Édition Nota­bi­lia

J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui reviendra.

À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.

Édition JC Lattès, traduit de l’an­glais par Freddy Michalski

Une histoire à deux voix, deux jeunesses , celle d’Odile qui a vingt ans en 1939 à Paris et Lily qui en a seize en 1988 à Froid dans le Montana. Lily rencontre Odile qui vit à Froid à l’oc­ca­sion d’un exposé sur la France. Les deux vies vont se dérou­ler devant nos yeux. Odile réus­sit, grâce à l’énergie de sa jeunesse à être employée à la Biblio­thèques améri­caine de Paris , et elle y a trouvé le bonheur au milieu des livres qu’elle aime tant. Elle est issue de la petite bour­geoi­sie pari­sienne, sa mère est prison­nière de toutes les conve­nances sociales, et son père, commis­saire de police mène sa famille d’une main de fer. La biblio­thèque est son espace de liberté dont elle a besoin pour deve­nir plei­ne­ment adulte. La guerre va détruire tout cela et détruira Odile en lui mettant devant les yeux ce qu’elle ne voulait pas voir. La vie de Lily est moins tragique même si elle perd sa mère trop tôt et se retrouve vivre avec une belle mère et deux petits frères aussi adorables que fati­gants. Odile aidera, Lily à comprendre sa belle mère et surtout à ne pas perdre son amitié pour Mary-Louise. La soli­tude d’Odile loin de sa famille pari­sienne cache bien des drames qui ne sont révé­lés que peu à peu. Très vite on comprend que les juifs qui dispa­raissent peu à peu de l’uni­vers de la biblio­thèque vont hanter l’es­prit d’Odile mais le pire est à venir et on le décou­vrira à travers la vie de Marga­ret son amie anglaise qui a réussi à rester vivre à Paris.

J’avoue ne pas avoir beau­coup appré­cié cette lecture malgré l’im­por­tance donnée aux livres. Je ne crois pas aux person­nages et je sens que tout l’in­té­rêt vient du dévoi­le­ment progres­sif des horreurs de la guerre à Paris . Fina­le­ment le pire est une réac­tion de jalou­sie d’Odile vis à vis de Marga­ret. Quand j’ai lu ce roman, je me disais que lorsque les Fran­çais ont connu cette période ou que leurs descen­dants essaient de trans­crire ce qu’ont vécu leurs aïeux, ils le font de façon beau­coup plus juste . Ici, on a le regard d’une améri­caine sur la France et cela se déroule comme dans un film améri­cain où toutes les expli­ca­tions psycho­lo­giques sont si simples à comprendre et la réalité de la France occu­pée par les Nazis comme un décor pour un film à suspens.

Citations

L’amour d’un père dans le Montana

- Les gens sont maladroits, ils ne savent pas toujours ce qu’il faut faire ou dire. Essaie de ne pas leur en tenir rigueur. Tu ne sais jamais ce qu’ils ont dans le coeur. 

- Papa est trop souvent absent.
- Oh, quel dommage que les bébés ne gardent aucun souve­nir de la manière dont ils ont été chéris. Ton papa t’a bercée dans ses bras des nuits durant.

En 1939 à Paris, dans une famille conventionnelle

Les hommes impor­tants ont des maîtresses, pour­sui­vit-il. C’est un symbole de statut social, comme une montre en or.
- Le divorce, avait répété maman d’une voix blanche. Mais qu’al­lons nous dire aux gens ?
Ma mère avait une tour­nure d’es­prit bien à elle et sa première réac­tion était inva­ria­ble­ment : » Que vont penser les gens ? » Elle avait jeté un coup d’œil à Mgr Clément qui se tenait sur les marches de l’église. 
- C’est tout ce que tu trouves, à dire ? s’était exclamé tante Caro.
- Tu ne pour­ras pas assis­ter à la messe.

Un roman qui ne vous appren­dra pas grand chose ni sur la spolia­tion des biens juifs, ni sur la roman­cière qui met en scène sa propre famille. Elle est la petite fille de Jules Strauss qui fut un des plus grand collec­tion­neur d’œuvres d’art pari­sien du début du XX° siècle.

Par pudeur sans doute, elle ne s’étend que très peu sur les souf­frances de cette famille. Je pense que, comme moi, elle a entendu parfois « Ah, encore une histoire de juifs pendant la guerre » et qu’elle n’a pas voulu insis­ter. Je comprends et c’est compli­qué aujourd’­hui d’écrire sur ce sujet mais il m’a manqué quelque chose dans cette quête . Une âme je crois, celle qu’on sent dans le regard de cet homme : Jules Strauss.

En revanche vous appren­drez beau­coup de choses sur la diffi­culté d’ob­te­nir la resti­tu­tion de biens spoliés (essen­tiel­le­ment aux familles juives) par les nazis et autres comparses pendant la guerre . – À ce propos , j’ai regardé le film « Rue Lauris­ton » avec Michel Blanc, c’est un film remar­quable tous les acteurs sont excel­lents et on comprend telle­ment bien la façon dont on trai­tait le juifs et leurs biens ! et ici il s’agit de Fran­çais !- . C’est incroyable ce que Pauline Baer de Péri­gnon est amenée à faire pour récu­pé­rer un seul des dessins ayant appar­tenu à son grand père . On pour­rait penser que cette seule photo pour­rait faire la preuve que Jules Strauss avait bien une collec­tion digne des musées et que tout le monde allait aider sa petite fille à retrou­ver une partie des biens, loin s’en faut !

Cet aspect du roman est passion­nant , c’est d’ailleurs ce qui a plu à Aifelle . On peut en effet se douter que si la famille ne possède plus aucun tableau de cette superbe collec­tion c’est que les grands parents de Pauline Baer de Péri­gnon ont été « contraints » de vendre. Et vous savez quoi ? Où dormait le dessin pour lequel, au bout de trois ans d’in­ves­ti­ga­tion, la preuve de la spolia­tion ne fera aucun doute ? Au Louvre dans les réserves. On peut se dire que la famille ne l’avait pas réclamé mais c’est faux sa grand-mère avait monté un dossier tout de suite après la guerre. En vain ! L’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise n’a RIEN fait pour les aider, plus grave en réalité beau­coup de gens savaient que la prove­nance du dessin était douteuse mais rien n’était entre­pris pour retrou­ver sa prove­nance alors que ce n’était pas très compli­qué pour le Louvre de le faire ou au moins essayer !

On est loin de la belle figure de Rose Valland qui pendant la guerre a noté tous les biens volés aux juifs qui étaient entre­po­sés au Musée du Jeu de Paume

Citation

Un fait que j’avais oublié

Avant même d’en­va­hir la France, les Alle­mands ont établi la liste des collec­tions d’art impor­tantes, il connais­sait Jules par ses deux ventes de 1902 et 1932. Tout grand collec­tion­neur juif pendant la guerre figu­rait sur les listes de le ERR, l’Ein­sat­zab Reichs­lei­ter Rosen­berg, l’or­ga­ni­sa­tion diri­gée par l’idéo­logue du parti nazi Alfred Rosen­berg, qui a été jugé et exécuté à Nurem­berg. C’est lui qui a orga­nisé les confis­ca­tion des œuvre d’art appar­te­nant aux grandes collec­tions juives dans les terri­toires occu­pés à partir de juillet 1940 à Paris envi­ron vingt-deux mille objets ont été saisies pendant la guerre
L’ERR est instal­lée au Jeu de Paume, où tran­sitent les œuvres pillées avant d’être envoyées en Alle­magne. Je découvre l’exis­tence de Rose Valland, qui devient mon héroïne. Atta­chée de conser­va­tion au Jeu de Paume, préten­dant ne pas comprendre un mot d’al­le­mand, elle note tout des vols d’œuvre d’art. Elle consigne les nombreuses visites de Goering venu faire son choix, et les envoie en Alle­magne. Rose Valland parvient ainsi à établir l’in­ven­taire détaillé des œuvres trans­fé­rées et leur dépla­ce­ment de 1940 à 1944. Son action de résis­tance permet la récu­pé­ra­tion après guerre d’un nombre impor­tant d’œuvres spoliés. Devenu alors membre de la commis­sion de récu­pé­ra­tion artis­tique, capi­taine de la 1re Armée fran­çaise, elle travaille avec les monu­ments Men à la récu­pé­ra­tion des œuvre et à la recons­ti­tu­tion de leur trajet

Autant notre mémoire a été marquée par l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie autant celle du Maroc est beau­coup moins trai­tée par les écri­vains. Tout semble se passer plus faci­le­ment au Maroc, et pour­tant ! Voici un roman qui montre que ce pays a connu son lot de violences. Mais ce n’est pas l’unique inté­rêt de ce livre bien au contraire. L’au­teure puise dans ses origines maro­caine par son père et fran­çaise par sa mère l’ob­jet de son roman. Elle décrit de l’in­té­rieur les diffi­cul­tés d’un couple métissé en 1945 à Meknes et c’est passion­nant. On comprend bien ce qui a motivé sa mère à suivre son amour ce beau maro­cain venu déli­vrer la France pendant la seconde guerre mondiale. On comprend aussi combien pour Amine son père, il est diffi­cile de s’im­po­ser comme Maro­cain et d’être rejeté par les colons et aussi par les autoch­tones qui lui reprochent son mariage. À force d’un travail complè­te­ment fou, ils arri­ve­ront à créer une ferme dans les alen­tours de Meknes, et Mathilde sans être heureuse trou­vera une place dans le pays en soignant la popu­la­tion dans un dispen­saire où elle accueillera toute la popu­la­tion pauvre du Bled. Comme toujours quand il s’agit de romans sur les pays du Magh­reb, la condi­tion de la femme est insup­por­table et pour­tant ce sont bien les femmes qui permettent aux familles de tenir. L’au­teure décrit très bien le senti­ment de rejet de la popu­la­tion colo­ni­sa­trice et les diffi­cul­tés de l’en­fant qui se sent mépri­sée par les petites filles qui se croient supé­rieures seule­ment parce qu’elles sont « fran­çaises ». Un jour les sœurs de son école orga­nisent une visite et, grâce à ce roman, j’ai décou­vert le sort de esclaves chré­tiens du XVIII siècle. Pour une fois les rapports étaient inver­sés, ce ne sont plus les occi­den­taux qui font souf­frir les Arabes, mais les trai­te­ments sont tout aussi cruels. Les pauvres esclaves qui ont construit ces laby­rinthes étaient descen­dus par des trous et ne remon­taient jamais à la lumière du jour. Ils mour­raient d’épui­se­ment car ils étaient très mal nour­ris. Ce lieu se visite encore aujourd’­hui à Meknes :

Citations

Paroles de colons

Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, mais il sera beau ce pays quand nous ne serons plus là pour faire fleu­rir les arbres, pour retour­ner la terre, pour y appli­quer notre achar­ne­ment. Qu’est-ce qu’il y avait ici avant que nous arri­vions ? Je te le demande ! Rien.
Moi je le connais ces arabe. Les ouvriers sont des ignare, comment veux-tu ne pas avoir envie de les rosser ? Je parle leur langue, je connais leur travers. Je sais très bien ce qu’on dit sur l’in­dé­pen­dance mais ce n’est pas une poignée d’agi­tés qui va me reprendre des années de sueur et de travail.

Le cherghi

Au début du mois d’août, le cher­ghi se leva et le ciel devint blanc. On inter­dit aux enfants de sortir car ce vent du Sahara était la hantise des mères. Combien de fois Moui­lala avait-elle raconté à Mathilde histoire d’en­fant empor­tés par la fièvre que le cher­gui char­rie avec lui ? Sa belle-mère disait qu’il ne fallait pas respi­rer cet air vicié, que l’ava­ler c’était prendre le risque de brûler de l’in­té­rieur, de se dessé­cher comme une plante qui fane d’un coup. À cause de se vent maudit, la nuit arri­vait mais sans appor­ter de répit. La lumière faiblis­sait, le noir recou­vrait la campagne et faisait dispa­raître les arbres mais la chaleur, elle, conti­nuait a peser de toute sa force, comme si la nature avait fait des réserves de soleil

Regret de ne pas avoir fait d’études

Adoles­cente, Mathilde n’avait jamais pensé qu’il était possible d’être libre toute seule, il lui parais­sait impen­sable, parce qu’elle était une femme, parce qu’elle était sans éduca­tion, que son destin ne soit pas inti­me­ment lié à celui d’un autre. Elle s’était rendu compte de son erreur beau­coup trop tard et main­te­nant qu’elle avait du discer­ne­ment et un peu de courage il était devenu impos­sible de partir. Les enfants lui tenaient lieu de racines et elle était atta­chée à cette terre, bien malgré elle. Sans argent, il n’y avait nulle part où aller et elle crevait de cette dépen­dance, de cette soumission.

Description des médecins

Il était beau dans sa blouse blanche, ses cheveux noirs peignés en arrière. Il était très diffé­rent de l’homme jovial qu’elle avait rencon­tré la première fois il lui sembla que ses yeux cernés étaient un peu tristes. Il portait sur son visage cette fatigue qui est propre aux bons méde­cins. Sur leurs traits on voit, comme en trans­pa­rence, les douleurs de leurs patients, on devine que ce sont les confi­dences de leurs malades qui courbent leurs épaules et que c’est le poids de ce secret de leur impuis­sance qui ralen­tit leur démarche et leur élocution.

L’honneur d’un Marocain qui a épousé une Française

Il la fixa et Mathilde eut alors l’im­pres­sion que les yeux d’Amine s’agran­dis­saient que ses traits se défor­maient, que sa bouche deve­nait énorme et elle sursauta quand il se mit à hurler : « Mais tu es complè­te­ment folle ! Jamais ma sœur n’épou­sera un Français ! »
Il attrapa Mathilde par la manche et la tira de son fauteuil. Il la traîna vers le couloir plongé dans l’obs­cu­rité, « Tu m’as humi­lié ! » Il lui cracha au visage et, du revers de la main la gifla.

Femmes battues

Aïcha connais­saient ces femme aux visages bleus. Elle en avait vu souvent, des mères aux yeux mi-clos, à la joue violette, des mères aux lèvres fendues. À l’époque, elle croyait même que c’était pour cela qu’on avait inventé le maquillage. Pour masquer les coups des hommes.

Je ne sais pas, si un jour, je compren­drai pour­quoi les Améri­cains ont besoin d’écrire des énormes pavés et pour­quoi les Euro­péens se contentent de livres très courts sur des sujets tout aussi graves et impor­tants. Stépha­nie Hochet s’empare de la vie d’un Kami­kaze japo­nais. Un de ceux qui ont choisi le suicide comme mode de combat. Elle raconte très bien l’en­doc­tri­ne­ment de cette jeunesse japo­naise qui pensait servir la plus noble des causes : celle qui permet­trait aux valeurs du Grand Japon de domi­ner toute l’Asie au nom de l’Em­pe­reur repré­sen­tant de Dieu sur terre. Nous revi­vons l’en­fance et la forma­tion mili­taire d’Isao Kaneda, beau­coup de choses sont dites en peu de pages : son éduca­tion par une grand-mère issue d’une famille de Samou­raïs et qui place l’hon­neur du Japon au-dessus de toutes les autres valeurs. Puis l’exal­ta­tion mili­taire et l’embrigadement dans le corps des Kami­kazes . C’est très bien raconté mais je pense, comme souvent, quand un auteur non autoch­tone s’empare d’un phéno­mène qui nous est telle­ment étran­ger, que rien ne vaut un témoi­gnage même romancé écrit par un écri­vain du pays concerné. Dans la troi­sième partie , le kami­kaze atter­rit bien malgré lui dans une petit île coupée du monde. Cela nous vaut une réflexion sur ce que veut dire la civi­li­sa­tion, la version idyl­lique de la vie sur cette île para­di­siaque est brus­que­ment inter­rom­pue par un procédé très barbare de mise à mort pour des voleurs de nourriture.

Un roman agréable à lire et qui décrit bien l’état dans lequel devait être les Japo­nais qui accep­taient le sacri­fice suprême pour défendre les valeurs de leur pays. Je trouve que, par rapport à notre époque où des gens sont prêts à tuer et se faire tuer pour défendre leur concep­tion de la reli­gion qu’ils veulent impo­ser au monde entier, réflé­chir sur ce sujet est intéressant.

Citations

Début du roman

Je noue le « hachi­maki » au couleur de notre Japon éter­nel autour de mon casque. J’ai effec­tué ce geste avec lenteur et solen­nité, sans pensées sans émotions. Le froid dans mes veines, le temps s’est arrêté, je suis une fleur de ceri­sier pous­sée par le vent.
Ai-je le choix ? Ai-je eu le choix il y a un mois, quand nous avons été réunis par les offi­ciers au petit matin sur la base aéro­nau­tique ? Le soleil se levait, rond et rouge, l’image du drapeau impé­rial. Ils ont annoncé que notre esca­drille se portait volon­taire pour deve­nir des « Kiku­sui », des « chry­san­thèmes flot­tants ». C’est le nom poétique donné au sacri­fice d’un avion et de son pilote sur un navire ennemi. Pour être plus exact, ils nous ont demandé sans nous deman­der : « Ceux d’entre vous qui ne veulent pas donner leur vie pour notre grand empire nippon n’y seront pas forcés, qu’ils lèvent la main, ceux qui ne se sentent pas capables d’ac­cep­ter cet honneur. Qu’ils lèvent la main maintenant ! »
Nous étions prêts. Personne n’au­rait osé refu­ser la mission, aucun soldat japo­nais n’ar­ri­vera jamais à cette igno­mi­nie. Être volon­taire est le devoir du combat­tant. Il n’est pas en son pouvoir d’agir autre­ment. Et nous n’avions qu’une envie, être à la hauteur. Celui qui aurait levé la main aurait été vu comme un traître. En réalité, mes cama­rades et moi étions téta­ni­sée. À vingt et un ans, j’ai l’hon­neur d’ac­cep­ter de mourir pour l’empire du Grand Japon. Je dissi­mule le vertige qui me saisit.

La philosophie de sa grand mère qui l’a élevé

Grand-mère cite le « bushido » comme la source de l’es­prit de l’ar­mée. Se compor­ter avec courage, droi­ture, bien­veillance et poli­tesse était le credo du samou­raï. Ce combat­tant devait aussi mépri­ser la mort et choi­sir de se tuer dans certaines circons­tances. Envi­sa­geant sa fin avec déta­che­ment, le guer­rier devais choi­sir soigneu­se­ment le moment où ils allaient procé­der au « seppuku », agir comme s’il n’était déjà plus de ce monde. Elle citait un « bushi » célèbre : « La recti­tude est le pouvoir de prendre une réso­lu­tion selon une certaine ligne de conduite conforme à la raison, sans hési­ta­tion – mourir quand il est bon de mourir, frap­per quand il est bon de frapper. »

Phrase scandée en chœur par toute la classe

Monsieur le profes­seur, nous compre­nons le rôle primor­dial de l’empire du Grand Japon dans la libé­ra­tion des pays d’Asie de l’Est. Notre mission consis­tera à rendre aux peuples asia­tiques l’hu­ma­nité que l’Oc­ci­dent a flétrie, nous les libé­re­rons du poids de l’ex­ploi­ta­tion colo­niale. Un jour, grâce à l’ar­mée japo­naise, les peuples vivront en paix, dans la concorde et le respect de leurs traditions.

Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendrowicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan sentimental.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de responsabilité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de journée.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépotoir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le printemps.
- Et l’évier aussi, il attend le printemps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuissance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuverie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de revenir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équilibre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition Zulma, Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux livres qui se suivent sur le même sujet, mais quel livre ! Il faut beau­coup de courage pour lire un livre sur le ghetto de Lodz. On sait dès les premières lignes qu’au­cun des person­nages que nous rencon­trons au premier chapitre ne résis­te­ront à la barba­rie nazie. Hamad prend comme fil conduc­teur un malheu­reux enfant qui a vu toute sa famille assas­si­née et en parti­cu­lier son frère jumeau. De fuite en fuite, ce petit enfant aux boucles blondes, arrive à Lodz. Tel un lutin, il se cache dans les plus impro­bables recoins d’une ville peu à peu vidée de ses juifs. Nous rencon­trons alors l’his­toire peu connue de Chaïm Rukovsky qui décida de mettre la mettre la main d’oeuvre juive au service de l’ef­fort de guerre des nazis.

Pour cela, il crée une police juive redou­table. Dans son idée, si les juifs arrivent à se rendre indis­pen­sables, ils pour­ront survivre. C’est tout le para­doxe de ses posi­tions : a t’il été un tyran pour la popu­la­tion au service des nazis ? A‑t-il aidé l’ef­fort de guerre des nazis ? Ou a‑t-il contri­bué à en sauver quelques uns ? Bien sûr tous ses efforts n’ont servi à rien, sinon que Lodz n’a été liquidé qu’en dernier. En dehors de ce côté terrible voire insup­por­table l’au­teur fait revivre la culture yiddish. C’est sans doute ce qui donne un charme très parti­cu­lier à ce livre. Et cela nous rend encore plus triste devant cette perte irré­pa­rable, oui cette culture à bien disparu et cela définitivement.

Un livre éprou­vant mora­le­ment mais qui a le mérite d’avoir su racon­ter l’indicible.
Un témoi­gnage trouvé sur youtube raconte assez bien le para­doxe de ce ghetto qui lorsque le système de Rukovsky a fonc­tionné a permis à des juifs une vie moins horrible que dans d’autres ghetto, mais en même temps était au service de ceux qui allaient les assassiner.

Citations

Superstitions

Meryem avait bien assi­milé les milles façons d’évi­ter le mauvais œil : ne jamais regar­der par les fenêtres et l’en­tre­bâillure des portes, ne pas convoi­ter les fleurs du voisin ni jalou­ser les mariées vêtues de blanc… Mais aussi, être discrète en tout afin de béné­fi­cier de la Provi­dence. Cela, elle n’y parve­nait guère Chose aisée aux adultes, la discré­tion demande moins de cœur que de raison ; et sa curio­sité était comme une volée de moineaux qui s’épar­pille et se posent en tout lieu. Pas un museau de souris, pas une mèche folle de fian­cée pieuse n’échap­paient à son œil de mouche, elle se délec­tait des innom­brables petites ombres qui dénon­çaient la fièvre mal cachée des caprices et des vices chez les uns et les autres, Juifs ou goyim de passage.

Vocabulaire recherché

Puis, tour­nant les talons, il s’était dirigé d’un pas décidé vers une harpaille de chif­fon­niers qui traî­naient les pieds derrière un baudet minus­cule attelé à une sorte d’énorme brouette à trois roues surchar­gée de hardes et de vieilleries.

Lódz

- J’ai bien étudié vos propo­si­tions, déclara d’emblée Biebow. La rédemp­tion des Juifs par le travail inten­sif et désin­té­ressé au service du Reich ! C’est fort enthou­sias­mant ! On y réflé­chira peut-être. Mais pour l’heure, l’Ober­grup­penfüh­rer Rein­hard Heydrich, le Reichsfüh­rer Hein­rich Himm­ler, le bureau prin­ci­pal de tutelle de l’Est et nos experts de l’état-major caressent d’autres pers­pec­tives… – – Avec votre agré­ment Herr Hans Biebow, si la chose était seule­ment envi­sa­geable, je me ferai fort de convaincre Herr Hein­rich Himm­ler en personne des immenses mérites de mon programme pour l’éco­no­mie alle­mande… Lódz a toujours été une ville indus­trieuse, grâce aux Juifs pour une grande part.
- Himler vous rira au nez. Que ferez-vous de vos hébreu main­te­nant qu’ils n’ont plus rien ?
- Je pour­rais créer des ateliers et des usines par centaines avec une main d’oeuvre experte…
Par centaines ! Où donc ? Tous vos biens mobi­liers et immo­bi­liers ont été saisis.

Réflexions

À la fois dubi­ta­tif, un peu honteux et débor­dant d’une commi­sé­ra­tion mêlée de dédain, Chaïm Rumkowski laissa sa pensée vaga­bonde s’in­ter­ro­ger sur ce qui diffé­ren­tiel le pauvre chaos des Juifs persé­cu­tés de la méca­nique huilée des persé­cu­teurs. Un chef conclut-il. Les siens ne dispo­sait que d’un Dieu sans visage, les autres avaient un Führer.

Le ghetto

Depuis les massacres de mars dans les rues du centre-ville et les exécu­tions de masse dans la proche forêt de Zgierz, la majo­rité des Juifs encore présents à Lódz, par grande déso­la­tion, volonté de résis­tance ou fidé­lité à leurs mémoires,s’étaient résolu la mort dans l’âme à inté­grer la réserve du ghetto, comme leurs tour­men­teurs l’avaient conjec­turé en usant des procé­dés de la chasse à courre ‑pour­tant abolie par les nazis pour ce qui concerne les sauvages -, avec ses meute de chiens crieurs, ses trompes et ses rabat­teurs ; leur gibier y gagnant somme toute une rela­tive sauvegarde.

Pensée juive

« Ne deman­dez jamais votre chemin à quel­qu’un qui le connaît, car vous pour­riez ne pas vous égarer »

Discours de Chaïm Rumkowski

Nous bâti­rons ensemble une cité ouvrière modèle, une ville usine que toute la Pologne nous enviera. Qui puis-je s’il nous faut satis­faire l’Al­le­magne domi­na­trice pour obte­nir de simple droit de vivre ? Nous crée­rons une répu­blique juive exem­plaire forte de dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs tous dévoué et la plupart haute­ment qualifiés. 

Rapport homme femme ici au théâtre.

Et Poznansky la laisse en paix, dès lors qu’elle met son âme au service de la comé­die ; il ne l’im­por­tune plus comme à ses débuts, avec cette sour­noi­se­rie des hommes qui dédaignent les femmes en les couvrant de louanges.

Le ghetto sous l’autorité de Chaïm Rumkowski

« Travaillez encore et toujours plus, si vous voulez vivre ! » répète à l’envi le roi Chaïm. Biebow comprends assez mal l’in­di­vidu, son éner­gie de petit caudillo et sa pusil­la­ni­mité face aux digni­taires du Reich. Ce judéen négo­cie la survie des siens contre cent mille pièces de textile pliées et embal­lés, en chef d’in­dus­trie aussi véreux que pugnace dans un marché aux esclaves et aux chiens. Présomp­tueux, au fond rési­gné et docile, il accepte les offenses et les restric­tions dès lors qu’on lui aban­donne la couronne d’Hérode.

La fin d’une culture

On ne pardonne qu’au diable à la fin. On néglige tous ceux que la terre recouvre, les hommes et les femmes partis sans comprendre avec leurs valises vides. Profe­sor Glusk l’a prévenu dans un rêve, demain les Alle­mands vien­dront rire au spec­tacle. Le clown Chaïm n’y pourra rien. Roi ou esclave, rien ni personne n’a pour eux d’im­por­tance. Cache-toi, ne respire plus, c’est bien­tôt la fin de notre histoire, on ne parlera plus yiddish à Lódz ni ailleurs. Un lait noir sort de la bouche des morts.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Olivier Mannoni

Merci, merci à Patrice et au mois de livres de langue alle­mande en novembre 2019. C’est un vrai cadeau ce livre et je vous le conseille à toutes et tous. Mais vous l’avez peut-être déjà lu, puisque Maxim Leo a reçu le prix du livre Euro­péen en décembre 2011 pour cet essai. Prix telle­ment mérité, car rien ne peut plus contri­buer à la construc­tion euro­péenne que ce genre d’es­sai qui décrit si minu­tieu­se­ment les malheurs d’une Europe en guerre puis divi­sée par un mur infran­chis­sable pour les habi­tants de la RDA. Maxim va nous faire comprendre tous ces aspects de l’Eu­rope grâce à sa famille qui est à la fois origi­nale et telle­ment ordi­naire. En tout cas pour sa famille pater­nelle, si son père n’est jamais tota­le­ment entré dans les cases des critères de la RDA, son grand-père a été un nazi ordi­naire puis un habi­tant de la RDA tout aussi ordi­naire. Mais cette phrase traduit trop pauvre­ment la compré­hen­sion que nous aurons de Werner ce grand père qui s’est si peu inté­ressé à son fils. En revanche, la famille de sa mère est beau­coup plus origi­nale . Son grand père Gerhard Leo a été obligé de fuir avec son propre père l’Al­le­magne nazi parce qu’il était d’ori­gine juive. En France, Gerhard rentrera dans la résis­tance et devient un véri­table héros, il a raconté ses exploits dans un livre que je lirai peut-être. S’il est resté en RDA , c’est parce qu’il a trop vu en RFA d’an­ciens nazis ne pas être du tout inquié­tés et même deve­nir des cadres de la nation. Ensuite, nous voyons la vie des parents de Maxim qui essaient de tout faire pour se plaire en RDA, sans pour autant adhé­rer complè­te­ment au système. Et enfin avec lui, Maxim ce petit garçon qui ne croit pas du tout aux valeurs commu­nistes et qui ressemble telle­ment à tous les enfants du monde. Son parcours permet de toucher du doigt la vie de l’Al­le­magne de l’Est. C’est à la fois tragique et ridi­cule. Tragique, car il a failli ne pas pouvoir pour­suivre ses études et qu’il craint toujours d’être repéré par la Stasi. Ridi­cule, quand on voit les efforts de la direc­trice pour convaincre les enfants qu’ils ont de la chance d’être des enfants choyés de la RDA alors qu’ils n’ont presque rien pour jouer ou pour se distraire. Et lorsque le dernier chapitre arrive avec les mani­fes­ta­tions de Leip­zig qui annon­ce­ront la fin de ce régime absurde on sent que cela s’est joué à très peu de choses. Mais les Alle­mands sont main­te­nant réunis dans un même pays, on se demande alors si Maxim Leo écrira la suite pour nous expli­quer pour­quoi le parti néo-Nazi se récla­mant ouver­te­ment des théo­ries d’Hit­ler fait un si bon score dans son ancien pays. À ce propos vous pouvez écou­ter sur le podcast du Nouvel Esprit Public une émis­sion qui complé­te­rait bien cette lecture.

Citations

Le travail de journaliste en 1966 en RDA

On énumère aussi les mots deve­nus indé­si­rables parce que l’en­nemi s’en est empa­rés, le nom des produits que l’on n’a plus le droit de mention­ner parce qu’ils sont en pénu­rie. Il y a des mois où personne ne peut écrire « machine à laver » ou « Pneu de voiture ». La« Social-démo­cra­tie » est pros­crite pendant deux ans, le « Parle­ment » et le.« Front popu­laire ango­lais » pendant six semaines seulement.

Le journalisme en RDA

Anne note que la plupart des chefs de service ne sont pas de vrais jour­na­listes, mais des soldats du parti en service commandé. Les bon jour­na­liste n’en sont pas membres, ce qu’elle trouve étrange, puisque le parti est tout de même censé être l’élite. Comme il n’y a guère de place pour leur texte à eux, la plupart sont presque tota­le­ment désœu­vrés. À midi, on commence à boire dans les bureaux. Ce sont les chefs de service qui boivent le plus. Les collègues tentent de se mettre mutuel­le­ment des bâtons dans les roues. Il y a des intrigues, des dénon­cia­tions, des campagnes. Acces­soi­re­ment, on fait un journal.

Jeux des enfants dans le Berlin d’après guerre

Parfois ils sortent de la ville et se rendent à Marzahn, où l’on déverse dans une fosse des muni­tions trou­vées. Ils font du feu, ils jettent des cartou­chière de fusils-mitrailleurs et se mettent à couvert. Le bruit des balles qui partent en sifflant dans tous les sens est si épou­van­table que certains en font dans leur panta­lon. Les grands cassent les déto­na­teurs des obus de DCA et versent la poudre noire dans des sacs. Ils entrent dans des ruines dont les chemi­nées tiennent encore debout. Ils placent l’ex­plo­sif en bas, dans le bac du poêle ; des lacets plon­gés dans du désher­bant leur servent de mèches. Et lorsque, derrière, la charge éclate , lorsque l’im­mense chemi­née s’ef­fondre comme un géant touché à mort, ils crient et dansent de joie. Les adultes ne demandent jamais où ils étaient passés. Ils mènent leur propre vie.

Fait peu connu, pourtant cela se passe en France

Werner, sous-offi­cier de la Wehr­macht, a échappé à la mort sur le front et a été enfermé dans un camp où il a vu ses cama­rades mourir par centaines.

Un nazi ordinaire

Il semble que, comme beau­coup d’autres, Werner, à l’époque, était persuadé qu’une vie meilleure se prépa­rait. Il voyait que les choses avan­çaient, que sa vie deve­nait plus belle, que tout d’un coup même les enfants d’ou­vriers avait une chance. Dans sa famille, personne avant lui n’était jamais allé au sport d’hi­ver. Il était aussi le premier à avoir vu la mer. Même s’ils avaient eu l’argent pour le faire, ses parents n’au­raient jamais eu l’idée de louer un fauteuil cabine au bord du Wann­see ou d’ache­ter une bouteille de vin au thé dansant. Werner se sent l’âme d’un gagnant, d’un homme qui a tiré le gros lot. « Tout d’un coup tout semble possible. » Écrit-il, et c’était sans doute très préci­sé­ment le senti­ment qu’a­vaient beau­coup de personnes à cette époque. Hitler a relevé les petits, rape­tissé les grands.

Portrait d’un homme qui sait s’adapter à tous les systèmes

Werner était peut-être l’un de ces hommes qui fonc­tionnent correc­te­ment dans prati­que­ment tous les systèmes et prati­que­ment tous les rôles. Il aurait tiré le meilleur de n’im­porte quelle situa­tion. Son bonheur de vivre n’au­rait pas été menacé si Hitler avait gagné la guerre ou si lui-même s’était par hasard fina­le­ment retrouvé à l’Ouest il aurait certai­ne­ment été un bon peintre de décor s’il n’était pas devenu un bon direc­teur d’éta­blis­se­ment scolaire. Tout comme, aupa­ra­vant, il avait été un bon mouleur, un bon soldat, un bon prison­nier. Et désor­mais un bon citoyen de la RDA.

Pourquoi son grand père résistant à préféré la RDA

Dans cette inter­view, pour la première fois, Gerhard parle de la culpa­bi­lité, il explique pour­quoi des gens comme lui était à ce point enchaî­nés à ce pays. Il évoque l’es­poir qui était le sien après la guerre : celui de construire une nouvelle société dans laquelle les nazis n’au­raient plus jamais la moindre chance. Il a vu, explique-t-il, des crimi­nels de guerre siéger au gouver­ne­ment et des géno­ci­daire perce­voir des pensions consi­dé­rables, tout cela à l’Ouest. Ce genre de chose, affirme-t-il, n’exis­tait pas en RDA. Et cela comp­tait plus que tout le reste.

Une anecdote amusante, Maxim a 11 ou 12 ans en RDA

Un jour du mois de novembre 1982, la direc­trice de notre école, Mme Reichen­bach, arriva en trombe dans le vestiaire. Nous sortions tout juste du cours d’édu­ca­tion physique. Madame Reichen­bach nous annonça, les larmes aux yeux » « Il s’est passé quelque chose de très grave. Leonid Brej­nev, le secré­taire géné­ral sovié­tique, est mort ». Le silence régna un moment, ensuite, nous ne pûmes nous empê­cher de rire, parce que Kai Petzold, tout nu derrière madame Reichen­bach , cher­chait déses­pé­ré­ment son slip. Madame Reichen­bach ne compre­nait pas ce qui se passait, elle n’en­ten­dit que nos rires étouf­fés et quitta la salle furieuse. Nous avions en prin­cipe, l’heure suivante, un cours de mathé­ma­tiques, mais la direc­trice entra dans notre classe et nous annonça qu’a­près cet inci­dent, chacun d’entre nous devait écrire une rédac­tion sur Leonid Brej­nev. Il s’avéra que certains d’entre nous igno­rait tota­le­ment de qui il s’agis­sait. Madame Reichen­bach se remit à pleu­rer et annonça en criant que cette histoire aurait des consé­quences. Mais il ne se passera rien du tout, si ce n’est que quelques mois plus tard un nouveau secré­taire géné­ral du PCUS (Iouri Vladi­mi­ro­vitc Andro­pov) mourut et que personne ne nous en parla à l’école.

Comment une bonne idée peut ne servir à rien.

À partir de la sixième, nous avions une fois par semaine un cours de travail produc­tif. Nous nous rendions dans une usine de métal­lur­gie qui produi­sait des pièces pour les chauf­fages au gaz. Ils ne savaient vrai­sem­bla­ble­ment pas quoi faire de nous, raison pour laquelle nous passions des heures à trier des vis que l’on remet­tait en vrac après notre départ pour occu­per la classe suivante.

Régis Debray et Gilles,Perrault et François Mitterand en 1987

Régis Debray nous parle aussi de Tamara Bunke, une femme origi­naire de la RDA qui se trou­vait à l’époque à côté du Che. « Une femme hors du commun, une combat­tante », dit-il. mon fran­çais assez médiocre ne me permet pas de tout comprendre ; mais ce que je saisis, c’est que tout le monde, dans cette maison, trouve que la RDA est fantas­tique. Gilles Perrault dit que je devrais être fier de vivre dans un pays révo­lu­tion­naire comme celui-là, parce que seule la révo­lu­tion libère vrai­ment les gens. Je n’ose pas le contre­dire, entre autres parce que je vois à quel point ces phrases rendent Gerhard heureux.
Mais je ne discerne pas la logique de tout cela. Comment peut-on loger dans une villa pareille et chan­ter les louanges de la RDA ? Ou bien faut-il juste­ment habi­ter dans ce type de demeure pour pouvoir le faire ? J’ignore quelle image ces gens ont de la RDA, et même s’il y ont déjà été. Régis Debray nous confie un secret. Il exerce des fonc­tions de conseiller poli­tique auprès du président de la Répu­blique fran­çaise, Fran­çois Mitter­rand, et dit que celui-ci a lui aussi beau­coup d’es­time pour la RDA.

Édition Pavillon Poche Robert Lafont

Traduit du polo­nais par Chris­tophe Glogowski

Il m’a fallu cette période de confi­ne­ment pour venir à bout de ce livre. Autant j’ai été conquise tout de suite et tota­le­ment empor­tée par la lecture « Sur les Osse­ments des morts », autant je me suis contrainte pour lire ce roman au moins pour le premier tiers.( Pour­tant je savais qu’Atha­lie avait beau­coup aimé, ce qui est pour moi une bonne réfé­rence.) Il faut dire que ce roman est étrange, consti­tué de courts chapitres qui sont consa­crés à un seul person­nage inti­tu­lés « au temps de … ». Ces chapitres finissent tel un puzzle à racon­ter l’his­toire d’un village et au delà l’his­toire de la Pologne. Dieu et les Anges sont aussi de la partie et ce mélange de méta­phy­sique de nature et d’hu­main n’est pas si facile à accep­ter pour une ratio­na­liste comme moi. Seule­ment voilà, cette écri­vaine a un talent incroyable et quand peu à peu j’ai lâché mes réflexes habi­tuels de carté­sienne, j’ai aimé cette lecture. En touches succes­sives, c’est bien l’his­toire d’une famille polo­naise jusqu’à aujourd’­hui dont il s’agit et à travers leurs rela­tions indi­vi­duelles on comprend mieux que jamais l’his­toire et les malheurs de la Pologne marquée à tout jamais par l’extermination des juifs. Cette nation a perdu à ce moment là une partie impor­tante de son fonde­ment cultu­rel, une telle barba­rie sur son propre sol devant les yeux de ses habi­tants ne pouvaient que lais­ser des traces. Ce livre est aussi un hymne à la nature qui est, et sera toujours, la grande gagnante surtout si les hommes ne veulent pas l’écou­ter. L’his­toire actuelle d’un petit Virus si petit mais si malin que personne ne peut l’empêcher d’in­fec­ter l’hu­ma­nité entière, n’est-il pas une preuve que la nature est plus forte que toutes les construc­tions humaine et que certains progrès même extra­or­di­naires fragi­lisent l’hu­ma­nité. Je pense donc que ce livre s’ins­crit dans la réflexion que nous pouvons avoir à propos de la pandé­mie actuelle et en plus permet de passer un long moment avec une écri­vaine remar­quable qui a un sens de l’hu­mour qui rend ses récits très attachants.

On en parle chez Kathel

Citations

Genre de remarques auxquelles il faut s’habituer

Au centre d’an­tan, Dieu à dressé une colline qu’en­va­hissent chaque été des nuées d’han­ne­tons. C’est pour­quoi les gens l’ont appe­lée la montagne aux Hanne­tons. Car Dieu s’oc­cupe de créer, et l’homme d’in­ven­ter des noms.

C’est bien dit et vrai

Elle se mettait au lit, où, malgré les cous­sins et les chaus­settes de laine, elle ne parve­nait pas à se réchauf­fer les pieds. Et puisque, de même que dans l’eau c’est par les pieds qu’on pénètre dans le sommeil, Gene­viève demeu­rait long­temps sans pouvoir s’endormir.

Le genre d’affirmations qui sont belles sans être convaincantes.

À certains humains un ange pour­rait paraître stupide. Mais l’ange, depuis l’ori­gine des temps, porte en lui le fruit de l’arbre de la connais­sance, le savoir pur : une raison affran­chie de la pensée, et, du même coup, des erreurs – ainsi que de la peur qui les accom­pagne. Une raison libre des préju­gés engen­drés par la percep­tion lacu­neuse des humains.

Le soldat de retour chez lui au moulin

Il fit le tour du moulin, caressa la meule, ramassa de la farine au creux de sa paume et la goûta du bout de la langue. Il plon­gea ses mains dans l’eau, passa le doigt sur les planches de la clôture, huma les fleurs, actionna le tran­chant du hache-paille. Celui-ci grinça, coupa une botte d’ortie.
Derrière le moulin, Michel péné­tra au milieu de hautes herbes et il fit pipi.

l’alcool

Le noyeur était l’âme d’un paysan nommé Pluszk. Celui-ci avait péri dans un étang fores­tier par une nuit d’août, la vodka précé­dem­ment absor­bée lui ayant exces­si­ve­ment dilué le sang.

Le genre de propos qui courent dans ce livre

Imagi­ner, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’es­prit. Surtout quand on pratique cet exer­cice aussi souvent qu’in­ten­si­ve­ment. L’image se trans­forme alors en gout­te­lettes de matière et s’in­tègre au courant de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffi­sam­ment intenses, et pas toujours de la manière qu’on s’était imaginée.

Arrivée des antibiotiques

Un instant plus tard, il tenait au creux de sa main une petite boîte de carton. De ce qui était écrit dessus il ne comprit que les mots « made in the United States ».…
Au soir, la fièvre des fillettes avait dimi­nué. Le lende­main elle se guérit. À force de prière, Misia avait obtenu de la Sainte Vierge de Jeskotle ‑reine des anti­bio­tiques- cette guéri­son miraculeuse.

Réflexion sur le temps

l’homme attelle le temps au char de sa souf­france. Il souffre à cause du passé et il projette sa souf­france dans l’ave­nir. De cette manière, il créé le déses­poir. La chienne Lalja, elle, ne souffre qu’ici et maintenant.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition La librai­rie du XXI°siècle Seuil

Il existe parfois des petits bijoux litté­raires que l’on a envie de parta­ger avec le monde entier. C’est le cas pour ce conte auquel on ne saurait ni ajou­ter ni enle­ver un seul mot. La tragé­die du XX° siècle nous appa­raît dans toute son horreur sous une forme de conte que l’on ne pourra pas racon­ter à nos enfants. Du premier mot au dernier, j’ai tout aimé de cette lecture et je pense qu’elle renou­velle complè­te­ment notre regard sur la Shoa. Il s’agit d’un bébé jeté, en 1942, d’un des trains de marchan­dises dont on connaît la desti­na­tion aujourd’­hui et recueilli par une pauvre femme qui va le sauver. Je ne peux pas en dire beau­coup plus, lisez-le, j’ai­me­rais tant savoir ce que vous en pensez et surtout, surtout .… ne vous dites pas : « Ah, encore un livre sur ce sujet ! » .

Citations

Le début

Il était une fois, dans un bois, une pauvre bûche­ronne et un pauvre bûcheron.

Non non non non, rassu­rez-vous, ce n’est pas « le Petit Poucet ». Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridi­cule. Où et quand a‑t-on vu des parents aban­don­ner leurs enfants faute de pouvoir les nour­rir ? Allons…

L’apparition du bébé

Alors appa­raît, oh merveille, l’ob­jet, l’ob­jet qu’elle appe­lait depuis tant de jours de ses vœux, l’ob­jet de ses rêves. Et voilà que le petit paquet, l’ob­jet à peine défait, au lieu de lui sourire et de lui tendre les bras, comme le font les bébés dans les images pieuses, s’agite, urgent, serre les poings les bran­dis­sant bien haut dans son désir de vivre, torturé par la fin. Le paquet proteste et proteste encore.

Retour du père des camps

Il avait vaincu la mort, sauvé sa fille par ce geste insensé, il avait eu raison de la mons­trueuse indus­trie de la mort. Il eu le courage de jeter un dernier regard sur la fillette retrou­vée et reper­due à jamais. Elle faisait déjà l’ar­ticle à un nouveau chaland montrant de ces petites mains la prove­nance du fromage en dési­gnant du doigt la chèvre chérie et sa maman adorée.

L’épilogue

Voilà, vous savez tout. Pardon ? Encore une ques­tion ? Vous voulez savoir si c’est une histoire vraie ? Une histoire vraie ? Bien sûr que non, pas du tout. Il n’y eut pas de trains de marchan­dises traver­sant les conti­nents en guerre afin de livrer d’ur­gence leurs marchan­dises, oh combien péris­sables. Ni de camp de regrou­pe­ment, d’in­ter­ne­ment, de concen­tra­tion, ou même d’ex­ter­mi­na­tion. Ni de familles disper­sées en fumée au terme de leur dernier voyage. Ni de cheveux tondus récu­pé­rés, embal­lés puis expé­diés. Ni le feu, ni la cendre, ni les larmes. Rien de tout cela n’est arrivé, rien de tout cela n’est vrai.