Édition Arthaud. Traduit de l’ita­lien par Béatrice Vierne.

En ce trois octobre, ma meilleure amie a 80 ans et comme cette auteure, elle aime par dessus tout créer des jardins, comme elle, elle lutte aussi contre des mala­dies graves mais heureu­se­ment qui la laisse en vie permet­tant à ses amis de profi­ter de son incroyable opti­misme . C’est aussi une photo­graphe de talent et j’avais parlé d’un de ses livres sur le pain sur Luocine.

Le titre du livre vient d’un poème d’Emily Dickinson :

« Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin

Tant je redoute ma défaillance.

Pour le moment, je n’ai pas tout à fait la force

De mettre l’abeille dans la confidence »

Pia Pera est connue pour ses livres sur les jardins et elle écrit ce dernier livre en luttant contre une mala­die qui va fina­le­ment l’emporter. Tout le long des années où elle a senti son corps la trahir, elle a cher­ché du récon­fort auprès des plantes dont elle s’était occu­pée dans son merveilleux jardins. Elle a aussi cher­ché auprès de la méde­cine, si impuis­sante dans son cas, une guéri­son qui n’est pas venue. Elle a accepté de trou­ver dans des méde­cines non conven­tion­nelles un peu de récon­fort, elle a beau­coup espéré hélas, en vain. Elle a trouvé aussi dans les lectures des points d’ap­pui, plus sans sans doute que dans la science médi­cale. Mais ce qui fait le charme de ce livre qui a tant plu à Domi­nique ‑au point de me donner envie de le lire et de l’of­frir- ce sont tous les passages sur les merveilles de la nature. Autant elle sent l’inu­ti­lité des souf­frances qu’on lui impose pour soi-disant la soigner, autant on sent qu’elle se regé­nère à chaque fois qu’elle peut se fondre dans le paysage qu’elle a su créer.

Comme ce livre suit ses pensées, il four­mille de petits passages merveilleux qui enlèvent la tris­tesse du propos. Par exemple savez vous qu’à Détroit les habi­tants créent des jardins pota­gers et des fermes sur des terrains arra­chés aux friches indus­trielles ou aux barres d’im­meubles vidés de leurs habi­tants par la délo­ca­li­sa­tion des indus­tries métal­lur­giques et auto­mo­biles. De nombreux jardins sont évoqués que j’ai­me­rais bien aller visi­ter, et tant de livres que je n’ai pas lus et où elle trouve des propos qui corres­pondent à son état physique et mental. Car évidem­ment son corps souffre et trahit la femme active qu’elle a toujours été. C’est triste mais pas tragique car dès qu’elle peut adap­ter son corps à des plai­sirs physiques, on la sent heureuse. Comme ce dernier bain de mer à l’île d’Elbe dans une voiture adap­tée. Mais, ce sont les passages sur les plantes qui font tout le charme de ce livre et pour­tant ce n’est pas mon sujet de prédi­lec­tion. Je vous ai reco­pié le passage sur les rose pour vous donner une petite idée du style de Pia Pera.

Fina­le­ment que dire de plus : un très beau livre et un hymne à la vie. Comme le dit la mère de José Saramago

« Le monde est si beau, quel dommage d’être obligé de mourir. »

Citations

On a envie de s’y promener.

J’ai tenté de racon­ter comment j’avais trans­formé une ferme austère en lieu où l’on pouvait, par une tran­si­tion progres­sive entre le spon­tané appa­rent et le cham­pêtre, entre le fortuit et le déli­béré, assez discrète par une tran­si­tion imper­cep­tible côtoyer des bosquets, des oliviers, un verger, un pota­ger, jusqu’au jardin des buis, derrière la maison. Mon inten­tion avait été d’ef­fa­cer ou pour le moins d’es­tom­per mes propres traces, tous les indices risquant de lais­ser devi­ner un projet, une attention. 

Les plantes et les ruines.

Ce qui émeut, dans les plantes superbes pous­sant telle de coura­geuses pion­nières, parmi les ruines archéo­lo­giques, ce n’est pas la mort, mais la vitalité.

J’espère que mon amie arrivera à cette sagesse .

La canne à la main, me dis-je, je ne me lais­se­rai plus domi­ner par personne. Je tien­drais tête. Vrai­ment, elle me met en joie. Elle favo­rise ma voca­tion de despote. J’adore dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Il a fallu que je tombe malade pour décou­vrir à quel point donner des ordres est plus grati­fiant, au fond, qu’une pénible auto­no­mie. Au début, je m’obli­geais pour des raisons morales, à tout faire toute seule. Main­te­nant, malade, je peux profi­ter en secret d’un privi­lèges suspect sur le plan éthique.

Les roses.

Depuis leur premières appa­ri­tion, j’ap­pelle les boutons de rose minus­cules et serrés, comme des écrins en minia­ture tantôt ronds, tantôt allon­gés, avec parfois des pétales dispo­sés capri­cieu­se­ment, par petites Gilles. Chacun d’eux m’ins­pire une tendresse poignante, mêlée de curio­sité envers les nuances, les formes compri­mées jusqu’à l’in­vrai­sem­blable. Et puis enfin, quelque chose trans­pa­raît : l’étreinte des sépales se relâche tandis que la fleur pousse afin de s’ou­vrir à la lumière. Pour le bouton c’est la capi­tu­la­tion , et alors les rôles s’in­versent : on voit la petite couronne de sépales ployer, vain­cue, au pied de la fleur triom­phante, tantôt dessi­née selon des lignes Art nouveau, tantôt fluide comme la tache de couleur d’un impres­sion­niste, tantôt avec des pétales dispo­sées en corolle simple, comme dans un codex enluminé.

Une autre amoureuse de jardin.

Aussi long­temps qu’elle (Vitæ Sack­ville-West) l’a pu, elle a vécu avec et pour son jardin. Elle n’était pas femme à sacri­fier un seul instant pour penser à cette goujate qu’est la mort .

J’ai aimé tant de passages comme celui-ci :

José Sara­mago, dans son discours pour le Nobel, évoque l’homme le plus sage qu’il est connu – son grand-père mater­nel, qui ne savait ni lire ni écrire. Pres­sen­tant qu’il ne revien­drait pas du voyage qui d’Azin­haga allait le conduire jusqu’à un hôpi­tal de Lisbonne, il a pris congé, en larmes, des arbres de son jardin, les étrei­gnant un par un. quant à sa grand-mère mater­nelle, elle a déclaré : « Le monde est si beau, quel dommage d’être obligé de mourir.


Édition l’olivier

Quel beau livre ! Et aussi, un roman qui permet de décou­vrir un fait tota­le­ment inconnu de la deuxième guerre mondiale et de connaître un peu mieux l’Île Maurice. Après « les rochers de poudre d’or » qui décri­vait la pauvreté des familles indiennes qui étaient venues en croyant s’en­ri­chir sur l’île Maurice, nous voici, en 1944, dans une de ces familles exploi­tée de façon éhon­tée par un plan­teur de cannes à sucre. Cette famille de trois garçons pour­raient être moins malheu­reuse si le père n’était pas un homme que l’al­cool rend mauvais et qui tape alors sans aucune rete­nue sa femme et ses enfants. Ses trois fils s’en­tendent bien et leur plus grand bonheur est d’al­ler cher­cher l’eau de la jour­née à la rivière. Ils ramènent tous les jours six seaux qui remplissent la citerne de leur pauvre masure. Un jour, une pluie extrê­me­ment violente fait débor­der la rivière et celle-ci devient un torrent si impé­tueux que deux frères sont empor­tés dans des flots char­riant boue et énormes cailloux.

La famille démé­nage, on comprend bien que les parents ne peuvent plus vivre si près d’un lieu marqué par la mort de leurs deux enfants. Le père est devenu gardien de prison, il est toujours aussi violent et frappe toujours aussi fort sa femme et son dernier fils. La deuxième partie du roman permet de comprendre qui étaient les gens que son père gardait, parmi eux un enfant David. Les deux enfants tisse­ront un lien d’amitié alors qu’ils ne parlent pas la même langue mais ces deux petits de neuf ans presqu’aussi malheu­reux vont se comprendre et Raj le petit Mauri­cien voudra sauver David « le petit juif de Prague ».

J’aime la langue de Nata­cha Appa­nah et sa façon de construire ses récits, le seul roman qui m’avait moins convain­cue était « la noce d’Anna » mais là je retrouve toute la violence conte­nue de « le ciel par dessus les toits « .

Je pense que cette écri­vaine a connu de près la misère et les violences fami­liales que cela peut engen­drer, elle connaît bien aussi l’île Maurice et je trouve extra­or­di­naire la façon dont elle nous a fait connaître le drame des ces juifs refou­lés d’Is­raël et dont l’An­gle­terre s’est débar­ras­sée sur une île sans leur permettre de vivre digne­ment. Le petit Raj ne connais­sait rien évidem­ment à la guerre qui se passait si loin de chez lui et le mot « juif » ne voulait rien dire pour lui. Mais ce seul mot faisait que David vivait en prison et lui était libre de ses mouve­ments (quand il pouvait échap­per aux coups de son père !). Or c’est à travers ses yeux que nous voyons le drame se tisser, tel que le vieux monsieur qu’il est devenu essaie de se le rappe­ler. Une tragé­die adou­cie un peu par le person­nage de la mère qui aime son fils et le sauve de la polio­myé­lite, car elle connaît les plantes qui guérissent.

J’ai beau­coup aimé la façon dont le récit est construit, le vieil homme connaît main­te­nant les raisons pour lesquelles il y avait des prison­niers juifs sur son île, mais quand il avait neuf ans il n’en avait aucune idée, et la mort brutale de ses frères l’avait telle­ment perturbé qu’il a voulu que David les remplace et, des consé­quences que cela a entraî­nées, il se sent coupable encore aujourd’hui.

Citations

La misère des coupeurs de canne à sucre.

À la lisière de l’im­mense champs de cannes d’un vert ondu­lant sur la propriété sucrière de Mapou, commen­çait une série dégin­gan­dée de boxes, de huttes, de soi-disant maisons faites de tout ce qui tombait entre les mains de nos aînés et que l’on appe­lait le « camp ». Branche, bûches, bout de bois, souches, feuille de canne, brin­dilles, bambous, paille, palets de bouse de vache séchée, l’ima­gi­na­tion de ces gens-là étaient infi­nie. Je ne sais pas comment j’ai survécu à la vie dans le camp, comment le petit garçon frêle et peureux que j’étais a pu traver­ser ces huit longues années. Ici, dès qu’un enfant tombait malade, la famille prépa­rait tout de suite son lit mortuaire et, en règle géné­rale, elle avait raison, la mort suivait la mala­die, systé­ma­ti­que­ment, inexorablement.

La pluie tropicale.

À Mapou, la pluie était un monstre. on la voyait prendre des forces, accro­chée à la montagne, comme une armée regrou­pée avant l’as­saut, écou­ter les ordres de combat et de tueries. les nuages gros­sis­saient de jour en jour, si lourds et goulus que le vent qui nous faisait titu­ber, au sol, n’ar­ri­vait plus à les chas­ser. Nous levions les yeux vers la montagne, quand la pous­sière nous donnait un répit et les soupirs de nos aînés nous prépa­rait au pire.

Son père .

Mon père n’était pas meilleur ou pire que les autres. Il hurlait des choses que nous ne compre­nions pas, chan­tait des chan­sons deve­nues incom­pré­hen­sibles tant sa langue était lourde et gonflée d’al­cool et nous prenions des coups si nous ne chan­tions pas comme il le souhai­tait. Souvent, nous nous retrou­vions dehors serrés contre ma mère et nous n’étions pas la seule famille dans ce cas-là. 
Que dire de plus sur ces nuits au camp ? Je n’avais pas l’im­pres­sion d’être plus malheu­reux qu’un autre, mon univers commen­çait et s’ar­rê­tait ici, pour moi, le monde était fait ainsi, avec des père qui travaillaient du matin au soir et rentraient chez eux, saouls , pour malme­ner leur famille.

La culpabilité du survivant.

Les yeux de mon père sur moi, ce regard qui noir­cis­sait de plus en plus, contre qui pouvait-il hurler, qui pouvait-il taper pour exor­ci­ser sa colère ? Et cette ques­tion au bout de sa langue, cette ques­tion qu’il n’a jamais pu pronon­cer tout haut mais que j’en­ten­dais à chaque fois que je passais à côté de lui, à chaque fois que sa main s’abat­tait sur moi, sur ma mère. Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi, Raj, petit vaurien frêle, as-tu survécu ? Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi ?

Découverte de David .

Je ne sais pas si je dois avoir honte de le dire mais c’est ainsi. Je ne savais pas qu’il y avait une guerre mondiale qui durait depuis quatre ans, quand David avait demandé, à l’hô­pi­tal, si j’étais juif, je ne savais pas ce que ça voulait dire, j’ai dit non parce que j’avais la vague impres­sion que juif dési­gnait une mala­die parce que j’étais dans un hôpi­tal, je n’avais jamais entendu parler de l’Al­le­magne, je ne savais pas grand chose en réalité. J’avais trouvé David, un ami ines­péré, un cadeau tombé du ciel et en ce début d’an­née 1945, c’est tout ce qui comp­tait pour moi.

L’étoile de David.

C’est aussi ce jour-là qu’il m’a montré sa médaille et qu’il m’a parlé de l’étoile de David et moi, pauvre idiot, pauvre naïf, pauvre gosse né dans la boue, moi, vexé comme un pou. et puis quoi encore ? peut-être que la forêt s’ap­pelle la forêt de Raj ? Comment une étoile pouvait porter son nom, hein, pouvait- il me le dire ? Il me prenait pour un gaga ou quoi ? 
Mon ami serra son étoile et me dit que ce David-là était un roi. Et alors ? Raj aussi voulait dire roi !


Édition Belfond . Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude

Grâce à Babe­lio j’ai décou­vert que c’est le même auteur que « Les saisons de la nuit »

Quel livre, j’ai passé tant de jours à vouloir m’iso­ler pour me plon­ger dans cette lecture !

Une fois n’est pas coutume je reco­pie la quatrième de couver­ture pour vous donner le fil conduc­teur de ce roman 504 pages :

Rami Elha­nan est israé­lien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est pales­ti­nien, et n’a connu que la dépos­ses­sion, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille, Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
passés le choc, la douleur, les souve­nirs, le deuil, il y a l’en­vie de sauver des vies.

Eux qui étaient nés pour se haïr décident de racon­ter leur histoire et de se battre pour la paix.

Ces deux personnes existent vrai­ment et hélas leur drame aussi : tous les deux ont perdu leur fille l’une, Smadar, tuée par une balle en caou­tchouc tiré par un soldat israé­lien, l’autre Abir est morte lors d’un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem : deux pales­ti­niens se sont fait sauter avec une cein­ture d’explosifs dans une rue très passante. À chaque fois que l’auteur raconte la tragé­die de ces deux familles le récit devient insou­te­nable. La peur de Rami qui entend qu’il y a eu un atten­tat suicide à Jéru­sa­lem, ses coups de fils de plus en plus angois­sés pour savoir où étaient les siens ce jour là jusqu’à la révé­la­tion terrible : sa fille était dans cette rue à cette heure là. La course panique dans les hôpi­taux et admettre l’inadmissible : Abir fait partie des victimes.
Le récit de Bassam commence toujours par le fait que Sama­dar était allée cher­cher un brace­let de bonbons à la boulan­ge­rie en face de l’école, elle a été victime d’un tir d’une balle en caou­tchouc à l’arrière de la tête, l’horreur pour lui se double d’un trajet vers un hôpi­tal compé­tent et l’ambulance sera retar­dée deux heures à un check-point . Est ce que sans ce retard on aurait pu sauver son enfant ? ce n’est pas certain, mais on imagine l’an­goisse de ce père face à la force armée israé­lienne qui refuse de lais­ser passer l’ambulance. Ensuite commen­cera un long combat pour faire recon­naître la faute de l’état israé­lien. Il gagnera son procès c’est vrai­ment à « l’honneur » d’Israël d’avoir enfin reconnu qu’il s’agissait bien d’un tir inutile sur une enfant qui allait à l’école, et non pas d’un jet de pierre ou d’une défense contre des jets de pierre de jeunes pales­ti­niens, Sept longues années de procès auront été indis­pen­sable pour faire recon­naître cette faute d’un tireur qui était animé par la peur.

Mais ce roman ne raconte pas que cela, pour bien le présen­ter il faut en reve­nir au titre

Apei­ro­gon : figure géomé­trique au nombre infini de côtés. Ce titre défi­nit bien la multi­tude de facettes par lesquelles l’auteur veut abor­der le problème de la guerre en Israël. dans des para­graphes qui parfois font deux lignes parfois plusieurs pages, il nous parle du monde entier présent et passé. Il parle souvent des oiseaux au dessus d’Is­raël qui se moquent des murs et des check-points , il raconte des faits histo­riques que nous avons oublié et qui pour­tant racontent aussi notre monde, comme l’in­cen­die crimi­nel dans la mosquée Al-Aqsa qui a détruit un Minbar très ancien (chair) composé de 16 000 pièces sans clous ni colle. Ces para­graphes racontent aussi le goût des arabes pour les nombres et parfois disent des idées que je ne comprends pas :

Si vous divi­sez la mort par la vie, vous obte­nez un cercle.

Mais cela n’a aucune impor­tance, car on se laisse porter par ce texte sans fin puisque les hommes savent toujours telle­ment mieux faire la guerre que la paix.

Puissent Bassam et Rami être prophètes dans leurs pays et ambas­sa­deurs dans le monde entier.

Citations

Les oiseaux en Israël .

Au mur des lamen­ta­tions, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, des marti­nets migrants d’Afrique du sud reviennent chaque année en janvier ou en février. Ils nichent dans les lézardes des vieux bloc de calcaire.
On peut voir certains d’entre-eux entrer dans les minus­cules lézardes du mur en volant de front, prodige de vitesse et d’agi­lité. D’autres regagnent leur nid en prenant des virages à 90° dans l’air, une aile vers le bas, l’autre incliné vers le ciel.
Les marti­nets partagent l’ou­vrage en brique avec les pigeons, les chou­cas les hiron­delles. Des pigeons sauvages bloquent parfois l’en­trée des trous, ce qui oblige les marti­nets à tour­ner sur place en atten­dant l’oc­ca­sion de retrou­ver leurs nids, à dix mètres au dessus du sol .

Les combattants de la paix.

Pour deve­nir membre du cercle, il fallait avoir perdu un enfant, faire partie des endeuillés, ce qu’un Israé­lien appe­lait le « mispa­chat hash­khol » et un Pales­ti­nien « thak­laan » ou « math­kool ». Il y avait déjà quelques centaines de membres : c’était une des rares orga­ni­sa­tions qui déplo­rait de ne pas en comp­ter moins.

Un fait historique.

Lors de la guerre russo-finlan­daise de 1949, l’union sovié­tique lâcha des centaines de bombes incen­diaires sur la Finlande. Les bombes ‑plusieurs engins explo­sifs conte­nus dans une bombe géante- étaient mortelles, ce qui n’empêchait pas le ministre des affaires étran­gères sovié­tiques, Viat­che­slav Molo­tov, d’af­fir­mer que ce n’était pas du tout des bombes mais de la nour­ri­ture pour les Finnois affa­més. Les bombes furent surnom­més, mali­cieu­se­ment, les corbeilles a pain de Molotov.
En réponse, les Finnois dirent vouloir quelque chose à boire pour accom­pa­gner la nour­ri­ture. Ils inven­tèrent donc le cock­tail Molo­tov pour faire passer le pain russe.

Et c’est aussi vrai que beau.

On doit mettre fin à l’oc­cu­pa­tion avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un état, deux États, pour le moment peu importe – mettre fin à l’oc­cu­pa­tion et on commence à redon­ner une possi­bi­li­tés de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelques fois, bien sûr, j’ai­me­rais me trom­per. Ce serait telle­ment plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’au­rais suivie ‑je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que domi­ner oppri­mer et occu­per, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respec­ter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut domi­ner un autre peuple et obte­nir la paix et la sécu­rité. L’oc­cu­pa­tion n’est ni juste ni soute­nable. Et être contre l’oc­cu­pa­tion n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.

Réponse du père palestinien .

Quand ils ont tué ma fille, ils ont tué ma peur. Je n’ai aucune peur. Je peux tout faire, main­te­nant. Un jour Judeh vivra en paix, cela vien­dra. Parfois j’ai l’im­pres­sion qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuillère. Mais la paix est une réalité. Ques­tion de temps. Regar­dez l’Afrique du sud, l’Ir­lande du nord, l’Al­le­magne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les pales­ti­niens ont tué six millions d’Is­raé­liens ? Est-ce que les israé­liens ont tué six millions de Pales­ti­niens ? les Alle­mands, eux, ont tué six millions de juifs, et regar­dez aujourd’­hui il y a un diplo­mate israé­lien à Berlin et un ambas­sa­deur d’Al­le­magne à Tel-Aviv. Vous voyer, rien n’est impos­sible. Tant que je ne suis pas occupé, tant que j’ai mes droits, tant que vous m’au­to­ri­sez à me dépla­cer, à voter, à être humain, tout est possible.
Je n’ai plus le temps de haïr. nous devons apprendre à nous servir de notre douleur. Inves­tir dans notre paix, pas dans dans notre sang, voilà ce que nous disons.

Discussion père fils avant le service militaire .

Je n’ai pas honte de mon drapeau, il nous faut une armée démo­cra­tique. Tu fini­ras un jour par te rendre compte que ce n’est pas possible. Un pays doit se défendre. Je comprends. Il n’y a pas que des Bassam chez eux, tu sais. Je le sais. Il y a d’autres gens là-bas. Oui, c’est vrai. Ils ont fait explo­ser ma sœur.

Le discours des enfants de Bassam et Rami, frères de Smadar et Abir.

Ma sœur était victime d’une indus­trie de la peur. Nos diri­geants parlent avec une suffi­sance terrible : ils réclament la mort et la vengeance. Les haut-parleurs sont posés sur les voitures de l’amné­sie et du déni. Mais nous vous deman­dons de reti­rer vos armes de nos rêves. Nous en avons assez, je le dis, assez, assez. Nos noms ont été trans­for­més en malé­dic­tion. La seule vengeance consiste à faire la paix. Nos familles ne font plus qu’une dans la défi­ni­tion atroce des endeuillés. Le fusil n’avait pas le choix, mais le tireur, lui, l’avait. Nous ne parlons pas de la paix, nous faisons la paix. Pronon­cer leur prénom ensemble, Smadar et Abir, est notre simple, notre pure vérité.


Éditions Livre de poches. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Pierre Brévignon

Cette fois, c’est un merci sans aucune réserve que j’adresse à Krol qui m’a fait décou­vrir ce recueil de nouvelles, qui avait aussi bien plu à Aifelle et à bien d’autres blogueuses. La construc­tion de ce recueil est inté­res­sante, car s’il s’agit de treize nouvelles qui se passent toutes à Crosby, une petite ville sur la côte du Maine, le person­nage prin­ci­pal, Olive Kitte­ridge, une grande femme au fichu carac­tère est présente dans toutes les nouvelles sans toujours être le person­nage prin­ci­pal, loin de là. Donc, on finit par connaître à la fois le lieu mais aussi les diffé­rents person­nages de la petite ville et nous évoluons avec eux en lais­sant passer les années, à peu près une tren­taine d’années.

Olive a un fils Chris­to­pher qui aura besoin d’une psycho­thé­ra­pie assez longue pour comprendre qu’il peut vivre et aimer sa mère sans en avoir peur. Car, oui, Olive a fait peur à de nombreuses personnes, à ses élèves quand elle était profes­seure de mathé­ma­tiques au collège de Crosby et à bien d’autres habi­tants. Mais pas à Henry son mari qui lui n’était que gentillesse et qui était aimable avec tout le monde. Dans une des nouvelles une femme se demande comment il fait pour la suppor­ter et une autre lui répond mais parce qu’il l’aime.
Il est beau­coup ques­tion d’amour dans ces nouvelles et cela jusqu’à la dernière page où le coeur d’Olive va s’ou­vrir pour un « abruti » de républicain !

Toute une Amérique défile devant nous yeux et pour une fois ça n’est ni glauque ni violent, pour autant ce n’est pas un monde à l’eau de rose en réalité c’est une plon­gée dans la vraie vie et c’est incroya­ble­ment sensible et même passion­nant alors que le plus souvent il ne se passe pas grand chose : juste la vie, d’êtres normaux dans une petite ville améri­caine mais c’est raconté avec un talent qui m’a séduite à mon tour.

Citations

L’enterrement après l’accident de chasse.

À la fin de la céré­mo­nie, six jeunes hommes portèrent le cercueil le long de l’al­lée centrale. Olive donna un coup de coude à Henry, et ce dernier hocha la tête. L’un des porteurs – parmi les dernier- avait un visage si blanc, une expres­sion si acca­blée qu’Henry crai­gnait qu’il lâche le cercueil. C’était Tony Kuzio qui, quelques jours plus tôt, ayant pris Henry Thibo­deau pour un cerf dans la pénombre du petit matin, avait pressé la détente et tué son meilleur ami.

Portrait de la mère du marié .

La robe d’Olive ‑un élément impor­tant de cette jour­née, natu­rel­le­ment, puis­qu’elle est la mère du marié- est taillée dans une mous­se­line vapo­reuse verte impri­mée de motifs de géra­niums d’un rose tirant sur le rouge. En s’al­lon­geant, Olive prend bien garde de ne pas la frois­ser et la dispose de façon à préser­ver sa décence si quel­qu’un venait à entrer. Olive est une grosse femme. elle en a parfai­te­ment conscience mais comme elle n’a pas toujours été aussi grosse, elle doit encore se faire à cette idée. Certes, elle a toujours été grande et c’est souvent sentie pataude, mais le fait d » »être grosse » est venu avec l’âge. Ses chevilles ont gonflé, ses épaules ont enflé jusqu’à faire des plis derrière son cou, et elle a désor­mais des poignées et des mains d’homme. Ça prèoc­cupe Olive ‑bien sûr bien que ça la préoc­cupe. Parfois, en privé, ça la préoc­cupe même terri­ble­ment. Mais à ce stade de la vie, elle n’est pas prête à se priver du récon­fort de la nour­ri­ture, et tant pis si, en cet instant, elle ressemble à un phoque gras et assoupi enve­loppé dans une sorte de bandages en gaze.

Propos à la sortie de la messe : Olive cherche à ne pas dire ce qu’elle pense.

À côté d’Olive Kitte­rige, atten­dant elle aussi comme tout le monde. Molly Collins vient juste­ment de se retour­ner pour regar­der l’épi­ce­rie. Elle soupire. 
« Une femme si gentille. Ça n’est pas juste. »
Olive Kitte­ridhe, dont la robuste char­pente dépasse d’une tête Molly­Col­lins, prends ses lunettes de soleil dans son sac à main et, une fois qu’elle les a enfi­lées, plisse les paupières et jette un regard sévère à cette femme qui vient de profé­rer une telle bêtise. Quelle idée stupide, de penser que la vie pouvait être juste. Mais elle répond tout de même « c’est une femme gentille, c’est vrai « en se tour­nant pour admi­rer le forsy­thia près de la salle des fêtes.

Olive et ses belles filles .

Olive pris la déci­sion d’ac­cep­ter tout en bloc. La première fois, il avait épousé une femme méchante et auto­ri­taire, cette fois elle était gentille et Idiote. Bah, ça ne la regar­dait pas, après tout. C’était la vie de son fils.

Édition Odile Jacob

Cet auteur fait partie des penseurs contem­po­rains que je peux lire jusqu’au bout. Ce n’est pas forcé­ment un gage de qualité pour sa pensée car je recon­nais humble­ment que j’ai beau­coup de mal à lire les auteurs abstraits. Autant, quand ils expliquent leur pensée orale­ment, je suis parfois passion­née, je me procure alors leur livre mais je constate souvent que j’ai beau­coup de mal à les lire. Pour Cyrul­nik ce n’est pas le cas, car il mêle toujours du narra­tif à l’abs­trac­tion et cela rend ses livres passion­nants pour moi.

Dans ce livre-ci, il essaie de cerner ce qui fait qu’un être humain garde son libre arbitre où bien se soumet au groupe et peut alors commettre le pire.

Bien sûr, il démarre par cette pure horreur : pour­quoi alors qu’il avait sept ans des alle­mands ont décidé de le tuer ? Et s’il a survécu, il lui faudra de nombreuses années pour oser dire devant l’opi­nion fran­çaise ce qui s’est effec­ti­ve­ment passé. Ensuite, il analyse sous plusieurs angles d’at­taque toutes les circons­tances qui ont permis à des hommes et des femmes de prendre des déci­sions qui iront dans le sens de la dignité humaine ou au contraire dans l’abjection.

Ce livre est très diffi­cile à résu­mer, mais ce que l’on peut dire c’est qu’en­suite on a vrai­ment envie de faire partie des adultes qui n’ac­cep­te­ront pas d’obéir aux dogmes ambiants sans exer­cer leur pensée critique. Je trouve très inté­res­sant qu’il se mette lui-même en cause en tant que méde­cin. Il était neuro psychiatre quand on faisait encore des lobo­to­mies et s’il n’en a pas fait lui-même il a vu très peu de méde­cins s’y oppo­ser. Comme nous venons de vivre une époque où la doxa médi­cale était très diffi­cile à mettre en cause, j’ai été très sensible à ce qu’il décrit. Il prend un moment un exemple que j’ai trouvé telle­ment parlant, quand il était jeune méde­cin on était persuadé qu’il ne fallait pas endor­mir loca­le­ment des plaies avant de les sutu­rer, car cela risquait de moins bien cica­tri­ser. Il a donc fait ainsi en faisant souf­frir des enfants, alors que fina­le­ment il n’y a aucune raison médi­cale de ne pas anes­thé­sier les plaies avant de les recoudre.

Comme vous le voyez ce que je retiens ce sont tous les exemples que cet auteur prend pour illus­trer ses propos. mais j’ai noté beau­coup de passages pour que vous puis­siez cerner sa pensée.

Je vous conseille vrai­ment la lecture de ce livre ou d’écou­ter ce penseur si humain que cela fait du bien de faire partie de la même huma­nité que lui.

Citations

Les enfants et les discours totalitaires.

Les enfants sont les cibles inévi­table de ces discours trop clairs parce qu’ils ont besoin de caté­go­ries binaires pour commen­cer à penser : tout ce qui n’est pas gentil est méchant, tout ce qui n’est pas grand est petit, tout ce qui n’est pas homme est femme. Grâce à cette clarté abusive ils acquièrent l’at­ta­che­ment sécu­ri­sant à maman et à papa à la reli­gion aux copains d’école et au clocher du village. Cette base de départ permet d’ac­qué­rir une première vision du monde, une claire certi­tude qui donne confiance en soi et aide à prendre place dans sa famille et sa culture.

Des idées simples et intéressantes.

Pour Darwin l’homme, mammi­fères proche du singe, peut s’ar­ra­cher à la condi­tion animale grâce a un cerveau qui lui donne accès au monde de l’ou­til et du verbe. Pour lui, les êtres vivants ne sont pas hiérar­chi­sés, ils s’adaptent plus ou moins bien aux varia­tions du milieu. C’est le plus apte à vivre et à se repro­duire dans ce milieu qui sera favo­risé par la sélec­tion natu­relle, ce n’est pas forcé­ment le plus fort. Une telle pensée écosys­té­mique ne pouvait pas satis­faire ceux qui aiment les rapports de domi­na­tion. Quand Freud perce­vait une diffé­rence entre deux mondes mentaux, il éprou­vait le bonheur des explo­ra­teurs ; Mengele au contraire y voyait la preuve d’une hiérar­chie natu­relle. Cette inter­pré­ta­tion du monde faisait naître en lui un plai­sir d’obéis­sance qui mène à la domination.

Des faits qui me révoltent.

Ernst Rüdin, psychiatre géné­ti­cien suisse, avait fait passer à la demande de Hitler la loi de la stéri­li­sa­tion contrainte (1934) afin d’éli­mi­ner les schi­zo­phrènes, les faibles d’es­prit, les aveugles, les sourds et les alcoo­liques. En 1939, il reçut la médaille Goethe pour son travail scien­ti­fique qui légi­ti­mait l’éli­mi­na­tion des enfants de mauvaise qualité (…)
En 1945, à la fin de la guerre, Ernst Rüdin affirma qu’il s’agis­sait d’un simple travail acadé­mique. Il fut puni d’une amende de 500 marks et après avoir été décoré deux fois par Hitler, il pour­sui­vit sa carrière aux États-Unis et rentra à Munich pour y mourir en 1952.

La banalité du mal.

Je vais vous surprendre, mais je pense que ces crimes sans émotion ni culpa­bi­lité ne sont pas rares et que beau­coup d’êtres humains en sont capables. Il ne s’agit pas d’an­hé­do­nie, engour­dis­se­ment de la capa­cité à éprou­ver du plai­sir. Adolf Eich­mann ressen­tait de grands bonheurs quand il envoyait à Ausch­witz des trains bour­rés de juifs. C’est le plai­sir qu’on éprouve à bien faire son travail, à tampon­ner, à clas­ser, à nettoyer la société de la souillure juive. Voilà, c’est simple, cette énor­mité est banal, c’est ainsi que je comprends « la bana­lité du mal » de Hannah Arendt.

Et pourtant c’est vrai.

Aucune décou­verte scien­ti­fique, aucune idée philo­so­phique ne peut naître en dehors de son contexte cultu­rel. Beau­coup de nazis, comme beau­coup de lobo­to­mi­seurs , n’avaient aucune conscience du crime qu’ils commet­taient. Ils habi­taient une repré­sen­ta­tion où ils puisaient leurs déci­sions poli­tiques ou théra­peu­tiques : donner mille ans de bonheur au peuple en extir­pant la souillure juive et soigner la folie en décou­pant le cerveau. Quand la violence est banale, la culture légi­time ce mode de régu­la­tion des rapports sociaux. Les méde­cins nazis étaient convain­cus qu’ils contri­buaient scien­ti­fi­que­ment à l’an­thro­po­lo­gie physique. C’est au nom de la morale qu’ils ont exter­miné 300 000 malades mentaux en Alle­magne, qu’ils ont réalisé de mortelles expé­ri­men­ta­tions médi­cales sur des enfants et ont assas­siné en rigo­lant 6 millions de juifs en Europe.

L’importance du malheur.

Si par malheur nous pouvions suppri­mer le malheur de la condi­tion humaine, nous ferme­rions les librai­ries et ruine­rions les théâtres. Est-ce ainsi que nous pour­rions expli­quer la puis­sance du confor­mité quand nous cher­chons à nous mettre en accord, en harmo­nie avec les incon­nus qui parti­cipent au groupe auquel on désire appartenir ?

Penser ne peut être que complexe.

La pensée facile, le Diable et le bon Dieu, le bien et le mal, ça ne marche pas. Chez le même homme, il y a des pulsions contraires : la rage de détruire et le courage de recons­truire. C’est par empa­thie que Himm­ler a commandé la construc­tion des chambres à gaz. Quand il a vu le malaise de ses soldats, blancs d’an­goisse et obli­gés de boire de l’al­cool pour se donner la force de mitrailler des femmes nues portant leur bébé dans les bras, il a compati avec eux et à propo­ser une tech­nique propre pour tuer ces gens sans trau­ma­ti­ser les soldats. Quand la lobo­to­mie a été inven­tée, les congrès ne parlaient que de tech­niques : faut-il faire un volet fron­tal, intro­duire une aiguille dans le creux sus-orbi­taire, injec­ter de l’al­cool, couper avec un scal­pel ? Le succès tech­nique arrê­tait l’empathie et empê­chait de voir que le prix humain était exor­bi­tant, que la « guéri­son » appor­tait plus de troubles que la maladie.


Édition les presses de la cité

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Valé­rie Bourgeois

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Seriez-vous prêtes à partir trois jours dans une mater­nité à Dublin en 1918, avec la sage-femme Julia Power qui fait office de cheffe de service pour les futures mères atteintes de la terrible grippe qui, comme vous le savez sans doute, a fait plus de morts que la deuxième guerre mondiale.

Je vous préviens ce ne sera pas un séjour de tout repos, chaque (long) chapitre porte le nom d’une couleur : les couleurs qui suivent l’inexo­rable avan­cée d’une mala­die que l’on ne savait pas soigner.
Rouge : comme les prémices de la grippe qui donne effec­ti­ve­ment cette couleur aux joues .
Marron : lorsque la malade a encore une infime chance de s’en sortir.
Bleu : comme la couleur des ongles quand hélas la fin s’annonce.

Noir : quand la mort est définitive.

Et entre ces moments , vous compren­drez combien la guerre 1418 a brisé des vies dont celle du frère de Julia qui est revenu telle­ment trau­ma­tisé qu’il est tota­le­ment mutique. De plus en Irlande, le patrio­tisme est mis à mal par les indé­pen­dan­tistes qui trouvent que cette guerre sert plus les inté­rêts des Anglais que ceux des Irlan­dais. Le person­nage du docteur Lynn qui est histo­rique permet­tra à Julia Power d’ou­vrir les yeux sur le rôle des Anglais dans son pays. Cette femme de bonne famille protes­tante s’est enga­gée dans les rangs du « Sinn Fein » tant elle était révol­tée par la misère dans laquelle on main­te­nait des popu­la­tions pauvres catho­liques irlandaises.
Vous décou­vri­rez aussi le triste sort des enfants nés hors mariage ou des orphe­lins remis aux insti­tu­tions catholiques.

Le roman est soutenu par des senti­ments d’ami­tié (et même plus ) qui se tissent entre une jeune béné­vole , Bridie Swee­ney et Julia. C’est grâce à cette fille de 19 ans que nous décou­vrons toute l’hor­reur des condi­tions des enfants livrés aux bonnes sœurs . Vous vivrez aussi une épidé­mie qui par certains aspects rappellent celle que nous connais­sons : les mêmes rumeurs, les mêmes conduites irra­tion­nelles. Et les limites de la science. Et surtout vous vivrez la souf­france des accou­che­ments des femmes quand si peu d’aides pouvaient leur être apporté.

C’est un roman qui se lit faci­le­ment même si on est parfois rempli d’ef­froi face ce que nous décou­vrons sur ce pays ces horribles tradi­tions catho­liques et la misère des condi­tions des femmes qui à 25 ans pouvait avoir huit enfants mais plus une seule dent et un corps si affai­bli que la grippe n’est qu’une petite secousse qui les préci­pite dans la tombe. Je vous ai prévenu vous passe­rez trois jours dans le sang, les odeurs de pisse, la peur de la mort qui rôde et qui ne fait aucun cadeau, mais je pense que vous admi­re­rez le courage de ces femmes. Oui, il s’agit bien de combat­tantes même si le titre origi­nal était plus poétique : « the pull of the stars » et est plus proche d’un beau moment du récit celui ou Janet et Bridie passe une nuit sur le toit de l’hô­pi­tal à regar­der les étoiles. Et plus proche aussi du mot « fluenza » dont je ne connais­sais pas la signi­fi­ca­tion avant ce roman.

Je ne me suis adres­sée qu’aux femmes dans ce billet mais je suis certaine que les hommes pour­raient aussi aimer ce roman pour peu qu’ils acceptent d’en­tendre parler de ce qui le dégoûtent parfois dans la mater­nité. et l’ac­cou­che­ment, en tout cas, je l’espère.

Citations

Portrait physique d’une femme pauvre irlandaise.

J’au­rais été tentée d’ins­crire « Usée jusqu’à l’os ». Mère de cinq enfants à 24 ans, descen­dante sous-alimen­tée de géné­ra­tions d’Ir­lan­dais sous-alimen­tés, le teint livide, les yeux rouges, la poitrine presque inexis­tante, les pieds plats et les membres maigre­lets, avec des veines semblables à un entre­lacs de ficelle bleue, Eileen Devine a marché toute sa vie d’adulte au bord d’un gouffre. Au fond, cette grippe l’a juste fait bascu­ler dans le vide.

Le saviez-vous ?

- Bien sûr, on peut toujours accu­ser les étoiles, commente-t-elle.
- Pardon ? 
- C’est le sens du mot « influenza », l’autre nom de la grippe. » Influenza delle stelle » : l’in­fluence des étoiles. Pour les italien du Moyen-âge, cette mala­die prou­vait que le ciel gouver­nait leur exis­tence et que certaines personnes avaient litté­ra­le­ment une mauvaise étoile.

Rumeurs en cas de pandémie.

- J’ai fait si atten­tion, made­moi­selle. Je me suis même garga­ri­sée avec du vinaigre de cidre et je suis allée jusqu’à le boire.
J’ac­quiesce en gardant pour moi mon opinion. certains se reposent sur la mélasse pour échap­per à la pandé­mie, d’autre sur la rhubarbe. comme s’il y avait forcé­ment un remède maison capable de nous sauver tous. J’ai même rencon­tré des imbé­ciles persua­dés de ne rien avoir à craindre parce qu’ils portaient du rouge. 

Le retour des soldats dans le contexte irlandais.

Drôle d’époque pour les vété­rans inva­lides de Dublin. Dans la même jour­née, Tim peut serrer la main d’un vieillard qui le remer­ciera de s’être engagé, puis se faire trai­ter de tire au flanc par une veuve au motif qu’il est rentré sain et sauf de la guerre, ou entendre un passant lui crier que ce sont des vermines de soldats qui ont rapporté la grippe chez nous. Mais quelque chose me dit qu’un prétendu rebelles natio­na­listes lui a repro­ché d’être un pion à la solde de l’empire et lui a jeté des ordures à la figure.

Une femme médecin qui a défendu l’indépendance irlandaises .

Il y a cinq ans encore, je portais à peu près le même regard que vous sur la ques­tion natio­nale, made­moi­selle Power, dit-elle d’un ton très cour­tois qui me décon­certe. J’ai d’abord défendu la cause des femmes, puis le mouve­ment des travailleurs. J’es­pé­rais une tran­si­tion paci­fique vers une Irlande auto­nome qui trai­te­rait avec davan­tage de bien­veillance les ouvriers, les mères et les enfants. Mais au bout du compte, j’ai compris que même s’ils faisaient semblant depuis quarante ans de s’in­té­res­ser aux prin­cipes du « Home Rule », les Britan­niques enten­daient bien conti­nuer à nous envoyer prome­ner. Ce n’est qu’à ce moment la, après m’être beau­coup inter­ro­gée, je vous assure, que je suis deve­nue ce que vous appe­lez une terroriste.

Les « bonnes » sœurs et les filles mères.

Pour avoir commis le crime de tomber enceinte, Honor White loge dans une insti­tu­tion cari­ta­tive qui la punit en exigeant qu’elle prenne soin de son bébé et de celui d’autres femmes. Elle doit aux bonnes sœurs une année entière de sa vie afin de rembour­ser ce qu’elle dépense pour l’emprisonner durant tout ce temps. C’est là une logique bizarre et fallacieuse. 
-Et au bout d’un an .… est-ce que les mères peuvent repar­tir avec leur enfant ? 
Sœur Luc ouvre de grands yeux.
- L’emmener ? pour en faire quoi ? la plupart de ces filles ne veulent sûre­ment rien tant que d’être débar­ras­sées de ce fardeau et de la honte qui l’accompagne.

Édition Albin Michel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Est-ce qu’un éclat de rire vaut cinq coquillages, j’ai décidé que oui car fran­che­ment quand j’écris cet article il n’y a pas grand chose qui me porte à rire.
Alors surtout que tous ceux et toutes celles qui ne veulent lire que des œuvres qui passe­ront à la posté­rité, évitent cette lecture. Les autres cher­che­ront dans leur biblio­thèque préfé­rée s’il ne trouve pas ce roman de Marion Michau. Elle y conte la vie de Pilar Mouclade, oui c’est vrai son prénom aurait été plus facile à porter avec un nom de famille espa­gnol et puis Mouclade ce n’est pas terrible non plus. Tout va bien dans sa vie : son mari, ses enfants, son métier.
Elle sait nous racon­ter le métier d’agent immo­bi­lier et nous le rendre très sympa­thique. Je me souviens à quel point une femmes m’avait aidée à ache­ter ma maison à Dinard, je la retrouve dans le portrait de Pilar, donc je peux en témoi­gner il existe des agents immo­bi­liers (déso­lée je ne connais pas le fémi­nin du nom « agent ») agréables et qui vous aident vrai­ment à choi­sir un bien où vous pour­rez vivre confortablement.

Pilar est origi­naire de Limoge, ville souvent choi­sie pour décrire l’en­nuie de la vie en province, cela vient de loin puisque le mot limo­geage vient de l’en­voie, dans cette ville, des hauts gradés mili­taires dont on voulait se débar­ras­ser en les faisant « mourir » d’en­nuie à Limoges. Elle est élevée par une mère compli­quée qui change d’amants et de boulots très souvent, elle est aussi l’amie de Stella un fille dont la beauté éblouit les garçons et attire les filles. Pilar va avoir quarante ans et son anni­ver­saire la perturbe beau­coup, elle veut retrou­ver Stella avec qui elle s’est fâchée à l’ado­les­cence. Cette quête vers son passé va permettre aux lecteurs de comprendre qui est Pilar : une femme formi­dable que l’on a très envie de connaître pour parta­ger un moment de sa vie.
Rien que pour ça j’irai bien dans son agence immo­bi­lière : mais oui, je le sais, ce n’est qu’un roman, plus exac­te­ment un éclat de rire et cela je le garde en moi, en pensant à Pilar Mouclade.

Citations

Le choix du prénom Pilar.

Dans toutes les familles norma­le­ment consti­tuées, le père aurait mis son veto (pour­quoi pas Dolores tant qu’on y est ? ?), mais mon père n’a pas eu son mot à dire puis­qu’il se résume à « un homme qui dansait très bien » au Calypso Club de Limoges en juillet 1979.

Le portrait de sa mère .

Je vivais dans le désordre de ma mère. On passait de studio en appar­te­ment et d’ap­par­te­ment en chambre de bonne au gré de ses licen­cie­ments ou de ses ruptures amou­reuses (les deux affaires étaient souvent liées). J’ai eu un nombre parfai­te­ment trau­ma­ti­sant de beau-père. aujourd’­hui, je les confonds tous. Il faut dire que ma mère s’est long­temps spécia­li­sée dans le tocard à moustache. 
- Qu’est-ce que tu veux, Pilar, je ne supporte pas d’être seule. 
J’ai mis des années à comprendre cette phrase. elle n’était pas seule, puisque j’étais là…
Toute mon enfance je l’ai entendu parler de valises et d’al­ler simple pour le bout du monde.
-Qu’est-ce qui nous retient ? 
J’ai grandi avec cette idée dans un coin de ma tête, et un grand sac en toile rose et bleu dans un coin de ma chambre. Les années ont passé, et on ne s’est jamais éloi­gné a plus de vingt kilo­mètres de Limoges, ou elle vit encore. Ma mère m’a toujours fait penser à une mouche contre une vitre : elle dépense une éner­gie folle à se cogner.

Les rapports avec sa mère .

Ma mère m’ap­pelle alors que je remonte en voiture la rue Sadi-Carnot. En voyant son nom s’af­fi­cher, je me gare sur une livrai­son. Quelques secondes, j’es­père qu’elle appelle pour s’ex­cu­ser d’avoir oublié mon anni­ver­saire… Déci­dé­ment, rien ne me sert de leçon.
- Pilar ! Ah quand même ! Tu aurais pu m’ap­pe­ler ! Tu as bien vu que j’étais en train d’ou­blier ton anni­ver­saire ! T’au­rais pu me passer un petit coup de fil au lieu de prendre un malin plai­sir à me mettre le nez dans le caca ! 
- Bonjour, maman. 
- Je vais même te dire vu ce que j’ai souf­fert le jour de ta nais­sance, c’est toi qui devrais m’ap­pe­ler chaque année ! 
Parfois je me demande pour­quoi je descends rare­ment la voir, et parfois je ne me le demande plus du tout. 
-De toutes façon, je ne sais pas pour­quoi je m’étonne encore ! Tu n’ap­pelles jamais, tu ne descends jamais !
Bah non , maman, parce que chaque fois que je viens, dans les deux minutes qui suivent mon arri­vée, j’ap­prends que j’ai grossi et qu’on ne va pas passer la soirée ensemble parce qu’un « ami » t’a invi­tée à dîner et tu n’as pas osé dire non. C’est drôle comme avec moi tu oses.

Édition J’ai lu

Est-ce que je peux vrai­ment remer­cier Krol de m’avoir conseillé ce roman ? j’en ressors telle­ment pessi­miste sur la nature humaine et si effrayée par les conduites des hommes pendant la guerre que celle qui frappe à notre porte me fait encore plus peur ! À mon tour, je vais vous dire qu’il faut lire ce roman même si comme moi vous serez horri­fié par ce que vous allez décou­vrir sur cette guerre au Cambodge qui semble si loin­taine dans le temps.

Sara­vouth est un jeune Cambod­gien élevé par un père intègre fonc­tion­naire de l’état cambod­gien et d’une mère dont le père était fran­çais, il a une petite soeur, Dara. Sa vie est harmo­nieuse, c’est un enfant à l’ima­gi­na­tion débor­dante nour­rie de la lecture de « Peter Pan » et « L’Odys­sée ». Il se construit un monde inté­rieur imagi­naire qui le protège de toutes les horreurs du monde de l’extérieur.

Hélas ! la guerre commence et la corrup­tion du régime de Lon Nol sera bien inca­pable d’ar­rê­ter les Khmers Rouges qui gagnent du terrain par des méthodes d’une barba­rie incroyables. Je ne résiste pas à citer le jour­nal du « Monde » la veille de la prise de la capi­tale par les Khmers rouges. (Je cite l’au­teur, je ne peux en véri­fier la vérité de chaque mot, mais en revanche je peux témoi­gner de l’am­biance géné­rale de la gauche bien-pensante française)

Les jour­naux anglais sont formels : le Cambodge n’en a plus pour long­temps. Phon Penh va tomber. Le peuple sera libéré écrit Philippe Saintes dans les pages du « Monde ».

« Libé­ra­tion » qui a couté deux millions de morts

La famille de Sara­vouth n’est pas victime des Khmers mais de la lutte du clan Lon Nol contre les habi­tants qui étaient suspec­tés d’être d’ori­gine Viet­na­mienne ou comme son père d’être incor­rup­tible. Ils sont emme­nés en forêt et là commence la deuxième partie de la vie de Sara­vouth. Il est recueilli par une vieille femme qui le soigne grâce à des plantes, il est persuadé que ses parents et que sa soeur sont vivants et il veut abso­lu­ment les retrou­ver. Dès qu’il le peut il repart à Phnom Penh pour retrou­ver sa famille. Mais ce parcours à travers le Cambodge dévasté, c’est une horreur abso­lue, il arri­vera quand même dans la ville où évidem­ment il ne retrou­vera pas ses parents.

Un jour l’hor­reur enva­hira complè­te­ment son monde inté­rieur et il perdra toute son inno­cence. Une dernière partie très courte c’est la vie de Sara­vouth aux USA, on peut le voir sur un très court repor­tage que l’au­teur nous conseille de regar­der. Sa tragé­die et ses multiples bles­sures l’empêcheront de vivre norma­le­ment mais la prédic­tion de la la première femme qui lui a sauvé la vie dans la forêt cambod­gienne, les gens auraient toujours envie de l’ai­der. D’ailleurs pour faire connaître son histoire Guillaume Sire dit qu’il l’a rencon­tré pendant trois ans et qu’il béné­fi­ciait de l’aide de nombreuses autres personnes.

Citations

La tragédie.

Sara­vouth se souvient clai­re­ment de tout ce qui s’est passé jusqu’au moment où son père s’est mis à courir. Après, il a vu les palmiers devant lui s’ef­fon­drer. Il n’a pas senti la balle lui percu­ter la tête, mais une pres­sion sur ses poumons, depuis l’in­té­rieur, la langue de Shiva. La dernière chose dont il se souvient c’est d’avoir lâché la main de Dara.

La fuite dans les marais.

Ils ont de la vase jusqu’au genou. Les mous­tiques se posent sur leurs fronts, près des paupières enflées, sous leur menton. Rida et Thol respirent par la bouche, fort, sûre­ment à cause du palu­disme qui le jour est contrô­lable mais la nuit grattent par l’in­té­rieur des nerfs. Après une heure de marche, éclai­rés à la seule lumière d’un crois­sant de lune visqueux, ils sentent enfin la présence de l’eau. Derrière une ligne d’arbres abon­dants, les maré­cages débouchent sur une éten­due de clarté.

Saravouth cherche ses parents.

Quand il a l’idée de l’en­voyer chez ce libraire fran­çais que Phusati aime tant, et qui est pour elle une espèce de confi­dent, il reprend espoir, parce que c’est logique, depuis le début ses parents étaient cachés dans une librai­rie, à l’abri sous les ficelles des mots. Où est ce que sa mère aurait pu se cacher sinon chez Monsieur Antoine, le libraire avec son sourire gêné et ses lunettes au bout du nez ? Mais non, ils n’y sont pas. Vanak apprend à Sara­vouth que la librai­rie est fermée depuis un an. Monsieur Antoine a laissé un mot « Fermé à de la folie des hommes, les livres sont en vacances ».

Philosophie de Vanak.

- Tu es orphe­lin main­te­nant, dit Vanak en choi­sis­sant le cirage et la graisse de phoque.
-Qu’est-ce que tu racontes ? 
-Les adultes, quand ils volent, c’est parce que ce sont des voleurs. Les enfants, c’est parce que ce sont des orphelins.

Fin du livre.

Sara­vouth a survécu à la guerre, mais rien en lui de ce qui était davan­tage que lui-même n’a survécu, sinon dix-neuf éclats d’obus. 
« Je ne suis pas mort, m’a-t-il dit un soir, mais la mort grâce à moi est vivante ».
Le cheval est entré à l’in­té­rieur de Troie. 

Édition Plon . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Quel livre ! Quand j’ai refermé ce livre de souve­nirs, j’ai eu un besoin d’un moment de silence avant de rédi­ger mon billet. Le silence qui a essayé d’étouf­fer les cris de ces Armé­niens spoliés de tous leurs biens, tortu­rés, aban­don­nés dans le désert, assas­si­nés puis turqui­fiés et oubliés.

Pour­tant tous les 24 avril les Armé­niens de la diaspora fran­çaise défilent devant les ambas­sades turques pour que ce géno­cide soit enfin reconnu.
Le livre est un retour dans la mémoire d’une jeune femme née en France d’une famille armé­nienne qui s’est exilée de Turquie en 1960 . Cette plon­gée dans le passé se fait à travers les pièces de la maison fami­liale qui, à travers un objet ou une photo, lui permettent d’évo­quer son enfance et la vie des membres de sa famille. Toute la diffi­culté de cet exer­cice est de confron­ter ses expé­riences person­nelles suffi­sam­ment doulou­reuses puis­qu’elle a voulu fuir à tout jamais cette maison, à celles autre­ment plus tragiques de la desti­née des Armé­niens en Turquie .
C’est un récit parfois très vivant et très gai, on aime­rait parti­ci­per aux réunions de famille autour de plats qui semblent si savou­reux, les grand mères et les tantes qui ne parlent que le turc sont des femmes qui n’ont peur de rien. Et pour­tant d’où viennent-elles ? Le blanc total de la géné­ra­tion d’avant 1915 plane sur toutes les mémoires. Le récit devient plus triste quand l’au­teur évoque son père. Sa compré­hen­sion d’adulte n’empêche pas sa souf­france d’en­fant de remon­ter à la surface. Cet homme a été brisé par l’exil auquel il a consenti pour assu­rer à ses enfants un meilleur avenir mais d’une posi­tion d’or­fèvre à son compte en Turquie il est devenu employé en France. Est ce cela qui a aigri son carac­tère et rendu sa posi­tion de pater fami­lias insup­por­table aux yeux de sa fille ?
À travers toutes les pièces de cette maison, Annaïs Demir recherche une photo de sa mère. Une photo où on la verrait dans toute sa beauté de jeune femme libre avant un mariage qui l’en­fer­mera dans une vie faite de contraintes. Son amour pour son mari est, sans aucun doute, plus le fruit d’une obli­ga­tion due aux liens combien sacrés du mariage que d’une atti­rance vers cet homme .
À partir de chaque détail de la vie des membres de cette grande famille, on imagine peu à peu le destin de la petite fille puis de la jeune fille qui est deve­nue cette écri­vaine, mais on comprend surtout la tragé­die du peuple Armé­nien qui appa­raît dans toute sa violence abso­lu­ment insup­por­table et si long­temps niée.
Un livre que je n’ou­blie­rai jamais et j’es­père vous avoir donné envie de le lire.

Citations

Retour douloureux aux sources.

Je sens que je dois mettre entre paren­thèses ma vie de critique d’art, mon cercle d’amis, les vernis­sages, les premières de ciné, les concerts, les cafés en terrasse, mes habi­tudes et mes passions. Renon­cer à tout ce que j’ai construit seule ces dernières années pour entrer dans une antique pelisse plein d’ac­crocs. Une vieille peau de bête, élimi­née par endroits et rugueuse à d’autres, qui me retombe sur les épaules jusqu’à m’étouffer. 
À moins qu’il ne s’agisse fina­le­ment d’une Gorgone cher­chant à me pétri­fier. Intense et glaçante, elle m’agrippe du regard. imper­tur­bable, elle a déjà englouti la plupart de ceux qui l’ont habi­tée. Et main­te­nant ce serait mon tour ?

Un long passage qui me fait plaisir d’être française.

À leur arri­vée en France, dans les années 60, ils ont pu respi­rer, n’ayant plus à dissi­mu­ler leur iden­tité cultu­relle et cultuelle, ni passer leur langue sous silence comme s’il s’agis­sait d’une pratique honteuse. Ils n’étaient plus ces « infi­dèles » suspects, ces « gavours », contre lesquels on pouvait se retour­ner en temps voulu. Ils ne crai­gnaient plus rien. Ils avaient le droit d’exis­ter en tant qu’Ar­mé­niens nés en Turquie sans subir le racisme anti­chré­tien dont ils avaient fait l’ob­jet dans leur pays. Ils allaient deve­nir des citoyens fran­çais et moi, qui venais de naître en France, avant eux. Sept ans après leur départ d’Is­tan­bul, je symbo­li­sais le passage à une ère nouvelle. À leurs yeux, je n’avais donc pas besoin de prati­quer le turc, la langue de nos enne­mis ances­traux. La langue du pays dont mes parents s’af­fran­chis­saient enfin. Un divorce tant désiré que le turc deve­nait auto­ma­ti­que­ment pour moi, l’en­fant d’un monde libre, la langue inter­dite. c’était le passé. Ils avaient décidé de tout chan­ger. Vivre en version origi­nale. Sous-titrée dans la langue du pays qu’il s’était choisi. Ils ne s’adres­saient donc à moi qu’en armé­nien depuis ma nais­sance. parce que ce que j’étais leur dernier enfant, le seul né ailleurs qu’en Turquie. Sur le terri­toire fran­çais et, de fait, par le droit du sol, de natio­na­lité fran­çaise. Née dans un pays où nous étions libres de vivre en paix notre vie de fran­çais d’ori­gine armé­nienne. Notre culte ne regar­dait que nous et ne figu­rait pas sur nos papiers d’identité.

Les massacres d’Arméniens .

Elle venait de Yozgat, un « vilayet » (province) du centre de l’Ana­to­lie ou les pillages, les viols, les déca­pi­ta­tions la hache et autres bases besognes avaient été plus viru­lentes encore que partout ailleurs en 1915. Le degré d’abo­mi­na­tion dans ces exter­mi­na­tions massives dépen­dait de l’état mental et moral du Valy (repré­sen­tant du sultan)qui diri­geait chacune des régions de l’empire. Et, à Yozgat, ils avaient eu affaire à l’un des plus sangui­naires de ces sadiques en bande organisée.

Les toilettes à la turque dans la cour des immeubles parisiens.

Mais lors­qu’il s’agis­sait de faire ses besoins, cela deve­nait plus compli­quée. Tout se passait hors de l’ap­par­te­ment. Pas sur le palier mais au fond de la cour, été comme hiver. Dans des caba­nons qu’on fermait avec un frêle crochet. Des toilettes « à la tourka », comme disait tante Arsiné en roulant le « r ». N’est-ce pas le summum de la tragé­die que de conti­nuer à entendre parler quoti­dien­ne­ment de l’en­nemi ances­tral, même dans les lieux d’ai­sances de son pays d’exil, en plein Paris ? Ironie du sort, les turcs s’illus­traient là sans le moindre panache autour d’une inven­tion aussi primi­tive et putride qu’un pauvre trou dans lequel le toute un chacun venait vider ses entrailles.

Sa famille.

Je les vois même défi­ler sous mes yeux. De temps à autres effrayante, d’autres fois émou­vante, souvent « atta­chiante » : voilà à quoi ressemble ma famille. Ques­tion ambiance, on a le senti­ment que tout le monde s’amuse à mettre les doigts dans la prise juste pour s’en­tendre respi­rer. Cela a quelque chose à voir avec un incom­men­su­rable besoin d’affection.

Évocation de sa mère couturière .

L’ate­lier, c’est là qu’elle passait le plus clair de son temps, chan­tant et cousant comme une Cendrillon d’Orient. pas un jour sans qu’elle ait donner de la voix ou taqui­ner la muse. À tel point que ses chants, que j’en­tends dès que j’entre dans la maison, s’in­ten­si­fient dans l’ate­lier. Mais tous ces airs me serrent la gorge. C’est dans cette bombonne de verre qu’elle avait l’air le plus heureuse. Plutôt qu » »une chambre à soi » si chère à Virgina Wolf, cette pièce à part où chaque femme devrait pouvoir s’épa­nouir libre­ment, ma mère jouis­sant, elle, d’un « temple de la soie » regor­geant de trésor qui me trans­por­tait d’un coup d’œil à Samar­cande où Ispahan.

Le génocide.

On jalou­sait leurs biens on en voulait à leurs maisons, à leur terre et à l’or que les Turcs imagi­naient qu’ils déte­naient. Par consé­quent, on les avait désar­més et déles­tés de ce qu’ils avaient de plus précieux. On les menait main­te­nant en trou­peaux aux abat­toirs. Pour procé­der à leur lente mises à mort en toute impu­nité. Certains à pieds, d’autres entas­sés dans des wagons à bestiaux. Desti­na­tion le désert de Syrie au plus fort des tempé­ra­tures de l’Orient. Il était bien assez vaste pour étouf­fer leurs pleurs, leurs cris et jusqu’à leur râle ultime. Tortures, viols, assas­si­nats, pillages, dépor­ta­tions et autres humi­lia­tions. des morts par centaines de milliers. Des char­niers. Une défer­lante de l’hor­reur et de sadisme s’était abat­tue sur les maisons arméniennes.


Édition Belfond

Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sarah Tardy

Quel merveilleux roman, comme je comprends le coup de cœur unanime du lecteur et des lectrices de mon club de lecture ! Cette plon­gée dans l’An­gle­terre de la fin du XVI° siècle est abso­lu­ment captivante.
Nous sommes à Strat­ford avec un petit garçon Hamnet qui part à la recherche de sa mère Agnes car sa sœur jumelle Judith est subi­te­ment très malade. Petit à petit nous allons connaître toute la famille et comprendre vers le milieu du roman que le père de ce petit garçon est William Shakes­peare. L’au­teure a redonné vie à la famille de ce génie, en parti­cu­lier à son épouse. On se soucie assez peu de savoir si la vérité histo­rique est respec­tée, car si tout n’est pas vrai tout est vrai­sem­blable. Nous vivrons donc avec une femme qui sait soigner avec des plantes mais qui ne pourra rien quand son adorable petit garçon sera pris par la terrible peste qui va rava­ger Londres et ses envi­rons. L’au­teur raconte une façon très plau­sible l’ar­ri­vée de cette terrible mala­die en Angle­terre. De la même façon, l’au­teure nous plonge dans une vie de village agri­cole avec ses tensions et ses riva­li­tés, la dureté de la condi­tion des femmes le peu de chance de survie des nouveaux nés. Et le grand Shakes­peare dans tout cela ? Il fuira une vie trop étri­quée à Strat­ford sous la férule d’un père violent et malhon­nête, pour monter des pièces de théâtre à Londres. Mais est- ce un hasard si sa pièce la plus célèbre s’ap­pelle Hamlet ?

En tout cas, c’est cette tombe de Strat­ford portant l’in­di­ca­tion d’un très jeune enfant (Hamnet) qui a inspiré ce roman à Maggie O’Far­rell et ce qui m’a le plus éton­née à la lecture de ce roman que je ne peux que vous conseiller c’est à quel point je n’avais nulle envie de véri­fier si cela corres­pon­dait du peu que l’on sait sur la vie de William Shakes­peare. Je suis partie pour quelques jours en Angle­terre, au XVII° siècle, et j’ai partagé avec cette femme la douleur de perdre un enfant tant aimé .

Cette auteure irlan­daise a visi­ble­ment un talent très étendu , il y a, cepen­dant, un fil conduc­teur entre les trois romans que j’ai lus : la condi­tion de la femme en 1666 pour « Hamnet », une femme recluse dans un asile pour alié­nées au début du XX° siècle pour L’étrange dispa­ri­tion d’Esme Lennox , la vie d’une femme face à la mala­die dans « I Am I Am » .

Citations

Le père violent.

Depuis toujours, il vit avec l’im­pres­sion de sentir sa main calleuse se refer­mer sur le haut de son bras, là où la chair est tendre, cette force inéluc­table qui le cloue et permet à son père de faire pleu­voir les coups de son autre main, encore plus puis­sante. La sensa­tion d’une claque qui vous sonne, arri­vant d’en haut, impré­vi­sible et cinglante ; la brûlure de l’ou­til en bois qui déchire la peau derrière les jambes. L’in­croyable dureté des os de la main adulte, l’ex­trême souplesse et douceur de la chaire de l’en­fant, la faci­lité avec laquelle ploient, se contraignent ces jeunes os inache­vés. Et la fureur à sec, en veilleuse, ce senti­ment d’im­puis­sance dans l’hu­mi­lia­tion qui imprègne ces longues minutes d’acharnement.

L’autre sujet du livre : la peste.

Puis son regard tombe sur un gonfle­ment, à la hauteur de son cou. De la taille d’un œuf de poule frai­che­ment pondu. Douce­ment, elle pose ses doigts dessus. La boule est moite, semble gorgée d’eau, comme de la terre détrem­pée. Elle dessert le col de sa robe, défait ses boutons. D’autres œufs se sont formées par des aisselles, certains petits, d’autres plus gros, hideux, comme des bulbes qui lui tirent la peau. 
Cette image, Agnès l’a déjà vue, rares sont ceux en ville, ou même dans le pays, à igno­rer à quoi ressemblent ces choses. Elles sont ce que les gens redoutent plus ce qu’ils espèrent ne jamais voir, ni sur leurs propres corps ni sur celui des autres qu’ils chérissent. Si grande est leur place dans les peurs collec­tives qu’A­gnès peine à croire ce qui se trouve sous ses yeux, qu’il ne s’agit pas une hallu­ci­na­tion, d’un tour que lui joue son imagination

Joli passage sur les jardins.

Les jardins sont des lieux intran­quilles ; une dyna­mique les anime toujours. Les pommiers tendent leurs branches jusqu’à les faire dépas­ser du mur. Les poiriers donnent la première année et la troi­sième, mais pas la deuxième. Les soucis déploient leurs pétales vifs, infailli­ble­ment, chaque année, et les abeilles quittent leurs cloches pour flot­ter au dessus du tapis de fleurs et plon­ger dans les corolles. Les bosquets de lavande dans le parterre, finissent par s’emmêler, par donner du bois ; Agnès les taille et conserve des tiges, les mains impré­gnées de leur parfum capiteux.

La mort d’enfants .

Ce qui est donné peut être repris, à n’im­porte quel moment. La cruauté et la dévas­ta­tion vous guettent, tapies dans les coffres, derrière les portes, elles peuvent vous sauter dessus à tout moment, comme une bande de brigands. La seule parade est de ne jamais bais­ser la garde. Ne jamais se croire à l’abri. Ne jamais tenir pour acquis que le cœur de vos enfants bat, qu’ils boivent leur lait, respirent, marchent, parlent, sourient, et se chamaillent, jouent. Ne jamais, pas même un instant, oublier qu’ils peuvent partir, vous être enle­vés, comme ça, être empor­tés par le vent tel le duvet des chardons..