Édition folio poche . Traduit du tchèque par Barbora Faure.

Coucou Atha­lie, tu m’avais bien tentée avec ce roman, et je te remer­cie de me l’avoir fait lire. C’est une petite merveille ce livre de souve­nirs d’un enfant tchèque de père juif et de mère chré­tienne qui connaît une enfance aimée et riche en évène­ments avant la guerre, traverse les horreurs de la guerre et se recons­truit sous le communisme.
Raconté comme cela, vous pensez qu’il s’agit « encore » d’un roman sur la tragé­die de la Shoa , mais pensez au titre ! Ce livre raconte la passion de cet enfant pour les rivières et les pois­sons et nous fait connaître son père Léo un person­nage auquel rien ne résiste. Enfin presque . Dès la dédi­cace du livre le ton est donné et mon sourire était sur mes lèvres :

À ma maman

qui avait mon papa pour mari.

C’est vrai qu’il est un peu encom­brant ce Léo , toujours prêt à gagner des millions et deve­nir très très riche. Seule­ment voilà, la vie est faite d’im­pré­vus surtout quand on aime les jolies femmes, offrir des tour­nées à tous ses amis dans les bars, et surtout aller pêcher la carpe dans des endroits merveilleux plutôt que de vendre des aspi­ra­teurs. Pour­tant cela avait bien commencé avec le titre de « Meilleur Vendeur du Monde » d’as­pi­ra­teur Elec­tro­lux. La vie auprès de lui, pouvait être compli­quée, elle n’était jamais ennuyeuse, il a fallu le nazisme pour ralen­tir sa fougue. Après la guerre, il s’en­thou­siasme pour le commu­nisme jusqu’à ces terribles procès qui lui assène une si triste réalité :

Pour la première et la dernière fois de sa vie, il s’est blotti entre me bras comme le font les enfants. J’étais déjà un homme. Je le tenais dans mes bras et je regar­dais par-dessus sa tête ce « Rudé Oarvo » où il avait coché au crayon rouge

  • Rudolf Slansky, d’ori­gine juive
  • Bedrich Germin­der, d’ori­gine juive
  • Ludvick Frejka, d’ori­gine juive
  • Bedrich Reicin, d’ori­gine juive
  • Rudolf Margo­lieus, d’ori­gine juive

La série de Juifs conti­nuait et elle était toute macu­lée de larmes. Lors­qu’il se fut calmé, il me regarda d’un air absent, comme s’il ne me recon­nais­sait pas et dit :

-Ils se remettent à tuer les Juifs. Ils ont de nouveau besoin d’un bouc émissaire.

Puis il se leva, il donna un coup dans ce « Rué Pravo » et il se mit à crier :

-Je pardonne les meurtres. Même judi­ciaires. Même poli­tiques. Mais dans ce « Rudé Pravo » commu­niste, on ne devrait jamais voir « d’ori­gine juive » ! Des commu­nistes, et ils classent les gens en Juifs et non-juifs !

Ota Pavel a connu lui, aussi les affres de la dépres­sion, mais grâce à tous ses souve­nirs de pêches dans des endroits merveilleux, il a réussi à se recons­truire et il nous a laissé un livre qui nous fait sourire et aimer la vie. Son humour et sa pudeur en font un grand écrivain.
Bravo à cet auteur .

Citations

Que disent nos féministes ?

-Vous ne peignez pas de femmes ? 
- Vous savez, mon petit bonhomme, je ne les appré­cie pas telle­ment, vos bonnes femmes. Elles m’énervent terri­ble­ment. Quand elles posent pour se faire peindre, elles sont affreu­se­ment bavardes et quand elles se taisent, alors elles sont tout à fait fadasses.

Le talent de son père

Pour la firme Elec­tro­lux l’ar­ri­vée de papa fut une grande aubaine. Il s’avéra rapi­de­ment qu’il était un prodige en ce qui concerne la vente d’as­pi­ra­teurs et de réfri­gé­ra­teurs. Diffi­cile de dire à quoi cela tenait, mais il était génial dans ce domaine et si le talent est déjà mal aisé à recon­naître chez les génies artis­tique, il est d’au­tant plus quand il s’agit de vendre des aspi­ra­teurs à pous­sière (…). Il était parvenu à faire acqué­rir des aspi­ra­teurs à des paysans de Nesu­chyne où il n’y avait pas encore de courant élec­trique moi. Bien entendu, il leur avait promis qu’il allait les aider à faire venir l’élec­tri­cité, mais il ne tint pas sa promesse. 

La pudeur du récit

Un autre homme heureux était le profes­seur Nechleba. Il s’était remis à peindre sa Lucrèce. Un jour, quelques années plus tard, papa vint le voir et lui dit à quel point il la trou­vait belle, et le profes­seur, tout joyeux la lui donna. Pendant la guerre, un SS saoul, blond aux yeux bleus, l’ar­ra­cha de notre mur et la fendit d’un coup de poignard, la tuant somme toute pour la deuxième fois. Ce jour-là papa en eut les larmes aux yeux car il avait depuis long­temps oubliée Mme Irma et il était secrè­te­ment amou­reux de Lucrèce.

La guerre

À cette époque la chair grasse et goûteuse des carpes nous était indis­pen­sable, pour nous, comme pour le troc. Pour les échan­ger contre de la farine, du pain et les ciga­rettes pour maman. J’étais resté seul avec maman, les autres étaient en camp de concen­tra­tion. Je ne connais­sais pas encore très bien les carpes. Je devais apprendre à voire si elles étaient de bonne ou de mauvaise humeur, si elles avaient faim ou au contraire repues et si elles avaient envie de jouer. Je devais connaître leur lieu de passage et les endroits où il était vain de les attendre. Je te les prête une canne solide et court, une ligne, un bouchon et un hameçon. 

L’antisémitisme après la guerre

Ce monsieur commença à lui faire la cour et au milieu de la danse, il lui dit :
- Vous êtes telle­ment belle, en la mangeant des yeux. 
Maman sourit, quelle femme n’au­rait pas été flatté ?
Et alors ce beau monsieur ajouta :.
- Mais je voudrais savoir, qu’est-ce que vous avez de commun avec ce juif ? 
-Trois enfants, répon­dit maman qui termina la danse et revint s’as­seoir auprès de papa.

Édition La table ronde . Traduit de l’An­glais par Chris­tiane Arman­det et Anne Bruneau

C’est sans doute pendant le mois anglais que j’ai vu le nom de cette auteure, je sais que Keisha et Katel l’ap­pré­cient. Si vous ne connais­sez pas ce roman, je vous remets le sujet en tête : trois femmes britan­niques très diffé­rentes sont volon­taires pendant la deuxième guerre mondiale pour travailler dans une ferme. En effet, la mobi­li­sa­tion de jeunes hommes anglais privent l’agri­cul­ture de bras précieux. Elles sont très diffé­rentes et pour­tant toutes les trois auront une aven­ture sexuelle avec le fils du fermier : Joe, réformé pour asthme. Prue, la jeune coif­feuse se lance immé­dia­te­ment dans la séduc­tion de Joe pour­tant fiancé offi­ciel­le­ment à Janet qui travaille dans une ville éloi­gnée . Ag ne va utili­ser les services de Joe que pour se débar­ras­ser de sa virgi­nité qui l’en­combre, avant de pouvoir se lancer dans l’aven­ture amou­reuse avec son collègue profes­seur à Cambridge Eliel. Stella est passion­né­ment amou­reuse d’un bel offi­cier de la marine britan­nique Philip qu’elle n’a rencon­tré que trois fois. Lorsque son rêve rencon­trera la réalité elle sera déçue et vers qui ses regards se tour­ne­ront ? et oui Joe, et ils fini­ront par s’aimer.

J’avoue ne pas avoir été enthou­siaste par ce roman qui se centre trop les amours des uns et des autres, mais il est sauvé par la toile de fond : la guerre 3945 sur le sol anglais.

Citations

Genre de remarques qui me fait aimer les romans anglais

Des années aupa­ra­vant, sans s’ex­traire de sa somno­lence, elle lui aurait récla­mer un baiser. Il se serait exécuté et en aurait été remer­cié d’un sourire en sommeiller. À propre­ment parler, et tu dis tu n’avais pas souri depuis des années. Pas de bonheur. La seule chose qui faisait briller ses yeux, c’était le triomphe. Triom­pher de ses voisins, ses clients. Triom­pher de n’im­porte qui, et de Ratty lui-même. Il se deman­dait ce qui avait si vite trans­for­mer une jeune fille insou­ciante en une vieille femme revêche. Rien que Ratty pût clai­re­ment iden­ti­fié, il faisait ce qu’il pouvait pour la satis­faire. Mais il avait appris que le mariage était une drôle d’af­faire. À l’époque ‑jeune homme tout fou- il ne savait pas dans quoi il se lancer. Et il n’avait jamais envi­sagé d’aban­don­ner sa stérile embar­ca­tion. Il avait fait des promesses au Seigneur et il ne Les romprait pas.

Deux conceptions de l’amour

Je suis si déses­pé­ré­ment roman­tique que la seule idée de l’amour me suffit presque, bien que je sache, au fond de mon cœur, que l’es­sen­tiel n’est que chimère et que je serai déçue. Je le suis presque toujours. Et cette fois avec Philippe, je crois que c’est différent. 
-Je croi­se­rai les doigts, dit Prue. Moi je ne marche pas dans tout ces romans fleur bleue. Surtout pas quand il y a une guerre, pas de temps à perdre,. Se désha­biller aussi vite que possible, voilà ma devise, avant que ces pauvres diables ne soient tués. Un peu de plai­sir rapide, puis au suivant. À la fin de la guerre, quand nous serons tous un peu plus vieux et plus sage, il sera temps de cher­cher un mari. C’est là qu’un million­naire sans méfiance sera le bien­venu. En atten­dant, je prends mon plai­sir là où je le trouve.

Édition Acte Sud , traduit du néer­lan­dais (Belgique) par Philippe Noble.

J’ai suivi pour cette lecture une de mes tenta­trices habi­tuelle : Keisha ! Mais me voilà bien ennuyée car ce petit livre m’a mise en colère. Comme Keisha le destin de ce petit terri­toire le village de Mores­net, capi­tale mondiale pendant un siècle de l’ex­trac­tion du Zinc et qui fut aussi un « pays neutre » ni alle­mand, ni néer­lan­dais ni belge m’intriguait.

Si vous avez, vous aussi cette curio­sité, lisez l’ar­ticle de Wipé­dia vous en saurez beau­coup plus , mais ma colère ne vient pas de là , sauf que quand même dans un livre de 60 pages cela prend beau­coup de place pour ce qui me semble être seule­ment de l’in­for­ma­tion. Keisha m’a répondu : oui … mais dans le roman, il y a Emil . Pour vous écono­mi­ser l’achat de ce livre je vous livre la phrase de la quatrième de couver­ture et vous saurez tout :

Emil Rixen . Né en 1903, cet homme ordi­naire chan­gera cinq fois de natio­na­lité sans jamais traver­ser de fron­tières : « Ce sont les fron­tières qui l’ont traversé ».

Avouez que là aussi on se dit voilà un destin inté­res­sant, mais l’au­teur n’a pas su nous rendre la vie du person­nage inté­res­sant. Il lui a manqué soit un talent roma­nesque pour faire vivre ce Emil, soit il a voulu rester si près de sa source sans rien défor­mer qu’il n’a pas pu en dire plus. Peu importe ma frus­tra­tion était là, et j’ai regretté les huit euros cinquante ( le prix du livre que je veux bien envoyé à qui veut tenter cette expé­rience du vide !)

Citation

Une déclaration prémonitoire sur le contenu du livre

Mais depuis le temps, j’ai appris que les dernières années d’un être humain ne nous apprennent pas grand-chose de sa vie anté­rieure. De paisibles vieillards peuvent s’avé­rer avoir été, durant des décen­nies, de sinistres indi­vi­dus. Avec le temps, de joyeux drilles sont souvent de vieux grin­cheux. Et un suicide vient parfois mettre un terme à une vie pleine d’exubérance. 

Édition Pocket

Le bandeau me promet­tait une lecture inou­bliable et un roman qui a connu un énorme succès. Même « la souris jaune » en avait dit beau­coup de bien, je dis même car il est très rare que je trouve chez elle des livres à grand succès. Je l’avais remar­qué chez « Sur mes brizées ». J’ai été beau­coup plus réser­vée qu’elles deux. Je trouve que la première partie sur la montée du nazisme en Autriche est bien raconté mais je crois que j’ai telle­ment lu sur ce sujet que je deviens diffi­cile. Il y a un aspect qui a retenu mon atten­tion, c’est à quel point les Autri­chiens ont été parfois pires que les Alle­mands dans le trai­te­ment des juifs. Ils n’ont pour­tant été que peu jugés après la guerre pour ces faits. On comprend bien la diffi­culté de s’exi­ler, même quand l’étau anti­sé­mite se resserre, la famille que nous allons suivre a beau­coup de mal à lais­ser derrière elle leurs parents âgés et ils espèrent toujours au fond d’eux que cette folie va s’ar­rê­ter. Quand ils se déci­de­ront à partir au tout dernier moment, les fron­tières se sont refer­mées et les pays n’ac­cueille­ront plus les juifs. Ils passent donc un moment en Suisse dans un camp assez sinistre. Ils iront fina­le­ment dans le seul pays qui a accepté de rece­voir des juifs : La Répu­blique Domi­ni­caine. C’est toute l’originalité du destin de ces juifs qui ont été accueillis dans ce pays si loin de leurs tradi­tions autri­chiennes. Dans ce gros roman l’au­teure décrit avec force détails l’ins­tal­la­tion de ces intel­lec­tuels dans un kibboutz où chacun doit culti­ver, élever les animaux, construire une ferme dans le seul pays qui a accepté offi­ciel­le­ment d’accueillir jusqu’à la fin de la guerre des juifs chas­sés de partout. Nous voyons ces Autri­chiens ou Alle­mands tous intel­lec­tuels de bons niveaux s’es­sayer aux tâches agri­coles et de faire vivre un kibboutz et ensuite la diffi­culté de se recons­truire avec des origines marquées par la Shoa . Je ne sais pas pour­quoi je n’ai pas entiè­re­ment adhéré à ce roman. Je n’avais qu’une envie le de finir sans jamais m’in­té­res­ser vrai­ment à ces personnages.

Citations

Beau rapport père fils

Je ne pus rete­nir un soupir de soula­ge­ment : fina­le­ment il n’y avait eu ni affron­te­ment ni querelle. Je lus dans les encou­ra­ge­ments de mon père une grande ouver­ture d’es­prit et une tolé­rance que je ne soup­çon­nais pas. Ses yeux perçants souriaient et je sentis une puis­sante vague d’amour défer­ler et m’en­ve­lop­per tout entier. Je savais quel renon­ce­ment et quels regrets c’était pour lui. J’étais fier de mon père. Il m’ai­mait. Je ne le déce­vrais pas.

Vienne

Je ne me sentais pas juif, mais simple­ment et profon­dé­ment autri­chien. J’étais né dans cette ville, comme mon père et ma mère avant moi. C’était mon univers, dans lequel je me sentais en confiance et en sécu­rité, et qui devait durer éter­nel­le­ment. L’Au­triche était ma patrie, et être juif n’avait pas plus d’im­por­tance qu’être né brun ou blond. Bien sûr nous étions juifs, mais notre origine ne se mani­fes­tait guère plus qu’une fois par an le jour du grand Pardon, quand mon père s’abs­te­nait de fumer ou de se dépla­cer, plus pour ne pas bles­ser les autres dans leurs senti­ments que par conven­tion convic­tion religieuse.

Vienne et ses juifs

Malgré les signaux d’alerte qui ne cessaient de se multi­plier, nous nous raison­nions : nous étions si nombreux, quelques 180000 rien qu’à Vienne, et tant de juifs occu­paient des posi­tions clés dans l’éco­no­mie et la culture. Nous étions héros de guerre, artistes, scien­ti­fiques, univer­si­taires, méde­cins, notre pays ne pouvait se passer de nous.

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Édition Galli­mard NRF

Un roman pudique qui exprime pour­tant si bien la violence, la soli­tude, la peur, l’amour et surtout la force de la musique. On est loin des six cent pages obli­ga­toires du moindre roman améri­cain et pour­tant, je suis certaine que ce texte restera dans ma mémoire autant par l’am­biance que ce roman­cier a su créer que par la force de l’his­toire. C’est la deuxième fois que je rencontre ce roman­cier, je me souviens avoir déjà beau­coup aimé « Une langue venue d’ailleurs » .
Le récit commence par une scène de terreur. En 1938, au Japon, un groupe de quatre musi­ciens amateurs se réunit pour répé­ter Rosa­munde de Schu­bert. Mais ils sont inter­rom­pus par un mili­taire qui les soup­çonne de commu­nisme . Le père du narra­teur a juste le temps de cacher son fils dans une armoire avant d’être bruta­lisé par ce soldat qui va les arrê­ter tous les quatre , d’autant plus furieux que trois d’entre eux sont Chinois. L’en­fant caché verra toute la scène, en parti­cu­lier le soldat qui écrase de son pied botté, le violon de son père. Ensuite le roman passe quelques décen­nies et Rei l’en­fant est devenu adulte, il est luthier et a épousé une arche­tière (un mot que ce roman a rajouté à mon voca­bu­laire). Nous appren­drons que cet enfant a été élevé par un couple de fran­çais ami de son père qui lui, a disparu dans les geôles de l’empire du Japon pendant la guerre. Le roman permet de retrou­ver les prota­go­nistes ou leurs descen­dants de la scène initiale. C’est aussi un roman sur la musique, le travail du luthier, sur la langue japo­naise. Rie a réussi à recons­truire le violon de son père, je ne peux sans divul­gâ­cher la fin du récit, vous dire quelle virtuose jouera sur cet instru­ment de facture fran­çaise. Je connais­sais la tradi­tion de luthiers de Riche­mont, petite ville des Vosges, mais je ne savais pas que, sans dépas­ser la tradi­tion de Crémone, Riche­mont a donné des violons d’une qualité très recher­chée, encore aujourd’­hui. le père de Rei possède un Jean-Baptise Vuillaume.

Si je mets 5 coquillages à ce roman, c’est que j’aime tout dans la façon de racon­ter de Akira MIZUBAYASHI en parti­cu­lier sa pudeur, son élégance et son goût pour la langue aussi bien japo­naise que française.(Il écrit en français !)

Citations

Destruction du violon

Emporté par la haine féroce, il balança le violon par terre de toutes ses forces et l’écrasa de ses lourdes bottes de cuir. L’ins­tru­ment à corde, brisée, aplati, réduit en morceaux, poussa d’étranges cris d’ago­nie qu’au­cun animal mourant n’eût émis dans la forêt des chas­seurs impitoyables.

Rei avait assisté, par le trou de la serrure, à toute cette scène insou­te­nable sans pouvoir suffi­sam­ment saisir les échanges entre son père et le mili­taire. Il était retourné par la violence que son père subis­sait. Pétri­fié de peur, recro­que­villé sur lui-même, dévasté par son impuis­sance d’en­fant, il se morfon­dait dans l’obs­cu­rité de sa cachette. Seul vibrait au fond de son conduit audi­tif la mons­truo­sité du mot « Hiko­ku­min*« et les sons événe­ments, plain­tifs et disso­nants du violon mourant de son père.
Hiko­ku­min : antipatriote

Scène initiale

Plusieurs longues secondes passent. Je ne sais ce qu’il fait, le corps ne bouge pas d’un pouce. J’ai peur. Instinc­ti­ve­ment, je ferme les yeux. Le silence persiste. Je rouvre les yeux à moitié. Il se penche alors lente­ment, très lente­ment, comme s’il hési­tait, comme s’il n’était pas sûr de ce qu’il faisait. Une tête d’homme, coiffé d’un képi de la même couleur que l’uni­forme, appa­raît devant mes yeux. À contre-jour, elle est voilée d’une ombre épaisse. Du bord du képi descend par derrière jusqu’aux épaules une pièce d’étoffe égale­ment kaki. Les yeux seuls brillent comme ceux d’une chatte qui guette dans les ténèbres. Mes yeux, main­te­nant grands ouverts, rencontrent les siens. Je crois pouvoir recon­naître un discret sourire qui s’es­quisse et qui se répand autour des yeux. Qu’est-ce qu’il va faire ? Il va me faire mal ? Il va me sortir de force de cette cachette ? Je me blot­tis davan­tage sur moi-même. Soudain, il se penche de côté et se baisse un peu, puis il se relève aussi­tôt avec, dans la main, le violon abîmé qu’il a posé sans doute, il y a quelques instants, sur le banc juste à côté de l’ar­moire où je suis réfugié.

Le thème de Rosamunde

Le thème que je vais jouer est d’après moi l’ex­pres­sion de la nostal­gie pour le monde d’au­tre­fois qui se confond avec l’en­fance peut-être, un monde en tout cas paisible et serein, plus harmo­nieux que celui d’au­jourd’­hui dans sa laideur et sa violence. En revanche, j’en­tends le motif présenté par l’alto et le violon­celle « tâ.… taka­ta­kata.……, tâ.… taka­ta­kata… », comme la présence obsti­née de la menace prête à enva­hir la vie appa­rem­ment sans trouble. La mélo­die intro­duite par Kang-san traduit l’an­gois­sante tris­tesse qui gît au fond de notre cœur.

Le travail du Luthier

Le vieil homme était en tablier bleu marine recou­vert, de-ci de-là, de quelques copeaux fins. Il retourna à son établi tout en longueur où se trou­vait, à côté d’un violon­celle déta­blé et en restau­ra­tion, un violon ou un alto en cours de fabri­ca­tion dans son état de bois brut non vernis. L’ins­tru­ment n’avait encore ni manche ni touche, mais son corps échan­cré était achevé, toutes ses parties consti­tu­tives bien assem­blées, minu­tieu­se­ment montées. L’homme au tablier bleu marine contem­plait son objet d’un air satis­fait, en le tenant de la main gauche. Les ouïes lui firent penser comme souvent au long yeux bridés d’un masque japo­nais « Okame ». Elles trans­for­maient alors la surface de la table d’har­mo­nie gracieu­se­ment bombées en un visage de femme souriant et rayon­nant. Sur le mur, en face de lui, étaient accro­chés une variété incroyable d’ou­tils de menui­se­rie et de luthe­rie. Plus haut, on voyait un diplôme enca­dré, celui de la « Cremona Scuola Inter­na­zio­nale di Liute­ria ». Au bout de quelques minutes, ses yeux quit­tèrent son enfant encore à l’état de fœtus pour se porter sur les nombreux instru­ment à cordes verti­ca­le­ment accro­chés à une planche en bois d’une dizaine de mètres qui, juste au-dessous du plafond, allait hori­zon­ta­le­ment d’une extré­mité à l’autre de tout le mur peint en blanc. Il tourna sa chaise en direc­tion de sa collec­tion de violon et alto parfai­te­ment alignés.

Sa femme est archetière

Hélène avait été frap­pée par le métier d’ar­che­tier, lors­qu’elle était entrée dans l’ate­lier d’un maître arche­tier. Une simple baguette en bois de pernam­bouc c’était trans­for­mée en un bel objet dans la courbe lui appa­rais­sait pour la première fois ‑alors qu’elle avait vécu jusque-là tous les jours au contact des archets et de ses parents- sous l’as­pect d’une mysté­rieuse beauté qui faisait penser à celle d’un navire céleste voguant sur les flots argenté des nuages. Ses parents lui avaient dit que la sono­rité de leur instru­ment chan­geait sensi­ble­ment en fonc­tion de l’ar­chet qu’ils consi­dé­raient comme le prolon­ge­ment natu­rel de leur bras droit.
et pour votre plai­sir une des multiples version de Rosamunde

Édition Buchet/​Chastel

Une auteure qui a un joli style tout en simpli­cité et pour­tant, quel travail sur ses phrases ! Elles sont toutes cise­lées et semblent couler de source. On recon­naît Marie-Hélène Lafon, un peu comme on recon­nait Annie Ernaux. C’est une qualité que j’ap­pré­cie beau­coup : une écri­ture qui se recon­naît en restant simple. J’avais beau­coup aimé L’an­nonce, et eu plus de réserves sur Joseph . Mais ce roman m’a beau­coup plu. Il commence par une tragé­die racon­tée de façon saisis­sante, la mort d’un enfant ébouillanté acci­den­tel­le­ment par une femme qui en perdra la raison. Ensuite le roman se morcelle en suivant diffé­rents person­nages. Le fil conduc­teur c’est ce « fils » mort de façon tragique, son jumeau suivra un parcours marqué par la colla­bo­ra­tion et les conquêtes fémi­nines. Il ne saura pas qu’il a eu un fils qui au contraire s’illustre par son courage de résis­tant pendant la guerre 3945 . La mère de ce fils est un person­nage étrange qui est en toile de fond du roman et que l’on ne comprend pas très bien. Sa plus grande sagesse a été de confier cet enfant à sa sœur et son mari qui lui donne­ront amour et tendresse. Comme il faut bien une fin , si ce fils n’a pas retrouvé ses racines pater­nelles, dans un dernier chapitre les deux familles fini­ront par se rejoindre.
Je n’ai pas toujours appré­cié ce morcel­le­ment que Kathel appelle l’art de l’el­lipse, mais ma réserve vient surtout des person­nages , comme celui de la mère, pas assez appro­fon­dis. Si j’aime cette auteure, c’est pour son style et les ambiances qui règnent dans ces romans plus, sans doute, que ses histoires qu’elle suggère plus qu’elle ne les raconte.

Citations

J’aime le style de cet auteur

Une fois, elle lui avait demandé son âge, le vrai, et lui avait dit qu’il ressem­blait beau­coup, en plus jeune, à son frère dont elle était sans nouvelles depuis octobre 1940. Il avait pensé, sans le dire, que c’était peut-être un critère discu­table pour choi­sir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affa­més et affû­tés par le senti­ment de vivre à la proue d’eux- mêmes.
Cette femme, Sylvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se compre­naient pas tout à fait du premier coup mais se plan­taient dans l’os et y restaient.

Le catéchisme 1934

Il aime l’école le mettre la gram­maire, et les autres matières, il est d’ac­cord pour tout. Il aurait voulu suivre aussi le caté­chisme avec les enfants de son âge ; mais sa mère n’y tenait pas, elle a dit, il est baptisé et ça suffit ; Hélène et Léon n’ont pas insisté et il croit comprendre que la dame du caté­chisme et le curé, qu’il connaît, comme tout le monde à Figeac, ne doivent pas être très à l’aise avec les fils de pères incon­nus. Inconnu est un adjec­tif quali­fi­ca­tif, il en est certain, il peut comp­ter là-dessus, sur la gram­maire. À père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui aurait en commun un adjec­tif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens néga­tif et les deux suivantes un parti­cipe passé.

Édition Nota­bi­lia

J’ai beau­coup aimé son précé­dent roman « Le dernier gardien D’El­lis-Island » . J’ap­pré­cie beau­coup l’écri­ture de cette roman­cière entre poésie et narra­tion. Elle décrit ici, le chagrin d’une mère qui n’a pas su rete­nir son fils Louis auprès d’elle. Mariée trop jeune avec un marin pêcheur, et veuve quelques années plus tard, elle accepte de deve­nir la femme du phar­ma­cien du village qui lui promet d’ai­mer son fils. Hélas ! il ne saura pas être un père de substi­tu­tion et il sera même violent avec Louis qui s’en­fuira pour deve­nir marin comme son père. Rongée par la culpa­bi­lité et la souf­france Anne ne se remet­tra jamais de ce départ. Elle l’at­tend, elle ne peut plus faire que cela, même si elle remplit aussi son rôle de femme et de mère avec les enfants qu’elle a eus de son second mariage. Dans sa petite maison, proche de la grève, elle invente le festin qu’elle cuisi­nera pour son fils quand il lui reviendra.

À travers son chagrin, on revit la vie de cette femme simple et coura­geuse. Née dans une famille pauvre dans les années 1930, Anna est élevée à la paire de claques et sans amour. Elle se marie très vite et très vite a un fils Louis. Ce roman met en lumière des faits de guerre dont je n’avais jamais entendu parler : Anna est veuve pendant la guerre parce que son mari est parti pêcher alors que la Grande-Bretagne avait averti qu’elle coule­rait tous les bateaux afin que l’oc­cu­pant alle­mand ne puisse pas se nour­rir des produits de la mer. Elle doit travailler à l’usine de conserves de sardines (je me suis deman­dée comment cette usine avait des pois­sons si la pêche était inter­dite !), elle vit la guerre dans la terreur et l’après guerre ne lui apporte que peu de joies jusqu’à l’ar­ri­vée d’Etienne qui lui déclare son amour et en fait sa femme. J’avoue avoir été très triste par la fin du roman telle­ment injuste ! Un beau roman dont l’écri­ture saisit le lecteur jusqu’à la dernière ligne.

Citations

Paroles de l’impossible réconfort

« Une fugue, ça arrive, vous savez, Madame, c’est un adoles­cent un peu diffi­cile, dites-vous, mais il va sûre­ment reve­nir. Il est mineur, il n’a pas d’argent, où voulez-vous qu’il aille ? »
Je n’ai pu que hocher la tête pour approu­ver ces paroles que j’ai­me­rais tant croire, mais ce ne sont que les mots usés, épui­sés, rapié­cés, de l’im­pos­sible réconfort.

L’école pour une enfant misérable avant guerre

On me trou­vait sauvage , rebelle , alors qu un mot , un geste aurait suffi affaires céder toute cette tension qui me dévo­rait . J’étais lasse des moque­ries des autres élèves, pour mes affaires oubliées, perdues ou cassées, pour ma blouse tachée ou déchi­rée, lasse des puni­tions. J’ai­mais apprendre, j’ai­mais lire surtout, j’au­rais voulu des jour­nées entières passées à vivre d’autres vies que la mienne, mais je haïs­sais l’école, tout autant que je dési­rais fuir un foyer ou seul des bruta­lité m’at­ten­daient. Oui, fuir,mais où ?

Adolescence

Seize ans, le temps de tous les tour­ments, des désordres, des élans , des ques­tions, des violences conte­nues qu’un mot heureux pour­rait apai­ser, des fragi­li­tés qui n’at­tendent qu’une main aimante. L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’en­vo­ler ou à s’abî­mer. Je le sais, je suis passé par là. Les grandes marées du cœur. Louis a épousé la rage, la décep­tion, la colère, et aussi une peine qu’il ne voulait pas s’avouer, face à tant d’in­con­nus qu’il décou­vrait en lui. Il faut du temps pour se déchif­frer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis long­temps, il ne reste une béance, celle de l’ab­sence de son père, que je suis impuis­sante à combler.

Je ne savais pas cela

C’est la Royal Air Force qui avait bombardé le chalu­tier. Pour les Anglais, depuis le début de la guerre, depuis qu’en juin 1940 les Alle­mands étaient arri­vés jusqu’en Bretagne, l’ob­jec­tif était simple : il ne fallait pas nour­rir l’en­nemi. Alors, plus de pêche, ou si peu, pour affa­mer l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. À tout prix. Londres y veillait, Chur­chill s’était montré intrai­table. Inté­rêt supé­rieur des nations enten­dions nous. Les restric­tions, les inter­dic­tions pleu­vait sur les bateaux de pêche. Puis les aver­tis­se­ments, les inti­mi­da­tions, les menaces. Les somma­tions. Les tirs. Les bombes. Les mouillages de mines par les sous-marins. La guerre.

Édition JC Lattès, traduit de l’an­glais par Freddy Michalski

Une histoire à deux voix, deux jeunesses , celle d’Odile qui a vingt ans en 1939 à Paris et Lily qui en a seize en 1988 à Froid dans le Montana. Lily rencontre Odile qui vit à Froid à l’oc­ca­sion d’un exposé sur la France. Les deux vies vont se dérou­ler devant nos yeux. Odile réus­sit, grâce à l’énergie de sa jeunesse à être employée à la Biblio­thèques améri­caine de Paris , et elle y a trouvé le bonheur au milieu des livres qu’elle aime tant. Elle est issue de la petite bour­geoi­sie pari­sienne, sa mère est prison­nière de toutes les conve­nances sociales, et son père, commis­saire de police mène sa famille d’une main de fer. La biblio­thèque est son espace de liberté dont elle a besoin pour deve­nir plei­ne­ment adulte. La guerre va détruire tout cela et détruira Odile en lui mettant devant les yeux ce qu’elle ne voulait pas voir. La vie de Lily est moins tragique même si elle perd sa mère trop tôt et se retrouve vivre avec une belle mère et deux petits frères aussi adorables que fati­gants. Odile aidera, Lily à comprendre sa belle mère et surtout à ne pas perdre son amitié pour Mary-Louise. La soli­tude d’Odile loin de sa famille pari­sienne cache bien des drames qui ne sont révé­lés que peu à peu. Très vite on comprend que les juifs qui dispa­raissent peu à peu de l’uni­vers de la biblio­thèque vont hanter l’es­prit d’Odile mais le pire est à venir et on le décou­vrira à travers la vie de Marga­ret son amie anglaise qui a réussi à rester vivre à Paris.

J’avoue ne pas avoir beau­coup appré­cié cette lecture malgré l’im­por­tance donnée aux livres. Je ne crois pas aux person­nages et je sens que tout l’in­té­rêt vient du dévoi­le­ment progres­sif des horreurs de la guerre à Paris . Fina­le­ment le pire est une réac­tion de jalou­sie d’Odile vis à vis de Marga­ret. Quand j’ai lu ce roman, je me disais que lorsque les Fran­çais ont connu cette période ou que leurs descen­dants essaient de trans­crire ce qu’ont vécu leurs aïeux, ils le font de façon beau­coup plus juste . Ici, on a le regard d’une améri­caine sur la France et cela se déroule comme dans un film améri­cain où toutes les expli­ca­tions psycho­lo­giques sont si simples à comprendre et la réalité de la France occu­pée par les Nazis comme un décor pour un film à suspens.

Citations

L’amour d’un père dans le Montana

- Les gens sont maladroits, ils ne savent pas toujours ce qu’il faut faire ou dire. Essaie de ne pas leur en tenir rigueur. Tu ne sais jamais ce qu’ils ont dans le coeur. 

- Papa est trop souvent absent.
- Oh, quel dommage que les bébés ne gardent aucun souve­nir de la manière dont ils ont été chéris. Ton papa t’a bercée dans ses bras des nuits durant.

En 1939 à Paris, dans une famille conventionnelle

Les hommes impor­tants ont des maîtresses, pour­sui­vit-il. C’est un symbole de statut social, comme une montre en or.
- Le divorce, avait répété maman d’une voix blanche. Mais qu’al­lons nous dire aux gens ?
Ma mère avait une tour­nure d’es­prit bien à elle et sa première réac­tion était inva­ria­ble­ment : » Que vont penser les gens ? » Elle avait jeté un coup d’œil à Mgr Clément qui se tenait sur les marches de l’église. 
- C’est tout ce que tu trouves, à dire ? s’était exclamé tante Caro.
- Tu ne pour­ras pas assis­ter à la messe.

Un roman qui ne vous appren­dra pas grand chose ni sur la spolia­tion des biens juifs, ni sur la roman­cière qui met en scène sa propre famille. Elle est la petite fille de Jules Strauss qui fut un des plus grand collec­tion­neur d’œuvres d’art pari­sien du début du XX° siècle.

Par pudeur sans doute, elle ne s’étend que très peu sur les souf­frances de cette famille. Je pense que, comme moi, elle a entendu parfois « Ah, encore une histoire de juifs pendant la guerre » et qu’elle n’a pas voulu insis­ter. Je comprends et c’est compli­qué aujourd’­hui d’écrire sur ce sujet mais il m’a manqué quelque chose dans cette quête . Une âme je crois, celle qu’on sent dans le regard de cet homme : Jules Strauss.

En revanche vous appren­drez beau­coup de choses sur la diffi­culté d’ob­te­nir la resti­tu­tion de biens spoliés (essen­tiel­le­ment aux familles juives) par les nazis et autres comparses pendant la guerre . – À ce propos , j’ai regardé le film « Rue Lauris­ton » avec Michel Blanc, c’est un film remar­quable tous les acteurs sont excel­lents et on comprend telle­ment bien la façon dont on trai­tait le juifs et leurs biens ! et ici il s’agit de Fran­çais !- . C’est incroyable ce que Pauline Baer de Péri­gnon est amenée à faire pour récu­pé­rer un seul des dessins ayant appar­tenu à son grand père . On pour­rait penser que cette seule photo pour­rait faire la preuve que Jules Strauss avait bien une collec­tion digne des musées et que tout le monde allait aider sa petite fille à retrou­ver une partie des biens, loin s’en faut !

Cet aspect du roman est passion­nant , c’est d’ailleurs ce qui a plu à Aifelle . On peut en effet se douter que si la famille ne possède plus aucun tableau de cette superbe collec­tion c’est que les grands parents de Pauline Baer de Péri­gnon ont été « contraints » de vendre. Et vous savez quoi ? Où dormait le dessin pour lequel, au bout de trois ans d’in­ves­ti­ga­tion, la preuve de la spolia­tion ne fera aucun doute ? Au Louvre dans les réserves. On peut se dire que la famille ne l’avait pas réclamé mais c’est faux sa grand-mère avait monté un dossier tout de suite après la guerre. En vain ! L’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise n’a RIEN fait pour les aider, plus grave en réalité beau­coup de gens savaient que la prove­nance du dessin était douteuse mais rien n’était entre­pris pour retrou­ver sa prove­nance alors que ce n’était pas très compli­qué pour le Louvre de le faire ou au moins essayer !

On est loin de la belle figure de Rose Valland qui pendant la guerre a noté tous les biens volés aux juifs qui étaient entre­po­sés au Musée du Jeu de Paume

Citation

Un fait que j’avais oublié

Avant même d’en­va­hir la France, les Alle­mands ont établi la liste des collec­tions d’art impor­tantes, il connais­sait Jules par ses deux ventes de 1902 et 1932. Tout grand collec­tion­neur juif pendant la guerre figu­rait sur les listes de le ERR, l’Ein­sat­zab Reichs­lei­ter Rosen­berg, l’or­ga­ni­sa­tion diri­gée par l’idéo­logue du parti nazi Alfred Rosen­berg, qui a été jugé et exécuté à Nurem­berg. C’est lui qui a orga­nisé les confis­ca­tion des œuvre d’art appar­te­nant aux grandes collec­tions juives dans les terri­toires occu­pés à partir de juillet 1940 à Paris envi­ron vingt-deux mille objets ont été saisies pendant la guerre
L’ERR est instal­lée au Jeu de Paume, où tran­sitent les œuvres pillées avant d’être envoyées en Alle­magne. Je découvre l’exis­tence de Rose Valland, qui devient mon héroïne. Atta­chée de conser­va­tion au Jeu de Paume, préten­dant ne pas comprendre un mot d’al­le­mand, elle note tout des vols d’œuvre d’art. Elle consigne les nombreuses visites de Goering venu faire son choix, et les envoie en Alle­magne. Rose Valland parvient ainsi à établir l’in­ven­taire détaillé des œuvres trans­fé­rées et leur dépla­ce­ment de 1940 à 1944. Son action de résis­tance permet la récu­pé­ra­tion après guerre d’un nombre impor­tant d’œuvres spoliés. Devenu alors membre de la commis­sion de récu­pé­ra­tion artis­tique, capi­taine de la 1re Armée fran­çaise, elle travaille avec les monu­ments Men à la récu­pé­ra­tion des œuvre et à la recons­ti­tu­tion de leur trajet