Édition Viviane Hamy. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman a obtenu un coup de cœur à notre club et je lui mettrai bien dix coquillages si je le pouvais … Je l’ai refermé et je suis restée sans voix un peu comme lorsque le silence s’ins­talle après un morceau de musique parfai­te­ment inter­prété. Un peu comme à la fin du concerto pour violon de Chos­ta­ko­vitch dont les diffé­rents mouve­ments sont autant de chapitres du roman. .

Chos­ta­ko­vitch aura été le jouet de Staline pendant près de dix-sept ans. Dix-sept années au cours desquelles le gros chat tout-puis­sant a joué avec la souris, l’étouf­fant entre ses griffes jusqu’à lui faire entre­voir la couleur de la mort, puis la lais­sant filer, le temps pour elle de se terrer dans sa terreur, reprendre sa respi­ra­tion, puis bondis­sant à nouveau sur sa poids, sous sa mous­tache un indé­fi­nis­sable rictus. Et ainsi de suite, une alter­nance de deux coups et de faveurs, dix-sept années durant.

Cet air inquiet du grand compo­si­teur est à l’image de l’an­goisse qui hante la famille du grand chef d’or­chestre Claes­sens qui a dirigé l’OSR (L’Or­chestre de la Suisse Romane) . Le roman se situe pendant les funé­railles du chef pendant lesquelles sa fille pianiste virtuose va jouer une adap­ta­tion pour piano de ce concerto de Chos­ta­ko­vitch. Chaque mouve­ment lui permet d’évo­quer une des souf­frances de sa famille, sous le regard impla­cable d’un père peu soucieux de l’épanouissement des siens. Sa femme qu’il a épou­sée trop jeune, était jeune canta­trice israé­lienne que son mari aban­don­nera peu à peu à la folie et à son silence se tour­nant vers des jeunes filles toujours plus jeunes et toujours canta­trices. Son fils, qu’il pous­sera pour qu’il devienne un prodige. Jusqu’à le pous­ser lui aussi vers le silence. Et enfin, elle, sa fille virtuose qui se demande sans cesse si elle doit sa renom­mée à son nom où à sa superbe cheve­lure rousse. Mais au-delà du drame fami­lial ce livre permet de comprendre la vie des musi­ciens virtuoses et leur tragique destin, c’est si dur d’être toujours au mieux de sa forme sous les regards de milliers de spec­ta­teurs. Mais il y a la musique, celle qui parfois les entraîne au delà de tout dans un plai­sir absolu et qui laisse le public sans voix. C’est le deuxième roman que je lis qui parle de ce concerto, j’avais beau­coup aimé aussi le roman d’Oli­vier Bass :« la musique des Kergue­len « et cela avait aussi permis à l’au­teur de faire ressen­tir la souf­france du compo­si­teur face à l’ogre stali­nien. Un superbe roman, écrit dans un style que j’ai adoré , j’ai­me­rais vrai­ment parta­ger ce plai­sir de lecture avec vous.

Citations

Cabotinage d’un chef d’orchestre.

Claes­sens tour­nait le dos à la masse et affron­tait l’or­chestre. Sous ses yeux, le pupitre où repo­sait la parti­tion, ouverte à la dernière page. C’est ainsi qu’il deman­dait au régis­seur de la lui dispo­ser. Il patientait,.mains jointes sur le pubis, jusqu’à ce que les applau­dis­se­ments cessent, en profi­tait pour fixer chaque musi­cien droit dans les yeux. Puis, une fois le silence installé, il refer­mait sa parti­tion en prenant soin de bien la faire claquer. Et, dans un geste éminem­ment osten­ta­toire, il la pous­sait sur le bord du pupitre afin que chacun voie, dans l’or­chestre comme dans la salle, qu’il diri­geait de mémoire.

À moi qui lui deman­dait un jour (je n’avais pas 10 ans alors) pour­quoi il impo­sait au tech­ni­cien de lui ouvrir l’inu­tile parti­tion non pas à la première page, mais bien à la dernière, il avait répondu : « Pour qu’elle claque mieux à l’oreille du public. Le poids des pages, tu comprends, rouquine, le poids des notes. C’est à ce moment-là que le concert commence. »

La carrière d’un musicien classique

Dans le monde de la musique clas­sique, il y a ce qu’on appelle « les connais­seurs ». Si l’on veut faire carrière, il est indis­pen­sable de les cares­ser dans le sens du poil. Ce sont eux qui décident du sort des solistes en déter­mi­nant ce qui relève du bon et du mauvais goût. Cet esta­blish­ment composé d’une poignée de jour­na­listes, d’agents, de diri­geants de maison de disques, de musi­ciens et de profes­seurs, auxquels viennent s’ajou­ter quelques riches mélo­manes, se choi­sit ses cham­pions, les portent aux nues, leur four­nit soutien incon­di­tion­nel et parfois finan­cier à chaque étape de leur progres­sion. En échange, il faut filer doux, flat­ter, remer­cier, faire des cour­bettes, surtout ne pas sortir des clous. 
Qu’un artiste décide de suivre une ligne diffé­rentes, orien­ter sa recherche dans une autre direc­tion sans en deman­der la permis­sion à ses gardiens du temple, et c’est la profes­sion entière qui, comme un seul homme, lui tourne le dos. La pire des puni­tions n’est jamais la critique, même acerbe, mais l’ou­blie. Lorsque le télé­phone cesse de sonner. Lorsque le musi­cien passe de mode. Son carnet de bal se vide pour ainsi dire du jour au lende­main. D’autre, plus jeunes, plus photo­gé­niques , jugés plus talen­tueux ou plus singu­liers, se bous­culent pour signer les contrats sa place. La traver­sée du désert commence.

Le nocturne de Chostakovitch

Le violon, vaincu, épui­sée, et laissé seul à macé­rer . D’abord il bouge à peine. Il ne peut plus que reprendre timi­de­ment le thème intimé par les bases. Cette fois c’est bien fini pour lui, c’est du moins ce qu’il laisse à penser. Or la vie revient progres­si­ve­ment, sans que l’on sache quel fol espoir la lui a insuf­flée. Le violon solo finit par se rele­ver, dégou­li­nant, hagard, et fixe l’or­chestre faisant office de bour­reau bien en face. Et pendant les cinq inter­mi­nables minutes que dure « la cadence », il va se ruer à l’as­saut, percu­tant la glace froide et trans­pa­rente du silence, la couvrant de son sans choc après choc, tenta­tive après tenta­tive jusqu’à sombrer dans la folie de celui qui n’a pas d’autres porte de sortie.

Le violon

Le violo­niste et son violon sont censés ne faire qu’un, et le pres­tige de l’un déteint assu­ré­ment sur l’autre. À tel point que l’on se demande parfois si ce n’est pas l’ins­tru­ment qui fait le cham­pion.

Où mène le cabotinage !

Lors­qu’il est réap­paru, aussi subi­te­ment qu’il s’était éclipsé, j’ai compris que quelque chose avait lâché à l’in­té­rieur. Son visage avait changé. Plus lisse. Moins expres­sif. Sur chaque tempe, une discrète cica­trice. Il n’avait pas eu à pous­ser plus loin que Montreux, ou pullulent les cliniques esthé­tiques, pour se donner l’illu­sion d’une nouvelle jeunesse. C’était sa première véri­table incur­sions dans le registre pathé­tique. Ce ne devait pas être la dernière.

La peur ou le trac

Ma peur, je l’ap­pelle le chien noir. 
C’est au matin du concert qu’il se mani­feste toujours. Dès le réveil. J’ouvre les yeux, je l’aper­çois au pied du lit, assis, à me fixer, atten­tif, curieux, les oreilles dres­sées.
Ma peur est un bâtard, entre le chien-loup et Le corniaud de cani­veau. Son pelage char­bon a des reflets bleuté. Sur son poitrail, une tâche blanche, la taille d’une pièce de cinq francs. Parfois je suis tentée de la toucher. Parfois j’ai­me­rais prendre un couteau de boucher et le lui enfon­cer, juste là, hauteur du cœur. Mais je n’ai jamais osé. Je me dis que, sans lui, ce serait encore pire, car alors je ne pour­rai plus regar­der ma peur en face.

18 Thoughts on “Opus 77 – Alexis RAGOUGNEAU

  1. Le nouveau thème que je dois travailler avec mes étudiants en BTS est « De la musique avant toutes choses ? ». Je vais donc lire ce roman cet été : merci beau­coup pour le conseil.

    • Joli thème et un choix de lecture très ouvert. Je te conseille aussi « la musique des kergue­len » moins connu mais que j’ai beau­coup appré­cié.

  2. Très tentant ! Je vais sauter dessus dès sa sortie en poche ! Partage réussi.

  3. tu obtiens ma totale adhé­sion je note immé­dia­te­ment ce livre, j’ai lu sur la musique avec bonheur grâce à toi il me semble alors je vais tâcher de mettre la main sur celui là

  4. Un billet pareil mérite que l’on se penche sur cette lecture, mais vu mes craquages récents en librai­rie, je vais attendre le poche.

  5. keisha on 6 juillet 2020 at 11:55 said:

    De toute façon, quand ça parle de musique, je fonce ! La famille est un poil spéciale quand même.
    J’ai préféré Trois concerts (n’ou­blie pas de le lire!) et, tiens, je pour­rais le conseiller à Sandrine (chouette thème)

  6. Oh je l’avais déjà noté ce roman ! Et puis celui d’Oli­vier Bass dont tu parles, je l’avais beau­coup aimé aussi.

  7. Que voilà une belle sugges­tion. C’est noté. Je me souviens d’ailleurs à cette occa­sion que tu avais mis à l’hon­neur un roman autour d’un chef d’or­chestre (L’ef­froi de Fran­çois Garde), que j’avais acheté suite à ta chro­nique. La musique te sert d’ins­pi­ra­tion :-). Et j’aime bien l’image du silence après le morceau de musique que tu utilises dans l’in­tro­duc­tion !

    • Tu ne dis pas si tu as aimé « L’effroi » je vais regar­der si tu en parles sur ton blog. Oui je crois que j’apprécie les romans qui parlent de mes musiques préfé­rées .

  8. Je ne suis pas très mélo­mane clas­sique, mais pour­quoi pas. Le contexte histo­rique des person­nages pour­rait m’in­té­res­ser. Je note.

  9. Bonjour Luocine, de Ragou­gneau, je n’ai lu que ses deux romans poli­ciers qui se passent à Notre-Dame et qui m’avaient plu. Il a vrai­ment changé de genre. Ton enthou­siasme me donne envie. Bonne jour­née.

    • Bonjour Dasola je ne connais­sais pas cet auteur avant ce roman ce qui n’est pas éton­nant car je lis peu de poli­cier. Mais ce que tu dis explique sans doute la préci­sion de la construc­tion roma­nesque.

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