Édition : petite Biblio Payot. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Hélène Hinfray.

J’ai ri et même éclaté de rire. J’ai imposé à tous mes amis la lecture de certains passages de ce voyage de Bill Bryson à travers la Grande-Bretagne qu’il aime tant. Alors, cette fois (contrai­re­ment au livre précé­dent sur Luocine), un grand merci Keisha , je te rejoins dans un plai­sir de lecture que j’ai savouré à petites doses. Je commence à avoir un petit rayon Bill Bryson dans ma biblio­thèque :Ameri­can rigo­los, Motel Blues, Shakes­peare une anti­bio­gra­phie, Une Histoire de tout ou presque, Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Nos voisins du dessous. Si j’ai volon­tai­re­ment ralenti ma lecture, c’est parce que je frei­nais mon envie de cava­ler dans un livre où c’est mieux de prendre son temps. Quel plai­sir aussi de le lire avec une bonne connexion Inter­net ! Cela permet de véri­fier les images suggé­rées par un Bill Bryson en grande forme. Comme le dit Keisha , le premier chapitre racon­tant son premier contact avec l’An­gle­terre et ses habi­tants est à mourir de rire. Je peux encore sourire en imagi­nant la scène. On y apprend que les habi­tants restent le plus souvent cour­tois en toute occa­sion. (À ce propos je recom­mande la série « Mom » sur Arte qui démontre très bien aussi ce fait). Ensuite nous partons dans un périple à travers la Grande ‑Bretagne avec un auteur dont l’humour me ravit toujours autant. C’est très agréable de lire ce livre en véri­fiant sur Inter­net tous les petits détails qu’il raconte avec un sens aigue de l’ob­ser­va­tion. Comme tout adepte de l’humour, il est d’abord sa propre cible, il faut dire qu’il manie avec une constance rare l’art de se trom­per dans le choix de son hôtel et qu’a­près avoir cher­ché, le plus souvent sous la pluie, le meilleur rapport qualité prix , cela se termine le plus souvent dans une chambre mal chauf­fée et tris­tou­nette. Bill Bryson réus­sit son pari, nous faire aimer son pays d’adoption ,

cet étrange pays qui a inventé « un sport comme le cricket, qui dure trois jours sans jamais donner l’im­pres­sion de commencer. 

J’ai été un peu éton­née qu’il visite, l’An­gle­terre sans évoquer les compé­ti­tions spor­tives (foot ou rugby) et l’Écosse sans les golfs ni le Whisky. En revanche la bière et les pubs sont bien présents. J’ai bien aimé aussi le passage où il se rend compte qu’être trop long­temps tout seul à voya­ger le rend un peu bizarre. Ce livre, c’est aussi une décou­verte de la person­na­lité de Bill Bryson , cet écri­vain fait partie de ceux qui me remontent le moral. Vous pour­rez lire de nombreux extraits et je vous le dis, je suis loin d’avoir reco­pié tous ceux dont j’ai­me­rais me souvenir.

Citations

Vision de Calais

Calais est une ville fasci­nante qui n’existe que pour four­nir à des Anglais en survê­te­ment un endroit où aller passer la jour­née . Ayant subi d’in­tenses bombar­de­ments pendant le conflit mondiale , elle est tombée au mains des huma­nistes d’après guerre et ressemble par consé­quent au reste d’une expo­si­tion de 1957 sur le ciment. Un nombre alar­mant d’édi­fices du centre-ville, notam­ment autour de la lugubre place d’armes, semblent avoir été copiés sur des embal­lages de super­mar­ché. Certains enjam­bant même des rues – ce qui est toujours la marque des urba­nistes des années 1950, enti­chés des nouvelles possi­bi­li­tés offertes par le béton.

L’humour de Bill Bryson

Pour moi, quand il y avait un L à l’ar­rière d’une voiture, cela pouvait très bien signi­fier que son conduc­teur était lépreux. Je ne savais pas du tout que GPO dési­gnait le bureau de poste prin­ci­pal (Gene­ral Post Office), LBW une obstruc­tion passible d’éli­mi­na­tion au cricket (Le Before Wicket), GLC le conseil du grand Ni.dres (Grea­ter London Coun­cil) et OAP les retrai­tés (Ils Age Pensio­ners). Je rayon­nais litté­ra­le­ment d’ignorance.

Les habitudes

Après être resté assis une demi-heure dans un pub avant de me rendre compte qu’il fallait aller cher­cher soi-même sa commande, je voulus faire la même chose dans un salon de thé et l’on m’en­joi­gnit de m’asseoir.

L’art de résumer une vie (depuis il y a eu une série TV sur la vie de cet homme)

Selfridge était un type singu­lier qui nous donna tous une leçon de morale salu­taire. Cet Améri­cain consa­cra ses années d’ac­ti­vité à faire de Selfridges le grand maga­sin le plus raffiné d’Eu­rope, trans­for­mant du même coup Oxford Street en prin­ci­pale artère commer­çante de Londres. Il menait une vie droite et austère, se couchait tôt et travaillait sans relâche. Il buvait beau­coup de lait et ne faisait jamais de bêtises. Mais en 1918 sa femme mourut, et le fait de se trou­ver soudain libéré des liens matri­mo­niaux lui monta quelque peu à la tête. Il se lia avec deux jolies améri­caines d’ori­gine hongroise connues dans le milieu du music-hall sous le nom de Dolly Sisters, et se plon­gea dans la débauche. Une Dolly à chaque bras, il écuma les casi­nos d’Eu­rope, où il joua et perdit avec prodi­ga­lité. Il se mit à dîner dehors tous les soirs, dépensa des sommes folles aux chevaux de course et en auto­mo­bile, acheta High­liffe Castle et projeta de faire construire une demeure de 250 pièces à Hengist­bury Head, une loca­lité voisine. En dix ans il dila­pida 8 millions de dollars, se vit reti­rer la direc­tion de cette Selfridges perdit son château et sa rési­dence londo­nienne, ses chevaux de courses et ses Rolls-Royce, et se retrouva fina­le­ment à vivre tout seul dans un petit appar­te­ment de Putney et à prendre le bus, avant de mourir sans le sou et pour ainsi dire oublié le 8 mai 1947. Mais il avait eu le plai­sir ines­ti­mable de s’en­voyer en l’air avec des sœurs jumelles, c’est tout de même ça le principal.

Je me retrouve dans cette remarque :

Parmi des milliers de choses que je n’ai jamais réussi à comprendre, il en est une qui ressort parti­cu­liè­re­ment. C’est la ques­tion de savoir qui a dit le premier, alors qu’il se trou­vait près d’un tas de sable : » Je parie que si on prenait de ça, si on le mélan­geait avec un peu de potasse et si on le faisait chauf­fer, on obtien­drait à maté­riaux solides mais trans­pa­rent. On appel­le­rait ça du verre. » Trai­tez-moi d’abruti si vous voulez, mais on aurait pu me mettre sur une plage de sable jusqu’à la fin des temps sans qu’ils me viennent à l’idée d’es­sayer d’en faire des vitres

Portraits d » anglais

Je passais devant un aligne­ment de cabines de plage dispo­sées en arc de cercle, toutes de formes iden­tiques mais peintes de diffé­rentes couleurs vives. La plupart étaient fermées pour l’hi­ver mais, au trois quarts de la rangée envi­ron, il y en avait une d’ou­verte, un peu à la manière d’un coffre de magi­cien, avec une petite terrasse ou un homme et une femme était assis sur des chaises de jardin, emmi­tou­flés comme pour une expé­di­tion polaire, une couver­ture sur les genoux, souf­fleté par des bour­rasques qui mena­çaient à tout instant de les faire bascu­ler à la renverse. L’homme essayait de lire le jour­nal, mais le vent le lui rabat­tait sans cesse sur le visage. Ils avaient tous les deux l’air très heureux ou, sinon heureux à propre­ment parler, en tout cas extrê­me­ment satis­faits comme s’ils étaient aux Seychelles en train de boire un gin-fizz sous des palmiers dode­li­nants, et non pas à moitié mort de froid sous des rafales anglaises.
Ils étaient satis­faits parce qu’ils possé­daient un petit bout de terrain telle­ment prisé en bord de mer pour lequel il y avait sans doute une longue liste d’at­tente et que, là était le véri­table secret de leur bonheur, ils pouvaient rentrer quand ils voulaient dans la cabine pour avoir un peu moins froid. Ils pouvaient se faire une tasse de thé et, s’ils étaient d’hu­meur à faire des folies, manger un sablé au choco­lat. Après, ils pour­raient passer une agréable demi-heure à ranger leurs affaires et à fermer les volets. Il ne leur fallait pas plus pour accé­der à un état proche du ravissement.

Les prospectus publicitaires

Presque tous ces dépliant regor­geait telle­ment de fautes que c’en était dépri­mant, et ils avaient si peu à offrir que c’en était pitoyable. La plupart étof­fait leur liste d’at­trac­tions grâce à des indi­ca­tions telles que « parking gratuit » ou « Boutique cadeaux et salon de thé », sans comp­ter l’iné­vi­table « terrain d’aven­ture », et ensuite, ils étaient assez bêtes pour montrer sur la photo que c’était juste un portique et deux animaux en plas­tique sur ressort. Qui peut bien aller dans des endroits pareils ? Je me le demande.

Logique britannique

Je priais l’employé du guichet de me donner un aller simple pour Barns­table. Il m’in­forma que l’al­ler simple coûtait 8,80 livre mais qu’il pouvait me faire un aller-retour pour 4,40 livres.
- Vous ne voudriez pas m’ex­pli­quer en quoi c’est logique ? lui demandai-je.
- Je voudrais bien si je pouvais monsieur, me répon­dit-il avec une louable franchise.

Autodérision

Et les voilà tous partis à me bombar­der de ques­tions. « Elle consomme beau­coup ? Combien de litres au 100 ? C’est quoi comme couple ? Tu as un double arbre à cames en tête ou un alter­na­teur carbu­ra­teur à deux canons avec baïon­nette et sortie les pieds devant ? » Ça me dépasse que quel­qu’un veuille savoir toutes ces conne­ries sur une machine. Aucun autre appa­reil ne suscite un tel inté­rêt. J’ai toujours envie de leur deman­der. « Alors comme ça il paraît que tu as un nouveau réfri­gé­ra­teur ? Et elle contient combien de litres de fréon, cette petite merveille ? C’est quoi son IEE ? Et comment il réfri­gére, hein ? »
Cette voiture possé­dait l’as­sor­ti­ment habi­tuel de touches et de boutons, tous ornée d’un symbole destiné à vous embrouiller (…)
Au milieu de ce tableau de bord se trou­vaient deux cadrans circu­laires de la même taille. L’un d’eux indi­quait clai­re­ment la vitesse, mais l’autre me lais­sait tota­le­ment perplexe. Il avait deux aiguilles, une qui avan­çait très lente­ment et une qui n’avait pas l’air de bouger du tout. Je la regar­dai pendant une éter­nité avant de m’aper­ce­voir ( je vous jure que c’est vrai,) que c’était une pendule.

Les lords anglais

Je me rappelle avoir lu un jour que le dixième duc de Marl­bo­rough, alors qu’il séjour­nait dans l’un des châteaux de sa fille, était apparu consterné en haut de l’es­ca­lier pour décla­rer que sa brosse à dents ne mous­sait pas conve­na­ble­ment. Il s’avéra que, son valet ayant toujours mis le denti­frice à sa place, le duc igno­rait que ces instru­ments ne fabri­quait pas spon­ta­né­ment de la mousse.

Bradford.

La mission de Brad­ford, dans la vie, c’est de faire paraître toutes les autres villes de la planète plus belles en compa­rai­son, et elle remplit très bien ce rôle.

Liverpool

J’ai pris le train pour Liver­pool, où j’ar­ri­vais en plein Festi­val du détri­tus. Les habi­tants avaient pris le temps, malgré leurs nombreuses acti­vi­tés, de parse­mer le décor, par ailleurs terne et mal entre­tenu, de sachets de chips, de paquets de ciga­rettes vides et de sacs en plas­tique. Ils vole­taient gaie­ment dans des buis­sons, appor­tant couleur et relief aux trot­toirs et au cani­veaux. Et dire qu’ailleurs on met tout cela dans des sacs-poubelle.

Engager une conversation

Je ne sais pas moi, enga­ger la conver­sa­tion avec des incon­nus en Grande-Bretagne. En Amérique, évidem­ment, c’est facile. Il suffit de tendre la main en disant : « Moi c’est Bryson. Vous avez gagné combien l’an­née dernière ? » Et ensuite le dialogue ne tarit plus.

La correspondance train/​autocar

Bien que le dernier train eût effec­tué sa desserte depuis quelques temps, un homme se tenait toujours au guichet. J’al­lais donc le voir et l’in­ter­ro­geait calme­ment sur le manque de coor­di­na­tion entre le train et les services d’au­to­car à Blae­nau. Je ne sais pour­quoi, vu que je fus l’ama­bi­lité même, mais il fut visi­ble­ment vexé, comme si je criti­quais sa femme, et répon­dit d’un ton irrité.
- « Si la société Gwyn­ned Trans­port veut que les gens prennent le train de la mi-jour­née à Blae­nau, elle n’a qu’à faire partir les cartes plutôt.
- Mais vous aussi, insis­tai-je, vous pour­riez faire partir le train quelques minutes plus tard. »
Il me regarda comme si j’étais outra­geu­se­ment imper­ti­nent et riposta.
- » Mais pour­quoi nous ? »

Les animaux , les enfants, les ouvriers.

Savez-vous que la Société natio­nale de préven­tion de la cruauté envers les enfants a été fondé soixante ans après la Société royale de préven­tion de la cruauté envers les animaux dont elle n’était qu’une émana­tion ? Savez-vous qu’en 1994 la Grande-Bretagne a voté pour une direc­tive euro­péenne exigeant des périodes de repos statu­taire pour les animaux trans­por­tés, mais contre des périodes de repos statu­taires pour les ouvriers d’usine ?

Bryson a beaucoup utilisé les trains en Angleterre donc en 1994 on pouvait dire ceci

Voici pour vous quelques chiffres singu­liers, qui sont un peu barbants mais qu’il faut connaître. En Europe, les frais affec­tés par personne et par an aux infra­struc­tures ferro­viaires sont de 20 livre en Belgique et en Alle­magne, 31 livre en France, plus de 50 livre en Suisse, et en Grande-Bretagne elles atteignent roya­le­ment 5 livres. La Grande-Bretagne débourse moins par tête de pipe pour amélio­rer les voies ferrées que n’im­porte quel autre pays de l’Union euro­péenne à part la Grèce et l’Ir­lande. Même le Portu­gal dépense plus. Et, malgré ce manque de soutien finan­cier, le pays possède vrai­ment un excellent service de chemin de fer, tout compte fait. Aujourd’­hui les trains sont beau­coup plus propres qu’autre fois, le person­nel globa­le­ment plus patient et plus serviable. Les gentils guiche­tiers disent toujours s’il vous plaît et merci, et la nour­ri­ture est mangeable.

Une différence entre le Middle West et le Yorkshire

Là d’où je viens, dans le Middle West, lors­qu’on est emmé­nage dans un village ou une petite ville, tout le monde passe vous voir pour vous souhai­ter la bien­ve­nue comme si c’était le plus beau jour du quar­tier, et tout le monde vous apporte une tarte. Vous vous retrou­vez avec des tartes aux pommes, des tartes aux cerises et des tartes au choco­lat. Dans le de Middle West, il y a des gens qui démé­nagent tous les six mois rien que pour les tartes.
Dans le York­shire, cela ne risque pas d’ar­ri­ver. Mais progres­si­ve­ment, petit à petit, les autoch­tones vous font une place dans leur cœur et se mettre, lors­qu’il passe en voiture, à vous faire un signe de recon­nais­sance que j’ap­pelle le salut de Malham­dale. C’est un jour mémo­rable dans la vie de tout nouvel arri­vant. Pour effec­tuer le salut de Malham­dale, faites d’abord semblant de tenir un volant de voiture. Puis, très lente­ment, tendez l’in­dex de votre main droite comme si vous aviez un petit spasme invo­lon­taire. Voilà. Ça n’a l’air de rien, mais ça en dit long, croyez-moi et cela va beau­coup me manquer.

L’amour de l’Angleterre

Tout à coup, en un éclair, je compris ce que j’ai­mais en Grande-Bretagne, tout. Abso­lu­ment tout, le bon et le mauvais, la pâte à tarti­ner Marmite, les fêtes de village, les chemins de campagne, les gens qui disent : » Faut pas se plaindre », et « Je vous demande pardon, mais », ceux qui me présentent leurs excuses, à moi quand je leur donne un grand coup de coude sans faire exprès, le lait en bouteille, les hari­cots sur du pain grillé, les foins au mois de juin, les orties qui piquent, les jetées-prome­nades en bord de mer, les cartes d’état-major, les crum­pets, le fait d’avoir toujours besoin d’une bouillotte, les dimanches pluvieux – tout, je vous dis.

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition 1018. Traduit du tchèque Joseph Gagnaire

Je dois la décou­verte de cet auteur à Patrice et, comme lui, depuis, j’ai très envie de lire d’autres livres de cet auteur, pour­quoi pas « Voyage vers le Nord » . Ce petit livre sur les amou­reux des jardins est un petit concen­tré d’hu­mour. Dès la première phrase, j’ai souri et je savais que je le lirai jusqu’au bout :

Il y a cent manières de créer un jardin : la meilleure est encore de prendre un jardinier

Ecrit en 1929, ce conseil me encore va très bien, derrière tout beau jardin bien fleuri se cache un jardi­nier compé­tent (ce que je ne suis pas) et qui doit passer cent pour cent de son temps libre à travailler la terre. J’adore les fleurs mais je déteste les culti­ver. Pour­tant, quelle merveille quand les roses s’éveillent et parfument l’en­trée de la maison ! Dans ce petit livre, écrit comme un alma­nach, chaque mois, l’au­teur précise les diffé­rentes tâches qui attendent tout bon jardi­nier. Tout cela est raconté avec un humour déli­cieux. Mais j’avoue que l’ac­cu­mu­la­tion des noms de fleurs et de plantes a fini par me lasser. Karel Čapek aime le comique d’ac­cu­mu­la­tion et cela m’a semblé un procédé trop répé­ti­tif. Surtout ne vous arrê­tez pas à ce bémol, car dans l’en­semble vous trou­ve­rez que le jardi­nier de 1929 a beau­coup de points communs avec celui de 2020 . Et jamais, au grand jamais, vous n’ac­cep­te­rez de surveiller le jardin d’un ami qui part au mois d’août en vacances. Ce « presque rien que vous aurez à faire » peut se termi­ner par une vraie galère tous les jours. Le jardi­nier de 1929 écri­vait une lettre par jour pour s’in­quié­ter de l’état de son cher jardin et donner ses précieux conseils, je vous laisse imagi­ner ce que le jardi­nier d’au­jourd’­hui ferait avec son télé­phone portable grâce Face­book, What­sapp et autres façon de s’in­quié­ter de ses trop chères petites plantes…

quelques photos prises dans un jardin au prin­temps 2020 (celui où le confi­ne­ment a permis d’ad­mi­rer l’ar­ri­vée des fleurs) :

Citations

Tellement vrai

Vous verrez, au bout d’une quin­zaine, sortir de la mauvaise herbe au lieu de gazon. C’est un des mystères de la nature que les mauvaises herbes les plus luxu­riantes et les plus vivaces naissent toujours des meilleures semences de gazon : qui sait s’il ne faudrait pas semer de la graine de mauvaises herbes quand on veut avoir de beau gazon ? Trois semaines après, votre pelouse est abon­dam­ment couverte de char­dons drus et autres sale­tés rampantes ou enra­ci­nées dans le sol, quand vous voulez les arra­cher, ou bien elles se cassent juste à la racine, ou bien elles emportent toute une motte de terre. Ainsi vont les choses : 
plus une saleté est nuisible, plus elle a de vitalité. 

Se souvenir que ce livre a été écrit en 1930 et non en 2021 !

Quiconque devient jardi­nier recherche avec complai­sance les « Vieux Chro­ni­queurs » . Ce sont des personnes d’un certain âge et passa­ble­ment distantes qui disent chaque prin­temps , qu’elles n’ont pas souve­nir d’avoir jamais vu un temps pareil . S’il fait froid, elles proclament qu’elles ne se souviennent pas d’un prin­temps aussi froid. « Une fois, il y a de ça soixante ans, il a fait si chaud que les violettes fleu­rirent à la Chan­de­leur ». Par contre si le temps est légè­re­ment plus chaud, les chro­ni­queurs soutiennent n’avoir aucun souve­nir d’un prin­temps aussi chaud. « Une fois, il y a de ça soixante, nous circu­lâmes en train en traî­neau à la Saint-Joseph ». Bref, les chro­ni­queurs eux aussi témoigne qu’en ce qui concerne le temps, notre pays a toujours été soumis à un arbi­traire effréné et qu’il n’y a pas à aller contre.

Genre d’énumérations drôle mais hélas trop fréquentes

Culti­ver la terre, c’est d’une part bêcher, creu­ser, retour­ner, fouiller, ameu­blir, apla­nir, nive­ler et faire des ondu­la­tions, et d’autre part, s’oc­cu­per des ingré­dients. Aucun pudding au monde ne peut-être de compo­si­tion plus compli­quée que la terre de jardin. Autant que je puisse savoir, on y met du fumier, de l’en­grais, du guano, des feuilles pour­ries, de la terre de gazon, de la terre arable, du sable, de la paille, de la chaux (de la farine pour les enfants), du salpêtre, des phos­phates, de la bouse, de la cendre, de la tourbe, de l’eau de la bière, des culots de pipe, des allu­mettes brûlées, des chats crevés et beau­coup d’autres substances. Tout cela se mélange, s’en­fuit et se répand ; comme je l’ai dit, le jardi­nier n’est pas un homme qui respire les roses, mais un homme qui est pour­suivi par l’idée que « cette terre voudrait encore un peu de chaux », ou bien « qu’elle est lourde, comme du plomb, dit le jardi­nier, et qu’elle voudrait un peu de sable ».

Le jardinier et la propriété

Quiconque a un jardin devient inéluc­ta­ble­ment un défen­seur de la propriété, et alors, ce n’est pas un rosier qui pousse dans ce jardin, c’est « son » rosier. L’homme qui est proprié­taire prend conscience d’une certaine soli­da­rité qui le lie à son prochain, par exemple en ce qui concerne le temps, il se met à dire : « Nous aurions besoin d’une bonne pluie » ou « Nous avons été bien arro­sés ». D’autre part, il devient en quelque sorte forte­ment exclu­sif. Il trouve que les arbustes des voisins ne sont que du bois de fagot, à la diffé­rence des siens propres ;.ou bien il constate que tel cognas­sier vien­drait bien mieux dans son jardin que dans celui de son voisin, etc. Il est donc vrai que la propriété privée suscite certains inté­rêts collec­tifs, certains inté­rêts de classe, par exemple en ce qui concerne le temps, mais il est non moins vrai qu » elle excite à l’ex­trême de forts instincts d’égoïsme, d’ini­tia­tives et de posses­sion. Il ne fait pas de doute que les hommes n’aillent au combat pour défendre leur idée, mais ils iraient avec plus de zèle encore et plus de féro­cité pour défendre leur jardin. Un homme qui possède quelques arpents de terre et qui cultive quelque chose devient, en vérité, un être conser­va­teur car il est assu­jetti à des lois natu­relles millé­naires. On aura beau faire, aucune révo­lu­tion n’ac­cé­léra la germi­na­tion ni ne fera fleu­rir les lilas avant le mois de mai, cette leçon rend l’homme plus sage et fait qu’il se soumet aux lois et aux coutumes.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Seuil

Un essai ? un roman ? ce qui est sûr c’est que cette lecture a été un peu diffi­cile dans le cadre du club de lecture parce qu’il faut l’ava­ler en quelques jours et que cette oeuvre ne s’y prête guère elle convien­drait mieux à la flâne­rie litté­raire qui permet­trait au lecteur de réali­ser le vœu de Bernard Chambaz :

Aux morts pour qu’ils vivent. Aux vivants pour qu’ils aiment

Cette cita­tion extraite de l’oeuvre de Joseph Delteil « les poilus », est le fil conduc­teur de ce roman, les vivants, dans le texte, ils sont deux, les parents de Martin né en 1976 et on peut aussi y rajou­ter nous, lecteurs et lectrices. Les morts ils sont très nombreux en dehors des deux prin­ci­paux Jack London mort en 1916 et Martin mort à 16 ans en 1992, il y a aussi la famille quelque peu compli­quée de Jack London et tous les écri­vains que Bernard Cham­baz convoque dans ce voyage qui retrace un itiné­raire possible pour mieux connaître l’au­teur, entre autre, de Martin Eden . Le livre se divise en chapitres qui sont autant de lieux évoquant la vie du grand écri­vain qui, parfois, dialogue avec Martin, et que l’au­teur visite avec son épouse. Je pense que si on ne connaît pas l’œuvre de cet auteur extra­or­di­naire qui s’est battu contre tant d’in­jus­tices et qui a produit un nombre d’écrits incroyables, on ne peut pas appré­cier ce livre. Beau­coup de gens se sont empa­rés de sa vie car elle se prête aux scan­dales et aux révé­la­tions sulfu­reuses même sa propre famille y est allée de diffé­rentes versions, comme souvent dans ce cas le plus inté­res­sant et sans doute le plus proche de lui est dans ses livres. Je me souviens bien de ma lecture de Martin Eden, c’est un livre que j’ai lu et relu je crois qu’une grande part de lui est dans ce roman. Cela m’a donné envie de relire les livres qui ont enchanté mon enfance comme « l’ap­pel de la forêt » et « Croc blanc » je ne sais pas si les jeunes d’au­jourd’­hui pour­raient être sensibles à ces histoires, eux qui peuvent regar­der de si nombreux docu­men­taires anima­liers de si grande qualité. Jack London est un écri­vain de qualité et un homme privé médiocre, comme le prouve les lettres à ses filles dont l’au­teur dit qu’il aurait aimé en faire un grand feu de joie telle­ment il y appa­raît comme mesquin. J’ai retrouvé dans ce livre l’en­ga­ge­ment de l’au­teur face à la misère du monde capi­ta­liste et la fluc­tua­tion de sa pensée poli­tique. C’est souvent le cas lors­qu’un homme connaît la misère popu­laire, il sait souvent très bien décrire d’où il vient mais quand lui-même atteint un niveau de vie très confor­table grâce à ses écrits sa mauvaise conscience le taraude et peut le conduire à des posi­tions paradoxales.

Je ne suis pas enthou­siaste pour ce livre, parce que je me suis souvent perdue dans les diffé­rents point de vue des chapitres : étions nous avec l’au­teur et son amou­reuse ? avec leur fils, avec Jack London ? et surtout je n’ai pas compris le dialogue entre Martin et Jack . Est-ce-que cela a enri­chi pour l’au­teur la connais­sance de son fils ? et j’avoue que les constantes allu­sions aux signes astro­lo­giques me laissent perplexe.

Toutes ces réserves viennent aussi, sans doute, du fait que j’ai lu trop rapi­de­ment ce livre pour le rendre au club et avoir l’avis des autres lectrices. et pour­tant dans ce livre j’ai lu cette phrase qui me touche beaucoup :

Nous sommes aussi, un peu, les livres que nous avons lus.

Citations

Une mère au caractère sans tendresse.

Toute sa vie, il restera animé par des senti­ments contra­dic­toires, partagé entre l’af­fec­tion natu­relle qu’il porte à sa mère et l’ir­ri­ta­tion instinc­tive que ses réac­tions provoquent (.….. )
On garde au fond du cœur des épisodes cuisants auxquels nous donnons, quel­que­fois, trop de relief. Le plus lanci­nant quand il y repense n’est pas que sa mère ne lui ait dispensé aucune tendresse, c’est son compor­te­ment lors de l’épi­dé­mie de diph­té­rie ou une fièvre cara­bi­née faillit les empor­ter, sa demi-sœur et lui. Ce jour-là, Flora demanda au méde­cin si elle pouvait les enter­rer dans le même cercueil.

L’enfance de Jack London

Il n’y a pas que les livres dans la vie. Dès ses huit ans, Jack doit gagner sa vie ou plutôt contri­buer au budget fami­lial, débi­tant des pains de glace l’été, balayant les pistes d’un bowling le weekend, livreur de jour­naux, à pied d » œuvre pour l’édi­tion du matin et pour l’édi­tion du soir, la nuit noire l’hi­ver, avant et après la jour­née d’école où il s’est davan­tage ennuyé qu’il n’a appris.

Ce qui rend difficile le livre : mélange des époques et des lieux

Icefields Park­way ‑ou la prome­nade des Glaciers- longe depuis Jasper la rivière Atha­basca. En langue crie, on entend tantôt l’herbe éparse tantôt les roseaux que les champs de glace prodiguent à la saison estivale.

Défense de l’assassin du président Garfield

À son procès, l’as­sas­sin ne plaida pas la folie mais la volonté de Dieu dont il était l’ins­tru­ment, convaincu qu’il serait à ce titre inno­centé, assu­rant sa défense avec des argu­ments spécieux : » Ce sont les méde­cins qui l’ont tué. J’ai seule­ment tiré . »

Londres en 1900…

Avant même d’ar­ri­ver au cœur des ténèbres, sa première impres­sion de la capi­tale mondiale et d’une « abjecte pauvreté » bien­tôt « sans limite ». Jack est saisie par la vision des vieux et des enfants fouillant les ordures dans la boue. .… 
Dormir est un méchant casse-tête, que ce soit dans une pièce insa­lubre où s’en­tassent plusieurs familles, chez des marchands de sommeil qui louent très cher des lits occu­pés par roule­ment, dans des loge­ments exigus, sordides des taudis, des gale­tas, des tanières, parfois sans fenêtre, presque toujours sans lumière.

Une histoire qui lui servira dans ses nouvelles

Un vieux marin lui rapporte son histoire et le hasard une fois encore fait que c’est une histoire pour Jack. Le vieux avait donc frappé un lieu­te­nant qu’il avait insulté, le lieu­te­nant était tombé à la mer, il avait sauté dans l’eau par réflexe, mais j’au­rais mieux fait de nous noyer tous les deux, crois-moi, un canot les avais repê­chés, on l’avait traduit devant un tribu­nal, on lui avait enlevé la Victo­ria Cross gagnée sur les champs de bataille au bord de la mer Noire pour les beaux yeux de la reine, et il conclut d’une voix ferme, lais­sant Jack sans voix. : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit ! Meurs quand tu es encore jeune ! »

Jack en époux

Alors que Bess est enceinte, qu’elle se coltine les tâches ména­gères et tape à la machine ses manus­crits, il conti­nue de faire du vélo, boxer, nager, sortir au club avec ses copains, animer des réunions publiques où il retrouve Anna.

Édition Zulma, Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux livres qui se suivent sur le même sujet, mais quel livre ! Il faut beau­coup de courage pour lire un livre sur le ghetto de Lodz. On sait dès les premières lignes qu’au­cun des person­nages que nous rencon­trons au premier chapitre ne résis­te­ront à la barba­rie nazie. Hamad prend comme fil conduc­teur un malheu­reux enfant qui a vu toute sa famille assas­si­née et en parti­cu­lier son frère jumeau. De fuite en fuite, ce petit enfant aux boucles blondes, arrive à Lodz. Tel un lutin, il se cache dans les plus impro­bables recoins d’une ville peu à peu vidée de ses juifs. Nous rencon­trons alors l’his­toire peu connue de Chaïm Rukovsky qui décida de mettre la mettre la main d’oeuvre juive au service de l’ef­fort de guerre des nazis.

Pour cela, il crée une police juive redou­table. Dans son idée, si les juifs arrivent à se rendre indis­pen­sables, ils pour­ront survivre. C’est tout le para­doxe de ses posi­tions : a t’il été un tyran pour la popu­la­tion au service des nazis ? A‑t-il aidé l’ef­fort de guerre des nazis ? Ou a‑t-il contri­bué à en sauver quelques uns ? Bien sûr tous ses efforts n’ont servi à rien, sinon que Lodz n’a été liquidé qu’en dernier. En dehors de ce côté terrible voire insup­por­table l’au­teur fait revivre la culture yiddish. C’est sans doute ce qui donne un charme très parti­cu­lier à ce livre. Et cela nous rend encore plus triste devant cette perte irré­pa­rable, oui cette culture à bien disparu et cela définitivement.

Un livre éprou­vant mora­le­ment mais qui a le mérite d’avoir su racon­ter l’indicible.
Un témoi­gnage trouvé sur youtube raconte assez bien le para­doxe de ce ghetto qui lorsque le système de Rukovsky a fonc­tionné a permis à des juifs une vie moins horrible que dans d’autres ghetto, mais en même temps était au service de ceux qui allaient les assassiner.

Citations

Superstitions

Meryem avait bien assi­milé les milles façons d’évi­ter le mauvais œil : ne jamais regar­der par les fenêtres et l’en­tre­bâillure des portes, ne pas convoi­ter les fleurs du voisin ni jalou­ser les mariées vêtues de blanc… Mais aussi, être discrète en tout afin de béné­fi­cier de la Provi­dence. Cela, elle n’y parve­nait guère Chose aisée aux adultes, la discré­tion demande moins de cœur que de raison ; et sa curio­sité était comme une volée de moineaux qui s’épar­pille et se posent en tout lieu. Pas un museau de souris, pas une mèche folle de fian­cée pieuse n’échap­paient à son œil de mouche, elle se délec­tait des innom­brables petites ombres qui dénon­çaient la fièvre mal cachée des caprices et des vices chez les uns et les autres, Juifs ou goyim de passage.

Vocabulaire recherché

Puis, tour­nant les talons, il s’était dirigé d’un pas décidé vers une harpaille de chif­fon­niers qui traî­naient les pieds derrière un baudet minus­cule attelé à une sorte d’énorme brouette à trois roues surchar­gée de hardes et de vieilleries.

Lódz

- J’ai bien étudié vos propo­si­tions, déclara d’emblée Biebow. La rédemp­tion des Juifs par le travail inten­sif et désin­té­ressé au service du Reich ! C’est fort enthou­sias­mant ! On y réflé­chira peut-être. Mais pour l’heure, l’Ober­grup­penfüh­rer Rein­hard Heydrich, le Reichsfüh­rer Hein­rich Himm­ler, le bureau prin­ci­pal de tutelle de l’Est et nos experts de l’état-major caressent d’autres pers­pec­tives… – – Avec votre agré­ment Herr Hans Biebow, si la chose était seule­ment envi­sa­geable, je me ferai fort de convaincre Herr Hein­rich Himm­ler en personne des immenses mérites de mon programme pour l’éco­no­mie alle­mande… Lódz a toujours été une ville indus­trieuse, grâce aux Juifs pour une grande part.
- Himler vous rira au nez. Que ferez-vous de vos hébreu main­te­nant qu’ils n’ont plus rien ?
- Je pour­rais créer des ateliers et des usines par centaines avec une main d’oeuvre experte…
Par centaines ! Où donc ? Tous vos biens mobi­liers et immo­bi­liers ont été saisis.

Réflexions

À la fois dubi­ta­tif, un peu honteux et débor­dant d’une commi­sé­ra­tion mêlée de dédain, Chaïm Rumkowski laissa sa pensée vaga­bonde s’in­ter­ro­ger sur ce qui diffé­ren­tiel le pauvre chaos des Juifs persé­cu­tés de la méca­nique huilée des persé­cu­teurs. Un chef conclut-il. Les siens ne dispo­sait que d’un Dieu sans visage, les autres avaient un Führer.

Le ghetto

Depuis les massacres de mars dans les rues du centre-ville et les exécu­tions de masse dans la proche forêt de Zgierz, la majo­rité des Juifs encore présents à Lódz, par grande déso­la­tion, volonté de résis­tance ou fidé­lité à leurs mémoires,s’étaient résolu la mort dans l’âme à inté­grer la réserve du ghetto, comme leurs tour­men­teurs l’avaient conjec­turé en usant des procé­dés de la chasse à courre ‑pour­tant abolie par les nazis pour ce qui concerne les sauvages -, avec ses meute de chiens crieurs, ses trompes et ses rabat­teurs ; leur gibier y gagnant somme toute une rela­tive sauvegarde.

Pensée juive

« Ne deman­dez jamais votre chemin à quel­qu’un qui le connaît, car vous pour­riez ne pas vous égarer »

Discours de Chaïm Rumkowski

Nous bâti­rons ensemble une cité ouvrière modèle, une ville usine que toute la Pologne nous enviera. Qui puis-je s’il nous faut satis­faire l’Al­le­magne domi­na­trice pour obte­nir de simple droit de vivre ? Nous crée­rons une répu­blique juive exem­plaire forte de dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs tous dévoué et la plupart haute­ment qualifiés. 

Rapport homme femme ici au théâtre.

Et Poznansky la laisse en paix, dès lors qu’elle met son âme au service de la comé­die ; il ne l’im­por­tune plus comme à ses débuts, avec cette sour­noi­se­rie des hommes qui dédaignent les femmes en les couvrant de louanges.

Le ghetto sous l’autorité de Chaïm Rumkowski

« Travaillez encore et toujours plus, si vous voulez vivre ! » répète à l’envi le roi Chaïm. Biebow comprends assez mal l’in­di­vidu, son éner­gie de petit caudillo et sa pusil­la­ni­mité face aux digni­taires du Reich. Ce judéen négo­cie la survie des siens contre cent mille pièces de textile pliées et embal­lés, en chef d’in­dus­trie aussi véreux que pugnace dans un marché aux esclaves et aux chiens. Présomp­tueux, au fond rési­gné et docile, il accepte les offenses et les restric­tions dès lors qu’on lui aban­donne la couronne d’Hérode.

La fin d’une culture

On ne pardonne qu’au diable à la fin. On néglige tous ceux que la terre recouvre, les hommes et les femmes partis sans comprendre avec leurs valises vides. Profe­sor Glusk l’a prévenu dans un rêve, demain les Alle­mands vien­dront rire au spec­tacle. Le clown Chaïm n’y pourra rien. Roi ou esclave, rien ni personne n’a pour eux d’im­por­tance. Cache-toi, ne respire plus, c’est bien­tôt la fin de notre histoire, on ne parlera plus yiddish à Lódz ni ailleurs. Un lait noir sort de la bouche des morts.

Édition Acte Sud Babel traduit de l’al­le­mand par Pierre Foucher

la dernière phrase du livre sonne très juste :

Et je me dis que ce Hitler, nous n’en seront jamais quittes : nous y sommes condamnés, à perpétuité.

Au mois de novembre 2019, Eva a lancé le mois de litté­ra­ture alle­mande. Et j’y ai décou­vert deux essais. Le premier, « Un Alle­mand de l’Est » de Maxim Leo, a été un coup de cœur. J’ai plus de réserves pour celui-ci, dont comme Patrice , je recom­mande quand même la lecture. Il a fallu que j’at­tende le dernier chapitre pour en comprendre toute la portée. En février 1964, Horst Krüger se rend à Franc­fort en tant que jour­na­liste pour couvrir le procès des Alle­mands qui avaient travaillé à Ausch­witz. Il est sidéré de décou­vrir que des hommes qui, pendant la guerre, ont commis les pires atro­ci­tés sont rede­ve­nus des Alle­mands ordi­naires. Et c’est sans doute à partir de cette confron­ta­tion qu’il s’est efforcé de retrou­ver qui il était pendant cette période : « un bon alle­mand, qui a permis le nazisme sans adhé­rer complè­te­ment à cette idéologie ».

La première partie relate son enfance. Son père est un fonc­tion­naire qui s’élève peu à peu dans la hiérar­chie de son minis­tère. L’en­nuie, la routine, la peur du regard des autres carac­té­risent son enfance. On pour­rait même penser que le nazisme a gagné en Alle­magne car c’était un pays où les gens s’en­nuyaient et n’avaient rien d’in­té­res­sant à faire. Il décrit aussi la domi­na­tion de la noblesse prus­sienne qui méprise les gens de basses extrac­tions comme son père. Un ami d’ori­gine juive et russe donne un peu de piquant à sa vie de lycéen. Et puis, il raconte aussi l’hor­rible suicide de sa sœur qui, ayant avalé des produits toxiques, mourra à petit feu à l’hô­pi­tal, ses parents n’ayant qu’un souci maquiller le suicide en mort accidentelle.

La deuxième partie du livre raconte sa guerre et sa prise de conscience si tardive qui le fera quit­ter le front et se rendre aux troupes alliées. On voit alors, ce qui a souvent été décrit, à quel point, jusqu’au bout, certains Alle­mands étaient fana­ti­sés et voulaient se battre à tout prix et surtout punir tous ceux qui essayaient de fuir le système.

Puis enfin cette troi­sième partie sur ce procès des bour­reaux ordi­naires qui est vrai­ment passion­nante et sonne très juste. Rien que pour ce moment il faut lire Hörst Krüger et espé­rer que jamais un tel régime ne revoie le jour .

Citations

Le quartier de ses parents

Les jour­naux parlaient de combats de rues dans le Wedding et de barri­cades devant la maison des Syndi­cats : c’était bien loin de nous, comme à des siècles de distance, de détes­tables et incom­pré­hen­sibles cas de désordre. À Eich­kamp, j’ai appris très tôt qu’un bon Alle­mand est toujours apolitique.

La clé du livre

Je suis un fils typique de ces Alle­mands inof­fen­sifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parve­nus à leur fin. Voilà tout le problème.

Je ne connaissais pas le mot avers

Ivresse et extase sont les mots clés du fascisme, l’avers de sa médaille, terreur et mort son envers, je crois que les gens d’Ei­ckamp aimaient bien, eux aussi, qu’on leur procu­rât cette ivresse et cette extase. Là était la faille leur site, leur talon d’Achille. Subi­te­ment on était quel­qu’un. On vallait mieux, on était d’une autre espèce que le reste du monde, on était alle­mand. Il y avait une grande solen­nité dans l’air, en ce temps-là, au-dessus de la terre d’Allemagne.

Humour

On ne m’a jamais expli­qué, chez moi, d’où viennent les enfants. Mes parents étaient non seule­ment a‑politiques, mais encore a‑érotiques et a‑sexués. Peut-être cela va-t-il de va t‑il de pair.

L’éducation sexuelle

Un soir, sur ma table de nuit, je trou­vais un opus­cule. J’en fus très étonné car jusqu’ici l’im­primé n’avait joué aucun rôle dans nos rapports. Je compris tout de suite qu’il fallait que quelque chose d’ex­cep­tion­nel fût en jeu. Je me mis à lire : c’était une brochure d’in­for­ma­tions sexuelles rédi­gée avec précau­tion, onction, bien­veillance. Elle commen­çait par les grami­nées et les bour­dons, elle passait au soleil pour parler ensuite des merveilles de la force divine avant d’en arri­ver, enfin, à la force virile et à l’édu­ca­tion de terri­fiant péché mortel de consomp­tion : ça nuisait soi-disant, à la moelle épinière. Mais mani­fes­te­ment je ne voyais pas le rapport : sans doute était-ce un peu trop dévot pour moi, à cette époque-là. Ma mère, dans son désar­roi, avait acheté cette brochure catho­lique chez les Ursu­lines. Elle ne m’en a jamais parlé, ni moi non plus. D’ailleurs, nous n’abor­dions pas ce sujet à la maison et si, en ce temps-là, la chose ne m’avait pas travaillé dans mon propre corps, à vingt ans j’au­rais pu croire encore à la fécon­dité de la sueur de nos bonnes. Voilà comment c’était chez nous. La maison du petit-bour­geois alle­mand boute hors ses murs non seule­ment l’État, mais encore l’amour. Ques­tion – d’ordre pure­ment socio­lo­gie : que reste-t-il alors, pour vivre, sans poli­tique et sans sexualité ?

Enfin un réveil

Je ne veux plus être alle­mand. Je veux quit­ter ce peuple. Je passe en face.
Je sais, il n’y a pas il n’y a pas de quoi se vanter : il est moins cinq et le Reich est en train de se dislo­quer comme une vieille armoire. Il n’aura tenu que soixante-dix ans. Il y a belle lurette qu’à Yalta on se l’est partagé. Depuis des semaines, à Berlin, les puis­sants du régime ont sur eux les petites ampoules qu’ils croque­ront quand ils auront touché au terme de leur caval­cade infer­nale à travers l’His­toire : encore quatre semaines.

Prisonnier

Commença alors la merveilleuse et incon­ce­vable liberté de l’état de prison­nier, commença une période de souf­france riche d’es­poir. Désor­mais je ne vivais plus qu’au sein de masses, de foules fati­guées, hébé­tées, affa­mées, qu’on pous­sait de camp en camp, de cage en cage, et pour­tant, au milieu de cette grande armée grisâtre de prison­niers, pour la première fois depuis long­temps, je repre­nais vie. J’avais le senti­ment que les temps à venir seraient les miens, que j’étais en train de me réveiller, de reve­nir à moi. Hitler vain­queur, jamais ce n’au­rait été possible. Main­te­nant, nous touchons ce fond est riche d’es­poir, d’ave­nir, de chance qui s’offrent. Je vais mal mais je sais que main­te­nant j’ai des chances d’al­ler mieux. Ça ira mieux. Pour la première fois de ma vie, je faisais l’ex­pé­rience de l’ave­nir : l’ave­nir, c’est l’es­poir que demain sera meilleur qu’au­jourd’­hui. L’ave­nir : jamais, sous Hitler, je n’au­rais su ce que c’était.

Auschwitz

On dit qu’à notre époque de lumière il n’y aurait plus de mythe mais chaque fois que j’en­tends ce nom d’Au­sch­witz, j’ai la sensa­tion que m’ef­fleure un cryp­to­gramme mythique de la mort en notre temps : danse macabre à l’ère indus­trielle. C’est ici, à Ausch­witz, qu’a pris nais­sance ce mythe nouveau de la mort bureau­cra­ti­sée. L’his­toire n’ac­couche-t-elle pas de temps en temps de mythes nouveaux ? Est-ce qu’Au­sch­witz, ce n’est pas très exac­te­ment la vision de Rosen­berg : le mythe du 20e siècle

Des hommes ordinaires

Mais je réalise alors que ces bons pépés ne sont pas des assas­sins ordi­naires, des gens qui tuent dans un coup de folie, par dépit amou­reux, par plai­sir ou déses­poir. Tout ça, c’est humain, ça existe. Les gens qui sont ici, ce sont les assas­sins moderne, d’une espèce jusqu’a­lors incon­nue, les bureau­crates et les ronds-de-cuir de la mort de masse, les comp­tables et les scri­bouillards de cette machi­ne­rie, ceux qui appuient sur les boutons. Tech­ni­ciens opérant sans haine ni senti­ment, petit rond de cuir du grand Reich rêvé par Eich­mann, assas­sins en col blanc. Ici se mani­feste une crimi­na­lité d’un genre nouveau ou la mort est acte bureau­cra­tique et où les assas­sins sont de sympa­thiques fonc­tion­naires agis­sant en toute correction.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Olivier Mannoni

Merci, merci à Patrice et au mois de livres de langue alle­mande en novembre 2019. C’est un vrai cadeau ce livre et je vous le conseille à toutes et tous. Mais vous l’avez peut-être déjà lu, puisque Maxim Leo a reçu le prix du livre Euro­péen en décembre 2011 pour cet essai. Prix telle­ment mérité, car rien ne peut plus contri­buer à la construc­tion euro­péenne que ce genre d’es­sai qui décrit si minu­tieu­se­ment les malheurs d’une Europe en guerre puis divi­sée par un mur infran­chis­sable pour les habi­tants de la RDA. Maxim va nous faire comprendre tous ces aspects de l’Eu­rope grâce à sa famille qui est à la fois origi­nale et telle­ment ordi­naire. En tout cas pour sa famille pater­nelle, si son père n’est jamais tota­le­ment entré dans les cases des critères de la RDA, son grand-père a été un nazi ordi­naire puis un habi­tant de la RDA tout aussi ordi­naire. Mais cette phrase traduit trop pauvre­ment la compré­hen­sion que nous aurons de Werner ce grand père qui s’est si peu inté­ressé à son fils. En revanche, la famille de sa mère est beau­coup plus origi­nale . Son grand père Gerhard Leo a été obligé de fuir avec son propre père l’Al­le­magne nazi parce qu’il était d’ori­gine juive. En France, Gerhard rentrera dans la résis­tance et devient un véri­table héros, il a raconté ses exploits dans un livre que je lirai peut-être. S’il est resté en RDA , c’est parce qu’il a trop vu en RFA d’an­ciens nazis ne pas être du tout inquié­tés et même deve­nir des cadres de la nation. Ensuite, nous voyons la vie des parents de Maxim qui essaient de tout faire pour se plaire en RDA, sans pour autant adhé­rer complè­te­ment au système. Et enfin avec lui, Maxim ce petit garçon qui ne croit pas du tout aux valeurs commu­nistes et qui ressemble telle­ment à tous les enfants du monde. Son parcours permet de toucher du doigt la vie de l’Al­le­magne de l’Est. C’est à la fois tragique et ridi­cule. Tragique, car il a failli ne pas pouvoir pour­suivre ses études et qu’il craint toujours d’être repéré par la Stasi. Ridi­cule, quand on voit les efforts de la direc­trice pour convaincre les enfants qu’ils ont de la chance d’être des enfants choyés de la RDA alors qu’ils n’ont presque rien pour jouer ou pour se distraire. Et lorsque le dernier chapitre arrive avec les mani­fes­ta­tions de Leip­zig qui annon­ce­ront la fin de ce régime absurde on sent que cela s’est joué à très peu de choses. Mais les Alle­mands sont main­te­nant réunis dans un même pays, on se demande alors si Maxim Leo écrira la suite pour nous expli­quer pour­quoi le parti néo-Nazi se récla­mant ouver­te­ment des théo­ries d’Hit­ler fait un si bon score dans son ancien pays. À ce propos vous pouvez écou­ter sur le podcast du Nouvel Esprit Public une émis­sion qui complé­te­rait bien cette lecture.

Citations

Le travail de journaliste en 1966 en RDA

On énumère aussi les mots deve­nus indé­si­rables parce que l’en­nemi s’en est empa­rés, le nom des produits que l’on n’a plus le droit de mention­ner parce qu’ils sont en pénu­rie. Il y a des mois où personne ne peut écrire « machine à laver » ou « Pneu de voiture ». La« Social-démo­cra­tie » est pros­crite pendant deux ans, le « Parle­ment » et le.« Front popu­laire ango­lais » pendant six semaines seulement.

Le journalisme en RDA

Anne note que la plupart des chefs de service ne sont pas de vrais jour­na­listes, mais des soldats du parti en service commandé. Les bon jour­na­liste n’en sont pas membres, ce qu’elle trouve étrange, puisque le parti est tout de même censé être l’élite. Comme il n’y a guère de place pour leur texte à eux, la plupart sont presque tota­le­ment désœu­vrés. À midi, on commence à boire dans les bureaux. Ce sont les chefs de service qui boivent le plus. Les collègues tentent de se mettre mutuel­le­ment des bâtons dans les roues. Il y a des intrigues, des dénon­cia­tions, des campagnes. Acces­soi­re­ment, on fait un journal.

Jeux des enfants dans le Berlin d’après guerre

Parfois ils sortent de la ville et se rendent à Marzahn, où l’on déverse dans une fosse des muni­tions trou­vées. Ils font du feu, ils jettent des cartou­chière de fusils-mitrailleurs et se mettent à couvert. Le bruit des balles qui partent en sifflant dans tous les sens est si épou­van­table que certains en font dans leur panta­lon. Les grands cassent les déto­na­teurs des obus de DCA et versent la poudre noire dans des sacs. Ils entrent dans des ruines dont les chemi­nées tiennent encore debout. Ils placent l’ex­plo­sif en bas, dans le bac du poêle ; des lacets plon­gés dans du désher­bant leur servent de mèches. Et lorsque, derrière, la charge éclate , lorsque l’im­mense chemi­née s’ef­fondre comme un géant touché à mort, ils crient et dansent de joie. Les adultes ne demandent jamais où ils étaient passés. Ils mènent leur propre vie.

Fait peu connu, pourtant cela se passe en France

Werner, sous-offi­cier de la Wehr­macht, a échappé à la mort sur le front et a été enfermé dans un camp où il a vu ses cama­rades mourir par centaines.

Un nazi ordinaire

Il semble que, comme beau­coup d’autres, Werner, à l’époque, était persuadé qu’une vie meilleure se prépa­rait. Il voyait que les choses avan­çaient, que sa vie deve­nait plus belle, que tout d’un coup même les enfants d’ou­vriers avait une chance. Dans sa famille, personne avant lui n’était jamais allé au sport d’hi­ver. Il était aussi le premier à avoir vu la mer. Même s’ils avaient eu l’argent pour le faire, ses parents n’au­raient jamais eu l’idée de louer un fauteuil cabine au bord du Wann­see ou d’ache­ter une bouteille de vin au thé dansant. Werner se sent l’âme d’un gagnant, d’un homme qui a tiré le gros lot. « Tout d’un coup tout semble possible. » Écrit-il, et c’était sans doute très préci­sé­ment le senti­ment qu’a­vaient beau­coup de personnes à cette époque. Hitler a relevé les petits, rape­tissé les grands.

Portrait d’un homme qui sait s’adapter à tous les systèmes

Werner était peut-être l’un de ces hommes qui fonc­tionnent correc­te­ment dans prati­que­ment tous les systèmes et prati­que­ment tous les rôles. Il aurait tiré le meilleur de n’im­porte quelle situa­tion. Son bonheur de vivre n’au­rait pas été menacé si Hitler avait gagné la guerre ou si lui-même s’était par hasard fina­le­ment retrouvé à l’Ouest il aurait certai­ne­ment été un bon peintre de décor s’il n’était pas devenu un bon direc­teur d’éta­blis­se­ment scolaire. Tout comme, aupa­ra­vant, il avait été un bon mouleur, un bon soldat, un bon prison­nier. Et désor­mais un bon citoyen de la RDA.

Pourquoi son grand père résistant à préféré la RDA

Dans cette inter­view, pour la première fois, Gerhard parle de la culpa­bi­lité, il explique pour­quoi des gens comme lui était à ce point enchaî­nés à ce pays. Il évoque l’es­poir qui était le sien après la guerre : celui de construire une nouvelle société dans laquelle les nazis n’au­raient plus jamais la moindre chance. Il a vu, explique-t-il, des crimi­nels de guerre siéger au gouver­ne­ment et des géno­ci­daire perce­voir des pensions consi­dé­rables, tout cela à l’Ouest. Ce genre de chose, affirme-t-il, n’exis­tait pas en RDA. Et cela comp­tait plus que tout le reste.

Une anecdote amusante, Maxim a 11 ou 12 ans en RDA

Un jour du mois de novembre 1982, la direc­trice de notre école, Mme Reichen­bach, arriva en trombe dans le vestiaire. Nous sortions tout juste du cours d’édu­ca­tion physique. Madame Reichen­bach nous annonça, les larmes aux yeux » « Il s’est passé quelque chose de très grave. Leonid Brej­nev, le secré­taire géné­ral sovié­tique, est mort ». Le silence régna un moment, ensuite, nous ne pûmes nous empê­cher de rire, parce que Kai Petzold, tout nu derrière madame Reichen­bach , cher­chait déses­pé­ré­ment son slip. Madame Reichen­bach ne compre­nait pas ce qui se passait, elle n’en­ten­dit que nos rires étouf­fés et quitta la salle furieuse. Nous avions en prin­cipe, l’heure suivante, un cours de mathé­ma­tiques, mais la direc­trice entra dans notre classe et nous annonça qu’a­près cet inci­dent, chacun d’entre nous devait écrire une rédac­tion sur Leonid Brej­nev. Il s’avéra que certains d’entre nous igno­rait tota­le­ment de qui il s’agis­sait. Madame Reichen­bach se remit à pleu­rer et annonça en criant que cette histoire aurait des consé­quences. Mais il ne se passera rien du tout, si ce n’est que quelques mois plus tard un nouveau secré­taire géné­ral du PCUS (Iouri Vladi­mi­ro­vitc Andro­pov) mourut et que personne ne nous en parla à l’école.

Comment une bonne idée peut ne servir à rien.

À partir de la sixième, nous avions une fois par semaine un cours de travail produc­tif. Nous nous rendions dans une usine de métal­lur­gie qui produi­sait des pièces pour les chauf­fages au gaz. Ils ne savaient vrai­sem­bla­ble­ment pas quoi faire de nous, raison pour laquelle nous passions des heures à trier des vis que l’on remet­tait en vrac après notre départ pour occu­per la classe suivante.

Régis Debray et Gilles,Perrault et François Mitterand en 1987

Régis Debray nous parle aussi de Tamara Bunke, une femme origi­naire de la RDA qui se trou­vait à l’époque à côté du Che. « Une femme hors du commun, une combat­tante », dit-il. mon fran­çais assez médiocre ne me permet pas de tout comprendre ; mais ce que je saisis, c’est que tout le monde, dans cette maison, trouve que la RDA est fantas­tique. Gilles Perrault dit que je devrais être fier de vivre dans un pays révo­lu­tion­naire comme celui-là, parce que seule la révo­lu­tion libère vrai­ment les gens. Je n’ose pas le contre­dire, entre autres parce que je vois à quel point ces phrases rendent Gerhard heureux.
Mais je ne discerne pas la logique de tout cela. Comment peut-on loger dans une villa pareille et chan­ter les louanges de la RDA ? Ou bien faut-il juste­ment habi­ter dans ce type de demeure pour pouvoir le faire ? J’ignore quelle image ces gens ont de la RDA, et même s’il y ont déjà été. Régis Debray nous confie un secret. Il exerce des fonc­tions de conseiller poli­tique auprès du président de la Répu­blique fran­çaise, Fran­çois Mitter­rand, et dit que celui-ci a lui aussi beau­coup d’es­time pour la RDA.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Natha­lie Peronny Édition Globe 

Je dois à Keisha (encore elle ! ‑encore ?… comme si je me plai­gnais !) ce livre merveilleux et instruc­tif à tant de point de vue. Je l’ai lu depuis un moment mais je n’ai rien oublié de mon inté­rêt pour cette fabu­leuse enquête. Il est sur mon sur Kindle et le gros avan­tage c’est de pouvoir faire des notes très faci­le­ment et de les récu­pé­rer tout aussi faci­le­ment comme vous pour­rez le voir. Peut-être, en ai-je mis un peu trop mais c’est pour moi une bonne façon de rete­nir préci­sé­ment le contenu d’un livre.

Jessica Bruder a suivi pendant deux ans des Améri­cains qui ont tout perdu suite à la crise des « subprimes » , toutes leurs écono­mies ont fondu dans des malver­sa­tions bancaires. Ils n’ont plus rien mais n’ont pas perdu les traits de carac­tère de la culture améri­caine. Ils essaient par tous les moyens de s’en sortir. Ceux et celles qui inté­ressent cette jour­na­liste ont choisi de s’ache­ter un camping-car et de partir sur les routes, à la recherche des petits boulots. Vous ne serez pas éton­nés d’ap­prendre qu’A­ma­zon a vu là une main d’oeuvre facile à capter. Donc avant Thanks­gi­ving et Noël leurs terrain de camping se remplissent de cara­vanes venant des quatre coins du pays. Cela nous vaut des pages passion­nantes sur ceux et celles qui travaillent dans les énormes hangars d’Ama­zon . La prin­ci­pale diffi­culté de ses nouveaux migrants de l’in­té­rieur, c’est de trou­ver des endroits où lais­ser leur camping, en effet aux États-unis tous les station­ne­ment sont privés et peuvent coûter très cher. Amazon propose donc des parking gratuits pour que ces gens viennent travailler chez eux. Le livre four­mille de petites astuces pour s’en sortir ? Ces gens forment une commu­nauté et se refilent les adresses des super­mar­ché qui ne vous chas­se­ront pas de leur parking, des terrain de camping où vous pour­rez lais­ser votre véhi­cule à condi­tion de faire du gardien­nage. En réalité, l’Amé­rique offre une foule de petits boulots peu payés, qui conviennent assez bien à des jeunes , mais qui sont très fati­gants pour des personnes âgées et qui surtout supposent un logement.

Les personnes que suit Jessica Bruder sont souvent très inté­res­sants et diffé­rents des uns et des autres mais sa préfé­rée et la nôtre évidem­ment c’est Linda qui veut abso­lu­ment se construire une maison avec des maté­riaux recy­clés. J’es­père qu’elle vit bien main­te­nant Linda au grand cœur, elle le mérite pour oublier toutes ses galères. Je l’ima­gine bien dans une maison comme ça, pour faire un joli pied de nez à l’alcool qui a telle­ment pertur­bée sa vie.

Cela fait long­temps qu’une partie de la popu­la­tion améri­caine vit dans des terrains de camping où on retrouve des « homes » pas du tout mobiles. La nouveauté de ce phéno­mène , c’est qu’il s’agit ici de gens qui voyagent, qui ne veulent pas vivre parqués et qui veulent retrou­ver un travail stable. On voit aussi à quel point cette crise a été violente pour une partie impor­tante de la popu­la­tion, si la mala­die, un divorce ou l’al­cool s’en mêlent alors, ces gens perdent tout en très peu de temps. Mais ils sont Améri­cains et gardent malgré tout une envie de s’en sortir assez éton­nante et un esprit commu­nau­taire qui brise leur solitude .

Citations

Le début

Les mensonges et la folle cupi­dité des banquiers (autre­ment nommé « crise des subprimes ») les ont
jetés à la rue. En, 2008, ils ont perdu leur travail, leur maison, tout l’argent patiem­ment mis de côté pour leur retraite. Ils auraient pu rester sur place, à tour­ner en rond, en atten­dant des jours meilleurs. Ils ont préféré inves­tir leurs derniers dollars et toute leur éner­gie dans l’aménagement d’un van, et les voilà partis ;

Survivre en Amérique

Les workam­pers sont des travailleurs mobiles modernes qui acceptent des jobs tempo­raires aux quatre coins des États-Unis en échange d’une place de station­ne­ment gratuite (géné­ra­le­ment avec accès à l’électricité, à l’eau courante et évacua­tion des eaux usées), voire parfois d’une obole. On pour­rait penser que le travailleur-campeur est une figure contem­po­raine, mais nous appar­te­nons en réalité à une tradi­tion très ancienne. Nous avons suivi les légions romaines, aiguisé leurs épées et réparé leurs armes. Nous avons sillonné les villes nouvelles des États-Unis, réparé les horloges et les machines, les batte­ries de cuisine, bâti des murs en pierre en échange d’un penny les trente centi­mètres et de tout le cidre qu’on pouvait avaler.
Nous avons suivi les vagues d’émigration vers l’ouest à bord de nos chariots, munis de nos outils et de nos savoir-faire, aiguisé des couteaux, réparé tout ce qui pouvait l’être, aidé à défri­cher la terre, à construire des cabanes, à labou­rer les champs et à rentrer les récoltes en échange d’un repas et d’un peu d’argent de poche, avant de repar­tir vers le prochain boulot. Nos ancêtres sont les roma­ni­chels. Nous avons troqué leurs roulottes contre de confor­tables auto­cars et autres camping-cars semi-remorques. À la retraite pour la plupart, nous avons complété notre éven­tail de compé­tences d’une carrière dans l’entreprise. Nous pouvons vous aider à gérer un busi­ness, assu­rer la vente en maga­sin ou la logis­tique dans l’arrière-boutique, conduire vos camions et vos grues, sélec­tion­ner et embal­ler vos produits à expé­dier, répa­rer vos machines, bichon­ner vos ordi­na­teurs et vos réseaux infor­ma­tiques, opti­mi­ser votre récolte, remo­de­ler vos jardins ou récu­rer vos toilettes. Nous sommes les technoromanichels.

Bismark inventeur de la retraite

Les Améri­cains l’ignorèrent large­ment, et il s’écoula plus d’un siècle avant qu’Otto von Bismarck instaure en
Alle­magne la toute première assu­rance vieillesse au monde. Adopté en 1889, le plan de Bismarck récom­pen­sait les travailleurs attei­gnant leur soixante-dixième anni­ver­saire par le verse­ment d’une pension. L’idée était surtout de contrer l’agitation marxiste – et de le faire à peu de frais, puisque les Alle­mands vivaient rare­ment au-delà de cet âge cano­nique. Bismarck, bâtis­seur d’empire et homme de droite surnommé le Chan­ce­lier de fer, se retrouva aussi­tôt dans le colli­ma­teur des conser­va­teurs qui l’accusèrent de mollesse. Mais il repous­sait déjà leurs critiques depuis des années.
Appe­lez cela socia­lisme, ou tout autre terme qui vous plaira : pour moi, c’est la même chose », avait-il déclaré au Reichs­tag en 1881, lors d’un débat préli­mi­naire sur l’assurance sociale.

Travail peu valorisant

Dans le chariot, il pouvait y avoir quatorze paniers de cochon­ne­ries fabri­quées en Chine. L’un des trucs qui me dépri­maient le plus, c’était de savoir que tous ces machins fini­raient à la benne. » Cet aspect-là des choses la démo­ra­li­sait parti­cu­liè­re­ment. « Quand on pense à toutes les ressources mobi­li­sées pour en arri­ver là ! On nous incite à utili­ser ces trucs, puis à les jeter. » Le travail était érein­tant. Non seule­ment elle parcou­rait des kilo­mètres dans des allées de rayon­nages sans fin, mais elle devait se pencher, soule­ver, s’accroupir, tendre le bras, grim­per et descendre des marches, le tout en traver­sant un hangar dont la super­fi­cie faisait grosso modo la taille de treize stades de football.

L’alcool

Linda décida d’arrêter de boire avec une déter­mi­na­tion nouvelle. Et cette fois, elle y parvint. Lorsqu’elle avait peur de replon­ger, entre deux réunions, elle appe­lait sa marraine des Alcoo­liques anonymes. Étran­ge­ment, c’est là qu’elle apprit les tech­niques qui lui permet­traient plus tard de survivre aux cadences infer­nales d’Amazon. Elle devint experte dans l’art de se concen­trer sur les diffi­cul­tés immé­diates et de subdi­vi­ser les gros problèmes en petites bouchées plus faciles à digé­rer jusqu’à ce que la situa­tion paraisse sous contrôle. « Tu as fait la vais­selle ? OK. Va d’abord faire la vais­selle, et rappelle-moi après », lui ordon­nait sa marraine. Linda allait récu­rer les verres et les assiettes jusqu’à ce qu’ils soient propres, puis elle rappe­lait. « Tu as fait ton lit ? » lui deman­dait alors son amie. Linda s’exécutait. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’envie de boire passe. * * *

Trucs bizarres chez Amazon

Elle notait dans sa liste de souhaits Amazon « tous les trucs les plus dingues qu’on voyait passer » : des vers de cire, un ourson en géla­tine de deux kilos et demi, un fusil de plon­gée sous-marine, un livre inti­tulé Vénus aux biceps. Une histoire illus­trée des femmes musclées, un plug anal en forme de queue de renard, un stock d’anciennes pièces de monnaie améri­caines, un assor­ti­ment de sous-vête­ments en coton avec quatre trous pour les jambes baptisé « petites culottes pour deux », et un gode­mi­ché Batman.

Personnage haut en couleur

Le proprié­taire, Paul Winer, un nudiste septua­gé­naire au cuir tanné comme un vieux livre, arpente les allées de sa librai­rie vêtu en tout et pour tout d’un cache-sexe en laine trico­tée. Par temps froid, il enfile quand même un pull. Si Paul a pu garder sa librai­rie, c’est parce que, tech­ni­que­ment, c’est un commerce tempo­raire et qu’il a donc droit à des réduc­tions d’impôt. La boutique n’a pas vrai­ment de murs, c’est juste une pergola dres­sée audes­sus d’une dalle en béton. Des bâches relient les deux. Des contai­ners et un mobile home font office d’annexes. 

Il y a aussi un rayon de livres chré­tiens, mais il est installé tout au fond et Paul doit le montrer aux clients qui le cherchent. « Ils suivent mes fesses nues pour aller voir la Bible », s’amuse-t-il.

Humour les musées américains

Le lieu fut ensuite recon­verti en un relais de dili­gences, Tyson’s Wells, dont les ruines abritent aujourd’hui un tout petit musée situé à côté de la pizze­ria Silly Al’s. (La ville comprend deux autres musées : l’un expose une collec­tion de chewing-gums du monde entier, et l’autre des acces­soires mili­taires. Mais ils semblent moins atti­rer les foules que leur minus­cule rival.) En 1875, l’écrivaine Martha Summe­rhayes passa une nuit à Tyson’s Wells et décri­vit l’endroit comme « parti­cu­liè­re­ment mélan­co­lique et inhos­pi­ta­lier. Tout y refoule la saleté, tant sur le plan moral que physique ». Quand le relais finit par être aban­donné, le site devint une ville fantôme. En 1897, il fut ressus­cité par un boom minier ; le bureau de poste rouvrit, et la muni­ci­pa­lité choi­sit un nouveau nom : Quartz­site. (À l’origine, ce devait être « Quart­zite », en hommage au miné­ral, mais le « s » s’invita par erreur et resta défi­ni­ti­ve­ment.) L’unique figure histo­rique de la ville est un chame­lier syrien, Hadji Ali, enterré
sur place en 1902 et plus connu sous le surnom « Hi Jolly », version améri­ca­ni­sée de son nom. Ali avait été recruté en 1856 au sein du tout nouveau corps de chame­liers de l’US Army : l’expérience, de courte durée, visait à utili­ser ces animaux notoi­re­ment iras­cibles pour trans­por­ter du maté­riel vers le sud-est des États-Unis.

Honte

Mike m’explique que les personnes âgées et en situa­tion de préca­rité affluent à Quartz­site parce que c’est une « ville idéale pour les retrai­tés peu fortu­nés » et « un endroit pas cher où se plan­quer ». Mais se plan­quer de quoi, au juste ?
Réponse : de la honte, de pauvreté et du froid. « Dans le désert, dit-il, ils n’ont pas peur de crever de froid. Ils disent à leurs enfants que tout va bien. »

Optimisme américain

Comme l’a souli­gné Rebecca Solnit dans son ouvrage Un para­dis construit en enfer. Ces formidables
commu­nau­tés qui naissent au milieu du désastre, les gens ne se contentent pas de rele­ver la tête dans les
moments de crise ; ils le font avec une « joie vive et surpre­nante ». Il est possible de traver­ser des épreuves tout en ressen­tant de la joie dans les moments de partage, comme quand on se retrouve autour d’un feu de camp avec ses compa­gnons d’infortune sous un immense ciel étoilé.

Pourquoi si peu d’afro-américains ?

À ce stade, j’avais rencon­tré des centaines de personnes qui avaient adopté ce mode de vie :
travailleurs itiné­rants, vaga­bonds de l’asphalte et camping-caristes, de la côte Est à la côte Ouest du pays. Certes, il y avait parmi eux des gens de couleur, mais ils repré­sen­taient une excep­tion au sein de cette communauté.
Pour­quoi la sous-culture nomade était-elle majo­ri­tai­re­ment blanche ? Certains de ses membres se sont posé la même ques­tion. Sur la page Face­book offi­cielle du programme Camper­Force, un camping-cariste noir a eu ces mots devant la succes­sion de photos montrant surtout des ouvriers blancs : « Je suis sûr que des Afro-Améri­cains ont postulé à ces emplois, faisait-il obser­ver. Pour­tant, je n’en vois au postées par Amazon. »

Imagi­nez-vous coincé en pleine forêt sans élec­tri­cité, sans eau courante ou sans voiture : vous aurez tendance à décrire cette situa­tion comme un « cauche­mar » ou le « pire scéna­rio possible après un crash aérien ou une catas­trophe dans le genre ». Les Blancs, eux, appellent ça « camper ».

Le trafic de drogue

Au fil de ses lectures, Linda a tout appris sur le plus célèbre coup de filet anti­drogue du coin, dans les années 1990, quand des poli­ciers ont décou­vert l’existence d’une gale­rie de neuf kilo­mètres de long sous la fron­tière. Utilisé par le cartel de Sina­loa pour la contre­bande de cocaïne, le large tunnel, renforcé par des parois en ciment, repo­sait à une dizaine de mètres au-dessous du sol, avait pour point de départ une maison anodine d’Agua Prieta ; son entrée était savam­ment cachée. En ouvrant un robi­net, on action­nait un monte-charge hydrau­lique qui faisait remon­ter une table de billard – et la dalle du sol sur laquelle elle repo­sait – pour révé­ler un trou équipé d’une échelle. À l’intérieur, le tunnel mesu­rait un mètre cinquante de haut ; il était clima­tisé, éclairé et protégé des risques d’inondation grâce à une pompe et un puisard. Des rails métal­liques permet­taient de dépla­cer un chariot jusqu’à Douglas, sous un grand hangar camou­flé en station de lavage pour camions. Là, une poulie faisait remon­ter les cargai­sons de cocaïne à la surface, où elles étaient récep­tion­nées par des manutentionnaires
pour être char­gées dans des semi-remorques. Stupé­faits, les poli­ciers avaient comparé le tunnel, surnommé « Chemin de la cocaïne », à un truc « digne d’un film de James Bond ». Le pilier du cartel de Sina­loa, El Chapo, Joaquin Guzman de son vrai nom, était carré­ment allé plus loin dans le super­la­tif en affir­mant que son équipe avait construit un « putain de tunnel super-cool ».

Tout ce qu’a lu Linda concer­nant le trafic de drogue local est vrai. Les mules peuvent gagner davan­tage en une nuit qu’un ouvrier de maqui­la­dora en un mois. Il n’est donc guère éton­nant que la police des fron­tières de Douglas retrouve souvent des paquets de mari­juana dissi­mu­lés dans les jantes et les pneus de rechange des véhi­cules en prove­nance du Mexique. (On y trouve aussi de la meth, de l’héroïne ou de la cocaïne, mais plus rare­ment.) Lors d’un récent coup de filet, ils ont surpris un jeune de seize ans en train de descendre eb rappel le long de la clôture à l’aide d’une cein­ture de sécu­rité .…Pour ce travail on lui avait promis 400 dolars. Chez lui, il fabri­quait des cour­roies de distri­bu­tion dans une « maqui­la­dora » pour 42 dolars la semaine.

Traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie ; édition Acte Sud

Encore une fois un livre que je dois à la blogo­sphère mais en ayant oublié de noter préci­sé­ment l’au­teur du blog heureu­se­ment Keisha s’est rappe­lée à mon bon souve­nir !. Je dois dire que j’ai failli passer à côté de cet essai, parce que cet homme m’a éner­vée au début de son récit. Il a de tels moyens finan­ciers et ceci grâce aux prébendes que l’ONU distri­bue de façon écœu­rante à tous les membres de cette admi­nis­tra­tion, et de voir les parti­ci­pants rece­voir en plus de leur très confor­table salaire de grosses enve­loppes de liquides pour aller aux quatre coins du monde parler du sous-déve­lop­pe­ment ou de l’éco­lo­gie est abso­lu­ment révol­tant. Que ce soit de cette façon là que Wolf Küper ait réussi à mettre assez d’argent de côté pour passer deux années à ne rien faire d’autre que s’oc­cu­per de sa petite fille atteinte d’une mala­die mentale qui l’empêche de se déve­lop­per norma­le­ment a failli me faire refer­mer le livre. Et puis, le charme incroyable de cette petite fille m’a conquise moi aussi et j’ai donc suivi le parcours en camping car de cette famille à travers les plus beaux endroits de la planète.

Aucune famille avec un enfant handi­capé ne peut prendre exemple sur cette famille, mais eux ont réussi à donner deux années de bonheur à leur petite fille qui est peut être plus armée main­te­nant pour affron­ter la vie qui, sans doute, ne sera pas très facile.

Citations

Un père face au handicap de sa fille

Je m’en souviens comme si c’était hier, peu avant notre départ, Nina avait fait la course avec d’autres enfants sur une grande pelouse. Évidem­ment, ils ne pouvaient pas se conten­ter de jouer tran­quille­ment. Les enfants, en parti­cu­lier les garçons, ont la compé­ti­tion dans le sang. Ils ont besoin de se mesu­rer pour savoir qui court le plus vite, grimpe le plus haut, plonge le plus profond, saute le plus loin, et ainsi de suite. Et au milieu : Nina qui voulait abso­lu­ment parti­ci­per. Mrs. Lonte en en personne, qui m’avait fait black­bou­ler de toutes les courses de ma vie. Je n’ar­ri­vais pas à comprendre. Pour­quoi s’obs­ti­nait-elle ? Pour­quoi se mettait-elle sans arrêt en posi­tion de perdre contre les autres ? J’ai dit : « Y en a marre de toujours faire la course, venez, on va jouer à un autre jeu », et ce genre de choses. Dans le feu de l’ac­tion, les enfants ne m’ont même pas entendu, mais ce sont tous plus ou moins alignés, non sans que les garçons échangent quelques insultes – forcé­ment. Mon cœur battait la chamade, ils se sont élan­cés en pous­sant des cris perçants.
En moins de trois secondes, Nina était déjà la dernière, alors qu’il y avait aussi des enfants bien plus petits qu’elle. À la moitié du trajet, elle était loin derrière. On aurait dit qu’elle allait dispu­ter cette course tout seul. Presque en soli­taire. Elle chan­ce­lait sur la pelouse, penchée en avant, les bras tendus sur les côtés, et elle tanguait telle­ment que je n’ar­rê­tais pas de me dire : Cette fois, elle va tomber. J’ar­ri­vais à peine à la regar­der. Quand elle est arri­vée au bout, les autres avaient déjà repris leur jeu. J’ai vu Nina zigza­guer entre eux, hors d’ha­leine. Si je me souviens aussi préci­sé­ment de cette scène, une parmi les centaines d’autres, c’est parce que ce moment-là, j’ai eu terri­ble­ment mal pour elle, mal pour un autre que moi.

Un bel endroit le lac Tepako et un beau moment dans les étoiles

L’illu­mi­na­tion était donc venu lors de notre première nuit ici, au lac Tekapo, trois décen­nies plus tard, en montant sur un rocher, je m’étais rendu compte que les étoiles ne se trou­vaient pas « au-dessus » mais tout autour de moi. Il y en avait même qui scin­tillaient en dessous de moi à l’ho­ri­zon, et alors que mon vertige semblait se dissi­per j’avais aperçu l’éblouis­sante Voie Lactée, telle­ment gigan­tesque que j’en avais eu le souffle coupé, brillant de milliards de feu, des centaines de milliers d’an­nées lumière d’un hori­zon à l’autre, toute la folie de l’uni­vers en 3D. Et en couleur. Et oui, il y a des étoiles bleues et vertes et rouges, et violette aussi, certaines clignotent fréné­ti­que­ment, d’autres pulsent lente­ment, partout, des étoiles filantes zébraient le ciel tandis que les satel­lites traçaient pares­seu­se­ment leur route. En Nouvelle-Zélande, il est impos­sible de croire que la terre est au centre de quoique ce soit, parce que rien qu’à l’oeil nu, on voit bien que nous ne sommes qu’une pous­sière perdue dans un coin de l’univers.

Je me demande si c’est vrai

Et avec les gens impor­tants, il faut toujours garder son sérieux, ne jamais être de meilleure humeur que le client, c’est la règle numéro 1 quand on fait du conseil, surtout auprès d’hommes politiques.

Là où, ce livre m’a tellement écœuré que j’ai failli le laisser tomber.

Depuis que j’avais commencé à travailler régu­liè­re­ment comme expert pour les Nations Unies, j’ai gagné pour la première fois beau­coup d’argent. Vrai­ment beau­coup. Rien que les indem­ni­tés de défraie­ment qu’on vous verse chaque semaine corres­pondent au revenu mensuel net d’un post doc avec douze années de forma­tion univer­si­taire en Alle­magne. Le tout non impo­sable. Au Nations Unies, on vous remet sans ciller d’épaisses enve­loppe marron avec des liasses de billets de cinquante dollars, presque comme dans un film de mafieux. Ça ne rentre même pas dans le porte-monnaie. Les billets sont soigneu­se­ment atta­chés par vingt à l’aide d’un trom­bone. Offi­ciel­le­ment, ces indem­ni­tés exor­bi­tantes servent à voya­ger dans des condi­tions « appro­priées et repré­sen­ta­tives ». Soudain, j’avais, ce qu’on appelle un niveau de vie élevé, accès aux lounges VIP et vol en première classe. Programme grand voya­geur et ainsi de suite.….

Jusqu’à l’écœurement des réunions à l’ONU des ONG sur l’environnement

Le genre de chose qui ne mérite pas qu’on s’y attarde une seconde, sans même parler d’en­fer débattre plusieurs milliers de délé­gués sur payer venu du monde entier.
Une civi­li­sa­tion qui se prend pour le fleu­ron de la créa­tion célèbre ici sa propre déchéance. Je fais un rapide calcul : le para­graphe comporte envi­ron 70 mots. Au cours des 95 minutes que dure ce cirque, il y a 22 objec­tions et 19 correc­tion. Ça doit être incroya­ble­ment diffi­cile de formu­ler le rien.

Traduit du néer­lan­dais (Belgique) par Isabelle Rosselin

Edition poche Folio

En lisant le billet de Domi­nique je m’étais fait une promesse, mettre ce livre dans ma liste, puis dans ma pile à côté de mon lit, et puis fina­le­ment de le lire. Promesse tenue. J’ai bien aimé cette lecture dont un bon tiers est occupé par le récit de la guerre 1418 vu du côté des Belges. Stefan Hert­mans a voulu redon­ner vie à un grand-père très digne et très pieux. Il a voulu aller plus loin que son appa­rence d’homme sévère habillé en costume et portant tous les jours une laval­lière noire et un borsa­lino. Il a trouvé un homme meur­tri par la guerre et qui ne s’est jamais remis des souf­frances qu’il a ressen­ties dans son corps et celles qui ont blessé et tué de façon horrible ses compa­gnons. La force avec laquelle sont racon­tés ces combats m’ont permis de me rendre compte de l’hé­roïsme de cette armée dont je savais si peu de chose avant de lire ce roman. Un autre aspect que j’ai décou­vert, c’est la domi­na­tion à l’époque du fran­çais sur le flamand (les temps ont bien changé !). Les pauvres soldats flamands non gradés devaient donc obéir à des ordres parfois absurdes et qui, surtout, pouvaient les emme­ner à la mort donnés par des offi­ciers qui ne s’ex­pri­maient qu’en fran­çais d’un ton le plus souvent mépri­sant. Plusieurs fois, dans ce récit on ressent la langue fran­çaise comme une façon de domi­ner les flamands. Comme ce lieu­te­nant qu’il entend dire derrière son dos

Ils ne comprennent rien, ces cons de Flamands

Au delà des récits de guerre, on découvre un homme Urbain Martien (pronon­cez Martine) qui a aimé et a été aimé par ses parents. Son père, grand asth­ma­tique, lui a donné le gout du dessin mais malheu­reu­se­ment, il lais­sera trop tôt sa femme veuve avec ses quatre enfants. Urbain connaî­tra la misère celle où on a faim et froid et pour aider sa mère il travaillera dans une fonde­rie sans aucune protec­tion et dans des condi­tions effroyables. Fina­le­ment il s’en­ga­gera à l’ar­mée et sera formé au combat ce qui le conduira à être un cadre sous offi­cier pendant la guerre.
Il connaî­tra l’amour et sera passion­né­ment amou­reux d’une jeune femme qui ne survi­vra pas à la grippe espa­gnole ; il épou­sera sa sœur et ensemble, ils forme­ront un couple raisonnable.

J’ai eu quelques réserves à la lecture de cette biogra­phie, autant le récit de la guerre m’a passion­née car on sent à quel point il est authen­tique : nous sommes avec lui sous les balles et les des canons enne­mis, on patauge dans la boue et on entend les rats courir dans les tran­chées. Autant la vie amou­reuse de son grand-père m’a lais­sée indif­fé­rente. En revanche, sa jeunesse permet de comprendre cet homme et explique pour­quoi la reli­gion tient tant de place dans sa vie. Pour la pein­ture puisque c’est l’autre partie du titre disons que le talent d’un copiste même merveilleux n’est pas non plus très passion­nant, la seule ques­tion que je me suis posée c’est pour­quoi il n’a que copié des tableaux et n’a pas cher­ché expri­mer ses propres émotions.

Quand je suis éton­née d’ap­prendre que la ville où j’ha­bite se situe dans le Nord de la France :

Blessé une deuxième fois sur le front de l’Yser, touché par une balle à la cuisse, juste en dessous de l’aine, il avait été évacué ; pour sa réédu­ca­tion, il avait été envoyé dans la ville côtière de Dinard, dans le nord de la France. Depuis la ville voisine de Saint-Malo, il avait fait la traver­sée, avec quelques compa­gnon en réédu­ca­tion, vers Southamp­ton, pour rendre visite au fils de son beau-père, mais à peine était-il en haute mer une tempête s’était levée, qui avait duré un jours et demi.

Et voici la photo de la foule qui attend l’ar­ri­vée des bles­sés de la guerre 1418 qui vont être soignés à Dinard dont a fait partie Urbain Martien .

Citations

Pourquoi cette référence à Proust

Le tailleur l’en­voie d’un ton bourru cher­cher à l’école le fils de cette famille bour­geoise. Au bout d’un certain temps, il est chargé chaque jour de cette tâche et doit porter le cartable rempli de livres du jeune monsieur en prenant garde de rester deux pas derrière lui, pour éviter de rece­voir un coup de canne que ce garçon de douze ans manie déjà avec une suffi­sance proustienne.

Le couple de ses grand-parents

Son mariage avec Gabrielle était sans nuages pour quiconque n’était pas plus avisé.Enchevêtrés comme deux vieux arbres qui, pendant des décen­nies, ont dû pous­ser à travers leurs cimes respec­tives, luttant contre la rareté de la lumière, ils vivaient leur jour­née simple, unique­ment entre­cou­pées par la gaieté appa­rem­ment frivole de leur fille, leur unique enfant. Les jour­nées dispa­rais­saient dans les répliques du temps diffus. Il peignait.

Le 20 siècle

Il a consi­gné ses souve­nirs ; il me les a donnés quelques,mois avant sa mort en 1981. Il était né en 1891, sa vie semblait se résu­mer à l’in­ver­sion de deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient surve­nus deux guerres, de lamen­tables massacres à grande échelle, le siècle plus impi­toyable de toute l’his­toire de l’hu­ma­nité, la nais­sance et le déclin de l’art moderne, l’ex­pan­sion mondiale de l’in­dus­trie auto­mo­bile, la guerre froide, l’ap­pa­ri­tion et la chute des grandes idéo­lo­gies, la décou­verte de la baké­lite, du télé­phone et du saxo­phone, l’in­dus­tria­li­sa­tion, l’in­dus­trie ciné­ma­to­gra­phique, le plas­tique, le jazz, l’in­dus­trie aéro­nau­tique, l’at­ter­ris­sage sur la lune, l’ex­tinc­tion d’in­nom­brables espèces animales, les premières grandes catas­trophes écolo­giques, le déve­lop­pe­ment de la péni­cil­line et les anti­bio­tiques, Mai 68, le premier rapport du club du club de Rome, la musique pop, la décou­verte de la pilule, l’éman­ci­pa­tion des femmes, l’avè­ne­ment de la télé­vi­sion, des premiers ordi­na­teurs – et s’était écoulé sa longue vie de héros oublié de la guerre.

Les goûts musicaux

En revanche, il éprou­vait du dégoût et de la colère en enten­dant Wagner et faisait ainsi sans le savoir le même choix que le grand philo­sophe au marteau : Nietzsche écri­vit en effet à la fin de sa vie qu’il préfé­rait la légè­reté méri­dio­nale, l’af­fir­ma­tion de la vie et de l’amour chez Bizet, au fume­rie d’opium teutonnes des ténèbres mystique de Wagner. Offen­bach rendait mon grand-père joyeux, et quand il enten­dait les marches mili­taires, il se rani­mait . Il connais­sait par cœur la pasto­rale de Beetho­ven surtout le mouve­ment où le coucou lance son appel dans la fraîche forêt viennoise.

L’accent français en Belgique

En face, dans la boutique d’al­lure vien­noise du boulan­ger juif Bloch, les femmes de la bonne société prenaient un café servi dans une petite cafe­tière en argent accom­pa­gné d’un crois­sant beurré, tandis qu’elle lisait un livre acheté chez Hercken­rath, le papier d’emballage soigneu­se­ment plié en quatre à côté de leur main baguée. Elles étaient telle­ment chics qu’elle affec­taient une pointe d’ac­cent fran­çais en parlant flamand.

Avancées techniques allemande 1914

Le fort de Loncin est mis hors de combat par un tir de plein fouet sur la poudrière. Le béton n’était pas encore armée, ce qui fut fatal au vieux masto­donte, dernier vestige d’une époque candide. (.….) En chemin nous appre­nons que presque tous les forts sont tombés et que toute résis­tance est deve­nue vaine. Les Alle­mands utilisent des mortiers lourds d’un calibre de 420 milli­mètres dont nous igno­rions tota­le­ment l’exis­tence. Leurs tirs ont ouvert des brèches dans tous les forts liégeois ; ces cita­delles désuètes peuvent tout au plus résis­ter un calibre 210 millimètres.

Les troupes allemandes en Belgique

Un matin, une semaine plus tard, nous enten­dîmes pleu­rer un enfant. Un garçon­net d’une dizaine d’an­nées était debout sur l’autre rive. Le comman­dant nous inter­dit d’al­ler le cher­cher. Carlier dit que c’était une honte, il retira son uniforme, sauta dans l’eau et nagea jusqu’à l’autre côté. Au moment où il voulut tendre la main à l’en­fant, celui-ci détala . Les Alle­mands se mirent à tirer avec toutes leur bouches de feu, nous n’avions aucune idée d’où prove­naient les tirs. Carlier tomba à la renverse, roula sur la berge jusque dans l’eau, plon­gea en profon­deur, ne ressor­tit que lors­qu’il fut arrivé de notre côté. Tout le monde avait suivi la scène en rete­nant son souffle ; Carlier fut hissé à terre, le comman­dant dit qu’il méri­tait en réalité une lourde sanc­tion, mais en voyant à quel point le procédé des Alle­mands nous avait indi­gnés, il en resta là.
Nous prîmes conscience que nous avions en face de nous ennemi sans le moindre scru­pule. Ce genre de tactique de guerre psycho­lo­gique était nouveau pour nous, nous avions été éduqués avec un sens rigou­reux de l’hon­neur mili­taire, de la morale et de l’art de la guerre, nous avions appris à faire élégam­ment de l’es­crime et à réali­ser des opéra­tions de sauve­tage, nous avions appris à réflé­chir à l’hon­neur du soldat et de la patrie. Ce que nous voyons ici et était d’un autre ordre. Cela boule­ver­sant nos pensées et nos senti­ments, nous ressen­tions, le cœur rempli d’an­goisse, que nous reve­nions d’autres hommes prêts à tout ce que nous avions évité auparavant.

Les atrocités de la première guerre ont-elles entraîné celles de la seconde ?

Toutes ses vertus d’une autre époque furent réduites en cendres dans l’en­fer des tran­chées de la Première Guerre mondiale. On enivrait sciem­ment les soldats avant de les amener jusqu’à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les histo­riens patrio­tiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appe­lait mon grand-père, se multi­pliaient, on en voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l’on encou­ra­geait les soldats à apai­ser leurs frus­tra­tions sexuelles pas toujours en douceur ‑une nouveauté en soi, sous cette forme orga­ni­sée. Les cruau­tés les massacres trans­for­mèrent défi­ni­ti­ve­ment l’éthique , la concep­tion de la vie, les menta­li­tés et les mœurs de cette géné­ra­tion. Des champs de bataille à l’odeur de prés piéti­nés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu’à l’heure de leur mort, des scènes pictu­rales mili­taires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplie de collines et de boque­teaux , il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par le gaz moutarde, des champs remplis de membres arra­chés , une espèce humaine d’un autre âge qui fut litté­ra­le­ment déchiquetée.

Toutes les après-guerres se ressemblent

Partout surgissent de véhé­ments patriotes, qui pendant la guerre se livraient à un commerce clan­des­tin mais inten­sif avec les Alle­mands. Partout des traces et des témoi­gnages sont fiévreu­se­ment effa­cés. Partout j’as­siste à des querelles, de l’ani­mo­sité, des ragots, des trahi­sons, des lâche­tés et des pillages, tandis que les jour­naux exultent en évoquant une paix bien­heu­reuse. Nous, les soldats qui reve­nons du front, nous sommes mieux infor­més. Nous nous taisons, luttons contre nos cauche­mars, écla­tant parfois en sanglots en sentant l’odeur du linge fraî­che­ment repassé ou d’une tasse de lait chaud.

Explication du titre, et fin du livre

Ainsi, ce para­doxe fut une constante dans sa vie : ce ballot­te­ment entre le mili­taire qu’il avait été par la force des choses et l’ar­tiste qu’il aurait voulu être. Guerre et téré­ben­thine. La paix de ces dernières années lui permit de prendre peu à peu congé de ses trau­ma­tisme. En priant Notre-Dame des Sept Douleurs, il trouva la séré­nité. Le soir avant sa mort, il est parti se coucher en pronon­çant ces mots : je me suis senti si heureux aujourd’­hui, Maria.