Édition Flam­ma­rion. Traduit de l’ita­lien par Juliette Bertrand.

Ce roman a été écrit en 1961 et il reste encore une réfé­rence pour comprendre comment fonc­tion­nait la Mafia sici­lienne. (En espé­rant que les choses aient changé !) Il est si connu ce roman que l’au­teur qui a fait une carrière poli­tique est devenu le spécia­liste de la Mafia (Un peu trop semble-il à son goût !). J’ai cher­ché l’ex­pli­ca­tion du titre, je n’ai rien vu d’évident. Je me lance dans une hypo­thèse, la recherche du coupable peut être devant les yeux de tout le monde, la mafia va rendre les évidences invi­sibles, comme les yeux d’une chouette qui ne voient rien à la lumière du soleil. Le roman se divise en moments diffé­rents que le lecteur doit lui-même relier les uns aux autres. La scène initiale ressemble à une scène de film : un bus part sur la place du village, un homme court pour rattra­per le bus, le chauf­feur ralen­tit, ouvre la porte, deux coups de feu l’homme s’écroule. Le bus se vide, les cara­bi­niers arrivent, personne n’a rien vu. Ensuite l’en­quête va se pour­suivre, le commis­saire est un homme du nord, pour qui la vérité et la logique semblent des valeurs fonda­men­tales. Grâce à cette enquête, l’au­teur nous montre que la vérité est là devant les yeux de tous. L’homme abattu, l’a été car il ne voulait pas payer l’argent de la corrup­tion. Et, lorsque le commis­saire remonte vers cet argent, tout le pouvoir local, mais hélas pour son enquête, égale­ment le pouvoir à Rome, commencent à trem­bler. Et si le pouvoir tremble, le commis­saire a beau faire un travail remar­quable, tout va rede­ve­nir « normal » et personne ne sera inquiété pour ce qui va deve­nir une banale histoire de passion amou­reuse. Le pire des truands aura un alibi suffi­sant pour que l’enquête s’ar­rête. Evidem­ment en 1961, ce roman devait avoir un autre poids qu’au­jourd’­hui. Le fonc­tion­ne­ment de la Mafia nous est aujourd’­hui beau­coup mieux connu, le roman­cier rappelle que le seul régime qui avait réussi à éradi­quer la Mafia c’est le fascisme de Musso­lini, et ce sont les Améri­cains qui ont permis à ces bandits de reve­nir en force. Le charme de ce roman est dans son écri­ture, surtout à la struc­ture du récit. L’au­teur ne semble jamais prendre parti, il nous montre en toute objec­ti­vité les faits, il y a un déta­che­ment qui rend la situa­tion encore moins acceptable.

La traduc­trice a été un peu ennuyée, je pense, avec l’im­par­fait du subjonc­tif, c’est ‑à ce que je crois savoir- un temps norma­le­ment employé en italien, mais en fran­çais, beau­coup moins, surtout à l’oral, et sans doute jamais dans des commissariats.

Citations

Le capitaine Bellodi

S’il conti­nuait à porter l’uni­forme, qu’il avait endossé dans les circons­tances fortuites, s’il n’avait pas quitté le service pour la profes­sion d’avo­cat à laquelle il se desti­nait, c’était parce que le métier qui consis­tait à servir les lois de la Répu­blique, et à les faire respec­ter, deve­nait de jour en jour plus diffi­cile. Il n’en serait pas revenu, l’in­di­ca­teur, s’il avait su qu’il avait en face de lui un homme, cara­bi­nier et, de plus, offi­cier, qui consi­dé­rait l’au­to­rité dont il était investi comme le chirur­gien consi­dère son bistouri : un instru­ment donc on ne doit user qu’a­vec précau­tion, avec préci­sion, en toute sûreté, qui consi­dé­rait la loi comme née de l’idée de la justice et tout acte décou­lant de la loi comme lié à la justice. Un homme prati­quant un métier amer et diffi­cile, en somme.

Discours d’un député

« On m’ac­cuse d’être en rapport avec des gens appar­te­nant à la mafia, et, par consé­quent, avec la mafia. Mais moi, je dois vous dire que je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce qu’est la mafia, si elle existe, et je peux, en toute conscience de bons citoyens et de bons catho­liques, vous jurer que je n’ai jamais connu de ma vie un seul mafieux. » À quoi, du côté de la Via loumia, à l’ex­tré­mité de la place où les commu­nistes avaient l’ha­bi­tude de ce grou­per quand leurs adver­saires tenaient un meeting, on enten­dit répondre par une simple ques­tion, très claire :
« Et ceux qui sont avec vous, qu’est-ce que c’est ? Des séminaristes ? »
Là-dessus un éclat de rire s’était propagé dans toute la foule tandis que le député faisait comme s’il n’avait pas entendu la ques­tion et commen­çait à expo­ser un programme pour l’as­sai­nis­se­ment de l’agriculture.

Une scène que l’on imagine si bien au cinéma

Au milieu de son sommeil, la sonne­rie du télé­phone était arri­vée jusqu’à sa conscience par ondes succes­sives et désa­gréables. Il avait saisi l’ap­pa­reil avec l’im­pres­sion que sa main, tandis qu’il faisait ce geste, se trou­vait à une distance incom­men­su­rable de son corps. Tandis que de loin­taines vibra­tions, que des voix loin­taine parve­naient à son oreille, il avait tourné l’in­ter­rup­teur, réveillant de la sorte, irré­mé­dia­ble­ment, Madame : certai­ne­ment, elle ne récu­pé­re­rait pas de la nuit un sommeil qui ne descen­dait jamais que parci­mo­nieu­se­ment sur son corps inquiet. Brus­que­ment, ces loin­taines vibra­tions, se fondirent en une seule voix, égale­ment loin­taine, mais irri­tée, mais inflexible, et Son Excel­lence se trouva hors de son lit, pieds nus et en pyjama, en train de faire des cour­bettes et des sourires comme si cour­bettes et sourires pouvaient s’in­fil­trer dans le microphone. 
Madame le regarda d’un air de profond dégoût. Elle lui tourna le dos, un dos splen­dide et nu, mais non sans lui avoir chucho­ter : « Pas besoin de frétiller, il ne te voit pas. » Et, réel­le­ment, il manquait à son Excel­lence qu’un moignon de queue au derrière pour mieux expri­mer toute sa soumission.

Débat à la chambre

Le sous-secré­taire reprit la parole. Il dit que, sur les faits qui s’était dérou­lés à S. et sur lesquels portaient les inter­pel­la­tions, il n’avait rien à dire, l’en­quête judi­ciaire étant en cours, mais que, de toute façon, le Gouver­ne­ment consi­dé­rait ses faits comme s’ap­pa­ren­tant à la crimi­na­lité courante et repous­sait l’in­ter­pré­ta­tion que leur donnaient les dépu­tés qui l’in­ter­pel­laient. Le gouver­ne­ment repous­sait fière­ment et dédai­gneu­se­ment l’in­si­nua­tion que la gauche faisait dans les jour­naux, à savoir que les membres du Parle­ment ou même du gouver­ne­ment auraient le moindre rapport avec la préten­due mafia. Laquelle, d’après le gouver­ne­ment, n’existe que dans l’ima­gi­na­tion des socia­listes et des communistes.

10 Thoughts on “Le jour de la chouette – Leonardo SCIASCIA

  1. j’adore ta remarque grammaticale
    Scias­cia c’est souvent du bonheur de lecture, je l’ai beau­coup lu mais il y a long­temps et mon souve­nir s’est un peu émoussé

    • Le fait que les fran­çais n’utilisent plus l’imparfait du subjonc­tif à l’oral pose des problèmes aux traduc­teurs. Je ne connais­sais pas cet auteur et j’ai appré­cié son récit. Cela se déroule comme un film. Plusieurs scènes sont très visuelles.

  2. Ah cet impar­fait du subjonc­tif, j’adore quand les auteurs l’emploient et respectent ainsi la concor­dance des temps, c’est mon petit côté « vieille France »…
    Bref !
    Ce livre a l’air vrai­ment intéressant.

    • c’est un grand clas­sique et il mérite son succès .
      Pour calmer ton enthou­siasme je vais te citer les rares personnes que j’ai enten­dues employer l’im­par­fait subjonc­tif c’est Edouard Balla­dur, Jean-Marie Le Pen, et Fran­çois Mitter­rand. Ils ont en commun d’avoir été éduqués chez les Jésuites et d’être poli­ti­que­ment à droite au moins pour sa jeunesse quand il s’agit de Mitterrand.

  3. Un auteur que je n’ai jamais lu ; la mafia, l’Ita­lie c’est toujours autant d’ac­tua­lité. Aujourd’­hui il faudrait lire les livres de Salviano, mais j’avoue ne pas avoir le courage de me lancer dans des histoires aussi noires, à propos d’une orga­ni­sa­tion dont je doute que l’on arrive à se débar­ras­ser un jour.

  4. J’avais tenté des nouvelles de Scias­cia il y a quelques années… avec un bonheur divers, et je ne les ai pas finies. Je devrais essayer un de ses romans, tu réus­sis à me tenter ! ;-)

  5. Un clas­sique que je n’ai jamais pris le temps de lire.

    • Le hasard l’a mis sur ma route. J’ai beau­coup aimé la façon dont c’est raconté, parfois dans le déta­che­ment la force de l’horreur est plus saisissante.

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