Traduit du Roumain par Philippe Loubière . Édition des Syrtes

C’est Innga­mic qui m’a donné envie de lire ce roman, mais je crains que le but de Goran, Eva , Patrice pour le mois Europe de l’Est soit un peu raté, car je ne vais pas vous faire décou­vrir un nouvel auteur, mais simple­ment confir­mer les avis très posi­tifs de l’an dernier, peut-être que, malgré cela, vous ne l’aviez pas encore décou­vert ? Si vous le lisez je parie que l’an prochain, il sera de nouveau dans le mois de l’Eu­rope de l’Est !

Ce roman est tout à fait à part, tout est dans le style de cette auteure. Chaque phrase est percu­tante et permet, peu à peu, de recons­truire la vie tragique d’Alesky et de sa mère. L’au­teure manie avec une telle dexté­rité, l’el­lipse, que je ne veux pas vous redon­ner le fil du récit car vous perdriez un des charmes du roman. Comme de petits éclairs dans une vie si sombre, les clé de compré­hen­sion viennent éclai­rer ce récit. On peut, sans rien déflo­rer, dire que Tatiana Tibu­léac, nous met dans la tête d’un adoles­cent qui a le cerveau dérangé et qui hait sa mère. C’est peu de le dire, il rêve de la tuer dès qu’il pense à elle, il faut dire qu’il n’a reçu que des rejets de sa part depuis la mort de sa petite sœur. Mais ensemble, à la demande express de sa mère, , ils partent en vacances, en France. C’est là le coeur du roman, non seule­ment cet été là , il décou­vrira les yeux verts de sa mère, mais, plus encore, il va essayer de la comprendre. Le sujet du roman, c’est donc la progres­sion vers un amour bancal car ni l’un ni l’autre ne vont bien, lui a le cerceau un peu dérangé et sa mère est atteinte d’un cancer « enragé ».

Tout est dans la façon de racon­ter cette énorme souf­france d’un enfant fragile qui non seule­ment doit se remettre de la mort de sa petite sœur adorée mais qui est ignoré par son père alcoo­lique et rejeté par sa mère murée dans sa propre souf­france. Il devient violent et s’en­ferme derrière un mur de haine qu’il croit indes­truc­tible. Les phrases sont percu­tantes et font mal, à l’image du début que l’on ne peut pas oublier :

Ce matin-là, alors que je la haïs­sais plus que jamais maman venait d’avoir trente neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé.
J’ai souvent eu envie de reco­pier des phrases de ce roman (il y a donc beau­coup d’ex­traits) , j’es­père que vous les lirez car mieux que ce que je peux en dire, il vous expli­que­ront pour­quoi j’ai aimé ce petit livre malgré la dureté du propos.

Citations

L’arrivée dans le village

Il y avait trois jours que je me trou­vais dans ce village, sans avoir encore vu personne. Je dormais toute la jour­née, ou bien je fumais, ou bien je mangeais du pop-corn, ou bien je haïs­sais maman. Entre-temps, Jim et Kalo étaient partis pour Amster­dam, passer ces fameuses vacances que j’at­ten­dais depuis trois ans et pour lesquels j’avais mis de côté les sous que je rece­vais à l’oc­ca­sion de chaque fête, plus ceux que j’avais piqués à Grand-Mère.

Sa petite sœur

Il aurait mieux valu que ce fût papa qui mourût, plutôt que Mika. Si la mort tenait compte de notre avis, il mour­rait beau­coup de gens bien choisis.
Notre psychiatre disait que, jusqu’à cinq ans, les enfants ne se souve­naient de rien. Moi, je crois qu’elle déconne et que Mika est morte avec beau­coup de souve­nirs, les souve­nirs les plus beaux et les plus vrais qui aient jamais existé dans notre maudite famille.
Je suis sûr que si Dieu avait eu une fille, elle se serait appe­lée Mika. J’ai telle­ment le mal d’elle que je m’en arra­che­rais les yeux.

Le monde de l’art

Du monde bigarré et avide qui m’en­toure ‑inter­mé­diaires qui gagnent plus que les artistes, direc­teurs de gale­ries pres­ti­gieuses ou douteuses, critiques d’art plus fous que moi, oligarques russes et mécènes japo­nais, milliar­daires juifs qui ne recon­naî­traient pour rien au monde qui ne sont ni l’un ni l’autre -, il n’y a que Sacha qui est inté­rêt à me voir en vie. Si je n’avais pas été là, il aurait conti­nué à travailler comme assis­tant d’un méde­cin, avec un salaire d’étu­diant. Pour le reste, tout ce ramas­sis de hyènes serait bien content si je mourais – d’un cancer, de préfé­rence, comme maman, ou de démence‑, pour doubler ainsi tant la cote de mes œuvre que leurs profits, déjà gras et immérités.

La transformation de sa mère

Bien qu’elle soit deve­nue plus belle et plus intel­li­gente, maman s’éva­nouis­sait de plus en plus souvent et deve­nait de plus en plus maigre. Quand elle marchait, ses mains se balan­çait le long du corps comme celle d’une poupée de chif­fon et les commis­sures de ses lèvres tombaient, la faisant ressem­bler à un enfant boudeur.
Mais c’était la meilleure maman que j’avais eu jusqu’à présent. Même si je connais­sais l’ef­fet de cette mala­die sur un humain, j’al­lais deman­der pour Noël un cancer pour maman, et non de faire l’amour avec Jude. Quant à papa, je crois qu’au­cune mala­die ne l’au­rait fait changer.

La psychiatrie

Je me suis posé ces ques­tions, dans ma soli­tude et ma folie, en ramas­sant mes os épar­pillés dans tous les recoins de la chambre avec des mots flot­tants, allongé sur le divan des dizaines de psychiatres qui ont défilé dans mon cerveau comme dans le couloir d’un hôtel de passe, au cours de dizaines d’in­ter­views et d’émis­sions sur moi et ma vision si origi­nal de la vie.

Les villages français

Aujourd’­hui, que j’en suis à aimer les villages fran­çais plus que tout autre endroit au monde, tous ces festi­vals et toutes ces foires sont une partie de moi-même. Je n’en manque aucun, que je rentre à la maison avec une poignée de tomates ou avec un sac plein de laine de mouton. Mais je compre­nais mal alors comment des gens sains d’es­prit pouvaient avec pouvaient avec tout leur sérieux, orga­ni­ser « la fête du panais », « la folie des produits à base de pois cassés » ou « le concours régio­nal du meilleur poivron ».

Le voyage de noce de sa mère

Une longue histoire, partiel­le­ment inven­tée, je suppose, sur sa lune de miel avec papa a suivi. Bref, maman voulait voir Venise et papa l’a emme­née à Klaï­peda, un port de Litua­nie, où il avait un cousin docker, et pendant quatre semaines ils ont déchargé les sacs d’un bateau.

Édition NRF Gallimard

« les convic­tions sont des enne­mis de la vérité plus dange­reux que les mensonges. » Nietzsche 

Après les » Les Funam­bules« et « Ada » voici « Scher­bius (Et Moi) » dont Keisha a déjà parlé ainsi que Noukette et Dasola et sans doute bien d’autres car Antoine Bello a un large public. Je fais partie des lectrices qui adorent qu’on lui raconte des histoires. Antoine Bello ce n’est pas une histoire qu’il nous raconte mais dix, cent, mille… à travers un dialogue entre un psychiatre berné et séduit Maxime Le Verrier par un patient (ou son double ?) Alexandre Scher­bius . Comme souvent chez cet auteur c’est à la fois drôle et un peu inquié­tant. Cet escroc génial aux multiples person­na­li­tés est-il si loin de la réalité ? Il y a aussi chez Antoine Bello un fil conduc­teur, vous vous souve­nez dans Ada , il ciblait les nouvelles tech­no­lo­gies, l’intelligence arti­fi­cielle et l’en­ri­chis­se­ment sans lien avec la produc­tion des firmes de la Sili­con Valley. Ici, ce qui est ciblé, ce sont les diffé­rentes façon d’abor­der la mala­die mentale en parti­cu­lier par les psychiatres améri­cains qui semblent plus soucieux de leur succès person­nel que des soins appor­tés à leurs malades. Les succès en librai­rie se multi­plient et les séries télé­vi­sées aussi sur des révé­la­tions de mala­dies mentales dont le moins que l’on puisse dire est qu’il leur faudrait plus de discré­tion et de prudence de la part des soignants quant à leur réalité. Ainsi, Antoine Bello nous parle de Sybil ou de Billy Milli­gan, malades qui ont lancé « la mode » du trouble : « person­na­lité multiple » et qui sont à l’ori­gine de best-sellers incroyables, enri­chis­sant de façon astro­no­mique les écri­vains, psychiatres ou non, qui se sont empa­rés de leurs histoires. Il s’agit bien de cela ici, puisque Maxime Le Verrier devient riche et célèbre grâce à son livre sur Scher­bius atteint du syndrome de « person­na­lité multiple ». Puis les années passant, Maxime Le Verrier évolue dans sa connais­sance de ce symp­tôme pour peu à peu ne faire plus qu’un avec son patient. Au fil des pages Antoine Bello nous aura raconté des dizaines d’escroqueries, d’usur­pa­tion d’identités et pas une seconde on ne s’en­nuie. Le seul léger reproche que je fasse à cette lecture, c’est d’être un peu submer­gée par les réfé­rences aussi bien dans le noms des person­nages que pour les histoires elles-mêmes. Tous nos écri­vains sont convo­qués dans ce roman, on s’at­tend toujours à ce que la clé de l’his­toire que raconte Scher­bius soit donnée un peu plus tard. Cela empêche une certaine spon­ta­néité dans la lecture. Mais ne rete­nez pas cette critique si vous voulez être embar­qué dans une histoire qui comme les poupées russes en contient toujours une autre et toujours plus passion­nantes, si vous voulez sourire et quit­ter un peu le quoti­dien partez dans cette lecture, cela m’éton­ne­rait fort que vous la lâchiez en cours de route .

Citations

Discipline des moines (Sherbius a été moine pendant deux ans)

Il faut du courage pour quit­ter son lit au milieu de la nuit dans la froi­dure de l’hi­ver, prier une heure, se recou­cher et remettre ça avant le chant du coq. Il en faut bien davan­tage pour recom­men­cer le lende­main, et le jour d’après, en sachant que ce rythme date du VIe siècle et sera encore en vigueur long­temps après notre mort.

Services rendus à l’armée par un imposteur

Durant les six mois qui suivent, il va visi­ter les cent dix sept lycées de Lorraine, en peau­fi­nant constam­ment son modus operandi. Il programme ses passages du jour au lende­main pour limi­ter les risques, ne laisse ni carte ni numéro de télé­phone, entre­tient volon­tai­re­ment la confu­sion sur son titre, l’ins­ti­tu­tion dont il dépend où sa caserne de ratta­che­ment. Sûr de sa capa­cité de mobi­li­sa­tion, il demande une grande salle, si possible « un amphi­théâtre ». Les profes­seurs d’édu­ca­tion civique qui viennent parfois l’écou­ter le féli­cite chau­de­ment après ses pres­ta­tions. Bien qu’ayant conscience d’en­freindre la loi, il dit agir par patrio­tisme. « J’ai adressé à l’ar­mée fran­çaise assez de recrues pour consti­tuer un régi­ment. Quant à savoir si l’ar­mée s’est montrée à la hauteur de mes promesses, c’est une autre histoire. »

Professeur de Philo

À un jeune trop sûr de son fait, il rappelle l’apho­risme de Nietzsche » « les convic­tions sont des enne­mis de la vérité plus dange­reux que les mensonges. »

Règlement de compte

Après avoir long­temps vanté les mérites de l’hyp­nose, Freud s’en détourna en 1895 au motif qu’en ne confron­tant pas le patient à ses blocages, elle ne « lui impose qu’un effort insi­gni­fiant ». Recon­nais­sons à M. Freud une certaine cohé­rence puisque les grands prêtes de la reli­gion qu’il fonda réus­sissent simul­ta­né­ment à marty­ri­ser et appau­vrir leurs fidèles, sans jamais les soula­ger de leurs maux. Janet trom­pait peut-être ses patients, Freud, lui, se trom­pait tout court.

Clin d’œil au lecteur

Que Sher­bius présente plusieurs symp­tômes décrits ci-dessus n’aura pas échappé à mes lecteurs avertis

(note bas de page :

En existe-t-il une autre sorte ?)

La maladie mentale

Hacking avance une autre expli­ca­tion, qui ne surpren­dra pas mes lecteurs. Comme je le disais dès 1983, nommer une mala­die est la plus sûre façon de la faire appa­raître. Autour de 1975, dans l’hé­mi­sphère occi­den­tal, il est devenu possible ‑au sens de tolé­rer, accep­table – d’abri­ter des person­na­li­tés multiples, c’était un nouveau trouble mental, aussi respec­table que l’au­tisme ou l’ago­ra­pho­bie. Psychiatres et patients l’ont progres­si­ve­ment inté­gré dans le spectre des diag­nos­tics. À l’heure où l’ano­rexie commen­çait à montrer des signes d’es­souf­fle­ment, mes confrères Améri­cains ont calculé, avec leur oppor­tu­nisme coutu­mier, qu’une cure d’uni­fi­ca­tion de person­na­lité bien menée (c’est-à-dire pas trop vite) pouvait rappor­ter des milliers de dollars. Le TPM est devenu le produit de l’an­née, puis de la décennie.
Cela tendrait à prou­ver que, si certaines mala­dies se trans­mettre par le sang ou la salive, d’autres se propagent par la parole.

Édition livre de poche

  1. Livre reçu en cadeau et lu avec atten­tion car j’avais lu beau­coup d’avis posi­tif sur les blogs que je suis, en parti­cu­lier Krol , qui depuis ne lâche plus cet auteur et bien d’autres lectrices ou lecteurs dont j’ai oublié de noter le nom. Ce roman a reçu le grand prix des lectrices de « Elle », le prix « Psycho­lo­gie » du roman inspi­rant, et le premier prix « Babe­lio ». Une jolie carte de visite pour cet auteur que je découvre donc long­temps après l’en­goue­ment pour ce roman. Cet écri­vain a une écri­ture très person­nelle et envou­tante, on le suit dans tous les tours et détours de son histoire . De plus, quand tous les fils sont dénoués on se rend compte que tous les hasards qui auraient pu rendre cette histoire peu crédible suivait en réalité la logique d’un super préda­teur. L’his­toire est racon­tée par les diffé­rents person­nages de ce drame, ils ne savent qu’une partie de la vérité et Rose qui confie sa vie à des carnets n’a jamais su (ou pu) faire les bons choix. Il faut dire que son père l’a jetée dans la gueule d’un « ogre » qui va la violer et la tortu­rer , elle avait tout juste quatorze ans et n’ose pas faire confiance à Edmond le seul person­nage de ce terrible endroit qui semble ne lui vouloir aucun mal . Celle qu’il appelle la Reine Mère fait avec son fils Charles un duo au service du mal, hélas ! Edmond ne pourra pas sauver Rose du destin qui l’at­tend. Elle aura donc un enfant qui lui sera enlevé et est desti­née à finir dans un asile psychia­trique à la merci du docteur troi­sième élément du trio infer­nal dans les griffes desquelles la pauvre Rose est tombée. Il y a une lueur d’es­poir à la toute fin du roman, qui ressemble à un rêve plus qu’à la réalité.
    J’ai aimé ce roman, son écri­ture et sa construc­tion. J’ai aimé aussi la diffi­culté de raison­ner des person­nages même s’ils ne savent pas prendre les bonnes déci­sions. Mais c’est ce qui m’a empê­cher de mettre cinq coquillages à ce livre c’est ce côté exces­sif dans l’horreur : trop de fata­li­tés ont nuit à la vrai­sem­blance du récit. Je me disais sans cesse « trop c’est trop ». Mais cette nuance dans le concert d’éloges ne m’empêchera de lire les autres romans de cet auteur.

Citations

Remarque qui ne concerne pas seulement les prêtres

Faut-il vieillir pour voir gran­dir le doute de n’avoir pas été à la hauteur de ma mission ?
Vieillir, est-ce la seule façon d’éprou­ver dura­ble­ment la foi ?

Les femmes dans le monde paysan

On était quatre filles, nées à un an d’écart. J’étais l’aî­née. Les filles valent pas grand-chose pour des paysans, en tout cas, pas ce que des parents attendent pour faire marcher une ferme, vu qu’il faut des bras et entre les jambes de quoi donner son nom au temps qui passe, et moi et mes sœur, on a jamais rien eu de ce genre entre nos jambes. Si j’ai pas entendu mille fois mon père dire que les filles c’est la ruine d’une maison, je l’ai pas entendu une seule.

Les hommes

Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, il y en avait deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent du sang, ou même les deux à la fois, et puis les lâche. Lâche, comme Edmond. Parce qu’être lâche, c’est pas forcé­ment recu­ler, ça peut simple­ment consis­ter à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange. À ce qui me semblait, Edmond, l’avait toujours fait des pas de côté, alors, je voyais pas bien pour­quoi il se mettrait d’un seul coup en travers du chemin du maître, surtout pour une fille comme moi. Malgré son boni­ment et ses regrets, j’y croyais pas une seconde.

La folie

J’ima­gine que pas vouloir lais­ser souf­frir quel­qu’un qu’on aime, c’est être fou, aller contre la souf­france que Dieu aurait décidé de nous faire subir. Ici, il y a que des gens bloqués dans une souf­france qu’ils ont jamais accep­tée, c’est la seule vérité, c’est pour ça qu’ils se réfu­gient de l’autre côté de cette souf­france, dans un temps qui file à l’en­vers, alors crois pas que je suis folle …

Édition Galli­mard. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Une belle décou­verte que cette auteure qui a un style très parti­cu­lier, entre poésie et réalisme.
L’his­toire se résume en peu de mots, une femme d’abord prénommé Éliette et qui devien­dra Phénix, est trop, mais, mal aimée par ses parents et ne saura pas, à son tour, aimer ses deux enfants : sa fille Paloma et son fils Loup. Éliette était une enfant d’une beauté incroyable et un début de talent de chan­teuse, ses parents d’un milieu popu­laire en font, naïve­ment et sans penser la détruire, une petite poupée qui chante en public en parti­cu­lier au Noël de l’usine devant tout le village. Ce corps trop beau et vieilli avant l’âge attire les convoi­tises des hommes, et détruira l’âme d’Éliette. Paloma, sa fille quit­tera, à 18 ans, le domi­cile de sa mère, un garage pour pièces déta­chées dans une zone péri-urbaine, pour se construire une vie plus calme mais elle aban­donne son frère Loup à ce lieu sans amour. Loup pren­dra la fuite en voiture sans permis et bles­sera d’autres auto­mo­bi­listes, il fera huit jours de prison. Il y a bien sûr un inci­dent qui peut expli­quer la conduite d’Éliette, mais l’au­teur n’in­siste pas, elle montre à quel point l’en­fant était mal dans sa peau d’être ainsi montrée en public à cause de sa beauté et de sa façon de chan­ter. Pour punir ses parents elle s’en­lai­dira au maxi­mum, et sa voix devien­dra désa­gréable. Bref de trop, et mal aimée elle passe au stade de rebelle et entraîne dans cette rébel­lion ses deux enfants. Le roman se situe quand Loup est en prison et que Paloma et sa mère essaie de comprendre leur passé respec­tif. Tout le charme de ce texte tient à la langue de Nata­cha Appa­nah, on accepte tout de ce récit car elle nous donne envie de la croire, elle ne décrit sans doute qu’une facette de la violence sociale et la poétise sans doute à l’ex­cès mais c’est plus agréable de la lire comme ça, cette violence sociale, que dans le maxi­mum du glauque et du violent qui me fait souvent très peur. Et pour autant elle n’édul­core pas la misère du manque d’amour mater­nel et des dégâts que cela peut faire.

Citations

L’art du tatouage

Son biceps gauche est encer­clé de trous lignes épaisse d’un centi­mètre chacune, d’un noir de jais. Sur son poignet droit, elle porte trois lignes du même noir mais aussi fine qu’un trait de stylo. Une liane de lierre, d’un vert profond, naît sous la saillie de la malléole, entoure sa cheville gauche, grimpe en s’en­tor­tillant le long de sa jambe et dispa­raît sur sous sa robe. Entre ses seins, que l’ou­ver­ture de sa chemise de nuit laisse entre­voir, il y a un oiseau à crête aux deux ailes déployées, à la queue majes­tueuse. C’est le premier tatouage qu’elle s’est fait faire à dix huit ans, pour inscrire à jamais le prénom qu’elle a qu’elle s’était choisi : Phénix. 

Impression que je partage même si, moi, j aime la ville

Georges n’a jamais aimé la ville mais il aime bien les gares. Celle-ci n’est pas trop grande, pas encore en tout cas. Il a l’im­pres­sion que tous ce qui était à taille humaine, recon­nais­sable, inof­fen­sif, est aujourd’­hui cassé, agrandi, trans­formé. Les cafés, les ciné­mas, les maga­sins, les stations services, les routes, à croire que tout est fait pour que les hommes se sentent mal à l’aise, tournent en rond et se perdent.

Portrait amusant

D’ha­bi­tude, elle est de ces femmes à ne jamais cesser de bavar­der, grandes histoires, petits détails,un véri­table moulin à paroles, et le docteur Michel soup­çonne que c’est le genre de femme à commen­ter, seule chez elle, sa vie.

Bien observé

Il y a donc ce gâteau dont l’emballage préci­sait « trans­formé en France et assem­blé dans nos dans nos ateliers »

Édition Albin Michel. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman permet de revivre les,expériences de Char­cot à la Salpê­trière. Comme le célèbre tableau d’An­dré Brouillet nous en laisse la trace.
Ce tableau m’a, de tout temps, mise mal à l’aise : je lui ai toujours trouvé une dimen­sion d’un érotisme déran­geant. La femme est très belle, trop dénu­dée, entou­rée de regards d’hommes qui se veulent scien­ti­fiques. La science n’est très certai­ne­ment qu’un alibi pour de nombreux spectateurs
Et cette pauvre femme comment peut-elle guérir de quoi que ce soit quand on sait à quel point l’hys­té­rie tout en ayant des mani­fes­ta­tions publiques relève de l’intime.
Bref ce livre avait tout pour me plaire sauf que.… Il est écrit par une jeune auteure qui n’a qu’un but prou­ver que les hommes de cette époque sont tous des tortion­naires pervers en puissance.
On ne peut nier les méfaits de la société patriar­cale et que des hommes aient abusé de leur pouvoir pour inter­ner leur femme ou leur fille a existé, j’en suis certaine. Mais dans ce roman à part le bien pâle Theo­phile le frère d’Eu­gè­nie Cléry l’in­ter­née qui parle avec les défunts et dont nous allons suivre l’in­ter­ne­ment aucun homme n’est posi­tif. Le rôle de Char­cot n’est analysé qu’à travers ces séances publiques sur l’hys­té­rie. Aucune allu­sion aux décou­vertes sur les mala­dies dégé­né­ra­tives qui sont pour­tant à mettre à son crédit.
En revanche, le regard de l’écri­vain sur ces femmes qu’on inter­nait si faci­le­ment est très compa­tis­sant et sûre­ment proche de la réalité. Le person­nage de l’in­fir­mière respon­sable du pavillon est aussi très riche et on croit à ce person­nage. L’hé­roïne qui voit et entend les défunts lui parler est touchante, mon problème est que j’ai beau­coup de mal avec le spiri­tisme. Je ne comprends pas le choix de l’au­teure, s’il y avait tant d’in­ter­ne­ments abusifs dans des familles bour­geoises pour­quoi ne pas prendre un exemple qui aurait convaincu tout le monde même ceux qui ne croient pas que les morts viennent parler aux vivants… je cite deux exemples qui hantent ma mémoire l’in­ter­ne­ment de Camille Clau­del et la lobo­to­mie en 1941 de Rose Marie Kennedy qui aimait trop les garçons… ceci dit ce roman se lit faci­le­ment et on suit avec inten­sité le suspens qui monte autour de la possi­bi­lité d’éva­sion d’Eu­gè­nie Cléry lors du bal de la Salpê­trière. Le titre vient de cet événe­ment festif qui avait lieu tous les ans à la mi-carême, auquel le Tout-Paris se préci­pi­tait pour voir de plus près ces folles que la société avait enfermées.

Citations

Une assistante complètement sous le charme du grand patron

Gene­viève esquisse un sourire. Chaque fois qu’elle le regarde s’adres­ser à ses spec­ta­teurs avides de la démons­tra­tion à venir, elle songe au début de l’homme dans le service. Elle l’a vu étudier, noter, soigner, cher­cher, décou­vrir ce qu’au­cun n’avait décou­vert avant lui, penser comme aucun n’avait pensé jusqu’ici. À lui seul, Char­cot incarne la méde­cine dans toute son inté­gra­lité, toute sa vérité, toute son utilité.

Deux personnages

Thérèse l’internée Geneviève l’infirmière cheffe

Thérèse est la seule que l’an­cienne ne peut contre­dire. Les deux femmes se côtoient entre les murs de l’hô­pi­tal depuis vingt ans. Les années ne les ont pas rendues fami­lières pour autant ‑concept incon­ce­vable pour Gene­viève. Mais la proxi­mité à laquelle oblige ces lieux, et les épreuves morales auxquelles ils soumettent ont déve­loppé entre l’in­fir­mière et st l » ancienne putain un respect mutuel, une entente aimable, donc elle ne parle pas mais qu’elle n’ignore pas. Chacune a trouvé sa place et conçoit son rôle avec dignité, Thérèse, mère de cœur pour les alié­nées , Gene­viève, mère ensei­gnante pour les infir­mières. Entre elles a souvent lieu un échange de bons procé­dés, la Trico­teuse rassure ou alerte Gene­viève sur une inter­née en parti­cu­lier ; l’An­cienne renseigne Thérèse sur les avan­cées de Char­cot et les événe­ments à Paris. Thérèse est d’ailleurs la seule avec qui Gene­viève se soit surprise à parler de sujet autre que la Salpê­trière. À l’ombre d’un arbre une jour­née d’été, dans un coin du dortoir un après-midi d’averse , l’alié­née et l’in­ten­dante ont parlé avec pudeur, des hommes qu’elles ne côtoient pas, des enfants qu’elles n’ont pas, de Dieu en qui elles ne croient pas, de la mort qu’elle ne redoute pas.

Le rôle des hommes

Mais la majo­rité des alié­nées le furent par des hommes, ceux dont elles portaient le nom. C’est bien le sort le plus malheu­reux : sans mari, sans père, plus aucun soutien, plus aucune consi­dé­ra­tion n’est accor­dée à son existence.

La peur de quitter l’hôpital après 30 ans d’internement

Son état géné­ral s’était à ce point stabi­lisé que lorsque le docteur Babinski l’avait exami­née hier, il avait décidé aucun signe ne s’op­po­sait plus à une sortie. Ces propos avaient ébranlé l’in­ter­née qui avait main­te­nant un certain âge. La pers­pec­tive de sortir et de retrou­ver Paris, ses rues, ses parfums, de traver­ser la scène dans laquelle elle avait poussé son amant, de marcher à côté d’autres hommes dont elle igno­rait les inten­tions, de fouler ses trot­toirs qu’elle connais­sait trop l’avait enva­hie d’une épou­vante incontrôlable.

Traduit de l’an­glais (Écosse) par Aline Azoulay-Pacvõn.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Ces deux romans écos­sais se suivent et ont des points communs. Tous les deux retracent le parcours d’en­fants martyrs. Ce roman-ci ne le dit pas immé­dia­te­ment, nous suivons d’abord la vie d’Elea­nor et nous pouvons alors penser qu’il s’agit d’un roman que l’on dit « fell good », le genre est bien repré­senté chez nos amis britan­niques. Cette jeune femme, sans être autiste possède cette qualité ou ce défaut de dire la vérité telle qu’elle lui appa­raît et aussi­tôt qu’il lui semble impor­tant de la dire, c’est à dire tout de suite et surtout, elle n’a aucun des codes qui faci­litent la vie en société. Évidem­ment, cela ne lui apporte pas que des amis. elle vit seule et est enfer­mée dans des manies de vieilles filles. Voilà qu’elle tombe amou­reuse d’un jeune et beau chan­teur et pour ses beaux yeux (les yeux ont une impor­tance que l’on découvre plus tard) sa vie va bascu­ler elle se fait épiler, achète des vête­ments à la mode, va chez le coif­feur.… Sa mère avec qui elle s’en­tre­tient régu­liè­re­ment lui donne de bien curieux conseils et surtout rabaisse sa fille à la moindre occa­sion. Dis comme ça, je n’ima­gine pas que vous ayez envie de lire ce roman. Mais ce n’est que l’ap­pa­rence de ce roman. Derrière cette façade qui va se lézar­der bien vite appa­raît une toute autre histoire, triste à sanglo­ter. C’est très bien raconté et hélas crédible. Les indices de l’autre histoire sont distil­lés peu à peu dans le roman et deviennent au trois quart le cœur même du récit. On comprend alors le drame d’Elea­nor, on voudrait tant faire partie de ceux qui peuvent la conso­ler ces gens dans le récit existent, elle va peu à peu les rencon­trer. J’ai beau­coup appré­cié que ces personnes posi­tives ne soient pas trop idéa­li­sées, elles aussi ont leurs problèmes et leurs imper­fec­tions. On espère aussi qu’elle appren­dra à se proté­ger de la perver­sité et de la méchan­ceté et qu’en­fin, elle saura aller vers des personnes qui ne la détrui­ront plus. Son regard naïf impi­toyable sur les compor­te­ments humains sont souvent très drôles et cela permet d’al­ler au bout des révé­la­tions qu’E­lea­nor avait enfouies au plus loin de son incons­cient. Cela fait si mal parfois de se confron­ter à la réalité. J’ai quelques réserves sur ce roman et pour­tant je l’ai lu très vite, à la relec­ture les indices qui four­millent m’ont un peu gênée. J’ai beau­coup hésité en 3 ou 4 coquillages. Fina­le­ment j’en suis restée à 3 car je préfère le précé­dent sur un thème assez semblable. Aifelle est beau­coup plus posi­tive que moi donc à vous de décider.

Citations

Méconnaissance des codes sociaux

Au final, mon projet Pizza s’est révé­lée extrê­me­ment déce­vant. L’homme s’est contenté de me coller une grande boîte en carton dans les mains, de prendre mon enve­loppe, et de l’ou­vrir sans égard pour moi. Je l’ai entendu marmon­ner dans sa barbe « putain de merde » en comp­tant son contenu. J’avais amassé des pièces de 50 pence dans un petit plat en céra­mique, c’était l’oc­ca­sion idéale de les utili­ser. J’en avais glissé une de plus pour lui mais n’ai reçu aucun merci. Gros­sier personnage.

On connait ce genre de rire

Elle a l’art de se faire rire tout seul, mais personne ne s’amuse beau­coup en sa compagnie.

C’est bien vrai !

J’ai remar­qué que la plupart des personnes qui portent des tenues de sport dans la vie de tous les jours sont les moins suscep­tibles de prati­quer une acti­vité athlétique.

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

-Je peux aller vous cher­cher un verre, a hurlé l’homme essayant de couvrir le morceau suivant… 
-Non merci, ai-je dit Je préfère refu­ser, parce que si j’ac­cep­tais, il faudrait que je vous offre un verre en retour, et je crains de ne pas avoir envie de passer en votre compa­gnie le temps néces­saire à vider deux verres.

Le travail de graphisme

J’ai cru comprendre que les clients étaient souvent inca­pables d’ex­pri­mer leurs besoins et que, au bout du compte, les desi­gners devaient élabo­rer leurs créa­tions à partir des vagues indices qu’ils parve­naient à arti­cu­ler. Après de nombreuses heures de travail effec­tuées par toute une équipe de créa­tifs, le résul­tat était soumis à l’ap­pro­ba­tion du client, qui décla­rer alors. « Non. C’est exac­te­ment ce que je ne veux pas. »

Le proces­sus tortueux devait se répé­ter plusieurs fois avant que le client ou la cliente finissent par se décla­rer satis­fait du résul­tat. À tous les coups, disait Bob, la créa­tion vali­dée était plus ou moins iden­tique à la première œuvre propo­sée, reje­tée d’emblée par le client.

J’ai ri !

Sans doute pour libé­rer des places de parking le créma­to­rium et à un endroit très fréquenté. Je n’étais pas sûre d’avoir envie d’être inci­né­rée. Je préfé­rais l’idée de servir de nour­ri­ture aux animaux du zoo, ce serait à la fois proen­vi­ron­ne­men­tale et une belle surprise pour les grands carni­vores. Je ne savais pas si on pouvait faire cette demande. Je me suis promis d’écrire au WWF pour me rensei­gner.

traduit de l’amé­ri­cain par Fran­çoise Adelstain

Lu dans le cadre de :

La photo dit bien combien j’aime lire les romans d’Irvin Yalom et encore je n’ai pas retrouvé « Et Nietzsche a pleuré » qui est sans doute mon préféré. Je l’ai sans doute prêté à quel­qu’un qui l’aime tant qu’il a oublié de me le rendre (ce n’est très grave mes livres sont de grands voya­geurs). Alors, quand Babe­lio a proposé la lecture de l’au­to­bio­gra­phie de cet auteur, je n’ai pas hésité. Et ? Je suis déçue ! l’au­teur est beau­coup plus inté­res­sant dans ses romans que lors­qu’il se raconte. Ce n’est pas si éton­nant quand on y réflé­chit bien : Irvin Yalom est non seule­ment un bon écri­vain mais aussi un grand spécia­liste de l’âme humaine et un psycho­thé­ra­peute encore en exer­cice (à 85 ans !). Alors l’âme humaine, il connaît bien et la sienne en parti­cu­lier, donc aucune surprise ni de grandes émotions dans cette auto­bio­gra­phie, il maîtrise très (trop !) bien son sujet. On a l’im­pres­sion qu’il dresse entre lui et son lecteur une vitre derrière laquelle il se protège. Un peu comme ses étudiants qui regar­daient ses séances de psycho­thé­ra­pie derrière une glace sans tain. On voit tout, mais on apprend du meneur du groupe que ce qu’il veut bien montrer de lui. Oui, il se raconte dans ce livre et pour­tant on a l’im­pres­sion de ne pas le connaître mieux qu’à travers ses romans. Le dernier chapitre est, peut être plus émou­vant celui qu’il a nommé « l’ap­prenti vieillard » . Je dois dire que je me suis aussi ennuyée ferme en lisant toutes les diffé­rentes approches de la psycho­lo­gie clinique. Cela plaira sans doute aux prati­ciens tout ce rappel histo­rique des diffé­rents tendances des théra­pies de groupes. Une dernière critique : cet auteur qui se complaît à racon­ter ses succès litté­raires c’est vrai­ment étrange et assez enfan­tin. En résumé, j’ai envie de donner ce curieux conseil : » Si vous aimez cet auteur ne lisez pas sa biogra­phie, vous serez déçu par l’homme qui se cache derrière les romans que vous avez appréciés ».

Citations

Quand Irving Yalom s’auto-analyse

Avant ma rébel­lion de la bar-mits­vah, j’avais commencé à trou­ver ridi­cule les lois qui pres­crivent de manger ceci ou cela. C’est une plai­san­te­rie, et surtout elles m’empêchent d’être améri­cains. Quand j’as­siste à un match de base-ball avec mes copains, je n’peux pas manger un hot-dog. Même des sand­wichs salades ou au fromage grillé, j’y ai pas droit, parce que mon père explique que le couteau qui sert à les décou­per a peut-être servi à couper un sand­wich au jambon. Je proteste :« Je deman­de­rai qu’on n’les coupe pas ! »  » Non, pense à l’as­siette, dans laquelle il y a peut-être eu du jambon, répondent mon père ou ma mère. C’est pas « traif » pas « kasher ». Vous imagi­nez, entendre ça, docteur Yalom, quand on a treize ans ? C’est dingue ! Il y a tout l’uni­vers, des milliards d’étoiles qui meurent et qui naissent, des catas­trophes natu­relles chaque minute sur terre, et mes parents qui clament que Dieu n’a rien de mieux à faire que de véri­fier qu’il n’y a pas une molé­cule de jambon sur un couteau de snack ?

Un récit qui manque d’empathie

Nous avions trouvé une maison en plein centre d’Ox­ford, mais peu avant notre arri­vée, un avion de ligne britan­nique s’est écrasé, tuant tous les passa­gers, y compris le père de la famille qui nous louait la maison. À la dernière minute, il nous a donc fallu remuer ciel et terre pour dégo­ter un autre logis. Faute de succès dans Oxford même, nous avons loué un char­mant vieux cottage au toit de chaume à une tren­taine de minutes de là, dans le petit village de Black Burton, avec un seul et unique pub !

Raconter ses succès c’est impudique et inintéressant

Le lende­main, j’ai eu une autre séance de signa­ture dans une librai­rie du centre d’Athènes, Hestia Books. De toutes les séances de ce genre auxquelles j’ai parti­cipé dans ma carrière, celle-ci fut la crème de la crème. La queue devant le maga­sin s’al­lon­geait sur huit cent mètres, pertur­bant consi­dé­ra­ble­ment la circu­la­tion. Les gens venaient ache­ter un nouveau livre et appor­taient les anciens afin de les faire dédi­ca­cer, ce qui consti­tuait une épreuve, car je ne savais pas comment écrire ces prénoms incon­nus, Docia, Icanthe, Nereida, Tatiana… On demanda alors aux ache­teurs d’écrire leur nom en capi­tal sur des petits bouts de papier jaune qu’ils me tendaient avec le livre. Nombreux étaient ceux qui prenaient des photos, ralen­tis­sant ainsi la progres­sion de la queue, on dû les prier de ne plus en prendre. Au bout d’une heure, on leur dit que je ne pour­rai signer, outre celui qu’il ache­tait, un maxi­mum de quatre titres par personne, puis on descen­dit à trois, à deux pour finir a un. Même ainsi la séance a duré quatre heures , j’ai signé plus de huit cents livres neufs et d’in­nom­brables anciens.

Je retrouve le thérapeute que j’apprécie

Ce livre, je l’ai conçu comme une oppo­si­tion à la pratique cogni­tivo-compor­te­men­tale, rapide, obéis­sant à des proto­coles, obéis­sant à des pres­sions d’ordre écono­mique, et un moyen de combattre la confiance exces­sive des psychiatres en l’ef­fi­ca­cité des médi­ca­ments. Ce combat se pour­suit encore main­te­nant, malgré les preuves indé­niables four­nies par la recherche de la réus­site d’une psycho­thé­ra­pie repose sur la qualité de la rela­tion entre le patient et son théra­peute, son inten­sité, sa chaleur, sa sincé­rité. J’es­père aider à la préser­va­tion d’une concep­tion humaine et plein d’hu­ma­nité des souf­frances psychologiques.

La vieillesse

Enfant, j’ai toujours été le plus jeune – de ma classe, de l’équipe de Base­ball, de l’équipe de tennis, de ma cham­brée en camp de vacances. Aujourd’­hui, où que j’aille, je suis le plus vieux, – à une confé­rence, au restau­rant, à une lecture de livre, au cinéma, un match de Base­ball. Récem­ment, j’ai pris la parole à un congrès de deux jours sur la forma­tion médi­cale conti­nue des psychiatres, patronné par le Dépar­te­ment de psychia­trie de Stan­ford. En regar­dant l’au­di­toire de collègues venus de tout le pays, je n’ai vu que quelques types à cheveux gris, aucun à cheveux blancs. Je n’étais pas seule­ment le plus âgé, j’étais de loin le plus vieux.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Et vous remar­que­rez son coup de cœur !

Pour­quoi Dinard ? Car c’est la ville d’où vient cet auteur. Pour­quoi ce coup de cœur ? Parce que cet auteur vient de notre ville. Cela ne veut pas dire que ce soit un mauvais roman, mais quand même, mes amies n’étaient peut-être pas entiè­re­ment objec­tives. Ce roman raconte l’adolescence d’un jeune garçon, ses émois sexuels, sa passion pour la musique et son quoti­dien marqué par un père direc­teur d’un grand hôpi­tal psychia­trique. Il passera son enfance parmi des gens de cet hôpi­tal. Son meilleur ami, Fran­cis, celui qui l’ap­pelle « Mon gamin » a été aban­donné par ses parents dans la cour de cet hôpi­tal. Thierry, le person­nage prin­ci­pal a le malheur de perdre sa mère trop tôt et Fran­cis qui vouait un culte à ce méde­cin psychiatre qui avait été simple­ment humaine avec lui, proté­gera toute sa vie cet enfant. Le père de Thierry se rema­rie avec Emelyne une trop jeune et jolie belle mère. Un meurtre est commis et sans être un roman poli­cier on est pris par les suites logiques de cet acte. Mais comme souvent ces faits sont vus à travers les yeux et les raison­ne­ments de malades mentaux, ce n’est pas si simple de démê­ler le vrai du faux.

Ce roman vaut surtout pour l’am­biance de ce petit village qui vit au rythme de l’ins­ti­tu­tion psychia­trique. Comme mes co-lectrices, j’ai moins aimé le dénoue­ment que le reste du roman. Les émois sexuels du jeune adoles­cent sont bien racon­tés, et l’his­toire de Fran­cis m’a beau­coup émue. Les rapports humains entre les malades et les « bien-portants » sont fine­ment décrits. Bref il y a de très bons moments dans ce roman qui pour­tant ne m’a pas entiè­re­ment enthousiasmée.

Citation

Une seule mais que j’aime beaucoup pour son humour et sa profondeur

Là où les non-initiés poin­taient du doigt un camp de concen­tra­tion pour fous, Marc voyait une sorte de prin­ci­pauté où les malades mentaux étaient exoné­rés d’im­pôts sur la différence.

Traduit de l’anglais par Élodie Leplat. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


En juin 2018 , notre club de lecture après une discus­sion mémo­rable avait attri­bué au « Chagrin des vivants » son célèbre « coup de cœur des coups de cœur ». C’est donc avec grand plai­sir que je me suis plon­gée dans cette lecture. Envie et appré­hen­sion, à cause du sujet : je suis toujours boule­ver­sée par la façon dont on a toujours maltraité des êtres faibles, En parti­cu­lier, les malades mentaux. Ce roman se situe dans le Yokshire en 1911, dans un asile que l’auteure a appelé Shars­ton. Cette histoire lui a été inspi­rée par la vie d’un ancêtre qui, à cause de la grande misère qui a sévi en Irlande au début du ving­tième siècle, a vécu dans des insti­tu­tions ressem­blant très fort à cet asile.

Le roman met en scène plusieurs person­nages qui deviennent chacun à leur tour les narra­teurs de cette tragique histoire. Ella, la toute jeune et belle irlan­daise qui n’a rien fait pour se retrou­ver parmi les malades mentaux et qui hurle son déses­poir. Clèm une jeune fille culti­vée qui a des conduites suici­daires et qui tendra la main à Ella. John Mulli­gan qui réduit à la misère a accepté de vivre dans l’asile. Charles Fuller le méde­cin musi­cien qui sera un acteur impor­tant du drame.

Ella et John vont se rencon­trer dans la salle de bal. Car tous les vendre­dis, pour tous les patients que l’on veut « récom­pen­ser » l’hôpital, sous la houlette de Charles Fuller, peuvent danser au son d’un orchestre. Malheu­reu­se­ment pour tous, Charles est un être faible et de plus en plus influencé par les doctrines d’eugénisme.

C’est un des inté­rêts de ce roman, nous sommes au début de ce siècle si terrible pour l’hu­ma­nité et les idées de races infé­rieures ou dégé­né­rées prennent beau­coup de place dans les esprits qui se croient savants : à la suite de Darwin et de la théo­rie de l’évolution pour­quoi ne pas sélec­tion­ner les gens qui pour­ront se repro­duire en amélio­rant la race humaine et stéri­li­ser les autres ? L’auteure a choisi de mettre toutes ces idées dans la person­na­lité ambi­guë et déséqui­li­brée de Charles Fuller, mais on se rend compte que ces idées là étaient large­ment parta­gées par une grande partie de la popu­la­tion britan­nique, elles avaient même les faveurs d’un certain Wins­ton Chur­chill. Il s’en est fallu de peu que la Grandes Bretagne, cinquante ans avant les Nazis n’organise la stéri­li­sa­tion forcée des patients des asiles. On apprend égale­ment que ces patients ne sont pas tous des malades mentaux, ils sont parfois simple­ment pauvres et trouvent dans cet endroit de quoi ne pas mourir de faim. On voit aussi comme pour la jeune Ella, que des femmes pouvaient y être enfer­mées pour des raisons tout à fait futiles. Ella, un jour où la chaleur était insup­por­table dans la fila­ture où elle travaillait a cassé un carreau. Ce geste de révolte a été consi­déré comme un geste dément et son calvaire a commencé. Au lieu de l’envoyer à la police on l’a envoyée chez les « fous ». On retrouve sous la plume de cette auteure, les scènes qui font si peur : comment prou­ver que l’on est sain d’esprit alors que chacune des paroles que l’on prononce est analy­sée sous l’angle de la folie. Et lorsque Ella se révolte sa cause est enten­due, elle est d’abord démente puis violente et enfin dangereuse.

Le drame peut se nouer main­te­nant tous les ingré­dients sont là. Un amour dans un lieu inter­dit et un méde­cin pervers qui mani­pule des malades ou des êtres sans défense.

J’ai lu ce deuxième roman d’Anna Hope avec un peu moins d’in­té­rêt que son premier. Elle a su, pour­tant, donner vie et une consis­tance à tous les prota­go­nistes de cette histoire, ses aïeux sont quelque part dans toutes les souf­frances de ces êtres bles­sés par la cruauté de la vie. Il faut espé­rer que nos socié­tés savent, aujourd’hui, être plus compa­tis­santes vis à vis des plus dému­nis. Cepen­dant, quand j’entends combien les béné­voles de « ADT quart monde » se battent pour faire comprendre que les pauvres ne sont pas respon­sables de leur misère, j’en doute fort.

Citations

Le mépris des gardiennes pour les femmes enfermées à l’asile

Toute­fois elle voyait bien comment les surveillantes regar­daient les patientes, en rica­nant parfois derrière leurs mains. L’autre jour elle avait entendu l’in­fir­mière irlan­daise qui dégoi­sait avec une autre de sa voix criarde de pie : « Non mais c’est‑y pas que des animaux ? Pire que des animaux. Sales, tu trouves pas ? Mais comment il faut les surveiller tout le temps ? Tu trouves pas ? Dis, tu trouves pas ? »

Les femmes et la maladie mentale

Contrai­re­ment à la musique, il a été démon­tré que la lecture prati­quée avec excès était dange­reuse pour l’es­prit fémi­nin. Cela nous a été ensei­gné lors de notre tout premier cours magis­tral : les cellules mascu­lines sont essen­tiel­le­ment catho­liques – actives éner­giques- tandis que les cellules fémi­nines son anato­miques – desti­nées à conser­ver l’éner­gie et soute­nir la vie. Si un peu de lecture légère ne porte pas à consé­quence, en revanche une dépres­sion nerveuse s’en­suit quand la femme va à l’en­contre de sa nature.

Théorie sur la pauvreté au début du 20e siècle

La société eugé­nique est d’avis que la disette, dans la mesure où elle est incar­née par le paupé­risme (et il n’existe pas d’autres étalon), se limite en grande partie à une classe spéci­fique et dégé­né­rée. Une classe défec­tueuse et dépen­dante connue sous le nom de classe indigente.
Le manque d’ini­tia­tive, de contrôle, ainsi que l’ab­sence totale d’une percep­tion juste sont des causes bien plus impor­tantes du paupé­risme que n’im­porte lesquelles des préten­dues causes économiques.