Édition Zulma, Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux livres qui se suivent sur le même sujet, mais quel livre ! Il faut beau­coup de courage pour lire un livre sur le ghetto de Lodz. On sait dès les premières lignes qu’au­cun des person­nages que nous rencon­trons au premier chapitre ne résis­te­ront à la barba­rie nazie. Hamad prend comme fil conduc­teur un malheu­reux enfant qui a vu toute sa famille assas­si­née et en parti­cu­lier son frère jumeau. De fuite en fuite, ce petit enfant aux boucles blondes, arrive à Lodz. Tel un lutin, il se cache dans les plus impro­bables recoins d’une ville peu à peu vidée de ses juifs. Nous rencon­trons alors l’his­toire peu connue de Chaïm Rukovsky qui décida de mettre la mettre la main d’oeuvre juive au service de l’ef­fort de guerre des nazis.

Pour cela, il crée une police juive redou­table. Dans son idée, si les juifs arrivent à se rendre indis­pen­sables, ils pour­ront survivre. C’est tout le para­doxe de ses posi­tions : a t’il été un tyran pour la popu­la­tion au service des nazis ? A‑t-il aidé l’ef­fort de guerre des nazis ? Ou a‑t-il contri­bué à en sauver quelques uns ? Bien sûr tous ses efforts n’ont servi à rien, sinon que Lodz n’a été liquidé qu’en dernier. En dehors de ce côté terrible voire insup­por­table l’au­teur fait revivre la culture yiddish. C’est sans doute ce qui donne un charme très parti­cu­lier à ce livre. Et cela nous rend encore plus triste devant cette perte irré­pa­rable, oui cette culture à bien disparu et cela défi­ni­ti­ve­ment.

Un livre éprou­vant mora­le­ment mais qui a le mérite d’avoir su racon­ter l’in­di­cible.
Un témoi­gnage trouvé sur youtube raconte assez bien le para­doxe de ce ghetto qui lorsque le système de Rukovsky a fonc­tionné a permis à des juifs une vie moins horrible que dans d’autres ghetto, mais en même temps était au service de ceux qui allaient les assas­si­ner.

Citations

Superstitions

Meryem avait bien assi­milé les milles façons d’évi­ter le mauvais œil : ne jamais regar­der par les fenêtres et l’en­tre­bâillure des portes, ne pas convoi­ter les fleurs du voisin ni jalou­ser les mariées vêtues de blanc… Mais aussi, être discrète en tout afin de béné­fi­cier de la Provi­dence. Cela, elle n’y parve­nait guère Chose aisée aux adultes, la discré­tion demande moins de cœur que de raison ; et sa curio­sité était comme une volée de moineaux qui s’épar­pille et se posent en tout lieu. Pas un museau de souris, pas une mèche folle de fian­cée pieuse n’échap­paient à son œil de mouche, elle se délec­tait des innom­brables petites ombres qui dénon­çaient la fièvre mal cachée des caprices et des vices chez les uns et les autres, Juifs ou goyim de passage.

Vocabulaire recherché

Puis, tour­nant les talons, il s’était dirigé d’un pas décidé vers une harpaille de chif­fon­niers qui traî­naient les pieds derrière un baudet minus­cule attelé à une sorte d’énorme brouette à trois roues surchar­gée de hardes et de vieille­ries.

Lódz

- J’ai bien étudié vos propo­si­tions, déclara d’emblée Biebow. La rédemp­tion des Juifs par le travail inten­sif et désin­té­ressé au service du Reich ! C’est fort enthou­sias­mant ! On y réflé­chira peut-être. Mais pour l’heure, l’Ober­grup­penfüh­rer Rein­hard Heydrich, le Reichsfüh­rer Hein­rich Himm­ler, le bureau prin­ci­pal de tutelle de l’Est et nos experts de l’état-major caressent d’autres pers­pec­tives… – – Avec votre agré­ment Herr Hans Biebow, si la chose était seule­ment envi­sa­geable, je me ferai fort de convaincre Herr Hein­rich Himm­ler en personne des immenses mérites de mon programme pour l’éco­no­mie alle­mande… Lódz a toujours été une ville indus­trieuse, grâce aux Juifs pour une grande part.
- Himler vous rira au nez. Que ferez-vous de vos hébreu main­te­nant qu’ils n’ont plus rien ?
- Je pour­rais créer des ateliers et des usines par centaines avec une main d’oeuvre experte…
Par centaines ! Où donc ? Tous vos biens mobi­liers et immo­bi­liers ont été saisis.

Réflexions

À la fois dubi­ta­tif, un peu honteux et débor­dant d’une commi­sé­ra­tion mêlée de dédain, Chaïm Rumkowski laissa sa pensée vaga­bonde s’in­ter­ro­ger sur ce qui diffé­ren­tiel le pauvre chaos des Juifs persé­cu­tés de la méca­nique huilée des persé­cu­teurs. Un chef conclut-il. Les siens ne dispo­sait que d’un Dieu sans visage, les autres avaient un Führer.

Le ghetto

Depuis les massacres de mars dans les rues du centre-ville et les exécu­tions de masse dans la proche forêt de Zgierz, la majo­rité des Juifs encore présents à Lódz, par grande déso­la­tion, volonté de résis­tance ou fidé­lité à leurs mémoires,s’étaient résolu la mort dans l’âme à inté­grer la réserve du ghetto, comme leurs tour­men­teurs l’avaient conjec­turé en usant des procé­dés de la chasse à courre ‑pour­tant abolie par les nazis pour ce qui concerne les sauvages -, avec ses meute de chiens crieurs, ses trompes et ses rabat­teurs ; leur gibier y gagnant somme toute une rela­tive sauve­garde.

Pensée juive

« Ne deman­dez jamais votre chemin à quel­qu’un qui le connaît, car vous pour­riez ne pas vous égarer »

Discours de Chaïm Rumkowski

Nous bâti­rons ensemble une cité ouvrière modèle, une ville usine que toute la Pologne nous enviera. Qui puis-je s’il nous faut satis­faire l’Al­le­magne domi­na­trice pour obte­nir de simple droit de vivre ? Nous crée­rons une répu­blique juive exem­plaire forte de dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs tous dévoué et la plupart haute­ment quali­fiés. 

Rapport homme femme ici au théâtre.

Et Poznansky la laisse en paix, dès lors qu’elle met son âme au service de la comé­die ; il ne l’im­por­tune plus comme à ses débuts, avec cette sour­noi­se­rie des hommes qui dédaignent les femmes en les couvrant de louanges.

Le ghetto sous l’autorité de Chaïm Rumkowski

« Travaillez encore et toujours plus, si vous voulez vivre ! » répète à l’envi le roi Chaïm. Biebow comprends assez mal l’in­di­vidu, son éner­gie de petit caudillo et sa pusil­la­ni­mité face aux digni­taires du Reich. Ce judéen négo­cie la survie des siens contre cent mille pièces de textile pliées et embal­lés, en chef d’in­dus­trie aussi véreux que pugnace dans un marché aux esclaves et aux chiens. Présomp­tueux, au fond rési­gné et docile, il accepte les offenses et les restric­tions dès lors qu’on lui aban­donne la couronne d’Hé­rode.

La fin d’une culture

On ne pardonne qu’au diable à la fin. On néglige tous ceux que la terre recouvre, les hommes et les femmes partis sans comprendre avec leurs valises vides. Profe­sor Glusk l’a prévenu dans un rêve, demain les Alle­mands vien­dront rire au spec­tacle. Le clown Chaïm n’y pourra rien. Roi ou esclave, rien ni personne n’a pour eux d’im­por­tance. Cache-toi, ne respire plus, c’est bien­tôt la fin de notre histoire, on ne parlera plus yiddish à Lódz ni ailleurs. Un lait noir sort de la bouche des morts.

Édition Acte Sud Babel traduit de l’al­le­mand par Pierre Foucher

la dernière phrase du livre sonne très juste :

Et je me dis que ce Hitler, nous n’en seront jamais quittes : nous y sommes condamnés, à perpétuité.

Au mois de novembre 2019, Eva a lancé le mois de litté­ra­ture alle­mande. Et j’y ai décou­vert deux essais. Le premier, « Un Alle­mand de l’Est » de Maxim Leo, a été un coup de cœur. J’ai plus de réserves pour celui-ci, dont comme Patrice , je recom­mande quand même la lecture. Il a fallu que j’at­tende le dernier chapitre pour en comprendre toute la portée. En février 1964, Horst Krüger se rend à Franc­fort en tant que jour­na­liste pour couvrir le procès des Alle­mands qui avaient travaillé à Ausch­witz. Il est sidéré de décou­vrir que des hommes qui, pendant la guerre, ont commis les pires atro­ci­tés sont rede­ve­nus des Alle­mands ordi­naires. Et c’est sans doute à partir de cette confron­ta­tion qu’il s’est efforcé de retrou­ver qui il était pendant cette période : « un bon alle­mand, qui a permis le nazisme sans adhé­rer complè­te­ment à cette idéo­lo­gie ».

La première partie relate son enfance. Son père est un fonc­tion­naire qui s’élève peu à peu dans la hiérar­chie de son minis­tère. L’en­nuie, la routine, la peur du regard des autres carac­té­risent son enfance. On pour­rait même penser que le nazisme a gagné en Alle­magne car c’était un pays où les gens s’en­nuyaient et n’avaient rien d’in­té­res­sant à faire. Il décrit aussi la domi­na­tion de la noblesse prus­sienne qui méprise les gens de basses extrac­tions comme son père. Un ami d’ori­gine juive et russe donne un peu de piquant à sa vie de lycéen. Et puis, il raconte aussi l’hor­rible suicide de sa sœur qui, ayant avalé des produits toxiques, mourra à petit feu à l’hô­pi­tal, ses parents n’ayant qu’un souci maquiller le suicide en mort acci­den­telle.

La deuxième partie du livre raconte sa guerre et sa prise de conscience si tardive qui le fera quit­ter le front et se rendre aux troupes alliées. On voit alors, ce qui a souvent été décrit, à quel point, jusqu’au bout, certains Alle­mands étaient fana­ti­sés et voulaient se battre à tout prix et surtout punir tous ceux qui essayaient de fuir le système.

Puis enfin cette troi­sième partie sur ce procès des bour­reaux ordi­naires qui est vrai­ment passion­nante et sonne très juste. Rien que pour ce moment il faut lire Hörst Krüger et espé­rer que jamais un tel régime ne revoie le jour .

Citations

Le quartier de ses parents

Les jour­naux parlaient de combats de rues dans le Wedding et de barri­cades devant la maison des Syndi­cats : c’était bien loin de nous, comme à des siècles de distance, de détes­tables et incom­pré­hen­sibles cas de désordre. À Eich­kamp, j’ai appris très tôt qu’un bon Alle­mand est toujours apoli­tique.

La clé du livre

Je suis un fils typique de ces Alle­mands inof­fen­sifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parve­nus à leur fin. Voilà tout le problème.

Je ne connaissais pas le mot avers

Ivresse et extase sont les mots clés du fascisme, l’avers de sa médaille, terreur et mort son envers, je crois que les gens d’Ei­ckamp aimaient bien, eux aussi, qu’on leur procu­rât cette ivresse et cette extase. Là était la faille leur site, leur talon d’Achille. Subi­te­ment on était quel­qu’un. On vallait mieux, on était d’une autre espèce que le reste du monde, on était alle­mand. Il y avait une grande solen­nité dans l’air, en ce temps-là, au-dessus de la terre d’Al­le­magne.

Humour

On ne m’a jamais expli­qué, chez moi, d’où viennent les enfants. Mes parents étaient non seule­ment a‑politiques, mais encore a‑érotiques et a‑sexués. Peut-être cela va-t-il de va t‑il de pair.

L’éducation sexuelle

Un soir, sur ma table de nuit, je trou­vais un opus­cule. J’en fus très étonné car jusqu’ici l’im­primé n’avait joué aucun rôle dans nos rapports. Je compris tout de suite qu’il fallait que quelque chose d’ex­cep­tion­nel fût en jeu. Je me mis à lire : c’était une brochure d’in­for­ma­tions sexuelles rédi­gée avec précau­tion, onction, bien­veillance. Elle commen­çait par les grami­nées et les bour­dons, elle passait au soleil pour parler ensuite des merveilles de la force divine avant d’en arri­ver, enfin, à la force virile et à l’édu­ca­tion de terri­fiant péché mortel de consomp­tion : ça nuisait soi-disant, à la moelle épinière. Mais mani­fes­te­ment je ne voyais pas le rapport : sans doute était-ce un peu trop dévot pour moi, à cette époque-là. Ma mère, dans son désar­roi, avait acheté cette brochure catho­lique chez les Ursu­lines. Elle ne m’en a jamais parlé, ni moi non plus. D’ailleurs, nous n’abor­dions pas ce sujet à la maison et si, en ce temps-là, la chose ne m’avait pas travaillé dans mon propre corps, à vingt ans j’au­rais pu croire encore à la fécon­dité de la sueur de nos bonnes. Voilà comment c’était chez nous. La maison du petit-bour­geois alle­mand boute hors ses murs non seule­ment l’État, mais encore l’amour. Ques­tion – d’ordre pure­ment socio­lo­gie : que reste-t-il alors, pour vivre, sans poli­tique et sans sexua­lité ?

Enfin un réveil

Je ne veux plus être alle­mand. Je veux quit­ter ce peuple. Je passe en face.
Je sais, il n’y a pas il n’y a pas de quoi se vanter : il est moins cinq et le Reich est en train de se dislo­quer comme une vieille armoire. Il n’aura tenu que soixante-dix ans. Il y a belle lurette qu’à Yalta on se l’est partagé. Depuis des semaines, à Berlin, les puis­sants du régime ont sur eux les petites ampoules qu’ils croque­ront quand ils auront touché au terme de leur caval­cade infer­nale à travers l’His­toire : encore quatre semaines.

Prisonnier

Commença alors la merveilleuse et incon­ce­vable liberté de l’état de prison­nier, commença une période de souf­france riche d’es­poir. Désor­mais je ne vivais plus qu’au sein de masses, de foules fati­guées, hébé­tées, affa­mées, qu’on pous­sait de camp en camp, de cage en cage, et pour­tant, au milieu de cette grande armée grisâtre de prison­niers, pour la première fois depuis long­temps, je repre­nais vie. J’avais le senti­ment que les temps à venir seraient les miens, que j’étais en train de me réveiller, de reve­nir à moi. Hitler vain­queur, jamais ce n’au­rait été possible. Main­te­nant, nous touchons ce fond est riche d’es­poir, d’ave­nir, de chance qui s’offrent. Je vais mal mais je sais que main­te­nant j’ai des chances d’al­ler mieux. Ça ira mieux. Pour la première fois de ma vie, je faisais l’ex­pé­rience de l’ave­nir : l’ave­nir, c’est l’es­poir que demain sera meilleur qu’au­jourd’­hui. L’ave­nir : jamais, sous Hitler, je n’au­rais su ce que c’était.

Auschwitz

On dit qu’à notre époque de lumière il n’y aurait plus de mythe mais chaque fois que j’en­tends ce nom d’Au­sch­witz, j’ai la sensa­tion que m’ef­fleure un cryp­to­gramme mythique de la mort en notre temps : danse macabre à l’ère indus­trielle. C’est ici, à Ausch­witz, qu’a pris nais­sance ce mythe nouveau de la mort bureau­cra­ti­sée. L’his­toire n’ac­couche-t-elle pas de temps en temps de mythes nouveaux ? Est-ce qu’Au­sch­witz, ce n’est pas très exac­te­ment la vision de Rosen­berg : le mythe du 20e siècle

Des hommes ordinaires

Mais je réalise alors que ces bons pépés ne sont pas des assas­sins ordi­naires, des gens qui tuent dans un coup de folie, par dépit amou­reux, par plai­sir ou déses­poir. Tout ça, c’est humain, ça existe. Les gens qui sont ici, ce sont les assas­sins moderne, d’une espèce jusqu’a­lors incon­nue, les bureau­crates et les ronds-de-cuir de la mort de masse, les comp­tables et les scri­bouillards de cette machi­ne­rie, ceux qui appuient sur les boutons. Tech­ni­ciens opérant sans haine ni senti­ment, petit rond de cuir du grand Reich rêvé par Eich­mann, assas­sins en col blanc. Ici se mani­feste une crimi­na­lité d’un genre nouveau ou la mort est acte bureau­cra­tique et où les assas­sins sont de sympa­thiques fonc­tion­naires agis­sant en toute correc­tion.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Olivier Mannoni

Merci, merci à Patrice et au mois de livres de langue alle­mande en novembre 2019. C’est un vrai cadeau ce livre et je vous le conseille à toutes et tous. Mais vous l’avez peut-être déjà lu, puisque Maxim Leo a reçu le prix du livre Euro­péen en décembre 2011 pour cet essai. Prix telle­ment mérité, car rien ne peut plus contri­buer à la construc­tion euro­péenne que ce genre d’es­sai qui décrit si minu­tieu­se­ment les malheurs d’une Europe en guerre puis divi­sée par un mur infran­chis­sable pour les habi­tants de la RDA. Maxim va nous faire comprendre tous ces aspects de l’Eu­rope grâce à sa famille qui est à la fois origi­nale et telle­ment ordi­naire. En tout cas pour sa famille pater­nelle, si son père n’est jamais tota­le­ment entré dans les cases des critères de la RDA, son grand-père a été un nazi ordi­naire puis un habi­tant de la RDA tout aussi ordi­naire. Mais cette phrase traduit trop pauvre­ment la compré­hen­sion que nous aurons de Werner ce grand père qui s’est si peu inté­ressé à son fils. En revanche, la famille de sa mère est beau­coup plus origi­nale . Son grand père Gerhard Leo a été obligé de fuir avec son propre père l’Al­le­magne nazi parce qu’il était d’ori­gine juive. En France, Gerhard rentrera dans la résis­tance et devient un véri­table héros, il a raconté ses exploits dans un livre que je lirai peut-être. S’il est resté en RDA , c’est parce qu’il a trop vu en RFA d’an­ciens nazis ne pas être du tout inquié­tés et même deve­nir des cadres de la nation. Ensuite, nous voyons la vie des parents de Maxim qui essaient de tout faire pour se plaire en RDA, sans pour autant adhé­rer complè­te­ment au système. Et enfin avec lui, Maxim ce petit garçon qui ne croit pas du tout aux valeurs commu­nistes et qui ressemble telle­ment à tous les enfants du monde. Son parcours permet de toucher du doigt la vie de l’Al­le­magne de l’Est. C’est à la fois tragique et ridi­cule. Tragique, car il a failli ne pas pouvoir pour­suivre ses études et qu’il craint toujours d’être repéré par la Stasi. Ridi­cule, quand on voit les efforts de la direc­trice pour convaincre les enfants qu’ils ont de la chance d’être des enfants choyés de la RDA alors qu’ils n’ont presque rien pour jouer ou pour se distraire. Et lorsque le dernier chapitre arrive avec les mani­fes­ta­tions de Leip­zig qui annon­ce­ront la fin de ce régime absurde on sent que cela s’est joué à très peu de choses. Mais les Alle­mands sont main­te­nant réunis dans un même pays, on se demande alors si Maxim Leo écrira la suite pour nous expli­quer pour­quoi le parti néo-Nazi se récla­mant ouver­te­ment des théo­ries d’Hit­ler fait un si bon score dans son ancien pays. À ce propos vous pouvez écou­ter sur le podcast du Nouvel Esprit Public une émis­sion qui complé­te­rait bien cette lecture.

Citations

Le travail de journaliste en 1966 en RDA

On énumère aussi les mots deve­nus indé­si­rables parce que l’en­nemi s’en est empa­rés, le nom des produits que l’on n’a plus le droit de mention­ner parce qu’ils sont en pénu­rie. Il y a des mois où personne ne peut écrire « machine à laver » ou « Pneu de voiture ». La« Social-démo­cra­tie » est pros­crite pendant deux ans, le « Parle­ment » et le.« Front popu­laire ango­lais » pendant six semaines seule­ment.

Le journalisme en RDA

Anne note que la plupart des chefs de service ne sont pas de vrais jour­na­listes, mais des soldats du parti en service commandé. Les bon jour­na­liste n’en sont pas membres, ce qu’elle trouve étrange, puisque le parti est tout de même censé être l’élite. Comme il n’y a guère de place pour leur texte à eux, la plupart sont presque tota­le­ment désœu­vrés. À midi, on commence à boire dans les bureaux. Ce sont les chefs de service qui boivent le plus. Les collègues tentent de se mettre mutuel­le­ment des bâtons dans les roues. Il y a des intrigues, des dénon­cia­tions, des campagnes. Acces­soi­re­ment, on fait un jour­nal.

Jeux des enfants dans le Berlin d’après guerre

Parfois ils sortent de la ville et se rendent à Marzahn, où l’on déverse dans une fosse des muni­tions trou­vées. Ils font du feu, ils jettent des cartou­chière de fusils-mitrailleurs et se mettent à couvert. Le bruit des balles qui partent en sifflant dans tous les sens est si épou­van­table que certains en font dans leur panta­lon. Les grands cassent les déto­na­teurs des obus de DCA et versent la poudre noire dans des sacs. Ils entrent dans des ruines dont les chemi­nées tiennent encore debout. Ils placent l’ex­plo­sif en bas, dans le bac du poêle ; des lacets plon­gés dans du désher­bant leur servent de mèches. Et lorsque, derrière, la charge éclate , lorsque l’im­mense chemi­née s’ef­fondre comme un géant touché à mort, ils crient et dansent de joie. Les adultes ne demandent jamais où ils étaient passés. Ils mènent leur propre vie.

Fait peu connu, pourtant cela se passe en France

Werner, sous-offi­cier de la Wehr­macht, a échappé à la mort sur le front et a été enfermé dans un camp où il a vu ses cama­rades mourir par centaines.

Un nazi ordinaire

Il semble que, comme beau­coup d’autres, Werner, à l’époque, était persuadé qu’une vie meilleure se prépa­rait. Il voyait que les choses avan­çaient, que sa vie deve­nait plus belle, que tout d’un coup même les enfants d’ou­vriers avait une chance. Dans sa famille, personne avant lui n’était jamais allé au sport d’hi­ver. Il était aussi le premier à avoir vu la mer. Même s’ils avaient eu l’argent pour le faire, ses parents n’au­raient jamais eu l’idée de louer un fauteuil cabine au bord du Wann­see ou d’ache­ter une bouteille de vin au thé dansant. Werner se sent l’âme d’un gagnant, d’un homme qui a tiré le gros lot. « Tout d’un coup tout semble possible. » Écrit-il, et c’était sans doute très préci­sé­ment le senti­ment qu’a­vaient beau­coup de personnes à cette époque. Hitler a relevé les petits, rape­tissé les grands.

Portrait d’un homme qui sait s’adapter à tous les systèmes

Werner était peut-être l’un de ces hommes qui fonc­tionnent correc­te­ment dans prati­que­ment tous les systèmes et prati­que­ment tous les rôles. Il aurait tiré le meilleur de n’im­porte quelle situa­tion. Son bonheur de vivre n’au­rait pas été menacé si Hitler avait gagné la guerre ou si lui-même s’était par hasard fina­le­ment retrouvé à l’Ouest il aurait certai­ne­ment été un bon peintre de décor s’il n’était pas devenu un bon direc­teur d’éta­blis­se­ment scolaire. Tout comme, aupa­ra­vant, il avait été un bon mouleur, un bon soldat, un bon prison­nier. Et désor­mais un bon citoyen de la RDA.

Pourquoi son grand père résistant à préféré la RDA

Dans cette inter­view, pour la première fois, Gerhard parle de la culpa­bi­lité, il explique pour­quoi des gens comme lui était à ce point enchaî­nés à ce pays. Il évoque l’es­poir qui était le sien après la guerre : celui de construire une nouvelle société dans laquelle les nazis n’au­raient plus jamais la moindre chance. Il a vu, explique-t-il, des crimi­nels de guerre siéger au gouver­ne­ment et des géno­ci­daire perce­voir des pensions consi­dé­rables, tout cela à l’Ouest. Ce genre de chose, affirme-t-il, n’exis­tait pas en RDA. Et cela comp­tait plus que tout le reste.

Une anecdote amusante, Maxim a 11 ou 12 ans en RDA

Un jour du mois de novembre 1982, la direc­trice de notre école, Mme Reichen­bach, arriva en trombe dans le vestiaire. Nous sortions tout juste du cours d’édu­ca­tion physique. Madame Reichen­bach nous annonça, les larmes aux yeux » « Il s’est passé quelque chose de très grave. Leonid Brej­nev, le secré­taire géné­ral sovié­tique, est mort ». Le silence régna un moment, ensuite, nous ne pûmes nous empê­cher de rire, parce que Kai Petzold, tout nu derrière madame Reichen­bach , cher­chait déses­pé­ré­ment son slip. Madame Reichen­bach ne compre­nait pas ce qui se passait, elle n’en­ten­dit que nos rires étouf­fés et quitta la salle furieuse. Nous avions en prin­cipe, l’heure suivante, un cours de mathé­ma­tiques, mais la direc­trice entra dans notre classe et nous annonça qu’a­près cet inci­dent, chacun d’entre nous devait écrire une rédac­tion sur Leonid Brej­nev. Il s’avéra que certains d’entre nous igno­rait tota­le­ment de qui il s’agis­sait. Madame Reichen­bach se remit à pleu­rer et annonça en criant que cette histoire aurait des consé­quences. Mais il ne se passera rien du tout, si ce n’est que quelques mois plus tard un nouveau secré­taire géné­ral du PCUS (Iouri Vladi­mi­ro­vitc Andro­pov) mourut et que personne ne nous en parla à l’école.

Comment une bonne idée peut ne servir à rien.

À partir de la sixième, nous avions une fois par semaine un cours de travail produc­tif. Nous nous rendions dans une usine de métal­lur­gie qui produi­sait des pièces pour les chauf­fages au gaz. Ils ne savaient vrai­sem­bla­ble­ment pas quoi faire de nous, raison pour laquelle nous passions des heures à trier des vis que l’on remet­tait en vrac après notre départ pour occu­per la classe suivante.

Régis Debray et Gilles,Perrault et François Mitterand en 1987

Régis Debray nous parle aussi de Tamara Bunke, une femme origi­naire de la RDA qui se trou­vait à l’époque à côté du Che. « Une femme hors du commun, une combat­tante », dit-il. mon fran­çais assez médiocre ne me permet pas de tout comprendre ; mais ce que je saisis, c’est que tout le monde, dans cette maison, trouve que la RDA est fantas­tique. Gilles Perrault dit que je devrais être fier de vivre dans un pays révo­lu­tion­naire comme celui-là, parce que seule la révo­lu­tion libère vrai­ment les gens. Je n’ose pas le contre­dire, entre autres parce que je vois à quel point ces phrases rendent Gerhard heureux.
Mais je ne discerne pas la logique de tout cela. Comment peut-on loger dans une villa pareille et chan­ter les louanges de la RDA ? Ou bien faut-il juste­ment habi­ter dans ce type de demeure pour pouvoir le faire ? J’ignore quelle image ces gens ont de la RDA, et même s’il y ont déjà été. Régis Debray nous confie un secret. Il exerce des fonc­tions de conseiller poli­tique auprès du président de la Répu­blique fran­çaise, Fran­çois Mitter­rand, et dit que celui-ci a lui aussi beau­coup d’es­time pour la RDA.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Natha­lie Peronny Édition Globe 

Je dois à Keisha (encore elle ! ‑encore ?… comme si je me plai­gnais !) ce livre merveilleux et instruc­tif à tant de point de vue. Je l’ai lu depuis un moment mais je n’ai rien oublié de mon inté­rêt pour cette fabu­leuse enquête. Il est sur mon sur Kindle et le gros avan­tage c’est de pouvoir faire des notes très faci­le­ment et de les récu­pé­rer tout aussi faci­le­ment comme vous pour­rez le voir. Peut-être, en ai-je mis un peu trop mais c’est pour moi une bonne façon de rete­nir préci­sé­ment le contenu d’un livre.

Jessica Bruder a suivi pendant deux ans des Améri­cains qui ont tout perdu suite à la crise des « subprimes » , toutes leurs écono­mies ont fondu dans des malver­sa­tions bancaires. Ils n’ont plus rien mais n’ont pas perdu les traits de carac­tère de la culture améri­caine. Ils essaient par tous les moyens de s’en sortir. Ceux et celles qui inté­ressent cette jour­na­liste ont choisi de s’ache­ter un camping-car et de partir sur les routes, à la recherche des petits boulots. Vous ne serez pas éton­nés d’ap­prendre qu’A­ma­zon a vu là une main d’oeuvre facile à capter. Donc avant Thanks­gi­ving et Noël leurs terrain de camping se remplissent de cara­vanes venant des quatre coins du pays. Cela nous vaut des pages passion­nantes sur ceux et celles qui travaillent dans les énormes hangars d’Ama­zon . La prin­ci­pale diffi­culté de ses nouveaux migrants de l’in­té­rieur, c’est de trou­ver des endroits où lais­ser leur camping, en effet aux États-unis tous les station­ne­ment sont privés et peuvent coûter très cher. Amazon propose donc des parking gratuits pour que ces gens viennent travailler chez eux. Le livre four­mille de petites astuces pour s’en sortir ? Ces gens forment une commu­nauté et se refilent les adresses des super­mar­ché qui ne vous chas­se­ront pas de leur parking, des terrain de camping où vous pour­rez lais­ser votre véhi­cule à condi­tion de faire du gardien­nage. En réalité, l’Amé­rique offre une foule de petits boulots peu payés, qui conviennent assez bien à des jeunes , mais qui sont très fati­gants pour des personnes âgées et qui surtout supposent un loge­ment.

Les personnes que suit Jessica Bruder sont souvent très inté­res­sants et diffé­rents des uns et des autres mais sa préfé­rée et la nôtre évidem­ment c’est Linda qui veut abso­lu­ment se construire une maison avec des maté­riaux recy­clés. J’es­père qu’elle vit bien main­te­nant Linda au grand cœur, elle le mérite pour oublier toutes ses galères. Je l’ima­gine bien dans une maison comme ça, pour faire un joli pied de nez à l’alcool qui a telle­ment pertur­bée sa vie.

Cela fait long­temps qu’une partie de la popu­la­tion améri­caine vit dans des terrains de camping où on retrouve des « homes » pas du tout mobiles. La nouveauté de ce phéno­mène , c’est qu’il s’agit ici de gens qui voyagent, qui ne veulent pas vivre parqués et qui veulent retrou­ver un travail stable. On voit aussi à quel point cette crise a été violente pour une partie impor­tante de la popu­la­tion, si la mala­die, un divorce ou l’al­cool s’en mêlent alors, ces gens perdent tout en très peu de temps. Mais ils sont Améri­cains et gardent malgré tout une envie de s’en sortir assez éton­nante et un esprit commu­nau­taire qui brise leur soli­tude .

Citations

Le début

Les mensonges et la folle cupi­dité des banquiers (autre­ment nommé « crise des subprimes ») les ont
jetés à la rue. En, 2008, ils ont perdu leur travail, leur maison, tout l’argent patiem­ment mis de côté pour leur retraite. Ils auraient pu rester sur place, à tour­ner en rond, en atten­dant des jours meilleurs. Ils ont préféré inves­tir leurs derniers dollars et toute leur éner­gie dans l’aménagement d’un van, et les voilà partis ;

Survivre en Amérique

Les workam­pers sont des travailleurs mobiles modernes qui acceptent des jobs tempo­raires aux quatre coins des États-Unis en échange d’une place de station­ne­ment gratuite (géné­ra­le­ment avec accès à l’électricité, à l’eau courante et évacua­tion des eaux usées), voire parfois d’une obole. On pour­rait penser que le travailleur-campeur est une figure contem­po­raine, mais nous appar­te­nons en réalité à une tradi­tion très ancienne. Nous avons suivi les légions romaines, aiguisé leurs épées et réparé leurs armes. Nous avons sillonné les villes nouvelles des États-Unis, réparé les horloges et les machines, les batte­ries de cuisine, bâti des murs en pierre en échange d’un penny les trente centi­mètres et de tout le cidre qu’on pouvait avaler.
Nous avons suivi les vagues d’émigration vers l’ouest à bord de nos chariots, munis de nos outils et de nos savoir-faire, aiguisé des couteaux, réparé tout ce qui pouvait l’être, aidé à défri­cher la terre, à construire des cabanes, à labou­rer les champs et à rentrer les récoltes en échange d’un repas et d’un peu d’argent de poche, avant de repar­tir vers le prochain boulot. Nos ancêtres sont les roma­ni­chels. Nous avons troqué leurs roulottes contre de confor­tables auto­cars et autres camping-cars semi-remorques. À la retraite pour la plupart, nous avons complété notre éven­tail de compé­tences d’une carrière dans l’entreprise. Nous pouvons vous aider à gérer un busi­ness, assu­rer la vente en maga­sin ou la logis­tique dans l’arrière-boutique, conduire vos camions et vos grues, sélec­tion­ner et embal­ler vos produits à expé­dier, répa­rer vos machines, bichon­ner vos ordi­na­teurs et vos réseaux infor­ma­tiques, opti­mi­ser votre récolte, remo­de­ler vos jardins ou récu­rer vos toilettes. Nous sommes les tech­no­ro­ma­ni­chels.

Bismark inventeur de la retraite

Les Améri­cains l’ignorèrent large­ment, et il s’écoula plus d’un siècle avant qu’Otto von Bismarck instaure en
Alle­magne la toute première assu­rance vieillesse au monde. Adopté en 1889, le plan de Bismarck récom­pen­sait les travailleurs attei­gnant leur soixante-dixième anni­ver­saire par le verse­ment d’une pension. L’idée était surtout de contrer l’agitation marxiste – et de le faire à peu de frais, puisque les Alle­mands vivaient rare­ment au-delà de cet âge cano­nique. Bismarck, bâtis­seur d’empire et homme de droite surnommé le Chan­ce­lier de fer, se retrouva aussi­tôt dans le colli­ma­teur des conser­va­teurs qui l’accusèrent de mollesse. Mais il repous­sait déjà leurs critiques depuis des années.
Appe­lez cela socia­lisme, ou tout autre terme qui vous plaira : pour moi, c’est la même chose », avait-il déclaré au Reichs­tag en 1881, lors d’un débat préli­mi­naire sur l’assurance sociale.

Travail peu valorisant

Dans le chariot, il pouvait y avoir quatorze paniers de cochon­ne­ries fabri­quées en Chine. L’un des trucs qui me dépri­maient le plus, c’était de savoir que tous ces machins fini­raient à la benne. » Cet aspect-là des choses la démo­ra­li­sait parti­cu­liè­re­ment. « Quand on pense à toutes les ressources mobi­li­sées pour en arri­ver là ! On nous incite à utili­ser ces trucs, puis à les jeter. » Le travail était érein­tant. Non seule­ment elle parcou­rait des kilo­mètres dans des allées de rayon­nages sans fin, mais elle devait se pencher, soule­ver, s’accroupir, tendre le bras, grim­per et descendre des marches, le tout en traver­sant un hangar dont la super­fi­cie faisait grosso modo la taille de treize stades de foot­ball.

L’alcool

Linda décida d’arrêter de boire avec une déter­mi­na­tion nouvelle. Et cette fois, elle y parvint. Lorsqu’elle avait peur de replon­ger, entre deux réunions, elle appe­lait sa marraine des Alcoo­liques anonymes. Étran­ge­ment, c’est là qu’elle apprit les tech­niques qui lui permet­traient plus tard de survivre aux cadences infer­nales d’Amazon. Elle devint experte dans l’art de se concen­trer sur les diffi­cul­tés immé­diates et de subdi­vi­ser les gros problèmes en petites bouchées plus faciles à digé­rer jusqu’à ce que la situa­tion paraisse sous contrôle. « Tu as fait la vais­selle ? OK. Va d’abord faire la vais­selle, et rappelle-moi après », lui ordon­nait sa marraine. Linda allait récu­rer les verres et les assiettes jusqu’à ce qu’ils soient propres, puis elle rappe­lait. « Tu as fait ton lit ? » lui deman­dait alors son amie. Linda s’exécutait. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’envie de boire passe. * * *

Trucs bizarres chez Amazon

Elle notait dans sa liste de souhaits Amazon « tous les trucs les plus dingues qu’on voyait passer » : des vers de cire, un ourson en géla­tine de deux kilos et demi, un fusil de plon­gée sous-marine, un livre inti­tulé Vénus aux biceps. Une histoire illus­trée des femmes musclées, un plug anal en forme de queue de renard, un stock d’anciennes pièces de monnaie améri­caines, un assor­ti­ment de sous-vête­ments en coton avec quatre trous pour les jambes baptisé « petites culottes pour deux », et un gode­mi­ché Batman.

Personnage haut en couleur

Le proprié­taire, Paul Winer, un nudiste septua­gé­naire au cuir tanné comme un vieux livre, arpente les allées de sa librai­rie vêtu en tout et pour tout d’un cache-sexe en laine trico­tée. Par temps froid, il enfile quand même un pull. Si Paul a pu garder sa librai­rie, c’est parce que, tech­ni­que­ment, c’est un commerce tempo­raire et qu’il a donc droit à des réduc­tions d’impôt. La boutique n’a pas vrai­ment de murs, c’est juste une pergola dres­sée audes­sus d’une dalle en béton. Des bâches relient les deux. Des contai­ners et un mobile home font office d’annexes. 

Il y a aussi un rayon de livres chré­tiens, mais il est installé tout au fond et Paul doit le montrer aux clients qui le cherchent. « Ils suivent mes fesses nues pour aller voir la Bible », s’amuse-t-il.

Humour les musées américains

Le lieu fut ensuite recon­verti en un relais de dili­gences, Tyson’s Wells, dont les ruines abritent aujourd’hui un tout petit musée situé à côté de la pizze­ria Silly Al’s. (La ville comprend deux autres musées : l’un expose une collec­tion de chewing-gums du monde entier, et l’autre des acces­soires mili­taires. Mais ils semblent moins atti­rer les foules que leur minus­cule rival.) En 1875, l’écrivaine Martha Summe­rhayes passa une nuit à Tyson’s Wells et décri­vit l’endroit comme « parti­cu­liè­re­ment mélan­co­lique et inhos­pi­ta­lier. Tout y refoule la saleté, tant sur le plan moral que physique ». Quand le relais finit par être aban­donné, le site devint une ville fantôme. En 1897, il fut ressus­cité par un boom minier ; le bureau de poste rouvrit, et la muni­ci­pa­lité choi­sit un nouveau nom : Quartz­site. (À l’origine, ce devait être « Quart­zite », en hommage au miné­ral, mais le « s » s’invita par erreur et resta défi­ni­ti­ve­ment.) L’unique figure histo­rique de la ville est un chame­lier syrien, Hadji Ali, enterré
sur place en 1902 et plus connu sous le surnom « Hi Jolly », version améri­ca­ni­sée de son nom. Ali avait été recruté en 1856 au sein du tout nouveau corps de chame­liers de l’US Army : l’expérience, de courte durée, visait à utili­ser ces animaux notoi­re­ment iras­cibles pour trans­por­ter du maté­riel vers le sud-est des États-Unis.

Honte

Mike m’explique que les personnes âgées et en situa­tion de préca­rité affluent à Quartz­site parce que c’est une « ville idéale pour les retrai­tés peu fortu­nés » et « un endroit pas cher où se plan­quer ». Mais se plan­quer de quoi, au juste ?
Réponse : de la honte, de pauvreté et du froid. « Dans le désert, dit-il, ils n’ont pas peur de crever de froid. Ils disent à leurs enfants que tout va bien. »

Optimisme américain

Comme l’a souli­gné Rebecca Solnit dans son ouvrage Un para­dis construit en enfer. Ces formi­dables
commu­nau­tés qui naissent au milieu du désastre, les gens ne se contentent pas de rele­ver la tête dans les
moments de crise ; ils le font avec une « joie vive et surpre­nante ». Il est possible de traver­ser des épreuves tout en ressen­tant de la joie dans les moments de partage, comme quand on se retrouve autour d’un feu de camp avec ses compa­gnons d’infortune sous un immense ciel étoilé.

Pourquoi si peu d’afro-américains ?

À ce stade, j’avais rencon­tré des centaines de personnes qui avaient adopté ce mode de vie :
travailleurs itiné­rants, vaga­bonds de l’asphalte et camping-caristes, de la côte Est à la côte Ouest du pays. Certes, il y avait parmi eux des gens de couleur, mais ils repré­sen­taient une excep­tion au sein de cette commu­nauté.
Pour­quoi la sous-culture nomade était-elle majo­ri­tai­re­ment blanche ? Certains de ses membres se sont posé la même ques­tion. Sur la page Face­book offi­cielle du programme Camper­Force, un camping-cariste noir a eu ces mots devant la succes­sion de photos montrant surtout des ouvriers blancs : « Je suis sûr que des Afro-Améri­cains ont postulé à ces emplois, faisait-il obser­ver. Pour­tant, je n’en vois au postées par Amazon. »

Imagi­nez-vous coincé en pleine forêt sans élec­tri­cité, sans eau courante ou sans voiture : vous aurez tendance à décrire cette situa­tion comme un « cauche­mar » ou le « pire scéna­rio possible après un crash aérien ou une catas­trophe dans le genre ». Les Blancs, eux, appellent ça « camper ».

Le trafic de drogue

Au fil de ses lectures, Linda a tout appris sur le plus célèbre coup de filet anti­drogue du coin, dans les années 1990, quand des poli­ciers ont décou­vert l’existence d’une gale­rie de neuf kilo­mètres de long sous la fron­tière. Utilisé par le cartel de Sina­loa pour la contre­bande de cocaïne, le large tunnel, renforcé par des parois en ciment, repo­sait à une dizaine de mètres au-dessous du sol, avait pour point de départ une maison anodine d’Agua Prieta ; son entrée était savam­ment cachée. En ouvrant un robi­net, on action­nait un monte-charge hydrau­lique qui faisait remon­ter une table de billard – et la dalle du sol sur laquelle elle repo­sait – pour révé­ler un trou équipé d’une échelle. À l’intérieur, le tunnel mesu­rait un mètre cinquante de haut ; il était clima­tisé, éclairé et protégé des risques d’inondation grâce à une pompe et un puisard. Des rails métal­liques permet­taient de dépla­cer un chariot jusqu’à Douglas, sous un grand hangar camou­flé en station de lavage pour camions. Là, une poulie faisait remon­ter les cargai­sons de cocaïne à la surface, où elles étaient récep­tion­nées par des manu­ten­tion­naires
pour être char­gées dans des semi-remorques. Stupé­faits, les poli­ciers avaient comparé le tunnel, surnommé « Chemin de la cocaïne », à un truc « digne d’un film de James Bond ». Le pilier du cartel de Sina­loa, El Chapo, Joaquin Guzman de son vrai nom, était carré­ment allé plus loin dans le super­la­tif en affir­mant que son équipe avait construit un « putain de tunnel super-cool ».

Tout ce qu’a lu Linda concer­nant le trafic de drogue local est vrai. Les mules peuvent gagner davan­tage en une nuit qu’un ouvrier de maqui­la­dora en un mois. Il n’est donc guère éton­nant que la police des fron­tières de Douglas retrouve souvent des paquets de mari­juana dissi­mu­lés dans les jantes et les pneus de rechange des véhi­cules en prove­nance du Mexique. (On y trouve aussi de la meth, de l’héroïne ou de la cocaïne, mais plus rare­ment.) Lors d’un récent coup de filet, ils ont surpris un jeune de seize ans en train de descendre eb rappel le long de la clôture à l’aide d’une cein­ture de sécu­rité .…Pour ce travail on lui avait promis 400 dolars. Chez lui, il fabri­quait des cour­roies de distri­bu­tion dans une « maqui­la­dora » pour 42 dolars la semaine.

Traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie ; édition Acte Sud

Encore une fois un livre que je dois à la blogo­sphère mais en ayant oublié de noter préci­sé­ment l’au­teur du blog heureu­se­ment Keisha s’est rappe­lée à mon bon souve­nir !. Je dois dire que j’ai failli passer à côté de cet essai, parce que cet homme m’a éner­vée au début de son récit. Il a de tels moyens finan­ciers et ceci grâce aux prébendes que l’ONU distri­bue de façon écœu­rante à tous les membres de cette admi­nis­tra­tion, et de voir les parti­ci­pants rece­voir en plus de leur très confor­table salaire de grosses enve­loppes de liquides pour aller aux quatre coins du monde parler du sous-déve­lop­pe­ment ou de l’éco­lo­gie est abso­lu­ment révol­tant. Que ce soit de cette façon là que Wolf Küper ait réussi à mettre assez d’argent de côté pour passer deux années à ne rien faire d’autre que s’oc­cu­per de sa petite fille atteinte d’une mala­die mentale qui l’empêche de se déve­lop­per norma­le­ment a failli me faire refer­mer le livre. Et puis, le charme incroyable de cette petite fille m’a conquise moi aussi et j’ai donc suivi le parcours en camping car de cette famille à travers les plus beaux endroits de la planète.

Aucune famille avec un enfant handi­capé ne peut prendre exemple sur cette famille, mais eux ont réussi à donner deux années de bonheur à leur petite fille qui est peut être plus armée main­te­nant pour affron­ter la vie qui, sans doute, ne sera pas très facile.

Citations

Un père face au handicap de sa fille

Je m’en souviens comme si c’était hier, peu avant notre départ, Nina avait fait la course avec d’autres enfants sur une grande pelouse. Évidem­ment, ils ne pouvaient pas se conten­ter de jouer tran­quille­ment. Les enfants, en parti­cu­lier les garçons, ont la compé­ti­tion dans le sang. Ils ont besoin de se mesu­rer pour savoir qui court le plus vite, grimpe le plus haut, plonge le plus profond, saute le plus loin, et ainsi de suite. Et au milieu : Nina qui voulait abso­lu­ment parti­ci­per. Mrs. Lonte en en personne, qui m’avait fait black­bou­ler de toutes les courses de ma vie. Je n’ar­ri­vais pas à comprendre. Pour­quoi s’obs­ti­nait-elle ? Pour­quoi se mettait-elle sans arrêt en posi­tion de perdre contre les autres ? J’ai dit : « Y en a marre de toujours faire la course, venez, on va jouer à un autre jeu », et ce genre de choses. Dans le feu de l’ac­tion, les enfants ne m’ont même pas entendu, mais ce sont tous plus ou moins alignés, non sans que les garçons échangent quelques insultes – forcé­ment. Mon cœur battait la chamade, ils se sont élan­cés en pous­sant des cris perçants.
En moins de trois secondes, Nina était déjà la dernière, alors qu’il y avait aussi des enfants bien plus petits qu’elle. À la moitié du trajet, elle était loin derrière. On aurait dit qu’elle allait dispu­ter cette course tout seul. Presque en soli­taire. Elle chan­ce­lait sur la pelouse, penchée en avant, les bras tendus sur les côtés, et elle tanguait telle­ment que je n’ar­rê­tais pas de me dire : Cette fois, elle va tomber. J’ar­ri­vais à peine à la regar­der. Quand elle est arri­vée au bout, les autres avaient déjà repris leur jeu. J’ai vu Nina zigza­guer entre eux, hors d’ha­leine. Si je me souviens aussi préci­sé­ment de cette scène, une parmi les centaines d’autres, c’est parce que ce moment-là, j’ai eu terri­ble­ment mal pour elle, mal pour un autre que moi.

Un bel endroit le lac Tepako et un beau moment dans les étoiles

L’illu­mi­na­tion était donc venu lors de notre première nuit ici, au lac Tekapo, trois décen­nies plus tard, en montant sur un rocher, je m’étais rendu compte que les étoiles ne se trou­vaient pas « au-dessus » mais tout autour de moi. Il y en avait même qui scin­tillaient en dessous de moi à l’ho­ri­zon, et alors que mon vertige semblait se dissi­per j’avais aperçu l’éblouis­sante Voie Lactée, telle­ment gigan­tesque que j’en avais eu le souffle coupé, brillant de milliards de feu, des centaines de milliers d’an­nées lumière d’un hori­zon à l’autre, toute la folie de l’uni­vers en 3D. Et en couleur. Et oui, il y a des étoiles bleues et vertes et rouges, et violette aussi, certaines clignotent fréné­ti­que­ment, d’autres pulsent lente­ment, partout, des étoiles filantes zébraient le ciel tandis que les satel­lites traçaient pares­seu­se­ment leur route. En Nouvelle-Zélande, il est impos­sible de croire que la terre est au centre de quoique ce soit, parce que rien qu’à l’oeil nu, on voit bien que nous ne sommes qu’une pous­sière perdue dans un coin de l’uni­vers.

Je me demande si c’est vrai

Et avec les gens impor­tants, il faut toujours garder son sérieux, ne jamais être de meilleure humeur que le client, c’est la règle numéro 1 quand on fait du conseil, surtout auprès d’hommes poli­tiques.

Là où, ce livre m’a tellement écœuré que j’ai failli le laisser tomber.

Depuis que j’avais commencé à travailler régu­liè­re­ment comme expert pour les Nations Unies, j’ai gagné pour la première fois beau­coup d’argent. Vrai­ment beau­coup. Rien que les indem­ni­tés de défraie­ment qu’on vous verse chaque semaine corres­pondent au revenu mensuel net d’un post doc avec douze années de forma­tion univer­si­taire en Alle­magne. Le tout non impo­sable. Au Nations Unies, on vous remet sans ciller d’épaisses enve­loppe marron avec des liasses de billets de cinquante dollars, presque comme dans un film de mafieux. Ça ne rentre même pas dans le porte-monnaie. Les billets sont soigneu­se­ment atta­chés par vingt à l’aide d’un trom­bone. Offi­ciel­le­ment, ces indem­ni­tés exor­bi­tantes servent à voya­ger dans des condi­tions « appro­priées et repré­sen­ta­tives ». Soudain, j’avais, ce qu’on appelle un niveau de vie élevé, accès aux lounges VIP et vol en première classe. Programme grand voya­geur et ainsi de suite.….

Jusqu’à l’écœurement des réunions à l’ONU des ONG sur l’environnement

Le genre de chose qui ne mérite pas qu’on s’y attarde une seconde, sans même parler d’en­fer débattre plusieurs milliers de délé­gués sur payer venu du monde entier.
Une civi­li­sa­tion qui se prend pour le fleu­ron de la créa­tion célèbre ici sa propre déchéance. Je fais un rapide calcul : le para­graphe comporte envi­ron 70 mots. Au cours des 95 minutes que dure ce cirque, il y a 22 objec­tions et 19 correc­tion. Ça doit être incroya­ble­ment diffi­cile de formu­ler le rien.

Traduit du néer­lan­dais (Belgique) par Isabelle Rosse­lin

Edition poche Folio

En lisant le billet de Domi­nique je m’étais fait une promesse, mettre ce livre dans ma liste, puis dans ma pile à côté de mon lit, et puis fina­le­ment de le lire. Promesse tenue. J’ai bien aimé cette lecture dont un bon tiers est occupé par le récit de la guerre 1418 vu du côté des Belges. Stefan Hert­mans a voulu redon­ner vie à un grand-père très digne et très pieux. Il a voulu aller plus loin que son appa­rence d’homme sévère habillé en costume et portant tous les jours une laval­lière noire et un borsa­lino. Il a trouvé un homme meur­tri par la guerre et qui ne s’est jamais remis des souf­frances qu’il a ressen­ties dans son corps et celles qui ont blessé et tué de façon horrible ses compa­gnons. La force avec laquelle sont racon­tés ces combats m’ont permis de me rendre compte de l’hé­roïsme de cette armée dont je savais si peu de chose avant de lire ce roman. Un autre aspect que j’ai décou­vert, c’est la domi­na­tion à l’époque du fran­çais sur le flamand (les temps ont bien changé !). Les pauvres soldats flamands non gradés devaient donc obéir à des ordres parfois absurdes et qui, surtout, pouvaient les emme­ner à la mort donnés par des offi­ciers qui ne s’ex­pri­maient qu’en fran­çais d’un ton le plus souvent mépri­sant. Plusieurs fois, dans ce récit on ressent la langue fran­çaise comme une façon de domi­ner les flamands. Comme ce lieu­te­nant qu’il entend dire derrière son dos

Ils ne comprennent rien, ces cons de Flamands

Au delà des récits de guerre, on découvre un homme Urbain Martien (pronon­cez Martine) qui a aimé et a été aimé par ses parents. Son père, grand asth­ma­tique, lui a donné le gout du dessin mais malheu­reu­se­ment, il lais­sera trop tôt sa femme veuve avec ses quatre enfants. Urbain connaî­tra la misère celle où on a faim et froid et pour aider sa mère il travaillera dans une fonde­rie sans aucune protec­tion et dans des condi­tions effroyables. Fina­le­ment il s’en­ga­gera à l’ar­mée et sera formé au combat ce qui le conduira à être un cadre sous offi­cier pendant la guerre.
Il connaî­tra l’amour et sera passion­né­ment amou­reux d’une jeune femme qui ne survi­vra pas à la grippe espa­gnole ; il épou­sera sa sœur et ensemble, ils forme­ront un couple raison­nable.

J’ai eu quelques réserves à la lecture de cette biogra­phie, autant le récit de la guerre m’a passion­née car on sent à quel point il est authen­tique : nous sommes avec lui sous les balles et les des canons enne­mis, on patauge dans la boue et on entend les rats courir dans les tran­chées. Autant la vie amou­reuse de son grand-père m’a lais­sée indif­fé­rente. En revanche, sa jeunesse permet de comprendre cet homme et explique pour­quoi la reli­gion tient tant de place dans sa vie. Pour la pein­ture puisque c’est l’autre partie du titre disons que le talent d’un copiste même merveilleux n’est pas non plus très passion­nant, la seule ques­tion que je me suis posée c’est pour­quoi il n’a que copié des tableaux et n’a pas cher­ché expri­mer ses propres émotions.

Quand je suis éton­née d’ap­prendre que la ville où j’ha­bite se situe dans le Nord de la France :

Blessé une deuxième fois sur le front de l’Yser, touché par une balle à la cuisse, juste en dessous de l’aine, il avait été évacué ; pour sa réédu­ca­tion, il avait été envoyé dans la ville côtière de Dinard, dans le nord de la France. Depuis la ville voisine de Saint-Malo, il avait fait la traver­sée, avec quelques compa­gnon en réédu­ca­tion, vers Southamp­ton, pour rendre visite au fils de son beau-père, mais à peine était-il en haute mer une tempête s’était levée, qui avait duré un jours et demi.

Et voici la photo de la foule qui attend l’ar­ri­vée des bles­sés de la guerre 1418 qui vont être soignés à Dinard dont a fait partie Urbain Martien .

Citations

Pourquoi cette référence à Proust

Le tailleur l’en­voie d’un ton bourru cher­cher à l’école le fils de cette famille bour­geoise. Au bout d’un certain temps, il est chargé chaque jour de cette tâche et doit porter le cartable rempli de livres du jeune monsieur en prenant garde de rester deux pas derrière lui, pour éviter de rece­voir un coup de canne que ce garçon de douze ans manie déjà avec une suffi­sance prous­tienne.

Le couple de ses grand-parents

Son mariage avec Gabrielle était sans nuages pour quiconque n’était pas plus avisé.Enchevêtrés comme deux vieux arbres qui, pendant des décen­nies, ont dû pous­ser à travers leurs cimes respec­tives, luttant contre la rareté de la lumière, ils vivaient leur jour­née simple, unique­ment entre­cou­pées par la gaieté appa­rem­ment frivole de leur fille, leur unique enfant. Les jour­nées dispa­rais­saient dans les répliques du temps diffus. Il peignait.

Le 20 siècle

Il a consi­gné ses souve­nirs ; il me les a donnés quelques,mois avant sa mort en 1981. Il était né en 1891, sa vie semblait se résu­mer à l’in­ver­sion de deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient surve­nus deux guerres, de lamen­tables massacres à grande échelle, le siècle plus impi­toyable de toute l’his­toire de l’hu­ma­nité, la nais­sance et le déclin de l’art moderne, l’ex­pan­sion mondiale de l’in­dus­trie auto­mo­bile, la guerre froide, l’ap­pa­ri­tion et la chute des grandes idéo­lo­gies, la décou­verte de la baké­lite, du télé­phone et du saxo­phone, l’in­dus­tria­li­sa­tion, l’in­dus­trie ciné­ma­to­gra­phique, le plas­tique, le jazz, l’in­dus­trie aéro­nau­tique, l’at­ter­ris­sage sur la lune, l’ex­tinc­tion d’in­nom­brables espèces animales, les premières grandes catas­trophes écolo­giques, le déve­lop­pe­ment de la péni­cil­line et les anti­bio­tiques, Mai 68, le premier rapport du club du club de Rome, la musique pop, la décou­verte de la pilule, l’éman­ci­pa­tion des femmes, l’avè­ne­ment de la télé­vi­sion, des premiers ordi­na­teurs – et s’était écoulé sa longue vie de héros oublié de la guerre.

Les goûts musicaux

En revanche, il éprou­vait du dégoût et de la colère en enten­dant Wagner et faisait ainsi sans le savoir le même choix que le grand philo­sophe au marteau : Nietzsche écri­vit en effet à la fin de sa vie qu’il préfé­rait la légè­reté méri­dio­nale, l’af­fir­ma­tion de la vie et de l’amour chez Bizet, au fume­rie d’opium teutonnes des ténèbres mystique de Wagner. Offen­bach rendait mon grand-père joyeux, et quand il enten­dait les marches mili­taires, il se rani­mait . Il connais­sait par cœur la pasto­rale de Beetho­ven surtout le mouve­ment où le coucou lance son appel dans la fraîche forêt vien­noise.

L’accent français en Belgique

En face, dans la boutique d’al­lure vien­noise du boulan­ger juif Bloch, les femmes de la bonne société prenaient un café servi dans une petite cafe­tière en argent accom­pa­gné d’un crois­sant beurré, tandis qu’elle lisait un livre acheté chez Hercken­rath, le papier d’emballage soigneu­se­ment plié en quatre à côté de leur main baguée. Elles étaient telle­ment chics qu’elle affec­taient une pointe d’ac­cent fran­çais en parlant flamand.

Avancées techniques allemande 1914

Le fort de Loncin est mis hors de combat par un tir de plein fouet sur la poudrière. Le béton n’était pas encore armée, ce qui fut fatal au vieux masto­donte, dernier vestige d’une époque candide. (.….) En chemin nous appre­nons que presque tous les forts sont tombés et que toute résis­tance est deve­nue vaine. Les Alle­mands utilisent des mortiers lourds d’un calibre de 420 milli­mètres dont nous igno­rions tota­le­ment l’exis­tence. Leurs tirs ont ouvert des brèches dans tous les forts liégeois ; ces cita­delles désuètes peuvent tout au plus résis­ter un calibre 210 milli­mètres.

Les troupes allemandes en Belgique

Un matin, une semaine plus tard, nous enten­dîmes pleu­rer un enfant. Un garçon­net d’une dizaine d’an­nées était debout sur l’autre rive. Le comman­dant nous inter­dit d’al­ler le cher­cher. Carlier dit que c’était une honte, il retira son uniforme, sauta dans l’eau et nagea jusqu’à l’autre côté. Au moment où il voulut tendre la main à l’en­fant, celui-ci détala . Les Alle­mands se mirent à tirer avec toutes leur bouches de feu, nous n’avions aucune idée d’où prove­naient les tirs. Carlier tomba à la renverse, roula sur la berge jusque dans l’eau, plon­gea en profon­deur, ne ressor­tit que lors­qu’il fut arrivé de notre côté. Tout le monde avait suivi la scène en rete­nant son souffle ; Carlier fut hissé à terre, le comman­dant dit qu’il méri­tait en réalité une lourde sanc­tion, mais en voyant à quel point le procédé des Alle­mands nous avait indi­gnés, il en resta là.
Nous prîmes conscience que nous avions en face de nous ennemi sans le moindre scru­pule. Ce genre de tactique de guerre psycho­lo­gique était nouveau pour nous, nous avions été éduqués avec un sens rigou­reux de l’hon­neur mili­taire, de la morale et de l’art de la guerre, nous avions appris à faire élégam­ment de l’es­crime et à réali­ser des opéra­tions de sauve­tage, nous avions appris à réflé­chir à l’hon­neur du soldat et de la patrie. Ce que nous voyons ici et était d’un autre ordre. Cela boule­ver­sant nos pensées et nos senti­ments, nous ressen­tions, le cœur rempli d’an­goisse, que nous reve­nions d’autres hommes prêts à tout ce que nous avions évité aupa­ra­vant.

Les atrocités de la première guerre ont-elles entraîné celles de la seconde ?

Toutes ses vertus d’une autre époque furent réduites en cendres dans l’en­fer des tran­chées de la Première Guerre mondiale. On enivrait sciem­ment les soldats avant de les amener jusqu’à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les histo­riens patrio­tiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appe­lait mon grand-père, se multi­pliaient, on en voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l’on encou­ra­geait les soldats à apai­ser leurs frus­tra­tions sexuelles pas toujours en douceur ‑une nouveauté en soi, sous cette forme orga­ni­sée. Les cruau­tés les massacres trans­for­mèrent défi­ni­ti­ve­ment l’éthique , la concep­tion de la vie, les menta­li­tés et les mœurs de cette géné­ra­tion. Des champs de bataille à l’odeur de prés piéti­nés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu’à l’heure de leur mort, des scènes pictu­rales mili­taires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplie de collines et de boque­teaux , il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par le gaz moutarde, des champs remplis de membres arra­chés , une espèce humaine d’un autre âge qui fut litté­ra­le­ment déchi­que­tée.

Toutes les après-guerres se ressemblent

Partout surgissent de véhé­ments patriotes, qui pendant la guerre se livraient à un commerce clan­des­tin mais inten­sif avec les Alle­mands. Partout des traces et des témoi­gnages sont fiévreu­se­ment effa­cés. Partout j’as­siste à des querelles, de l’ani­mo­sité, des ragots, des trahi­sons, des lâche­tés et des pillages, tandis que les jour­naux exultent en évoquant une paix bien­heu­reuse. Nous, les soldats qui reve­nons du front, nous sommes mieux infor­més. Nous nous taisons, luttons contre nos cauche­mars, écla­tant parfois en sanglots en sentant l’odeur du linge fraî­che­ment repassé ou d’une tasse de lait chaud.

Explication du titre, et fin du livre

Ainsi, ce para­doxe fut une constante dans sa vie : ce ballot­te­ment entre le mili­taire qu’il avait été par la force des choses et l’ar­tiste qu’il aurait voulu être. Guerre et téré­ben­thine. La paix de ces dernières années lui permit de prendre peu à peu congé de ses trau­ma­tisme. En priant Notre-Dame des Sept Douleurs, il trouva la séré­nité. Le soir avant sa mort, il est parti se coucher en pronon­çant ces mots : je me suis senti si heureux aujourd’­hui, Maria.

Édition Actes Sud

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Avec 68 pages Éric Vuillard, exprime toute sa rage et son déses­poir face aux révoltes qui ont traversé le XVI° siècle. On est loin de la vision de l’his­toire dont j’ai gardé quelques souve­nirs de mes années lycée. Les condi­tions d’extrême pauvreté engendrent des révoltes très violentes. Et quand en plus, les popu­la­tions sont soumises à une reli­gion qui dans les textes d’ori­gine demande à ses disciples de recon­naître son frère dans le plus pauvre des humains on comprend que certains se demandent : « Où est le vœu de pauvreté dans l’opulence de l’église de leur époque ? ». Et puis, Gutem­berg invente l’im­pri­me­rie, alors tout le monde pourra lire la Bible dans le texte et consta­tera que l’église les trompe lour­de­ment. Il n’est plus besoin alors de se soumettre mais bien plutôt de se révol­ter et de reve­nir aux sources du chris­tia­nisme. Livre incan­des­cent et soutenu par un style incan­ta­toire. Il se lit très vite, mais ne s’ou­blie pas de sitôt. Si l’im­pri­me­rie a permis le schisme protes­tant, c’est bien l’ar­ri­vée de l’in­ter­net qui soutient les révoltes actuelles. La soumis­sion et la pauvreté engendrent toujours des mouve­ments violents, ils sont souvent répri­mées éner­gi­que­ment égale­ment mais beau­coup moins qu’au XVI° siècle.

Citations

Un homme révolté

John Wyclif eu l’idée qu’il existe une rela­tion directe entre les hommes et Dieu. De cette première idée découle, logi­que­ment, que chacun peut se guider lui-même grâce aux Écri­tures. Et de cette deuxième idée en découle une troi­sième ;,les prélats ne sont plus néces­saires. Consé­quence : il faut traduire la Bible en anglais. Wyclif – qui n’était pas, comme on le voit, à court d’idées – eut encore deux ou trois autres pensées terribles : ainsi, il proposa qu’on désigne les papes par tirage au sort. Dans son élan, il n’était plus à une folie prêt, il déclara que l’es­cla­vage est un péché. Puis il affirma que le clergé devait vivre désor­mais selon la pauvreté évan­gé­lique. Enfin, pour vrai­ment emmer­der le monde, il répu­dia la trans­sub­stan­tia­tion, comme une aber­ra­tion mentale. Et, pour finir, il eut sa plus terrible idée, et prôna l’éga­lité des hommes.

La haine de l’église

Bien sûr, Rome condamna John Wyclif, et, malgré sa parole profonde et sincère, il mourut isolé. Et plus de quarante ans après sa mort, condamné par le concile de Constance, on exhuma son cadavre, on brûla ses osse­ments. On avait contre lui la haine tenace.

Édition Actes Sud,Traduit du turc par Julien Lapeyre Cabanes

Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survo­ler les plaines, les sources et les forêts, les rues, les fleuves et les mers. Et je m’in­vite sans un bruit dans les maisons, les chambres, les salons. 

Je parcours le monde depuis une cellule de prison.

C’est sur Face­book que j’ai vu passer ce livre, (comme quoi il s’y passe parfois des choses inté­res­santes !). Pour une fois je vais être impé­ra­tive et claire : lisez ce livre et faites le lire autour de vous. D’abord parce qu’il faut savoir ce qui se passe sous Erdo­gan en Turquie, mais aussi parce que c’est l’oeuvre d’un grand écri­vain qui sait nous toucher au plus profond de nous. Ahmet Altan est, avant tout, écri­vain et il sait qu’au­cun mur aussi épais soit-il ne peut tarir sa source d’ins­pi­ra­tion et que si ses geôliers, suppôts du régime d’Er­do­gan, empri­sonnent et cherchent à l’hu­mi­lier l’homme, ils ne pour­ront jamais éteindre l’écri­vain qui est en lui. Il sait, aussi, l’im­por­tance pour lui d’être lu par un large public, c’est pour cela que j’ai commencé de cette façon ce billet. Les hasards faisaient que je lisais en même temps un numéro de la revue « Histoire » sur le goulag. Et je me suis fait la réflexion suivante : certes la Turquie va mal, certes cet homme est privé de sa liberté mais ils n’est pas torturé, il peut faire de multiples recours judi­ciaires, il a pu écrire et peut-être, fina­le­ment sortira-t-il de prison, mais c’est loin d’être fait. En atten­dant il s’est trouvé des avocats assez coura­geux pour l’ai­der à faire décou­vrir ses textes à un très large public inter­na­tio­nal ( partout, sauf en Turquie) . Feuillets après feuillets, mêlés entre les écrits de procé­dure, les conclu­sions et les docu­ments de défense de ses avocats, Ahmet Altan a fait sortir son livre de prison, par pièces déta­chées, avant qu’elles ne soient rassem­blées au dehors. Lisez les extraits que j’ai notés pour vous et j’es­père que cela vous donnera envie de lire son essai en entier qui est un petit chef d’oeuvre sur l’en­fer­me­ment, le pouvoir de l’écri­vain, et la force de la litté­ra­ture.

Citations

La prison à vie

À instant où la portière s’est refer­mée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil.

Je ne pouvais plus ouvrir cette portière, je ne pouvais plus redes­cendre.
Je ne pouvais plus rentrer chez moi.
Je ne pour­rai plus embras­ser la femme que j’aime, ni éteindre mes enfants, ni retrou­ver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’au­rai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de biblio­thèque vers laquelle étendre la main pour prendre un livre, je n’en­ten­drai plus de concerto pour violon, je ne parti­rai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librai­ries, je ne sorti­rai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pour­rai plus contem­pler un arbre, je ne respi­re­rai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, je n’irai
plus au cinéma, je ne mange­rai plus d’œufs au plat au saucis­son à l’ail, je ne boirai plus un verre d’al­cool, je ne comman­de­rai plus de pois­son au restau­rant, je ne verrai plus le soleil se lever, je ne télé­pho­ne­rai plus à personne, personne ne me télé­pho­nera plus, je n’ou­vri­rai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveille­rai plus jamais dans une chambre avec des rideaux.

Dieu et Saint Augustin

Mais cette fois, la lecture de Saint-Augus­tin m’a mis en rage.
Car il m’est apparu qu’il donnait raison à ce Dieu d’avoir créé la torture, la cruauté, la souf­france, le crime, la cage où j’étais enfermé, autant que les hommes qui m’y avait jeté.
Si je résume gros­siè­re­ment, dans les limites de mon igno­rance, la cause de tous ces mots était le « libre arbitre » qu’A­dam, le premier homme, avait pour ainsi dire inventé en mangeant la pomme.
J’étais donc en prison parce qu’un homme avait mangé une pomme.
C’était Adam créé par Dieu de ses « propres mains », qui l’avait mangée, c’était moi qui me retrou­vais en prison.
Il fallait en plus que je rende grâce au philo­sophe ?
J’ai grom­melé comme si le véné­rable chauve était devant moi il me souriait, avec sa longue barbe, ses vête­ments dépe­naillés et son air douce­reux.
« Dis donc toi, lui ai-je dit, quel est le plus grand pêché : manger une pomme ou mettre toute l’hu­ma­nité au supplice à cause d’un type qui a mangé une pomme ?
Puis j’ai ajouté plein de rage :
« Ton Dieu est un pêcheur.

Les prisonniers

Dans le genre tableau de l’être humain en misé­rables repris de justice, rien ne valait sans doute cette pathé­tique proces­sion d’hommes hirsutes et ébou­rif­fés, avec leurs chaus­sons informes, leurs débar­deurs cras­seux et leurs panta­lons frois­sés.
Au milieu de cet embou­teillages que causait la confu­sion entre les ordres de marche qu’on nous hurlait dessus et notre maladresse à y obéir, tout ce qui faisait la person­na­lité exté­rieure de chacun dispa­rais­sait dans une sorte de bouillie humaine sans iden­tité, et personne n’avait plus rien en propre, ni mimique, ni gestes, ni voix, ni démarche.
Dans cette espèce de brouillard grisâtre, la fortune lamen­table de notre sort m’ap­pa­rais­sait au grand jour.

les médecins en prison

Et j’ai pensé : Si tu réussi à garder ta dignité même décu­lotté devant cette femme méde­cin, alors tu n’au­ras plus rien à craindre.
Puis elle m’a auto­risé à remon­ter mon panta­lon.
En sortant, je lui ai demandé : « Et vous, c’est quoi votre spécia­lité ? »
La réponse, du genre impé­ris­sable :
« Sage-femme. »

Motif de la condamnation à la prison à vie

Dès le début de l’au­di­tion nous avons demandé au juge.

« On nous arrêté à cause d’un message subli­mi­nal, et main­te­nant ce chef d’ac­cu­sa­tion a disparu. Qu’en est-il et pour­quoi ? »
La réponse que nous a donné le juge avec un large sourire ironique mérite d’ores et déjà de figu­rer dans tous les manuels de juris­pru­dence et d’his­toire du droit :
« Disons que nos procu­reurs aiment employer des termes qu’ils ne comprennent pas. »
En résumé, si nous crou­pis­sions depuis douze jours dans les cachots de la police, c’était à cause d’un procu­reur qui avait pris plai­sir à employer un mot qu’il ne connais­sait pas ! Le juge ne disait pas autre chose.

Description si vraie d’Istanbul mais de Paris aussi

J’ha­bite dans un quar­tier où les sultans otto­mans, jadis, avaient leur villa d’été, sises au milieu de grand jardin, et qui main­te­nant n’a plus que de gros immeubles avec de petits jardins… Dans ses jardi­nets atte­nants aux immeubles, on peut encore trou­ver des oran­gers, des grena­diers, des pruniers et des massifs de rose vestiges d’âge passé… Les descen­dants des sultans habitent toujours ici.

En prison de haute sécurité totalement isolé

L’unique fenêtre de la pièce, elle est aussi munie de barreaux, donnait sur une minus­cule cour de pierre.
Je me suis allongé.
Silence.
Un silence profond, extrême.
Pas un bruit, pas un mouve­ment. La vie soudai­ne­ment c’était figé. Elle ne bougeait plus.
Froide, inani­mée.
La vie était morte.
Morte tout d’un coup.
J’étais vivant et la vie était morte.
Alors que je croyais mourir et que la vie conti­nue­rait, elle était morte et je lui survi­vais.

Souffrance du prisonnier

Il est impos­sible de décrire cette nostal­gie qu’on éprouve en prison. Elle est telle­ment profonde, telle­ment nue, telle­ment pure qu’au­cun mot ne saurait être aussi nu, aussi pur. Ce senti­ment que les mots sont impuis­sants à expri­mer, ce sont encore les gémis­se­ments, les jappe­ments d’un chien battu qui le dirait le mieux.

Il faudrait, pour comprendre cette peine, que vous puis­siez entendre la plainte inté­rieur des hommes empri­son­nés, or vous ne l’en­ten­drez jamais.
Ceux qui portent cette douleur en eux ne peuvent la montrer, même a l’être qui leur manque le plus, pire, il l’a dissi­mule avec un peu de honte.

Encore Dieu

Nous vivons sur une planète où les vivants mangent les vivants. Les hommes ne se contentent pas de tuer d’autres créa­tures, ils s’as­sas­sinent aussi entre eux, constam­ment. Les montagnes crachent du feu, la terre s’ouvre, englou­tit hommes et bêtes, les eaux se déchaînent, détruisent tout sur leur passage, les éclairs tombent du ciel.

Ici me semble rési­der l’un des para­doxes les plus curieux du genre humain, capable de conce­voir que la terre, ce lieu affreux, puisse être l’oeuvre d’une puis­sance parfai­te­ment bonne, et ainsi démon­trer que les hommes sont dotés malgré la barba­rie consti­tu­tive de leur exis­tence, d’une imagi­na­tion exagé­ré­ment opti­miste.
Il croit qu’une force à créer tout cela, mais au lieu de s’en plaindre et de la détes­ter, il l’adule plein de grati­tude et de recon­nais­sance.

Les puissants en prison

Je consta­tais que face à des coups de cette violence là, les gens habi­tué au pouvoir et à l’im­mu­nité sont bien moins résis­tants que les autres. Pour ces gens-là que le destin a toujours fait gravi­ter dans les hautes sphères, la chute est plus brutale, l’at­ter­ris­sage plus doulou­reux. Psycho­lo­gi­que­ment, la violence du choc les détruit.

Je sais que je dois cette lecture à un blog, mais j’ai hélas oublié de noter son nom . Si je le retrouve, je mettrai immé­dia­te­ment un lien.

Ce livre est un essai du fils du « sauvé », Georges Heis­bourg pour cerner la person­na­lité de son « sauveur » le baron von Hoinin­gen. C’est une plon­gée très inté­res­sante dans la deuxième guerre mondiale et en parti­cu­lier dans le nazisme. L’au­teur s’at­telle à une tâche rendue complexe par la person­na­lité du baron qui n’a jamais raconté ce qu’il a fait pendant la guerre et qui ne s’est jamais glori­fié de quoi que ce soit. « Un taiseux » et un « hyper » discret nous est donc présenté par quel­qu’un qui ne veut surtout pas roman­cer cette histoire. Au passage, je me suis demandé si ce n’était pas là un trait de la haute société luxem­bour­geoise, car le père de l’au­teur n’a pas raconté grand chose non plus. Et si l’au­teur se plaint de n’avoir qu’une photo du baron, il ne met aucune photo de son père dans ce livre. Les sources d’archives proviennent surtout de l’Al­le­magne, car la Gestapo avait la manie de tout écrire pour faire des dossiers sur tout le monde et ce mili­taire haut gradé et noble avait tout pour finir pendu. Il n’a dû son salut qu’à sa fuite au dernier moment de la guerre, alors que l’ar­mée alle­mande recu­lait sur tous les fronts. Mais cela n’empêchait pas la Gestapo de lancer ses sbires à la recherche du fugi­tif soup­çonné à juste titre d’avoir des accoin­tances avec les conju­rés qui ont essayés en vain d’as­sas­si­ner Hitler. Tout ce qu’a fait ce baron est bien analysé et s’ap­puie sur des témoi­gnages de ceux qui ont profité de son enga­ge­ment. Tous le décrivent comme un homme « bien ». Mais alors pour­quoi sa propre famille ne veut pas témoi­gner ? Par pudeur ? De crainte de révé­ler un secret ? L’au­teur comme le lecteur en est réduit aux hypo­thèses. Enfin, le livre se termine sur une réflexion à propos du bien . C’est inté­res­sant de voir que même dans le pire système, il y a des indi­vi­dus qui ne feront pas exac­te­ment ce que des tortion­naires au pouvoir attendent d’eux. C’est ce que l’au­teur défi­nit comme « la bana­lité du bien » qui est en chacun de nous . Alors que » la bana­lité du mal » expres­sion si mal comprise d » Hannah Arendt est le fait d’êtres sadiques et dépra­vés qui se cachent derrière des êtres dont l’ap­pa­rence et la vie sont banales.

Citations

Le recrutement nazi

L’une des forces du Nazisme sera hélas d’avoir su recru­ter aux deux extrêmes du spectre des compé­tences : d’un côté les brutes mena­cées de déclas­se­ment , profil large­ment répandu chez les Gaulei­ter, de l’autre les surdi­plô­més, notam­ment dans les disci­plines juri­diques, qui aurait réussi dans n’im­porte quel système et que l’on trou­vera souvent chez les SS, spécia­le­ment dans les Einsatz­kom­man­dos exter­mi­na­teurs sur le front de l’Est.

Je ne savais pas ça !

Un pasteur proche de la branche natio­nal-socia­liste du protes­tan­tisme, les tenant du « Deut­scher-Christ » (un Jésus non pas juif mais aryen)

Cet étrange Nazi

En ligne de résul­tats : Franz von Hoinin­gen a contri­bué à tirer au moins 574 Juifs, (964 avec « le dernier convoi ») des griffes des nazis au Luxem­bourg, dont de l’ordre de 470 vers un naufrage défi­ni­tif hors d’Eu­rope. Les recherches les plus récentes estime à 890 le nombre total des Juifs du Luxem­bourg qui ont pu quit­ter l’Eu­rope occu­pée pendant la guerre : plus de la moitié de ces sauve­tages défi­ni­tifs doivent être attri­bués, au moins entre autres, au baron.

Un luxembourgeois conservateur : son père.

Un conser­va­teur luxem­bour­geois, c’est d’abord quel­qu’un qui soutient l’exis­tence même du grand-duché et de la dynas­tie grand-ducale. Nonobs­tant l’in­fluence cultu­relle alle­mande et la langue alle­mande dans le pays, et spécia­le­ment à travers une église alors puis­sante, ce natio­na­lisme est davan­tage anti­prus­sien et anti­al­le­mand qu’an­ti­fran­çais ou qu’an­ti­belge. L’épi­sode de 19141918 avait eu pour effet de confor­ter ce posi­tion­ne­ment. Mon père avait par ailleurs pris goût pour la culture et la langue fran­çaises, d’où son choix d’en­ta­mer ses études supé­rieures à Grenoble et à la Sorbonne, à à l’époque, il n’y avait pas d’uni­ver­sité au grand-duché, et les bache­liers pouvaient choi­sir de pour­suivre leurs études en Belgique, en France ou en Alle­magne. Réac­tion­naire, il l’était, mais démo­crate aussi et affi­chera donc ses senti­ments pro-Alliés pendant la drôle de guerre.

La banalité du bien

Pour­tant, ils sont mis par une combi­nai­son assez simi­laire d’éthique de respon­sa­bi­lité et l’éthique de convic­tion. Ce ne sont pas des cyniques. La formule « noblesse oblige » ne s’ap­plique pas au pied de la lettre, puisque seul Hoinin­gen fait partie de cette confré­rie là : pour­tant elle paraît résu­mer leur approche de la situa­tion excep­tion­nelle dans ces années de feu. Aussi, on ne manquera pas de souli­gner l’im­por­tance capi­tale de la trans­mis­sion éthique dans nos socié­tés, trans­mis­sion qui implique aussi une certaine compré­hen­sion de notre passé.

le cas de la Pologne et de la Hongrie

Des pays comme la Pologne où la Hongrie ne parviennent pas à apai­ser leur rela­tion au passé de la guerre froide en partie parce qu’ils n’ont fait que très impar­fai­te­ment leur travail de mémoire par rapport aux drames de la Seconde Guerre mondiale.

Appel au témoignage

Il y a une immense noblesse à faire le bien, surtout si cela implique de tour­ner le dos au système de croyances de son clan, de sa tribu. Cepen­dant, l’ac­tion doit être prolon­gée par sa narra­tion. Le taiseux baron, mais pas seule­ment lui, n’y était pas porté. Il est temps d’en parler. Et, en parlant, peut-être susci­te­rons- nous d’autres voca­tions : des langues de proches se délie­ront, des archives fami­liales ou publiques s’ou­vri­ront. En d’autres mots, et en retour­nant l’adage fami­lier : pas seule­ment des actes mais aussi des paroles. Telle est la condi­tion d’une trans­mis­sion durable.

Homère, pour autant qu’il est réel­le­ment existé, paraît avoir été de cet avis. Qui lui donne­rait tort trois mille ans plus tard ?

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Ce livre n’est pas pour moi, et je dois faire un aveu qui me coûte encore plus : je le mets sur Luocine alors que je ne l’ai pas terminé et que je ne le termi­ne­rai jamais. Je me demande si les habi­tuelles amou­reuses de la nature iront jusqu’au bout de ce livre très étrange. Monsieur Henri dont on ne sait rien se réveille un jour ; se réveille de quoi ? de sa nuit ? d’une mala­die ? avec l’en­vie de décou­vrir le monde. Il est aidé par une gouver­nante, un méde­cin et un nouveau voisin, qui ont comme rôle de l’ai­der dans ses entre­prises de décou­vertes. Le roman n’a rien de réaliste, il évoque tout ce que l’on peut faire si on ouvre les yeux et que l’on sait s’émer­veiller d’être en vie. Monsieur Henri ira de plus en plus loin mais sans moi car au bout des deux tiers du livre, j’étais agacée puis je me suis ennuyée à ces évoca­tions sorties de tout contexte. Aucun paysage n’ap­pa­raît vrai­ment tout passe par les sensa­tions de ce Monsieur et les plus beaux paysages vus par le plus petit des détails ne m’ont à aucun moment trans­por­tée mais peut-être comme je l’ai dit en commen­çant ce livre n’est pas pour moi tout simple­ment.

Citations

Les mots

Monsieur Henri s’en­gage sans diffi­cul­tés : il recon­naît un adjec­tif, trouve une famille d’ar­ticles qui lui manquait, évite un inconnu, tombe dans un trou, se perd, fait machine arrière, débrous­saille un tunnel, découvre une pépite (adverbe infun­di­bu­li­for­mé­ment long, achéi­ro­poïè­te­ment impro­non­çable, oryc­to­gnos­ri­que­ment rare) coûte que coûte cherche à pour­suivre.

Un des charmes de ce livre mais qui finit par lasser : les mots rares.

Vers midi le docteur a souhaité déjeu­ner, par contre si je déjeune je ne conduis pas : , les vapeurs post­pran­diales m’en­dorment.
L’es­pace inter­di­dal .…
Ni ne s’en­fon­cera vers l’in­té­rieur des terres à la recherche de l’oro­branche améthyste ou de l’inule fausse criste par exemple.

Le voyage

On n’avait pas avancé, tour­ner en rond pour des raisons de prépa­ra­tion mais tour­ner en rond est une façon d’avan­cer, le docteur regar­dant sur la carte, le nouveau voisin comp­tant pour progres­ser sur les indi­ca­tions du docteur qui ne savait pas lire une carte et finis­sait par avoir mal au cœur à défaut de dormir. Un GPS eût été fort utile même si le docteur on a connu un qui propo­sait systé­ma­ti­que­ment de faire le tour de la terre puis de tour­ner à gauche. C’est un peu ce qu’ils avaient l’im­pres­sion d’en­tre­prendre.