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Un séjour assez long à Fonte­nay-sous-Bois à l’oc­ca­sion d’une nais­sance m’a permis d’uti­li­ser le Kindle pour satis­faire mon envie de lecture.
Traduit de l’an­glais par Nata­lie Zimmer­mann

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J’ai donc saisi l’oc­ca­sion de lire un livre de plus sur « l’af­faire » grâce à Sandrine qui tient le blog « Tête de lecture » et j’en suis ravie. Ce n’est pas la première fois que je dois au roman­cier l’évo­ca­tion de l’af­faire Drey­fus. Adoles­cente, j’ai dévoré les romans de Roger Martin du Gard , plus tard j’ai retrouvé « l’af­faire » chez Proust , j’ai étudié en classe « J’ac­cuse » de Zola. Et voilà donc un roman qui m’a replon­gée dans cette incroyable erreur judi­ciaire. Le roman­cier choi­sit de racon­ter la prise de conscience du colo­nel Picquart, et en cela il est nova­teur et passion­nant. Deux concep­tions de l’hon­neur de l’ar­mée s’af­frontent. Celle de Picquart.

Ce jeune et brillant colo­nel persuadé de l’innocence de Drey­fus est égale­ment certain que l’ar­mée doit recon­naître son erreur pour retrou­ver son honneur.

Commence alors pour lui une véri­table descente aux enfers digne d’un véri­table thril­ler et écrit comme tel par Robert Harris. Même si on connaît la fin, on craint pour sa vie , et même si on connaît bien l’af­faire, on est surpris de l’acharnement de l’ar­mée à son encontre. Il risque de perdre sa carrière, son honneur et sa vie pour défendre un homme pour qui, au début, il a très peu d’es­time. Lors­qu’il a la preuve que celui qui a écrit le borde­reau sur lequel se fonde l’ac­cu­sa­tion est Este­rhazy , il croit naïve­ment qu’une enquête va être dili­gen­tée pour confondre le traitre et inno­cen­ter Drey­fus.

Il s’op­pose à l’état major pari­sien qui croit aussi défendre l’hon­neur de l’ar­mée, en préfé­rant ne pas recon­naître ses erreurs plutôt que de décla­rer un juif inno­cent. Tout le monde au début est de bonne foi , mais lorsque les preuves des faux d’Henry seront décou­vertes, une autre affaire commence : celle des preuves secrètes (entiè­re­ment fabri­quées) pour ne pas reve­nir sur un juge­ment qui arran­geait tout le monde. Tout cela mené par le ministre de la guerre le géné­ral Mercier

Ce roman se dévore comme un roman poli­cier et en ces temps où l’in­to­lé­rance fait encore des ravages, cela fait du bien de se replon­ger dans les périodes diffi­ciles qui ont forgé les valeurs de la répu­blique fran­çaise. Comme dans le livre de Bredin, on constate que, même si Drey­fus a été réin­té­gré avec les honneurs dans l’ar­mée fran­çaise à laquelle il était si atta­ché, ses années aux bagnes n’ont pas été prises en compte dans sa carrière mili­taire alors que les deux années où Picquart a été renvoyé de l’ar­mée lui ont permis un avan­ce­ment rapide.

Citations

Les bassesses humaines, la présence de la foule haineuse lors de la dégradation de Dreyfus

C’est à ce moment que je compris ce que Mercier avait saisi depuis le début, à savoir que le désir humain d’as­sis­ter à l’hu­mi­lia­tion de l’autre forme­rait toujours une protec­tion ample­ment suffi­sante contre le froid le plus intense.

L’antisémitisme dans l’armée et le plaisir des bons mots :

Remar­quez, comman­dant Picquart : les Romains jetaient les chré­tiens aux lions ; nous leur servons des Juifs. C’est un progrès, me semble-t-il.

Propos prêtés au Colonel Sandhers responsable du contre-espionnage et du dossier contre Dreyfus :

- Vous pensez que si la guerre éclate, il sera néces­saire d’en­fer­mer les juifs ?

- Il faudra au moins les obli­ger à s’ins­crire sur un registre et les contraindre à un couvre-feu et des restric­tions de dépla­ce­ment.

Le choix du silence, le choix de l’armée française en 1894, le choix de Picquart :

- Je peux vous assu­rer que je n’éprouve stric­te­ment rien pour Drey­fus, ni dans un sens ni dans un autre. Fran­che­ment, je voudrais qu’il soit coupable – cela me faci­li­te­rait gran­de­ment la vie. Et, jusqu’à très récem­ment, j’étais persuadé de sa culpa­bi­lité. Mais main­te­nant que j’ai les pièces entre les mains, j’ai le senti­ment qu’il ne peut pas être coupable. Le traitre c’est Este­rhazy

- Peut-être que c’est Este­rhazy, et peut-être pas. Vous ne pouvez pas en être certain. Cepen­dant, le fait est que si vous ne dites rien, personne ne le saura.

Nous avons donc enfin atteint le cœur même de ce sombre problème. La pièce me paraît encore plus silen­cieuse qu’au­pa­ra­vant. Gonse me regarde bien en face. Je choi­sis mes mots avant de répondre :

- Mon Géné­ral, ce que vous dites est abomi­nable ; je ne sais pas ce que je ferai, mais je n’emporterai pas ce secret dans la tombe.

On en parle

Un excellent site, Alfred Drey­fus pour ou contre.


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Un séjour assez long à Fonte­nay m’a permis de prendre le temps pour lire sur ma liseuse deux livres impor­tants, je commence par celui qui, de l’aveu même Robert Harris, a été à l’ori­gine de son excellent roman « D ». Ce livre d’his­to­rien est abso­lu­ment passion­nant et se lit très faci­le­ment. Je ne peux qu’en recom­man­der la lecture à tous ceux et toutes celles qui sont inté­res­sés par cette période et à qui le fana­tisme et l’in­to­lé­rance font peur. Jean-Denis Bredin permet de comprendre complè­te­ment » le pour­quoi » de cette affaire. Elle a réussi à prendre forme pour des raisons bien parti­cu­lières :

  • L’ar­mée fran­çaise vient de subir une défaite en 1870 et se sent trahie par la nation disons qu’elle préfère rendre la trahi­son respon­sable de sa défaite plutôt que ses propres incom­pé­tences.
  • L’ar­mée est le refuge de la noblesse qui se sent au dessus du pouvoir civile et croit repré­sen­ter le « véri­table » esprit fran­çais.
  • L’an­ti­sé­mi­tisme était latent et entre­tenu par l’église catho­lique qui voulait prendre sa revanche sur l’athéisme de la révo­lu­tion fran­çaise.
  • L’église et l’ar­mée étaient donc les deux piliers de la cause anti­drey­fu­sarde.
  • Le pouvoir civil était très régu­liè­re­ment secoué par des scan­dales et avait peu envie de défendre « un juif ».

Tous ces diffé­rents facteurs permettent de comprendre pour­quoi, quand on a cru avoir trouvé le respon­sable de l’es­pion­nage et de celui qui livrait aux Alle­mands les ingé­nieux systèmes de l’ar­tille­rie fran­çaise, tout le monde était bien content de punir ce traitre et que ce soit un juif arran­geait vrai­ment tout le monde. Le travail de Jean-Denis Bredin permet aussi de mieux connaître les diffé­rents prota­go­nistes de l’af­faire , en parti­cu­lier le colo­nel Picquart qui sera le person­nage central du roman de Robert Harris. Mais aussi la famille Drey­fus en parti­cu­lier Alfred qui est un pur produit de l’ar­mée fran­çaise et qui ne souhaite qu’une chose qu’on lui rende son honneur.

Nous suivons aussi « l’af­faire » comme un incroyable moment de folie natio­nale, folie anti­sé­mite d’un côté , soutenu par l’église et son jour­nal « La Croix » et surtout « la libre parole » de Drumont. Et de l’autre côté les Drey­fu­sards entraîné par le talent de Zola , qui veut réta­blir la justice et s’op­pose aux secrets mili­taires.

Pendant ce temps un homme, Alfred Drey­fus connaît un sort terrible isolé du monde dans l’Ile du diable où pendant deux ans il n’aura le droit de parler à personne. Il ne doit sa survie qu’à son courage et à sa déter­mi­na­tion de prou­ver son inno­cence. Cette affaire ne finit pas de trou­bler les fran­çais et le monde entier. Comment oublier que lors de la dégra­da­tion de Drey­fus et des cris de la foule « Mort aux juifs » un jour­na­liste Théo­dore Herzl , corres­pon­dant d’un grand quoti­dien vien­nois, a compris que les juifs seraient persé­cu­tés tant qu’ils n’au­ront pas leur propre pays ? Comment oublier que toutes les thèses de Drumont et de son jour­nal « la libre parole » seront reprises par les Nazis et mises en œuvre de la façon qu’on connaît ?

Le livre s’ar­rête en 1906 lors de la réin­té­gra­tion de Picquart et de Drey­fus dans l’ar­mée , mais il faudra attendre 1995 pour que l’ar­mée fran­çaise recon­naisse défi­ni­ti­ve­ment l’in­no­cence de Drey­fus. Cela, à la suite d’une note du service histo­rique parue l’an­née d’avant mettant en doute son inno­cence.

Citations

L’armée en 1894

Pour beau­coup de milieux tradi­tion­nels, l’Ar­mée est vécue comme un refuge, une sauve­garde contre l’ordre nouveau. Elle semble le dernier lieu où se conservent les valeurs anciennes ; elle préserve la fidé­lité légi­ti­miste. Elle est l » « Arche sainte » à laquelle les répu­bli­cains n’ont pas encore osé toucher, un précieux domaine main­tenu intact au milieu de la subver­sion géné­rale.

La position de l’église catholique soutient des « antidreyfusards »

On se révolte contre le refus de Dieu, le prin­cipe de laïcité, la destruc­tion des vertus chré­tiennes, l’ébranlement de l’in­fluence catho­lique.

L’absolue confiance de Dreyfus dans l’armée française, son armée

« La vérité finit toujours par se faire jour, envers et malgré tous. Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière pouvaient être étouf­fée. Il faudra qu’elle se fasse entière et abso­lue, il faudra que ma voix soit enten­due par toute notre chère France, comme l’a été mon accu­sa­tion. Ce n’ai pas seule­ment mon honneur que j’ai à défendre, mais encore l’hon­neur de tout le corps d’of­fi­ciers dont je fais partie et dont je suis digne . » Alfred Drey­fus au bagne de Cayenne.

Bilan pour le pouvoir de la presse

La presse décou­vrant sa puis­sance, a vite prouvé que celle-ci s’exer­çait en tous sens. Sans » l’Au­rore » et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais,sans Drumont et « La libre parole » y serait-il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans la démo­cra­tie, le meilleur et l e pire : rempart de la Vérité , mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abê­tis­se­ment, école du fana­tisme, en bref , instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

La culpabilité de Dreyfus pour l’Armée

Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières.Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’in­té­rêt de la France l’hon­neur de l’Ar­mée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d » « avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Ar­mée et la Nation » d’avoir été le symbole et l’ins­tru­ment des forces du mal.

Libération du 12 septembre 1995

Le 7 septembre 1995 face à un audi­toire de 1.700 personnes rassem­blées à l’hô­tel de ville de Paris, le géné­ral Jean-Louis Mour­rut, chef du service histo­rique de l’ar­mée de terre (SHAT), a estimé que cette affaire qui n’en finit pas de provo­quer des remous est « un fait divers judi­ciaire provo­qué par une conspi­ra­tion mili­taire [qui] abou­tit à une condam­na­tion à la dépor­ta­tion ­ celle d’un inno­cent ­ en partie fondée sur un docu­ment truqué ». Des mots qui n’avaient encore jamais été pronon­cés au nom de l’ins­ti­tu­tion mili­taire, et qui suivent ceux que Gérard Defoix, alors évêque de Sens, avait pronon­cés en octobre 1994, dans le même sens, au nom de l’Eglise de France.

On en parle

Un site qui permet de garder en tête les diffé­rents moments de l’af­faire : L’Af­faire Drey­fus et une chro­no­lo­gie très complète sur le site Chrono.