Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard

Je suis souvent d’ac­cord avec Krol mais pour ce roman nos avis divergent, il vous faut,donc lire ce qu’elle écrit pour vous faire votre idée sur ce roman. C’est le troi­sième roman de Laurent Seksik que je lis, j’ai décou­vert cet auteur grâce au club de lecture et j’ai beau­coup appré­cié « l’exer­cice de la méde­cine » et » le cas Eduard Einstein » . Pour ce roman, il faut lire, avant ou après, peu importe « La promesse de l’aube » . Le portrait que Romain Gary fait de sa mère est inou­bliable et telle­ment vivant. Laurent Seksik s’ap­puie sur ce portrait pour nous présen­ter Nina, la maman de Roman, femme lutteuse et malheu­reuse, aban­don­née par le père de son fils un certain Arieh Kacew qui restera avec toute sa nouvelle famille dans le ghetto de Wilno où comme 99 % des juifs qui y restèrent, ils furent assas­si­nés par les nazis. L’au­teur centre son roman sur les quelques jours de 1925, où acca­blée de dettes et de déses­poir Nina avec son fils décident de partir pour la France. Plus Laurent Seksik sait rendre proche de nous la vie dans ce qui est déjà un ghetto, sous domi­na­tion polo­naise, plus nous avons le cœur serré à l’idée que rien n’y personne ne reste de ce morceau d’hu­ma­nité. La fin en 1943 est celle qui est décrite dans tous les livres d’his­toire : il ne restera rien de la famille natu­relle de Romain Gary, est-ce pour cela qu’il se plai­sait à s’in­ven­ter un père diffé­rent et plus roma­nesque : Ivan Mosjou­kine.

Un père qui ne serait pas dans une fosse commune aux fron­tières de la Russie ou disparu dans les fours créma­toires d’Auschwitz. Ou est-ce plutôt car il ne peut pardon­ner à son père d’avoir aban­donné sa mère qu’il aimait tant. C’est le sujet du livre et c’est très fine­ment analysé. Si je n’ai pas mis 5 coquillages, c’est que je préfère le portait que Romain Gary fait de sa mère, au début de ma lecture, j’en voulais un peu à l’au­teur d’avoir affadi le carac­tère de Nina. Mais ce livre m’a saisie peu à peu, comme pour tous les écrits sur l’ho­lo­causte, je me suis retrou­vée devant ce senti­ment d’im­puis­sance comme dans un cauche­mar : je veux hurler à tous ces person­nages : « mais fuyez, fuyez » . C’est pour­quoi je l’ai mis dans mes préfé­rences, Laurent Seksik parvient à nous fabri­quer un souve­nir d’un lieu où 40 000 êtres humains furent assas­si­nés en lais­sant si peu de traces.

Citations

J’adore ce genre d’amour qui pousse à écrire ce genre de dédicace

À ma mère chérie.
À toi papa,
Tu étais mon premier lecteur.
Au moment où je t’ai fermé les yeux, j’étais en train de termi­ner ce roman, le premier que tu ne liras pas, mais dont tu aurais aimé le sujet parce qu’il nous rame­nait tous les deux trente ans en arrière, au temps où j’étais étudiant en méde­cine. Du balcon de notre appar­te­ment à Nice, au 1 rue Roger-Martin-du-Gard, nous contem­plions, toi et moi, l’église russe et le lycée du Parc impé­rial asso­cié au souve­nir de Romain Gary. Tu m’en­cou­ra­geais en me promet­tant une carrière de profes­seur de méde­cine, tandis qu’en secret je rêvais d’embrasser celle de roman­cier. Comme les autres ce roman t’est dédié.

Désespoir d’une mère un peu « trop »

Quand l’obs­cu­rité avait enve­loppé la ville tout entière, son esprit était plongé dans le nord absolu. La tenta­tion était alors de s’aban­don­ner au déses­poir, de s’en­ve­lop­per de peine comme par grand froid d’un châle de laine. Elle éprou­vait toujours un ravis­se­ment coupable à sombrer corps et âmes dans ces abîmes de déso­la­tion et de détresse.

Que cette conversation me touche entre un père et un fils juifs

-Nous sommes en 1912, au XX ° siècle !
- Ce siècle ne vaudra pas mieux que les précé­dents.
-Il sera le siècle du progrès, le siècle de la science, celui de la paix.
-Amen
- Il verra la fin des pogroms, la fin de l’an­ti­sé­mi­tisme.
- La fin du monde…
- une nouvelle ère s’an­nonce, papa, et tu la verras de tes yeux.

Où on retrouve un peu la mère de Romain Gary

Nina détes­tait tous les Kacew. En un sens, elle avait l’es­prit de famille. Elle les détes­tait avec l’ex­cès qu’elle appli­quait à toute chose, les détes­tait sans nuances, avec une violence irrai­son­née, une féro­cité jamais feinte. Elle excel­lait dans l’art de la détes­ta­tion, haïs­sait avec un talent fou.

La vie à Wilno en 1925

La vie s’ex­pri­mait ici dans toute sa joyeuse fureur, son exal­ta­tion débor­dante, on était au cœur battant du ghetto, c’était le cœur vivant du monde. La clameur du jour balayait le souve­nir des jours noirs. On se lais­sait griser par une ivresse infi­nie, la vie n’avait plus rien d’éphé­mère, le présent était l’éter­nité. Ces pieux vieillards à la barbe grise, ces femmes à la beauté sage, ces enfants aux yeux pétillants, ce merveilleux peuple de gueux marchait ici un siècle aupa­ra­vant et arpen­te­rait ces rues dans cent ans ce peuple là est immor­tel

Un homme de foi comme on les aime

Je ne peux rien te montrer qu’un monde de contraintes, de prières obli­ga­toires, de règles à respec­ter, d’in­ter­dits et de lois ‑ne fais pas ceci, le Éter­nel à dit que … Mais sache que la reli­gion, ça n’est pas que cela. C’est une affaire d’homme. L’Éter­nel existe avant tout en toi, dans le souffle de ton âme plus que dans l’air que tu respires. C’est simple­ment une sorte d’es­pé­rance, rien de plus, une simple espé­rance que rien ne peut atteindre, qui est immé­mo­riale et qui se trans­met, simple­ment de géné­ra­tion en géné­ra­tion, au-delà de la reli­gion, de la foi, de la pratique. Une espé­rance indes­truc­tible, heureuse, qui fait battre le cœur même aux pires moments de haine.

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Romain Gary a enchanté toute ma jeunesse, j’ai aimé ses livres avec passion, j’y trou­vais l’aven­ture la réflexion sur la vie, l’hu­mour et la tendresse. J’ai choisi de relire « la promesse de l’aube » et j’ai immé­dia­te­ment tout retrouvé , même mes souve­nirs. La vie de Romain Gary est inti­me­ment liée a son oeuvre , et sa vie est la quin­tes­sence des horreurs du 20e siècle.

Grâce à l’af­fec­tion de sa mère, il traver­sera toutes les épreuves comme protégé par un bouclier d’amour. Il devien­dra cet homme au destin incroyable ‚lui, le petit réfu­gié russe élevé dans l’amour de la France. Cela ne l’empêche pas d’ou­vrir des yeux amusés et parfois tristes sur les peti­tesses de ce grand pays qui a bien du mal à accueillir un amour un peu encom­brant.

À la relec­ture j’ai été surprise des notes de déses­poir qui s’y trouvent, mais il est vrai que je connais aujourd’­hui la fin de l’his­toire, et le suicide de l’au­teur plane main­te­nant sur son oeuvre. Je sais que Romain Gary a toujours de jeunes lecteurs. Ça ne m’étonne pas car il sait embar­quer son lecteur dans un roman à la fois drôle et tragique ; il sait racon­ter une histoire et nous faire réflé­chir sur la condi­tion humaine.

Citations

Grandeur et limite de l’amour maternelle

Avec l’amour mater­nel, la vie vous fait une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur , ce ne sont plus que des condo­léances. On revient toujours gueu­ler sur la tombe de sa mère comme un chien aban­donné.

Humour du fils et démesure de la fierté d’une mère

- Tu seras ambas­sa­deur de France , c’est ta mère qui te le dit.
Tout de même, il y a une chose qui m intrigue un peu. Pour­quoi ne m’avait- elle pas fait Président de la Répu­blique pendant qu’elle y était ? Peut-être y avait-il , malgré tout, chez elle, plus de réserve, plus de rete­nue, que je ne lui en accor­dais.

Des formules qu’on aimerait retenir

Mais enfin, la véri­table tragé­die de Faust, ce n’est pas qu’il ait vendu son âme au diable. La véri­table tragé­die, c’est qu’il n’y a pas de Diable pour vous ache­ter votre âme. Il n’y a pas preneur.

J « ai rencontré des hommes comme ça

J’étais donc loin de soup­çon­ner qu’il arrive aux hommes de traver­ser la vie, d’oc­cu­per des postes impor­tants et de mourir sans jamais parve­nir à se débar­ras­ser de l’en­fant tapi dans l’ombre, assoiffé d’at­ten­tion, atten­dant jusqu’à la dernière ride une main douce qui cares­se­rait sa tête et une voix qui murmu­re­rait : « oui mon chéri, oui, Maman t’aime toujours comme personne d’autre n’a jamais su t’ai­mer. »

Ne sommes pas tous comme lui ?

J’ai toujours éprouvé une insur­mon­table répu­gnance à faire de la peine à autrui, ce qui doit être chez moi un signe de faiblesse et un manque de carac­tère.

Des amours compliqués et toujours autant d’humour

Et la somme fabu­leuse de cent cinquante dollars qui me fut versée me permit de faire un voyage en Suède, à la pour­suite de Brigitte, que je trou­vai mariée. J’es­sayai de m » arran­ger avec le mari, mais ce garçon n’avait pas de coeur.

Je me demande si je n’ai pas raté l’homme de ma vie en lui parlant de Proust

Je me conten­tai donc de lui cares­ser douce­ment les lèvres du bout des doigts, pour tenter d’in­ter­rompre le flot de paroles, cepen­dant que, par un regard expres­sif, je l’in­vi­tai à un silence tendre et langou­reux, au seul langage de l’âme. Elle immo­bi­li­sait mes doigts dans les siens et repar­tait dans une disser­ta­tion sur le symbo­lisme de Joyce. Je compris brus­que­ment que mon dernier quart d’heure allait être un quart d’heure litté­raire. L’en­nui par la conver­sa­tion et la bêtise par l’in­tel­lect sont quelque chose que je n’ai jamais pu suppor­ter.

Cette belle phrase, pour finir

La vie est jeune. En vieillis­sant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu.

R‑T

R

Ragou­gneau (Alexis) (Opus 77 6 juillet 2020)

Raufast (Pierre) (La Frac­tale des Ravio­lis 21 septembre 2015) (La Variante Chilienne 7 juillet 2016) (Habe­mus Pira­tam 15 avril 2019)

Rault (Antoine) (La Danse des Vivants 14 octobre 2019)

Ryan (Jenni­fer) (La Chorale des Dames de Chil­bury 29 juin 2018)

S

Salvayre (Lydie) ( Les belles Âmes 3 juin 2013)

Schlink (Bern­hard) (Olga 11 novembre 2019)

Schwartz­mann (Jacky) (Pension Complète 8 juillet 2019)

Seethal­ter (Robert) (Le Tabac Tres­niek 29 mai 2015) (Une vie entière 1 octobre 2018)

Seigle (Jean-Luc) (En Vieillis­sant les Hommes pleurent 20 août 2018)

Seksik (Laurent) (Le cas d’Eduard Eins­tein 5 décembre 2013) (L’exer­cice de la méde­cine 26 octobre 2015) (Romain Gary s’en va-t-en Guerre 22 juin 2017) (les derniers jours de Stefan Zweig 1 août 2018) (Un fils obéis­sant 27 janvier 2020)

Sepul­veda (Luis) (Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler 5 août 2019)

Sijie (Dai) (L’évan­gile Selon Yong Sheng 24 février 2020)

Sini­salo Johanna (Jamais avant le coucher du soleil 27 novembre 2019)

Sizun (Marie) (La Femme de l’Al­le­mand 27 août 2009) (La Gouver­nante Suédoise 30 août 2018)

Smiley (Jane) (Une vie à part 11 août 2018)

T

Tardieu Laurence (Un temps fou 13 septembre 2009) (Nous aurons été vivants 2 septembre 2019)

Thibert (Colin) (Torren­tius 16 mars 2020)

Thomas (Chan­tal) (le Testa­ment d’Olympe 14 avril 2011) (Souve­nirs de la Marée Basse 15 novembre 2017)

Tokarc­zuck (Olga) (Sur les Osse­ments et les Morts 13 avril 2020) (Dieu, le Temps, les hommes et les Anges 20 avril 2020) juin

Tong Cuong (Valé­rie) (Par Amour 8 juin 2017) (les guerres inté­rieures 8 juin 2020)

Voici donc le quatrième roman que je lis et que j’ap­pré­cie de Laurent Seksik. Cet auteur a un grand talent pour faire revivre les gens célèbres du début du XX°siècle. Après Einstein, Romain Gary voici donc l’évo­ca­tion des derniers mois de la vie de Stefan Zweig et de sa jeune compagne Lotte Altmann , madame Zweig. Venant de finir « les joueurs d’échec », j’ai eu envie de mieux comprendre cet auteur. Ce court récit est abso­lu­ment poignant, on connaît la fin et cette lente montée vers le geste inéluc­table : le suicide du couple, est terrible. Surtout celui de la jeune femme qui suit son amour dans la mort mais qui avait la vie devant elle. Le terrible déses­poir de cet immense écri­vain est très bien décrit ainsi que son inca­pa­cité à mener un dernier combat vers l’es­poir. Mais on sait aussi qu’il a raison, Hitler et les Nazis autri­chiens ont fait dispa­raître à tout jamais une immense culture dont les intel­lec­tuels vien­nois étaient les repré­sen­tants les plus éminents : l’Homo-austrico-judaï­cus . Mais j’en veux quand même à Stefan Zweil de ne pas avoir tenté de faire revivre cette culture car le nazisme a eu une fin et il n’était plus là pour empê­cher l’Au­triche d’ou­blier les apports de cet ancien monde .

Citations

Les raisons du désespoir de Stefan Zweig

Lui n’était porteur d’au­cune idéo­lo­gie. Il détes­tait les idéo­lo­gies. Il avait simple­ment cher­ché les mots pour dire. « Nous avons existé ». Il n’était pas certain qu’il demeu­rât quelque chose de la civi­li­sa­tion qu’il avait connu. Il fallait avoir grandi à Vienne pour mesu­rer l’am­pleur du meurtre en prépa­ra­tion. Il voulait cise­ler une pierre qui prou­ve­rait aux géné­ra­tions qu’un jour vécut sur cette terre une race désor­mais éteinte, « l’Homo-austrico-judaï­cus ».

Richesse de la tradition juive

Dans notre tradi­tion , un être humain se défi­nit d’abord par les liens qu’il entre­tient avec les autres . On ne mesure une vie qu’à l’aune d’une autre vie . Je ne vous demande pas de vous ouvrir à Dieu, sans doute le moment est-il mal choisi de s’en remettre à lui tandis qu’il semble avec tant d’achar­ne­ment se détour­ner de son peuple.

Le désespoir de Zweig et la question du poids des écrivains face à la barbarie.

Nul, en aucun coin du monde, n’avait besoin ni des paroles ni des écrits de Stefan Zweig. D’ailleurs, sa voix serait-elle seule­ment audible au milieu des fracas des armes ? Sa voix chevro­tante et plain­tive face aux voci­fé­ra­tions du Fuhrer, aux hurle­ments de Goeb­bels ? Sa voix venue des des abîmes, tirée de de sa souf­france ? Sa voix se perdait dans le souffle du vent.