Édition l’archipel, 412 pages, Octobre 2023

Traduit de l’anglais par Danièle Momont

J’ai choisi par hasard ce livre à la médiathèque, j’aime souvent lire des romans qui se passent en Grande-Bretagne pendant la deuxième guerre mondiale. Quelle déception ! Il s’agit d’une malheureuse histoire d’amour ou April, une jeune soldate britannique tombe amoureuse d’un beau GI de couleur. Sa grossesse la conduira à retrouver le village de son oncle et comprendre pourquoi se propre mère la déteste. Tout se termine le mieux possible pour elle et son bébé mais il faut 412 pages de tragédies pour en arriver là.
Même la vie au village de Cliffehaven, au milieu d’habitants si typiquement « british » n’a pas réussi à retenir mon attention. Je le mets sur Luocine pour vous éviter cette lecture au cas où …

Extraits

Début du prologue.

Portsmouth, novembre 1942
April Wilton se cramponna au bord de la vedette, lance-torpille. Le bateau fendait la surface agitée des flots gris du Solent. La jeune femme et son ami Paula Simls, toutes deux membres de la Royal Navy venaient d’en réviser le moteur qu’à présent on testait. La vitesse, qui exaltait April, eut tôt fait de balayer la mélancolie qu’elle promenait depuis son récent retour de permission.

Début du roman.

Portsmouth mars, 1943
 Après cette nuit-là, Ils s’étaient revus à la moindre occasion. April se sentait follement amoureuse, amoureuse de toute son âme. Il ne faisait aucun doute pour elle que Daniel tiendrait ses promesses qui lui avaient faites durant ses longues et merveilleuses heure d’amour. Ses heures durant lesquelles il lui semblait renaître, et dont elle émergeait plus forte, prête à affronter tous les obstacles qui se présenteraient sur sa route.

Le racisme dans l’armée américaine .

 Nous nous battons tous pour la même cause. Cela est juste cela aurait dû suffire aux Américains pour les accepter. Au lieu de quoi on ne les installent pas dans les mêmes casernes que les blancs, ils mangent dans des réfectoires différentes, et on leur impose un horaire pour aller faire leurs emplettes au magasin de l’armée, sans parler des insultes et des brimades physiques.

Éditions Folio histoire, 208 pages, juillet septembre 1940, juillet 2026

 

Les Allemands croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.

Notre commandement était un commandement de vieillards.

 

Ce texte a été écrit en 1940 et a été réédité de nombreuses fois. Cette édition est enrichie de différents écrits de Marc Bloch mais je ne vais, ici, parler que de « l’Étrange défaite ». Pour tous ceux et celles qui ont beaucoup lu sur cette époque, je le dis tout de suite ce texte est absolument indispensable.

Après avoir expliqué qui il était, dans un court chapitre qu’il intitule « Présentation du témoin », dans une première partie, qu’il nomme « la déposition d’un vaincu », il analyse les défaillances de l’état major qui ont conduit à la déroute française. Il a voulu écrire très rapidement ses souvenirs pour que son témoignage soit au plus près de ce qu’il a vécu. Dans la deuxième partie , « Examen de conscience d’un français », il élargit son point de vue pour trouver les responsabilités au delà de l’armée, dans la réalité française en particulier politique.

C’est donc un procès que l’on va lire dont il ne s’exonère absolument pas, pourtant, on sait que Marc Bloch a été un vaillant combattant de la guerre 14/18 et aurait pu ne pas faire celle de 39/45 puisqu’il était âgé et père de 5 enfants. Il s’est engagé car il voulait que la France gagne cette guerre. Il a compris tout de suite que l’armée de 1940 était incapable de battre l’armée allemande, les cadres voulaient absolument stabiliser le front alors que les Allemands étaient toujours en mouvement. C’est un peu comme si, de la guerre 14/18 l’état major français avaient conclu que pour gagner une guerre, il fallait construire des super tranchées imprenables, (d’où la ligne Maginot) et les Allemands au contraire qu’il ne fallait jamais rester en place. Ce qui est incroyable, c’est que la France a eu plusieurs mois pour se préparer, et a vu l’armée allemande en action en Pologne , mais rien n’y a fait, immobile on voulait être et les attendre de pied ferme, immobile, l’armée l’est restée jusqu’à la percée en Belgique.

Marc Bloch analyse aussi les rapports avec les Britanniques, qui n’ont guère eu confiance dans le commandement français. Lors du recul de l’armée, la volonté de créer un front était toujours retardée par des lenteurs dues à l’énorme appareil bureaucratique, rien ne pouvait être rapide, et tout était beaucoup trop lent. On sent que pour lui il aurait fallu faire un recul, significatif tout de suite et très loin pour pouvoir dans un deuxième temps repartir au combat. Mais pour cela il aurait fallu une énergie combattante qui n’existait pas vraiment surtout au niveau des états majors. Les différents portraits des officiers français sont parfois cruels mais hélas, je le crois aussi, authentiques. Les qualité qu’il faut à l’homme d’action, peuvent être duplicables pour d’autres responsables en dehors de l’armée. Cette partie est passionnante, je me suis demandé qui aura le courage de faire un film sur cette incroyable défaite qui ressemble plus à une débacle. Si quelqu’un en a, un jour, le courage, il pourrait s’inspirer de ce témoignage.

Dans la deuxième partie, il commence par dire que si l’armée en était là c’est qu’elle reflète l’était d’esprit du pays. Et il a des mots très durs sur le parlementarisme de la III° République, qui n’a pas su armer le France, qui est gangrénée par des idées pacifistes. Il conduit une analyse très intéressante du pacifisme, et du communisme, qui était en France contre la guerre car Staline avait signé un pacte avec Hitler. Cette partie est moins longue, j’y ai appris moins de choses.

Ensuite, mon édition propose différents écrits de Marc Bloch et un témoignage de George Altman qui rappelle son rôle dans la résistance, son arrestation, sa mort après avoir torturé, le 16 juin 1944 , on retrouvera son corps et celui de 27 résistants dans un fossé à Saint-Didier-Sur-Formans.

J’espère lire vos commentaires si vous l’avez déjà lu, sinon j’espère vous donner envie de le lire.

Extraits

Début

 Présentation du témoin.
 Ces pages seront-elles jamais publiées, je ne sais. Il est probable, en tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat. Je me suis cependant décidé à les écrire, l’effort sera rude : combien il me semblerait plus commode de céder aux conseils de la fatigue et du découragement. Mais un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur, et je ne puis me persuader que celui-ci doit être tout à fait inutile. Un jour viendra tôt, ou tard, j’en ai la ferme espérance où la France verra de nouveau s’épanouir sur son vieux sol béni déjà de temps de moissons, la liberté de penser et de jugement.

Portraits d’officiers.

 Le capitaine B… du 3e bureau, levant haut vers le ciel sa tête vide, semblait offrir éternellement à la vénération des foules, comme un saint-sacrement, la science livresque, jadis reçu en dépôt au cours de tactique. Le capitaine X…- de chez nous celui-ci – fort en gueule , plutôt que grand dans l’action, avait réussi en quelques mois à s’attirer la haine de tout le personnel des secrétaires, qu’il se croyait par la grâce d’une vocation native au commandement, chargé de « mettre au pas » : quand il s’en allait coucher à la cave, quels ricanements derrière son dos.

L’homme d’action.

 Un des privilèges du véritable homme d’action est sans doute que dans l’action, ses travers s’effacent, tandis que les vertus, jusque-là en sommeil paraissent alors chez lui avec un éclat inattendu. Telle fut la métamorphose dont notre camarade donna un remarquable exemple, consciencieux et sincère, il l’avait toujours été ; il cessa de s’attacher aux petites choses et son goût de la contradiction disparut. Toujours prêt à donner un renseignement ou une directive, il fut le chef qui sait laisser aux exécutants la liberté nécessaire tout en prenant la responsabilité de tout. Il fut patient, calme aux pires heures, prodigue de sa propre fatigue autant que ménager celle des autres. Et si bon garçon avec cela ! J’avais fait la découverte d’un homme.

L’erreur principale.

 Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des allemands fut essentiellement une une victoire intellectuelle. Et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.

Une armée en déroute.

 Tout le long de la campagne, les allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. Nous avions entrepris, à Landrecies, vers les débuts du printemps, l’établissement d’un dépôt d’essence « semi-fixe » : grande pensée du CQG, conçue à l’échelle d’un type de guerre qui ne se réalisa jamais que sur le papier. Un beau jour du mois de mai, l’officier, qui avait la charge de l’installation, rencontra dans la rue un détachement de chars. Il les jugea d’une couleur singulière. Mais quoi ! connaissait-il tous les modèles en usage dans l’armée française ? Surtout, la colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que la direction du front était de toute évidence à l’opposé. Dans une petite ville, aux voies un peu tournantes n’arrive-t-il pas que les guides s’orientent de travers ? Notre homme s’apprêtait à courir après le chef du convoi pour le remettre dans le droit chemin quand un quidam, mieux avisé le héla  » Attention ! ce sont des Allemands ».

Alliance avec les Anglais lors de la percée allemande.

 Après que l’action commune projetée sur Arras, eut avorté, il semble que des deux parts, sous l’empire d’une sorte de désillusion mutuelle, les états-majors aient presque totalement renoncés à collaborer. Que de ponts, les britanniques n’ont-ils pas alors fait sauter pour couvrir leur retraite, sans se préoccuper de savoir s’ils ne coupaient pas la nôtre ! On les vit de même malgré les protestations de l’ingénieur, détruire prématurément le central téléphonique interurbain de Lille retirant ainsi à la 1re armée à peu près tous les moyens de transmission. Nous les jugeons sans gêne, et je crois bien, en effet que leur déception sans doute légitime, devant les insuffisances de notre commandement porta certains d’entre eux à oublier parfois les égards dus aux exécutants dans la bravoure n’était pas en cause.
(…)
 Les circonstances étaient plus que jamais défavorables à l’établissement d’une confiance qui eût pu résister aux évènements seulement si elle avait eu pour elle un long enracinement. Une alliance véritable est une création continue ; elle ne s’écrit pas sur le papier ; elle ne subsiste que par une multiplicité de petits rapports humains, dont le total fait un lien solide. Nous l’avions à la 1re armée, beaucoup trop oublié. Nous souffrîmes durement de notre négligence.

Son honnêteté intellectuelle.

 Je crains un peu en avoir toute ma pensée de verser dans le péché de la calomnie. Je me suis cependant plus d’une fois demandé qu’elle était dans cette incohérence la part de la maladresse et celle de l’astuce ? Tout chef de 2e bureau vit dans la terreur qu’au jour du « coup dur », les faits viennent démentir les prétendues certitudes dont il a armé le commandement. Offrir à celui-ci un grand choix d’indications contradictoires, n’est-ce pas se réserver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive :  » Si vous m’aviez cru. ? »

Un passage si révélateur.

 Vint pour nous commander, un général animé certainement des meilleures intentions, parfaitement sincères dans sa foi militaire, dur à lui-même comme aux autres, mais chez qui, le sens psychologique ne s’élevait pas à la hauteur des autres qualités. Il jugea que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’une caserne bien tenue et voulut y remédier. Les rondes d’officiers se multiplièrent et les observations sur les vareuses incorrectes plurent de toutes parts. Échappés, a ce que les journaux appelaient déjà, pompeusement, mais non sans quelque justesse, l’enfer des Flandres, beaucoup d’entre nous avaient cru pouvoir faire venir leur femme, dans les villages où nous logions : les simples soldats au moins aussi souvent que les officiers, de sorte que l’égalité n’était nullement blessée. Le général, sévit. Un guerrier peut, s’il lui plaît, aller au bordel ; les embrassements conjugaux, par contre, sont pour lui pêché d’amollissement. Comme notre nouveau chef était à sa façon, un juste, il commença d’ailleurs par infliger quinze jours d’arrêts de rigueur au vieux général du cadre de réserve qui nous avait gouverné avant lui ; ne l’avait-il pas rencontré, un soir bras dessus, bras dessous avec sa vénérable épouse ? On rit. L’homme durant n’en fut point consolé. En quelques jours la température morale avait changé. Symptôme significatif : le salut aux officiers jusque-là offert avec un cordial empressement, ne le fut plus que d’une main parcimonieuse et, visiblement par contrainte. Un pseudo dressage avait ruiné avec une merveilleuse promptitude, la bonne et saine humeur d’une troupe venue du feu et destinée, croyait-on, à y retourner.

Quel aveu !

 Je me rendis compte, mieux qu’auparavant, qu’il n’y avait pas, au vrai, une Armée française, mais, dans l’armée plusieurs chasses gardées.

Quel humour !

 Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’École de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à laquelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que pour guider l’action, trop tenue en lisière jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisations auquel un enseignement trop formaliste n’avait pas dressé les cerveaux..

Le pacifisme en 1939.

Comme la parole qu’il prêchait était un évangile d’apparente commodité, leur sermon trouvait un facile écho dans les instincts paresseusement égoïstes qui, à côté de virtualités plus nobles, dorment au fond de tout cœur humain. Ces enthousiastes dont beaucoup n’étaient pas personnellement sans courage, travaillaient inconsciemment à faire des lâches.
(…)
 Ainsi, bien que les besoins généraux de la défense nationale se confondissent plus que jamais avec les intérêts propres des salariés, ces exigences les plus évidentes trouvèrent, devant elles, une opinion ouvrière tristement incertaine de sa voix. À ce désarroi, les invraisemblables contradictions du communisme français ajoutèrent encore un nouveau ferment de trouble.

Passage intéressant .

 Les hommes d’extrême-gauche, comme contre les états-majors – car il arrive que dans une nation, les pires adversaires respirent sans s’en douter la même atmosphère mentale – c’était il faut l’avouer, Hitler qui avait raison. Non pas le Hitler des grandes harangues aux foules. Celui des confidences, qui disait un jour à Rauschning, à propos, précisément, du marxisme : « Nous savons nous, qu’il n’y a pas d’état définitif qu’il y a une évolution perpétuelle. L’avenir est le fleuve inépuisable des possibilités infinies d’une création toujours nouvelle. »

Ne pas succomber à la tentation de comparer les époques mais …

Jugement très sévère.

 Le parlementarisme ait trop souvent favorisé l’intrigue au dépend de l’intelligence ou du dévouement. Il me suffit, pour en être persuadé, de regarder autour de moi. Les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui sont pour la plupart, issus de ces marécages. S’ils renient maintenant les mœurs qui les ont faits ce qu’ils sont, ce n’est que ruse de vieux renard. L’infidèle employé, qui s’est ouvert un coffre-fort, ne laisse pas traîner ses fausses clés : il aurait bien trop peur qu’un plus malin que lui ne les ramasser, pour le dépouiller, à son tour, du butin.

Une république de vieux.

 Les révolutions nous paraissent tantôt souhaitables, tantôt odieuses, selon que leurs principes sont ou non les nôtres. Elles ont cependant toute une vertu, inhérente à leur élan : elles poussent en avant les vrais jeunes. J’abhorre le nazisme. Mais comme la révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre le surprenant et le nouveau. Nous ne leur opposions guère que des monsieurs chenus ou de jeunes vieillards.

 

 

 


Éditions Perrin, 243 pages, octobre 2008

Toujours dans la série « Romans qui ne sont jamais sortis des rayons de la médiathèque » voici un auteur que je ne m’attendais pas à trouver dans cette triste catégorie. Depuis « effroyable jardin » qui avait connu un succès important, j’ai chroniqué sur Luocine : « Apaise le temps« , « En dépit des étoiles » et « L’espoir d’aimer en chemin« . C’est un auteur qui sait très bien raconter les histoires en particulier, quand la grande Histoire se mêle à la vie des gens. Il a pris ici un risque qui visiblement n’a pas rencontré un public (seul 100 lecteurs sur Babelio, 4292 pour « Effroyable jardin ») . Il le dit dans son introduction : il a fait des deux dernières années la vie de Jean Moulin, un roman. Il y raconte, au plus près de la réalité, sa lutte pour unifier la résistance derrière le Général de Gaulle. Pour rendre ce récit romanesque, il crée une jeune fille lilloise rescapée de l’exode qui tombe amoureuse d’un jeune résistant. Celui-ci fils de pharmaciens de Lyon, sera dénoncé par ses parents et se suicidera dans la prison de Montluc.

Le roman commence et se termine par une scène d’épuration, le village où les parents de son amoureux avait un propriété vont organiser le lynchage des parents collabo . Le roman suit donc les deux destinées , et deux narrateurs vont utiliser le « je », Max et Agathe, qui habitent dans le même immeuble et Max trouve qu’elle ressemble à Berthe Morisot donc l’appelle ainsi.

Avec Max nous suivons toutes les difficultés que Jean Moulin a rencontré pour unifier les différents composantes de la résistance. J’ai retrouvé tout ce que j’avais découvert grâce à Daniel Cordier dans son livre « Alias Caracalla« . On sent que chaque personnalité à la tête d’un réseau pense surtout à l’après et veut absolument apparaître comme le sauveur et n’a nul envie de laisser la place à de Gaulle. L’hostilité de Henri Fresnay ne s’éteindra pas facilement ; même après la guerre, car pour lui Jean Moulin était à la solde des communistes, et on lui doit la qualification de « crypto-communiste ». Quant à savoir si Max a été trahi par Hardy, (défendu par Fresnay dans ses deux procès) , l’auteur ne prend pas partie, il décrit surtout une montée en puissance de la Gestapo et de la Milice qui connaissaient de mieux en mieux l’organigramme de la résistance. Il est certain que si Hardy n’a pas trahi, Bénouville qui est venu avec lui à la réunion de Caluire, a fait une énorme erreur , car il n’était pas très compliqué de le savoir suivi par la police allemande qui venait de le relâcher.

L’histoire d’amour, permet à l’auteur de nous faire vivre au plus près le travail de fourmis des petites mains de la résistance. Les boîtes aux lettres et le transport des messages qui permettent d’organiser les différentes actions et de prévenir des dangers.

Quand je lis ce genre de romans, je me demande toujours comment font mes amies anti-divulgâcheuses, pour lire ce genre de roman : car oui, Max va être arrêté et, oui il mourra sous la torture sans avoir parlé. Savoir cette fin, n’enlève rien au suspens insoutenable de la réunion de Caluire, car Michel Quint sait si bien faire monter la tension que j’ai eu du mal à lire la fin. Il sait aussi parfaitement décrire la pesante atmosphère de délation et de suspicion qui a régné pendant l’occupation nazie. Savoir se taire et ne faire confiance à personne étaient indispensables pour survivre quand on n’était pas vichyste, encore plus si on était résistant.
C’est un bon roman qui mériterait de sortir des rayons de notre médiathèque.

Extraits.

Avertissement (j’espère alors, lui pardonner, ce que j’ai fait finalement.)

 Qu’on me pardonne de faire de Jean Moulin un héros de roman. Que sa famille, les historiens, les gardiens de mémoire et les survivants de la Résistance excusent mes libertés avec l’histoire : j’ai souvent simplifié la réalité des êtres et de leurs actes, de leurs motivations, réalité sur laquelle les spécialistes et même les acteurs de l’Histoire dans leurs écrits ne s’accordent pas encore. J’ai voulu que cette fiction, pour tenter d’être vraie ne prenne pas partie dans leur polémique aussi fondée soient-elles. 

Début du roman.

 Je suis entrée aux enfers par une rue en pente. Elle coupait net le premier pâté de maisons du village comme la lame étroite, brûlante de soleil, d’un petit couteau oublié à la fin d’une partie de campagne au cœur d’une pomme trop mûre. Au bout, là où elle s’étrécissait en pointe, on entamait à droite une grimpée qui s’enroulait jusqu’au centre avec ses commerces tassés autour du noyau, d’une place ovale, gros fruit grumeleux de gravier, blond. Au-delà, passé l’église aux épaules d’hercule forain, on dévalait un vieux cimetière par des venelles où les habitations boîtaient bas. Je le savais pour être venu une seule fois à Noël 42, dans une demeure campagnarde, et y avoir laissé entre les draps parfumés de lavande, sous la suspension de la cuisine, au détour de chaque couloir contre les portes de chaque pièce, de la chambre, au jardin amidonniers d’hiver, oui, y avoir laissé tout ce que j’avais aux lèvres de baisers frais, et d’amour.

Scène de la libération.

 Je les connais, ces deux là qu’on massacre en kermesse, je n’ai entrepris ce voyage que pour les rencontrer, me montrer vivante à eux. Ce que je ressens alors, même aujourd’hui je ne sais plus, sûrement que je me suis effacée à l’intérieur, je n’ai plus été présente consciemment et puis c’est revenu, la douloureuse sensation d’être témoin de l’inhumain et de ne rien pouvoir que ces villageois avaient la certitude de n’être pas coupable puisqu’ils punissaient le mal incarné, et aussi d’être parmi eux, semblables à eux. La nausée m’est montée dans une suée glacée, je me suis retournée pour vomir.

Difficultés d’organiser la résistance unie dialogue entre Alain (Daniel Cordier) et Max (Jean Moulin).

Charvet (Fresnay), Bernard (D’Astier de La Vigerie) et Gilles (Lévy) ont toutes les prétentions aujourd’hui…Sans abandonner de Gaulle qu’ils pensent contrôler, ils ne veulent plus passer par vous, le terrain est favorable pour Brumaire ..
– Alors je demanderai son rappel d’urgence à Londres. Même chose pour son acolyte Passy (Dewavrin)… Ensuite il faut s’allier les syndicalistes et les socialistes… Notons-le. Voir aussi si on peut pas faire désavouer Charvet par le comité directeur de Combat, diviser un peu pour régner… En revanche, tâcher de retarder son départ possible à Londres. Idem pour Bernard et Gilles … Qu’il n’aille pas me débiner à une période cruciale. Si je résume, j’ai à calmer la fronde des chefs de mouvements, dont il faut aussi augmenter le financement leur faire accepter Vidal (Delestraint) aux commandements de l’AS, améliorer le sort et l’utilisation des réfractaires au STO et des maquis et mettre sur pied le conseil de la résistance…
– Et à ne pas vous faire prendre, Max.
– Je ne suis pas y remplaçable.
– Pour encore longtemps, si.
 À moi donc d’atteindre vite mes objectifs.

Ce discours résonne aujourd’hui encore.

 Je fais l’exposé liminaire, j’espère que ma voix tiendra, faire la guerre, rendre la parole au peuple de France rétablir les libertés républicaines travailler avec les Alliés collaboration internationale où la France ait sa place, surtout aller vers une forme de bipartisme élargi, à la libération, qui fasse stable rase de la foule de formation politique troisième république, incapable d’alliance profonde…. Ensuite, deux trois questions pour la bonne forme s’il est représentant des vieux partis renaudent, on lit le message de Gaulle demandant un effort proprement français, unifié lors de la libération, qui soit alors un appui pour le comité national de Londres, à faire valoir les droits et intérêts de la France dans le nouveau concert mondial…. Ce sera au suffrage citoyen de s’exprimer sur les aspirations de ceux qui ont participé à la lutte.


Éditions Gallimard NRF, 498 pages, avril 2026.

Traduit de l’italien par Romane Lafore

Ce roman permet de prendre conscience des différentes facettes du fascisme italien. L’intrigue se situe dans la région du nord de l’Italie, à Castrocaro, non loin du village de naissance de Benito Mussolini. La famille sur laquelle se concentre l’écrivaine est d’une pauvreté extrême, les enfants ont faim et froid. Le rôle des hommes est primordial pour le bonheur (relatif) de la famille. En général, il boit et cogne sur sa femme et ses enfants sauf exception. Et pourtant, les femmes sont loin d’être soumises, elles crient et se lamentent si fort que tout le monde est au courant de leurs malheurs. La grand mère, Fafina, est une femme forte, infirmière elle connaît bien la noirceur de l’âme humaine. Elle élève des enfants « des bâtards » et les enfants de sa fille dont Redenta, qui ne parle pas. Il faut dire que sa mère, Adalgisa, avant sa naissance avait accouché de deux enfants morts- nés et d’une petite fille qui n’a vécu que quelques jours. Elle est allée voir une sorte de magicien qui lui a promis la naissance d’une enfant vivante mais porteuse de la guigne. Et de la guigne, elle en a eu puisque son père l’a mariée à une ordure de fasciste à l’œil de verre (d’où le titre) qui la martyrisera de façon absolument horrible. La seule personne qui aurait plu la sauver, c’est Bruno, celui qu’elle aime depuis l’enfance car il est un des bâtards élevé par sa grand-mère.
Les aspects les plus noirs des comportements humains sont décrits avec précision et rendent la lecture de ce roman pénible, le mélange du fascisme avec le machisme italien est une horreur en particulier pour les femmes.
J’ai toujours pensé que le fascisme n’était pas le nazisme, et c’est vrai, mais quand un régime donne les pleins pouvoirs à des salauds de la pire espèce, pour les victimes, fascisme ou nazisme, cela ne faisait pas une grande différence.

L’épisode la guerre en Éthiopie est une horreur absolue, il fait partie des moments où j’ai eu du mal à lire ce roman. Avancer au milieu des cadavres d’enfants, voir des gens brûler vifs, réduire en cendre des villages de gens sans défense, par des soldats italiens armés de mitraillettes, dont le père de Redenta, et son futur mari, voilà un exemple de ce que je veux dire par une lecture pénible.
L’écriture est rude, je pense que l’auteure a voulu s’exprimer comme les gens de la campagne. Ce n’est pas toujours facile à comprendre, et comme le plus souvent on voit la réalité à partir des yeux de Redenta, sa naïveté et en même temps son absence totale de dissimulation rendent les faits de torture auxquelles elle est soumise, presque « normaux » , sauf pour le lecteur !

Un roman important pour la prise de conscience des réalités du fascisme italien, mais un roman volontairement confus, sans doute parce qu’à l’époque il était difficile de comprendre tous les enjeux.

Extraits.

Début. (Et quel début !)

 C’était beaucoup mieux avant, quand je n’étais pas là et qu’il n’y avait aucun de mes frères et sœurs, ni les vivants, ni les morts. Qu’il n’y avait que ma mère, qui se retournait sur le matelas de sa canfouine et hurlait :  » Tuez-moi, bordel de Dieu », ce à quoi la Fafina répondait : « Ferme-la ou tu vas rameuter le diable », et comme ça pendant trois jours et tous nuits, jusqu’à ce que ma mère pousse un cri féroce et que sorte Goffredo, le premier de mes frères morts. Quand on le gifla pour le faire pleurer, il ne pleura pas, si bien que la Fafina secoua la tête et dit :  » Il faut croire que Jésus Christ avait besoin d’un angelot là-haut. »

La polio.

 » C‘est la polio »
 Grand-mère poussa un cri et se jeta par terre.
« Bonté divine, la polio »
– Courage, il le faut., les cas de polio sont nombreux, vous savez. »
 Le docteur savait bien soigner les malades, et quand il n’y avait plus rien à faire, Il savait tout aussi bien dire la vérité. Il le faisait dans le respect de la souffrance des gens qui était toujours la même, et pourtant toujours différente. Tantôt terreur, tantôt épuisement, tantôt chagrin., il vit que pour la Fafina, c’était de la nervosité. 

Les hallucinations.

 J’espérai que mes frères et ma sœur mort reviennent, mais ils devaient en avoir assez de me tenir compagnie. Je n’en avais parlé à personne, on m’aurait dit que la polio ne s’était pas contentée de me rendre infirme, mais qu’elle m’avait aussi rendue cinoque. 

Sagesse de la tenancière du bordel.

–  Mais vous ou plutôt « nous » : que pouvons-nous connaître des hommes qu’avons-nous en commun avec eux ? Si l’homme pouvait « ne pas faire », je n’aurais pas ce travail. 
– Si, il pouvait, il pouvait se retenir par respect pour moi.
Et vous, est-ce que vous parvenez à retenir, pardonnez mon audace, votre sang menstruel, c’est la nature humaine et elle nous commande. Elle a voulu ceci pour la femme et cela pour l’homme. Ce que nous rejetons par le sang, eux, le rejette par le sperme. Ils ne peuvent pas s’en dispenser. Celui qui n’est pas fait ainsi, soit il est malade, soit c’est un inverti.

La vraie misère.

 Ma mère en avait fini, avec les lupins, et tout le pécule de la famille se résumait aux deux sous par jour que mon père rapportait à la maison. Ma mère souffrait de la faim et de tous ses tracas et passait ses journées à se creuser la cervelle pour nous sortir de la misère. Parfois, elle se laissait envahir par la fureur et hurlait que j’étais sa ruine et que c’était moi qui avait fait mourir Clélia, parce que la guigne se refilait comme la peste ou la grippe espagnole. Je me disais qu’elle avait raison, et alors je pleurais et me morfondais à l’idée d’avoir tué une pauvre vieille innocente.

L’injustice.

 » C’est du chiqué elle n’a rien volé.
– Ah, bon ?
– J’ai caché les draps dans sa chambre parce que j’avais besoin de la renvoyer, je dois engager une fille du parti. »
Bruno en resta coi.
 » Donc tu as retiré à une malheureuse son travail et son honneur pour arranger tes affaires.
– C’est la vie, petit. Il faut que des brebis meurent pour que les siens aient du boulot.
– En effet tu n’es qu’un chien, Gualtiero, répondit Bruno et lui cracha au visage. Un chien et un poltron. »
(…)
 » Mais de quoi est-ce que tu t’es encore mêlé ? Occupe-toi de tes affaires ! »
 Il garda les oreilles baissées comme un âne sous la pluie.
 » Tu veux trop de chose en même temps, Bruno. Tu veux avoir un travail et tu veux être l’avocat des causes perdues. Mais on se salit les pieds à courir et chier en même temps.
– Je veux rien, noir, je veux juste la justice.

– Mais qui t’a mis cette idée dans la tête ? La justice, même le Seigneur, Il ne sait pas ce que c’est. S’Il le savait, tu penses qu’on vivrait dans un monde pareil ? »

Les fascistes italiens valaient bien les nazis allemands.

 » Il y a des enfants ici, viens me donner un coup de main », cria une voix derrière lui. Il se retourna : Vétro. Il tenait dans ses bras quatre petits nègres aussi chétifs que des chiots qui se débattaient et hurlaient. Il accourut. Les enfants étaient des brindilles pourtant Vetro les tenait dans ses bras sans réussir à les dompter.
 » C’est qui, ils viennent d’où ? »
 Vetro désigna du menton une cabane en flammes.
 » Ils se sont échappés par la fenêtre.
– Je m’en occupe. »
 Mon père leur donna un coup de coude à la base du nez, précis, rapide, et les petits se ramollirent comme des marionnettes. Un seul, le plus grand, qui devait avoir six ans, ne tomba pas dans les pommes et continua à se plaindre doucement, son nez pissant le sang.
 » Bien, acquiesça Vetro, comme ça. »
 Il jeta les quatre enfants dans le bûcher, l’un après l’autre., celui qui était encore éveillé agita ses jambes, tandis qu’il volait vers l’incendie, comme s’il courait dans les airs. 
« Allez, on continue par ici, du nerf »
 Ils répandirent du kérosène dans les cahutes et allumèrent le feu avec leur torche, en veillant bien à ce que personne n’arrive à s’échapper. Si un nègre trouvait une issue, il le rejetait à l’intérieur un coup de matraque. Il les brûlait vif, sans leur tirer dessus, histoire d’économiser les munitions .

 

 

 


Éditions Intervalles, 156 pages, 2015

Traduit du grec par François Bienfait et Jérôme Giovendo

En 2011, Melsi un journaliste d’origine albanaise mais vivant depuis longtemps en Grèce, revient précipitamment en Albanie, à la mort de son père. Il avait rompu avec lui, car il lui reproche la mort de sa femme, donc de la mère du narrateur. Il ne sait vraiment pas grand chose du passé de ses parents, il se sait d’origine juive, mais son père s’est intégré de toutes ses forces à l’Albanie et ce pays se voulait athée. Son père a raconté leur vie dans un cahier que Melsi a le temps de lire et comprendre pourquoi son père est parti mourir Shangaï , les formalités pour le retour du corps sont longues, fastidieuse et très chères .

Grâce à ce cahier nous allons comprendre la tragédie vécue par Isa et Bora les parents de Melsi, mais avant cela, il raconte le départ de ses parents de Salonique pour fuir la déportation que les Nazis avaient commencée à organiser. Ainsi donc la famille de Melsi était grecque ! C’est important pour lui, car on lui refuse la nationalité grecque aujourd’hui, parce qu’on le considère albanais. Toute la famille va prendre des noms musulmans et cacher leur judéité et passer en Albanie. Dans un premier temps, ils vivront dans un petit village mais grâce au talent de couturière de Bora ils arriveront à Tirana et vivront des années heureuses pendant l’enfance de Melsi. Mais une rencontre avec une Chinoise va bouleverser la vie de la famille.
Le régime communiste dans toute son horreur ! Melsi comprendra mieux son père à la dernière page du cahier. Cette quête des origines va aussi permettre à Melsi de s’interroger sur ses rapports aux femmes qu’il aime : Ariane et Anna.

Ce roman assez court se lit d’une traite. L’émotion est vraiment bien rendue, les horreurs du nazisme et du communisme se sont acharnées sur cette famille, Melsi pourra repartir en Grèce en comprenant mieux son père qui n’a vraiment pas eu le choix lorsque l’appareil répressif est tombé sur lui. Et tout ça, parce qu’un homme puissant du parti voulait se venger de lui.

Un beau livre, très sensible, merci Yvon de me l’avoir prêté, et il complète le « Le pays des pas perdus » que j’ai tant aimé.

Extraits.

Début

« À l’instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’était pas la bonne. » Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l’oublier, il retrouva un peu d’énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais. Il avait pris cette habitude, ces derniers temps, comme s’il tentait de se forger une langue à lui ou d’encourager les deux langues à dialoguer, deux langues balkaniques qui, contrairement aux langues, slaves, étaient les seules rescapées de leur famille linguistique respective.

 Son prénom.

«  Décidément, les Albanais sont aussi doués dans l’art des surnoms que dans celui d’inventer des prénoms ! » se dit-il, en repensant à celui que son grand-père lui avait concocté à sa naissance : Melsi était une savante combinaison de lettres empruntées aux noms de Marx, Engels et Staline.

Les objets et les mentalités .

 Son père s’entêtait à faire rentrer du bois chaque hiver et à l’empiler sur le petit balcon, se démarquant ainsi radicalement de ses voisins, tout fiers d’avoir très vite bazardé leurs anciens poêles et autres vétustés – exception faite de leur mentalité rétrograde sur laquelle ils veillaient avec un fanatisme exemplaire.


Édition Flammarion, 412 pages, février 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voici donc le deuxième roman de Marie Vareille, après « la dernière allumette » voici un récit qui retrace la vie d’une famille de 1917 jusqu’à aujourd’hui.

Le récit est construit grâce à la confession de Célestine qui a 107 ans, elle sent qu’elle va mourir et veut se confier à sa petite fille Manon surnommée Biquette, tout de suite, elle l’annonce, elle a été meurtrière. Le récit de Célestine est coupé de lettres de Solange qui parle à Jeanne qu’elle aime de toutes ses forces et lui dit de se méfier de Célestine, qui sous son air de gentillesse est la pire de tous ceux et celles qui leur veulent du mal.

Le roman se construit peu à peu et ne révèle la vérité des différents personnages que peu à peu. Toute l’horreur de cette histoire, vient du personnage d’Alphonse. C’est le deuxième mari de Marguerite la mère de Célestine, son premier mari est mort à la guerre 14/18 . Elle est à la tête d’une petite ferme et accepte après la guerre de se remarier avec Alphonse qui possède la ferme à côté de la sienne. L’horreur d’être marié à un homme fainéant, alcoolique, et violent. Marguerite meurt en couche à la naissance d’une dernière petite fille, Solange. Avec Alphonse, elle a eu des jumeaux, et un petit garçon Lucien. Le drame de Célestine est alors total car Alphonse commence un nouveau récit : il a recueilli Marguerite et sa fille, qui lui doivent par leur leur travail le remboursement de ce qu’il a dépensé pour elles.

Je ne vais pas plus loin dans la narration du récit, car Marie Vareille distille peu à peu les différentes strates de cette histoire. Et je crains de gâcher votre plaisir de lecture.

Encore une fois, c’est un roman qui se lit très facilement et qui s’appuie sur des aspects réels de cette période de notre société : la dure réalité de la condition des femmes, enfants, elles peuvent être victimes d’un père qui décide de les placer pour « déviance » quand ce n’est pas placées à l’hôpital psychiatrique dès qu’elles se révoltent. Mariées leur mari a tout pouvoir sur elles et leurs enfants. Il décrit bien aussi, l’état des soins pour des maladies mentales.

Je ne suis pas aussi enthousiaste que les lectrices de Babelio, et pourtant j’ai lu très rapidement ce roman. Un peu comme quand je regarde des séries pour me changer les idées, (d’ailleurs ce roman ferait bien une série). À vous de juger, il est possible que je devienne trop difficile. Je trouve que si on tourne les pages facilement, on ne sent pas vraiment la réalité des personnages. Et je doute qu’en 1952 un grand père aurait pu empêcher une enfant d’aller à l’école. Il fallait un Alphonse totalement horrible donc l’auteur ne lui épargne aucun défaut.

Extraits.

Début.

Célestine.
 Je vais commencer, ma biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.

Un père violent, alcoolique et finalement pieux.

 Dans les années, qui ont suivi, la foi d’Alphonse s’est renforcée. Il prêchait désormais la vertu à tout bout de champ, commentait la longueur de mes robes et me laissait de moins en moins sortir. J’en venais à me dire que je le préférais quand il était alcoolique. Quand un garçon m’approchait, je me faisais glacial. La rumeur courait que je ne désirais pas me marier, car mon devoir était de tenir la ferme par reconnaissance envers saint-Alphonse qui m’avait recueillie. J’en ris aujourd’hui, ma Biquette, mais à l’époque je bouillais, même si comme beaucoup de femmes, j’avais la colère silencieuse. 

 

 

 

 


Éditions Les Léonides, 396 pages, janvier 2026

 

 L’éternité, n’est pas dans ce qu’on possède, mais dans ce qu’on transmet..

Je dois à Keisha d’avoir repéré ce roman au rayon livre de mon supermarché, je luis dois un grand merci et deux jours de pluie que je n’ai pas vu passer, car je ne pouvais pas lâcher ce roman. Ce livre permet de découvrir un monde que je ne connais absolument pas, les diamantaires d’Anvers. Notre héros Bennie est juif, son père Moshé a refusé de suivre le chemin de son père et de son frère, des diamantaires importants d’Anvers. Moshé est un homme sensible, qui est attiré par une vie consacrée à la religion et à sa famille, sa femme meurt de cancer et sa tristesse est absolue. Bennie ne se sent pas bien dans cette atmosphère faite de contraintes religieuses et il veut absolument devenir un homme important : devenir diamantaire comme son grand-père et son oncle.
Nous allons assister à son ascension et sa réussite, à sa chute et à sa vengeance. Il deviendra aussi un homme plus riche moins sur le plan financier que sur la belle personnalité qu’il a réussi à construire malgré tous les coups tordus qu’on lui a joués et on lui souhaite de réussir son histoire d’amour avec Eve .

C’est un monde passionnant et l’auteur a su donner vie à un domaine qui n’est vraiment pas le mien, les diamantaires, car les personnages qui habitent son roman son crédibles et attachants. Quelques chapitres sont consacrés à la Pologne dans les années 30 et hélas 39, quand obéir aux préceptes religieux voulaient dire terminer dans les chambres à gaz et les fours crématoires. C’est à Varsovie que le patriarche Yéhuda, a perdu une grand part de son humanité. On comprend aussi pourquoi il ne pouvait que difficilement accepté que son fils se tourne vers la religion. Je ne vous en dit pas plus car beaucoup de révélations sont faites dans les derniers chapitres. que je ne veux pas vous divulgâcher. Mais l’auteur s’attache aussi à nous décrire les juifs d’Anvers qui ne sont pas riches, mais qui ont une vie de famille avec des liens très forts, parfois encombrants mais toujours chaleureux.

La première phrase que j’ai mise en exergue dit tout sur ce roman, la transmission de la culture juive et du lourd passé familial est sans doute plus importante que les diamants même superbes et hors de prix.

Avant et après : la taille d’un beau (très) beau diamant :un diamant avant et après avoir été taillé : r/woahdude

Je viens de repérer une mini série « Diamants bruts », j’espère en la regardant enrichir mes connaissances du monde juif et des diamantaires d’Anvers .

 

Extraits.

 

Début.

Région de Cracovie 1921.
 Le sol tremble sous leurs pieds, frappant le parquet en cadence, martelant l’air au rythme de la prière.
 Ses épaules se soulèvent à chaque souffle, son front est perlé de sueur, marqué par l’effort. Dans le salon d’une maison modeste, un grand homme, d’une quarantaine d’années, vêtue de la vie traditionnelle hassidique et enveloppé dans un talit, scande chaque verset avec ferveur. C’est le rabbin Wiesel.

Le quartier juif d’Anvers en 1979 (pourquoi l’appelle t’on encore ghetto ?)

 Le ghetto juif, pauvre et modeste, est animée par le bruit des vélos, qui filent sur le pavé, par les appels des commerçants et les discussions en yiddish, qui fusent à chaque coin de la rue. Dans l’arrière-boutique, la routine s’étire, immuable. Bennie a désormais dix-huit ans et travaille avec son père, Mosché, et le reste de sa famille à la retoucherie Goodman. Il s’occupe des livraisons.

La taille des diamants.

 Devant lui, deux tables longues d’une cinquantaine de mètres se dressent et accueillent des centaines de tailleurs de diamants. Des hommes au visage fatigué, certains au crâne dégarni, d’autres à la barbe grisonnante, travaillent silencieusement, concentrés devant leur moulin, leurs doigts manipulant des pierres avec une précision chirurgicale.
 Le son est assourdissant. Des centaines de disques tournent en même temps, émettant ce crissement si particulier du diamant contre le métal. Une poussière fine flotte dans l’air, captée par la lumière artificielle des lampes suspendues.

Le diamant brut.

 Bennie attrape le diamant du bout des doigts, surpris par sa texture rugueuse, presque crayeuse. Ce n’est pas du verre, ni un caillou poli par le temps. C’est brut, irrégulier, sans éclat apparent. Il la fait rouler dans sa paume, s’attendant presque à sentir quelque chose de différent sous ses doigts, mais non. Juste un poids surprenant pour une si petite chose.

Les rapports humains dans le monde du diamant.

 À côté de lui, un courtier indien, sa mallette ouverte, présente un lot de diamants bruts enveloppés dans un papier blanc à un homme imposant : Mordehaï, un vieux juif orthodoxe au ton corrosif et aux manières brutales, note immédiatement Bennie. Sa barbe grisonnante est soignée, mais son costume noir est un peu usé, signe qu’il appartient aux anciens, ceux qui ne misent que sur l’expérience et la ruse.
Le jeune tailleur reste en retrait. Il observe Mordehaï, jeter un regard méprisant sur les pierres du lot, puis sans prévenir, dans un accès de colère, les balancer au visage du courtier en criant dans un anglais approximatif avec un fort accent de l’Est :
– C’est quoi ça ? ! réponds-moi !

Vente d’une pierre.

– D’abord, tu montres une pierre. Simple, non ? Le client l’examine, la soupèse, la scrute sous les saloupes comme s’il cherchait un défaut invisible. Puis il fait une offre. Là t’as deux choix : tu acceptes, ou tu retournes voir ton patron pour négocier un meilleur prix.
Il marque une pause, s’assurant que Bennie suit, avant de poursuivre :
– Si tu acceptes, tu places la pierre dans une enveloppe, le client signe dessus et inscrit le prix. C’est ce qu’on appelle un cachet. Une fois scellée, cette pierre ne peut plus être montrée à d’autres acheteurs. C’est une promesse de vente. Mais si le client propose un prix qui ne te convient pas, alors là tu deviens un messager. Tu retournes voir ton patron , tu exposes l’offre, et tu fais l’aller- retour jusqu’à ce que vous trouviez un terrain d’entente.
(…)
– Et le plus important : quand les deux parties s’accordent on se sert la main et on dit « Mazal », et à ce moment-là, c’est vendu.

 


Éditions Christian Bourgeois, 199 pages, octobre 2025

Traduit du suédois par Anna Gibson

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Cette autobiographie intéressera ceux et celles qui veulent comprendre l’Allemagne Nazie. Ce livre a d’abord été publié en 1984, et a été immédiatement considéré comme un livre indispensable, mais il est de nouveau mis en avant en 2022 au détour du prix Elisabeth Langgässer qui a été attribué à Daniel Kehlmann. Cet auteur a cherché à savoir qui était cette poétesse, et il découvre alors son passé pro-nazi, et surtout qu’elle avait une fille Cordelia qui avait écrit ce roman. C’est un récit terrible d’une enfant que sa mère n’a pas su protéger de la persécution, et qui a préféré se sauver elle plutôt que sa fille. Attention, il ne s’agit pas de juger avec nos yeux d’aujourd’hui. Cette mère avait vraiment peu de possibilités de s’en sortir. Elle a été amenée à dénoncer sa fille, pour ne pas être elle même en danger, mais qui sait, si en ne dénonçant pas sa fille, les nazis ne s’en seraient pas pris aux deux.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’Elisabeth Langgässer a donné tous les gages possibles au régime nazi , à travers sa poésie et ses fréquentations, et que sa fille a été déportée car son père était juif. Cordelia décrit d’abord sa fascination pour cette mère originale, et que l’enfant trouve très belle. Elle même, dès ses premiers souvenirs souffre d’être une enfant sans père, puisque son père est marié et a des enfants avec une autre femme que sa mère. Arrive le régime nazi et là, elle découvre avec horreur qu’elle est juive par son père. Commence alors une angoisse de tous les instants, l’enfant ne comprend pas grand chose et ne se sent pas vraiment en sécurité chez elle. Dans un effort désespéré pour la sauver sa mère la fait adopter par des Espagnols. La gestapo se rend compte que ce n’est qu’une façon de tromper les lois du régime et on arrive donc à cette scène que j’ai recopiée dans les extraits. Elle sera déportée à Auschwitz, et décrit avec réalisme l’horreur des camps, cette lecture est éprouvante mais nous la devons à la mémoire de tous ceux qui ne sont pas revenus. C’est en Suède qu’elle sera rapatriée et ne remettra jamais les pieds en Allemagne. Sa résurrection sera lente et difficile elle vivra un moment en Israël mais finira ses jours en Suède. Ce qui rend ce livre poignant c’est la façon dont cette enfant se sent toujours coupable de tout le mal qu’on lui fait.

Si tout le temps de la lecture , j’essayais de ne pas juger sa mère, j’ai été très choquée qu’elle ose lui demander des détails sur Auschwitz pour écrire sa propre biographie.

J’ai été bouleversée par cette lecture et pourtant, j’ai beaucoup lu sur ce sujet.

Extraits.

Début.

La petite savait naturellement depuis toujours qu’elle posait problème.
 Elle n’était pas comme les autres. À sa personne, un secret était lié. Un secret obscur, coupable et honteux. Le péché et la honte n’était pas de son fait. Non, elle y était vouée de naissance ; spécialement réservée, séparée et mis à part pour cela.

Réveil au camp de concentration.

 Mais en réalité, le plus souvent, elle restait couchée jusqu’au moment où une détenue compatissante l’obligeait à émerger pour sortir rejoindre l’appel. La panique lui sautait à la gorge, à l’instant glacial, où elle se réveillait tout à fait, vite, vite, elle n’allait pas réussir à sortir à temps, vite, vite, où étaient ses chaussures. La détenue qui s’était donnée la peine de la secouer lui avait sans doute sauvé la vie. Mais à ce stade, ce n’était pas une vie à laquelle la petite accordait beaucoup de valeur, elle la portait simplement de la même façon inévitable que ces hardes infâmes. 

Scène insoutenable.

(Marche de la mort 1945)

L’instant d’après, l’homme est sur elle et la frappe en hurlant. Elle sait, avec une certitude paralysante, que c’est la fin, qu’il va la tuer. Le jeune soldat observe la scène, Pétrifié par la peur, mais ensuite il tente un geste pour retenir le SS, d’abord surpris, puis fou de rage, retourne sa harne contre lui. Alors la petite sort de son hébétude, une dernière étincelle de vie s’allume quelque part en elle (parce que quelqu’un s’est donner la peine de la défendre ?) et elle s’enfuit, elle a même la présence d’esprit de ramasser au passage le manteau gris sur lequel elle s’était assise et, sans ralentir, de poursuivre sa course en direction du train. Tel un lièvre -un écureuil-, elles zigzague entre les femmes assises ou allongées sur l’herbe jaunie, dans la lumière froide de cette fin d’hiver.
On lui a fait un croche-patte, on la montre du doigt, bien vite, c’est la l’hallali : « Elle est là ! »  » Non, ici ! » . Mais elle réussit à remonter dans le train et après cet épisode, elle ne quittera plus le wagon.

Poids des secrets dans l’Allemagne Nazie pour une enfant de 9 ans.

 À la maison, il y avait deux choses qu’on s’évertuait à lui faire entrer dans le crâne  » « Ne répète jamais à quiconque ce que ta grand-mère dit de Hitler ! » .Et deuxièmement, après ce jour où elle avait découvert par un malheureux hasard que sa mère écrivait le texte des publicités pour « Urald Lavendel » : « Ça non plus, il ne faut pas le dire à l’extérieur, sous aucun prétexte ! ». Si jamais elle transgressait l’un ou l’autre de ces interdits, la famille au complet serait frappée par un sort qui, pour n’être pas précisé, n’en était pas moins terrifiant.

la scène terrible.

 Sa mère avait organisé son adoption dans le but de contourner la loi allemande, enchaîna- t-il. C’était assimilable à un crime grave – trahison, haute trahison, et même un troisième terme que la petite ne retint pas. Mais si elle signait le document, on pourrait considérer qu’aucun mal n’avait résulté de l’initiative maternelle. Initiative qu’on pourrait, dans ce cas, considérer comme une faute vénielle. « Et, conclut-il par mesure de précaution, vous n’êtes pas sans savoir que votre mère est elle-même à moitié juive. »
 En jetant un coup d’œil à sa mère, elle croisa cette fois son regard. Le regard de ses beaux yeux bruns qui étaient capables de briller de façon ensorcelante, mais qui étaient à présent emplis d’une impuissante douleur muette. Personne ne parla. Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs elle n’avait jamais eu le moindre choix, elle était Cordelia, celle qui tenait serments et promesses, elle était aussi Proserpine, elle était l’élue, et jamais elle n’avait été aussi proche du cœur de sa mère. Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres, sa gorge nouée faisait barrage, mais pour finir elle réussit à les articuler. « Oui, je vais signer. »
Repu et satisfait, le dragon redevint un fonctionnaire presque aimable, qui l’informa en guise d’adieu : « Vous pouvez maintenant aller dans le bureau d’en face récupérer une nouvelle étoile. Elle coûte cinquante pfennigs. »

Retour parmi les vivants.

 Elle était muette. Au commencement était le verbe , mais à la fin, la cendre. En peu de temps, elle réussit cependant à maîtriser la langue des signes des vivants. Et, à sa grande stupéfaction, elle découvrit aussi, non sans une sorte de satisfaction grimaçante, que personne n’exigeait, ni le souhaitait, en attendre davantage de sa part. Au contraire, tout ce qui s’écartait des signes et gestes convenus pouvait, apprit-elle, susciter une gêne considérable.

Quiproquo linguistique.

 Elle se dirigea droit vers le panneau « Ingång förbjuden » pensant que cela voulait dire la même chose que l’allemand, « Eingang für Juden ». « Entrée réservée aux juifs ». C’était là qu’elle devait aller, pour elle c’était clair comme le jour, elle n’en fut pas bouleversée, ni même effrayée. Quand on lui expliqua que cela signifiait « Entrée interdite », elle fut prise de cours et un peu dépitée, de s’être rendue ridicule.

 


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 


Édition Calman Lévy, 519 pages, octobre 2025

Traduit de l’italien par Samuel Sfez

 

Le sous titre : un grande saga sicilienne, dit beaucoup de ce roman qui s’étale des années 1900 à aujourd’hui, à travers le destin de femmes courageuses et combatives. Au départ, il y a Rose qui a résisté aux coups de son père, et qui est partie dans un autre village pour ouvrir une auberge avec son mari. L’image de cette femme incroyable domine tout le roman, il s’en est fallu de peu pour que cette famille connaisse le bonheur. Rose s’est mariée avec Sebastiano qui contrairement aux hommes siciliens ne battaient pas sa femme ni ses enfants. Hélas la guerre 14 va emporter cet homme qui sera le seul amour de Rosa, en lui laissant trois enfants à élever. C’est la partie du roman que j’ai préféré, le combat de cette femme pour nourrir ses enfants et son combat dans la Sicile rurale m’a entraînée dans un monde que je ne connaissais pas. La violence des hommes est à peine imaginable les coups font partie du quotidien des femmes et des enfants.

La fille de Rose Selma est loin d’avoir son tempérament et elle se marie avec un bellâtre sans personnalité autre que plaire aux femmes. Rose est désespérée mais ne peut empêcher ce mariage. Selma sera une victime toute sa vie, ses deux aînées s’en sortent grâce à Rose leur grand mère adorée et aussi à leurs deux oncles qui veillent sur elles. Fernando le célibataire qui se sent responsable des filles de sa sœur et Donato le curé qui jouera un rôle important dans la vie de ses nièces. Tant sur le plan financier que sur le plan de la formation intellectuelle en particulier de Patrizia, dont il reconnaît l’intelligence.

La saga se terminent avec la vie de Patrizia, Lavinia et la plus jeune Marinella et pour moi l’intérêt du roman se diluent de plus en plus. J’ai cependant bien aimé le tempérament de Patrizia qui grâce à ses oncles arrivent à résister aux manœuvres de son père. La façon dont les deux grandes, travaillent et économisent le moindre sous est touchante et rendent, en contre point, peu sympathique les caprices de la petite dernière.

J’ai vraiment beaucoup aimé le début mais l’accumulation des personnages a compliqué ma lecture. Il faut se concentrer sans cesse pour passer d’un récit à un autre, j’ai eu une impression d’éparpillement et de me perdre d’autant que les noms italiens ne me sont pas immédiatement familiers. Et la dernière personnalité, celle de la dernière petite fille de Rosa m’a beaucoup déçue je n’ai pas les clés pour la comprendre. Il y a d’ailleurs dans tous les personnages , un curieux mélange de révoltes violentes et de soumission. Même chez Rosa qui déteste son gendre Santi qu’elle accuse, à juste titre d’être un parasite, finira par venir vivre chez lui. Je ne comprends pas tout mais je ne suis pas sicilienne.

Un roman qui permet de découvrir encore un peu plus le chemin que les femmes italiennes ont parcouru pour être ce qu’elles sont aujourd’hui, car même si les idées de Giorgia Meloni ne sont pas les miennes, cela me fait plaisir que ce pays soit gouverné par une femme. il me semble qu’en France on en est encore bien loin.

 

Extraits.

Début météorologique.

 Aujourd’hui est une journée où il pleut et où le vent souffle.
 D’habitude, à cette période en juin, on va déjà à la mer, on nettoie les sardines pour les faire griller sur la terrasse. Mais aujourd’hui, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors : le ciel est lourd comme du béton et les nuages filent rapidement vers la fin de la Terre, où ils s’entassent les uns sur les autres, toujours plus gris.

La loi des hommes.

 Une seule fois, Rosa avait posé une question à son père et maître, pour savoir si elle pouvait parfois sortir seule elle aussi, comme ses frères. Elle aurait aimé aller s’acheter une « cassatella » frite après la messe et la manger au bord du torrent, les pieds dans l’eau et les faucons au-dessus de sa tête ; après quoi elle rentrerait à temps pour préparer le repas du dimanche -là-dessus aucune inquiétude-, mais elle désirait seulement respirer un peu de liberté. Pippo Romuto l’avait alitée pendant une semaine à force de coups de ceinture, simplement pour s’être adressée à lui avec une telle assurance.
– À moins que le monde se mette à marcher sur la tête, c’est moi qui commande dans cette maison, et toi, tu obéis. Pas le contraire. Compris ?
 Le médecin du village de docteur Russo, était venu vérifier si Rosa avait les os cassés. Il avait recommandé du lait, du pain et du miel pour reprendre ses forces.

La rencontrer de Selma et Santi.

 Santi avait passé un après-midi désastreux en silence avec Selma, tandis que Selma avait passé à merveilleux d’après-midi de calme avec Santi. Agrippée à sa broderie, comme si c’était la seule chose à laquelle se raccrocher pour ne pas s’envoler, elle écoutait la voix de ce gentil garçon, se diffuser dans le patio. Selma cousait, levant de temps à autre, le regard pour répondre avec des haussements de tête aux rares questions qu’il lui posait, et Santi, c’était surpris à imaginer de quelle manière cette fille pâle pouvait lui apparaître belle. Mais rien à faire il n’arrivait à penser qu’à Nena, à ses yeux et à ses cheveux qui l’avait fait tomber dans le piège.

J’ai vu cela aussi dans des maisons dans la campagne bretonne.

 Il avait donc acheté un sofa bleu qui jurait avec le reste et sur lequel aucun invité ne s’était jamais assis. En réalité, eux non plus ne s’y asseyaient pas : pour ne pas le salir ni l’abîmer, son père avait conservé autour le plastique de l’emballage.
– J’aime bien ce plastique, ça ne se salit pas, et ça a de l’allure, avait-il dit.

La médisance.

 Au bout d’un an qu’elle gérait l’épicerie, Selma était devenue une petite attraction dans le quartier, et sa famille rendait les gens curieux. Et bavard. On disait que le mari de l’épicière était un bon à rien, et que sa belle-mère le maudissait. On disait que les filles de Selma étaient de pères différents, et que seule la dernière était du mari. Depuis le temps de l’internat, les ragots mettaient Patrizia en colère, et elle ne comprenait pas pourquoi les gens, s’ils ne pouvaient pas se mêler de leurs affaires, inventaient des histoires sur les autres : ainsi, elle avait tout le temps l’oreille tendue pour écouter les discussions des femmes devant le magasin quand elles faisaient la queue pour entrer ou qu’elles s’attardaient, leur sac de courses pendu au bras.