Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi 

 

 

 


Éditions Acte Sud, 254 pages, février 2026

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’avais eu un vrai coup de cœur pour un précédent recueil de nouvelles de cet auteur : Un membre permanent de la famille, et pourtant, je soulignais alors combien j’avais du mal avec les nouvelles. Dans ce recueil, comportant trois nouvelles assez longues, il cerne une fois de plus les défauts de la société américaine. Il a écrit ce livre alors qu’il était malade et se savait sans doute condamné et on ressent dans ses trois récits une énorme tristesse que l’élection de Trump n’a pas dû arranger. Mais bien au delà du phénomène « Maga », Russel Bank cerne à travers ces trois récits des comportements négatifs de la société. Nous sommes dans une petite ville Sam Dent au Nord de l’État de New York assez proche de la frontière canadienne.

Dans le premier récit (l’Homme de nulle part), l’auteur raconte avec un vrai sens du tragique la montée de la violence entre un ancien habitant de la région Doug Lafleur dont les parents possédaient une grand partie de la forêt autour du village de Sam Dent et un nouvel habitant Zingerman. Doug n’a pas très bien réussi socialement mais semble heureux avec sa femme Debbie et ses enfants, Max et des jumeaux. À la mort de ses parents, pour s’en sortir un peu mieux financièrement, il vend à ce Zingerman, la forêt de ses ancêtres avec un accord tacite que lui et sa famille pourront continuer à venir chasser dans cette forêt et le drame se noue. Zingerman est un adepte des armes à feu et a créé un centre d’entrainement aux sport de défense et au maniement des armes à feu. Doug ne peut pas accepter d’être interdit de chasse dans ce qu’il considère comme « sa » forêt, alors que l’autre veut l’empêcher définitivement de venir sur sa propriété.

La deuxième nouvelle (l’école à la maison) est sans doute celle qui m’a rendue plus triste, car ce qui est en jeu c’est la vie de cinq enfants. C’est la nouvelle où il est plus difficile de décerner le bien et le mal. D’abord le lecteur se demande si cette famille un peu bizarre, n’est pas au ban du village parce que deux lesbiennes blanches élèvent 5 enfants noirs, puis on a peur pour ces enfants, car le voisin a peut être raison cette famille est dangereuse pour ces petits. Et enfin on juge aussi Kenneth et Barbara, les fameux voisins lors de l’éclatement du drame qui n’ont pas su protéger les enfants.

La troisième nouvelle, (Kidnappés) dit plus simplement où est le bien et le mal mais les personnages sont tellement eux-mêmes dans le flou que les frontières morales ont vraiment peu d’importance. Les grands parents de Steve ont élevé leur petit fils Steven, dont le père (leur fils) est mort en Irak. Ils n’ont le tort que d’avoir élevé cet enfant sans lui donner l’occasion de devenir autonome et celui-ci va prendre une succession de mauvaises décisions qui vont aboutir à la mort de 3 personnes côté américain et au moins 2 côté canadien.

Le talent de l’écrivain, c’est d’aller jusqu’au bout des explications et des justifications de chacun face aux mauvais choix des protagonistes de ces trois nouvelles, mais surtout une analyse des fondements actuels de la société américaine qui est incapable de protéger les enfants, qui est fondée sur l’accaparement des terres aux Indiens autochtones, qui accepte que tout citoyen soit armé, et qui a bien du mal à affronter les crises sociales.

C’est une lecture assez éprouvante car l’auteur ne prend aucun raccourci analyser très finement les ressorts psychologiques de chaque personnage, et c’est, de plus tellement triste !

Extraits.

Début des trois nouvelles.

L’homme de nulle part.

 D’après ce que l’on m’a dit, tout a commencé un samedi matin ou Doug, essayait de faire la grâce matinée pour résorber l’excès d’alcool auquel il avait une fois de plus cédé le vendredi soir au Soread Eagle. Pendant ce temps-là, au sous-sol, Debbie veillait à ce que les gosses ne fassent pas de bruit..

École à la maison.

 Cette histoire, sur la famille Weber commence par deux maisons identiques, construites côte à côte, il y a cent cinquante ans sur une pente orientée vers l’est au bord d’un étroit chemin de terre, appelé High Street. Bien qu’il ne soit pas pavé, on l’appelait High Street, parce qu’il domine le bourg de Sam Dent comme un sourcil – un sourcil froncé et vert. Sam Dent n’est guère plus à présent qu’un village un peu décrépit du Nord de l’État de New York, mais à la fin du 19e siècle, c’était une ville industrielle, prospère, regroupée autour de deux petites fabriques de chaussures auxquelles un barrage sur le Blackston kill fournissait de l’énergie.

Kidnappés.

 Ma promenade d’après-midi, je l’ai faite avec mon chien. Nous avons gravi le sentier qui monte en lacets depuis notre maison de Sam Dent, dessine une boucle dans le sens des aiguilles d’une montre à travers les bois, suit une crête bosselée et redescend jusqu’à notre maison. Le sous-bois est dense, bourré de broussailles, tandis que la canopée est basse et feuillue. Ici, pas de vue grandiose sur les montagnes, les vallées et les villages alentours. Le décor, c’est la forêt même.


Éditions Gallimard, 230 pages, 2025 .

Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 Les fleurs ne sont-elles pas les périscopes secrets des morts qui gisent sous elles et observent le monde à travers leurs tiges ?

 

« Rien d’effrayant« 

.. voici ce que le père de l’auteur lui répond à chaque fois que celui-ci s’inquiète de sa santé. « Rien d’effrayant », mais cela n’empêche pas le cancer de lui grignoter les os dans les douleurs que l’on ne peut même pas imaginer. Giéorgui Gospodino est un auteur très connu dans son pays, et, dans ce récit, il accompagne les derniers instants de celui qu’il a tant aimé.

Son père a réussi à être heureux dans un pays très compliqué, pays communiste puis ruiné par un passage brutal au capitalisme, il est devenu le créateur d’un superbe jardin où se mêlent fleurs, légumes et fruits. Ce moment d’écriture permet à l’écrivain de se souvenir de ce moment terrible, mais si important de fin de vie de son père. Je pense que toutes celles et tous ceux qui ont accompagné un proche atteint d’une grave maladie, et qui n’a plus aucune chance de guérir, retrouveront des moments qu’ils ont vécus. Il réfléchit aussi sur l’absence, sur les souvenirs que nous avons de cette personne, et la réalité que lui donne l’écriture. Il réfléchit aussi au lien entre l’enfant et le père, il fait remarquer, que si la Madone est souvent représentée, Joseph tenant son enfant dans les bras beaucoup moins. En repensant à son père, il fait vivre le passé communiste du pays, mais pour ses parents le pire a été le passage brutal au capitalisme. Son père n’a pas réussi à trouver le moyen de bien gagner sa vie et, comme je l’ai déjà dit, c’est le jardinage qui lui donnera de bonnes raisons de vivre.

C’est un beau livre, mais avec beaucoup de répétitions et quelques longueurs. C’et surtout, un bel hommage pour un homme bien , l’auteur a partagé sa douleur de la mort de son père avec nous, et donc, il vivra non seulement dans sa mémoire, mais aussi dans la nôtre.

J’ai retrouvé le billet de Marianne Panigel qui tient un blog que j’aime beaucoup car il permet de voyager et de visiter et pas uniquement à travers des livres.

Extraits.

Début (la première phrase dit beaucoup du roman.)

 Mon père était jardinier. À présent c’est un jardin.
 Je ne sais pas par où commencer. Que ceci soit le début. Il est question de fin, évidemment, mais où la fin commence-t-elle ?

J’aime tant ce passage.

 À soixante-dix-neuf ans, il cultivait un énorme jardin, potager, fruitier, fleuri. Il y avait de tout, tomates, poivrons, pommes de terre, maïs, fraises, pivoines, roses, tulipes, arbustes. Planter désherber, arroser, piocher, pulvériser, attacher… On essayait de le convaincre de s’arrêter un peu, d’en faire un peu moins. Je me rappelle lui avoir dit, toujours cette fois-là, près du dernier rosier d’octobre, le mauve clair que s’il continuait ainsi et n’allait pas voir le médecin il s’écoulerait d’un coup et que le jardin serait envahi par les mauvais herbes sous ses yeux. Il est étrange de constater quel mot le moment, le destin, quel que soit le nom que l’on décide de donner à ce qui est tapis dans l’avenir, laisse entrer dans son oreille. Aujourd’hui je vois toute la cruauté différée contenue dans ma réplique.

La langue de la médecine.

 Jusque là, je savais que le latin était une langue morte. À présent je sais que c’est la langue de la mort. La mort parle en latin.

Transformation du malade en patient.

 Ce n’est plus un homme mais un patient. C’est là que se situe le premier changement. En réalité, la description objective de l’état de santé vous transforme lentement en objet. La première autopsie, encore de notre vivant, et sans anesthésie, c’est la langue qui l’opère. Elle entre froidement examine, décrit pas vraiment elle en réalité, mais les instruments concernés, en revanche, c’est la langue qui fixe et rend visible tout cela. Sauf que mon père n’est plus là. Toutes description détaillée mènent paradoxalement à une déshumanisation.

Un souvenir heureux.

 Je me rappelle qu’un soir, il y a des années de cela ma mère et lui, m’ont téléphoné, tout émus, pour m’annoncer que dans les mots croisés, il y avait un roman de moi en vingt-deux lettres verticalement. J’espère que vous avez deviné, ai-je dit pour plaisanter, c’est un vrai succès de figurer dans les mots croisés. Et leur joie me rendait heureux.

Souvenir d’école primaire.

 Un jour, alors qu’on lui demandait où travaillait son père, un camarade de classe a répondu : dans la fabrique à gifles. L’espace de quelques secondes, l’institutrice enregistra, machinalement, cette information comme crédible et commença à l’écrire dans le journal de la classe. Tous les pères à cette époque travaillaient dans des fabriques, de porcelaine, caoutchouc, de briques, pourquoi pas de gifles. Puis, elle se rendit compte de ce qu’elle allait écrire et eut un regard noir tandis que nous étions morts de rire .

Impression pendant le régime communiste .

 « Nous ici sommes heureux, uniquement parce que nous ne savons pas à quel point nous sommes malheureux. »

La figure du père.

 Le père absent de l’époque socialiste. L’absence n’est-elle pas en réalité l’une des caractéristiques des pères dans toute la culture mondiale. Ils sont au front, ou dans les prisons, ou à la recherche de la toison d’or, ou en train de se voter avec des nymphes sur les îles ou d’affronter une tempête sur le chemin du retour, ou bien ils traînent dans les bistrots du monde, ou bien ils sont partis gagner de l’argent, tout simplement ils n’ont pas envie de rentrer…
 Dans le monde chrétien, la composition emblématique est bien entendu, la Madone, la Vierge à l’enfant. Vous ne verrez presque pas Joseph, le père terrestre portant Jésus bébé dans ses bras. Le père à l’enfant n’existe quasiment pas.

 

 

 


Éditions Sabine Wespieser, 794 pages, janvier 2006.

Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.

 

C’est la blogosphère qui m’a amenée à lire ce roman (Mon coin lecture de Karine exactement). C’est un roman qui est construit sur une histoire tragique : Miên est une femme superbe, qui a été mariée alors qu’elle avait 17 ans, avec Bô qui hélas est parti à la guerre, juste après son mariage. Deux ans plus tard on annonce à Miên que son mari est mort, elle a encore attendu deux ans avant de se remarier avec Hoan, un riche commerçant. Ensemble, ils vivent un amour parfait et ont un petit garçon. Mais Bô revient 14 ans plus tard et veut récupérer sa femme. La pression du village oblige Miên à retourner vivre avec un homme qu’elle n’aime plus. C’est une horreur pour elle, pour Hoan qui a perdu la femme qu’il aimait, pour Bô, qui ne peut pas reconquérir le cœur de sa femme.( ni son corps malgré toutes ses tentatives décrites avec force de détails)

Bô, est pauvre et vit dans une masure, qu’il partage avec sa sœur et ses neveux qui sont réduits à une misère terrible et sont très méchants avec Miên. Hoan avait construit, pour lui et pour sa femme, une belle maison très confortable.

L’auteure va remonter dans le passé des deux hommes pour comprendre pourquoi ils sont pris dans ce piège. Hoan est un homme bon et qui cherche à faire le bien autour de lui, il a été très jeune piégé par une femme qui l’a enivré pour qu’il couche avec sa fille qui était enceinte, et il a été obligé de l’épouser. Il a réussi à se sortir de ce mauvais pas, mais il a appris de ce malheur à faire la différence entre une femme bien et d’autres malfaisantes. Miên lui a apporté le bonheur et il se croit définitivement heureux, le retour du premier mari de son épouse chérie tombe sur lui comme une catastrophe, mais il fait tout pour permettre à Miên une vie moins malheureuse.

Le malheur de Bô, c’est la guerre, il a connu le pire et l’écrivaine raconte avec beaucoup de précisions les horreurs de la guerre. Il a vécu au Laos avec une autre femme, mais n’a jamais réussi à oublier Miên. À son retour, il est obsédé par l’envie de faire un enfant à Miên pour qu’elle s’attache à lui ; mais il a été complètement détruit par la guerre et n’a plus de force. Il est aussi incapable de mettre en valeur le terrain qu’on lui a attribué en tant qu’ancien soldat. Il n’est que jalousie et n’a qu’une volonté : retrouver sa vie d’avant.

Il reste Miên , l’auteure décrit très longuement sa psychologie, par devoir elle retourne avec Bô mais est absolument incapable de l’aimer, et moins elle l’aime moins il devient aimable. Il peut même devenir odieux.

C’est un roman très, très long qui raconte bien la vie dans une petite ville rurale, les ragots et les mauvaises langues qui s’en donnent à cœur joie, pour profiter mais aussi critiquer le riche marchand Hoan, et la mauvaise conduite de Miên qui n’est pas à la hauteur du héros de guerre. On connaît aussi toutes les habitudes alimentaires, la propreté. J’ai vraiment été surprise de l’importance donnée à la sexualité et la façon très crue d’en parler, la prostitution, l’acte sexuel dans le couple , on n’ignore vraiment pas grand chose des différentes techniques sexuelles surtout de la vigueur ou non du pénis.

Le roman utilise l’italique à chaque fois que l’auteure veut nous donner les pensées des trois personnages. C’est une écriture un peu surprenante, et la psychologie est un peu simpliste, il y a d’un coté les gens biens : Hoan, et Miên, Bô est devenu un personnage négatif mais il a des excuses à cause de la guerre, et puis des personnages complètement négatifs la sœur et ses neveux de Bô. Et puis, il y a les langues de vipères du village qui empêchent le bonheur des gens qui ne veulent pas respecter les traditions.

C’est une très bonne description de la vie au Vietnam après la guerre, sans insister sur l’aspect communiste mais plutôt le côté arriéré du monde rural, mais j’ai vraiment eu du mal avec la minutie des descriptions aussi bien psychologiques que tous les détails de nourriture, de sexualité, de la nature, et avec cette division trop manichéenne des personnages. Finalement, j’aurais facilement diminué ce roman d’un bon tiers.

 

Extraits

Début météorologique.

Une pluie étrange s’abat sur la terre en plein mois de juin. 
D’un seul élan, l’eau se déverse à torrents du ciel, la vapeur s’élève des rochers grillés par le soleil. L’eau glacée et la vapeur se mêlent en un brouillard poussiéreux, aveuglant. Une odeur âcre, sauvage, se répand dans l’air, imprégné de la senteur des résines séchées, du parfum des fleurs fanées, des relents de saliver que oiseaux crachent dans leur appel éperdue à l’amour tout au long de l’été et de la fragance des herbes violacées qui couvrent les cimes des montagnes. Tout se dilue dans l’eau.

L’importance du Thé au Vietnam.

 Les jeunes gens ont apporté leurs propres provisions pour le petit déjeuner. Il ne réclame que du bon thé avant de se mettre au travail. Heureusement pour Bôn, la veille, le vénable Phiêu lui a donné un paquet de thé de première qualité :
« Vous ne trouverez pas de de ce thé par ici. Prenez, servez-le aux ouvriers demain matin. »
 De fait, il est impossible de trouver cet excellent thé du Nord- Vietnam. C’est un luxe rare pour les montagnards du Centre, planteurs de caféiers, qui ne boivent d’ordinaire que du thé vert ou du « vôi ».
 Le thé est prêt. Son parfum pénétrant, sa couleur d’ambre provoque des exclamations admiratives. 

Drame de Miên.

  « Il a été mon mari. Mais cela fait près de dix ans que je vis avec Hoan et notre mariage a été entérinée par le ciel et par les hommes. La vie de décès de bonne est arrivé plus de cinq ans après son incorporation dans l’armée. Je n’ai épousé Bôn que deux ans après. Nous avons un fils. Je ne peux pas quitter Hoan. Il est mon vrai bonheur… »
(…)
 Le destin a voté pour Bôn. Elle mourra si elle osait s’y opposer. Elle doit revenir vers Bôn. Renouer la vie conjugale d’antan. Reprendre un amour éteint, fané. L’amour d’un fantôme est rend aux abords d’un cimetière.

L’amour.

 » Je te l’ai dit. Entre homme et femme, il faut s’aimer pour pouvoir vivre ensemble.

 – J’aime Miên. Je n’aime personne d’autre que cette femme. 
– Oui, mais qu’en pense-t-elle ? Le problème est là. Il faut un amour réciproque pour former un couple. Ne m’en veux pas, si je te le dis. Il vaut mieux se satisfaire dans le trou d’un arbre que coucher avec une femme qui ne vous aime pas. »

Retour des soldats.

 Lui, le soldat, renvoyé dans ses pénates, sans un sou en poche, sans maison, sans jardin, sans plantation. La commune lui avait bien donné un terrain dans les collines. Mais il n’avait pas encore l’argent pour acheter les semences, louer des ouvriers pour défricher la terre, y planter des piquets. Il comptait travailler comme bûcheron, pendant deux saisons, pour rassembler la somme nécessaire.

La souffrance de son mari qui a dû laisser sa femme au premier mari.

 » Tu es devenu la femme d’un autre. Tu appartiens désormais à un autre… »
 Il se tord les mains. Cette douleur est réelle. Aussi réelle que sa certitude, qu’un autre homme a un droit de propriété sur sa femme. Il se sent exténué. Il sent son cœur se vider. Ce n est plus qu’une cosse, une calebasse vide, alors que son sexe continue de se gonfler, de se durcir, violent, féroce, pressant. Il ferme les yeux, laisse sa tête choir sur ses genoux. 

Miên en colère.

 » Espèce de vermisseaux vous êtes cruels comme des loups. Votre mère vous a mis bas comme des gorets, des chiots, qu’elle ne sait que nourrir sans les éduquer. Dorénavant ne revenez plus avec un panier pour quémander le riz et des bols pour demander des aliments. Même si j’en ai de trop, je ne ferai pas la charité à des monstres mi-hommes mi-bêtes. »

 


Éditions Gallimard (157 pages, août 2021)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.

Un roman très facile à lire, en 157 pages, Lilia Hassane couvre l’ensemble de l’émigration algérienne en France. Des années 1950 à nos jours.

Elle suit la famille de Saïd et Naja. Dans un premier temps Saïd est recruté seul en France comme manœuvre dans une usine, il parvient à faire venir sa famille : sa femme et ses quatre filles. Le frère de Saïd, Kader, est marié à une française, Êve ; mais ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Naja attend son cinquième enfant, elle finit par accepter de le donner à Êve et Kader. Mais alors que Nja attendait un enfant, ce sont des jumeaux qui arrivent, alors Daniel sera déclaré comme l’enfant d’Êve et Amir restera auprès de Naja.

C’est le lourd secret qui traverse ces deux familles qui resteront proches l’une de l’autre. Des secrets, il y en a un autre, celui d’Êve, je pense que je divulgâcherait le roman si je le disais, il vous faudra lire ce roman pour le savoir.

L’auteure raconte rapidement tout ce que l’on sait de la condition des émigrés algériens en France, c’est un survol exact mais trop rapide. L’aspect le plus fouillé et qui m’a semblé le plus intéressant est la relation entre Daniel et Amir qui se croyaient cousins alors qu’ils sont frères. Ce roman raconte, aussi, la violence des pères algériens, le peu de possibilités pour les filles d’échapper aux traditions, la soumission des femmes, la drogue, l’homosexualité et le Sida … en 150 pages , Voilà ce qui explique seulement trois coquillages, trop de choses survolées. (Il ne manquait que l’emprise de l’islamisme et le terrorisme !)

 

 

Extraits.

Début.

1969
Wilaya de Séville, Algérie.
 D’abord la lumière blanche, la ville nue vestige de silence. Des mosaïques pavaient entrée des villas dont il ne restait que les murs, les bassins avaient séché depuis longtemps déjà.
 Les ruines de Djémila hébergent des fantômes, on les avait pourtant prévenus.
 Mais les enfants revenaient chaque été, ils dépassaient le temple de Vénus, arpentaient les allées de la cité antique réanimaient et statues. Dans cette oasis de pierre, perdue dans les montagnes de l’Aurès, ils campaient des personnages. La scène de l’amphithéâtre romain devenait une arène, leurs sandales frottaient contre la terre, dérapaient sur les cailloux. Les duels pouvaient durer des heures jusqu’à ce que les petites victimes de ces luttes fratricides se lassent de rester coucher contre les sols.

Donner son bébé ?

 Naja, pensa à son ami toute la journée, passant d’une émotion à une autre. D’abord, la colère. Elle songeait au berceau, au gilet en laine, qu’elle lui avait donnés, « non, décidément rien n’était jamais gratuit ». Elle songeait qu’elle ne possédait rien, si ce n’est l’étrange pouvoir de donner la vie , et qu’Ève était déjà bien assez gâtée. Mais au fur et la mesure des heures, elle fut envahie par un sentiment différent. Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque. C’est exactement ce que Naja vivait alors. Elle oscillait entre le vide et l’espoir, et c’est l’espoir qui gagnait – pour un temps. Elle ne pouvait cesser d’imaginer son amie, un bébé dans les bras, et cette vision étrangement l’apaisait. Elle savait, la reconnaissance éternelle qu’Ève aurait à son encontre, et ce lien indéfectible, infini entre elles. Surtout, elle imaginait la vie de son enfant dans une maison confortable, une existence entourée de livres, la promesse d’un avenir sans nuage. Elle voyait la liberté qu’il aurait, les rêves qu’il saurait réaliser, Avoir le choix tout était là. Elle qui avait toujours suivi le fil de son destin, sans broncher, sans se plaindre.

Le mariage et la condition de la femme.

 Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Cela réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : » Le voilà, le précieux sésame. Le mariage ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan, mais tu sais, Sonia, l’amour, c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservées qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultées ou moquées ? La parisienne libertine, la féministe de Saint Germain, la femme de notable excentrique, mais pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier faire des enfants et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement le bon salaire est donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal, d’ailleurs, on aura fait un grand pas. »


Êditions Calemann Levy (Noir) , 216 pages, avril 2025

Je venais de lire « Nous sommes fait d’orage » de Marie Charrel qui se situe en Albanie , alors j’ai décidé un grand saut dans une zone peu connue pour moi, le roman policier, avec un auteur qui situe toujours ses romans au cœur d’un problème historique dans des pays étrangers. Ici, nous sommes donc, en Albanie et nous sommes confrontés à des évènements que j’avais bien oubliés : en 1997 la bulle financière fondée sur des pyramides dites de Ponzi , tous (ou presque) les Albanais furent ruinés. Ils se révoltèrent alors de façon violente et ces évènements appelés « la guerre albanaise de 1997 » eurent des conséquences qui sont encore visibles aujourd’hui. Les Albanais se sont exilés en grand nombre, d’autres sont entrés dans différentes mafias qui aujourd’hui encore sont réputées comme hyper violentes. Quand on parle de l’Albanie, il faut aussi avoir en tête le code de l’honneur traditionnel le « Kanun » .

J’ai été intéressée par ces aspects du roman, pour l’histoire policière beaucoup moins, mais ce roman se lit très facilement. Le prologue annonce un crime, il y a un personnage récurent, le consul Aurel originaire de Roumanie, qui connaît bien les ravages du communisme, et boit beaucoup de vin blanc. C’est l’enquêteur typique : mal dans sa peau, mal habillé, buvant trop mais très perspicace.

De cet auteur’, j’ai préféré deux romans historiques : « Rouge Brésil » et surtout « Le grand Cœur »

 

Extraits .

Fin du prologue.

 En contrebas, sur la route circulaient des voitures et des motos. Il était le seul, sur ce promontoire à garder les yeux fixés non pas sur le paysage, mais sur la circulation. Il a attendu plusieurs minutes. Une moto de grosse cylindrée s’arrêta. Le conducteur casqué en descendit et calmement cala l’engin sur sa béquille. Lumière était troublé que ce fût un homme. Il le regarda s’approcher sans se décider à s’enfuir. Quand le motard ôta son casque, il était trop tard. Un pistolet en acier brillait dans sa main.
 Lumière comprit. 
Au lieu de la renaissance qu’il espérait, il rencontrait la mort.

Début du roman.

C’est un grand bonheur de vous revoir, Aurel !
 La voix gasconne du sénateur Mauvignier résonnait dans la cour du palais du Luxembourg. Il était venu lui-même accueillir son visiteur à la sortie du sas de de contrôle. Aurel ne s’attendait pas à cet honneur et il avait pris son temps pour remettre les vêtements qu’il avait dû déposer sur le tapis du scanner. Il se hâta d’enfiler sa veste en tweed, en cherchant nerveusement la manche.

Scène au restaurant du sénat.

Des sénateur d’extrême-gauche ! Un peu bizarre, l’association de ces deux mots, vous ne trouvez pas ? Comme si on disait : une chambre au Ritz, avec des toilettes sur le palier.

Humour.

 Mauvignier leva la main pour couper court à toute flagonnerie. Aucun compliment ne se hausserait jamais jusqu’à la hauteur de l’admiration qu’il nourrissait pour lui-même. Alors, autant rester simple.

Éditions livre de poche, 517 pages (avec la post-face qui explique d’où vient ce roman), mai 2023.

Traduit de l’espagnol par Serge Mestre.

Je dois cette lecture à « Caudia-Lucia » et je l’en remercie. Mes coquillages disent beaucoup du plaisir que j’ai eu à lire ce roman. La guerre d’Espagne a fait partie de mes premières lectures qui m’ont marquées dans ma jeunesse. Hemingway et « Pour qui sonne le glas » Malraux et « L’Espoir », qui m’avaient donné une vision simple de l’engagement du bon côté de cette guerre. Et puis, il y a eu George Orwell qui définitivement m’a fait douter du rôle des communistes pendant cette guerre. Mais je n’avais jamais rien lu sur l’après guerre et la répression franquiste. Almueda Grandes va raconter trois ans de terreur : 1947, 1948, 1949 en Andalousie, et l’épilogue en 1960, le moins qu’on puisse dire c’est que son point de vue n’est pas simpliste.
Nino, un petit garçon de 9 ans, au début du roman, vit dans une maison-caserne où son père est garde civil. Ce qui correspond à gendarme ; avec tout ce que cela veut dire quand il s’agit de maintenir l’ordre dans une dictature.
Ce que j’avais mal imaginé, c’est que l’implantation des gens qui avaient voté pour le front populaire était massive dans les régions rurales pauvres, et si la victoire militaire a été incontestable, elle n’a pas pu changer les mentalités pour autant. Durant ces trois années, la guérilla dans les montagnes était encore très active soutenue par une population qui était horriblement choquée par les méthodes de répression de l’armée ou des gardes civiles.
L’auteur a choisi comme narrateur un petit garçon, Nino, qui devra sa prise de conscience à un homme qui vit seul dans la montagne, cet homme, Pepe el Portuges lui apprendra tout ce qui est important pour prendre ses propres décisions et ne jamais avoir de réaction trop manichéennes. Bref, à devenir quelqu’un de bien dans un pays fasciste, de bien et de vivant donc faire attention à ne pas se jeter dans des actions irréfléchies. C’est tellement facile de juger, surtout sur les apparences, alors que pour mener à bien une lutte, il faut parfois savoir se cacher sous de fausses identités.

Les dialogues entre le jeune Nino, et celui qui lui semble vieux, mais qui est juste un adulte, Pepe el Portuges, sont des moments forts de ce roman. La prise de conscience de ce qui se passe autour de Nino, sous-tend tout ce récit, la lectrice que je suis, a suivi avec un intérêt, toujours proche de la surprise, le dévoilement des différents acteurs de cette narration. Je sais que c’est une fiction, qui mêle personnages réels et créations romanesques, mais je pense que ce roman doit être très proche du vécu de la population espagnole de cette époque. Les moments de détente arrivent avec les relations amoureuses : les femmes espagnoles ont du tempérament !

Les femmes qui vivent dans la terreur que leur mari, fils ou frère soient assassinés d’une balle dans le dos par des gardes civiles ou de face par les militants communistes cachés dans la montagne, sont des personnages qu’on n’oublie pas : leurs pleurs ou leurs cris résonnent longtemps dans la mémoire du lecteur après avoir refermé ce roman.
Ma seule difficulté mais qui n’est pas un reproche est venu des noms espagnols : je devais tout le temps faire un effort pour savoir qui était qui, d’autant que pour se cacher les personnages ont plusieurs noms !

Je vous encourage à lire ce roman , je serai bien étonnée qu’il ne vous plaise pas.

Extraits.

Début.

(je ne compte plus les débuts météorologiques des romans, mais je trouve celui-ci réussi, non ?)
 Les gens prétendent qu’en Andalousie il fait toujours beau temps, mais dans mon village en hiver on mourrait de froid.
 Les gelées se présentaient traîtreusement, avant la neige. Lorsque les jours étaient encore longs, lorsque le soleil de midi chauffait toujours et que nous descendions les après-midi jouer à la rivière, l’air devenait soudain cinglant et plus limpide. Puis le vent se levait, un vent aussi cruel et délicat que s’il était fait de verre, un verre aérien et transparent qui descendait en sifflant de la montagne sans soulever la poussière des rues.

Souvenirs de la guerre civile.

 Rubio, malgré son nom qui signifie « blond » avait les cheveux bruns, une cascade de boucles sombres aussi brillante que des gorgées d’huile, lui arrivant à la taille. C’est certainement pour cette raison, ou parce que c’était encore une enfant, ou parce qu’à douze ans elle avait déjà de grands yeux, un long cou, un nez fin et des lèvres on ne peut plus pulpeuses, qu’on ne le lui avait pas tondu la tête à la fin de la guerre, en même temps qu’à sa mère, à ses sœurs aînées, à ses belles sœurs, à ses tantes et à ses cousines. La ferme où elle habitait alors s’appelait toujours la ferme des Rubio même si plus un homme n’y habitait. Ils étaient tous morts, et certains, disait-on c’était exilé en Amérique. Mais Filo, elle, était restée. Elle s’était promenée le lendemain dans le village, les cheveux pleins d’échelles à moitié tondue. C’était elle qui s’était mise dans cet état avec les ciseaux de la cuisine, pour que personne ne puisse douter de ses opinions, ou pour ne rien devoir à ces fasciste soudain transformés en coiffeurs. La seule chose qu’elle récolta fut de se retrouver assise sur une chaise, au centre de la place pour finir de se faire tondre tout à fait.

Les discussions chez son père, garde civil et sa mère au fort tempérament.

 » Encore un de vos exploits, lançait ma mère qui ne ratait jamais une occasion de rappeler cela ouvertement, allez mettre en prison une femme tout simplement parce qu’elle est fidèle !
– Elle n’est pas en prison pour cette raison, Mercedes, mais pour avoir fait de la propagande subversive.
– De la propagande subversive ? Dire que tu couches avec ton mari c’est faire de la propagande subversive ça ? Et le faire cocu, c’est quoi alors ? Collaborer avec Franco ? Eh bien, dis donc … tant de curés et tant de messes, pour en arriver là …
– Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis.
– Eh bien, je ne me tairai pas. Je n’en ai pas envie, voilà ! La seule chose qu’a faite Rosa a été de dire qu’elle était enceinte de son mari, un point c’est tout. Et tu trouves que c’est une raison pour l’envoyer en prison, peut-être ? Être fidèle et aimer son mari, et coucher avec lui, c’est une raison pour se retrouver en prison, Antonino ? » Insistait ma mère. Et mon père n’osait pas lui répondre ce qui encourageait encore plus sa femme : » Et elle a très bien fait… d’abord de dire la vérité et ensuite parce que… ça… c’est sûr qu’on vous aurait entendu vous gausser et traiter Cencerro de cocu, alors que c’était même pas vrai… »

La répression franquiste.

 Ces derniers pouvaient raconter l’histoire à leur manière, et fêter l’anniversaire des années de paix qui avait lieu tous les mois d’avril, en évoquant les églises incendiées, les curés éventrés, les bonnes sœurs violées, la terreur des hordes marxistes qui avaient précipité leur intervention sacrée et salutaire. À Madrid, il y aurait toujours des gens pour croire que la guerre s’était terminée en 1939 mais dans mon village c’était différent. Dans mon village, les hommes s’enfuyaient dans la montagne pour sauver leur peau et les autorités poursuivaient les femmes qui tentaient de gagner leur vie en vendant des œufs, celles qui ramassaient du spart dans la forêt, qui le travaillaient et même celles qui vendaient des asperges sauvages le long des chemins. Car pour celles-ci tout était interdit, tout était illégal, tout devenait un délit et la survie de leurs enfants relevait du miracle. Voilà comment cela se passait dans mon village, où l’on pouvait se faire tirer dans le dos n’importe quand pour avoir donné à manger à son enfant, à son père, à son frère. C’était suffisant pour légaliser n’importe quelle mort, cela transformait n’importe qui en dangereux bandit, en féroce ennemi public même si celui-ci n’avait jamais eu le moindre fusil entre les mains. C’était la loi, et c’était une loi injuste, une odieuse loi, une loi atroce et barbare, mais c’était la seule et unique loi. Et les gardes civils ne craignaient pas de l’appliquer.

Ce que Jules Verne a apporté à Nino.

 En outre, les romans de Jules Verne me donnaient souvent le prétexte de poser des questions sur tout ce que j’ignorais, en histoire, en géographie, en physique, à propos des sextants, des ballons aérostatiques, des sous-marins, des routes maritimes, des exploits des découvreurs, des expériences dans les laboratoire, de tout ces savants fous et sages à la fois qui, après beaucoup d’erreurs, parvenaient au plus grande découverte de leur vie. Ainsi ces livres allaient me conduire vers d’autres livres, d’autres auteurs que j’allais découvrir avec la même avidité. 

Pour vous expliquer pourquoi je me suis un peu perdue dans les noms.

Lors des premières élections démocratique, José Moya Alguira , alias Pepe el Portugais, alias Francisco Rojas, alias Juan Sanchez, alias Miguel Monterro, alias Jorge Jorge Martinez, alias Camilo occupa la tête de liste que présenta le parti communiste espagnol dans la province de Jaén, où mon nom se trouvait en dernier.

 

 

 


Éditions Gallmeister, 354 pages, mars 2025

Traduit de l’allemand par Justine Coquel

Il n’y a que les très jeunes et les très vieux pour croire à l’éternité

J’ai, cette année peu lu de romans venant d’Allemagne et ma participation aux feuilles allemandes était bien compromise, mais j’ai trouvé ce titre chez Eva et son billet m’a tentée.

J’ai vraiment adoré la première partie du récit, lorsque Billie raconte sa vie avec sa mère Marika. Les portraits de la mère et de la fille sont très vivants et l’autrice a un sens de l’humour et de l’à propos drôle et tendre à la fois. Elles vivent dans un immeuble social, où la débrouille et l’entraide permettent de vivre dans la gaieté. Sa mère fait partie de cette classe pauvre en Allemagne qui a bien du mal à s’en sortir malgré ses deux boulots. Après avoir gagné un peu d’argent à un jeu télévisé, elles se préparent à partir en vacances quand une catastrophe s’annonce : la mère de Marika arrive chez elle car elle est malade. C’est une femme âgée, hongroise pays d’origine des héroïnes qui juge sévèrement la vie de sa fille. Elle sera responsable involontairement de l’accident de sa fille qui tombe sur la table basse sur la tête et meurt. Cette mort, on l’apprend dès les premiers mots du roman(donc je ne dilvugâche rien !) . La première partie est un retour en arrière et la tendresse moqueuse qui lie les deux personnages est très agréable à lire : on est bien avec elles, le point de vue de l’adolescente, Billie donne une saveur particulière au récit . Dans cette première partie, elle raconte aussi son amitié avec Léa une jeune fille d’un milieu aisé, Billie décrit fort justement le mépris de classe qui les séparera.

Billie est trop malheureuse pour rester vivre avec sa grand-mère qu’elle juge responsable de la mort de sa mère, alors, au volant de leur vieille voiture, elle part à la recherche de son père dans le nord de l’Allemagne. Le voyage est compliqué car elle a peu d’argent , elle cherche les solutions pour rester propre dormir et se nourrir, tout en ayant peur de se faire rattraper par la police.

Enfin, dans la troisième partie elle arrive dans le nord de l’Allemagne chez celui qu’elle croit être son père. Elle y retrouve une vie proche de la nature. La description de l’île, des différents paysages de la mer du Nord et du paysan taiseux sont agréables : on sent que Billy va pouvoir vivre là si elle le décide. Il fallait une fin positive au roman, et c’est sans doute ce qui m’a un peu déçue. Je ne crois pas trop au happy end même en douceur comme ici , mais cela ne pas empêcher de mettre cinq coquillages car rien que pour le début, j’aimerais bien que vous lisiez ce roman et me donniez votre avis.

Extraits

 Début.

Ma mère est morte cet été.

Une chanson à la radio n’était plus qu’un bruit et pas une invitation à chanter, même si aucune de nous ne connaissait les paroles.
 Une averse n’était plus que la météo et pas une occasion de se précipiter dehors et de danser pieds nus dans une flaque.
 Ça paraît poétique, mais seulement sur le papier. Quatorze ans, c’est un âge de merde pour perdre sa mère. Le deuil va et vient comme le flux et le reflux, mais il est toujours là.

Prodige de la traduction .

Billie, c’est le diminutif d’Erzébeth, dit ma mère. 
 Sa prononciation était impeccable j’avais beau comprendre le hongrois, tout ce que j’entendais c’était « air bébête ».

Cette écrivaine a vraiment l’art de la suggestion à travers ses descriptions.

Ta mère avait deux boulots.
 le matin elle travaillait dans un grand cube vitré divisé en plein de petits cubes vitrés. Elle faisait le ménage pour les employés qui portaient des costumes chers et des cravates. Et puis elle leur apportait des trombones, des enveloppes et des surligneurs -et parfois même une poche de froid. Ça n’était pas rare que quelqu’un se cogne dans une porte ou à un mur. Le soir, ma mère était serveuse dans un bar.
– Le job au bar met certes du baume au cœur, disait-elle quand elle comptait ses pourboires après le service, mais c’est celui de femme de ménage qui met du beurre dans les épinards

J’adore ce portrait.

 Louna était sortie de chez elle. Ses pas faisaient un bruit de succion sur le carrelage à cause de ses tongs. Elle les avait trouvées sur Internet, la paire aux prix d’une boule de glace. Comme les frais ports étaient quatre fois plus élevés, Luna en avait commandé toute une cargaison. Désormais, elle possédait des tongs dans toutes les couleurs de l’univers. Elles étaient fabriquées en Chine et en plastique. Ma mère disait que Luna finirait par attraper un cancer de la peau des pieds à cause de ça. Ce n’était qu’une question de temps.

Humour.

Je repensais à ce que ma mère m’avait expliqué un jour au sujet des ascenseurs :

– Quand tu habites au dix-septième étage l’abonnement en salle de sport est inclus.

 

 

 


Éditions Folio, 214 pages, février 2023.

Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

 

Je crois avoir noté toutes celles qui ont dit du bien de ce roman, mais si j’en ai oublié, je les rajouterai : Violette, Keisha, Ingannmic, Eva et enfin, Athalie.  Et je suis ravie d’annoncer que je sors enfin ce titre de ma liste de livres à lire.

 

Je ne peux que rajouter ma voix aux leurs. C’est un roman écrit d’un ton tout en douceur , qui raconte, pourtant, des faits d’une violence absolue : un accident qui rend un enfant de 13 ans aveugle avant d’en mourir.

Mais avant, avec les deux frères jumeaux, Klass et Kees, nous allons remonter le temps, le temps heureux de l’enfance, et des jeux partagés avec un chien, Daan, qui est très attaché à Gerson, le personnage principal de cette histoire. Le père élève seul ses trois fils car sa femme est partie en Italie. Elle envoie quelques cartes aux anniversaires et à Noël.

Le récit commence par leur jeu préféré : « le noir ». Il s’agit de designer un endroit du jardin, ou de la maison, et à partir d’un arbre, en fermant les yeux, essayer de retrouver cet endroit. Un jour, en allant chez les grands-parents, le père et les enfants, dans un éclat de rire, se moquent de Gerson qui affirme que les fleurs des poiriers sont blanches (d’où le titre !), dans un moment d’inattention, le père brule la priorité à une autre voiture, et c’est l’accident terrible qui blesse gravement celui qui était à droite du chauffeur : Gerson.

Après huit jours de coma, et l’ablation de la rate, le médecin ne pourra malheureusement pas lui sauver les yeux. Définitivement aveugle , l’enfant n’a plus envie de vivre.

Voilà le récit mais je ne dis pas grand chose du charme de ce roman triste mais si beau. L’auteur écrit a la hauteur des protagonistes et c’est ce qui fait tout l’intérêt de cette écriture, la voix du petit Gerson est inoubliable et permet d’entrer de plain pied dans le drame de cette famille.

Je crois que je préfère les voix qui disent de façon douce, des choses terribles, pour moi cela rajoute au drame.

Extraits.

Début.

 Nous y jouions, avant. Nous y avons joué pendant des années. Jusqu’à il y a six mois, où nous y avons joué pour la dernière fois. Après, cela n’avait plus beaucoup de sens. Nous commencions toujours dehors, au pied du vieux hêtre devant la fenêtre du salon. Le hêtre était notre point de départ. Nous posions une main sur l’écorce, puis en général c’était Klaas qui lançait le compte à rebours. Klass est l’aîné d’entre nous. Klass a dix minutes de plus que Kees. Gerson a trois ans de moins que nous et est arrivé seul, sans frère jumeau. Il a des frères jumeaux, nous, Klass et Kees.

Vision de l’Italie du père de famille (leur mère est partie vivre avec un autre homme en Italie) .

L’Italie est un pays très laid, a dit Gérard. Il fait torride là-bas, les Italiens sont des gens pénibles et criards, dont le passe-temps favori est de vous renverser sur leurs scooters ridicules, tu dois t’accroupir pour faire caca, tu attrapes une intoxication alimentaire, ou en tout cas une diarrhée carabinée, ils ne parlent que l’italien et refusent de parler anglais ou néerlandais, il y a toujours des feux de forêt, qu’ils allument en général eux-mêmes les trains sont toujours en retard, tout et tout le monde est toujours en retard, les serveurs aux terrasses sont grossiers, à moins de l’enchaîner à ton corps tu te fais piquer ton portefeuille en moins de deux, et quand tu veux visiter un musée, tu peux être sûr qu’il est fermé pour travaux.
 – Tu es déjà allée en Italie ? a demandé Gerson.
– Très peu pour moi. Je ne suis pas fou.

Devenir aveugle.

 Quand je rêve, je vois. Les rêves s’en moquent que je sois devenu aveugle. Je me demande comment ça se passe chez les aveugles ds naissance.

Détail pratique.

 » Gerson pourquoi tes caleçons sont-ils toujours si sales ? »
 Anna. Heureusement que les autres ne sont pas là pour entendre
 « Je suis aveugle, dis- je.
– Et on a toujours des caleçons sales quand on est aveugle ?
 – Je ne vois plus le papier toilette » dis-je , et je suis vraiment content de ne pas le voir c’est la première fois que je suis content de ne rien voir.
 » Tu ne t’essuies plus le derrière ? »
 Elle ne comprend pas. Et elle dit « derrière » un mot typique de grand-mère.
 » Avant, dis-je, avant je regardais toujours le papier toilette après m’être essuyé (j’aurais voulu ajouter « le cul », mais je préfère quand même tourner autour du pot) pour voir si je devais encore m’essuyer une fois avec un nouveau morceau de papier. Ou deux fois. 
– Ah bon

On le comprend si bien, ce petit Gerson.

Je sais que je me suis montré infect le jour de mon anniversaire. Je n’y peux rien, une fois que je commence il n’y a plus moyen de revenir en arrière. Je sens bien que ça rend les autres tristes. Du coup, je deviens encore plus désagréable, sinon je devrais dire que je suis désolé et ça je n’en suis pas capable pour le moment. Une fois que je commence, il n’y a plus moyen de revenir en arrière.