Édition l’iconoclaste, 180 pages, octobre 2025.

Une fois encore, c’est Ingannmic qui a présenté ce roman et m’a tentée. Maxime Rossi décrit une journée d’un infirmier libéral qui, en Ardèche, se rend chez ses patients pour leur apporter réconfort et soins. Il y a beaucoup de l’écrivain dans ce roman, car il a puisé son inspiration dans sa vie : comme lui l’infirmier est un ancien libraire, comme lui, il exerce en Ardèche, mais l’auteur tient à dire que c’est un roman que, chaque personne et chaque situation sont la quintessence de ce qu’il a connu sans en être l’exacte représentation. Maxime Rossi sait très bien raconter la France rurale qui se meurt sans bruit. Ses descriptions de la nature sont très belles, et l’humanité est réconfortante même quand elle souffre. La galerie de portraits des gens qu’ils croisent ont en commun de beaucoup souffrir, et d’être d’une génération complètement différente de celle d’aujourd’hui. Cette génération avait un savoir manuel inutile aujourd’hui, elle avait su mettre en valeur une région ingrate pour nourrir la population des alentours. Ce livre est riche de tous les humains qu’il croise, et je lis et relis avec plaisir certains portraits, surtout ceux des femmes qui ont lutté toute leur vie pour rester optimistes.

L’infirmier voit aussi la nature reprendre ses droits sur les aménagements que les générations passées avaient construites à force d’efforts titanesques : comme les terrasses appelées « faïsses ». Pendant ses trajets , il écoute de la musique, plutôt une musique légère et entraînante.

La façon dont ce roman raconte les corps vieillissants m’a beaucoup touchée. L’auteur doute beaucoup du rôle des hôpitaux et des Ehpads dans les soins. Ce qui l’amène à avoir des doutes à propos du suicide assisté, il pense que ce qu’il connaît des hôpitaux actuels ne sauront pas accompagner humainement la fin de vie des patients.
Tout le roman, l’auteur décrit aussi, sa propre famille, avec un père alcoolique qui fait tout pour se détruire. Heureusement, il a aussi une épouse institutrice qui est un vrai de rayon de soleil.

Un beau roman, très sensible et qui ouvre beaucoup de questions, sur la solitude en milieu rural, sur le vieillissement des corps et la fin de vie.

 

Extraits

Début .

 Tout passe, c’est ce que m’a enseigné la rivière. Les images et les voix, les sensations se maintiennent vivantes, un temps pour venir au secours de notre tristesse, puis elle s’en vont doucement, sans s’effacer, elles deviennent des sédiments de la mémoire – notre mémoire semblable à un paysage de rivière, perpétuellement remodelé par les crues, les débordements qui s’épanchent dans les larmes, les cris ou le silence, le moyen qu’a chacun d’exprimer sa souffrance. J’ai tant de visage en tête ; mais je n’ai pas pleuré depuis bien longtemps.

 

 

La vieillesse.

 La vérité. C’est que loin d’associer la vieillesse à une décrépiccude, j’ai toujours trouvé qu’elle magnifiait les corps, sans doute parce que j’ai eu des grands-parents extraordinaires. Pour moi il est peu de choses aussi touchantes que la fragilité des vieux, leur manière de se mouvoir, comme économe d’une vie qu’ils savent précieuse. Il est peu de choses aussi belles qu’un visage parcheminé, dont les sillons traduisent les souffrances et les joies, et dont les rides au coin des yeux ont été façonnées par le bonheur de traverser l’existence.

Son grand père .

 Mon grand-père était médecin de campagne et je l’adorais tout autant. C’était un humaniste pessimiste, d’aucun dirait que c’était un misanthrope, je dirais plutôt qu’il était sans doute déçu par l’humain, pour l’avoir côtoyé jusque dans ces secrets inavouables. Lui et moi savions combien l’individu peut se révéler vil, et sa capacité à oublier qu’il l’est. Et lui et moi savions combien l’individu peut se révéler bon, et parfois bon et vil par alternance, dans différentes strates de l’existence. Il s’est empoisonné à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ma mère l’a trouvé sur le sol, un jus noir à la bouche, nu comme au jour de sa naissance. Sur son bureau, l’évaluation gériatrique qui le condamnait à l’Ehpad, lui qui avait été gériatre d’un petit hôpital. Au moins, avait-il le luxe de pouvoir se suicider.

Les Ehpads.

En quittant ce coin de campagne, je passe devant la sinistre façade de l’Ehpad des Lavandes. Je n’ai jamais compris pourquoi ces lieux ou la vie se fane, portent des noms floraux.

Les « écrivants » .

 Les libraires ne connaissent que trop bien ce genre de personnages affilié à la caste des « écrivants ». Le genre de type qui parodient l’intelligentsia des salons et vous disent avec onctuosité qu’ils sont « entrés en littérature » , comme on entrerait dans les ordres. Chaque fois je le vois, je ne peux pas m’empêcher de penser à un ancien employeur qui avait fait fortune dans la publication à compte d’auteurs. À la manière d’un Christophe Rocquencourt des lettres, il ne cachait pas que la vanité des artistes était ce sur quoi il prospérait, et que dans ce domaine, le filon était inépuisable


Éditions j’ai lu, 473 pages, décembre 2024

Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Frédéric Brument.

 

J’ai suivi les conseils de Ingannmic, Cath.L, Violette, Dasola … et j’ai acheté ce livre, qui m’a passionnée. On sent que cet auteur écrit des films et des séries, car son roman est composé de courts chapitres qui pourraient être des épisodes, ou des moments forts d’un film d’action. Le suspens n’est jamais ce que je préfère, mais celui-ci m’a intriguée : je voulais savoir comment on pouvait ; aujourd’hui, échapper aux connexions diverses et variées. Comment ne laisser aucune trace pendant un mois ? C’est le challenge qui attend les dix candidats qui ont accepté cette épreuve. La seule personne qui résiste est une bibliothécaire, et cela aussi me tentait car je fréquente beaucoup les bibliothèques. Je pensais qu’il y aurait des cas plus intéressants et des idées plus originales pour se cacher parmi les dix personnes choisies pour faire le test, mais pas trop. L’auteur, en fait, ne se concentre que sur « Zéro 10 » la bibliothécaire qui a une imagination extraordinaire et pourtant est bien une femme de la vie de tous les jours, que rien ne semblait prédisposer à avoir ce genre de capacités. Dans la première partie du roman, on la suit donc sans bien comprendre pourquoi elle s’en sort aussi bien mais c’est réjouissant de la voir semer ces prétentieux poursuivants, qui jouent avec leurs merveilleux joujoux à la pointe de la technologie pour dénicher toutes les cachettes de leurs proies. On aura les clés dans la deuxième partie, j’ai cru alors que le roman me plairait moins, mais non, car pour moi, l’intérêt vient surtout du pouvoir incroyable des plateformes numériques, pour surveiller les citoyens d’un pays.

Le jour où j’écris ce billet, j’apprends qu’une entreprise française, « Capgemini » aide la police fédérale américaine ICE (celle qui a tué deux manifestants à Mineapolis) à localiser les étrangers sans papier sur le sol américain. Tout l’intérêt du roman est de montrer ce que peuvent faire les algorithmes pour trouver quelqu’un en très peu de temps.
Il y a d’abord toutes les traces que nous laissons, le téléphone portable, l’ordinateur, les tablettes, les cartes bancaires, les caméras à reconnaissance faciale, et tous les appareils qui utilisent le wifi, et bien sur nos voitures connectées. Mais tout cela ne suffit pas pour des gens qui veulent disparaître et ne pas être retrouvés. Une fouille systématique de votre appartement, mettra le moindre détail dans des algorithmes qui permettront à des fins limiers de retrouver la façon de vous cacher. Des entreprises privées s’emparent donc, de la sécurité d’un pays, et cela m’a tenue en haleine jusqu’à la fin du récit, sans doute, nous sommes dans un roman mais la réalité n’est pas très loin de cela. Que serait la surveillance par satellites sans Elon Musk ?
Les accords entre la CIA et l’entreprise de Cy Baxter à la tête de l’entreprise WordlShare, dans ce programme « Fusion » sont effrayants mais réalistes.
Cette startup a été créée par deux amis Cy et Erika, parce que le frère d’Erika a été assassiné par un sniper lors d’une tuerie de masse. L’idée de mieux surveiller tout le monde vient de là : en faisant un monde pour les gentils on pourrait empêcher les méchants de sévir. Orwell avait tellement bien décrit que vouloir faire le « bien du peuple » en rognant sur ses libertés cela conduit toujours les sociétés vers la dictature, or ce roman s’appuie sur des faits que nous connaissons et cela fait peur.

Je ne peux que vous conseiller sa lecture pas tant pour l’enquête, encore que j’ai passé du bon temps avec la bibliothécaire pas si naïve que cela mais pour réfléchir avec cet auteur sur les dérives des algorithmes à qui nous confions nos vies. Et ce n’est sans doute qu’un début.

Extraits.

Début .

7 jours avant « Objectif Zéro « 
Boston, Massachusetts
 Le miroir en pied du hall, destiné à donner une impression d’espace et de lumière dans l’entrée exiguë, est piqué par le temps, la corrosion s’attaque à l’argenture comme la gale. Il fait tout de même encore l’affaire pour les résidents de l’immeuble à loyer modéré – des enseignants, des fonctionnaires, le propriétaire d’une boulangerie, ainsi qu’une demi douzaine de retraités qui se satisfont que l’ascenseur fonctionne la plupart du temps.

La ruse de la femme célibataire.

K.Day
Appartement 10
 Le choix de n’indiquer que l’initial au lieu du prénom complet – Kaitlyn- est suffisant pour l’identifier : appelons ça, la ruse n° 273 de la femme célibataire. Qui vient juste après celle qui consiste à rentrer chez soi armée de ses clés. Préciser « Kaitlyn » Day sur la boîte aux lettres ou dans l’annuaire, c’est s’attirer des ennuis ; le moindre sale type qui passe saura qu’une femme célibataire habite l’immeuble et pourrait se mettre à rôder alentour, juste pour voir si elle a besoin d’être sauvée., conspuée, suivie, violée, tuée.

Les Impôts

 La demeure est si vaste que la salle de réception est une surprise. Cy il ne se souvient même pas y avoir mis les pieds. Et puis loue-t-il vraiment cet endroit ou l’a-t-il acheté pour bénéficier d’une énième déduction d’impôts ? Ses comptables ont tellement compliqué les choses que même lui a du mal à savoir ce qu’il possède et ce qu’il ne fait que contrôler. Dans les deux cas il s’en fiche un peu, tant qu’ils maintiennent la facture fiscale de WorldShare proche de Zéro. 

L’optimisation fiscale.

 Elle parcourt en ce moment sur sa tablette tous les mails qu’elle a échangés avec Cy au sujet de Virginia Global Technologie. Ce n’est guère qu’une adresse destinée à minimiser les impôts sur les bénéfices des ventes européennes, rien de plus. Le procédé est relativement banal. Apple le fait. Google aussi. Et Amazon. Ils y ont tous recours. Aucun ne considère le paiement des impôts comme un devoir ni même une valeur.

Au départ de cette surveillance de tout le monde est partie d’une idée « dite » humaniste.

 Après le premier meurtre, ce jour-là, à Flagstaff, vingt-trois minutes s’étaient écoulées avant que Michael soit assassiné à son tour. Vingt-trois longues minutes – un temps, plus que suffisant pour stopper le massacre. Son assassin avait même filmé sa folie meurtrière au fur et à mesure, tuant, postant, tuant, postant. La police avait mis trente minutes pour arriver sur les lieux, et prendre à partie le tireur. Onze vies furent perdues au cours de cette demi heure, et celle de Michael aurait pu être épargnée si les forces de l’ordre avaient disposé de meilleurs moyens de détection et d’anticipation.
 Grâce à fusion avait promis Cy à Erika, ce genre de choses ne serait plus possible. Dans l’avenir qu’ils construiraient ensemble, ce tireur ne pourrait jamais acquérir légalement un semi- automatique, car il était sous le coup d’un mandat pour violences conjugales, donc la législation actuelle sur les armes aurait dû suffire à l’en empêcher. On aurait dû traquer chacun de ses déplacements et de ses achats, afin que cette acquisition illicite déclenche aussitôt l’alarme, comme auraient dû le faire ses ignobles posts les jours précédant le massacre. Si Fusion avait existé, la vie de Michael aurait pu être sauver -Cy en était certain- tout comme celle des autres victimes.

Le programme « Ange pleureur ».

 En infiltrant les fréquences de diffusion, on peut accéder à un téléviseur ciblé. Une fois qu’on a pris le contrôle, on le fait passer sur ce qu’on appelle un « faux mode off ». De sorte que le propriétaire pense qu’il est éteint alors qu’en réalité il est toujours allumé. Il a juste l’air éteint. Et le téléviseur opère maintenant comme un micro caché, qui capte le son extérieur et nous renvoie les données. (…)
– En fait, le timing est parfait, répond le Dr Cliffe Nous venons juste être mis au courant de vos essais sur ces nouveaux programmes, Ange pleureur et Clair-Voyant, et j’ai posé une question à laquelle Erika s’apprêtait à répondre ; à peu près, combien les téléviseurs à travers, les États-Unis avez vous infiltrés ?
.- Combien … de téléviseurs ? Oh des millions répond Cy sans hésitation.
(..)
 – Et toutes ces données audio que vous avez collectées ? Vous les avez ? 
– C’est exact. 
– Ou ça. 
-Dans un de nos centres de données, un site de stockage ultra sécurisé. 
-Elles ont donc été collectées passivement de manière continuelle, et toutes ces conversations sont maintenant entre les mains d’une société privée ? 
Cy et regarde les gens présents dans la pièce surpris de voir leur air inquiet. 
– Il y a un problème ? 
-Je pense que certaines personnes penseraient que oui, dit Justin, si elles venaient à l’apprendre. 

Privatisation de la défense d’un état.

Sandra a été la première à convaincre la CIA d’établir des partenariats avec le secteur privé. Elle a même personnellement mis au point un accord d’acquisition de technologies en phase de développement auprès des géants de la tèch. Ce qui lui a valu d’être honoré par le prix du directeur de la CIA, la médaille d’honneur du Renseignement, le prix de Reconnaissance nationale, comme officier pour services éminents, ainsi que la médaille d’honneur de la NSA.
(…)
 Le gros souci de Sandra Cliffe est le suivant : à l’époque où elle avait encouragé la CIA à signer des partenariats avec le privé, il était évident que les capitaux investis par l’agence devaient rester sa propriété et être géré par la CIA, le DIA, l’agence nationale du renseignement géospatial, voire plus largement la communauté gouvernementale. Ces actifs ne devaient en aucun cas être détenus en copropriété ou entièrement gérés par un entrepreneur non élu, qui n’avait prêté serment qu’à ces actionnaires. 

Le terrible engrenage.

 En tant que scientifique, il peut prédire quelles nouvelles menaces font naître ces armes, mais pas les dommages qu’elles causeront à la vie privée. Ce débat désuet, typique du XX°siècle est juste un bruit de fond : notre droit à l’intimité a disparu, il est déjà perdu, ou du moins il est tellement compromis qu’en réalité il ne vaut plus rien. Non, la vraie menace présente et future, c’est la « manipulation », le fait d’inculquer des attitudes prescrites et des modes de comportement aux citoyens sans qu’ils en soient conscients, c’est ce basculement passé inaperçu de l’État de la surveillance au contrôle, dernier chapitre de la longue histoire de la démocratie ou le libre arbitre se voit aliéné en soumission volontaire.


Éditions points, 211 pages, mai 2024

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine et trois fois il a su me plaire sans aucune réserve : Tiohtia : Ke (Montréal) et Kukum, dont celui-ci est en quelque sorte la suite. La suite parce que nous vivons la fin de vie Jeannette, l’enfant du personnage principal de Kukum. C’est un roman à deux voix, celle du narrateur auteur qui s’interroge sur ce que cela veut dire pour lui d’être descendant des Indiens Innus, et celle de Jeannette qui, en se mariant avec Thomas a été séparée de sa tribu. Mais elle se souvient bien de sa jeunesse dans les bois.

J’apprécie chez cet auteur, la façon dont il raconte ses origines et ce que les Indiens ont subi. Il n’édulcore aucune des différentes violences qu’ils ont supportées, mais il le dit de façon calme. Au lieu d’affadir ses propos cela rend, à mes yeux en tout cas, la situation absolument intolérable.

Ici, par exemple il évoque le racisme auquel il a été confronté comme tant d’autres Indiens , j’ai recopié en partie ce passage. Je suis bien d’accord avec lui, je pense que ce genre de propos ne s’oublient jamais, et qu’hélas on ne répond que rarement sur le coup.

Comme dans Kukum, il évoque la perte de valeur des savoirs des anciens, dans le monde moderne, les « vieux » deviennent encombrants, car ils n’ont plus rien à transmettre à leurs petits enfants. Pour ma part cela a, plutôt, créé des liens avec mes petits enfants, ils me mettent régulièrement au point mon téléphone et c’est vraiment agréable de le faire avec eux plutôt qu’au guichet Orange toujours encombré et parfois mal aimable.

Le gouvernement canadien aujourd’hui fait des efforts pour reconnaître ses erreurs et redonner aux peuples autochtones une partie des terres, mais rien ne rendra à la nature la beauté et la force qu’elle avait avant l’industrialisation, et l’ironie de l’Histoire veut qu’aujourd’hui, cette nature massacrée pour construire des énormes complexes industriels retourne à l’état de friche car ces mêmes industries ont fait faillite !

Un livre qui se lit bien et qui garantit un dépaysement certain .

 

Extraits.

Début.

(dès les premières phrase j’ai retrouvé le style de Michel Jean)

 Elle repose devant moi, figée dans la mort. Un cadavre embaumé est tout ce qu’il reste de cette femme à la silhouette, autrefois robuste et souple. Tout de sa jeunesse a été emporté, maintenant que ses beaux yeux noirs se sont fermés pour de bon. Rien ne subsiste de celle qui a souvent bravé le froid et parfois la faim. Ce corps a frissonné de peur, ressenti le plaisir.

La ville détruite par l’industrie aujourd’hui disparue.

Grandir dans une ville comme Sorel, dans les années 1970 laissait peu de place aux rêves. Encore moins à ces aventures qui font battre un jeune cœur. La ville comptait de nombreuses usines prospères. Des aciéries, des fonderies, un gros chantier maritime. Ces entreprises offraient des emplois payants aux hommes qui y travaillaient. Mais pour moi, elle n’étaient que des usines sales et polluantes. La beauté et la nature devaient céder le pas devant la primauté de l’industrie. Le progrès avaient-ils donc tous les droits ? Si ce paysage désolant pouvait s’appeler un progrès.(….)
 Aujourd’hui, plusieurs des usines ont fermé leurs portes. Marine Industries, l’ancienne fierté de la ville à l’époque où elle abritait un des plus gros chantiers maritimes de tout le canada n’est plus qu’un amas de métal oublié qui déverse sa rouille dans le Richelieu.

Le racisme.

« Pis ? Je m’en fous. Moi, je n’aime pas les Indiens ! »
 Chantal ne mesurait qu’un mètre soixante, ne devait pas peser cinquante kilos. J’en frissonne encore vingt ans plus tard. Sentir la haine de ce que l’on est, pour ce que l’on est. Il faut l’avoir vécu, pour comprendre.
(Lettre reçue par une jeune Atikamekw)
 » On ne veut pas de toi, ici. Nous autres, on n’aime pas le monde comme toi. Sale Indienne. Retourne chez toi. Et n’essaie pas de te plaindre au directeur. Il n’aime pas plus ta race que nous autres. Ta présence salit notre école. Dégage, maudite Indienne sale., »
Elle était signée, « Nous. »
(…)
 Le racisme provoque souvent le silence, chez la personne qui le subit. La jeune Atikamekw n’a rien dit. Moi non plus. Comme elle, j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai continué à travailler avec Chantal et, avec le temps, nous sommes même devenus amis. Je n’ai jamais évoqué l’incident devant elle. En fait, je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit. Mais je ne l’ai pas oublié . Comme l’adolescente de Wemotaci n’oubliera jamais la lettre qu’elle a reçue. Aujourd’hui, cependant, je regrette de m’être tu.

Les aînés chez les Indiens.

 Grand-père disait que, en vieillissant, nous avons besoin de la protection des autres. Que ce n’est pas notre faute si l’on vieillit, que c’est Dieu qu’il a voulu ainsi. Avec les années, on perd la vue, de la force et sa résistance. J’ai appris que c’est le rôle des plus jeunes de venir en aide à ceux dont les capacités déclinent.
 A l’époque, les vieux vivaient avec les jeunes. Rien n’aurait pu empêcher mon grand-père de monter avec nous dans le bois. Et personne n’a jamais tenté de le lui interdire. 
Il m’a enseigné tant de choses, comme la façon de prévoir la météo.

La religion.

 Pendant cet hiver, j’ai fait ma première communion et ma confirmation. La religion avait toujours occupé une place importante dans notre vie comme pour la plupart des Innus. (…)
 Je crois en Dieu comme une bonne chrétienne. Et si je crois que Dieu vit dans les êtres, je crois aussi qu’il vit dans les animaux, les arbres, le vent. Je crois en Dieu, et je crois l’équilibre du monde dans lequel j’ai grandi. Le monde de la forêt, où seul le respect des règles permet de survivre. Dans cette forêt vivent les esprits dont il ne faut pas trop chercher à comprendre l’origine ni les intentions.

Les vieux dans le monde moderne.

 Les enfants et mes petits-enfants ont grandi dans un monde où les vieux n’ont aucune utilité. Quand j’avais des questions ou besoin d’informations, je me tournais vers mes parents mon grand-père. Aujourd’hui, les jeunes se tournent vers la télévision la radio et Internet. Les aînés ne sont plus considérés comme des dépositaires du savoir. Une vieille personne pour eux est quelqu’un qui ne travaille pas, et dont il faut souvent s’occuper. C’est un poids.
 Je me suis souvent fait reprendre par mes petits-enfants et chaque fois c’était une pointe au cœur. De petites choses, me faire corriger quand j’essayais de les aider dans leur devoir et que je faisais une erreur. Le savoir que j’ai acquis n’a plus de sens aujourd’hui. Il appartient à un autre temps, et à un autre monde. 

 


Éditions Grasset, 374 pages, août 2025.

 « Le livre de kells » est aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. J’y ai changé des patronymes, quelque faits, parfois bousculé une temporalité trop personnelle pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée. »

Cet auteur est un habitué sur Luocine : Retour à Killybegs , Le quatrième mur, La légende de nos pères , Profession du Père, Le jour d’avant , Enfant de salaud .

Je ne sais pas si ce roman parlera à tout le public mais pour moi, il représente un retour vers ma jeunesse et mes engagements d’alors. Mais contrairement à lui, je n’habitais pas à Paris et à Rennes, les actions violentes n’ont pas existé, mais comme toute la jeunesse engagée tous nos regards allaient vers Paris, où tout semblait se passer.

La première partie du roman, raconte le sort terrible du jeune Kells qui a fui la violence de son père et se retrouve seul à Paris. L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse la vie dans la rue. Par moment le désespoir saisit le jeune qui a choisi de s’appelle Kells car il a reçu un jour une carte postale avec cette œuvre qui est un chef d’œuvre de la littérature chrétienne irlandaise en l’an 800. Sa vie lui permet de croiser des êtres très abimés mais aussi très humains. Et surtout montrer l’aspect impitoyable de la vie dans la rue. La difficulté de trouver un toit, au point où un jour il déclare que son rêve le plus fou, serait d’avoir un jour son nom sur une boîte aux lettres. Et tous les petits boulots payés au noir qui permettent rarement de se nourrir correctement, et les abus des gens qui les emploient et qui savent ces gens sans défense. Et puis parfois une femme humaine qui le nourrit et le loge une nuit alors qu’il gèle à Paris.
Un jour, il croise des militants de « La cause du peuple » et parmi ces militants trouvera une nouvelle famille et commencera à lutter avec eux pour qu’enfin le monde change. On retrouve là les luttes des années 70 et certains noms ont résonné jusqu’à Rennes : Pierre Overney assassiné par un membre de la milice de l’usine Renault .

Enfin la dernière partie ce sont les fêlures qui peu à peu amènent Kells à douter de ses engagements : l’affaire de Bruay en Artois où « La Cause du peuple » » a pris fait et cause pour prouver la culpabilité du notaire, quand son innocence éclate la cause maoïste semble ridicule, et puis l ‘assassinat des athlètes israéliens par les palestiniens le trouble beaucoup.

Le livre se termine sur se débuts à Libération avec Serges July.

C’est un roman très bien raconté et très vivant, mais je suis prête à lire des avis négatifs, et après un tour sur Babelio, je vois que si tout le monde a été (comme moi) touché par la première partie où il raconte si bien la vie des SDF, les lecteurs qui n’ont pas connu ces années là, n’ont pas été passionnés par son engagement politique ni par les différentes personnalités de « La cause du peuple ». Je peux le comprendre, d’ailleurs je remarque que les passages que j’ai notés sont tous dans la première partie et pourtant j’ai lu tout ce livre avec un grand intérêt.

 

Extraits.

 

Début.

 -Tiens, prends ça mon fils, tu en auras besoin.
 Elle l’avait cherché du regard, partout dans la salle des pas perdus, tournant la tête comme un oiseau inquiet. Ma mère, son front soucieux, ses yeux délavés par le temps.
 Elle se méfiait. Elles vérifiaient que l’Autre ne l’avait pas suivie.
L’ Autre, c’est comme ça que j’appelais mon père.

Pourquoi ce nom et le titre.

Pour eux tous, je m’appelais Kells, comme la ville d’Irlande où Jacques et ses parents avaient campé un été. Partout où il allait en vacances, mon ami postait pour moi, un souvenir coloré. Des places, des monuments célèbres le désert marocain où les gratte-ciel d’Amérique. Mais cette fois, il avait choisi une carte postale reproduisant une gravure médiévale avec cette explication au dos : » Le livre de Kells chef d’œuvre du catholicisme irlandais, ce manuscrit a été rédigé en l’an 800 par des moines de culture celtique sur 185 peaux de veaux mort-nés. » Il avait été impressionné par l’histoire de ce trésor. Moi j’ai été sidéré par sa beauté.

Effet du LSD.

 Passant près d’un immeuble mouvant. J’ai été pétrifié. Sur une poubelle grise les mots « Papier svp » m’ont donné une crise d’asthme. Nous étions dans un pays totalitaire. C’était inouïe. Même les poubelles publiques me demandaient mon identité. Elles étaient devenues les auxiliaires zélées des flics et des gendarmes. Je suis passé à un mètre du panneau, mais j’ai refusé d’ obtempérer. Un acte de résistance. J’ai dépassé le danger, attendu un coup de sifflet, compté mes pas une fois encore, mais rien. L’ennemi avait renoncé.

Un ado qui se croit malin auprès du curé de sa paroisse.

 Lorsqu’il m’a demandé où j’en étais dans la vie, les études, les certitudes, j’ai essayé de le déstabiliser.
 J’ai pris ma tête à claques.
– Quand je croise une croix, j’ai envie de cracher dessus.
 C’était faux, c’était bête, j’avais 15 ans.
 Je m’attendais à ce que mon ancien confesseur s’indigne. Il a fait mini de réfléchir.
– Quand tu croises une croix, tu as envie de cracher dessus ?
 Répétée par ses lèvres, ma phrase semblait ridicule.
 J’ai aussi la tête, sans un mot.
 Il a posé la main sur mon épaule, un sourire immense sur le visage.
– Tu vois toujours la croix ? Alors, c’est un bon début, mon fils.
 Et il est reparti en trottinant, content du bon tour qu’il venait de me jouer.

La misère totale.

J’ai marché le jour la nuit sous le vent du nord et dans le froid. Je me suis réfugié au cœur du pire. Un parking gelé, une décharge à ordure, une vespasienne. Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. Je n’étais plus un homme, j’étais une défaite. 
Jamais je n’avais imaginé que je serais aussi seul au monde.

Un beau geste et si bien raconté.

 J’étais devenu un pauvre.
 Un soir, boulevard de Ménilmontant, une dame âgée m’a fait entrer chez elle. Elle m’a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie de l’escalier. Elle m’a vu, sorti du sommeil désemparé, les mains entre les cuisses et mon sac-à-dos pour oreiller. Elle n’a rien dit. Après être entrée dans son petit appartement, elle a laissé la porte ouverte. Comme ça. Un rayon de lumière dans mon obscurité. Alors je l’ai suivie. Avec mon visage de nuit, ma cape ridicule et la faim au ventre. Je suis resté debout dans l’entrée, mon sac à bout de bras. Et elle a fait comme si je n’étais pas là. Elle a enlevé son manteau d’hiver et fait chauffer des restes. Du veau, une sorte de ratatouille des haricots en plus. Et puis d’un geste de la main, elle m’a proposé un siège. Elle a ajouté mon assiette à la sienne. C’était une mère. Elle ne me craignait pas.
 Nous avons dîné face à face sans question sans un mot. Elle et moi, dans notre cuisine commune. J’ai su qu’elle me ferait une place dans un fauteuil ou un canapé pour la nuit. A son regard tranquille, j’ai compris qu’elle avait pris soin d’autres enfants que moi. Ces gestes disaient d’habitude, et la fraternité. J’étais le bienvenu.

 

 


Éditions Folio aout 2025, 304 pages première édition en 2008

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié.

 

Boualem Sansal est un auteur extraordinaire mais que je ne trouve pas facile à lire, j’avais eu du mal avec  » 2084 la fin du monde » où pourtant je reconnaissais un grand écrivain, je n’ai pas réussi à finir « le serment des barbares ».

Ce roman-ci a l’avantage d’être plus concis et de se concentrer sur le destin d’une famille, celle de la famille Schiller. Hans Schiller est allemand et a vécu dans un tout petit village près de Sétif et s’est marié avec une algérienne Aïcha , ils ont eu deux fils Rachel et Malrich. Les enfants ont grandi en France, ils sont très différents, Rachel est ingénieur, marié avec Ophélie propriétaire d’un pavillon proche de la cité où il a vécu avec son frère chez un ami proche de son père. Malrich est arrivé plus tard en France et est un zonard de la cité, il vit entouré d’une bande de bras cassés. Or en 1994, le village des parents, Aïn Deb, a été attaqué par le GIA et leurs parents ont été assassinés ainsi qu’une partie des habitants du village.

Ce meurtre va (évidemment) totalement bouleversé la vie des deux garçons, Rachel se lance dans une quête sur le passé de son père. Ce qu’il découvre le détruira complètement, son père est un ancien Nazi qui, en tant qu’ingénieur chimiste, a mis au point les chambre à gaz des camps de concentration. Il a fui après la guerre et a suivi une filière qui l’a conduit à devenir un formateur des cadres militaires du FLN. Pendant ce temps Malrich est confronté à la mainmise dans la cité par des Islamistes qui vont commettre un crime abominable contre une jeune fille pas assez docile.

Boualem Sansal n’hésite pas à comparer le nazisme à l’islamisme et compare leurs méthodes, tout vient de l’embrigadement de la jeunesse, faire peur et même terroriser, au nom d’une idéologie ou d’une religion, et quand cette peur est bien installée, les hommes sont alors prêts à commettre les pires des crimes.

Le roman est construit à partir des deux voix, celle de Rachel après son suicide. Le policier de la cité remet à Malrich son cahier où le frère aîné raconte sa quête et les révélations sur ce qu’il découvre à propos de son père. Les horreurs auxquelles il se confronte en allant dans les différents lieux où son père à exercer, en terminant à Auschwitz, lui ont fait perdre toute envie de vivre.

Malrich à son tour est confronté à la douleur de son frère mais aussi à l’emprise des islamistes de la pire espèce dans sa cité. On espère qu’il trouvera la force de survivre.
Il y a une troisième voix, celle de Primo Levi qui interpelle à tout jamais les consciences humaines de ceux qui n’ont pas voulu voir l’extermination des juifs .

C’est un roman qui emporte et qui fait réfléchir, et c’est écrit par un très grand écrivain. Comme l’avait déjà dit Dasola en 2008.

Extraits

Début.

 Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour. Il y a deux années de cela, un truc s’est cassé dans sa tête, il s’est mis à courir entre la France, l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, l’Égypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu la santé. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l’a quitté. Un soir, il s’est suicidé. C’était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23 heures.

Le narrateur imagine son village.

 J’entends des chiens par-ci, par-là qui aboient pour rien, il n’y a plus de caravanes depuis longtemps mais comme partout dans ces pays abandonnés des bus osseux qui brimbalent sur des pistes défoncées en fumant comme des diables ; je vois des enfants nus filant à toutes jambes, on dirait des ombres enveloppées de poussières, trop vite pour qu’on sache à quoi ils jouent quel djinn les poursuit ; des rires, des pleurs, des cris les accompagnent, qui vont se perdre dans l’air saturé de lumière et de cendres ? Et deviennent brouhaha qui s’embrouillent dans ses échos.

Les Algériens en France.

 Les gens jouaient à être algérien plus que la vérité, ne pouvait le supporter. Rien ne les obligeait mais il sacrifiait au rituel avec tout l’art possible. Émigré on est, émigré, on reste pour l’éternité. Le pays dont ils parlaient avec tant d’émotion et de tempérament n’existe pas. L’authenticité, qu’il regarde comme le pôle Nord de la mémoire encore moins. L’idole porte un cachet de conformité sur le front, trop visible, ça dit le produit de bazar, contrefait, artificiel, et combien dangereux a l’usage. L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparait activement à la fin des fins. Le pays vrai est celui dans lequel on vit, les Algériens de là-bas, le savent bien, eux. Le drame dans lequel ils se débattent, ils en connaissent l’Alpha et l’oméga et s’ils ne tenaient qu’à eux, les tortionnaires auraient été les seules victimes de leurs basses œuvres.

Humour très typique de cet auteur.

 Obtenir des papiers administratifs d’Algérie, est assurément la mission la plus difficile au monde. Voler la tour Eiffel ou kidnapper la reine d’Angleterre dans son palais est un jeu. On a beau sonner, personne ne répond. Le courrier se perd au-dessus de la Méditerranée, où il est intercepté par Big Brother et entreposé dans un silo, aux Sahara, le temps que le monde s’écroule.
 Mon voyage semblait devoir s’arrêter là quand un jeunot rigolard s’est manifesté. Échange de murmures à distance. Il était partant. Il demandait un prix avec plusieurs zéros. À ce tarif, on s’offre, Paris/New York en Cadillac . Mais bon, le danger a son prix.

La question.

« Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères, des crimes de nos frères et de nos enfants ? Le drame est que nous sommes sur une ligne continue, on ne peut en sortir sans la rompre et disparaître. »

Résistance à l’islamisme.

 Arrêter l’islamisme. C’est comme vouloir attraper le vent. Il faut autre chose qu’un panier percé ou une bande de rigolos comme nous. Savoir ne suffit pas. Comprendre ne suffit pas. La volonté ne suffit pas. Il nous manque une chose que les islamistes ont en excès et que nous n’avons pas, pas un gramme : la détermination. Nous sommes comme les déportés d’antan, pris dans la machination, englués dans la peur, fascinés par le Mal. Nous attendons avec le secret espoir que la docilité nous sauvera.

L’enfant du bourreau.

 On ne choisit rien dans la vie. Mon père n’a rien choisi, il s’est trouvé là, sur ce chemin qui menait à l’infamie, au cœur de l’Extermination. Ils ne pouvaient le quitter, il ne pouvait que fermer les yeux et le suivre. Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vend brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé d’un côté ou de l’autre du manche. Je n’ai rien choisi sinon que de vivre une vie tranquille et laborieuse et me voilà sur un échafaud qui n’a pas été dressé pour moi. Je paie pour un autre. Je veux le sauver,, parce que c’est mon père parce que c’est un homme. C’est ainsi que je peux répondre à la question de Primo Levi, « Si c’est un homme ». Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme.


Éditions de l’Olivier, 142 pages, Août 2025

Je connaissais cet auteur pour ses nouvelles en particulier « la patience des buffles sous la pluie« , le sujet de ce livre, la vie de son frère schizophrène, me touche et j’ai voulu savoir comment il allait raconter cette terrible maladie. Un peu comme pour ses nouvelles en chapitres souvent très courts, l’auteur remonte le temps de vie partagée avec son frère aîné. Lui, il est le troisième garçon d’une famille aimante, mais depuis quarante ans il vit dans l’angoisse des coups de fil qui peuvent annoncer les mauvaises nouvelle d’Édouard . Le récit commence par le dernier coup de fil, celui de la responsable de la clinique où le malade aurait dû être depuis deux jours. C’est l’auteur qui rentrera chez lui pour découvrir son frère mort. Ensuite il faudra l’enterrer, puis se souvenir des moments tragiques où la maladie ne laissait aucun répit à cet homme qui pourtant se battait de toutes ses forces contre elle . On remonte ainsi les années jusqu’aux jours lumineux de l’enfance où les deux frangins avaient tissé des liens affectueux. On peut donc refermer ce petit récit sur un personnage plein de promesses, qui avait toujours des idées pour rire et s’amuser et qui, surtout, a su aimer sa famille et ses amis. On en oublierait presque les scènes de violence où le même Édouard vomissait sa haine contre ses parents, ses frères et tous ceux qui voulaient l’aider.

C’est une peinture tellement exacte de la maladie mentale, on est loin de la présentation romantique que l’on trouve parfois dans les romans, je me souviens de mes réserves sur ce roman qui a connu un grand succès « En attendant Bojangles« , une femme bipolaire, l’imaginer heureuse c’était impossible pour moi. J’ai trouvé beaucoup plus juste le point de vue de Jean-François Beauchemin  » Le Roitelet » à propos d’un frère schizophrène. Mais David Thomas va plus loin encore, au plus près de la souffrance absolue des malades mentaux  : son frère a souffert le martyre et son addiction aux drogues, cannabis , cocaïne et alcool ont sans doute aggravé ses délires paranoïaques. C’est écrit dans un style précis et parfois, quand c’est possible, poétique, pour moi il n’y a pas de doute si ce sujet vous touche ou touche un de vos proche la lecture de ce roman vous aidera à mieux supporter votre douleur et celle de la personne malade.

 

Extraits.

Début.

Le masque

 C’était à un mariage. Le dernier où nous sommes allés ensemble, quelques mois avant sa mort. Il était là, assis au milieu de tout le monde, entouré de gens qui allaient et venaient, une coupe de champagne et élégamment maintenue au bout d’un poignet souple, de gens qui presque glissait dans un ballet fluide et élégant. C’est ça le bonheur (ou son image) glisser. Le malheur, lui, fige les êtres. Il était assis au milieu du mouvement, immobile, courbé, les épaules rondes en carapace, les mains jointes entre les genoux, avec un masque sur le visage, le masque de la souffrance.

Je suis tellement d’accord avec cet auteur.

Alors quand je vis dans un article sur Silvia Plath d’un écrivain critique qui ne semble pas avoir approché beaucoup d’aliénés : « Les malades mentaux font d’extraordinaires narrateurs car tout ce qu’ils disent est original, décalé, comique. Ce que l’on cherche dans un roman, c’est fuir la banalité. Beaucoup d’auteurs devraient faire un séjour en HP pour voir l’existence sous un angle différent » , j’ai envie d’emmener son auteur à Sainte-Anne, pas pour un reportage d’une semaine, non mais pour un mois ou deux, afin qu’ils voient de près la texture du supplice, qu’il la touche qui la sente ( l’haleine provoquée par certains médicaments) qu’il vive l’ennui, le vide, la peur, l’angoisse, la solitude, l’exclusion, l’épuisement, l’infantilisation, les dysfonctions du corps et les courts-circuits de l’esprit. Je voudrais qu’il prenne quarante kilos, qu’il transpire à tremper ses vêtements, qu’il perde ses dents que ses mains tremblent comme celle d’un parkinsonien, qu’il ait du mal à chier, à bander, à parler, à voir, à marcher sans trébucher et à comprendre où il est. Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas des savanes peuplées d’animaux magnifiques, ils sont des enfers où errent des êtres liquidés de tout ce qui nous rend libres.

On ne le dit pas assez.

 Toutes les études et les écritures sont formelles sur la forte conséquence de la toxicomanie sur les sujets souffrants de cette pathologie. L’alcool, mais surtout le cannabis et la cocaïne sont dévastateurs pour les psychotiques.

Les soins.

Le cerveau est un organe peu connu comparé à d’autres. Ce qui apparaît certain, c’est qu’il faut poursuivre vers la neurologie, intensifier les recherches et abandonner les pistes psychanalytiques. C’est déjà ça. De réels progrès ont été faits sur les effets secondaires des traitements, les diagnostics sont plus précis, les malades mieux suivis, mais les médecins manquent d’outils et de savoir pour réparer une mécanique extraordinairement complexe. Ce n’est pas la psychiatrie qui enferme le malade, c’est la maladie qui, aujourd’hui encore, est opaque.

La souffrance d’un fils et de sa mère.

 Qui aurait pu croire que cette femme avait un fils schizophrène ? Qui aurait pu imaginer ce que son fils lui a reproché, les insultes, les hurlements qu’elle a reçus ? Qui aurait pu imaginer ce qu’elle a ressenti dans son corps, dans son ventre, lorsqu’elle l’entendait pleurer au téléphone ou qu’elle le voyait s’effondrer devant elle, incapable qu’il était de voir la moindre lumière, la moindre lueur dans sa vie, faisant l’inventaire de ses échecs, de ses impasses ? Et elle, face à la tristesse abyssale de son fils, devant trouver les mots, être à l’écoute, être présente, être là alors qu’il lui demande de ne pas l’être, enfin si, mais non, casse-toi mais ne m’abandonne pas, écoute-moi, mais ne m’appelle pas, je ne peux plus te supporter mais je ne peux pas vivre sans toi, salope, je t’aime. Et elle qui a tout encaissé, qui a tout pardonné tout. Elle l’a défendu. Toujours. Elle a acceptée. Tout. Elle a été, inlassablement la voix qui ramenait à une réalité que nous n’avions pas le choix d’accepter : « Vous ne ferez jamais marcher un paralytique. » Elle fut la première savoir ce qui se passait, la première à comprendre dès la fin de l’adolescence, quand il aura des comportements un peu … bizarres, excessifs, inappropriés, fantasques, elle saura. En quarante de maladie je ne l’ai jamais entendue prononcer le moindre mot désobligeant sur son fils. Elle s’est toujours interposée pour le défendre.


Éditions Le Tripode, 172 pages et 65 chapitres, mars 2025

C’est encore Keisha qui m’a signalé ce roman après m’avoir fait découvert « Parfois l’homme« . Surtout, laissez vous tenter à votre tour, et si vos bibliothèques ou autres médiathèques ne l’ont pas encore, expliquez à quel point ce livre plaira à un public très large. Je suis ravie de commencer l’année 2026 avec ce coup de cœur.

Une personne a tout quitté pour en retrouver une autre dans 11 heures et 37 minutes. C’est l’espoir d’une très forte histoire d’amour avec une fin comme dans les films, un baiser final annonçant une scène plus érotique. Oui, mais … Vous aimeriez, sans doute, savoir si la personne qui est dans sa voiture est un homme ou une femme, mais je ne peux pas car l’auteur a décidé de ne vous laisser aucune indication. Cela permet parfois de penser que c’est une femme, celle qui a une bombe lacrymogène dans son sac, et puis un homme qui choisit si mal sa nourriture au restaurant de l’autoroute.

Pendant ce trajet si long, l’auteur observe tous les petits détails de nos trajets sur les autoroutes, sur nos voitures, sur la conduite la nôtre et celle des autres : lisez le chapitre 19 « Accélérer ». Mais nous avançons aussi sur l’histoire personnelle de la personne qui conduit , il nous fait partager ses digressions qui parfois, quand elle est fatiguée, sont quelque peu délirantes. Dans les 65 courts chapitres, Sébastien Bailly, passe de l’humour, à des observations très justes à des moments plus profonds.

J’ai recopié beaucoup de passages, car cela m’aide à mieux me souvenir du talent de cet auteur, mais je ne voudrais pas gâcher votre rencontre personnelle avec ce roman, donc vous pouvez ne les lire qu’après votre propre lecture.

 

Extraits.

Début

1 Partir
 Tu as dû partir. La route est longue : douze heures au moins. Une journée classée noire ? Il a fallu que tu te lèves, tôt. Devant toi un parcours que tu n’as pas eu besoin de planifier. Parce que, parfois l’autre est une machine. Tu lui as indiqué l’adresse de destination, la voix t’a répondu : vous arriverez dans 11 heures et 37 minutes. Plus qu’à te laisser guider.

Sortie de ville.

 Du centre-ville à la périphérie, tu es toujours dans la ville. Les immeubles cossus font place aux HLM, les HLM aux pavillons, les pavillons aux hangars des zones commerciales, aux restaurants de spécialités improbables, aux vendeurs de moquettes et de canapés, aux entrepôts de carrelage, aux ateliers et aux usines, les panneaux publicitaires continuent de boucher le paysage et quand tu vois un bout de forêt, ce sont d’abord trois arbres au milieu d’un rond-point, puis un bosquet qui cache une excroissance de zone d’activité, une pépinière de startup, une usine pétrochimique, une friche mi-béton mi-ronce.. 
La ville s’efface, elle ne disparaît pas d’un coup.

Il m’a fait rire : les autocollants sur les voiture.

 Les plus expansifs ont collé en haut de leur vitre arrière, un parasoleil dont l’efficacité reste à prouver, mais qui permet deux ou trois mots explicites en l’honneur d’une équipe de football, d’un club de karaté, ou de philatélie. C’est vert bouteille, ou d’une transparence bleutée un peu sale.

Les propriétaires ont donc cru un jour que leur opinion importait qu’ils feraient ainsi progresser leurs idées. Et ils t’expliqueraient qu’ils ont bien raison, puisque c’est ainsi qu’ils ont sympathisé avec leurs voisins de camping, il y a quinze ans. Lui aussi, était outré par la chasse à la baleine. Ils se retrouvent depuis chaque mois d’août, côte à côte, vieillissants mais fidèles, leurs tentes dernier cri tournées l’une vers l’autre. 
Et les baleines ? Décimées.
 On ne peut pas gagner sur tous les tableaux.

Les veilles de rentrée.

 Tu te souviens de la veille de la rentrée des classes, il t’était souvent impossible de trouver le sommeil. Tu te répétais en boucle les évènements probables du lendemain une centaine de fois explorant toutes les options mêmes les plus improbables, et tu t’endormais sur l’hypothèse d’un tremblement de terre qui empêcherait l’ouverture de l’école.

Tellement vrai.

 L’habitacle a abrité des débats politiques et des enfants ont demandé si c’était encore, loin. On va toujours trop loin. Et c’est toujours trop long.
 Il avait fallu s’arrêter en urgence pour les pauses pipi qui ne pouvaient attendre, et se ranger trop tard, sur le bas-côté, pour des envies de vomir arrivées trop vite.

Humour.

 Sur l’autoroute uniforme, ces spécialités marquent l’appartenance locale. On apprend d’une région qu’elle est productrice de moutarde, de bonbons acidulés, de saucisson de cheval, mais c’est plus rare.

Cela aussi, c’est vrai.

 Les voitures sont si sophistiquées maintenant qu’un voyant s’allume à la moindre défaillance. À quand le voyant qui clignote pour dénoncer les voyants qui ne s’allument pas ? Et le voyant qui s’allume pour dénoncer le voyant qui ne clignote pas pour dénoncer les voyants qui ne s’allument pas alors qu’ils le devraient ? Et celui qui …

La boîte à gants.

La boîte à gants… C’est bien un endroit où tu as stocké tous les objets inimaginables sauf des gants. 

Bon à savoir…

 Rien n’interdit à une personne majeure de quitter le domicile conjugal sans explication. Rien n’interdit de disparaître.
 Je cite pour que tu suives, et que tu saches ce qui t’attend : sur décision d’un juge, il est possible d’obtenir une présomption d’absence et dix ans plus tard, une déclaration d’absence. Elle importe les mêmes effets qu’un décès : le patrimoine est légué. Le conjoint de l’absent peut contracter un nouveau mariage. 
En d’autres termes, tu as dix ans devant toi pour changer d’avis. Comme quoi, on a toujours le choix de ce qu’on vit.

Le chapitre 50 m’a beaucoup touchée.

Comme tout le monde. On espère. On a entendu dire qu’il était possible que tout se passe bien, que tout se passe au mieux, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Tu parles. Quand la mort nous sépare elle n’a généralement pas un grand effort a fournir. Voilà un moment que le travail a été fait : le temps, le temps est bien plus efficace que la mort.
 Gratte un peu le vernis des couples irréprochables. Tu verras ce qu’il reste de brillant. Pas grand-chose, et les crevasses de la peinture séchée trop vite, les pigments effacés par la lumière, les coulures des bleus qui se dissolvent révèlent une autre version que la façade, longtemps présentée sans défaut. Et si tout semble avoir gardé l’éclat du premier jour le châssis joue, la toile est voilée, comme une roue de bicyclette après l’ornière. On ne sauve que les apparences de loin.
 L’autre à qui l’on a donné les clés de sa vie a tellement changé que la personne que l’on quitte, n’est pas celle qu’on a aimée, non. On ne trahit rien à bien y réfléchir. On tire une leçon, et c’est ainsi qu’on part.

La vie et le roman.

La différence entre la vie et un roman : dans le roman, tu finis toujours par te servir de ta bombe lacrymogène, sinon, pourquoi l’auteur se serait-il donné la peine d’en parler ? Dans la vie, tu finis par t’apercevoir, un jour, en nettoyant ton sac, qu’il y avait une date limite d’utilisation de la bombe, si bien que l’achat n’aura servi à rien. Et tant mieux. 

 

 


Éditions La Table Ronde , 177 pages, aout 2025

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’avais noté ce titre après avoir lu le billet de Cath.L , d’ Athalie, d’Ingannmic et … ce roman est au programme du club de lecture. Quel plaisir de lecture, ! je n’ai vraiment pas grand chose à ajouter à leurs billets, mais j’espère tout simplement à mon tour vous donner envie de le lire, comme vous y invite sa si belle couverture.

À la fin du livre, l’auteure donne les sources qui l’ont amenée à écrire ce récit : Au milieu du 19° siècle, des pasteurs écossais ont eu envie d’échapper à l’église presbytérienne pour fonder l’église libre d’Écosse, et en même temps les grands propriétaires terriens ont chassé de leurs terres des petits paysans qui souvent avaient du mal à leur payer le fermage et ont trouvé plus rentable d’installer des immenses troupeaux de moutons qui ne demandaient que peu de main d’œuvre.

Dans le roman, un pasteur, John Ferguson affronte dans une très grande pauvreté, car il fait partie de ceux qui veulent fonder l’église libre d’Écosse, voilà pour l’aspect religieux. Pour le fait de société, un propriétaire peu scrupuleux veut récupérer son île dans les Orcades. Il promet beaucoup d’argent à John, le pasteur, s’il se charge de chasser le dernier paysan. Dans cette île vit Ivar, un homme qui, il y a longtemps, n’a pas voulu suivre ce qui lui restait de famille détruite par une succession de tragédies. Il n’a vu aucun autre humain depuis une dizaine d’années, quand John arrive dans son île, celui-ci glisse au bas de la falaise et est sauvé d’une mort certaine par Ivar. Les deux hommes ont quelque chose à cacher à l’autre, Ivar s’est approprié le calotype (j’ai appris le mot !) de Mary la femme tendrement aimée du pasteur. Quant à John il doit dire à celui qui lui a sauvé la vie et qui le soigne qu’il est venu pour l’expulser de son île. Grâce aux soins d’Ivar, une solide amitié va s’installer peu à peu entre les deux hommes.

Le roman se passe au milieu d’une nature extraordinaire et avec deux hommes qui ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent arriver se comprendre. C’est un autre centre d’intérêt la découverte d’une langue disparue qui est si riche pour décrire les réalités de la nature, sachez qu’il y a tant de mots différents pour décrire la mer et ses différents états .

gilgal : tumulte dans la mer

skreul : agitation dans la mer avec de fortes déferlantes, et notamment le bruit de celles-ci lorsqu’elle déferlent autour des rochers immergés.

pulter : mer creusée ou croisée.

Yog : mer forte avec des vagues courtes et hachées.

L’auteure décrit très précisément la vie d’Ivar faite de gestes simples et d’une observation attentive de tous les phénomènes de la nature, on sent sa grande empathie avec tous ses personnages, ce qui fait ressortir la cruauté des grands propriétaires terriens qui, eux, n’ont aucune considération pour les pauvres fermiers.

J’ai une petite réserve sur le dénouement, mais j’ai tellement aimé ce roman que je n’insiste pas plus, à vous de voir, Athalie a aimé la fin, et Cath, comme moi, un tout petit bémol.

Extraits

Début

 Il regrettait soudain de ne pas savoir nager – cette ceinture de flottaison paraissait bien fragile et cela ne l’avait pas rassuré qu’on lui dise de ne pas s’alarmer, que les hommes non plus ne savaient pas nager.
 Chaque fois que la barque s’élevait, il apercevait la côte rocheuse, les falaises, l’absence du moindre lieu où débarquer ; chaque fois qu’elle descendait, les rochers disparaissaient, remplacés par un mur gris, liquide.

Religion en Écosse.

 Le plus probable c’est qu’à ses yeux, il n’y ait guère eu de différence entre un ministre presbystérien et un autre – pas un seul à sa connaissance, n’ayant protesté contre le fait, qu’on chasse les gens de domaines comme le sien pour les remplacer par des moutons. Qu’ils fussent restés au sein de l’Église établie ou bien partis rejoindre la nouvelle, cela n’y changeait rien – ils étaient tenus à l’art de ces affaires.
 D’ailleurs la doctrine presbytérienne de la Providence s’était révélée, être une aubaine à l’heure de l’déplacer les gens – en leur rappelant, comme elle le faisait, que les évènements de leur vie n’étaient ni plus ni moins que le déploiement de la volonté de Dieu ; que toute souffrance résultant de leur expulsion, n’était qu’une punition divine pour leur péchés.

Se comprendre sans parler la même langue.

Ivar n’était pas loquace. Il parlait rarement, et quand il le faisait, ses phrases étaient courtes.
 S’y entrelaçaient quelques mots que John Ferguson croyait reconnaître -une poignée de termes ressemblant à ceux qui, en anglais, signifiaient poisson, tourbe, mouton, jour, regarder, moi ou je, mais prononcés avec un accent tel qu’il était impossible d’en être absolument certain. Difficile d’isoler quoi que ce soit de familier, tant ces mots s’entremêlaient avec tout ce qu’il ne connaissait pas et ne pouvait deviner, si bien qu’à peu près tout ce que disait Ivar, au début, lui était incompréhensible, la communication entre eux passait principalement par des doigts pointés vers les choses.

La communication progresse.

 Tout s’était soudain animé depuis qu’ils avaient commencé à ajouter des verbes et des adverbes aux noms dans leur dictionnaire bleu de fortune – beaucoup de mouvements et d’agitation des bras, de la part d’Ivar et autant que John Ferguson pouvait en faire avec ses côtes endolories et probablement fêlées ; un tas de oui et de non de la tête aussi, et toute une série de pantomimes tandis que John Ferguson essayait de représenter ce qu’il voulait savoir, Ivar mimant de même ce qu’il essayait de décrire, et ensemble, ils s’ approchaient lentement des bons mots pour, disons, tricoter, et filer et carder la laine ; pour manger discrètement et manger en faisant du bruit ; pour marcher vite et marcher lentement ; pour crier et pour murmurer ; pour sauter et pour frissonner ; pour tousser et pour renifler ; pour s’accroupir devant le feu et pour chasser les poules.

Où va se loger la religion ?

 Elle lui avait déjà confié, alors qu’elle était « une bien médiocre presbytérienne ». Cependant, une expérience vécue à l’église l’avait ébranlée : au beau milieu d’un sermon, une femme assise devant elle s’était levée pour annoncer qu’elle venait d’avoir une vision de l’enfer où tous les gens portaient des bijoux, des perruques et de fausses dents.

 

 

Éditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025

Ce roman (cadeau de ma sœur, un grand merci) a reçu de multiples récompenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, Keisha a déjà écrit un billet et bien d’autres sont à venir, j’en suis certaine, voici celui d’Athalie puis celui de Sandrine. J’avais déjà croisé cet auteur avec un livre que j’avais trouvé remarquablement bien écrit mais dont la fin m’avait découragée tant elle était violente : Histoire de la nuit.

Surtout, que l’idée de lire un énième roman familial ne vous fasse pas peur, si certes, sa famille est bien le point d’origine de son écriture, Laurent Mauvignier va tellement au delà du genre. La maison vide, héritage familial mais dans laquelle la fratrie actuelle n’a aucun souvenir, sert de fil narratif au roman . Deux drames connus ont bouleversé cette famille : La grand-mère Marguerite effacée de toutes les mémoires et qui a été tondue à la libération, et le suicide du père du narrateur. La seule femmes dont on célèbre la mémoire est Marie-Ernestine à qui le superbe piano de la maison vide était destiné. Du côté des hommes, il y a d’abord Firmin l’arrière-arrière grand père qui a conforté la richesse de la famille Proust, autour du hameau ajoutant au domaine familial, fermes, maisons à louer, bois et une scierie, puis Jules « héros » de la guerre 14/18 , héros entre guillemets car il semblerait que son exploit soit surtout une légende, en tout cas, c’est lui qui aurait dû remplacer Florentin Cabanel, le professeur de piano, dans le cœur de Marie-Ernestine, il n’est que le père de Marguerite, et enfin, Arsène, le mari de Marguerite qui lui fera deux enfants avant d’être prisonnier en Allemagne, une fille et le père de l’auteur.

Tout le drame se joue là : Marie-Ernestine aurait voulu connaître une vie différente où la musique aurait joué un rôle important, mais elle a dû se contenter de Jules qui meurt très vite, lui laissant une petite Marguerite, elle n’arrive pas à aimer la fille de Jules ni même à s’intéresser à cette enfant. Elle s’enferme pour passer des heures sur son piano en interdisant à sa fille de venir l’écouter. Cela va être pour l’auteur l’occasion d’écrire une scène d’une rare violence où tout se mêle : l’humiliation, la force d’un soldat nazi, et la déchéance de la fille qui annonce, ainsi, son sort à la libération.

Mais que serait cette histoire sans le projet de l’auteur ? Créer pour lui, sans doute, mais surtout pour nous, des personnages qui finissent par exister à force de nuances dans l’analyse psychologique de chacun d’entre eux. Il est vrai que l’on ne saura pas si la scène est réelle, la scène pendant laquelle le marbre de la fameuse commode dans laquelle il se désespère au début de ne pas trouver la croix de la légion d’honneur de son arrière- grand-père, aurait été brisée, mais peu importe, cette scène et les personnages sont présents dans notre imaginaire, comme les passages plus célèbres de la littérature : la colère de Grandet contre Eugénie qui a donné ses louis d’or à son cousin, le suicide de Madame Bovary, et tant de scènes que l’on pourrait piocher dans « la recherche du temps perdu » .

Pour le style, vous l’avez certainement entendu plus d’une fois, ces longues phrases font penser à celles de Proust. Je pense que dès qu’un auteur n’écrit pas dans un style lapidaire du 20° et 21° siècle on pense à Proust, pour moi il a surtout un style très personnel qui lui appartient. Et cela, il le met au service de son expression littéraire.

Je viens d’une famille où les femmes ont toujours pris leur destin en main et cela depuis au moins quatre générations, je trouve que j’ai beaucoup de chance. Je pensais cela en lisant ce roman qui a été un réel choc et une fois refermé, je n’ai eu qu’une envie le relire pour retourner dans les méandres de ces vies gâchées par le poids des convenances sociales et le poids des deux guerres tellement bien racontées. Quand la grande Histoire traverse des familles dont l’équilibre était plutôt dans l’apparence que dans de réelles valeurs, tout peut voler en éclats. J’espère que vous n’aurez peur ni de la catégorie « roman familial », ni des longues phrases, ni des 744 pages, et que comme moi vous lirez avec passion ce roman totalement atypique : de la très grande littérature.

Extraits

Début

Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire, sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverai pas mais où je me suis raconté qu’elle aurait pu échouer par je ne sais quel coup de hasard, me doutant bien qu’il était impossible qu’elle y soit, sans que personne l’y ait mise – et depuis quand aurait-elle atterri là ?.

La femme effacée.

 D’elle, il n’y avait rien parmi les écrins, les dentelles, les bijoux. Rien -absolument. Et c’est de ce rien que paradoxalement sa présence a fini par s’imposer avec une force presque plus aveuglante que celle, pourtant puissante, mais auréolée de la douceur des vieilleries de brocantes, surlignée par ses objets de mon arrière-grand-mère, Marie Ernestine. Ses babioles à elle, Marie Ernestine, dominent tout dans le tiroir de la commode et laissent comme dans une alcôve qui lui était réservée depuis toujours, un peu de place à ce petit-fils que sans nul doute elle la beaucoup aimé et beaucoup plaint, mon père.

La femme de Firmin.

 Sa femme, l’ombre, préposée aux confitures ou aux chaussettes à repriser, baissait les yeux, et acquiesçait à la parole d’évangile de son époux, mais elle savait tirer profit de l’obscurité dans laquelle chacun avait l’habitude de la tenir. Enfermés pour mieux construire, silencieuse et industrieuse, en véritable fourmi obstinée, son espace de liberté – un réduit, comme on dit des pièces minuscules même sans fenêtres ni perspectives-, mais un espace réel, concentré sur sa nécessité, espace dans lequel elle savait rire sous cape des prétentions de son mari, sachant l’infléchir sur certaines de ces décisions avec une telle abnégation que c’est à elle que revenait le mot final dont, son mari, en bon ventriloque se croyait l’auteur.

Marie Ernestine trahie par sa tante.

 Elle essaie de saisir ce qui vient de se dire avec la grand’tante, essaie de concentrer en deux ou trois moments significatifs l’intégralité de ce qu’elle vient de vivre, mais toujours, elle finit par conclure que la vieille dame n’est une hypocrite qui n’a jamais cru en elle, comme elle ne le prétendait que par vanité et pour s’attirer les bonnes grâces de monsieur Cabanel, lui dont maintenant elle n’avait même pas semblé se souvenir. Quand Marie-Ernestine lui avait rappelé qu’elle et lui avait soutenu ensemble son talent, ses dons, Caroline n’avait répondu qu’avec un geste d’agacement et d’incrédulité, comme si elle n’avait pas aimé qu’on lui rappelle un désagrément -un simple, inconfort plutôt- et avait évacué la question d’un simple. 
Un autre biscuit ?
 sans y prêter plus d’attention, comme si le professeur de piano n’avait été qu’une illusion dont la vieille dame était revenue et dont elle avait fait le deuil.

La trahison du professeur de piano.

 Il l’accompagne jusqu’au coupé et dit que peut-être tout est mieux comme ça, parce que, vous savez, c’est tellement dur la musique, le piano, tellement dur, tout ça, ça rend tellement seul de se pencher tous les jours sur ses touches, vous avez la vie devant vous et la vie c’est le plus important, l’art, vous savez, tout le monde en rêve mais personne ne veut payer le prix pour cet enfer ; votre père vous a peut-être sauvée d’un choix, dont vous ne mesurez peut-être jamais combien il vous aurait coûté peut être que vous devriez le remercier – et Marie Ernestine dit
OUI, sans doute oui 
et soudai. elle le regarde et
 Je suis heureuse de voir que votre épouse va mieux, c’est bien.
(Et la fin du chapitre)
 Alors qu’on entend le coupé qui démarre, le cheval qui s’éloigne, elle ne voit pas, elle ne le sait pas et ne le saura jamais, mais Florentin Cabanel se retrouve seul avec lui-même et c’est lui, sans doute, qui mesure davantage le choix qu’il vient de faire et qui comprend aussi combien ce choix, probablement, il le regrettera toute sa vie.

Le poids des secrets .

 Il faut peut-être préciser : cette histoire là, c’est l’ombre pâle de l’atavisme qu’on m’a dressé comme portrait de famille depuis l’enfance, et surtout depuis le suicide de mon père. Ce qui m’occupe l’esprit, ici, c’est comment ces histoires qui ont été obstinément tues ont pu traverser l’opacité du silence qu’on a voulu dresser entre elles et moi, pour arriver à se déposer dans ces lignes qui me donnent l’impression de les avoir menées à bon port et de pouvoir m’en libérer.
.
 Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard, les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux, derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui l’on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine.

Destin d’une femme sans homme.

 Ce que veut dire, une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des « filles », elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes, qui n’auront pas un regard pour elle une fois qu’ils auront obtenu, le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues, qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les droits froissés, le liqueur de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table, trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège.

Passage que j’ai apprécié nous sommes le 17 avril 1913.

 C’est le portrait de son père,
disent-elles toutes les deux, le répétant deux ou trois fois, comme si c’était la plus belle nouvelle du monde. Marie Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa joie, elle pense qu’en effet, le bébé lui ressemble à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer.

Différence entre les hommes et les femmes.

 Bien sûr, on avait aussi beaucoup blâmé, monsieur Claude, mais davantage pour sa faiblesse, d’avoir cédé à la perversion de Paulette que pour sa responsabilité dans l’affaire, parce que comme tous les hommes, il avait été facile de le détourner du droit chemin, il était une victime des deux « petites salopes », car bien que mieux née que Paulette, Marguerite était une pimbêche depuis tellement longtemps qu’on avait pu enfin trouver une prise pour démontrer combien elle était mauvaise – ça se voyait, je ne disais rien mais, à son âge, cette suffisance qu’elle a toujours eue, ma fille me le disait, à l’école, elle n’avait pas d’amies, et prenait tout le monde de haut – quelle honte pour une famille si bien.
 Bien sûr, personne n’avait pensé à se souvenir que Marguerite était à peine sortie de l’enfance quand ça avait commencé ; personne ne s’était soucié de son âge, de ce que monsieur Claude avait été son patron et qu’il avait été celui de Paulette, qu’il avait eu du pouvoir sur elle deux, non, personne n’a songé à y redire. C’était elle, venue de sa famille de vauriens, puis c’était Marguerite, la pimbêche en train de mal tourner – monsieur Claude est un homme et les hommes sont des enfants n’importe quelle catin les retourne et cette pauvre madame Claude qui travaille tout le jour dans sa boutique n’a rien vu, pensez-vous, on fait confiance.et voilà qu’on héberge le loup et quand il est trop tard, le troupeau a été décimé, et le loup s’est enfui depuis longtemps.

Page 618, je lis cela et je me dis, Bravo monsieur l’écrivain.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale, que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dans les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde, dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible.


Édition folio (473 pages -écriture petits caractères) (mai 2006 première édition en 1972)

Traduit de l’anglais par Sylvie Servan-Shreiber

Une amie est venue passer un petit Week End avec moi, et m’a offert ce roman, quel plaisir de lecture, et cela ne m’étonne pas que ce soit elle qui m’ait offert ce livre, elle adore tout ce qui vient de Grande Bretagne et adore les civilisations étrangères. Un grand merci pour ce plaisir partagé.

Je suppose que vous êtes nombreuses à avoir déjà lu ce roman, je rappelle la trame narrative : Mary Mackenzie se marie avec Richard attaché militaire en Chine, nous sommes en 1903. Son voyage est très long (et un peu long à lire aussi), mais dès qu’elle arrive en Chine, la façon dont elle décrit ce pays rend son récit passionnant, tellement plus que son mariage. Elle aura une petite fille mais son mari est si peu présent, qu’elle vit un grand amour avec un chef militaire japonais dont elle attend un enfant. Son mari la chasse et lui enlève sa fille.

La deuxième partie du récit se passe au Japon car son amant avait suivi le parcours de sa maîtresse et elle peut vivre dans une petite maison , elle aura un fils Tomo qui comble de l’horreur, lui sera retiré par son mari. La voilà seule au Japon où elle arrivera à mener une vie indépendante le cœur déchiré par l’absence de son enfant.

Ce que je viens de dire n’est qu’une toute petite partie de l’intérêt du roman. L’auteur a lui même une double origine : japonais et anglaise, il raconte très bien à la fois la culture écossaise, britannique et les civilisations d’Asie, chinoise et japonaise. Le roman mélange les lettres que Mary a envoyées à sa mère et son journal intime, elle décrit la misère en Chine et le monde des délégations étrangères. On est si loin du regard habituel des colonisateur dominants, ou de touristes attirés par l’exotisme, Mary sait voir la misère et la décrire, et s’étonner des pouvoirs exorbitants de l’Angleterre ou de la France. Comme celui de pouvoir s’attribuer une partie du territoire chinois. Elle raconte aussi ses rencontres avec du personnel des différentes ambassades. Mais la partie la plus intéressante se passe au Japon. Ce pays y est décrit de 1905 à 1942. Elle va réussir à survivre en se débrouillant pour travailler dans ce pays . Elle commence par travailler dans un grand magasin en vendant des robes à la mode anglaise pour des femmes qui ont envie de s’occidentaliser. Mais très vite, un peu trop pour elle, les Japonais, arrivent à fabriquer eux mêmes sans avoir besoin des services d’une femme occidentale qui de plus a été répudiée par son mari britannique et qui a été la maîtresse d’un Japonais . Tout cela se sait, et on s’en sert contre elle à chaque fois qu’on a envie de se débarrasser d’elle. Elle va finir par bien gagner sa vie et se trouver une maison ancienne au bord de la mer. Elle arrive à comprendre ce pays dont elle a réussi à apprendre la langue et sent combien ce pays est traversé par des tensions nationalistes très dangereuses surtout pour les pays voisins. Elle rencontrera des personnalités étonnantes comme cette noble qui refuse la place traditionnelle de la femme et qui voudrait que les Japonais sache que leur empereur est un homme et pas un Dieu. Elle a fait de la prison car elle a OSÉ regarder l’empereur au lieu de se prosterner à son passage. Ah l’art des courbettes … je vous ai recopié le passage o ù elle le raconte. Mais il y en a tant dans ce roman, de détails de la vie des puissants et des petites gens

Evidemment en 1942, elle est obligée de partir et le roman se termine, et sans rien vous dévoiler de l’intrigue sachez qu’il sera de nouveau question de ses deux enfants. Et que la turpitude de son mari est encore pire que ce qu’elle avait imaginé. Quel roman je suis certaine de relire certains passages juste pour le plaisir !

En 2011 Choup avait fait un billet avec plus de réserves que moi.

Extraits

Début.

 J’ai été malade hier pour mon anniversaire, alors que je n’avais pas eu le mal de mer pendant la traversée de la baie de Biscaye*, ni même à Malte pendant cette tempête. C’est un peu bête d’avoir été malade sur une mer aussi petite que la mer Rouge, mais quand je suis montée au coucher du soleil sur le pont – pour échapper au gémissement de Mme Carswell – le second est venu s’accouder près de moi et il m’a dit que je n’avais pas supporté les lames de fond de Somalie.
(La baie de Biscaye que les français appellent le golf de Gasconne)

Mariage à partir d’une photo.

 Je me suis demandé pourquoi j’allais en Chine épouser Richard, et je n’ai trouvé aucune réponse, rien qu’une impression désespérante de vide absolu. Je ne voyais même pas son visage, comme si ma mémoire se refusait, à présenter son image. Ce qui est affreux, c’est que même maintenant quand j’essaie d’imaginer ses traits, je n’y arrive pas. Nous n’avons pas échangé de photographies. Je ne possède qu’un petit instantané de lui dans les Highlands, debout à côté du cheval qu’il venait de monter. Mais c’est surtout le cheval que l’on voit bien.

Concessions en Chine.

 Mon hôtel est dans la concession française. Je n’avais jamais entendu parler des concessions et c’est le vice-consul venu à ma rencontre, qui m’a expliqué de quoi il s’agissait. Apparemment, les grandes puissances ont pris des morceaux de Chine et y ont établi leurs propres lois, les autochtones ne pouvant y pénétrer que comme des étrangers, ce qui semble assez bizarre.

Les règles.

 Je me suis réveillé ce matin avec un mal de tête et dans cet état, que les femmes doivent supporter.

 Habitudes vestimentaires.

 Il y a aussi un grand étalage de bijoux qui frisent presque la vulgarité, quoique je me sois rendu compte, en rendant visite à la famille de Richard, à Norfolk, que c’était une habitude convenable en société pour le dîner dans les campagnes anglaises. Ils s’habillent très ordinairement dans la journée, ils se transforme en paons le soir. Moi, je me sentais comme une faisane écossaise, mais je n’avais évidemment pas ma belle robe en soie bleue ce jour-là.

Vie sexuelle d’une dame anglaise.

 Je me demande si Richard n’a guère envie de me voir le matin parce qu’il ne tient pas à se souvenir de la nuit et de sa visite dans ma chambre. Je ne tiens pas non plus à me le rappeler.

Dans l’ambassade russe.

 Je suis allée à la légation russe mais pas pour rencontrer leur ambassadeur qui est en ce moment à Vladivostok. Notre hôte était le premier secrétaire, un comte qui porte assez de médailles pour avoir fait dix guerres, même s’il n’a pas l’air d’être le genre à avoir jamais pris part à un combat. Comme Marie m’en avait prévenue, la conversion était parfaitement inintéressante et les hommes ont bu trop de vodka, qui est leur whisky, mais semble insipide. J’étais en train de me demander quel intérêt, il pouvait bien y avoir à en boire, quand Richard m’a emmenée très subitement, parce que comme Marie me l’a expliqué par la suite, nos collègues russes étaient tout à coup un peu trop détendus

les mains de l’impératrice de Chine.

 Ce n’était pas une main ordinaire, mais un éblouissement de griffes en or. J’avais entendu parler de ses étuis à ongles mais les voir pour la première fois m’a quand même donner un choc. Ils avaient au moins trente centimètres de long sinon plus sur les doigts principaux, et même si l’or en était aussi fin que possible, ces étuis protégeant des ongles qui n’ont jamais été coupés devaient être affreusement lourds. L’impératrice ne peut rien faire toute seule à cause d’eux. Elle doit être nourrie, habillée, servie en tout et en permanence par les dames de la cour ; elle doit même se coucher sans ôter ses étuis à ongles. Je suis resté une minute ou deux à me poser des questions à leur propos, les yeux rivés sur ces mains qui reposaient à nouveau sur ses genoux, comme les nervures repliées d’un éventail. Chacune des bouchées qu’elle avale doit être mise dans sa bouche par quelqu’un, et l’impératrice qui règne sur le plus grand nombre de sujets sur terre après le roi Édouard est aussi dépendante qu’un infirme sans bras. Il ne faut donc sans doute pas s’étonner qu’elle se conduise de temps à haute comme une démente.

Le théâtre japonais.

 J’ai vraiment beaucoup aimé ce théâtre, où, tandis qu’un acteur était sur le point de s’éventrer sur scène, avec à l’arrière-plan un décor en papier de cerisiers en fleur, les gens de la loge voisine pouvaient être complètement absorbés par la nécessité de faire passer le hoquet du grand papa, visiblement du à une trop grande consommation d’alcool de riz.

Les courbettes.

 Je commence à en savoir long sur les courbettes japonaises. On pourrait écrire un livre sur l’art des courbettes, qui est soumis à des règles encore plus strictes que la composition florale. Il y a des courbettes pour ceux qui vous sont socialement égaux, selon les circonstances de la rencontre, il y en a pour les supérieurs, pour les domestiques, pour les commerçants, et même pour les conducteurs de tramway. Il y a des courbettes, des hommes aux femmes toujours légères, et celles des femmes aux hommes, toujours très profondes. Plus une collection impressionnante de courbette aux femmes entre elles, qui sont un langage en elle-même. Sans prononcer un seul mot, une dame peut vous placer exactement au rang qu’elle estime être le vôtre et vous ridiculiser parfaitement si vous n’avez pas compris le statut qui vous était assigné, ce qui est généralement le cas, pour les nouveaux venus dans ce pays qui est le plus poli au monde.

Les villes japonaises.

Il m’arrive de rêver à ce merveilleux pays fleuri qu’évoquaient pour moi ces livres sur le Japon que vous me donniez à lire à Pékin. Je ne dis pas ça par méchanceté, Marie, mais vos voyages dans ce pays ont dû avoir lieu au moment de la floraison des cerisiers, et vos excursions partir des meilleurs hôtels. Je me souviens de votre extase à propos de Nikko, où je ne suis pas encore allée, mais il n’est pas possible que les villes vous aient paru belles. De mon point de vue qui est probablement partial, surtout quand je pense à Osaka, les villes japonaises sont les plus laides que je connaisse. Tokyo à du charme, mais à part le palais impérial avec ses grandes douves, il n’y a pas grand-chose à voir. De tous les côtés, en partant d’un centre au magasin de briques rouges, s’étendent à perte de vue ce qui semble être des kilomètres (quand on est dans un tramway qui cahote) de petites maisons grises à deux étages au toit de tuiles grises, avec pour seules décorations d’énormes poteaux surchargés de fils électriques et téléphoniques. Les allées sont plus agréables, étroites et serpentantes, et j’aime assez la mienne, mais ce n’est franchement pas beau.

La modernisation du Japon.

 Même parmi mes élèves masculins à l’intelligence plutôt faible, apprendre ne concerne que les choses pratiques, et rien d’autre et par « pratiques » on entend fabriquer au Japon le moindre objet, depuis des taille-crayons jusqu’aux énormes paquebots, de façon à ne bientôt plus dépendre des pendre du monde extérieur, sauf pour les matières premières. Quand je suis rentré chez Mazukara, nous importions presque tout notre tissu d’Europe, et quand j’en suis partie, tout venait de fabriques locales, jusqu’à des imitations de tartan écossais ! C’est la vitesse à laquelle se fait ce changement qui est presque effrayante.

La façon dont une femme japonaise doit parler à un supérieur homme.

 

Bien peu de femmes occidentales s’embarrassent de telles subtilités, mais je les ai offertes en allégeance à un gras serviteur de la loi, lui expliquant que j’étais une pitoyable femme venue de Tokyo qui n’avait d’autre choix que de se jeter humblement à ses pieds, en espérant qu’il daignerait résoudre son problème.