­ment, convaincu qu’il serait à ce titre inno­centé, assu­rant sa défense avec des argu­ments spécieux : » Ce sont les méde­cins qui l’ont tué. J’ai seule­ment tiré . »

Londres en 1900…

Avant même d’ar­ri­ver au cœur des ténèbres, sa première impres­sion de la capi­tale mondiale et d’une « abjecte pauvreté » bien­tôt « sans limite ». Jack est saisie par la vision des vieux et des enfants fouillant les ordures dans la boue. .… 
Dormir est un méchant casse-tête, que ce soit dans une pièce insa­lubre où s’en­tassent plusieurs familles, chez des marchands de sommeil qui louent très cher des lits occu­pés par roule­ment, dans des loge­ments exigus, sordides des taudis, des gale­tas, des tanières, parfois sans fenêtre, presque toujours sans lumière.

Une histoire qui lui servira dans ses nouvelles

Un vieux marin lui rapporte son histoire et le hasard une fois encore fait que c’est une histoire pour Jack. Le vieux avait donc frappé un lieu­te­nant qu’il avait insulté, le lieu­te­nant était tombé à la mer, il avait sauté dans l’eau par réflexe, mais j’au­rais mieux fait de nous noyer tous les deux, crois-moi, un canot les avais repê­chés, on l’avait traduit devant un tribu­nal, on lui avait enlevé la Victo­ria Cross gagnée sur les champs de bataille au bord de la mer Noire pour les beaux yeux de la reine, et il conclut d’une voix ferme, lais­sant Jack sans voix. : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit ! Meurs quand tu es encore jeune ! »

Jack en époux

Alors que Bess est enceinte, qu’elle se coltine les tâches ména­gères et tape à la machine ses manus­crits, il conti­nue de faire du vélo, boxer, nager, sortir au club avec ses copains, animer des réunions publiques où il retrouve Anna.

Édition Zulma, Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux livres qui se suivent sur le même sujet, mais quel livre ! Il faut beau­coup de courage pour lire un livre sur le ghetto de Lodz. On sait dès les premières lignes qu’au­cun des person­nages que nous rencon­trons au premier chapitre ne résis­te­ront à la barba­rie nazie. Hamad prend comme fil conduc­teur un malheu­reux enfant qui a vu toute sa famille assas­si­née et en parti­cu­lier son frère jumeau. De fuite en fuite, ce petit enfant aux boucles blondes, arrive à Lodz. Tel un lutin, il se cache dans les plus impro­bables recoins d’une ville peu à peu vidée de ses juifs. Nous rencon­trons alors l’his­toire peu connue de Chaïm Rukovsky qui décida de mettre la mettre la main d’oeuvre juive au service de l’ef­fort de guerre des nazis.

Pour cela, il crée une police juive redou­table. Dans son idée, si les juifs arrivent à se rendre indis­pen­sables, ils pour­ront survivre. C’est tout le para­doxe de ses posi­tions : a t’il été un tyran pour la popu­la­tion au service des nazis ? A‑t-il aidé l’ef­fort de guerre des nazis ? Ou a‑t-il contri­bué à en sauver quelques uns ? Bien sûr tous ses efforts n’ont servi à rien, sinon que Lodz n’a été liquidé qu’en dernier. En dehors de ce côté terrible voire insup­por­table l’au­teur fait revivre la culture yiddish. C’est sans doute ce qui donne un charme très parti­cu­lier à ce livre. Et cela nous rend encore plus triste devant cette perte irré­pa­rable, oui cette culture à bien disparu et cela définitivement.

Un livre éprou­vant mora­le­ment mais qui a le mérite d’avoir su racon­ter l’indicible.
Un témoi­gnage trouvé sur youtube raconte assez bien le para­doxe de ce ghetto qui lorsque le système de Rukovsky a fonc­tionné a permis à des juifs une vie moins horrible que dans d’autres ghetto, mais en même temps était au service de ceux qui allaient les assassiner.

Citations

Superstitions

Meryem avait bien assi­milé les milles façons d’évi­ter le mauvais œil : ne jamais regar­der par les fenêtres et l’en­tre­bâillure des portes, ne pas convoi­ter les fleurs du voisin ni jalou­ser les mariées vêtues de blanc… Mais aussi, être discrète en tout afin de béné­fi­cier de la Provi­dence. Cela, elle n’y parve­nait guère Chose aisée aux adultes, la discré­tion demande moins de cœur que de raison ; et sa curio­sité était comme une volée de moineaux qui s’épar­pille et se posent en tout lieu. Pas un museau de souris, pas une mèche folle de fian­cée pieuse n’échap­paient à son œil de mouche, elle se délec­tait des innom­brables petites ombres qui dénon­çaient la fièvre mal cachée des caprices et des vices chez les uns et les autres, Juifs ou goyim de passage.

Vocabulaire recherché

Puis, tour­nant les talons, il s’était dirigé d’un pas décidé vers une harpaille de chif­fon­niers qui traî­naient les pieds derrière un baudet minus­cule attelé à une sorte d’énorme brouette à trois roues surchar­gée de hardes et de vieilleries.

Lódz

- J’ai bien étudié vos propo­si­tions, déclara d’emblée Biebow. La rédemp­tion des Juifs par le travail inten­sif et désin­té­ressé au service du Reich ! C’est fort enthou­sias­mant ! On y réflé­chira peut-être. Mais pour l’heure, l’Ober­grup­penfüh­rer Rein­hard Heydrich, le Reichsfüh­rer Hein­rich Himm­ler, le bureau prin­ci­pal de tutelle de l’Est et nos experts de l’état-major caressent d’autres pers­pec­tives… – – Avec votre agré­ment Herr Hans Biebow, si la chose était seule­ment envi­sa­geable, je me ferai fort de convaincre Herr Hein­rich Himm­ler en personne des immenses mérites de mon programme pour l’éco­no­mie alle­mande… Lódz a toujours été une ville indus­trieuse, grâce aux Juifs pour une grande part.
- Himler vous rira au nez. Que ferez-vous de vos hébreu main­te­nant qu’ils n’ont plus rien ?
- Je pour­rais créer des ateliers et des usines par centaines avec une main d’oeuvre experte…
Par centaines ! Où donc ? Tous vos biens mobi­liers et immo­bi­liers ont été saisis.

Réflexions

À la fois dubi­ta­tif, un peu honteux et débor­dant d’une commi­sé­ra­tion mêlée de dédain, Chaïm Rumkowski laissa sa pensée vaga­bonde s’in­ter­ro­ger sur ce qui diffé­ren­tiel le pauvre chaos des Juifs persé­cu­tés de la méca­nique huilée des persé­cu­teurs. Un chef conclut-il. Les siens ne dispo­sait que d’un Dieu sans visage, les autres avaient un Führer.

Le ghetto

Depuis les massacres de mars dans les rues du centre-ville et les exécu­tions de masse dans la proche forêt de Zgierz, la majo­rité des Juifs encore présents à Lódz, par grande déso­la­tion, volonté de résis­tance ou fidé­lité à leurs mémoires,s’étaient résolu la mort dans l’âme à inté­grer la réserve du ghetto, comme leurs tour­men­teurs l’avaient conjec­turé en usant des procé­dés de la chasse à courre ‑pour­tant abolie par les nazis pour ce qui concerne les sauvages -, avec ses meute de chiens crieurs, ses trompes et ses rabat­teurs ; leur gibier y gagnant somme toute une rela­tive sauvegarde.

Pensée juive

« Ne deman­dez jamais votre chemin à quel­qu’un qui le connaît, car vous pour­riez ne pas vous égarer »

Discours de Chaïm Rumkowski

Nous bâti­rons ensemble une cité ouvrière modèle, une ville usine que toute la Pologne nous enviera. Qui puis-je s’il nous faut satis­faire l’Al­le­magne domi­na­trice pour obte­nir de simple droit de vivre ? Nous crée­rons une répu­blique juive exem­plaire forte de dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs tous dévoué et la plupart haute­ment qualifiés. 

Rapport homme femme ici au théâtre.

Et Poznansky la laisse en paix, dès lors qu’elle met son âme au service de la comé­die ; il ne l’im­por­tune plus comme à ses débuts, avec cette sour­noi­se­rie des hommes qui dédaignent les femmes en les couvrant de louanges.

Le ghetto sous l’autorité de Chaïm Rumkowski

« Travaillez encore et toujours plus, si vous voulez vivre ! » répète à l’envi le roi Chaïm. Biebow comprends assez mal l’in­di­vidu, son éner­gie de petit caudillo et sa pusil­la­ni­mité face aux digni­taires du Reich. Ce judéen négo­cie la survie des siens contre cent mille pièces de textile pliées et embal­lés, en chef d’in­dus­trie aussi véreux que pugnace dans un marché aux esclaves et aux chiens. Présomp­tueux, au fond rési­gné et docile, il accepte les offenses et les restric­tions dès lors qu’on lui aban­donne la couronne d’Hérode.

La fin d’une culture

On ne pardonne qu’au diable à la fin. On néglige tous ceux que la terre recouvre, les hommes et les femmes partis sans comprendre avec leurs valises vides. Profe­sor Glusk l’a prévenu dans un rêve, demain les Alle­mands vien­dront rire au spec­tacle. Le clown Chaïm n’y pourra rien. Roi ou esclave, rien ni personne n’a pour eux d’im­por­tance. Cache-toi, ne respire plus, c’est bien­tôt la fin de notre histoire, on ne parlera plus yiddish à Lódz ni ailleurs. Un lait noir sort de la bouche des morts.