Édition Nota­bi­lia

J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui reviendra.

À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.

Souvent, le mercredi, je passe sur vos blogs pour dire que je lis peu, ou pas, de BD. Il m’ar­rive aussi de trou­ver des trésors comme « Le Chan­teur Perdu » et cette fois, c’est moi qui vous suggère une lecture qui m’a beau­coup touchée. L’au­teur a écrit cette BD car en peu de temps, il a dû faire face à l’Alz­hei­mer de sa mère et à l’an­nonce de la triso­mie de son fils :

À quelques mois d’in­ter­valles, il me faut faire le deuil de la mère que j’avais connue et celui de l’en­fant que j’avais attendu.

Morvan­diau est rennais et cela a sûre­ment joué dans mon plai­sir de lecture car c’est la ville où je suis née et où j’ai travaillé. Je recon­nais bien les lieux qu’il décrit, j’ap­pré­cie qu’il ne fasse pas des dessins du Rennes touris­tique très connu mais plutôt des quar­tiers habi­tés par les gens ordi­naires, on sent que son œil de dessi­na­teur est attiré par la trans­for­ma­tion d’un quar­tier de petits pavillons avec jardin lais­sant la place à des immeubles. Morvan­diau raconte ces années qui ont été doulou­reuses pour lui, il passe d’anec­dotes de sa vie à l’ex­pres­sion de ses senti­ments et de ses cauche­mars, les réflexions des gens autour d’eux. Que de pudeur dans cette BD ! Il ne s’agit pas d’un récit linéaire, et c’est ce que j’ai aimé : par petites touches, Morvan­diau nous fait parti­ci­per à tout ce qui a fait sa vie.

Je vous laisse avec ma planche préfé­rée, mais surtout ne croyez pas que cette BD ne raconte que cela : la vie d’Emile et de ses progrès, c’est toute une période de la vie de l’au­teur dans tous ses aspects, enfin ceux que le dessin peut exprimer :

Merci Jérôme , Merci Noukette . Ce Noël sans mes enfants et petits enfants était un peu tris­tou­net. Ils ont tous eu peur de me passer ce sale virus, alors j’ai convo­qué mes amis des blogs qui lisent des BD et j’ai mis celle-ci sous mon sapin. Quelle bonne idée, j’ai passé une très bonne soirée et je n’ai pas vu le temps passé. Pour Jérôme « le chan­teur perdu » est dans le top du top et pour Noukette dans son « Panthéon » . Je comprends bien leur choix, car il y a tout dans cette BD, de l’hu­mour, de la tendresse, beau­coup de véri­tés sur l’être humain et une enquête fort inté­res­sante. Notre « média­thé­caire », fait un burn-out, pour­tant sa profes­sion n’est pas telle­ment à risques. Donc, pour échap­per à sa dépres­sion , il part à Morlaix ; idée étrange car c’est l’hi­ver, il pleut, et, en plus, le viaduc qui passe au dessus de la ville est un des hauts lieux pour les suicides des Bretons … Il veut retrou­ver sa jeunesse ou plus exac­te­ment le souve­nir d’un chan­teur dont il a beau­coup aimé les chan­sons : Rémi Bê. Et là, on se rend compte que la fiction et la réalité se mêlent. Il existe bien ce chan­teur, il s’ap­pelle Jean-Claude Rémy et il a bel et bien disparu de la scène média­tique, pour­tant à ses début il avait été salué par les meilleurs chan­teurs de son époque, en parti­cu­lier par Pierre Perret qui l’ai­dera à publier son unique disque.

Cette quête met en scène des person­na­li­tés dont l’hu­ma­nité a construit notre époque et lorsque, enfin, Jean retrou­vera Rémi Bê, il ne rece­vra aucune réponse au pour­quoi du destin de Jean-Claude Rémy, mais ce qui est certain c’est qu’il aura donné du sens à sa vie. La post­face permet de connaître un peu mieux le person­nage réel. Il faut lire cette BD en écou­tant les chan­sons cela permet de ralen­tir la lecture et de la savou­rer un peu plus longtemps.

Citation

Le début

En arri­vant à Morlaix le TGV emprunte le viaduc

C’est parait-il le rendez-vous des candi­dates au suicide

Un bref instant, je les imagi­nais se jetant dans le vide ; sans doute par grappes

Après tout, à quoi occu­per son temps à Morlaix en décembre

Édition Stock La cosmo­po­lite. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Mireille Vignol

Rien au monde n’est plus lourd que le cercueil d’un enfant et jamais d’adulte ayant ployer sous ce fardeau ne sera en mesure de l’oublier.

Je dois cette lecture à Krol, vous vous souve­nez sans doute de son enthou­siasme ? Et bien je vais vous faire parta­ger le mien. Keisha me rappelle dans son commen­taire qu’elle a beau­coup aimé aussi, je lui avais bien dit que mon billet allait venir, mais je ne dis plus jamais quand !

Je ne sais pas si c’est très utile mais l’au­teur a eu besoin de nous aver­tir par ces mots :

Ce roman a été en partie inspiré par des faits qui se sont produits à Weston, dans le Wiscon­sin le 23 mars 2008.

Est-ce que cela rajoute quelque chose au roman ? En réalité , je n’en sais rien, tout parent qui a connu un de ses enfants s’éloi­gner de l’amour fami­lial pour aller vers une dérive sectaire et y entraî­ner ses petits enfants peuvent se retrou­ver dans ce roman. Ici, il s’agit donc d’une dérive parti­cu­lière, reliée aux églises pente­cô­tistes, les adeptes pensent que la prière peut rempla­cer les soins médi­caux. C’est terrible pour les grands parents et il leur faudra tout leur amour pour essayer de sauver et d’ar­ra­cher leur petit fils aux griffes de la secte tout en ne coupant pas les ponts avec leur fille.
Ce qui rend ce roman si atta­chant , c’est la descrip­tion de la vie dans une petite ville du Wiscon­sin. Tout sonne juste, le maga­sin d’Élec­tro­mé­na­ger qui a fermé ses portes, l’église tradi­tion­nelle qui se vide, les formes nouvelles de reli­gion qui font le plein avec à leur tête des pasteurs peu scru­pu­leux. Les vieux amis qui dispa­raissent et le travail dans un verger qui est un des points forts du roman. Lyle le grand-père, impuis­sant devant les choix de sa fille s’y sent bien et aime y venir le plus souvent possible avec le petit Isaac. Mais sa fille est persua­dée que ce grand-père a une influence sata­nique sur son fils, et Steven le pasteur malhon­nête que l’en­fant a des dons de guéris­seur. La foi reli­gieuse a une grande impor­tance dans ce roman, et personne n’a de réponses toutes faites, sauf les sectaires qui ne doutent de rien et qui font tant de mal autour d’eux. Le person­nage du pasteur tradi­tion­nel Char­lie est telle­ment plus humain. Mais son église n’at­tire plus grand monde, dommage ! Une plon­gée dans l’Amé­rique reli­gieuse qui va très mal avec des person­nages très atta­chants. Lyle le grand père qui a lui-même perdu un enfant de neuf mois est très crédible et très atta­chant. On ne l’ou­blie pas faci­le­ment, je pense qu’en France il aurait eu plus faci­le­ment les auto­ri­tés avec lui pour sauver plus vite son petit Isaac. Mais cela ne veut pas dire grand chose car, cela voudrait peur être dire que les sectaires se cachent mieux qu’aux USA. Il ne faut pas oublier qu’en France de très nombreux parents ne font pas vacci­ner leurs enfants.

Citations

Prémisses de radicalisation religieuse

Depuis qu’I­saac et Shiloh étaient reve­nus vivre à la maison, elle assis­tait poli­ment à la messe domi­ni­cale avec ses parents mais se rendait ensuite à une autre église abri­tée dans un ancien cinéma de la Crosse. Elle y passait tout l’après-midi jusqu’en début de soirée, en « confré­rie », disait-elle. Lyle compre­nait le concept de confré­rie reli­gieuse, certes, mais il se limi­tait pour lui à deux ou trois tasses de café trop léger et à quelques bavar­dages polis .

Le vieillissement de l’église traditionnelle

La messe à Sainte Olaf était un rappel hebdo­ma­daire et mélan­co­lique de cette perte. Car au fil des ans, les cheveux des parois­siens avaient grisonné, blan­chi, puis complè­te­ment disparu, et les bancs s’étaient progres­si­ve­ment clair­semé. Il y avait assu­ré­ment beau­coup moins d’en­fants, si bien que le dimanche matin le prêche à la fois désuet et provo­quant du pasteur Char­lie réson­nait dans le vide ; la chaire sur laquelle il se dres­sait semblait de plus en plus fragile et arti­fi­cielle. Lyle s’était souvent demandé s’il n’au­rait pas mieux valu former un grand cercle et parler. Quant au pasteur Char­lie, que pensait-il face à cette longue salle rectan­gu­laire, bondée deux décen­nies plus tôt, elle accueillait main­te­nant quelques dizaines de paroissiens …

Vivre dans une petite ville

Lyle et Char­lie avaient grandi ensemble dans des fermes voisines ; ils s’ac­quit­taient de leurs corvées, allaient à l’école, jouaient au foot­ball et assis­taient à l’école du dimanche ensemble. C’est la béné­dic­tion et la malé­dic­tion la plus flagrante d’une petite ville : votre famille, vos amis, vos voisins, vos collègues de travail et votre paroisses ne cessent, semble-t-il, de vivre dans votre poche, de vous obser­ver par la fenêtre, ils sont assez proches de vous pour devi­ner si vous êtes heureux, triste, distrait, amou­reux ou si vous avez une furieuse envie de dispa­raître à tout jamais.

Le cancer de son vieil ami

Le cancer, mon vieux. On dirait qu’on m’a renversé un sachet de M&M’s sur la poitrine. Sauf qu’ils sont tous de la même couleur merdique. Tout un tas de vilaines petites tumeurs blanches. Le méde­cin m’a même présenté des excuses. Pour avoir cru que c’était une pneu­mo­nie(.…) En même temps il y a aussi une bonne nouvelle.
Lyle le regarda.
- Ah bon ?
- Plus besoin d’ar­rê­ter de fumer, dit Hoot avec un sourire mélancolique.

Évolution du commerce

C’est pour ça que Redford-Élec­tro­mé­na­ger a fait faillite, tu sais. À cause de maga­sins comme ça. Les petits commerces peuvent pas faire le poids.
- C’est bien triste, si tu veux mon avis.
- Peut-être mais c’est l’Amé­rique, non ? La main invi­sible et tout ce bazar. Le libre marché. Personne se soucie des commerces de proxi­mité. Je crois qu’on a eu de la chance jusqu’à main­te­nant. On était proté­gés de tout ça dans notre petite ville. Mais c’était juste une ques­tion de temps avant qu’on nous découvre.

Un dimanche dans le Midwest

Il est des jours dans le Midwest améri­cain où rien ne semble plus natu­rel que de parcou­rir de longues distances, ne serait-ce que pour quit­ter votre ville une poignée d’heures ; cette expé­di­tion incom­pré­hen­sible au reste du monde repré­sente un simple loisirs domi­ni­cal : photo­gra­phier des feuilles autom­nales ; suivre le cours du Missis­sippi ou de la rivière Sainte-Croix, des rivages du lac supé­rieur ou du lac Michi­gan (qui sont de véri­tables océan inté­rieur en vérité ) ; emprun­ter un sentier menant à quelques cascades ou peut-être entre­prendre une longue excur­sion en en cas d’une chose aussi simple qu’une part de tarte. Quand il n’y a rien à faire ‑en route !

Édition Flam­ma­rion, collec­tion Éton­nants Classiques

Il m’ar­rive d’ai­der mes petits fils à formu­ler leurs idées à propos de la lecture d’œuvres au programme de leur classe de fran­çais. J’ai rare­ment été aussi touchée par une lecture des programmes scolaires. Je connais­sais la poétesse Andrée Chédid, mais je ne lui connais­sais pas ce talent de roman­cière. Je trouve extra­or­di­naire qu’on le fasse décou­vrir à des élèves de troi­sième, car il raconte de façon juste ce que sont les guerres aujourd’­hui. Andrée Chédid dit qu’elle avait été marquée par une photo prise à Sara­jevo lors de la guerre civile dans l’ex-Yougo­sla­vie. Mais cela pour­rait être dans le Liban des années 70 ou en Syrie aujourd’­hui. Ici, nous assis­tons à l’ago­nie de Marie qui a été touchée par une balle d’un sniper alors qu’elle rejoi­gnait Steph, le grand et seul amour de sa courte vie. Un couple âgé, Anton ancien méde­cin et Anya essaie­ront de lui venir en aide mais c’est trop tard, le roman se consacre sur « Le Message » que Marie veut faire parve­nir à Steph pour lui dire combien elle l’aime. La guerre se moque bien de l’amour et des amou­reux . Nous vivons avec une grande inten­sité la fin inexo­rable de Marie et le destin de ce « Message » qui doit abso­lu­ment parve­nir à Steph. C’est très poignant et le style de cette auteure est superbe. J’es­père que les jeunes qui liront ce texte compren­dront que pour s’op­po­ser à la folie des hommes nous sommes si faibles. Face à la barba­rie qui se déchaîne si faci­le­ment nos armes sont déri­soires et pour­tant essen­tielles : la culture, la poésie des mots et l’amour.

Citations

Les ruines

Autour, les arbres déra­ci­nés, la chaus­sée défon­cée, les taches de sang rouillées sur le maca­dam, les rectangles béants et carbo­ni­sés des immeubles prou­vaient clai­re­ment que les combats avaient été rudes ; et la trêve, une fois de plus précaire .

L’horreur

Dans chaque camp on arra­chait les yeux, on coupait des mains, on violait, on faisait des seins, on tran­chait des têtes, on ache­vait d’une balle dans la nuque. Un jeune mongo­lien, que les voisins chéris­saient, fut retrouvé devant la boutique de primeurs de son père, empalé une énorme pomme dans la bouche. On avait forcé un violo­niste à jouer, jour et nuit, sans dormir. On le crava­chait dès que la musique s’ar­rê­tait. Un poète, qui avait refusé de se battre, fut emmené jusqu’au fleuve et noyé sous les applaudissements.
« – Tu peux encore croire en Dieu ? Demanda Anya révoltée. 
-Et toi ? Tu peux encore croire en l’humain ?
-L » humain est multiple. 
-Dieu aussi. »

L’auteure s’adresse à son lecteur

Sur cette parcelle du vaste monde, sur ce minus­cule îlot de bitume, sur cette scène se joue, une fois de plus, une fois de trop, le théâtre barbare de nos haines et de nos combats. 
Massacres, cités détruites, villages marty­ri­sés, meurtres, géno­cides, pogroms… Les siècles s’ag­glu­tinent en ce lieu déri­soire, exigu, ou la mort une fois de plus, joue, avant son heure, son impla­cable, sa fatale partition. 
Tandis que les planètes – suivant leurs règles, suivant leurs lois, dans une indif­fé­rence de métro­nome- conti­nue de tourner. 
Comment mêler Dieu à cet ordre, à ce désordre ? Comment l’en exclure ?

Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendrowicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan sentimental.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de responsabilité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de journée.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépotoir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le printemps.
- Et l’évier aussi, il attend le printemps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuissance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuverie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de revenir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équilibre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition folio, traduit de l’amé­ri­cain par Josée Kamoun

C’est donc le troi­sième roman de cet auteur sur mon blog . Après « La Tache », chef d’œuvre absolu , et « Le complot contre l’Amé­rique » qui m’avait un peu déçue, j’ai retrouvé dans « Un Homme » tout ce qui fait de cet écri­vain un grand de la litté­ra­ture contem­po­raine. Dans un texte assez court Philip Roth cerne la vie d’un homme de 73 ans à l’en­ter­re­ment duquel nous assis­tons dans le premier chapitre. Grâce à une succes­sion de flash­back nous allons mieux connaître ses parents, son frère, sa fille Nancy, ses femmes et ses fils . Certains de ces person­nages l’aiment ou l’ont beau­coup aimé d’autres, en parti­cu­lier ses deux fils, n’éprouvent que de l’hos­ti­lité pour lui. Philip Roth sait bien décrire tous les ressorts de l’âme humaine, sans jamais forcer le trait , il n’édul­core aucun aspect néga­tif mais ne renie jamais ce qui a été le moteur de sa vie : il aime et a été aimé des femmes et cela a rendu le mariage compli­qué pour lui, il aime la jouis­sance physique cela rendu aussi, la fidé­lité quasi­ment impos­sible. Il a bien réussi sa carrière de publi­ci­taire mais nous n’en saurons pas grand chose si ce n’est que cela lui permet de vivre une retraite sans soucis finan­cier. Une grande partie du roman décrit la diffi­culté de vivre avec les mala­dies qui accablent parfois les êtres vieillis­sants. Et lui a subi moultes opéra­tions pour permettre à son cœur de fonc­tion­ner norma­le­ment. Alors, bien sûr, il ne peut que se poser « La Ques­tion », la seule qui devrait nous hanter tous : celle de la mort. Aucune réponse n’est donnée dans ce livre et pour­tant le person­nage prin­ci­pal se confronte à elle sans cesse, il passe même une jour­née dans le cime­tière où sont enter­rés ses parents pour bien comprendre le travail du fossoyeur, et, il est parvenu à m’in­té­res­ser à la tech­nique du creu­se­ment d’une tombe ! J’ai aimé aussi l’évo­ca­tion de sa vie de petit garçon qui faisait les courses pour son père horlo­ger bijou­tier, celui-ci lui faisait traver­ser New-York avec une enve­loppe remplie de diamants. J’ai aimé aussi son rapport à Hollie son grand frère toujours en bonne santé. Il éprou­vera même de la jalou­sie face à cette injus­tice, lui, encore et toujours, malade et Hollie dont la bonne santé est comme un contre­point à ses propres souf­frances. Son amour pour Nancy, sa fille de sa deuxième femme, est très tendre . Bref un homme tout en nuances comme sans doute les trois quart de l’hu­ma­nité, banal en somme mais quel talent il faut à un écri­vain pour inté­res­ser à la bana­lité en faire ressor­tir tout l’as­pect humain. Ce livre qui commence et se termine par les poignées de terre jetées sur son cercueil, comme elles l’avaient été aupa­ra­vant sur celui de son père nous permet-il d’ac­cep­ter un peu mieux la mort ? Aucune certi­tude évidemment.

(Je me souve­nais d’avoir lu le billet de Géral­dine que je vous conseille vivement.)

Citations

Les communautés de retraités aux USA

Il quitta Manhat­tan pour une commu­nauté de retrai­tés, Star­fish Beach, à trois km de la station balnéaire où il avait passé des séjours d’été en famille, tous les ans, sur la côte du New Jersey. Les lotis­se­ment de Star­fish Beach se compo­saient de jolis pavillons de plain-pied, coif­fés de bardeaux, avec de vastes baies et des portes vitrées coulis­santes donnant sur des terrasse en teck ; ils étaient réunis par huit pour former un demi-cercle autour d’un jardin paysa­ger et d’un petit étang. Les pres­ta­tions offertes aux cinq cents rési­dents de ces lotis­se­ment répar­tis sur cinquante hectares de terrain compre­naient des courts de tennis, un vaste parc avec un abri de jardin, une salle de sport un bureau de poste, une salle poly­va­lente avec des espaces de réunion, un studio de céra­mique, un atelier bois, une petite biblio­thèque, une salle infor­ma­tique avec trois termi­naux et une impri­mante commune, ainsi qu’un audi­to­rium pour les confé­rences, des spec­tacles et les diapo­ra­mas des couples qui rentraient d’un voyage à l’étran­ger. Il y avait une piscine olym­pique décou­vert et chauf­fée en plein cœur du village, et une autre, plus petite couverte, il y avait un restau­rant tout à fait conve­nable dans la modeste gale­rie marchande, au bout de la rue prin­ci­pale, ainsi qu’une librai­rie, un débit de bois­sons, une boutique de cadeaux, une banque, un bureau de cour­tage, un admi­nis­tra­teur de biens, un cabi­net d’avo­cat et une station-service.

Les choix de vie d’un homme qui a peur d’encombrer sa fille (Nancy)

Il rentra sur la côte, reprendre son exis­tence soli­taire. Nancy, les jumeaux et lui ‑ça ne tenait pas debout, de toute façon, et puis ça aurait été injuste, car il aurait trahi le serment qu’il s’était fait de main­te­nir une cloi­son étanche entre sa fille trop affec­tueuse et les tracas et faiblesses d’un homme vieillissant.

Je comprends ce choix

Quand il avait fui New York, il avait élu domi­cile sur la côte parce qu’il avait toujours adoré nager dans les rouleaux et braver les vagues, et puis parce que cette partie du litto­ral était asso­cié pour lui a une enfance heureuse.

La vieillesse

La vieillesse est une bataille, tu verras, il faut lutter sur tous les fronts. C’est une bataille sans trêve, et tu te bats alors même que tu n’en n’as plus la force, que tu es bien trop faible pour livrer les combats d’hier. 

Une note d’humour

Son épouse de l’époque, sa troi­sième et dernière épouse (…) était une présence à haut risque. Pour tout soutien, le matin de l’opé­ra­tion, elle suivit le chariot en sanglo­tant et en se tordant les mains, et finit par lâcher : » Qu’est-ce que je vais devenir ? »
Elle était jeune, la vie ne l’avait pas éprou­vée ; elle s’était peut-être mal expri­mée, mais il comprit qu’elle se deman­dait ce qu’elle allait deve­nir s’il restait sur le billard. « Chaque chose en son temps, s’il te plaît. Laisse-moi d’abord mourir, si tu veux que je t’aide à suppor­ter ton chagrin. »

Édition Poche Folio

Après avoir lu de cette auteure, grâce au club de lecture, « Le Ciel par dessus les Toits » j’ai eu très envie de décou­vrir un peu plus cette écri­vaine mauri­cienne. Si l’île Maurice est syno­nyme pour beau­coup d’entre nous de vacances sur des plages de sable blanc, de mer bleu azur, sous un soleil toujours présent, cette île a repré­senté pour des popu­la­tions noires un lieu d’es­cla­vage et lorsque celui-ci a pris fin, une terre d’im­mi­gra­tion pour des Indiens fuyant une misère abso­lue dans leur pays.

Loin de ces impres­sions para­di­siaques, ce roman se situe en 1890 : l’île Maurice est alors sous domi­na­tion britan­nique, depuis une tren­taine d’an­nées, mais les plan­ta­tions restent la propriété de riches plan­teurs fran­çais qui recherchent à tout prix une main d’œuvre bon marché pour rempla­cer leurs anciens esclaves. Les noirs habitent aussi cette île mais refusent de se faire maltrai­ter par les proprié­taires blancs, peu d’en­tente sont possibles avec les Indiens qui acceptent des condi­tions de travail dont eux mêmes ne veulent plus. En peu de chapitres, les problèmes sont très bien posés. On comprend d’au­tant mieux tous les problèmes qui assaillent dès leur arri­vée ces malheu­reux Indiens sur l’île Maurice que chaque person­nage nous est présenté avant leur départ dans leur lieu de vie d’ori­gine. On comprend alors, pour­quoi ils partent, mais aussi comment ils vont être forcé­ment déçus car trop de fables irréa­listes, comme ces pièces d’or que l’on trouve en soule­vant des rochers, leur obscur­cissent le cerveau !

Ce roman nous permet de comprendre la situa­tion des Indiens en 1890, certains sont acca­blés par les dettes que leurs parents ont contrac­tées, un des person­nage est seule­ment joueur de poker et perd tout l’argent de ses parents aux cartes, une jeune femme de sang royal doit brûler sur le bûcher de son mari mort à la chasse, un autre croit rejoindre son frère… Tous se retrouvent sur un bateau : l’At­las qui après des mois de navi­ga­tion d’au­tant plus éprou­vante que les Indiens craignent beau­coup la mer, ils débarquent apeu­rés sur l’île « Meuriche » et trouvent une condi­tion qui se rapproche plus de l’esclavage que celle de travailleurs pauvres et précaires.

J’ai beau­coup aimé ce livre, certai­ne­ment parce que je ne savais pas grand chose de cette immi­gra­tion mais aussi parce que cette auteure sait très bien racon­ter, j’ai quitté à regret ses person­nages et j’au­rais aimé les suivre un peu plus long­temps. Il y a un aspect qui m’a beau­coup inté­res­sée : à quel point l’en­fer­me­ment dans les tradi­tions de l’Inde asser­vit la popu­la­tion et empêche les plus pauvres de s’éman­ci­per, mais à quel point égale­ment, ces carcans repré­sentent un lieu rassu­rant face à un inconnu encore plus mena­çant que la servi­tude que l’on connaît bien. Le roman l’an­nonce mais ne le décrit pas, visi­ble­ment les Indiens sauront grâce à leur courage et à leur force de travail deve­nir une partie très impor­tante de la popu­la­tion active de l’île et à fina­le­ment s’en­ri­chir même sans trou­ver les fameuses pièces d’or qui ont fait briller les yeux de leurs ancêtres.

Citations

Les dettes des paysans pauvres

Quand il emprunta cinquante roupies au zamin­dar, les deux hommes étaient conve­nus d’un kamia C’était un contrat où l’on troquait sa sueur, son labeur et parfois la chair et le labeur de ses enfants contre de l’argent. Tant que les cinquante roupies et les inté­rêts sur le prêt n’étaient pas rembour­sés, Devraj Lal s’en­ga­geait à travailler les terres du zamin­dar pour la moitié d’un salaire. Il s’en­ga­geait aussi à ce que son fils reprenne le kamia s’il décé­dait avant d’avoir remboursé les cinquante roupies. Ce qui arriva moins d’un an après et son fils, Chotty se trouva en devoir d’ho­no­rer une dette qu’il n’avait pas contractée.
Cela faisait dix années que Chotty travaillait pour le zamin­dar. Les inté­rêts sur le prêt avaient grandi comme le blé : vite. Et Chotty, semblait – il, ne travaillait pas aussi vite que le blé. Il avait amassé quelques roupies mais plusieurs fois son fils était tombé malade ou le zamin­dar décré­tait qu’il n’avait pas bien fait son travail ou encore ce qui arri­vait de plus en plus souvent ces derniers temps, la bibi se plaignait.

Être veuve

Il n’y avait rien de pire que de survivre à son mari. Donner nais­sance à une fille en premières couches ou toucher un paria étaient des manque­ments terribles mais être veuve était innom­mable. Ici, depuis des siècles, dans les familles de sang royal, les femmes montaient sur le bûcher avec leur mari. C’était une tradi­tion comme une autre. De toute façon, que ferait une femme sans son mari ? Qui voudrait d’une veuve quand les jeunes filles vierges ne manquaient pas ? Surtout, qui pren­drait le risque d’ac­cueillir une femme qui porte telle­ment le mauvais œil qu’elle finit veuve ?

Les rapports des noirs anciens esclaves et les indiens nouvellement arrivés

« Je t’ai eu, Malbar. Vous croyez supé­rieur, hein, tous, tous autant que vous êtes ? Vous venez ici, vous léchez le cul des blancs, vous faites vos village, vous amas­sez de l’argent, vous ache­tez des terrains et ensuite, vous vous prenez pour des blancs. Vous nous crachez dessus. Nous sommes des êtres infé­rieurs pour vous. Vous aussi, vous fouet­tez vos employés … Tu vas voir, Malbar. Tu vas voir ce que c’est que pour­rir en prison. Tu travaille­ras sous le soleil et comme nous, tu soulè­ve­ras les pierres et tu pour­ri­ras loin des tiens. »

Édition ZOE traduit de l’anglais (Canada par Chris­tian Raguet)

Après « Les Étoiles s’éteignent à l’Aube » et les inci­ta­tions de Krol et d’Aifelle , j’ai retrouvé avec grand plai­sir le talent de Richard Waga­mese. On retrouve Franck, celui qui avait permis à son père de mourir en Indien et à nous lecteur de comprendre la beauté de la Colom­bie-Britan­nique. Cette fois encore le rapport de l’homme et de la nature est un des ressorts de ce roman que l’au­teur n’a pas eu le temps de finir.

Nous retrou­vons le thème de la rédemp­tion par le retour sur soi-même qu’offrent la nature et les animaux sauvages. Emmy est une jeune femme violen­tée par la vie et des compa­gnons tous plus brutaux et alcoo­liques les uns que les autres. Elle a une petite fille Winnie, au milieu de tant d’hor­reurs quoti­diennes, il ne lui reste qu’une seule volonté posi­tive : que sa petite fille connaisse une vie meilleure que la sienne. Elle fuit donc les deux hommes qui la bruta­lisent et la violentent régu­liè­re­ment pour sauver sa fille. Elle rencon­trera Franck et son ami Roth qui travaillent avec lui à la ferme du « Vieil homme » celui qui a sauvé Franck et lui a donné le sens et le respect de la vie. Le roman suit deux traces , l’une terrible et unique­ment faite de violence d’al­cool et de vengeance : celle des deux hommes qui traquent Emmie pour assou­vir leur vengeance, et celle de la recons­truc­tion de Winnie et d’Em­mie auprès de Franck dans les montagnes de la Colombie-Britannique.
L’au­teur n’a pas eu le temps de termi­ner son roman, mais, il me semble que la fin est inscrite en fili­grane dans ce que nous pouvons lire. Il s’agit de deux chasses, mais l’une est le fait de préda­teurs qui ne sentent pas la nature dans toute sa complexité et l’autre celle d’une récon­ci­lia­tion avec le monde dans toutes ses facettes. Parce que ce roman n’est pas complè­te­ment fini, on sent aussi, parfois, des dialogues rapi­de­ment esquis­sés qui auraient demandé une relec­ture. Mais à côté de cela , il y a des moments splen­dides en parti­cu­lier sur les rapports possibles entre les animaux et les hommes quand ceux-ci prennent le temps de les écou­ter. Un très beau livre d’un auteur qu’on aurait aimé lire encore longtemps.

Citations

Les loups

Ils étaient couchés sur un rocher pentu qui dépas­sait de l’ex­tré­mité de la saillie. Derrière eux, la lune étin­ce­lait comme un œil gigan­tesque. Le mâle alpha était le seul à être assis, face au disque lunaire scin­tillant, la tête légè­re­ment relevé, semblable à un enfant empli d’émer­veille­ment. Star­light reprit son souffle rapi­de­ment et se releva de toute sa hauteur. Le loup tourna la tête. Il s’ob­ser­vèrent : l’homme se sentit percé à jour, vu dans son inté­grité, il n’avait pas de peur en lui, seule­ment du calme, le même que dans le regard résolu du meneur de la meute. Le loup se dressa. Il balaya du regard l’en­semble du tapis céleste moucheté d’étoiles et Star­light suivit ses yeux. L’uni­vers, profond et éter­nel, était suspendu au-dessus d’eux, solen­nel et franc comme une prières.
Le loup se rassit et sembla étudier le pano­rama. Puis il souleva son nez et lança un un hurle­ment glaçant face à la lune et aux étoiles épar­pillées autour.

La violence faite aux enfants

Elle ne pouvait se remé­mo­rer une seule fois dans sa vie ou des hommes n’aient pas voulu la toucher, la tenir dans leurs bras, la cares­ser, et pendant un moment elle avait laissé faire parce que ça comblait le vide de soli­tude qu’elle portait en elle, orphe­line placée dans une famille. Elle avait laissé faire jusqu’à ce qu’elle commence à en souf­frir. Elle ne voulait pas penser à cette époque-là. Elle avait, une bonne fois pour toute, claquer la porte sur cette noir­ceur d’une nature parti­cu­lière. Il y avait là des monstres, à l’af­fût, furtifs, en embus­cade, atten­dant l’heure avant de se montrer et de s’emparer d’elle de sang-froid, avec leur sauvage mâchoire hargneuse. Elle avait senti leur présence toute sa vie. Il n’y avait jamais eu assez de lumière pour les chas­ser ou s’il y en avait eu, elle n’avait lui que briè­ve­ment avant de deve­nir l’ombre qu’elle avait connu et à laquelle elle s’était habi­tuée depuis un temps bien trop long. Ce n’est que l’im­pi­toyable cruauté de Cadotte qui avait préci­pité à la surface la vieille rage couvant en elle. Elle l’avait submer­gée. Elle avait déferlé sur elle comme une incon­trô­lable vague de peur, de négli­gence, d’aban­don, d’as­pi­ra­tion, de néant, de faim, de besoin et de haine ; une haine d’un violet pur, insi­dieuse, furieuse, pour les hommes pour la vie, pour elle-même, pour avoir toléré ce qu’elle avait toléré qu’il lui arrive.

L’alcool

Son monde était circons­crit par la picole. Il buvait constam­ment. Mais elle aussi avait sa propre alliance avec l’al­cool, qui semblait en accord avec celle de Cadotte. La picole permet­tait aux monstres et à l’obs­cu­rité de dispa­raître. Elle lui permet­tait presque d’ar­ri­ver à éprou­ver un senti­ment de joie, de liberté, et Emmy la lais­sait entrer dans son monde aussi souvent que s’en repré­sen­tait l’op­por­tu­nité. Avec Cadotte, elle se présen­tait tous les jours. Elle fut ivre six semaines d’affilées.

Un lieu à soi

Assis­ter au lever et coucher du soleil est deve­nue la seule prière que j’aie jamais éprouvé le besoin de pronon­cer. Voilà mon histoire. Voilà mon chez moi. Cela vit en moi. 
Je vous vois toutes les deux, je vous vois cher­cher quelque part où vous instal­ler. Très nerveuses et angois­sées à l’idée de ne pas avoir de repère fixe. Effrayées, même. Je ne sais pas pour­quoi. Je n’ai pas à le savoir. Mais le vieil homme m’a appris que si je peux aider quel­qu’un je dois le faire. Cette terre m’a donné un endroit où poser mes pieds. Je crois que peut-être je pour­rais en donner un aussi à Winnie. 
En vérité, une fois qu’il est en nous, une fois qu’on a fini par le connaître, on ne se sent plus jamais esseulé perdu ou triste. On a toujours un lieu pour porter tout cela, ou le lais­ser, ou lâcher prise. Et ce lieu est de nouveau en nous. Ce que je pense ? Je pense que Winnie doit avoir besoin de faire le vide. Vous aussi, si vous êtes prête.

Édition P.O.L.Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman démarre dans la légè­reté : Vicente et ses amis, des juifs parfai­te­ment assi­mi­lées à la vie en Argen­tine, regardent de loin ce qui se passe en Europe. Leurs conver­sa­tions sont marquées par l’hu­mour juif qui leur donnent tant de saveur. Vicente est beau garçon , un peu hâbleur et proprié­taire d’un maga­sin de meubles que son beau-père fabrique. Il est heureux en ménage, et a des enfants qu’il aime beau­coup. Sa mère, son frère méde­cin et sa sœur sont restés à Varso­vie. En 1938, il leur conseille sans trop insis­ter de venir à Buenos Aires. Il est content de son exil et des distances qu’il a mises entre sa mère qu’il juge enva­his­sante et lui qui se trouve bien dans sa nouvelle vie. Et, les années passent, l’an­goisse s’ins­talle, il va rece­voir trois lettres de sa mère et il prend conscience de l’hor­reur qui s’est abat­tue sur les juifs euro­péens. Il se sent coupable de n’avoir pas su insis­ter pour que sa famille le rejoigne, il va s’ins­tal­ler dans un mutisme presque complet. Sa femme comprend le drame de son mari et fait tout ce qu’elle peut pour le rame­ner vers la vie, mais sans grand succès. Vicente est dans son « ghetto inté­rieur » , comme son cauche­mar récur­rent qui l’an­goisse tant. Il rêve d’un mur qui l’en­serre peu à peu jusqu’à l’étouffer, il se réveille en prenant conscience que ces murs c’est sa peau : il est emmuré vivant en lui-même. (D’où le titre)

L’au­teur est le petit fils de ce grand père qui n’a pas réussi à parler. Santiago Amigo­rena comprend d’au­tant mieux son grand-père que sa famille a dû quit­ter l’Ar­gen­tine en 1973, l’exil et l’adap­ta­tion à un nouveau pays, il connaît bien. Cela nous vaut de très belles pages sur l’iden­tité et une réflexion appro­fon­die sur l’iden­tité juive. Le thème prin­ci­pal de ce roman, c’est : la Shoah, qu’en savait-on ? Comment s’en remettre et que trans­mettre aujourd’­hui ?. Rien que nommer ce crime contre l’hu­ma­nité fait débat , ne pas oublier que pendant des années on ne pouvait pas nommer autre­ment que « Solu­tion finale » avec les mots que les Alle­mands avaient eux-mêmes donnés à leurs crimes mons­trueux. Crime ? mais ce mot suffit-il quand il s’agit de six millions de personnes ? Géno­cide ? certes ; mais il y en a eu plusieurs en quoi celui-ci est-il parti­cu­lier ? Holo­causte ? mais ne pas oublier qu’a­lors il s’agis­sait d’of­frir des victimes inno­centes à un dieu. Qui était le Dieu des Nazis ? Et fina­le­ment Shoah qui ne s’ap­plique qu’au géno­cide des juifs par les nazis. C’est si impor­tant d’avoir trouvé un mot exact. Un livre très émou­vant qui fait revivre l’Ar­gen­tine dans des années ou ce pays allait bien et qui apporte une pierre indis­pen­sable à la construc­tion de la mémoire de l’humanité.

Citations

Le genre de dialogue qui me font sourire

- Les Juifs me font chier. Ils m’ont toujours fait chier. C’est lorsque j’ai compris que ma mère allait deve­nir aussi juive et chiante que la sienne que j’ai décidé de partir.
-Compa­rée à la mienne, ta mère n’est pas si chiante, lui avez répondu Sammy, un œil toujours rivés sur les tables de billard. (…)
– Le pire, c’est que quand elle avait 20 ans, elle rêvait d’une seule chose, quit­ter le shtetl pour aller vivre en ville. Elle trou­vait ma grand-mère chiante pour les mêmes raisons que moi, je la trouve chiante aujourd’hui…
-Et pour­tant, chiante ou pas chiante, tu lui as fait traver­ser l’At­lan­tique pour l’avoir à tes côtés.
- Oui… même les pires choses nous manquent.

Leçon de vie

-C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ?
- On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif…
- Oui… Ou être humain.

La culpabilité

Mais Vicente n’avait rien fait . Il avait même avoué que depuis qu’il était arrivé en Argen­tine, il avait compris que l’exil lui avait permis , aussi , de deve­nir indé­pen­dant, et qu’il n’était pas sûre de vouloir vivre de nouveau avec elle. S’éloi­gner de sa mère, en 1928, l’avait telle­ment soulagé-être loin d’elle, aujourd’­hui, le tortu­rait tellement.

Être juif

Une des choses les plus terribles de l’an­ti­sé­mi­tisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juif, c’est de les confi­ner dans cette iden­tité au-delà de leur volonté ‑c’est de déci­der, défi­ni­ti­ve­ment qui ils sont.