Édition Inter­valles ; Traduit du grec par Fran­çoise Bien­fait. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un très beau roman qui traite si bien de toutes les ques­tions qui hantent les hommes et pas seule­ment ceux de notre époque. Gazmend Kapplani pose de façon lumi­neuse la ques­tion de l’iden­tité grâce à un dialogue entre deux frères. L’un, Karl, a quitté l’Al­ba­nie, et est confronté à l’exil et son frère, Frédé­rick, qui est resté auprès de son père, un pur commu­niste qui a défendu « le grand diri­geant » Henver Hodja.. Les deux prénoms sont déjà porteurs de l’en­ga­ge­ment du père : Karl, le prénom de Marx et Frédé­rick, celui d’En­gels . Comme il y a beau­coup d’hu­mour dans ce récit, on verra que, si Karl en alba­nais est trop proche du mot signi­fiant « bite », en revanche en exil avoir un prénom qui ne soit pas musul­man lui a été favo­rable pour l’ob­ten­tion de papiers (vrais ou faux). On appren­dra petit à petit pour­quoi Karl est si viscé­ra­le­ment hostile à son père, à l’Al­ba­nie à son village et si loin de son jeune frère. Au fur et à mesure qu’il décrit son exil et ses diffi­cul­tés, on entend la voix de Frédé­rick qui pense que rien ne vaut la peine de s’exi­ler, que l’on est toujours de son village, de son pays, de sa langue et de ses morts. Il faut dire que Gazmend Kapl­lani sait bien de quoi il parle, lui qui a vécu vingt-quatre ans en Grèce sans jamais avoir obtenu la natio­na­lité. Karl, comme l’au­teur, vit et enseigne en ce moment aux USA car il a fui la violence raciste des néo-nazis grecs qui le menacent de mort . Il a révélé dans ce roman (et dans la vie réelle), les meurtres horribles contre les mino­ri­tés alba­naises » les Tchames. Toutes ces ques­tions autour de l’iden­tité de l’exilé nous inter­pellent aujourd’­hui, mais si ce livre est un coup de cœur, c’est aussi que la trame roma­nesque est bien menée, on suit avec éton­ne­ment Karl qui n’ar­rive pas à être triste de la mort de son père, et qui semble distant avec son frère que l’au­teur rend atta­chant. Et puis, au fil des chapitres, le passé revient et avec lui les atti­tudes des uns et des autres aux pires moments de la dicta­ture commu­niste. Alors certes, l’exil est compli­qué, et la cruauté des hommes ne connaît pas de fron­tières, mais quand on est exilé dans sa propre famille, je crois que rien ne peut rete­nir celui qui, comme cet écri­vain, est capable d’ap­prendre, de parler et d’écrire une petite dizaine de langues.

PS. Je ne suis pas complè­te­ment certaine d’avoir compris le titre. Mais est-ce le même en grec ?

Citations

Les mœurs de village

Il était allé dépo­ser un bouquet de fleurs et une bougie sur la tombe de sa mère. Elle était morte un an avant le départ de Karl. La version offi­cielle avan­cée par la famille était qu’elle avait succombé à une attaque. Mais tout le monde savait qu’elle s’était suici­dée. Un geste aussi grave ne pouvait rester secret dans une ville où les commé­rages allaient si bon train qu’ils n’épar­gnaient pas même les trous de culotte des voisins .

Les rituels

La parti­ci­pa­tion au mariage avait lieu sur invi­ta­tion, alors que pour les décès, les maisons restaient ouvertes à tous, riches et pauvres, puis­sants et mendiants. Dans cette petite ville où les gens nais­saient inégaux, vivaient et mouraient inégaux, la mort était en quelque sorte une patrie qui les accueillait tous sans discri­mi­na­tion.

La langue de l’exil

Karl fut surpris que son père ne disent rien quand il lui annonça qu’il émigrait de nouveau. Ce n’est qu’en quit­tant la table à la fin du repas qu’il brisa Le silence en lui deman­dant tout à coup : « Tu n’en as pas assez de passer ta vie à parler la langue des autres ? »
Karl se sentit comme quel­qu’un à qui l’on enlève les vête­ments par un tour de passe-passe et qu’on laisse complè­te­ment nu.

L’exil

Ma patrie est celle où sont enter­rés mes morts. Chaque fois qu’on s’éloigne d’eux, on perd un peu plus de son éner­gie, de sa vie, de son iden­tité.

Déboulonner la statue

Lorsque la statue du dicta­teur bougea un peu, tout ceux qui étaient autour se mirent à la couvrir d’in­sultes avec leur voix enrouée. : « Abat­tez ce fils de putain ! », « Niquez sa mère ! » (Parce que même lors­qu’il s’agit des dicta­teurs, ce sont toujours les mères qui prennent, on n’a jamais entendu quel­qu’un inju­rier le père d’un dicta­teur.)

La tragédie de Smyrne

La famille de Clio avait disparu dans l’en­fer des flammes qui avait recou­vert la ville de Smyrne. Seules sa mère et elle, qui était âgée de neuf ans à l’époque, s’en étaient sorties vivantes. Elles arri­vèrent au port du Pirée après avoir traversé la mer Égée sur une barque de pêche pour­rie, surchar­gée de réfu­giés qui avaient tout perdu. Ils lais­saient derrière eux les tombes de leurs ancêtres et les corps de leurs parents carbo­ni­sés dans l’in­cen­die, piéti­nés à mort par la foule qu’on pour­chas­sait, ou tout simple­ment dispa­rus. Ils espé­raient reve­nir dans quelques jours, voire dans quelques semaines, pour les recher­cher ou au moins enter­rer leurs morts. Ils n’étaient jamais reve­nus. Devant eux se présen­tait une terre incon­nue, rempli remplie d’au­toch­tones qui ne cachaient pas leur méfiance et leur hosti­lité.

La carte de séjour

Il obtint sa première carte de séjour grâce à un cousin de Clio qui travaillait au commis­sa­riat central de police d’Athènes. Une carte minus­cule, toute fine, du même bleu que le drapeau grec qui flot­tait au-dessus de la douane quand Karl atten­dait sur la-terre-de-nulle-part. « Heureu­se­ment que tu as un prénom chré­tien », lui dit le cousin de Clio. Le faus­saire alba­nais lui avait dit exac­te­ment la même chose . Si on ne portait pas de prénom grec, on devait en chan­ger pour obte­nir la carte de séjour et en choi­sir un plus « conve­nable », qui n’at­ti­re­rai pas l’hos­ti­lité des auto­ri­tés ni les soup­çons des autoch­tones. Des milliers d’Al­ba­nais chan­geaient aussi rapi­de­ment de prénom qu’on se débar­rasse d’un vête­ment sale après le travail, espé­rant ainsi obte­nir ce talis­man que repré­sen­tait pour eux la carte de séjour.

Le mal de l’état nation

D’après Chris­tos, le natio­na­lisme qui avait atteint ses contrés était une asthé­nie psychique bien parti­cu­lière, inocu­lée par l’Oc­ci­dent qui était réputé pour sa froi­deur et son avarice, cette mala­die incu­rable de l’Eu­rope avait surtout frappé les petites nations, celles qui, d’après lui étaient nées au forceps du ventre de l’His­toire et se retrouvent est tota­le­ment dépour­vues de défenses immu­ni­taires. « Nous, dans les Balkans, nous sommes les enfants orphe­lins de trois empires, l’Em­pire romain, l’Em­pire byzan­tin et l’Em­pire otto­man », disait-il, planté devant la carte des Balkans qui incluait Constan­ti­nople et recou­vrait presque tout le mur de son long couloir. Il avait égale­ment épin­glé au-dessus une large bande de papier sur laquelle il avait écrit en gros carac­tères : « Cher­cher des gens ethni­que­ment pures dans les Balkans revient à cher­cher des femmes vierges dans un bordel. »

Les tabous nationaux

Chaque pays a ses « tabous natio­naux ». On les appelle ainsi parce qu’ils sont profon­dé­ment enfouis dans l’ou­bli collec­tif, grâce à une conven­tion tacite établie par la majo­rité des membres d’une commu­nauté, de sorte que personne ne cherche à savoir la vérité. On peut aussi quali­fier d » » igno­rance insti­tu­tion­na­li­sée » ou de « statu quo » ce genre de conven­tion. Pour prendre une compa­rai­son un petit triviale, on pour­rait dire que cette igno­rance insti­tu­tion­na­lisé est du même ordre que l’igno­rance des usagers sur le fonc­tion­ne­ment des égouts, tout le monde sait qu’ils existent mais personne n’en parle, sauf quand une grande panne se produit et que leur contenu écœu­rant se déverse dans les rues.

Voici donc le quatrième roman que je lis et que j’ap­pré­cie de Laurent Seksik. Cet auteur a un grand talent pour faire revivre les gens célèbres du début du XX°siècle. Après Einstein, Romain Gary voici donc l’évo­ca­tion des derniers mois de la vie de Stefan Zweig et de sa jeune compagne Lotte Altmann , madame Zweig. Venant de finir « les joueurs d’échec », j’ai eu envie de mieux comprendre cet auteur. Ce court récit est abso­lu­ment poignant, on connaît la fin et cette lente montée vers le geste inéluc­table : le suicide du couple, est terrible. Surtout celui de la jeune femme qui suit son amour dans la mort mais qui avait la vie devant elle. Le terrible déses­poir de cet immense écri­vain est très bien décrit ainsi que son inca­pa­cité à mener un dernier combat vers l’es­poir. Mais on sait aussi qu’il a raison, Hitler et les Nazis autri­chiens ont fait dispa­raître à tout jamais une immense culture dont les intel­lec­tuels vien­nois étaient les repré­sen­tants les plus éminents : l’Homo-austrico-judaï­cus . Mais j’en veux quand même à Stefan Zweil de ne pas avoir tenté de faire revivre cette culture car le nazisme a eu une fin et il n’était plus là pour empê­cher l’Au­triche d’ou­blier les apports de cet ancien monde .

Citations

Les raisons du désespoir de Stefan Zweig

Lui n’était porteur d’au­cune idéo­lo­gie. Il détes­tait les idéo­lo­gies. Il avait simple­ment cher­ché les mots pour dire. « Nous avons existé ». Il n’était pas certain qu’il demeu­rât quelque chose de la civi­li­sa­tion qu’il avait connu. Il fallait avoir grandi à Vienne pour mesu­rer l’am­pleur du meurtre en prépa­ra­tion. Il voulait cise­ler une pierre qui prou­ve­rait aux géné­ra­tions qu’un jour vécut sur cette terre une race désor­mais éteinte, « l’Homo-austrico-judaï­cus ».

Richesse de la tradition juive

Dans notre tradi­tion , un être humain se défi­nit d’abord par les liens qu’il entre­tient avec les autres . On ne mesure une vie qu’à l’aune d’une autre vie . Je ne vous demande pas de vous ouvrir à Dieu, sans doute le moment est-il mal choisi de s’en remettre à lui tandis qu’il semble avec tant d’achar­ne­ment se détour­ner de son peuple.

Le désespoir de Zweig et la question du poids des écrivains face à la barbarie.

Nul, en aucun coin du monde, n’avait besoin ni des paroles ni des écrits de Stefan Zweig. D’ailleurs, sa voix serait-elle seule­ment audible au milieu des fracas des armes ? Sa voix chevro­tante et plain­tive face aux voci­fé­ra­tions du Fuhrer, aux hurle­ments de Goeb­bels ? Sa voix venue des des abîmes, tirée de de sa souf­france ? Sa voix se perdait dans le souffle du vent.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Quel plai­sir de lire qu’un tout petit pays à l’échelle du monde a sauver l’hon­neur de la conscience humaine ! Seul le gouver­ne­ment Haïtien a décidé de recueillir tous les juifs qui se présen­te­raient dans son pays pour échap­per au nazisme. Les Haïtiens s’enorgueillissaient déjà d’avoir défait les troupes de Napo­léon, d’avoir aboli l’es­cla­vage et d’être sorti de la domi­na­tion améri­caine. En 1940, Haïti a déclaré la guerre aux Nazis alle­mands et aux Fascistes italiens. Bien sûr leurs moyens mili­taires ne suivaient pas vrai­ment mais on aurait tant aimé que d’autres pays aient eu le même courage. Louis-Philippe Dalem­bert raconte le destin d’un méde­cin Ruben Schwarz­berg descen­dant d’une famille de four­reurs polo­nais, ayant vécu une ving­taine d’an­née à Berlin. Ces destins de Juifs de la diaspora polo­naise, nous sont connus. La famille a fui l’in­to­lé­rance catho­lique polo­naise, s’est fort bien adapté au déve­lop­pe­ment écono­mique en Alle­magne, a souf­fert de la crise de 1929 et puis a vécu l’hor­reur de la montée du nazisme. Mais l’ori­gi­na­lité et le charme de ce livre vient du rappel des posi­tions histo­riques d’Haïti.

Grâce au style de Louis-Philippe Dalem­bert, qui sait nous faire comprendre pour­quoi et comment les Haïtiens nous réchauffent le cœur, le roman n’a pas, pour une fois, le ton tragique alors que le risque de mort est présent pendant toute la fuite du Docteur Ruben vers son île de liberté. Le style de l’au­teur donne un souffle des Caraïbes et épouse telle­ment bien ce que l’on peut savoir de ce pays. Je recom­mande pour tous ceux et toutes celles qui seraient en manque d’éro­tisme la scène durant laquelle notre tout jeune méde­cin alle­mand (un peu coincé) rencontre pour la première fois la pléni­tude d’une expé­rience sexuelle réus­sie avec Marie-Carmel épouse trop délais­sée d’un diplo­mate Haïtien, les deux pages qui lui sont consa­crées commencent ainsi :

« Marie-Carmel savait jouer de son corps comme d’un instru­ment de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même igno­rait que ses sens étaient porteurs. »
Malgré les tragé­dies que nous connais­sons bien et qui vont traver­ser la vie de cette famille la force de vie venant de ce petit pays fait de ce roman un livre joyeux. Mais c’est lors d’une autre tragé­die, le terrible trem­ble­ment de terre de 2010 que le vieux docteur Ruben Schwarz­berg racon­tera toute sa vie à sa petite nièce Debo­rah, la petite fille de Ruth celle qui grâce à sa clair­voyance et à son éner­gie aura donné conscience en 1938 à toute la famille qu’il fallait quit­ter au plus vite Berlin.
Comme beau­coup de familles juives exilées les uns ont pris souche en Israël. D’autres aux États-Unis et donc, deux des leurs, sont en Haïti. Leur histoire n’est pas sans rappe­ler celles des chré­tiens d’Orient si bien raconté dans « les Disper­sés » de Inaam Kacha­chi… d’ailleurs c’est le renou­veau des milliers d’exi­lés fuyant les conflits violents qui ont poussé l’au­teur à racon­ter celle-ci qui main­te­nant est prête comme les ombres à s’ef­fa­cer de nos mémoires.
PS
Keisha et Aifelle ont beau­coup aimé

Citations

Déclaration de guerre de Haïti le 12 décembre 1941 à l’Allemagne nazie

Pour les plus aver­tis, c’était juste une ques­tion de logis­tique. On aurait été un chouïa mieux armé, il aurait vu ce qu’il aurait vu, ce pingre -« nazi » en créole haïtien signi­fiant aussi « grippe-sous ». On lui aurait fait bouf­fer sa mous­tache ridi­cule à Char­lie Chaplin, dit un homme qui avait vu « le Dicta­teur » la veille. On lui aurait telle­ment latté le cul que même sa mère n’au­rait pu le distin­guer d’un babouin. (…) Depuis que leurs ancêtres avaient mis une bran­lée aux vété­rans de l’in­di­cible armada de Napo­léon, les Haïtiens s’imaginaient terras­ser les plus puis­sants de la planète, comme on écra­se­rait un chétif insecte, d’un talon indif­fé­rent. Dans leur esprit, un Autri­chien à la gestuelle de bouf­fon ou un nabot corse dressé sur ses ergots, c’était blanc bicorne, bicorne blanc.

Rencontre à Paris d’un juif allemand et d’une poétesse d’Haïti

Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Al­le­magne pour la plupart. Les infor­ma­tions récentes avaient amené le nouveau gouver­ne­ment à prendre des déci­sions radi­cales, en désa­veu offi­ciel de la poli­tique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permet­tant à tout Juif qui le souhai­tait de béné­fi­cier de la natu­ra­li­sa­tion « in absen­tia ».

Générosité haïtienne

S’il avait accepté de reve­nir sur cette histoire, c’était pour les centaines de millions de réfu­giés qui, aujourd’­hui encore arpente déserts, forêts et océans à la recherche d’une terre d’asile. Sa petite histoire person­nelle n’était pas, par moment, sans rappe­ler la l’heure. Et puis, pour les Haïtiens aussi. Pour qu’ils sachent , en dépit du manque maté­riel donc il avait de tout temps subit les préju­dices, du mépris trop souvent rencon­tré dans leur propre errance, qu’ils restent un grand peuple. Pas seule­ment pour avoir réalisé la plus impor­tante révo­lu­tion du XIX° siècle, mais aussi pour avoir contri­bué au cours de leur histoire, à amélio­rer la condi­tion humaine. Ils n’ont jamais été pauvre en géné­ro­sité à l’égard des autres peuples, le sien en parti­cu­lier. Et cela, personne ne peut le leur enle­ver.

Les mœurs haïtiennes

Il n’était pas rare en tout cas de voir, un dimanche midi, déjeu­ner à la table fami­liale un enfant du dehors ‑comme on appelle ici les fils natu­rel- à côté d’un frère ou d’une sœur « du dedans » du même âge ; tout comme de voir un gosse porter, réunis en prénom composé, les nom et prénom de son père natu­rel mariée par ailleurs, et qui avait refusé de le recon­naître léga­le­ment. La maîtresse bafouée jurait ses grands dieux que ce n’était pas pour elle, mais pour le petit inno­cent venu au monde sans rien avoir demandé à personne, et prenait ainsi sa revanche, mettant, sinon le père réel ou supposé devant ses respon­sa­bi­li­tés, du moins toute la ville au courant, surtout si le coupable était quel­qu’un de connu.

Philosophie

L’avan­tage avec le grand âge, c’est qu’on sait qu’on va mourir de quelque chose, autant que ce soit par le rhum.

La religion à Haïti

Ce qui préoc­cu­paient le plus les Haïtiens, c’était de savoir si on pouvait être juif et vaudoui­sant à la fois, servir Yahweh et le Grand Maître, Abra­ham et Atibon Lebga, un compro­mis trouvé de longue date avec la reli­gion catho­lique.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Prix Renau­dot 2017 . Féli­ci­ta­tions !


Quel livre ! La biblio­thé­caire nous avait prévenu, ce roman est inté­res­sant à plus d’un titre, ce n’est pas seule­ment un livre de plus sur l’horreur d’Au­sch­witz. Olivier Guez commence son récit lorsque Josef Mengele débarque en Argen­tine sous le nom d’Hel­mut Gregor, après avoir passé trois ans à se cacher dans une ferme en Bavière non loin de Günz­burg sa ville natale où son père occupe des fonc­tions très impor­tantes à la fois, indus­triel pros­père, et maire de sa ville. Toute sa vie de fuyard, Mengele sera soutenu finan­ciè­re­ment par sa famille. Deux périodes très distinctes partagent sa vie d’après Ausch­witz, d’abord une vie d’exilé très confor­table en Argen­tine. Sous le régime des Peron, les anciens digni­taires Nazis sont les bien­ve­nus et il devient un indus­triel reconnu et vend aussi les machines agri­coles « Mengele » que sa famille produit à Günz­burg.

Tout le monde tire profit de la situa­tion, l’in­dus­trie alle­mande prend pied en Amérique latine et Josef s’en­ri­chit. Son père lui fait épou­ser la veuve de son frère pour que l’argent ne sorte pas de la famille. Et la petite famille vit une période très heureuse dans un domaine agréable, ils parti­cipent à la vie des Argen­tins et se sentent à l’abri de quel­conques repré­sailles.

Tout s’ef­fondre en 1960, quand le Mossad s’empare d’Eich­mann et le juge à Jéru­sa­lem. Mengele ne connaî­tra plus alors de repos, toujours en fuite, de plus en plus seul et traqué par les justices du monde entier. Mais jusqu’en février 1979, date de sa mort, sa famille alle­mande lui a envoyé de l’argent. On aurait donc pu le retrou­ver, pour infor­ma­tion l’en­tre­prise fami­liale Mengele n’a disparu qu’en 1991 et le nom de la marque en 2011.

La person­na­lité de ce méde­cin tortion­naire tel que Olivier Guez l’ima­gine, est assez crédible, jusqu’à la fin de sa vie, il se consi­dé­rera comme un grand savant incom­pris et il devien­dra au fil des années d’exil un homme insup­por­table rejeté de tous ceux qui se faisaient gras­se­ment payer pour le cacher. La plon­gée dans cette person­na­lité est suppor­table car Mengele n’a plus aucun pouvoir et même si on aurait aimé qu’il soit jugé on peut se réjouir qu’il ait fini seul et sans aucun récon­fort. Ce qui n’est pas le cas de beau­coup d’in­dus­triels alle­mands qui ont établi leur fortune sous le régime Nazi. L’as­pect le plus éton­nant de ce roman, c’est la complai­sance de l’Ar­gen­tine de l’Uruguay vis à vis des Nazis. Cette commu­nauté de fuyards Nazis a d’abord eu pignon sur rue et a contri­bué au déve­lop­pe­ment écono­mique de ces pays, puis ces hommes ont peu peu à peu perdu de leur superbe et se sont avérés de bien piètres entre­pre­neurs.

Citations

L’Allemagne nazie

Tout le monde a profité du système, jusqu’aux destruc­tions des dernières années de guerre. Personne ne protes­tait quand les Juifs agenouillés nettoyaient m les trot­toirs et personne n’a rien dit quand ils ont disparu du jour au lende­main. Si la planète ne s’était pas liguée contre l’Allemagne, le nazisme serait toujours au pouvoir.

L’Allemagne d’après guerre

À la nostal­gie nazi les Alle­mands préfèrent les vacances en Italie. Le même oppor­tu­nisme qui les a inci­tés à servir le Reich les pousse à embras­ser la démo­cra­tie, les Alle­mands ont l’échine souple et aux élec­tions de 1953, le Parti impé­rial est balayé.

Les industriels allemands

À Ausch­witz, les cartels alle­mand s’en sont mis plein les poches en exploi­tant la main d’oeuvre servile à leur dispo­si­tion jusqu’à l’épui­se­ment. Ausch­witz, une entre­prise fruc­tueuse : avant son arri­vée au camp, les dépor­tés produi­sait déjà du caou­tchouc synthé­tique pour IG Farben et les armes pour Krupp. L’usine de feutre Alex Zink ache­tait des cheveux de femmes par sacs entiers à la Komman­dan­tur et en faisait des chaus­settes pour les équi­pages de sous-marins ou des tuyaux pour les chemins de fer. Les labo­ra­toire Scher­ring rému­né­raient un de ses confrères pour qu’il procède à des expé­ri­men­ta­tions sur la fécon­da­tion in vitro et Bayer testait de nouveaux médi­ca­ments contre le typhus sur les déte­nus du camp. Vingt ans plus tard, bougonne Mengele, les diri­geants de ces entre­prises ont retourné leur veste. Ils fument le cigare entou­rés de leur famille en siro­tant de bon vin dans leur villa de Munich ou de Franc­fort pendant que lui patauge dans la bouse de vache ! Traites ! Plan­qués ! Pour­ri­tures ! En travaillant main dans la main à Ausch­witz, indus­tries, banques et orga­nismes gouver­ne­men­taux en ont tiré des profits exor­bi­tant, lui qui ne s’est pas enri­chis d’un pfen­nig doit payer seul l’ad­di­tion.

Description de Mengele à Auschwit par son adjoint

Mengele est infa­ti­gable dans l’exer­cice de ses fonc­tions. Il passe des heures entières plongé dans le travail, debout une demi-jour­née devant la rampe juive ou arrive déjà quatre ou cinq trains par jour char­gés de dépor­tés de Hongrie. Son bras s’élance inva­ria­ble­ment dans la même direc­tion, à gauche. Des trains entiers sont envoyés au chambre à gaz et au bûcher. Il consi­dère l’ex­pé­di­tion de centaines de milliers de Juifs à la chambre à gaz comme un devoir patrio­tique. Dans la baraque d’ex­pé­ri­men­ta­tion du camp tsigane on effec­tue sur les nains et les jumeaux tous les examens médi­caux que le corps humain est capable de suppor­ter. Des prises de sang, des ponc­tions lombaires, des échanges de sang entre jumeaux d’in­nom­brables examens fati­gants dépri­mants, in-vivo. Pour l’étude compa­ra­tive des organes, les jumeaux doivent mourir en même temps. Aussi meurent-ils dans des baraques du camp d’Au­sch­witz dans le quar­tier B, par la main du docteur Mengele.


Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard, thème le Maroc

Lors du mois consa­cré au Maroc, il se devait d’y avoir au moins un livre de ce grand écri­vain à la langue si belle. Ce roman corres­pond exac­te­ment au thème : il raconte la vie d’un travailleur maro­cain. La vie ou plutôt toutes les vies de ces ouvriers recru­tés dans les années 50 dans le bled maro­cain et qui restent atta­chés de toutes leurs forces à leur village dont ils sont issus. Moham­med » Limmi­gré » comme on l’ap­pelle aussi bien au Maroc qu’en France est le symp­bole de tous ces hommes qui prennent comme iden­tité le fait d’être « Immi­gré » c’est à dire coincé en France dans des quar­tiers où il ne fait pas bon vivre et rêvant de leur village natal où ils ne reviennent que l’été. Ses seuls moments de bonheur sont ceux où ils se sent musul­man où il peut faire ses prières et respec­ter les prin­cipes d’une reli­gion qu’on lui a apprise dans sa petite mosquée de son village. Ils sont simples ces prin­cipes : « fait le bien autour de toi sur terre et tu iras au para­dis pour être heureux, fais le mal et tu ne connaî­tras que le malheur dans l’au-delà ». Alors bien sûr, il ne comprend pas grand chose aux versions violentes de l’is­lam, pas plus qu’il ne comprend ses enfants qui se sont mariés avec des non-musul­mans, pour son fils il l’ac­cepte mais pour sa fille il l’a carré­ment suppri­mée de sa famille. Toute sa vie, il a travaillé à l’usine et il a aimé ce rythme, se lever tôt, sa gamelle, son retour chez lui avec une femme qui l’a toujours accom­pa­gnée. La seule chose vrai­ment posi­tive de la France qu’il retien­dra, en dehors de son salaire régu­lier, c’est l’hô­pi­tal où il est mieux soigné qu’au Maroc et aussi l’édu­ca­tion que reçoit son neveu triso­mique qu’il a adopté pour qu’il puisse béné­fi­cier d’une bonne éduca­tion. Cet enfant sera son vrai bonheur car il est heureux et lui donne toute l’af­fec­tion que ses enfants n’ont pas su lui témoi­gner. Mais catas­trophe ! voilà la retraite qui arrive alors que faire ? « L’en­traite » comme il dit a déjà tué deux de ses amis, plus rien n’a de sens : ses enfants sont loin de lui ; on lui dit qu’il a du temps pour lui, mais il ne sait abso­lu­ment pas quoi en faire de ce temps. Le roman­cier part alors dans une fable, qui a sûre­ment un fond de vérité, Moham­med construit dans son village du bled, avec toutes ses écono­mies une maison énorme et tota­le­ment absurde pour réunir toute sa famille. Ce sera fina­le­ment son tombeau.

Citations

Le nouvel iman

Seul l’imam des Yvelines avait la capa­cité de citer un verset et de le commen­ter. Il connais­sait le livre par cœur et disait l’avoir étudié au Caire, à la grande univer­sité d’zl-Azhar. Peut-être était-ce vrai, personne n’avait les moyens de le contre­dire. Cet iman était tombé du ciel, personne ne l’avait vu arri­ver. Il était entouré d’une cour de jeunes délin­quants déci­dés à reprendre le droit chemin. Il les appe­lait mes enfants. Il avait une grosse voiture, portait de belles tenues blanches, se par fumait avec l’es­sence du bois de santal et habi­tait en dehors du quar­tier infer­nal.

Une observation tellement juste et drôle

J’ai vu à la télé des gens riches, des Fran­çaouis ou Spagnouli qui viennent vivre avec des paysans pauvres, ça les change de leurs immeubles, des voitures et de tout ce que nous n’avons pas ; alors on va vendre le bled, ce sera un village de vacances pour personnes riches et fati­guées d’être riches ; ces gens vien­dront chez nous pour faire l’ex­pé­rience du rien.


J’ai lu ce livre grâce ma sœur , elle avait recher­ché des lectures sur le thème de l’exil pour son club de lecture. Elle avait été touchée par ce récit tout en fraî­cheur de cette auteure. Ce sont, me dit elle et je partage son avis, quelques pages vite lues mais qui laissent un souve­nir très agréables. Laura Alcoba se souvient : quand elle avait 10 ans, elle est arri­vée à Paris (ou presque, exac­te­ment dans la cité de la Voie verte au Blanc-Mesnil). Ses parents sont des resca­pés de la terrible répres­sion qui s’est abat­tue sur les oppo­sante d’Ar­gen­tine en 1976. Son père est en prison et sa mère réfu­giée poli­tique en France. Cela pour­rait donner un récit plein d’amer­tume et de tris­tesse sauf que cela est vu par une enfant de 10 ans qui veut abso­lu­ment réus­sir son assi­mi­la­tion en France, cela passe par l’ap­pren­tis­sage du fran­çais. Ce petit texte est un régal d’ob­ser­va­tion sur le passage de l’es­pa­gnol au fran­çais, la façon dont elle décrit les sons nasales devraient aider plus d’un profes­seur de fran­çais langue étran­gère :

Les mouve­ments des lèvres de tous ces gens qui arrivent à cacher des voyelles sous leur nez sans effort aucun, sans y penser, et hop, ‑an, ‑un, on, ça paraît si simple, ‑en, ‑uint, oint( …) que les voyelles sous le nez finissent par me révé­ler tous leurs secrets ‑qu’elles viennent se loger en moi à un endroit nouveau, un recoin dont je ne connais pas encore l’exis­tence mais qui me révé­lera tout à propos de l’iti­né­raire qu’elles ont suivi, celui qu’elles suivent chez tous ceux qui les multi­plient sans avoir, comme moi, besoin d’y penser autant

Elle savoure les mots et veut à tout prix chas­ser son accent. Il faut aussi toute la fraî­cheur de l’en­fance pour traver­ser les moments de dureté dans une banlieue pari­sienne peu tendre pour les diffé­rences, même si ce n’était pas encore les cités avec les violences d’au­jourd’­hui ce n’est quand même pas la vie en rose que l’on pour­rait imagi­ner en arri­vant d’Ar­gen­tine. J’ai souri et j’ai mesuré l’iro­nie du destin, en 1978, pour une gentille famille de la banlieue pari­sienne, la tragé­die abso­lue c’est la mort de Claude Fran­çois dans l’Ar­gen­tine de Laura c’est « un peu » diffé­rent : la répres­sion a fait près de 30 000 « dispa­rus » , 15 000 fusillés, 9 000 prison­niers poli­tiques, et 1,5 million d’exi­lés pour 30 millions d’ha­bi­tants, ainsi qu’au moins 500 bébés enle­vés à leurs parents ! Ce livre est bien un petit moment de fraî­cheur, et il fait du bien quand on parle d’exil car Laura est toujours posi­tive , cela n’empêche pas que le lecteur a, plus d’une fois, le cœur serré pour cette petite fille.

J’es­père que les abeilles viennent buti­ner les fleurs auprès desquelles j’ai posé ce livre, puis­qu’il paraît qu’elles aiment le bleu. (C’est son père qui le lui avait dit avant qu’il ne soit arrêté en Argen­tine)

Citations

le goût et les couleurs !

Dans l’en­trée, un portrait de Claude Fran­çois repose sur une chaise, juste devant le mur tapissé de fleurs roses et blanches où l’on va bien­tôt l’ac­cro­cher, comme Nadine me l’a expli­qué. C’est sa grand-mère qui l’a brodé, au point de croix, dans les mêmes tons pastel que le papier fleuri ‑c’est aussi sa grand-mère qui a peint le cadre en essayant de repro­duire les fleurs de la tapis­se­rie, les pétales toujours ouverts vers le visage du chan­teur, comme si, sur le cercle de bois qui l’entoure,toutes les fleurs pous­saient dans sa direc­tion. 

Le fromage qui pue

L’es­sen­tiel avec le reblo­chon, c’est de ne pas se lais­ser impres­sion­ner. Il y a clai­re­ment une diffi­culté de départ, cette barrière que l’odeur du fromage dresse contre le monde exté­rieur.

Son amour de la langue française

J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attra­per par la vue, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’ex­tré­mité d’un orteil pour se déro­ber aussi­tôt. À peine aper­çues, elles se tapissent dans l’ombre. À moins quelles ne se tiennent en embus­cade ? Même si je ne les entends pas, quand on m’adresse la parole, j’ai souvent l’im­pres­sion de les voir.

L’art épistolaire

Ce qui est bien, avec les lettres, c’est qu’on peut tour­ner les choses comme on veut sans mentir pour autant. Choi­sir autour de soi, faire en sorte que sur le papier tout soit plus joli.

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard (thème exil)

Une femme d’ori­gine géor­gienne, Tamouna, va fêter ses 90 ans, elle a fui à 15 ans avec sa famille son pays natal en 1921. Atteinte aujourd’­hui d’une mala­die pulmo­naire, elle ne peut vivre sans oxygène, sa vie est donc limi­tée à son appar­te­ment et aux visites de sa nombreuse et pétu­lante famille. Par bribes les souve­nirs vont arri­ver dans son cerveau un peu embrumé. Sa petite fille qui doit ressem­bler très fort à Kéthé­vane Dawri­chewi, l’oblige à regar­der toutes les photos que la famille conserve pieu­se­ment. Bébia et Babou les grands parents sont là enfouis dans sa mémoire un peu effa­cés comme ces photos jaunies. Et puis surtout, il y a Tamaz celui qu’elle a tant aimé et qui n’a jamais réussi à la rejoindre à travers les chemins de l’exil. Ce livre m’a permis de recher­cher le passé de la Géor­gie qui a en effet connu 2 ans d’in­dé­pen­dance avant de tomber sous la main de fer de Staline. Ce n’est pas un mince problème pour un si petit pays que d’avoir le grand frère russe juste à ses fron­tières et encore aujourd’­hui, c’est très compli­qué. Mais plus que la réalité poli­tique ce livre permet de vivre avec la mino­rité géor­gienne en France, connaître leurs diffi­cul­tés d’adap­ta­tion écono­miques, le succès intel­lec­tuel des petits enfants, les peurs des enfants qui attendent leur père parti combattre les sovié­tiques alors que la cause était déjà perdue,la honte d’avoir un oncle parti combattre l’ar­mée russe sous l’uni­forme nazi . Tous ces souve­nirs sont là dans sa tête et dans cet appar­te­ment qu’elle ne quitte plus. Je suis toujours très sensible au charme de cette auteure, elle reste toujours légère même dans des sujets graves et j’ai aimé qu’elle partage avec des lecteurs fran­çais ses origines et sa famille.

Citations

Pudeur du récit

Le chien est resté en Géor­gie. avec ses grands parents. Elle ne les a jamais revus. Aucun des trois. Elle ignore la date exacte de leurs morts.

Le géorgien avant 1918

Nous parlons géor­gien entre nous. C’est la langue de la famille. Celle des vacances. À l’école, on doit parler le russe. C’est la règle. Le géor­gien est une langue de chien, dit notre maître. Toute tenta­tive de braver l’in­ter­dit est sévè­re­ment punie.

Solidarité des exilés

Il vient du Maroc, il était cuisi­nier au palais du roi avant de venir en France, il évoque souvent l’exil et la famille qu’il a lais­sée derrière lui. Elle écoute, elle le force parfois à dire les mauvais trai­te­ments qu’il a subis au palais . Il le dit par bribes avec réti­cence. elle se reproche ensuite son insis­tance. elle-même ne parle jamais des raisons de son exil.

Les peurs des enfants

De nouveaux émigrés sont arri­vés, mon père n’est pas revenu, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. Il a peut-être été déporté, je crois que c’est le sort des oppo­sante. Ou bien il est mort. Je dois te paraître cynique . Je te choque sans doute. Mais je meurs des mots que personne ne prononce.

Un livre vite lu et certai­ne­ment vite oublié, je ne comprends abso­lu­ment pas pour­quoi cette auteure mêle sa vie senti­men­tale à ce récit. J’ai essayé de comprendre, puis j’ai lu en diago­nal son histoire d’amour torride avec « P » le séduc­teur. En revanche, j’ai bien aimé la descrip­tion de sa famille pied-noir. Le portrait de sa grand-mère est criant de vérité. Cette femme si digne , aux cheveux colo­rés et perma­nen­tés, au visage parfai­te­ment maquillé a raconté à sa petite fille ses souve­nirs de « là-bas₩ » c’est à dire de son Algé­rie natale qui n’a vrai­ment rien à voir avec le « crime contre l’hu­ma­nité » dont à parlé un poli­tique. Les Montaya sont des Espa­gnols pauvres qui ont réussi à ferti­li­ser un bout de terre très aride de la campagne oranaise : Misser­ghin. Toute la famille a vécu dans le souve­nir de ce lieu, et l’au­teure décide son père à retour­ner en Algé­rie. Elle ne sait pas si elle a raison de l’y entraî­ner, fina­le­ment, il l’en remer­ciera. Dès que son père s’est retrouvé sur les lieux de son enfance, il s’est senti beau­coup plus à l’aise qu’en France où il a toujours été un homme timide et réservé. Les liens entre l’Al­gé­rie et la France, à travers les rencontres que le père et sa fille sont amenés à faire avec des algé­riens de toutes le géné­ra­tions sont décrits de façons sincères et subtiles cela montre que nous sommes bien loin des décla­ra­tions simplistes et polé­miques des poli­tiques sur ce sujet.

Citations

La mémoire de mon père m’im­pres­sionne. Celle d’Amin, me stupé­fie. Ce n’est pas celle d’un garçons d’une tren­taine d’an­nées qui aime avant tout s’amu­ser et dont le carac­tère a priori joyeux n’a rien de nostal­gique. En aucun cas il ne peut s’agir de ses propres souve­nirs, on les lui a trans­mis. Il a reçu l’Al­gé­rie fran­çaise en héri­tage, comme moi.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Il a reçu un coup de coeur. 

J’ai rare­ment eu un plai­sir aussi fort en lecture. Je suis bien dans la langue de cet auteur et avec ses person­nages. Je pense aussi qu’une partie de mon bien être vient du contre­point qu’il apporte à la période que nous vivons en ce moment où tant de gens venant de ces mêmes régions reprennent le chemin de l’exil. En lisant la prose de Raphaël Constant, j’ai ressenti un immense espoir. Espoir que les hommes quelles que soient leurs origines, leur couleur de peau, leur langue, leur reli­gion, puissent vivre ensemble et façonnent grâce à leurs éner­gies venant du monde entier une région de notre planète. Je ne savais pas que dès 1920 les « levan­tins », c’est à dire les Syriens et les Irakiens chré­tiens ou musul­mans, avaient fui une région touchée par la misère.

Une rue, de Fort de France, porte le surnom de la rue des Syriens, c’est la plus commer­çante et c’est là que le person­nage dont nous suivons le destin, Wadi, va s’ins­tal­ler et faire fortune. Il aura aupa­ra­vant quitté son père et sa mère qui vivent en Syrie à Hala­biyah (lieu qui vient de connaître une nouvelle destruc­tion et sans doute un nouvel exode). Dès son arri­vée il aura la chance de tomber sous la coupe de Fanotte une femme noire qui va lui appor­ter l’amour physique mais aussi les langues de ce pays : le créole et le fran­çais. Grâce à elle et à son incroyable éner­gie, il va réus­sir à s’ins­tal­ler et vivre bien en Marti­nique, sans jamais oublier sa mère à qui il doit ses yeux verts, il la sait malheu­reuse au pays car elle est la première épouse de son père à qui elle n’a pu donner qu’un fils qui est si loin d’elle.

Le livre croise plusieurs destins, ceux des Syriens qui ont habité cette rue. J’ai été très sensible à la vie de Bachar le cousin de Wadi, il s’est fait chré­tien par amour d’une jolie indienne. Le person­nage que j’ai préféré c’est Fanotte, son intel­li­gence et son éner­gie sont les fils conduc­teurs de ce roman. Elle saura accep­ter la légi­time épouse de son Wadi sans rien perdre de sa superbe : quelle femme ! J’ai aimé entendre toutes ses langues, même si bien sûr il faut les traduc­tions pour que je comprenne le créole, à l’image de ce peuple bigarré les langues sont des marqueurs sociaux très forts mais cela ne les empêche pas de vivre ensemble et de réus­sir à faire une commu­nauté. Ce n’est pas non plus une image idyl­lique qui se dégage de ce livre, non c’est une société dure, raciste et impla­cable pour les faibles mais on sent que la vie est toujours prête à repar­tir .

Citations

La Syrie après l’empire Ottoman

Là encore, mon père se distin­guait parmi les villa­geois de Hala­biyah, qui consi­dé­raient les chré­tiens d’Eu­rope comme des sauveurs parce qu’ils avaient jeté bas l’Em­pire otto­man. il aimait à se procla­mer, à la grande irri­ta­tion de certains, Arabe d’abord, Syrien ensuite et enfin sujet de la sublime porte. A l’en­tendre, cette dernière avait toujours respecté les peuples qu’elle avait conquis, y compris en Europe même, dans une région qu’il dési­gna comme étant les Balkans. Chaque région jouis­sait d’une large auto­no­mie et pour peu qu’elle ne rechi­gnât point à payer l’im­pôt que levait annuel­le­ment Istan­bul, elle pouvait se déve­lop­per en toute tran­quillité.

Femme en Martinique

Naître femelle, dans ce pays-là est une sacrée déveine. Non seule­ment on doit se débattre avec la misère qui ne vous lâche pas d’un pas, mais on doit aussi suppor­ter la scélé­ra­tesse des hommes. Qu’ils emmiellent avec du beau fran­çais appris par cœur ou vous séduisent avec du créole grosso-modo, le résul­tat est égal : vous vous retrou­vez à pleu­rer toute l’eau de votre corps sur le pas de votre case déser­tée. Vous avez beau année après année, tenter de vous faire une raison, rien n’y fait ! à chaque fois, vous retom­bez dans le même piège, mais avec un gros ventre qui augmen­tera le nombre de vos marmailles.

Le nom des exilés

Il y eut donc les Habib, les Jaar, les Mans­sour, les Bachar, les Abdul­lah, les Yacoub, les Ben Amar­tya, souvent des prénoms que l’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise, par igno­rance, inscri­vait comme patro­nymes. Trop heureux d’avoir atteint les rives de cette terre promise qu’é­tait l’Amé­rique, les venus du Levant se gardaient bien de protes­ter. Ils comp­taient bien mener une nouvelle vie et si le prix à payer n’était que cela, ce n’était pas si grave.

Le style, trois exemples

- Entre le Levant et la Marti­nique, le cour­rier prenait ses aises.
- Que son patron se fût laissé aller à lui mignon­ner l’ar­rière train, encore moins à exiger qu’elle lui ouvrit son devant.
- Depuis qu’elle suivait l’école du soir, son parler était devenu trop inti­mi­dant pour qu’on puisse lui tenir tête, mais d’autres atten­daient leur heure. L’al­ler lui appar­tient, maugréaient-elles, mais le retour sera nôtre. Patience !

Dicton arabe

Tu es maître des paroles que tu n’as pas pronon­cées ; tu es l’es­clave de celles que tu as lais­sées échap­per

Que j’aime ce passage…

Décou­vrir que derrière l’éta­lage de nos rites, l’af­fir­ma­tion têtue de nos croyances, l’entre choc de nos langues et de nos rêves, il n’y avait, dans le fond, qu’une seule et même soif, ne fut pas un mince éton­ne­ment.
Soif de tenir tête aux chien­ne­ries de l’exis­tence.
Soif de comprendre le pour­quoi de celle-ci puisque Dieu semble avoir déserté le monde et que de faux prophètes parlent à Sa place.

L’adaptation en Martinique

Wadi n’avait pas fini d’ap­prendre dans cette Amérique Marti­nique où en quatre-vingt ans il avait vécu cent fois plus de choses extra­or­di­naires qu’en dix-sept ans de vie en Syrie. Là-bas , la vie était régle­men­tée depuis us de mille ans, chaque acte était codi­fiée , chaque parole pesée et soupe­sée grâce au livre sacré et au hadith, ces faits et gestes du Prophète que des géné­ra­tions et des géné­ra­tions avaient pieu­se­ment consi­gnés. Ici à l’in­verse, régnaient le préci­pité, l’im­pro­vise, le sauve-qui-peut, l’in­dif­fé­rence au Lende­main, la soif de profi­ter de chaque instant, le tout enve­loppé dans une criaille­rie perma­nente. Comme si les Créoles avaient peur du silence.

Le créole si on le dit à voie haute on peut presque le comprendre

Mandé’y non ! : eh ben pose lui la ques­tion

et avec l’intonation

La ! La ! La peut bien vouloir dire : Non ! Non ! Non…

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4Merci Krol, je suis à la recherche de textes courts pour mes lectures à haute voix au Foyer Loge­ment de Dinard. Je ne lisais pas beau­coup de nouvelles, je m’y inté­resse de plus en plus et grâce aux blogs je fais de très bonnes rencontres. Ces quatre nouvelles sont, à l’image de leur auteur, Patrice Fran­ces­chi, très fortes ancrées dans les drames et les choix les plus cruels que la vie peut nous conduire à faire. J’ai une très nette préfé­rence pour la première nouvelle, mon goût pour la mer et récem­ment pour la navi­ga­tion, me permet de vivre avec angoisse et fasci­na­tion les récits de tempête. Et celle que doit affron­ter Flaherty, en décembre 1884, est un pur moment d’hor­reur et d’ef­froi.

Lire ces pages bien calée dans un fauteuil arrive quand même à donner un senti­ment d’in­sé­cu­rité tant les mots sonnent justes et que les images sont fortes. Ensuite, il y a le thème qui est le même dans les quatre récits : des circons­tances excep­tion­nelles amènent à faire des choix que rien n’y personne ne peut faire à votre place et qui vous marque­ront à jamais. Après le capi­taine de « la Provi­dence », on retrouve un sous-lieu­te­nant qui ne veut pas s’avouer vaincu et qui seul résis­tera à l’avan­cée alle­mande en mai 1940, puis un autre marin, Wells, qui ne veut pas voir des réfu­giés sur un bateau de fortune mourir en pleine mer sous les yeux d’un équi­page indif­fé­rent et enfin, Pierre-Joseph qui rencontre Made­leine en 1943, sur un quai d’une gare pari­sienne avant de monter dans un train avec leurs enfants pour être dépor­tés vers la mort déci­dée par des Nazis qui jouent de façon sadique une dernière fois avec leurs victimes.

Oui, tous ces choix sont terribles et inter­pellent le lecteur. Ils vont bien à la carrure d’aven­tu­rier De Patrice Fran­ce­shi qui les raconte très bien. Mais, il se passe quelque chose dans les nouvelles, c’est que, malgré soi, on compare les récits : je me suis tota­le­ment embar­quée avec Flaherty, et beau­coup moins dans les deux dernières nouvelles qui sont pour­tant parfai­te­ment racon­tées. Une seule expli­ca­tion : je m’at­ten­dais à leur contenu. Et j’ai déjà lu ces récits dans d’autres romans, ce n’est pas une critique suffi­sante, les exilés qui meurent sur les mers dans l’in­dif­fé­rence la plus totale, comme la cruauté des Nazis peuvent être mille fois trai­tés. Mais le raccourci de la nouvelle fait que le lecteur est plus exigeant, il exige quelque chose en plus que le récit des bassesses humaines qu’il a si souvent lues. Je l’ai trouvé dans « le fanal arrière qui s’éteint » et aussi dans « carre­four 54 » qui d’ailleurs traite d’un moment moins connu de notre histoire : comment ont réagi sur le terrain les soldats fran­çais en 1940 qui ne voulaient pas accep­ter la déroute de l’ar­mée mais moins dans les deux autres.

Citations

L’entente du second et du capitaine

L’es­time réci­proque que se portaient Mack­ney et Flaherty était l’une des légendes de la « Provi­dence ». Les deux hommes avaient affronté ensemble d’in­nom­brables coups durs sur tous les océans et ne s’en étaient sortis que par leurs savoirs mutuels ; cepen­dant, ils n’au­raient su donner un nom aux liens que ces épreuves avaient tissés entre eux et on ne se souve­nait pas que Flaherty ait jamais adressé le moindre compli­ment à Mack­ney, ni que celui-ci ait féli­cité un jour son capi­taine pour quoi que ce sot. En vérité, cela ne se faisait pas entre gens de cette sorte ; de toute façon, comme le disait Klavensko, ces deux là n’avaient pas besoin de mots pour se dire ce qu’ils pensaient.

Le début de l’angoisse

Ils se sentirent enva­his soudain par une inquié­tude sourde et entê­tante qu’ils n’avaient encore jamais connue ; c’était comme une bête malsaine qui venait de prendre nais­sance quelque part dans leurs corps et enflait mainte­nant tout douce­ment, se nour­ris­sant de ce qu’il y avait de meilleur en eux.

Le poids des responsabilités

Flaherty recon­nut dans ses yeux cette drôle d’es­pé­rance qui persiste dans l’ad­ver­sité tant qu’il existe un ultime recours. Et voilà, songea-t-il avec une morne pensée ; en vérité, les capi­taines ne servent à rien en temps ordi­naires … Mais quand plus rien ne va… Alors, bien sûr… Tout sur leurs épaules… Et pour eux, pas de recours… Personne au-dessus… Ah, je suis peut-être trop préten­tieux.

L’ouragan

Dix heures ne s’étaient pas écou­lées que, le 24 décembre au petit matin – dans l’aube infi­ni­ment triste qui se levait sur l’océan déchaîné – , le vent, tout en restant plein sud se mit à forcir comme on ne pensait pas que ce fût possible. Il hurlait avec une telle hargne qu’il devint presque impos­sible de s’en­tendre à moins de deux mètres ; l’ai­guille de l’ané­mo­mètre se bloqua au-delà de 11 Beau­fort. Cette fois, l’ou­ra­gan était-là ‑et il écrasa litté­ra­le­ment la houle et les vagues (…) Le vent était si assour­dis­sant qu’il n’en­ten­dait rien que son siffle­ment aigu – et tous les autres sons étaient anni­hilé : il y avait de quoi terro­ri­ser les plus témé­raires. Il eut la prémo­ni­tion que la mer venait de s’emparer de toute sa personne, avec tout le mal qu’elle conte­nait et tout ce que cette « faiseuse de veuves » pouvait appor­ter de malheur- et il eut peur pour la première fois de sa vie.