Édition Galli­mard NRF

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Se souve­nir de cette phrase

La seule arme qu’a un pauvre pour conser­ver sa dignité est d’ins­til­ler la peur.

Quel livre ! Comment peut-on ensuite avoir la moindre confiance dans la conduite des affaires de la Russie en Poutine, appelé le Tzar dans tout ce roman ? Et comment ne peut on faire autre­ment que de cher­cher à se défendre de lui ? Ce roman prend pour sujet des confi­dences que Vadim Bara­nov, person­nage réel qui a été l’émi­nence grise de Poutine pendant vingt ans, auraient faites à l’écri­vain qui connaît mieux que personne les dessous du pouvoir du Krem­lin dirigé par Poutine de main de fer.

Nous décou­vrons que tout ce que l’Eu­rope connaît comme conflits les plus horribles sont dues au désir de Poutine de redon­ner la fierté aux Russes que ce soit la guerre en Tchét­ché­nie ou la guerre en Ukraine. Tout est venu de la fin du commu­nisme période pendant laquelle la Russie a connu une période où tout était permis mais où, surtout, les diri­geants inter­na­tio­naux, en parti­cu­lier les améri­cains, mépri­saient de façon ouverte les diri­geants russes. Il raconte comment le fou rire de Clin­ton devant les propos inco­hé­rents d’El­stine lors d’une confé­rence de presse à New York en 1995 a humi­lié toute une nation. Toute la conduite de Poutine est de faire peur aux occi­den­taux et peu importe les prix humains que cette folie de gran­deur coûtera.
Ce roman, ou essai car on se demande ce qui est romancé dans cette histoire, est abso­lu­ment passion­nant. Le style de cet auteur est agréable à lire, on sent qu’il connaît très bien son sujet. On retrouve tous les évène­ments dont a plus ou moins entendu parler, la montée des oligarques et leur chute voire leur suicides « assis­tés » . La Russie s’est trouvé le maître qui lui convient, il flatte leur senti­ment de supé­rio­rité et en les obli­geant à se soumettre ils retrouvent la conduite de leurs grands-parents de ne plus rien criti­quer et d’ab­sor­ber la propa­gande servie par des médias au main de leur Tzar préféré . C’est d’une tris­tesse incroyable

Citations

J’ai envie de lire cet auteur que je ne connaissais pas.

Depuis que je l’avais décou­vert, Zamia­tine était devenu mon obses­sion. Il me semblait que son œuvre concen­trait toutes les ques­tions de l’époque qui était la nôtre. « Nous » ne décri­vait pas que l’Union sovié­tique, il racon­tait surtout le monde lisse, sans aspé­ri­tés, des algo­rithmes, la matrice globale en construc­tion et, face à celle-ci l’ir­ré­mé­diable insuf­fi­sance de nos cerveaux primi­tifs. Zamia­tine était un oracle, il ne s’adres­sait pas seule­ment à Staline : il épin­glait tous les dicta­teurs à venir, les oligarques de la Sili­cone Valley comme les manda­rins du parti unique chinois.

Les élites russes.

Voyez-vous, l’élite sovié­tique au fond ressem­blait beau­coup à la vieille noblesse tsariste. Un peu moins élégante, un peu plus instruite, mais avec le même mépris aris­to­cra­tique pour l’argent, la même distance sidé­rale du peuple, la même propen­sion à l’ar­ro­gance et à la violence. On échappe pas à son propre destin et celui des Russes est d’être gouver­nés par les descen­dants d’Ivan le terrible. On peut inven­ter tout ce qu’on voudra, la révo­lu­tion prolé­taire, le libé­ra­lisme effréné, le résul­tat est toujours le même : au sommet il y a les « opritch­niki » des chiens de garde du tsar.

Moscou 1990.

Moscou au milieu des années 90, était le bon endroit. Vous pouviez sortir de la maison un après-midi pour aller ache­ter des ciga­rettes, rencon­trer par hasard un ami surex­cité pour je ne sais quelle raison et vous réveiller deux jours plus tard, dans un chalet à Cour­che­vel, à moitié nu entouré de beau­tés endor­mies, sans avoir la moindre idée de comment vous est-il arrivé là. Ou bien, vous vous rendiez à une fête privée dans un club de strip-tease, vous commen­ciez à parler avec un inconnu, gonflé de vodka jusqu’aux oreilles, et le lende­main vous vous retrou­viez propulsé à la tête d’une campagne de commu­ni­ca­tion de plusieurs millions de roubles.

Comprendre Moscou .

Tout contri­buait à alimen­ter la bulle radio­ac­tive de Moscou. Les aspi­ra­tions accu­mu­lées de tout un pays, immergé depuis des décen­nies dans la sénes­cente torpeur commu­niste, conver­geaient ici. Et au centre, il n’y avait pas la culture, comme le croyait les intel­lec­tuels convain­cus d’hé­ri­ter du sceptre et qui n’avaient rien hérité du tout. Au centre, il y avait la télé­vi­sion. Le cœur névral­gique du nouveau monde qui, avec son poids magique, cour­bait le temps et proje­tait partout le reflet phos­pho­res­cent du désir. 
Conver­tir mon expé­rience théâ­trale en carrière de produc­teur de télé­vi­sion fut comme passer du carrosse à vapeur à la Lamborghini.

Humour Soviétique.

« Sais-tu ce que disaient les Mosco­vites de la Loubianka à l’époque de L’URSS ? Que c’était l’im­meuble le plus haut de la ville car de ses caves on voyait la Sibérie… »

Staline dans les souvenirs des Russes.

Vous, les intel­lec­tuels, vous êtes convain­cus que c’est parce que les gens ont oublié. D’après-vous, ils ne se souviennent pas des purges, des massacres. C’est pour­quoi vous conti­nuez à publier article sur article, livre sur livre à propos de 1937, des goulags, des victimes du stali­nisme. Vous pensez que Staline est popu­laire malgré les massacres. Eh bien, vous vous trom­pez, il est popu­laire à cause des massacres. Parce que lui au moins savait comment trai­ter les voleurs et les traîtres. »
Le tzar fit une pause. 
« Tu sais ce que fait Staline quand les trains sovié­tiques commencent à avoir une série d’accidents ?
-Non.
- Il prend Von Meck, le direc­teur des chemins de fer, et le fait fusiller pour sabo­tage. Cela ne résout pas le problème des chemins de fer, en fait cela peut même l’ag­gra­ver. Mais il donne un exutoire à la rage. La même chose se produit chaque fois que le système n’est pas à la hauteur. Quand la viande vient à manquer Staline fait arrê­ter le commis­saire du peuple pour l’agri­cul­ture. Tcher­nov, l’en­voie au tribu­nal et celui-ci, comme par magie confesse que c’est lui qui a fait abattre des milliers de vaches et de cochons pour désta­bi­li­ser le régime et fomen­ter une révolte.

Remarque que je trouve juste.

J’ai pu consta­ter à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrai­re­ment aux notables, qui cachent parfois des pulsions anar­chique sous l’ha­bi­tude des dorures, les rebelles sont imman­qua­ble­ment éblouis comme les animaux sauvages face au phare des routiers.


Édition Feryane (gros carac­tères) traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a eu un tel succès que je n’ai pu le trou­ver qu’en gros carac­tère dans une petite biblio­thèque assez loin de chez moi. Ce n’est ni agréable ni gênant de lire ainsi. (Je me demande si cela aide vrai­ment les gens qui ne voient pas très bien). J’avais déjà lu « le pingouin » du même auteur, je me souviens que l’as­pect déjanté du roman ne m’avait qu’à moitié plu.

Mes cinq coquillages disent que pour ce roman je n’ai aucune réserve. Et ceci pour plusieurs raisons :

  • Que savions nous vrai­ment de l’Ukraine avant que les Russes ne décident d’en­va­hir ce pays ?
  • En 2014, certaines provinces sont tombées sous la coupe de « pro » russes et la Crimée a été ratta­chée à la Russie, mais qu’en était-il des popu­la­tions ? Se sentaient-elles russes ou ukrainiennes ?
  • Comment vivent les citoyens ordi­naires dans des villages coupés du monde sans élec­tri­cité la plupart du temps ?
  • Que peuvent appor­ter les abeilles aux hommes ?

À travers un person­nage éton­nant Sergueï Sergueïtch, apicul­teur, qui est resté vivre dans son village sur la zone de front, Staro­gra­divka, j’ai mieux compris que par les multiples repor­tages ce qui ce passait dans cette région de l’Ukraine. Son village ne compte plus que deux habi­tants : lui et son pire ennemi Pachka . Sergueï n’est pas un héros ni un person­nage très sympa­thique, il va le deve­nir au cours de ce roman. Sa femme l’a quitté et on devine parce qu’elle n’en pouvait plus de vivre avec un homme si casa­nier qui ne suppor­tait pas que l’on puisse appe­ler une petite fille Angé­lica (trop origi­nal pour le village !). La soli­tude lui pèse, mais pas tant que ça, il va devoir se rappro­cher de son ennemi d’école primaire et une forme d’en­tente va se créer entre eux. Tous les deux vivent au grès des bombar­de­ments qui passent au dessus de leur tête, ils sont habi­tués ! ! De temps en temps, Sergueï va dans un village un peu plus loin et prend du ravi­taille­ment. Il va essayer aussi d’en­ter­rer un soldat tué sur cette ligne de front, il ne pourra que le recou­vrir de glace. C’est un véri­table acte de bravoure car il sait que les deux camps observent cette zone où personne ne doit passer.

L’été arrive et avec l’été, il lui faut trou­ver un endroit propice pour ses abeilles. Il trouve d’abord un lieu parfait dans la campagne ukrai­nienne , mais sans s’en rendre compte, il va atti­ser la jalou­sie des hommes du villages car il plait beau­coup à l’épi­cière du village. La guerre le rattrape, un des villa­geois, revenu complè­te­ment trau­ma­tisé de la guerre, a des accès de violence incon­trô­lés et vanda­lise la voiture de Sergueï à coups de hachette, il décide donc de partir en Crimée.

Là encore le quoti­dien de la guerre va le rattra­per. Il doit passer diffé­rentes « fron­tières » et ça prend beau­coup de temps et d’in­ter­ro­ga­toires très pénibles. En Crimée il ne connaît qu’un homme apicul­teur, c’est un Tatar et ses ennuis vont s’aggraver.
En voulant aider cette famille, il va réveiller les vieux démons racistes des auto­ri­tés russes et la famille tatar paiera très cher sa présence ainsi que ses abeilles. Il ne pourra que s’en­fuir en aidant la fille de la famille à fran­chir la fron­tière pour se rendre en Ukraine faire des études.

Voilà pour la trame du récit, en ne vous inquié­tez pas pour le « divul­ga­châge » ce ne sont pas les événe­ments qui font la puis­sance de ce récit. C’est la compré­hen­sion que, peu à peu, se fait Sergueï de ce qui l’en­toure et l’im­pos­si­bi­lité d’agir sur la vie lorsque ceux qui ont le pouvoir sont complè­te­ment corrom­pus et qu’au­cune logique ne semble être à l’oeuvre dans leur conduite. On peut trou­ver que cet homme est trop passif et limité intel­lec­tuel­le­ment, mais je pense que rester à ce niveau du person­nage permet à l’écri­vain de faire comprendre aux lecteurs ce que vit exac­te­ment la popu­la­tion. Je pense que la Russie va obte­nir exac­te­ment le contraire de ce que voulaient les diri­geants à savoir créer un senti­ment natio­nal qui était loin d’exis­ter en 2014. Les habi­tants n’avaient aucune envie de se sentir Russes ou Ukrai­niens mais ils voulaient simple­ment vivre tran­quille­ment dans leurs villages. Déjà, l’es­prit de clocher ne portait pas à l’ou­ver­ture d’es­prit mais les pires senti­ments vont être exacer­bés par la guerre et donc le natio­na­lisme semble une solu­tion toute simple.

Un roman qui sert de base pour comprendre le conflit actuel et est servi par un grand écri­vain ukrai­nien russo­phone qui doit être bien triste de voir son pays détruit de fond en comble par des Russes persua­dés qu’ils sont dans leur bon droit.

Citations

Sergueï et Pachka.

En un instant, il s’était rappelé les vache­ries commises par l’autre, ses coups par en dessous, ces cafar­dages auprès des profs, ses refus de lais­ser copier. Dites : après 40 ans, il aurait pu avoir déjà pardonné et oublié tout ça ! Eh bien, pardon­ner, ça oui ! Mais comment les oublier quand leur classe comp­tait sept greluches et seule­ment deux gamins : Pachka et lui ? Et qu’en consé­quence Sergueï n’avait jamais eu d’amis à l’école, mais seule­ment un ennemi. Même si le mot « ennemi » avait quelque chose de trop sérieux et pesant. Au village on aurait dit qu’il était « chtit » le terme conve­naient mieux un « petit ennemi » en somme, dont personne n’avait peur. 

La vie et la mort dans un village.

Quand on vit long­temps dans un endroit, on a toujours plus de familles enter­rées qu’en bonne santé à côté de soi.

Le poids du silence et de la solitude.

Cinq jours passèrent, tous iden­tiques, tels des corbeaux. Pareille compa­rai­son ne serait pas venue à l’es­prit de Sergueïtch si au cours de ces jour­nées tran­quilles et mono­tones, le seul bruit à remplir de temps à autre les alen­tours n’eût été le croas­se­ment de ces oiseaux. 
« Peut-être annoncent-ils le prin­temps ? » songeait l’api­cul­teur tendant vaine­ment l’oreille en quête d’autres bruits dans le monde environnant.

Humour.

« Et vous avez fabri­qué ce grand coffret spécia­le­ment pour des chaussures ? 
– Bon, ce n’est pas tout à fait un coffret, c’est un chaus­su­rier, corri­gea Sergueïtch. Un coffret, c’est plus petit.
- Un chaus­su­rier ? répéta Petro. Ça existe un mot pareil ?
- Il y a bien des cendriers, non ? des sucriers ? répon­dit l’api­cul­teur. pour­quoi il n’y aurait pas des chaussurier ?

Le sort des abeilles.

Derrière lui la guerre à laquelle il ne prenait aucune part, mais dont il était devenu simple­ment l’ha­bi­tant. Habi­tant de la guerre. Un sort nulle­ment enviable, mais autre­ment plus tolé­rable pour un être humain que pour des abeilles. Sans les abeilles, il ne serait parti nulle part, il aurait eu pitié de Pachka, il ne l’au­rait pas aban­donné tout seul. Mais les abeilles, elles ne compre­naient pas ce qu’é­tait la guerre ! Les abeilles ne pouvaient pas passer de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, comme les humains.


Édition P.O.L

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Iegor Gran connait bien la Russie parle parfai­te­ment le russe (sa langue mater­nelle) et y a de nombreux amis. C’est donc de l’in­té­rieur qu’il peut nous décrire l’état de l’opi­nion des Russes et c’est abso­lu­ment terri­fiant. Tout le monde devrait lire ce livre avant de penser quoi que ce soit sur l’Ukraine. Pour Iegor Gran, les Russes sont dans leur immense majo­rité deve­nus des « Zombies » et boivent comme du petit lait les paroles du grand Zombie chef Poutine. Iegor Gran a un style très parti­cu­lier dans d’autres livres, il m’a fait beau­coup rire (l’éco­lo­gie en bas de chez moi , les services compé­tents, un peu moins drôle Ipso facto) mais ici il ne rit pas du tout et nous non plus !.

Il commence par nous citer les propos de Madame tout le monde qui reprend mot à mot les discours de Poutine et qui sera fière d’en­voyer ses enfants à la mort pour sauver la Russie de la main­mise de l’OTAN et du Nazisme. Ensuite, il explique combien il était insup­por­table pour les Russes d’ima­gi­ner que les Ukrai­niens pouvaient mieux vivre qu’eux. Car les Russes connaissent la misère, il raconte des faits incroyables, cela ne les gène pas plus que ça. Ils y trouvent même une source de fierté de pouvoir suppor­ter cette vie si diffi­cile. Et quand on leur montre leurs oligarques qui s’en­ri­chissent ils sont fiers d’eux car ils les jugent plus malins que les occi­den­taux. Iegor Gran termine son essai sur cette idée, les Russes nous méprisent profon­dé­ment car ils nous jugent mous et inca­pables de défendre nos valeurs.

La guerre en Ukraine n’a sans doute que cette simple moti­va­tion, il ne fallait pas que les Ukrai­niens sortent de la domi­na­tion russes et que surtout ce pays fasse la preuve qu’a­lors elle obtient un niveau de vie correcte pour sa popu­la­tion contrai­re­ment à son immense voisin victime de la corrup­tion de ses diri­geants et d’une misère incroyable pour les gens ordinaires.

Citations

Un exemple de zombie.

- De quelle guerre tu me parles ? se braque Anna. il n’y a pas de guerre, c’est une opéra­tion mili­taire, ça n’a rien à voir. 
Son euphé­misme ne la gêne en rien. 
- Pour ta gouverne, la Russie n’a jamais atta­qué personne, pour­suit-elle. C’est un fait historique.
Celle qui me parlait naguère du prin­temps de Prague a brus­que­ment purgé sa mémoire. Le 24 février à l’aube, l’hyp­no­ti­seur suprême a claqué les doigts et Anna s’est réveillée en zombie. Désor­mais elle est capable de repé­rer un « nazi » dans Zelinski (alors qu’il est juif), de prétendre que la petite Ukraine est une menace exis­ten­tielle pour la culture russe « que les nazis cherchent à élimi­ner » de diag­nos­ti­quer des « fake news » dans chaque article de média occi­den­taux. Elle dit noir là où le blanc crève les yeux et elle rejette les faits avec cette assu­rance tran­quille de camion-citerne face à une trot­ti­nette. Mon désar­roi est d’au­tant plus grand que je ne m’y atten­dais pas. Anna est sur diplô­mée. Elle a beau­coup voyagé. Au Louvre, elle aime parti­cu­liè­re­ment Clouet et Georges de La Tour. Elle adore Amster­dam et le zoo de Berlin Ce qui ne l’empêche pas de m’asséner : 
- C’est le moment de régler la ques­tion de l’Ukraine qui a toujours été comme un furoncle. Ces types nous poussent à la guerre ! La preuve tu l’as dit toi-même : « guerre » …ils sont trop heureux d’être au centre de l’at­ten­tion média­tique avec ces drapeaux bleus et jaunes que l’Oc­ci­dent s’empresse de pavoiser. 
J’en ai le tournis.

Paradoxe .

Vous ne trou­ve­rez pas un seul zombie qui mili­te­rait pour la décrois­sance ou la limi­ta­tion volon­taire de la consom­ma­tion person­nelle pour proté­ger les ressources natu­relles, limi­ter la souf­france animale ou réduire l’empreinte carbone. On vomit l’oc­ci­dent et on bave devant ses produits avec un élan iden­tique et une sincé­rité que l’on pour­rait quali­fier d’en­fan­tine, telle­ment la contra­dic­tion, pour­tant flagrante, entre ces deux posi­tions restent dans l’angle mort de la plupart des Russes.

Moqueries sur la France .

Le cuir, réputé mince, de l’oc­ci­dent est un prétexte à une infi­nité de sarcasmes. « Privé de sa marque de PQ préfé­rée, un soldat fran­çais ne tient pas une semaine au front ! » me disait un vieil ami peintre. Il n’était pas le seul. Que n’ai-je entendu ces dernières années ! « Au moindre petit soldat qui meurt au Mali toute la France défile avec une tronche triste alors que Poutine, lui gouverne », » Il suffit d’un isla­miste avec un couteau de cuisine, et ça y est, l’Eu­rope est para­ly­sée par la peur », » Un flic a tabassé un mani­fes­tant – vite, ouvrons trois cellules d’aide psycho­lo­gique, une pour le flic, une pour le mani­fes­tant, une pour le chien qui pissait pas loin ! »

Édition Galli­mard . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Si j’avais eu quelques réserves pour le premier roman que j’avais lu de et auteur : « l’en­ter­re­ment de Serge » ; celui-ci m’a vrai­ment beau­coup plu. Surtout parce qu’il dit de façon très claire que Proust n’ap­par­tient pas aux intel­lec­tuels mais à tous ceux et toutes celles qui veulent bien se donner le mal de le lire.

Clara est coif­feuse, dans le salon « Cyndi coif­fure » , Madame Habib en est la proprié­taire et Nolwenn la deuxième employée. Un jour un bel homme oublie son livre au salon, Clara qui est malheu­reuse en ménage espère que cet homme revien­dra cher­cher son livre. Il ne revient pas et Clara commence à lire « la recherche du temps perdu ». Ce n’est pas une lecture facile mais Clara s’ac­croche et peu à peu elle s’empare de ce texte qui va à tout jamais chan­ger sa vie.

Ce qui est bien fait dans ce roman, c’est le chemi­ne­ment de Clara vers l’oeuvre de Proust qui peu à peu trans­forme sa percep­tion de la vie. Les cita­tions de Proust parsèment ce roman et permettent de retrou­ver des passages connus de Proust, Clara commence à bien connaître les person­nages de la recherche. J’ad­mire le travail de Stéphane Carlier d’avoir ainsi rendu acces­sible l’oeuvre de Proust. Et je trouve que d’avoir situé son roman dans un petit salon de banlieue de Châlon sur Saône est une très bonne idée. D’abord pour montrer qu’il n’y a pas de fron­tières sociales pour aimer cette oeuvre, et en plus un salon de coif­fure c’est vrai­ment le lieu des potins de la ville un peu comme la salon de la Verdu­rin en son temps. Carlier se permet alors des petites remarques humo­ris­tiques qui montrent son talent d’ana­lyste de notre société.

Je garde en souve­nir un petit livre qui m’avait (dans un tout autre genre) beau­coup touché de Joseph Czapski « Proust contre la déchéance »

Le roman de Stéphane Carlier est un très bel hommage au plus grand des roman­ciers fran­çais du 20° siècle.

Citations

Bien vu.

Il y a Nolwenn, l’autre employée du salon. Sa figure n’a pas vrai­ment de contours et change rare­ment d’ex­pres­sion. Qu’elle raconte que sa belle sœur a fait une fausse couche ou qu’elle tende un petit un petit cadeau à Clara pour son anni­ver­saire, ses traits restent neutres, ils ne s’animent que lors­qu’elle regarde des vidéos sur son télé­phone. Un grand sourire fend le bas de son visage quand elle voit un chim­panzé prome­ner un porce­let en laisse ou un jeune golden retrie­ver s’es­sayer à gravir la première marche des escaliers.

L’apport de Proust.

Avec Proust, elle a l’im­pres­sion de tout voir. Forcé­ment, puis­qu’il lui montre le monde visible dans ces détails infi­nis et un autre, derrière, caché mais vaste et puis­sant, qui impose sa loi, sa volonté aux premiers la réalité psychique, psycho­lo­gique des êtres. Et ce n’est pas tout. En l’ini­tiant au prin­cipe de la mémoire invo­lon­taire, comme s’il posait ses mains sur ses épaules il la faisait légè­re­ment pivo­ter, il enri­chit son point de vue en y ajou­tant une dimen­sion qu’elle avait ignoré jusque là, celle du temps. Le passé, en surgis­sant dans le présent ne s’y prolonge-t- il pas ? Le souve­nir n’a-t-il pas plus d’exis­tence que l’épi­sode qu’il relate ? Pour­quoi semble-t-il qu’à mesure qu’on vieillit on se souvienne de mieux en mieux ?

Ce nom mythique.

Avant, ce nom mythique était pour elle comme celui de certaines villes – Capri, Saint-Péters­bourg, où il était entendu qu’elle ne mettrait jamais les pieds. 


Édition livre de poche

J’ai vu ce roman sur de nombreux blogs en parti­cu­lier, un billet que j’avais remar­qué de Domi­nique, (déso­lée pour les blogs que j’ou­blie de citer). J’ai déjà beau­coup lu sur les quêtes de mémoire quand il ne reste plus que des lambeaux de souve­nirs de familles déci­mées par la Shoa. Anne Berest est la petite fille de Myriam qui est elle même la fille d’Ephraïm et d’Emma et la sœur de Noemie et Jacques tous les quatre morts à Ausch­witz et dont les noms ont été écrits sur une carte postale envoyée à sa mère en janvier 2003.

Anne est donc juive par sa mère et bretonne par son père. Élevée loin de toute reli­gion par des parents intel­lec­tuels et atten­tion­nés, elle accorde que peu d’im­por­tance à cette origine. Jusqu’au jour où elle veut savoir et trans­mettre à ses enfants ce passé. La première partie du livre, nous permet de décou­vrir le destin de la famille Rabi­no­vitch, origi­naire de Russie, Ephraïm devient un fervent défen­seur du socia­lisme mais très vite il déchante sur le régime commu­niste et est obligé de s’en­fuir. Sa femme Emma Wolf est origi­naire de Lodz et aimera toute sa vie son mari malgré quelques diver­gences en parti­cu­lier sur la reli­gion, elle est pieuse et respecte les fêtes juives.
1019 date de nais­sance de Myriam à Moscou, c’est la la grand mère de l’au­teure et avec ses parents elle commence une péré­gri­na­tion à travers une Europe qui ne veut plus de Juifs. La Litua­nie puis Israël d’où ils repar­ti­ront (hélas) pour la France. Ils ont eu le temps d’al­ler à Lotz où la famille d’Emma très aisée sent monter l’an­ti­sé­mi­tisme polo­nais sans pour autant tenter de fuir.

Enfin, ils arrivent en France avec leurs trois enfants et Ephraïm veut abso­lu­ment deve­nir fran­çais . La suite on l’ima­gine : leurs deux enfants seront dépor­tés avant eux Myriam était alors mariée à un fran­çais et n’était pas sur la liste du maire d’Evreux, mais elle était là ce jour là, son père l’a obli­gée à se cacher dans le jardin. Et ensuite Ephraïm et Emma seront à leur tour déportés.

Histoire trop banale , mais si bien racon­tée avec des allers et retours vers le temps présent et les recherche d’Anne qui s’ap­puient sur le travail très appro­fondi de sa mère Leila qui avait déjà trouvé et classé un très grand nombre de documents.
La deuxième partie du récit a pour but de nous faire décou­vrir la vie de Myriam pendant et après la guerre et fina­le­ment au dernier chapitre l’ex­pli­ca­tion de la carte postale.

Le fil conduc­teur du roman, serait à mon avis de se deman­der ce que veut dire d’être juif et pour­quoi même aujourd’­hui l’an­ti­sé­mi­tisme peut donner lieu à des injures comme « sale juif ! » ou une exclu­sion d’une équipe de foot car dans la famille d’un petit Hassan de sept ans, on ne joue pas avec les juifs !

Ephraïm a telle­ment confiance dans la France, le pays des droits de l’homme que jusqu’à la fin il restera persuadé qu’il est à l’abri et ne veut pas entendre les messages d’in­quié­tude qu’il reçoit. Myriam gardera espoir le plus long­temps possible d’un éven­tuel retour de sa famille ou au moins de son jeune frère et de sa sœur. Elle s’en­fer­mera dans un mutisme tel que sa propre fille aura bien du mal à comprendre l’hor­rible réalité et à remon­ter les fils de l’his­toire fami­liale si inti­me­ment liée à celle des pires atro­ci­tés du siècle.

Quand Anne Berest part à la recherche de ce qui reste des traces de la présence de ses parents dans le petit village des Forges, j’ai retrouvé ce que j’avais senti en Pologne : la peur que l’on demande des comptes à des descen­dants de gens qui n’ont pas toujours bien agi voire pire. Comme cette famille chez qui elle retrouve les photos de sa famille et le piano de son arrière grand-mère.

Je n’ai pas lâché un instant cette lecture et je reli­rai ce livre certai­ne­ment car je le trouve parfai­te­ment juste et passion­nant de bout en bout. Il va faire partie des indis­pen­sables et je vais lui faire une place chez moi car comme le dit un moment Anne Berest c’est impor­tant que les juifs enva­hissent nos biblio­thèques, on ne peut plus faire comme si l’an­ti­sé­mi­tisme n’avait été que l’apa­nage des Nazis même si ce sont eux qui ont créé la solu­tion finale celle-ci n’a pu exis­ter que parce que chez bien des gens on ne voulait pas savoir ce qui arri­vait à « ces gens là » quand on les parquait dans des camps puis quand on les faisait monter dans des trains pour l’Allemagne.

Citations

Un moment de notre histoire.

Ephraïm suit de près l’as­cen­sion de Léon Blum. Les adver­saires poli­tiques, ainsi que la presse de droite, se répandent. On traite Blum de « vil laquais des banquiers de de Londres », « ami de Roth­schild et d’autres banquiers de toute évidence juifs ». « C’est un homme à fusiller, écrit Charles Maur­ras, mais dans le dos »

Dialogue du petit fils avec son grand père juif et croyant .

- Tu es triste que ton fils ne croit pas en Dieu ? demande Jacques à son grand-père. 
- Autre­fois oui j’étais triste. Mais aujourd’­hui, je me dis que l’im­por­tant est que Dieu croit en ton père.

La liste Otto.

Tout à fait, la La liste « Otto » du nom de l’am­bas­sa­deur d’Al­le­magne à paris, Otto Abetz. Elle établit la liste de tous les ouvrages reti­rés de la vente des librai­ries. Y figu­rait évidem­ment tous les auteurs juifs, mais aussi les auteurs commu­nistes, les fran­çais déran­geants pour le régime, comme Colette, Aris­tide Bruant, André Malraux, Louis Aragon, et même les morts comme Jean de la Fontaine …

L’importance de porter un nom juif.

Mais petit à petit, je me rend compte qu’à l’école, s’ap­pe­ler Gérard « Rambert » n’a vrai­ment rien à voir avec le fait de s’ap­pe­ler Gérard « Rosen­berg » et tu veux savoir quelle est la diffé­rence ? C’est que je n’en­ten­dais plus de « sale juif » quoti­dien dans la cour de l’école. La diffé­rence c’est que je n’en­ten­dais plus des phrases du genre « C’est dommage qu’Hit­ler ait raté tes parents ». Et dans ma nouvelle école, avec mon nouveau nom, je trouve que c’est très agréable qu’on me foute la paix.
(…)
- Moi aussi je porte un nom fran­çais tout ce qu’il y a de plus fran­çais. Et ton histoire, cela me fait penser que…
- Que ?
- Au fond de moi je suis rassu­rée que sur moi cela ne se voie pas.

Je trouve cette remarque très juste.

Myriam constate que Mme Chabaud fait partie de ces êtres qui ne sont jamais déce­vants, alors que d’autres le sont toujours. 
- Pour les premiers, on ne s’étonne jamais. Pour les seconds, on s’étonne chaque fois. Alors que ça devrait être l’in­verse, lui dit-elle en la remerciant.

Le sens du livre .

Inter­ro­ger ce mot dont la défi­ni­tion s’échappe sans cesse
- Qu’est ce qu’être juif ?
Peut-être que la réponse était conte­nue dans la question :
- Se deman­der qu’est-ce qu’être juif
(…) Mais aujourd’­hui je peux relier tous les points entre eux, pour voir appa­raître, parmi la constel­la­tion des frag­ments épar­pillés sur la page, une silhouette dans laquelle je me recon­nais enfin : je suis fille et petite fille de survivants.


Édition J’ai lu

Ce livre est la biogra­phie des deux grand-mères de l’au­teure qui sont toutes les deux nées en 1902 et meurent en 2001. Elles ont été amies toute leur vie depuis l’âge de six ans jusqu’à leur mort. elles ont réalisé leur vœu le plus cher : le fils de Martha épou­sera la fille de Mathilde et elles seront donc non seule­ment liées par des liens amicaux mais aussi familiaux.

Je sais, ce livre est écrit par une auteure fran­çaise mais le sujet concerne telle­ment les rapports de l’Al­le­magne et de la France que je le propose pour ce mois de novembre 2022 si vous l’acceptez.

Ce récit se passe en Alsace à Colmar (Kolmar) et quand on voit les dates on comprend tout de suite que nous allons connaître cette région sous la domi­na­tion alle­mande jusqu’en 1918 puis fran­çaise et de nouveau alle­mande en 1940 sous le joug nazi jusqu’en 1945.

Tout l’in­té­rêt de cette biogra­phie vient de l’ami­tié de ces deux femmes que beau­coup de choses opposent. Marthe est origi­naire d’une famille alsa­cienne clas­sique et pour Mathilde c’est plus compli­qué : son père Karl Georg Goerke est alle­mand et est venu s’ins­tal­ler en Alsace, son épouse est Belge leur première fille Mathilde est née en Allemagne.

Jusqu’en 1914, les deux petites filles gran­dissent dans des familles à qui tout réus­sit, elles cultivent une amitié sans faille, elles habitent dans le même immeuble et fréquentent les mêmes écoles. La guerre 1418 vient compli­quer les choses car les Alle­mands se méfient de l’ab­sence de patrio­tisme des Alsa­ciens. Nous suivrons la guerre de Joseph le futur mari de Mathilde, il est enrôlé dans l’ar­mée alle­mande et est envoyé d’abord loin du front de l’ouest, il n’a le droit à aucune permis­sion telle­ment les auto­ri­tés craignent les déser­tions des alsaciens.

Et puis arrive 1918 et le retour de l’ar­mée fran­çaise triom­phante et commence alors dans ce moment de liesse pour une grande partie de la popu­la­tion le drame qui marquera à tout jamais Mathilde. Son père souhaite deve­nir fran­çais et vit alors jusqu’en 1927 année où il le devien­dra, une période de peur : il craint à tout moment d’être chassé du pays qu’il s’est choisi . C’est la petite histoire mais cela a dû concer­ner un grand nombre d’al­sa­ciens d’ori­gine germa­nique. Du coup Mathilde aura tendance à s’in­ven­ter une famille extra­or­di­naire en maltrai­tant parfois la vérité histo­rique. La période nazie est une horreur pour toutes les deux Marthe est veuve d’un offi­cier fran­çais et Mathilde est mariée avec Joseph Klebaur fabri­quant de porce­laine. Elles seront sépa­rées pendant quatre longues années mais se retrou­ve­ront après la guerre.

La façon dont leur petite fille fouille à la fois leur passé et leur carac­tère est très inté­res­sant , avec comme toile de fond la grand histoire qui a tant boule­versé les vies des familles alsa­ciennes. On comprend peu à peu à quel point Mathilde a été désta­bi­li­sée par le fait qu’elle a dû cacher ses racines germa­niques et la peur que son père lui a trans­mis de pouvoir être expulsé. Marthe a un carac­tère plus heureux et c’est elle qui construit ce lien amical qui les soutien­dra toutes les deux malgré les périodes luna­tiques de Mathilde . Tous les person­nages qui gravitent autour d’elles sont aussi très inté­res­sants : la tante Alice confite en reli­gion et qui a peur de tout, le père de Matilde qui a trans­mis à sa fille la peur d’être expulsé, Geor­gette la soeur tant aimée de Mathilde insti­tu­trice dans un quar­tier popu­laire de Berlin qui pren­dra partie pour les spar­ta­kistes en 1920 et tant d’autres person­nages qui croisent leur vie. Une lecture que je vous recom­mande : cela fait du bien de retrou­ver la vie de gens ordi­naires traver­sant les tragé­dies de la grande histoire sans pour autant avoir connu une vie dramatique.

Citations

Le revers de la médaille de la victoire.

Mon arrière-grand-père alle­mand en veut aux alsa­ciens de ne pas recon­naître que la période du Reichs­land a été pour eux une grande phase d’ex­pan­sion écono­mique. Oubliées les lois sociales de Bismarck qui comptent parmi les plus progres­sistes d’Eu­rope. Le chan­ce­lier alle­mand a doté l’Al­sace du premiers système complet d’as­su­rances sociales obli­ga­toires. Oublié le grand degré d’au­to­no­mie octroyée à l’al­sace. En 1911 Alsace lorraine devient un vingt-sixième état confé­déré. L’Al­sace-Lorraine a sa Consti­tu­tion et son parle­ment comme les autres Länder du Reich. L’Al­sace a ses lois propres. Jamais plus elle ne sera aussi auto­nome. Oublié aussi le formi­dable essor urbain que connaissent les villes alsa­ciennes. Stras­bourg devient une véri­table capi­tale régio­nale. Henri Réling doit aux Alle­mands le quar­tier Saint-Joseph, la nouvelle gare, les cana­li­sa­tions toute neuves, l’eau potable, l’élec­tri­cité et ses deux belles maisons.

Lettre du grand père 19 août 1918.

Chère maman, un de mes amis lorrains vient de partir pour sa permis­sion. Et j’ai été pris soudain d’un tel cafard que j’ai besoin de bavar­der un peu avec toi à distance. Bien­tôt ce sera mon tour, peut-être déjà au début du mois de septembre. tous ceux qui m’écrivent me demandent quand je pars en permis­sion. Après toutes ces aven­tures en Russie et dans le nord de la France, comme je serais heureux de vous revoir, toi, ma chère mère, et vous, mes sœurs adorées ! Les jours de temps clair j’aper­çois les belles Vosges au loin. Et je pense avec nostal­gie à toi, ma chère petite mère. Vous allez trou­ver un peu ridi­cule qu’un jeune homme de vingt deux ans ans écrivent des choses aussi senti­men­tales. Mais quand on sait la vie que nous avons eue sur le champ de bataille, quand on sait les horreurs dont nous avons été témoins, il est facile de comprendre notre état d’es­prit. Prie pour que Dieu me protège, pour que nous puis­sions bien­tôt mener ensemble une vie heureuse.

Portrait d’une femme d’une autre époque

Cette sœur crain­tive avait peur de tout : de l’orage, des voleurs, des dépenses inutiles, des courants d’air, des chiens, de l’im­prévu, de la vie toute entière. Elle avait toujours habité au rez-de-chaus­sée de l’im­meuble de l’ave­nue de la liberté dans l’ap­par­te­ment de ses parents. À leur mort, elle avait simple­ment quitté sa chambre de jeune fille au bout du couloir pour occu­per la chambre conju­gale, plus spacieuse, sur le devant.

Le bilinguisme.

Ma grand mère avait attri­bué à chacune de ses de langue une fonc­tion bien défi­nie. L’al­le­mand était la langue des émotions graves et des juge­ments défi­ni­tifs. Une langue morale et sombre char­gée de toutes les misères du monde. le fran­çais était la langue légère des petits senti­ments affec­tueux. Mathilde m’ap­pe­lait « Ma chérie » et jamais « Mein Schatz » ou « Mein kind » Jamais, avant mon arri­vée en Alle­magne, elle ne m’avait d’ailleurs adressé la parole en alle­mand. jamais elle ne m’avait aidé à faire mes devoirs. Jamais elle ne m’avait fait réci­ter les « Gedichte », les poèmes que nous appre­nions au lycée. Je n’ai compris que bien plus tard combien elle était heureuse de m’en­tendre parler allemand.


Édition Livre de poche. Traduit de l’al­le­mand par Anne Georges

Lors d’une discus­sion pendant les vacances de la tous­saint, mes petits enfants ont exprimé toute leur passion pour Harry Potter, ma soeur leur a demandé : – Connais­sez-vous « Émile et les détectives » ?

Toutes les deux, nous avons partagé, alors nos souve­nirs : ce roman avait enchanté notre enfance. Dans ce mois de « feuilles alle­mandes », ne manquait-il pas un livre jeunesse ? Celui-ci écrit en 1929 , victime de la censure nazie a, selon moi, toute sa place et je pense qu’il rappel­lera de bons souve­nirs à beau­coup d’entre vous. Je viens de le relire, je crois qu’il va plaire aussi à mes petits enfants. Je rappelle le sujet : Émile Tisch­bein âgé de dix ans, part seul à Berlin, en train, pour retrou­ver sa grand-mère et la famille de sa tante. Sa maman est veuve et travaille comme coif­feuse chez elle, elle gagne tout juste de quoi vivre avec son petit garçon. Émile est intel­li­gent et débrouillard son but prin­ci­pal est d’aider sa maman. Dans le train, il est victime d’un homme qui lui vole l’argent qui lui avait été confié pour sa grand-mère.
Arrivé à Berlin, Émile grâce à une bande d’en­fants aussi débrouillards que lui prend en chasse son voleur, ensemble ils arri­ve­ront à le faire arrêter.
Ce qui fait tout l’in­té­rêt du livre c’est le côté très vivant de la bande d’en­fants, les diffé­rentes person­na­li­tés des petits lascars sont très atta­chantes. L’écrivain a beau­coup d’humour et je suis certaine que les enfants d’aujourd’hui peuvent sourire et se retrou­ver dans les dialogues de ces enfants. C’était un très bon roman jeunesse qui a presque un siècle et je parie qu’il peut encore plaire aux enfants.

Et … incroyable, j’ai trouvé un point commun avec Harry Potter ! ! Dans le premier tome Harry, Ron et Hermione se couvrent de gloire grâce à leur courage dans des actions témé­raires et coura­geuses. Mais Dumble­dore féli­cite aussi le petit Neville Londu­bat qui est resté à son poste de veilleur toute la nuit. Dans « Émile et les détec­tive », le poli­cier féli­cite évidem­ment Émile et ses amis pour leur courage dans cette course hale­tante à travers Berlin pour attra­per le voleur, mais il souligne aussi le courage du petit Vendredi qui loin des actions d’éclat est resté à son poste devant son appa­reil de télé­phone et a permis le succès de l’opération en infor­mant en temps et en heure du mouve­ment des troupes. Le courage des petits est donc mis à l’honneur dans ces deux récits.

L’adulte que je suis aujourd’­hui a été éton­née par la descrip­tion réaliste des diffi­cul­tés sociales en Alle­magne en 1920 et l’ad­mi­ra­tion pour les réali­sa­tions tech­no­lo­giques des villes modernes. J’ai retrouvé intact mon souve­nir du rêve cauche­mar­desque qui boule­verse Émile dans le train : c’est vrai­ment bizarre de consta­ter que des livres d’en­fance peuvent rester graver dans les souve­nirs à tout jamais me semble-t-il.

Citations

Genre de phrases que l’on aime bien lire dans un livre jeunesse.

Admet­tons que la malchance reste toujours la malchance. mais quand on a des amis qui spon­ta­né­ment vous viennent en aide, disons que ça fait du bien au moral.

Humour.

– Vous jacas­sez pendant des heures sur des problèmes de nour­ri­ture, de télé­phone, de nuits passées hors de chez nous. Par contre, sur la manière d’at­tra­per le voleur, pas un mot. À vous écou­ter, on se croi­rait… on se croi­rait dans un conseil de prof ! 
Aucune injure plus forte ne lui était venue à l’esprit.


Édition Le livre de Poche Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sophie Aslanides

Bien conseillée par Keisha et Katell , j’ai lu avec grand plai­sir ce gros roman : comme quoi, de gros pavés peuvent me plaire ! Cet auteur m’avait, pour­tant, rendue si triste avec « L’audacieux Monsieur Swift » : John Boyne a vrai­ment une plume parti­cu­lière et beau­coup de comptes à régler avec son pays natal.

Ce roman s’étend de 1945 à 2015 et nous décrit une Irlande bien diffé­rente de la vision folk­lo­rique que l’on pouvait avoir (musique, bière danse …et paysages !). Cette vision avait déjà été bien abimée par les révé­la­tions sur la puis­sance malfai­sante de l’église catho­lique en parti­cu­lier sur les jeunes femmes qui avaient le malheur d’avoir des enfants sans être mariées. C’est encore cette puis­sance perverse qui a fait le malheur des homo­sexuels. L’hy­po­cri­sie de ceux qui se réjouissent que l’ho­mo­sexua­lité soit un crime, que les filles mères soient bannies et qui satis­font leurs désirs de façon variées est répu­gnante. Comme dans tous les pays où l’ho­mo­sexua­lité est péna­li­sée cela laisse la place à une pros­ti­tu­tion qui doit se cacher donc terri­ble­ment dangereuse.

La première scène est inou­bliable : la jeune Cathe­rine Goggin, âgée de seize ans est trai­tée de putain par un prêtre d’une violence inouïe, car elle attend un bébé et est bannie de l’église et de son village. Arri­vée à Dublin, elle connai­tra au terme de sa gros­sesse une deuxième scène violente. Elle avait, en effet, trouvé deux hommes qui avait accepté de la loger, c’est très inté­res­sant de voir combien cette jeune femme est tota­le­ment inca­pable d’ima­gi­ner l’ho­mo­sexua­lité, hélas ce n’est pas le cas du père d’un des deux jeunes hommes. Dans une scène à peine soute­nable celui-ci tuera son fils et ratera de peu son amant et Cathe­rine qui accou­chera ce jour là d’un bébé qu’elle fera adop­ter. Elle ne reverra ce fils qu’en 2008 . Cet enfant, Cyril qui va être le fil conduc­teur de tout le roman, sera élevé par une famille pour le moins origi­nale qui ne saura pas l’ai­mer mais qui ne le rendra pas malheu­reux. Son père adop­tif est accusé de fraude fiscale et fera de la prison et précise à chaque fois qu’il présente son fils qu’il est adopté et qu’il n’est pas un vrai « Avery » . Sa mère vit enfer­mée dans son bureau et écrit des romans et fuit toute célé­brité. Après sa mort, elle devien­dra une des plus grande écri­vaine irlan­daise. Cyril, vivra une passion amou­reuse avec Julian, cette passion n’est pas parta­gée mais Julian reste son ami. Il finira par épou­ser sa soeur mais pren­dra la fuite le soir de ses noces. Sa jeunesse irlan­daise sera d’une tris­tesse sordide car il ne pense qu’à assou­vir ses pulsions sexuelles sans connaître l’amour, adulte en Hollande il connai­tra une période de bonheur en vivant un amour partagé avec un méde­cin qui consa­crera sa vie à soigner des malades du SIDA.

J’ar­rête de vous racon­ter tout ce roman qui saute d’époque en époque et de pays en pays ce qui permet – mieux qu’un essai sur le sujet- de comprendre combien les homo­sexuels ont souf­fert de ne pas pouvoir vivre leur sexua­lité norma­le­ment. Quand on sait que certains pays vivent encore sous cette condam­na­tion morale cela fait peur, comme les homo­sexuels sont consi­dé­rés comme des malades ou des êtres anor­maux on peut tout leur faire subir, si la condam­na­tion est reli­gieuse ce qui est souvent le cas, alors tout devient très dange­reux pour le jeune qui perd tous ses repères.

L’as­pect roma­nesque est bien construit, même si les hasards roma­nesques font se rencon­trer des person­nages qui avaient vrai­ment peu de chance de se retrou­ver, on accepte cette fiction litté­raire car le second plan socié­tal est riche et très bien argu­menté. Je ne peux que vous conseiller de vous plon­ger dans ce roman et tant pis s’il dégrade encore un peu plus l’image de l’Ir­lande Catho­lique. La reli­gion y a joué un bien vilain rôle dans ce domaine là, l’église fera certai­ne­ment un jour des excuses, il faut espé­rer que cela permet­tra aux menta­lité de vrai­ment chan­ger. Ce roman en tout cas peut y contri­buer mais sera-t-il lu par des gens qui ont des idées bien arrê­tées sur le sujet, à plusieurs reprises l’au­teur se plaît à rappor­ter des propos « ordi­naires » sur « ces gens là » de personnes qui imaginent qu’ils sont eux « normaux » et cela est criant de vérité et permet de nous rendre compte qu’il faut être atten­tifs sur ce genre de sujets.

Citations

Discours du prêtre pour condamner la jeune fille enceinte.

« Quitte ces lieux, espèce de gour­man­dise, quitte Goleen, emporte ton infa­mie ailleurs. Il y a des maisons à Londres qui sont faites pour les filles comme toi, avec des lits où tu pour­ras te coucher et écar­ter les jambes pour que tout le monde puisse satis­faire tes besoins licencieux. »

Enfant adopté.

« Vois ça plutôt comme un bail, Cyril, me dit-il – ils m’avaient appelé Cyril en souve­nir d’un épagneul qu’il avaient eu autre­fois et qu’ils avaient beau­coup aimé- , un bail de dix huit ans. Mais pendant tout ce temps, il n’y a aucune raison qu’on ne s’en­tende pas tous bien, n’est ce pas ? Même si je me plais à penser que si j’avais eu un fils, il aurait été plus grand que toi. Et il aurait montré un peu plus d’ap­ti­tudes sur le terrain de rugby. Mais tu n’es pas ce qu’il y a de pire. Dieu seul sait sur qui nous aurions pu tomber. À un moment, on nous a même suggéré de prendre un bébé africain. »

Un homme « galant », qui trompe sa femme.

» Chérie, prends un amant si tu veux, cela ne fait aucune diffé­rence pour moi. Si tu as besoin d’un coup de queue. Il y en a plein, là, dehors. Des grosses, des petites, des jolies, des biscor­nues. Des tordues, des cour­bées, des droites. Les jeunes hommes sont essen­tiel­le­ment des queues en érec­tion sur pattes, et n’im­porte lequel d’entre eux serait ravi de four­rer la sienne dans une femme aussi belle que toi. »

L’homosexualité .

Nous étions en 1959, après tout. Je ne savais presque rien de l’ho­mo­sexua­lité, en dehors du fait que succom­ber à ce genre de désir était un acte crimi­nel en Irlande qui donnait lieu à une peine de prison. À moins que j’entre dans les ordres, dans ce cas, il s’agis­sait d’un avan­tages en nature de la profession.

L’homosexualité 1966.

C’était une période diffi­cile, pour un Irlan­dais âgé de vingt-et-un ans attiré par les hommes. Quand on possé­dait ces trois carac­té­ris­tiques simul­ta­né­ment, on devait se situer à un niveau d’hy­po­cri­sie et de dupli­cité contraire à ma nature.

Visite chez le psychiatre en 1966.

Il faut que vous rete­niez ceci : il n’y a pas de homo­sexuels en Irlande. Vous vous êtes peut-être fourré dans la tête que vous en étiez un, mais vous avez tort. C’est aussi simple que ça. Vous avez tort. 
- Je n’ai pas l’im­pres­sion que ce soit aussi simple, docteur, avan­çai-je prudem­ment. Je pense vrai­ment qu’il est très possible que j’en sois un.
– Vous ne m’avez donc pas écouté ? fit-il, avec un sourire, comme si j’étais un crétin fini. Est-ce que je ne vous ai pas dit qu’il n’y avait pas d’ho­mo­sexuels en Irlande ? Et s’il n’y a pas d’ho­mo­sexuels en Irlande, comment diable pour­riez-vous en être un ? »


Édition Arthaud. Traduit de l’ita­lien par Béatrice Vierne.

En ce trois octobre, ma meilleure amie a 80 ans et comme cette auteure, elle aime par dessus tout créer des jardins, comme elle, elle lutte aussi contre des mala­dies graves mais heureu­se­ment qui la laisse en vie permet­tant à ses amis de profi­ter de son incroyable opti­misme . C’est aussi une photo­graphe de talent et j’avais parlé d’un de ses livres sur le pain sur Luocine.

Le titre du livre vient d’un poème d’Emily Dickinson :

« Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin

Tant je redoute ma défaillance.

Pour le moment, je n’ai pas tout à fait la force

De mettre l’abeille dans la confidence »

Pia Pera est connue pour ses livres sur les jardins et elle écrit ce dernier livre en luttant contre une mala­die qui va fina­le­ment l’emporter. Tout le long des années où elle a senti son corps la trahir, elle a cher­ché du récon­fort auprès des plantes dont elle s’était occu­pée dans son merveilleux jardins. Elle a aussi cher­ché auprès de la méde­cine, si impuis­sante dans son cas, une guéri­son qui n’est pas venue. Elle a accepté de trou­ver dans des méde­cines non conven­tion­nelles un peu de récon­fort, elle a beau­coup espéré hélas, en vain. Elle a trouvé aussi dans les lectures des points d’ap­pui, plus sans sans doute que dans la science médi­cale. Mais ce qui fait le charme de ce livre qui a tant plu à Domi­nique ‑au point de me donner envie de le lire et de l’of­frir- ce sont tous les passages sur les merveilles de la nature. Autant elle sent l’inu­ti­lité des souf­frances qu’on lui impose pour soi-disant la soigner, autant on sent qu’elle se regé­nère à chaque fois qu’elle peut se fondre dans le paysage qu’elle a su créer.

Comme ce livre suit ses pensées, il four­mille de petits passages merveilleux qui enlèvent la tris­tesse du propos. Par exemple savez vous qu’à Détroit les habi­tants créent des jardins pota­gers et des fermes sur des terrains arra­chés aux friches indus­trielles ou aux barres d’im­meubles vidés de leurs habi­tants par la délo­ca­li­sa­tion des indus­tries métal­lur­giques et auto­mo­biles. De nombreux jardins sont évoqués que j’ai­me­rais bien aller visi­ter, et tant de livres que je n’ai pas lus et où elle trouve des propos qui corres­pondent à son état physique et mental. Car évidem­ment son corps souffre et trahit la femme active qu’elle a toujours été. C’est triste mais pas tragique car dès qu’elle peut adap­ter son corps à des plai­sirs physiques, on la sent heureuse. Comme ce dernier bain de mer à l’île d’Elbe dans une voiture adap­tée. Mais, ce sont les passages sur les plantes qui font tout le charme de ce livre et pour­tant ce n’est pas mon sujet de prédi­lec­tion. Je vous ai reco­pié le passage sur les rose pour vous donner une petite idée du style de Pia Pera.

Fina­le­ment que dire de plus : un très beau livre et un hymne à la vie. Comme le dit la mère de José Saramago

« Le monde est si beau, quel dommage d’être obligé de mourir. »

Citations

On a envie de s’y promener.

J’ai tenté de racon­ter comment j’avais trans­formé une ferme austère en lieu où l’on pouvait, par une tran­si­tion progres­sive entre le spon­tané appa­rent et le cham­pêtre, entre le fortuit et le déli­béré, assez discrète par une tran­si­tion imper­cep­tible côtoyer des bosquets, des oliviers, un verger, un pota­ger, jusqu’au jardin des buis, derrière la maison. Mon inten­tion avait été d’ef­fa­cer ou pour le moins d’es­tom­per mes propres traces, tous les indices risquant de lais­ser devi­ner un projet, une attention. 

Les plantes et les ruines.

Ce qui émeut, dans les plantes superbes pous­sant telle de coura­geuses pion­nières, parmi les ruines archéo­lo­giques, ce n’est pas la mort, mais la vitalité.

J’espère que mon amie arrivera à cette sagesse .

La canne à la main, me dis-je, je ne me lais­se­rai plus domi­ner par personne. Je tien­drais tête. Vrai­ment, elle me met en joie. Elle favo­rise ma voca­tion de despote. J’adore dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Il a fallu que je tombe malade pour décou­vrir à quel point donner des ordres est plus grati­fiant, au fond, qu’une pénible auto­no­mie. Au début, je m’obli­geais pour des raisons morales, à tout faire toute seule. Main­te­nant, malade, je peux profi­ter en secret d’un privi­lèges suspect sur le plan éthique.

Les roses.

Depuis leur premières appa­ri­tion, j’ap­pelle les boutons de rose minus­cules et serrés, comme des écrins en minia­ture tantôt ronds, tantôt allon­gés, avec parfois des pétales dispo­sés capri­cieu­se­ment, par petites Gilles. Chacun d’eux m’ins­pire une tendresse poignante, mêlée de curio­sité envers les nuances, les formes compri­mées jusqu’à l’in­vrai­sem­blable. Et puis enfin, quelque chose trans­pa­raît : l’étreinte des sépales se relâche tandis que la fleur pousse afin de s’ou­vrir à la lumière. Pour le bouton c’est la capi­tu­la­tion , et alors les rôles s’in­versent : on voit la petite couronne de sépales ployer, vain­cue, au pied de la fleur triom­phante, tantôt dessi­née selon des lignes Art nouveau, tantôt fluide comme la tache de couleur d’un impres­sion­niste, tantôt avec des pétales dispo­sées en corolle simple, comme dans un codex enluminé.

Une autre amoureuse de jardin.

Aussi long­temps qu’elle (Vitæ Sack­ville-West) l’a pu, elle a vécu avec et pour son jardin. Elle n’était pas femme à sacri­fier un seul instant pour penser à cette goujate qu’est la mort .

J’ai aimé tant de passages comme celui-ci :

José Sara­mago, dans son discours pour le Nobel, évoque l’homme le plus sage qu’il est connu – son grand-père mater­nel, qui ne savait ni lire ni écrire. Pres­sen­tant qu’il ne revien­drait pas du voyage qui d’Azin­haga allait le conduire jusqu’à un hôpi­tal de Lisbonne, il a pris congé, en larmes, des arbres de son jardin, les étrei­gnant un par un. quant à sa grand-mère mater­nelle, elle a déclaré : « Le monde est si beau, quel dommage d’être obligé de mourir.


Édition l’olivier

Quel beau livre ! Et aussi, un roman qui permet de décou­vrir un fait tota­le­ment inconnu de la deuxième guerre mondiale et de connaître un peu mieux l’Île Maurice. Après « les rochers de poudre d’or » qui décri­vait la pauvreté des familles indiennes qui étaient venues en croyant s’en­ri­chir sur l’île Maurice, nous voici, en 1944, dans une de ces familles exploi­tée de façon éhon­tée par un plan­teur de cannes à sucre. Cette famille de trois garçons pour­raient être moins malheu­reuse si le père n’était pas un homme que l’al­cool rend mauvais et qui tape alors sans aucune rete­nue sa femme et ses enfants. Ses trois fils s’en­tendent bien et leur plus grand bonheur est d’al­ler cher­cher l’eau de la jour­née à la rivière. Ils ramènent tous les jours six seaux qui remplissent la citerne de leur pauvre masure. Un jour, une pluie extrê­me­ment violente fait débor­der la rivière et celle-ci devient un torrent si impé­tueux que deux frères sont empor­tés dans des flots char­riant boue et énormes cailloux.

La famille démé­nage, on comprend bien que les parents ne peuvent plus vivre si près d’un lieu marqué par la mort de leurs deux enfants. Le père est devenu gardien de prison, il est toujours aussi violent et frappe toujours aussi fort sa femme et son dernier fils. La deuxième partie du roman permet de comprendre qui étaient les gens que son père gardait, parmi eux un enfant David. Les deux enfants tisse­ront un lien d’amitié alors qu’ils ne parlent pas la même langue mais ces deux petits de neuf ans presqu’aussi malheu­reux vont se comprendre et Raj le petit Mauri­cien voudra sauver David « le petit juif de Prague ».

J’aime la langue de Nata­cha Appa­nah et sa façon de construire ses récits, le seul roman qui m’avait moins convain­cue était « la noce d’Anna » mais là je retrouve toute la violence conte­nue de « le ciel par dessus les toits « .

Je pense que cette écri­vaine a connu de près la misère et les violences fami­liales que cela peut engen­drer, elle connaît bien aussi l’île Maurice et je trouve extra­or­di­naire la façon dont elle nous a fait connaître le drame des ces juifs refou­lés d’Is­raël et dont l’An­gle­terre s’est débar­ras­sée sur une île sans leur permettre de vivre digne­ment. Le petit Raj ne connais­sait rien évidem­ment à la guerre qui se passait si loin de chez lui et le mot « juif » ne voulait rien dire pour lui. Mais ce seul mot faisait que David vivait en prison et lui était libre de ses mouve­ments (quand il pouvait échap­per aux coups de son père !). Or c’est à travers ses yeux que nous voyons le drame se tisser, tel que le vieux monsieur qu’il est devenu essaie de se le rappe­ler. Une tragé­die adou­cie un peu par le person­nage de la mère qui aime son fils et le sauve de la polio­myé­lite, car elle connaît les plantes qui guérissent.

J’ai beau­coup aimé la façon dont le récit est construit, le vieil homme connaît main­te­nant les raisons pour lesquelles il y avait des prison­niers juifs sur son île, mais quand il avait neuf ans il n’en avait aucune idée, et la mort brutale de ses frères l’avait telle­ment perturbé qu’il a voulu que David les remplace et, des consé­quences que cela a entraî­nées, il se sent coupable encore aujourd’hui.

Citations

La misère des coupeurs de canne à sucre.

À la lisière de l’im­mense champs de cannes d’un vert ondu­lant sur la propriété sucrière de Mapou, commen­çait une série dégin­gan­dée de boxes, de huttes, de soi-disant maisons faites de tout ce qui tombait entre les mains de nos aînés et que l’on appe­lait le « camp ». Branche, bûches, bout de bois, souches, feuille de canne, brin­dilles, bambous, paille, palets de bouse de vache séchée, l’ima­gi­na­tion de ces gens-là étaient infi­nie. Je ne sais pas comment j’ai survécu à la vie dans le camp, comment le petit garçon frêle et peureux que j’étais a pu traver­ser ces huit longues années. Ici, dès qu’un enfant tombait malade, la famille prépa­rait tout de suite son lit mortuaire et, en règle géné­rale, elle avait raison, la mort suivait la mala­die, systé­ma­ti­que­ment, inexorablement.

La pluie tropicale.

À Mapou, la pluie était un monstre. on la voyait prendre des forces, accro­chée à la montagne, comme une armée regrou­pée avant l’as­saut, écou­ter les ordres de combat et de tueries. les nuages gros­sis­saient de jour en jour, si lourds et goulus que le vent qui nous faisait titu­ber, au sol, n’ar­ri­vait plus à les chas­ser. Nous levions les yeux vers la montagne, quand la pous­sière nous donnait un répit et les soupirs de nos aînés nous prépa­rait au pire.

Son père .

Mon père n’était pas meilleur ou pire que les autres. Il hurlait des choses que nous ne compre­nions pas, chan­tait des chan­sons deve­nues incom­pré­hen­sibles tant sa langue était lourde et gonflée d’al­cool et nous prenions des coups si nous ne chan­tions pas comme il le souhai­tait. Souvent, nous nous retrou­vions dehors serrés contre ma mère et nous n’étions pas la seule famille dans ce cas-là. 
Que dire de plus sur ces nuits au camp ? Je n’avais pas l’im­pres­sion d’être plus malheu­reux qu’un autre, mon univers commen­çait et s’ar­rê­tait ici, pour moi, le monde était fait ainsi, avec des père qui travaillaient du matin au soir et rentraient chez eux, saouls , pour malme­ner leur famille.

La culpabilité du survivant.

Les yeux de mon père sur moi, ce regard qui noir­cis­sait de plus en plus, contre qui pouvait-il hurler, qui pouvait-il taper pour exor­ci­ser sa colère ? Et cette ques­tion au bout de sa langue, cette ques­tion qu’il n’a jamais pu pronon­cer tout haut mais que j’en­ten­dais à chaque fois que je passais à côté de lui, à chaque fois que sa main s’abat­tait sur moi, sur ma mère. Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi, Raj, petit vaurien frêle, as-tu survécu ? Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi ?

Découverte de David .

Je ne sais pas si je dois avoir honte de le dire mais c’est ainsi. Je ne savais pas qu’il y avait une guerre mondiale qui durait depuis quatre ans, quand David avait demandé, à l’hô­pi­tal, si j’étais juif, je ne savais pas ce que ça voulait dire, j’ai dit non parce que j’avais la vague impres­sion que juif dési­gnait une mala­die parce que j’étais dans un hôpi­tal, je n’avais jamais entendu parler de l’Al­le­magne, je ne savais pas grand chose en réalité. J’avais trouvé David, un ami ines­péré, un cadeau tombé du ciel et en ce début d’an­née 1945, c’est tout ce qui comp­tait pour moi.

L’étoile de David.

C’est aussi ce jour-là qu’il m’a montré sa médaille et qu’il m’a parlé de l’étoile de David et moi, pauvre idiot, pauvre naïf, pauvre gosse né dans la boue, moi, vexé comme un pou. et puis quoi encore ? peut-être que la forêt s’ap­pelle la forêt de Raj ? Comment une étoile pouvait porter son nom, hein, pouvait- il me le dire ? Il me prenait pour un gaga ou quoi ? 
Mon ami serra son étoile et me dit que ce David-là était un roi. Et alors ? Raj aussi voulait dire roi !