Category Archives: Fin De Vie


Édition Calmann Levy.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Déci­dem­ment cet auteur est attiré par la vieillesse car après » L’étoile et la vieille » voici « le vieux » !

Ce roman se divise en trois moments : la peur du Vieux de ce qu’il appelle « les bombes » c’est à dire tous ceux qui meurent autour de lui ou qui sont atteints de mala­die dégé­né­ra­tives. Il rencontre à un enter­re­ment d’une femme qu’il a aimée autre fois, la fille qu’il a élevée pendant quelques années, Camille qui est deve­nue actrice et metteur en scène. Il va croi­ser aussi Simon un jeune acteur très beau qui le ques­tionne sur le suicide assisté.
La deuxième partie tourne autour du suicide de Simon et de l’opéra que Camille et lui voulaient monter « La flûte enchanté ». Le vieux qui a monté plusieurs opéra a toujours souf­fert de n’avoir jamais réussi à monter cette œuvre de Mozart. Nous verrons comment l’équipe d’ac­teurs et de chan­teurs vont vivre ce deuil brutal et appa­raît un person­nage étrange une bretonne comme je n’en ai rencon­trée que dans des contes, qui fait des crêpes et qui racontent des légendes en parti­cu­lier autour de l’An­kou (la repré­sen­ta­tion de la mort en Bretagne), elle est la concierge du théâtre et jouera un rôle dans le suicide de Simon on décou­vrira un person­nage obsédé par la mort, très déséqui­li­bré et alcoolique.

Enfin la troi­sième partie, nous appre­nons le prénom du vieux : Jean-Michel qui vit avec une ancienne canta­trice, Mireille, et ensemble ils décident de mourir en utili­sant le suicide assisté , ensemble ils auront le COVID et ensemble, ils s’en sorti­ront et fina­le­ment ne se suici­de­ront pas.
Plusieurs thèmes se croisent dans ce roman, la repré­sen­ta­tion théâ­trale, la vieillesse et surtout la mort.

J’ai assez bien aimé la première partie, fran­che­ment détesté la deuxième avec cette bretonne sortie dont on ne sait quel imagi­naire et qui ne rend pas justice aux bretons que je connais et la troi­sième est quasi­ment insup­por­table, cette descrip­tion de ce couple qui veut mourir dans la dignité et qui, au dernier moment se raccroche à la vie m’a abso­lu­ment dégoutée .

Au moment où je rédige ce billet des bombes, des vraies celles-là, tombent sur Kiev et cela explique beau­coup mon dégoût de cette fasci­na­tion pour la mort de ceux qui ont tout pour vieillir tran­quille­ment. J’exa­gère peut-être mais c’était bien le thème de Michel Rostain, la mort et celle-ci frappe à notre porte de façon telle­ment plus terrible et l’on se rend compte que le plus souvent l’homme ne choi­sit plus rien .

Citations

La peur de l’Ehpad .

- Ce n’est pas l’état de Cathe­rine qui m’an­gois­sait, c’est l’Eh­pad : y aller me terro­ri­sait comme s’il s’agis­sait de mon prochain domicile !
« Lorsque j’ai enfin surmonté ma trouille, je suis arrivé là-bas un jour de chorale. Dans le grand salon de l’Eh­pad, une chef d’or­chestre tirait de toutes ses forces les voies épui­sés d’un demi-cercle de vieillards – vingt voix éraillées égre­nait comme elles pouvaient les sous-titres de la chan­son de Dalida qu’on leur proje­tait en mode karaoké :
» Je sais bien que tu l’adores, Bambino, Bambino
Et qu’elle a de jolis yeux, Bambino, bambino…
Mais tu es trop jeune encore, Bambino, Bambino,
Pour jouer les amoureux. »
» Cette chan­son qui clau­di­qué, lento, mollo, pas sano du tout, c’était à pleu­rer. Cathe­rine était la, hagarde au milieu de cette assem­blée de fauteuils roulants, et alors je me suis vu, je t’as­sure… vu à côté d’elle, en survêt lamen­table, édenté et gâteux. la vraie bombe, c’est celle-là, celle qui ne me tuera pas et me main­tien­dra en vie mais en ruine !
Coup de massue supplé­men­taire, un des choristes a fait rouler son fauteuil jusqu’à moi pour deman­der : « c’est vous le nouveau ? » Et j’ai soudain réalisé pour­quoi pas moi en effet ? après tout j’ai l’âge régle­men­taire pour dépo­ser un dossier d’ad­mis­sion dans un Ehpad. (Cathe­rine et moi, on est nés la même année !) 

J’ai souvent entendu cette remarque.

Même vides, les salles de théâtre ne sont jamais désertes. Les notes qu’on y a chan­tées, les pages qu’on y a dites, les âmes qui ont dansé sur la scène ont toutes laissé un bout d’elles-mêmes. Il suffit de fermer les yeux et d’écou­ter, les Théâtres palpitent tout le temps de milliers d’émotions

Éditions Fleuve. Traduit duja­po­nais par Diane Durocher.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Toujours dans le thème » du Japon » du club de lecture, ce roman décrit un homme en proie à la souf­france de voir sa mère s’en aller dans le pays si étrange de la mala­die d’Alz­hei­mer. J’écris cet article alors que la France est secouée par un livre repor­tage sur les EHPAD. À La fin de ce roman, Izumi lais­sera sa mère Yuriko dans une maison où nous aime­rions tous finir nos jours ou y lais­ser ceux que l’on a tant aimés.

Ce n’est pas le sujet du roman mais cette dernière demeure donne une idée de ce que peut être un lieu d’ac­cueil réussi pour ceux qui n’ont plus leurs facul­tés cogni­tives. Cela ressemble à des endroits où au lieu de sépa­rer les gens âgés, ou handi­ca­pés on les fait vivre au milieu des enfants ou de gens bien portants.
Mais partons dans la vie d’Izumi qui marié à Kaori, va bien­tôt être père. Il doit l’an­non­cer à sa mère qui l’a élevé seule sans jamais lui dire qui a été son père. Cet adulte s’est donc construit sans image pater­nelle et il est très angoissé à l’idée d’être père. Kaori et lui travaillent dans le monde de l’image et de la musique. Ils ne sont pas eux-mêmes musi­ciens mais il sont dans une grande agence qui « fabrique » les carrières des artistes. Cela nous vaut une plon­gée assez inté­res­sante dans ce monde arti­fi­ciel des « commu­ni­cants » de ce monde du spec­tacle, les riva­li­tés, l’argent, le pouvoir, mais à la mode japo­naise, où tout l’art est de garder pour soi ses réac­tions et ne jamais rien lais­ser paraître de ses propres senti­ments. Izumi est très absorbé par son travail et, s’il n’a pas aban­donné sa mère, il va de moins en moins souvent la voir, et surtout refuse de se rendre compte que celle-ci a des problèmes de mémoires.

L’ori­gi­na­lité de ce texte et qui l’a rendu très touchant à mes yeux, c’est le renver­se­ment de ce à quoi on s’at­tend. C’est sa mère qui est farou­che­ment atta­chée à des souve­nirs que lui a oubliés. Et en remon­tant dans les souve­nirs de la vieille dame Izumi se rend compte combien il a été aimé et quelle force il a fallu à sa mère pour lui donner l’édu­ca­tion dont il profite aujourd’­hui. Pour­tant, il y a une année où il a vécu seul vague­ment surveillé par sa grand-mère. Pour décou­vrir cette année, l’au­teur aura recours au cahier intime de sa mère. Il découvre une femme passion­né­ment amou­reuse d’un homme marié à une autre. Cette paren­thèse amou­reuse se termi­nera par le séisme de 1995 Kobé

(le décompte offi­ciel des consé­quences de ce séisme se chiffre à plus de 6 437 morts, 43 792 bles­sés et des dégâts maté­riels se chif­frant à plus de dix-mille milliards de yens, soit 101 milliards d’eu­ros. On dénombre 120 000 bâti­ments détruits ou endom­ma­gés et 7 000 brûlés, la destruc­tion des polders du port de Kobé et plus de 250 000 dépla­cés pendant plusieurs mois. extrait de l’ar­ticle de Wiki­pé­dia )

Cette plon­gée dans le Japon a toujours, pour moi, un exotisme qui m’empêche d’être tota­le­ment enthou­siaste ‑c’est pour­quoi je ne lui attri­bue pas cinq coquillages. Par exemple je n’ar­rive pas à comprendre comment cette mère si atten­tive peut lais­ser son fils collé­gien (12 ou 13 ans) vivre seul pendant un an sans même préve­nir sa propre mère, c’est Izumi qui doit le faire. On ne saura jamais qui est le père d’Izumi cela perd de son impor­tance dans le roman sans que je comprenne pour­quoi. Pas plus qu’on ne saura c’est qu’est devenu l’homme qu’elle a suivi à Kobé fait-il partie des 6437 morts ? Elle ne cherche pas à le savoir, son histoire avec lui s’ar­rête là et elle revient vers son fils qui visi­ble­ment fait comme elle : tous les deux mettent cette année entre parenthèses.
Comme souvent dans les romans japo­nais la cuisine est très impor­tante et chaque souve­nir est parfumé par l’odeur d’un plat parti­cu­lier : la soupe miso, le boeuf au nouilles sautées, du shiruko .…

J’ai passé un bon moment avec ce roman, malgré mes quelques réserves.

Citations

Comparaisons tellement japonaises.

Izumi n’en pouvait plus de cette histoire et souhai­tait en venir aux choses sérieuses mais il eut le bon goût de rete­nir sa langue. Il lui semblait qu’ils jouaient une partie de mikado, où le moindre geste trop empressé pouvait faire rouler toutes les baguettes. Kaori conti­nuait de poser des ques­tions sans montrer la moindre impa­tience, comme si elle essayait d’ama­douer un chat.

Façon légère de décrire une scène émouvante.

‑Je me fatigue vite. Un ou deux élèves par jour, et je suis éreintée. 
-Tu pour­rais arrê­ter. Tu as ta retraite, et puis je peux envoyer plus d’argent.
- Si je ne travaille plus, je ne suis plus utile à rien.
Il ne sut que répondre. Se pouvait-il que les humains, telles des machines ou des jouets, deviennent inutiles ? Les mains de sa mère étaient recro­que­villées l’une sur l’autre, comme pour cacher leur rides. 

Sujet du roman, paroles du médecin.

Autre­fois, notre espèce ne pouvait espé­rer atteindre les cinquante ans. Cette limite dépas­sée, nous avons commencé à voir appa­raître les cancers. Main­te­nant que nous réus­sis­sions à les combattre et à rallon­ger d’au­tant nos espé­rances de vie, c’est Alzhei­mer qui nous rattrape… À chaque victoire, l’hu­ma­nité doit se mesu­rer à une nouvelle menace.

Souvenirs qui vont constituer la trame du roman.

« Pardon, maman. j’avais oublié. »
Elle l’avait embrassé, en pleurs, en le retrou­vant à la fête foraine. Elle avait passé la nuit à lui coudre un sac pour ses vête­ments de sport, alors qu’elle avait travaillé toute la jour­née. Elle lui donnait toujours la moitié de son omelette. Elle avait cher­ché avec la force du déses­poir sa pochette fleu­rie, offert pour son anni­ver­saire. Elle l’avait encou­ragé plus fort que n’im­porte quel autre parent lors d’un match (même si, sur le coup, c’était un peu embar­ras­sant). Elle l’avait emmené au restau­rant pour fêter ses réus­sites scolaires. Elle l’avait emmené au stade de base­ball à vélo, le dos trempé de sueur. Elle lui avait préparé un déli­cieux « shiruko ». Elle lui avait fait la surprise de lui offrir une guitare élec­trique. Ce n’était pas vrai­ment la marque qu’il voulait, mais ça l’avait rendu heureux. Elle l’avait emmené en vacances au lac, et il avait pêché un gros pois­son pour la première fois de sa vie. Elle non plus, d’ailleurs, n’avait encore jamais tenu de canne à pêche…
« Comment ai-je pu oublier tant de bonheur ? »

J’ai décou­vert ce roman sur un blog que je lis régu­liè­re­ment « La souris jaune ». J’aime bien ce blog car j’y trouve des livres qui ne sont pas dans l’actualité litté­raire. La Souris Jaune, fouine dans tous les lieux où l’on trouve des livres pas chers ou dans les média­thèques pour assou­vir ses envies de lecture. Ce roman avait tout pour me plaire, car il parle d’un sujet très peu traité : que sont deve­nus les traces de la présence juive en Egypte ? Le début m’a enchan­tée et je me suis instal­lée pour faire un voyage origi­nal dans un pays où je n’irai sans doute jamais. Mais lorsque l’hé­roïne, Camé­lia arrive en Egypte, très vite, j’ai déchanté. Elle arrive dans ce pays avec l’argent de sa mère et des ses tantes pour faire construire une sépul­ture digne des attentes des sœurs de la morte, Carlotta . Carlotta est restée en Egypte et n’a pas suivi ses sœurs en France. Cela aussi m’in­té­res­sait, celle qu’on surnom­mait « la juive au nombril arabe » a mené une vie hors du commun. Mais il en est si peu ques­tion ou d’une façon si embrouillée que je me suis vite lassée. Vers la page 200 d’un roman qui en compte 350, j’ai parcouru en diago­nal un récit qui « arri­vait pas à rete­nir mon atten­tion. Je n’ai rien compris aux aven­tures amou­reuses de Camé­lia qui a des rela­tion sexuelles avec l’homme qui la reçoit et qui l’oblige à l’ap­pe­ler « papa ». Ses rencontres avec les pension­naires de l’ancienne demeure qui étaient la maison de retraite de sa tante sont tota­le­ment étranges. On sent que l’au­teur veut nous faire vivre à la fois la décré­pi­tude de ce monde ancien et celui de la vieillesse , j’ai parfois pensé à la famille « Mange­clous » d’Al­bert Cohen, mais le récit n’ar­ri­vait pas à se construire. Comme « la souris jaune » j’ai bien aimé les inces­sants coups de fil de Lounna la mère juive plus vraie que nature de Camé­lia. Et puis je dois souli­gner la scène de départ dans l’aéroport qui est vrai­ment très drôle. Au moment où j’écris ce billet, alors que je ne peux pas dire que j’ai lu jusqu’au bout ce roman, j’es­père que plusieurs d’entre vous l’avez lu et que vous saurez m’ex­pli­quer ce que vous avez aimé dans la partie égyptienne

Citations

Quand j’ai cru à la première page que je lirai ce roman jusqu’au bout

Morte Carlotta ? Morte la sœur aînée née de la même mère ? Maman s’échauf­fait . Le mystère de la mort la lais­sait sans voix hurlait-elle, et je sus qu’elle criait en montrant toutes ses dents au télé­phone. Les morts vont vite ! Le monde s’en va. ! Quoi ! apprendre la funeste nouvelles aujourd’­hui samedi ? Le seul jour consa­cré à la partie de bridge hebdo­ma­daire ? Voilà bien la chance de maman ! Tant pis, Dieu était grand, ce qu’il donnait d’une main il le repre­nait de l’autre, bien­tôt il pren­drait tout des deux mains.… Maman sentait appro­cher sa dernière heure.

Toujours sa mère

Sa liai­son avec le produc­teur Rachid « Un musul­man qui n’est même pas chré­tien » fulmi­nait Maman.

La scène de l’aéroport sa fille de 26 ans doit écouter les conseils de ses tantes, comme tous les voyageurs car elles parlent très fort.

- Je vous la confie, dit maman à l’hô­tesse de l’air en charge des bagages. C’est ma fille unique et je l’aime. Surveillez la bien, elle a l’air grande du dehors mais dans sa tête elle est très petite. Il marche bien votre avion ?
Les voya­geurs, écar­tés de force du guichet, parurent fort inté­res­sés par les conseils des dames en noir.
- Il n’y a pas, criait tante Marcelle, tu te débrouilles et tu pousses, mais tu prends place dans la queue, pour la vie sauve si l’avion s’écra­bouille en mer, Dieu préserve !
- Tu mettras immé­dia­te­ment le gilet gonflant, renché­ris­sait tante Fortunée.
-Tu n’iras pas à la toilette suspen­due, disait tante Melba à cause de l’as­pi­ra­tion, sait-on jamais. Il n’y a pas de canni­bales, au moins ? Elle jeta alen­tours des regard cour­roucé. Ah chères, j’ai lu l’ar­ticle abomi­nable, les uns mangeant les autres et tous commen­çant par les plus jeunes !
- Aucune bois­son alcoo­li­sée, voci­fé­rait Maman on te connaît, un verre, deux verres, trois et tu t’en­dors, quatre tu manques l’ar­rêt du Caire.
- Camé­lia chérie, n’ou­blie pas de sucer le bonbon de l’en­vol, conseillait tante Fortu­née sinon tu retour­ne­ras tes vomis­se­ments sur les voisins.
-Tu mange­ras tout, approu­vait maman. Ça fait passer le temps c’est compris dans le prix, mon Dieu comme tout augmente.
- Si tu n’aimes pas la confi­ture disait tante Melba, garde-moi le petit pot. Ça fait dînette, on voyage par le palais, et le goût est très français.
-Boucle-la Melba, se fâchait tante Marcelle, sommes-nous des mendiants ? Tu ne vois pas que les oreilles fran­çaises nous écoutent

Vraie question

Ils ont vendu le patri­moine des ancêtres. Un rouleau sacré par-ci, une relique du Temple de Jéru­sa­lem par là, une syna­gogue, quelques belles maisons du quar­tier juif. Les Améri­cains raffolent des marques du passé. Ils ont acheté. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas acheté. Lequel est le plus coupable ? Celui qui achète ou celui qui vend ?

Le cimetière juif du Caire

Plus loin, deux jeunes femmes éten­daient du linge entre les piliers de la nef consa­crée en 1912 à un certain Isaac Pinto, le déli­vré, selon l’épi­taphe, d’une longue vie de douleur et de soli­tude. À deux pas de là, un vieillard arro­sait d’urine la dalle de Léda Gatte­gno (1903 1933) trop tôt arra­chée à son juge d’époux, lequel avait mis une ving­taine d’an­nées à la rejoindre sous le caveau où fleu­ris­sait la menthe sauvage et le persil. Des fèves cuisaient à gros bouillons dans la vasque funé­raire de Simon Fran­cis Bey, fumet exquis qui partait chatouiller les narines d’un autre pair d’Égypte, le baron Musta­pha Lévy, un grand philan­thrope , dit Sultana, il a beau­coup construit pour les pauvres, décédé en l’an 1948 et dont le mauso­lée, un petit palais baroque, s’en­va­his­sait de volailles.

Édition livre de poche. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Florence Moreau

Fil conducteur du roman 

Je voulais faire quelque chose de bien. Alors j’ai pensé, bon, que font les infir­mières ? Elles aident les gens, ceux qui souffrent. Pour­quoi ils souffrent ? Parce qu’ils ne savent pas ce qui va leur arri­ver. Et si je les soula­geais ? S’ils ont des réponses, ils seront libres, c’est ce que je me suis dit. S’ils connaissent la date de leur mort, ils pour­ront vivre.

J’avais dit à Gamba­dou, le 12 octobre 2019, que ce livre m’at­ti­rait . Il m’a fallu du temps mais fina­le­ment j’ai satis­fait l’en­vie qu’elle m’avait donnée de lire ce roman que j’ai beau­coup aimé. Il fait partie d’un genre assez répandu : « les grandes saga améri­caines ». J’en ai lu beau­coup, parfois avec inté­rêt parfois en m’en­nuyant un peu. Ce n’est pas le cas ici, car l’au­teur a su trou­ver un ressort qui a tenu mon inté­rêt en haleine pendant les quelques 500 pages du roman. L’idée de départ est simple quatre enfants vont, un jour d’été, consul­ter une voyante qui peut prédire le jour de leur mort. Et voilà, le roman est lancé et mon esprit capté par cette lanci­nante ques­tion : qu’est ce que je chan­ge­rai à ma vie si je connais­sais la date de ma mort ? Ce roman nous permet de revivre aussi les dates marquantes aux USA. Les années du début du SIDA sont parti­cu­liè­re­ment bien décrites, puisque le plus jeune d’entre les enfants Gold assu­mera son homo­sexua­lité et ira vivre à San Fran­cisco pour y mourir, comme tant d’autres, du SIDA . Le fait trou­blant c’est qu’il est mort exac­te­ment à la date prédite par la voyante le le 21 novembre 1982. Sa sœur Klara est dans la culpa­bi­lité car c’est elle qui l’a poussé à fuir sa famille pour vivre sa vie telle qu’il la souhai­tait au fond de lui. Elle a même utilisé cet argu­ment terrible pour elle main­te­nant , « puisque tu penses mourir jeune, pour­quoi ne vis tu pas au grand jour ta sexua­lité » . Si elle l’avait laissé vivre auprès de sa mère aurait-il fran­chi le pas et serait-il en vie ? Elle même a une vie étrange atti­rée par le monde du spec­tacle et de la magie elle vit avec Raj une ascen­sion dans ce monde qui ne l’équi­libre guère, malgré la nais­sance de son adorable bébé Ruby. Le frère le plus équi­li­bré semblait, au départ, être Daniel qui devient méde­cin mili­taire et grâce à qui nous décou­vrons la guerre en Afgha­nis­tan et ses ravages chez les jeunes recrues qu’il doit sélec­tion­ner comme étant aptes au combat. Enfin la dernière c’est Vayra, c’est avec elle que nous termi­nons ce roman. Et nous décou­vrons l’uni­vers des labo­ra­toires et des expé­ri­men­ta­tions animales. C’est une femme malheu­reuse qui a été confron­tée à la mort de son père, ses deux frères et sa sœur et qui pour combattre cette malé­dic­tion s’est plon­gée dans la recherche sur le vieillis­se­ment. Pour se proté­ger, elle s’est construit une cara­pace faite d’in­ter­dits et surtout de T.O.C qui, s’ils ne la font pas mourir à son tour, l’empêche de vivre. Les quatre enfants méri­te­raient chacun un roman, mais les avoir réunis donnent un survol inté­res­sant sur ce pays qui me fascine toujours autant. Si j’ai mis cinq coquillages, c’est surtout pour les pages consa­crées au début du SIDA. J’avais un peu oublié à quel point les réac­tions contre les malades du Sida homo­sexuels avaient été violentes, certains sont même aller jusqu’à assas­si­ner ceux qui essayait de lutter contre cette épidé­mie : Harvey Milk a été abattu avec le maire de San Fran­cisco, George Moscone, le 27 novembre 1978 . Et … leur meur­trier, Dan White, a été condamné à sept ans et huit mois de prison, pour homi­cide involontaire.…

J’ai pensé en lisant ce livre que les auteurs fran­çais avait là, la matière pour quatre ou cinq romans d’une centaine de pages. Autre pays, autres habi­tudes littéraires.

Citations

Humour

Simon retient alors sa respi­ra­tion : Madame Blumen­stein avait alors une haleine fétide comme si elle exha­lait, à quatre-vingt-dix ans, l’air qu’elle avait inhalé bébé.

La violence contre un homosexuel noir aux USA dans les année 70

Ils l’ont frappé au visage, lui ont fracassé le dos avec une batte. Puis ils l’ont traîné dans un champ et l’ont atta­ché à la clôture. Ils ont dit qu’il respi­rait encore quand ils sont partis, mais quel genre d’en­cu­lés pour­rait croire un truc pareil ?
Simon secoue la tête. Il en a la nausée.
- Le juge, voilà qui, pour­suit Robert.

Croire

Tu ne crois pas en Dieu non plus, maman, répond t‑il, mais tu as décidé que si.

La puissance des mots

Elle était agnos­tique depuis son docto­rat, mais s’il y avait un aspect du judaïsme avec lequel elle était en accord, c’était bien cela, la puis­sance des mots. Ils s’im­mis­çaient sous les portes, par les trous de serrures. Ils s’ac­cro­chaient à l’in­té­rieur des indi­vi­dus et rampaient à travers les générations.

Bonne description du journalisme

Ce ton taquin est anxio­gène pour Vayra. Mais c’est ainsi que procèdent les jour­na­listes, il crée une fausse impres­sion d’in­ti­mité, entre dans vos bonnes grâces jusqu’à ce que vous vous sentiez assez à l’aise pour leur confier des infor­ma­tions que vous auriez sinon le bon sens de taire.

La guerre

Selon lui, dit-elle, il était impos­sible de survivre sans déshu­ma­ni­ser l’en­nemi, sans créer tout d’abord cet ennemi. La compas­sion était l’apa­nage des civils pas des mili­taires. L’ac­tion requiert qu’on donne la prio­rité à une chose par rapport à une autre.

Vivre vieux

Il est impos­sible de commu­ni­quer le plai­sir de la routine à une personne qui n’en tire aucun conten­te­ment, aussi Varyra n’es­saie-t-elle même pas. Un plai­sir qui ne provient pas du sexe ni de l’amour, mais de la certi­tude. Si elle était plus reli­gieuse, et chré­tienne, elle aurait pu deve­nir bonne : quel confort de savoir la prière ou la tâche que l’on effec­tuera pendant quarante ans à 14h, le mardi.
-J’amé­liore leur santé déclare-t-elle. Grâce à moi, ils vivent plus longtemps.
- Mais pas mieux.
Luc se plante devant elle, et elle se radosse au canapé.
- Les singes n’ont pas envie d’être en cage ni de manger des croquettes. Ils veulent de la lumière, des jeux, de la chaleur, de la consis­tance et du danger. C’est quoi ces conne­ries de préfé­rer la survie à la vie, à suppo­ser qu’on puisse contrô­ler l’une ou l’autre ? Pas éton­nant que tu n’éprouves rien quand tu les vois en cage. Tu ne ressens rien pour toi-même.

Traduit du Roumain par Philippe Loubière . Édition des Syrtes

C’est Innga­mic qui m’a donné envie de lire ce roman, mais je crains que le but de Goran, Eva , Patrice pour le mois Europe de l’Est soit un peu raté, car je ne vais pas vous faire décou­vrir un nouvel auteur, mais simple­ment confir­mer les avis très posi­tifs de l’an dernier, peut-être que, malgré cela, vous ne l’aviez pas encore décou­vert ? Si vous le lisez je parie que l’an prochain, il sera de nouveau dans le mois de l’Eu­rope de l’Est !

Ce roman est tout à fait à part, tout est dans le style de cette auteure. Chaque phrase est percu­tante et permet, peu à peu, de recons­truire la vie tragique d’Alesky et de sa mère. L’au­teure manie avec une telle dexté­rité, l’el­lipse, que je ne veux pas vous redon­ner le fil du récit car vous perdriez un des charmes du roman. Comme de petits éclairs dans une vie si sombre, les clé de compré­hen­sion viennent éclai­rer ce récit. On peut, sans rien déflo­rer, dire que Tatiana Tibu­léac, nous met dans la tête d’un adoles­cent qui a le cerveau dérangé et qui hait sa mère. C’est peu de le dire, il rêve de la tuer dès qu’il pense à elle, il faut dire qu’il n’a reçu que des rejets de sa part depuis la mort de sa petite sœur. Mais ensemble, à la demande express de sa mère, , ils partent en vacances, en France. C’est là le coeur du roman, non seule­ment cet été là , il décou­vrira les yeux verts de sa mère, mais, plus encore, il va essayer de la comprendre. Le sujet du roman, c’est donc la progres­sion vers un amour bancal car ni l’un ni l’autre ne vont bien, lui a le cerceau un peu dérangé et sa mère est atteinte d’un cancer « enragé ».

Tout est dans la façon de racon­ter cette énorme souf­france d’un enfant fragile qui non seule­ment doit se remettre de la mort de sa petite sœur adorée mais qui est ignoré par son père alcoo­lique et rejeté par sa mère murée dans sa propre souf­france. Il devient violent et s’en­ferme derrière un mur de haine qu’il croit indes­truc­tible. Les phrases sont percu­tantes et font mal, à l’image du début que l’on ne peut pas oublier :

Ce matin-là, alors que je la haïs­sais plus que jamais maman venait d’avoir trente neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé.
J’ai souvent eu envie de reco­pier des phrases de ce roman (il y a donc beau­coup d’ex­traits) , j’es­père que vous les lirez car mieux que ce que je peux en dire, il vous expli­que­ront pour­quoi j’ai aimé ce petit livre malgré la dureté du propos.

Citations

L’arrivée dans le village

Il y avait trois jours que je me trou­vais dans ce village, sans avoir encore vu personne. Je dormais toute la jour­née, ou bien je fumais, ou bien je mangeais du pop-corn, ou bien je haïs­sais maman. Entre-temps, Jim et Kalo étaient partis pour Amster­dam, passer ces fameuses vacances que j’at­ten­dais depuis trois ans et pour lesquels j’avais mis de côté les sous que je rece­vais à l’oc­ca­sion de chaque fête, plus ceux que j’avais piqués à Grand-Mère.

Sa petite sœur

Il aurait mieux valu que ce fût papa qui mourût, plutôt que Mika. Si la mort tenait compte de notre avis, il mour­rait beau­coup de gens bien choisis.
Notre psychiatre disait que, jusqu’à cinq ans, les enfants ne se souve­naient de rien. Moi, je crois qu’elle déconne et que Mika est morte avec beau­coup de souve­nirs, les souve­nirs les plus beaux et les plus vrais qui aient jamais existé dans notre maudite famille.
Je suis sûr que si Dieu avait eu une fille, elle se serait appe­lée Mika. J’ai telle­ment le mal d’elle que je m’en arra­che­rais les yeux.

Le monde de l’art

Du monde bigarré et avide qui m’en­toure ‑inter­mé­diaires qui gagnent plus que les artistes, direc­teurs de gale­ries pres­ti­gieuses ou douteuses, critiques d’art plus fous que moi, oligarques russes et mécènes japo­nais, milliar­daires juifs qui ne recon­naî­traient pour rien au monde qui ne sont ni l’un ni l’autre -, il n’y a que Sacha qui est inté­rêt à me voir en vie. Si je n’avais pas été là, il aurait conti­nué à travailler comme assis­tant d’un méde­cin, avec un salaire d’étu­diant. Pour le reste, tout ce ramas­sis de hyènes serait bien content si je mourais – d’un cancer, de préfé­rence, comme maman, ou de démence‑, pour doubler ainsi tant la cote de mes œuvre que leurs profits, déjà gras et immérités.

La transformation de sa mère

Bien qu’elle soit deve­nue plus belle et plus intel­li­gente, maman s’éva­nouis­sait de plus en plus souvent et deve­nait de plus en plus maigre. Quand elle marchait, ses mains se balan­çait le long du corps comme celle d’une poupée de chif­fon et les commis­sures de ses lèvres tombaient, la faisant ressem­bler à un enfant boudeur.
Mais c’était la meilleure maman que j’avais eu jusqu’à présent. Même si je connais­sais l’ef­fet de cette mala­die sur un humain, j’al­lais deman­der pour Noël un cancer pour maman, et non de faire l’amour avec Jude. Quant à papa, je crois qu’au­cune mala­die ne l’au­rait fait changer.

La psychiatrie

Je me suis posé ces ques­tions, dans ma soli­tude et ma folie, en ramas­sant mes os épar­pillés dans tous les recoins de la chambre avec des mots flot­tants, allongé sur le divan des dizaines de psychiatres qui ont défilé dans mon cerveau comme dans le couloir d’un hôtel de passe, au cours de dizaines d’in­ter­views et d’émis­sions sur moi et ma vision si origi­nal de la vie.

Les villages français

Aujourd’­hui, que j’en suis à aimer les villages fran­çais plus que tout autre endroit au monde, tous ces festi­vals et toutes ces foires sont une partie de moi-même. Je n’en manque aucun, que je rentre à la maison avec une poignée de tomates ou avec un sac plein de laine de mouton. Mais je compre­nais mal alors comment des gens sains d’es­prit pouvaient avec pouvaient avec tout leur sérieux, orga­ni­ser « la fête du panais », « la folie des produits à base de pois cassés » ou « le concours régio­nal du meilleur poivron ».

Le voyage de noce de sa mère

Une longue histoire, partiel­le­ment inven­tée, je suppose, sur sa lune de miel avec papa a suivi. Bref, maman voulait voir Venise et papa l’a emme­née à Klaï­peda, un port de Litua­nie, où il avait un cousin docker, et pendant quatre semaines ils ont déchargé les sacs d’un bateau.

Édition j’ai lu

Je le dis tout de suite : n’at­ten­dez pas un billet objec­tif. J’aime cet auteur et je vais ne dire que du bien de ce livre que j’ai refermé à regret, j’au­rais voulu rester encore un peu avec ces person­nages. Laurent Seksik a été élevé par des parents aimants et, en retour, il éprouve pour eux une grande affec­tion. On peut alors imagi­ner un livre guimauve dégou­li­nant de bons senti­ments. Et bien non, on peut parler d’amour et de respect filial sans ennuyer personne. Laurent Seksik décrit ici la dispa­ri­tion de son père et l’énorme diffi­culté qu’il éprouve à se remettre de ce deuil. Dans une famille juive, cela dure offi­ciel­le­ment un an et comme il nous le dit, il aurait aimé que cela dure encore plus long­temps. Il nous manque aussi à nous, ce père qui a si bien su racon­ter à son fils l’his­toire de sa famille. Le roman se situe au moment où Laurent Seksik retourne en Israël, un an après l’enterrement de son père pour célé­brer, juste­ment, la fin du deuil. Dans l’avion, il rencontre une jeune Sandra, qui lui donne la réplique et cherche à comprendre pour­quoi il aime tant son père, elle, qui semble avoir toutes les raisons de détes­ter le sien ! Elle est comme le néga­tif de l’amour enso­leillé de Laurent pour son père et leur conver­sa­tion nous permet de mieux cerner la person­na­lité de ce père tant aimé. Comme souvent dans les familles juives, l’amour dont les parents entourent leurs enfants est à la fois construc­tif et étouf­fant, il se mêle de tout, ce père, du choix des études de son fils et de ses fréquen­ta­tions fémi­nines. La scène dans l’aéroport de Nice est digne d’un film de Woody Allen, je vous la laisse décou­vrir. Mais son père, c’est aussi, un homme géné­reux qui est aimé des gens simples, qui se donnent du mal pour faire un beau discours pour des enter­re­ments de gens sans famille. Et c’est certai­ne­ment la personne qui a le plus compté dans la vie de l’écri­vain Laurent Seksik, méde­cin pour plaire à sa mère écri­vain pour que son père soit fier de lui : un fils obéis­sant donc..

Citations

Son père

- Papa, tu me jures que cette histoire est vraie ?
- Si cette histoire n’était pas vraie, pour­quoi l’au­rais-je inventée ?

L épisode Derrida

« Tu te souviens qu’en­fant, à Alger, j’étais dans la classe de Jacques Derrida. Mais t’ai-je raconté qu’en sixième je l’ai aidé à plusieurs reprises à résoudre des problèmes de mathématiques ? »
Je ne voyais pas où il voulait en venir.
« Si Jacques Derrida en est là aujourd’­hui, c’est grâce à ceux qui l’ont aidé et peut-être ai-je été l’un des premiers avec ces devoirs de mathé­ma­tiques. Peut-être que Derrida me doit une fière chan­delle et peut-être même que la philo­so­phie fran­çaise nous en doit une aussi ! Je me suis rensei­gné. Le frère de Jacques Derrida vis à Nice, il possède une phar­ma­cie à Cimiez. Tu vas aller le trou­ver, lui rappe­ler l’épi­sode du devoir de mathé­ma­tiques. Il trans­met­tra. Le Jacques que j’ai connu était un garçon d’hon­neur. Il saura faire pour toi ce que j’ai accom­pli hier pour lui. »
Je bataillai ferme durant quelques semaines, mais on ne refu­sait rien très long­temps à mon père.
Un samedi après-midi, après qu’il m’eut déposé au volant de sa nouvelle Lancia sur le trot­toir de l’of­fi­cine, j’en fran­chis le seuil et avan­çait d’un pas hési­tant et inquiet à l’in­té­rieur de la phar­ma­cie déserte en ce début d’après-midi, avec le secret espoir qu’au­cun membre de la famille Derrida ne s’y trou­vât ce jour-là. Derrière le comp­toir, un homme à l’im­po­sante tignasse brune et frisée qui n’était pas sans rappe­ler celle du philo­sophe me suivait d’un regard où luisait une pointe d’iro­nie. Il me demanda ce dont j’avais besoin. Devant mon silence il sourit d’un air entendu. « Je comprends, jeune homme, je suis passé par là. » Il se rendit dans un coin de la boutique et avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit pour le rete­nir, revint avec une boîte de préser­va­tifs. « C’est la première fois je suppose ? » pour­sui­vit-il d’un ton enjoué et complice. J’ac­quies­çait du menton, cher­chant dans mes poches de quoi payer. « Laisse fit-il avec un geste de mansué­tude, cette fois là, elle est pour moi. » Il glissa la boîte au creux de ma main, me donna, en se penchant au-dessus du comp­toir, une petite tape sur le coude comme un dernier encouragements.
Je remon­tai dans la voiture, la boîte de préser­va­tifs au fond de ma poche, l’air le plus assuré possible. Mon père demanda si cela s’était bien passé. J’ai eu un hoche­ment de tête appro­ba­teur en répri­mant un senti­ment de honte. Je préfé­re­rais qu’il croie à l’in­gra­ti­tude un ancien cama­rade plutôt qu’à la lâcheté de son fils.

Le philo­sophe Jacques Derrida ne fut en rien dans la publi­ca­tion, des années plus tard, de mon premier roman. Je lui dois en revanche mon premier rapport protégé.

Juif et gentil

Je crains que Samuel ne soit pas prêt à succom­ber aux sirènes d’une Gentille, comme certains disent chez vous. Même si je suis convain­cue qu’il n’est pas insen­sible à mes charmes, les hommes sont prévi­sibles, vous savez. Mais dès qu’il se sent céder aux visées qu’il a sur mon décol­leté, je suis sûr qu’il doit entendre la voix de sa mère :« Samuel, cette fille n’est pas pour toi. Elle va t’éga­rer hors du droit chemin ! Tes grands-parents, tes arrières grands-parents n’ont pas vécu et ne sont pas morts en bons juifs pour que tu fêtes Noël autour du sapin ! »

Dialogue père fils

- Moi, je l’ai vu, cette Élodie, elle est splendide.
- Oui, elle est splen­dide mais surtout… Elle est juive, n’est-ce pas ?
- Et qu’est-ce que tu as contre les Juifs ?
- Abso­lu­ment rien.
- Je suis heureux d’ap­prendre que nous ne logeons pas un anti­sé­mite à la maison… Mais laisse-moi te dire aussi que tu as tort de ne pas accor­der une petite chance au destin !
- D’abord, je ne vois pas en quoi Élodie Tolila serait une chance et, et deuxiè­me­ment, je ne crois pas au destin.
- Il me semble qu’en ce moment tu ne crois plus en grand-chose, fiston…
J’al­lais décla­rer que je croyais en « l’amour », mais je me retins prudem­ment d’ajou­ter quoi que ce soit.

Petite leçon d’histoire donnée par le père du narrateur

L’ar­chi­duc Fran­çois-Ferdi­nand avait été assas­siné à Sara­jevo par un groupe de natio­na­liste serbe. Son oncle, l’empereur austro-hongrois, y a vu une perte irré­pa­rable pour l’hu­ma­nité tout entière et a trouvé ce prétexte pour décla­rer la guerre à la Serbie qui, depuis des lustres, refu­sait son annexion en exer­çant là une atteinte insup­por­table à l’in­té­grité de son terri­toire, même si l’empereur n’avait jamais foutu les pieds à Sara­jevo puisque le soleil ne se couchait jamais sur son empire et que ces gens-là n’ont pas que ça à faire. Tout ce beau monde a sonné la mobi­li­sa­tion géné­rale depuis les salons des châteaux où ils vivaient en paix afin que la morale soit sauf. C’était comp­ter sans les Russes, qui ont toujours envie d’en découdre et déci­dèrent de venir au secours des Serbes par affi­nité natu­relle puisque les uns et les autres sont de la même obédience ortho­doxe et qu’il est plus commode de mourir frater­nel­le­ment en priant le même seigneur qu’a­vec un type qui croit prier le bon Dieu alors qu’il implore le mauvais. Le Kaiser Guillaume a très mal pris la chose, parce que les Alle­mands sont très à cheval sur les prin­cipes, et jamais à un million de morts près. Le Kaiser a donc déclaré la guerre aux Russes même si le tsar était aussi son cousin, parce que c’est chez ces gens-là, Laurent, l’es­prit de famille se résume à jouer aux petits soldats à l’heure du thé mais avec de vrais gens et à balles réelles. Comme les Fran­çais ont le sens de l’hon­neur, on ne nous enlè­vera pas ça, et qu’on ne laisse pas atta­quer un Russe sans réagir vu qu’on aurait des accoin­tances depuis toujours même si je n’ai jamais rien ressenti de parti­cu­lier, la France a déclaré la guerre aux Boches… Et voilà pour­quoi, fiston j’ai perdu mon père a sept ans et la Nation a fait de moi son pupille, sans que je lui aie rien demandé.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’au­rais tant voulu aimer ce roman, ! Tout le long de la lecture cette phrase tour­nait en boucle : « Les meilleures inten­tions ne suffisent pas à faire un bon livre. » J’ai aimé les idées de départ, cette jeune femme intro­ver­tie, Alice, qui trouve sa vie ratée car elle ne trouve pas de poste pour ensei­gner dans une univer­sité après une thèse en socio­lo­gie. Elle se réfu­gie dans la maison de sa grand-mère dans un petit village de la Meuse. Et là, trouve par hasard de quoi s’oc­cu­per en animant des ateliers d’écri­ture dans deux maisons de retraite et avec des enfants de l’école. Ensuite, l’auteure imagine une cascade de coïn­ci­dences que j’ai eu bien du mal à accep­ter. Lucien a bien connu la grand-mère d’Alice la narra­trice , Margue­rite qu’il confond avec elle, Georges dans un texte émou­vant fait revivre le souve­nir de Manon la résis­tante qu’il n’a vu qu’une fois mais dont il est tombé éper­du­ment amou­reux. Élisa­beth, dans la maison de retraite éloi­gnée de quelques kilo­mètres, racon­tera la même histoire ; Et ? oui, oui, vous avez deviné : ils se marièrent à 90 ans. Chloé la pétu­lante ergo­thé­ra­peute ne voit pas que Julien, l’ani­ma­teur est fou amou­reux d’elle, et ? oui, oui, ils fini­ront dans les bras l’un de l’autre . Et notre Alice retrou­vera-t-elle son Antoine ? Je vous laisse la décou­verte (si vous n’avez pas deviné la fin, vous n’êtes pas doué !) et aussi l’en­quête des vieilles dames qui de Vérone à Boston en passant par Paris remuent ciel et terre pour redon­ner à Alice sa joie de vivre.

Ce roman n’était vrai­ment pas pour moi et pour­tant je l’ai commencé avec les meilleures inten­tions du monde. Je connais bien les personnes qui vieillissent en maison de retraite, j’ap­pré­cie beau­coup les ateliers d’écri­ture et enfin ce livre était au programme de mon club de lecture. Trois bonnes raisons qui n’ont pas suffit à faire de cette lecture un bon moment. Je pense qu’il pourra faire l’ob­jet d’une adap­ta­tion au cinéma pour une comé­die « à la fran­çaise » , j’ima­gine très bien la bande annonce et la pauvreté du film qui déce­vra un public allé­ché par les bonnes idées de départ.

Citations

L’internet

Il était loin, le temps où elle disser­tait avec ses copines de fac sur le grand méchant commerce en ligne qui allait manger tout cru les petits commerces de proxi­mité. Alice en avait fini avec les grandes envo­lées indi­gnées. Quand on vivait au fin fond de la Lorraine, on était bien content de recou­rir au site marchand qui peuplent le Web. « Inter­net comme outil de compen­sa­tion cultu­relle de la déser­ti­fi­ca­tion rurale ».

Voici donc le quatrième roman que je lis et que j’ap­pré­cie de Laurent Seksik. Cet auteur a un grand talent pour faire revivre les gens célèbres du début du XX°siècle. Après Einstein, Romain Gary voici donc l’évo­ca­tion des derniers mois de la vie de Stefan Zweig et de sa jeune compagne Lotte Altmann , madame Zweig. Venant de finir « les joueurs d’échec », j’ai eu envie de mieux comprendre cet auteur. Ce court récit est abso­lu­ment poignant, on connaît la fin et cette lente montée vers le geste inéluc­table : le suicide du couple, est terrible. Surtout celui de la jeune femme qui suit son amour dans la mort mais qui avait la vie devant elle. Le terrible déses­poir de cet immense écri­vain est très bien décrit ainsi que son inca­pa­cité à mener un dernier combat vers l’es­poir. Mais on sait aussi qu’il a raison, Hitler et les Nazis autri­chiens ont fait dispa­raître à tout jamais une immense culture dont les intel­lec­tuels vien­nois étaient les repré­sen­tants les plus éminents : l’Homo-austrico-judaï­cus . Mais j’en veux quand même à Stefan Zweil de ne pas avoir tenté de faire revivre cette culture car le nazisme a eu une fin et il n’était plus là pour empê­cher l’Au­triche d’ou­blier les apports de cet ancien monde .

Citations

Les raisons du désespoir de Stefan Zweig

Lui n’était porteur d’au­cune idéo­lo­gie. Il détes­tait les idéo­lo­gies. Il avait simple­ment cher­ché les mots pour dire. « Nous avons existé ». Il n’était pas certain qu’il demeu­rât quelque chose de la civi­li­sa­tion qu’il avait connu. Il fallait avoir grandi à Vienne pour mesu­rer l’am­pleur du meurtre en prépa­ra­tion. Il voulait cise­ler une pierre qui prou­ve­rait aux géné­ra­tions qu’un jour vécut sur cette terre une race désor­mais éteinte, « l’Homo-austrico-judaïcus ».

Richesse de la tradition juive

Dans notre tradi­tion , un être humain se défi­nit d’abord par les liens qu’il entre­tient avec les autres . On ne mesure une vie qu’à l’aune d’une autre vie . Je ne vous demande pas de vous ouvrir à Dieu, sans doute le moment est-il mal choisi de s’en remettre à lui tandis qu’il semble avec tant d’achar­ne­ment se détour­ner de son peuple.

Le désespoir de Zweig et la question du poids des écrivains face à la barbarie.

Nul, en aucun coin du monde, n’avait besoin ni des paroles ni des écrits de Stefan Zweig. D’ailleurs, sa voix serait-elle seule­ment audible au milieu des fracas des armes ? Sa voix chevro­tante et plain­tive face aux voci­fé­ra­tions du Fuhrer, aux hurle­ments de Goeb­bels ? Sa voix venue des des abîmes, tirée de de sa souf­france ? Sa voix se perdait dans le souffle du vent.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Si vous voulez passer quelques heures avec une personne ignoble, allez‑y, ce Marcello Martini est pour vous ! Je vous le laisse avec grand plai­sir. Yves Ravey, a un talent incroyable pour distil­ler les vile­nies à petit feu. Le pire est toujours là, au chapitre suivant ! Je ne peux pas vous les racon­ter car l’in­té­rêt du livre tient en cela, que l’on ne les découvre que petit à petit. Pour vous donner une idée de l’am­biance du roman, vous avez entendu parler des rapaces qui tournent autour des vieilles dames trop vieilles et trop riches (Liliane Betten­court par exemple) ? En lisant ce roman, vous serez aux premières loges. Heureu­se­ment notre Marcello, quoique très malin, sans scru­pule et inca­pable d’émo­tion, multi­plie gaffe sur gaffe. En fera-t-il assez pour se faire prendre ?

Tout le long de la lecture, je me deman­dais quel plai­sir avait éprouvé l’écri­vain à rester pendant des jours et des jours auprès d’un tel person­nage. Je sais que certaines et certains (surtout certains, il est vrai) aiment bien les histoires sordides et sans émotion. Ils vont être servi ! Quant à moi, j’ai trop besoin de croire dans l’hu­ma­nité pour appré­cier ce roman qui est, quand même, je le souligne, un petit chef d’oeuvre de suspens littéraire.

Un passage

Discussion avec Honorable son surveillant d’internat dans « l’école » en Afrique créée par Marcello .

Il reste quelques enfants, a répondu mon surveillant. Ils logent juste pour une nuit encore dans le dortoir, avant de repar­tir pour la fron­tière… Donc, tout le monde se porte bien, c’est ce que tu es en train de me dire, Hono­rable… ? Tout est en ordre, monsieur Marcello, un seul problème, avec la banque, le direc­teur de l’agence de voyage s’est déplacé en personne, il dit qu’il n’ar­rive pas à obte­nir le paie­ment de votre billet d’avion… Mais enfin ! Hono­rable ! Ce n’est pas diffi­cile de se dépla­cer en personne, le bureau est en face de son agence, suffit de traver­ser la rue, cette histoire de billet d’avion, rien de grave, tu le fais patien­ter.… Mais, dites, patron, j’ai avancé person­nel­le­ment l’argent, par chèque, main­te­nant, je suis à décou­vert sur mon compte, et qui va payer les inté­rêts ? J’ai soupiré, bon Dieu mais ce n’est pas possible ces banquiers, Hono­rable il faut leur répondre, tu leur dis que tu ne paie­ras pas un centime d’agios un point c’est tout ! il ne faut surtout pas se lais­ser faire par ces gens là ! c’est tous les mêmes tu sais.… ! C’est peut-être tous les mêmes, comme vous dites monsieur Marcello, mais c’est eux qui avancent l’argent et qui prennent les inté­rêts et là ils vont pas gêner faites-moi confiance.

Traduit de l’an­glais par Jean-Pierre Aous­tin. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.