Ce livre atten­dait une occa­sion pour être « re » lu car j’avais déjà lu et commenté « L’af­faire » le 19 juin 2015 !. Un problème de santé m’a obli­gée à ralen­tir mes acti­vi­tés et quel plai­sir alors d’avoir une liseuse sur laquelle je mets des livres qui n’at­tendent que mon bon plai­sir. J’ai adoré cette lecture et cela m’a fait oublier tous mes tracas. Quand je rédige cet article, j’ap­prends la mort de Jean-Denis Bredin triste coïn­ci­dence !

Ce livre décrit avec minu­tie toute l’af­faire Drey­fus et cette incroyable injus­tice que cet homme a subi. On n’au­rait bien du mal à comprendre le pour­quoi de « l’Af­faire » si on ne connaît pas le contexte. Et c’est tout le talent de ce grand histo­rien, avocat et écri­vain : Jean-Denis Bredin, de nous permettre de comprendre l’état de la société fran­çaise dans lequel s’est dérou­lée l’af­faire Dreyfus.

Il y a d’abord l’armée fran­çaise vain­cue à Sedan en 1871 qui vit très mal cette défaite et qui, plutôt que de se remettre en cause préfère l’ex­pli­quer par la trahi­son. On cherche, et on trouve des espions partout. Avoir un juif à l’état major des armées voilà bien un coupable facile à accu­ser, parce qu’il est vrai que des docu­ments sont arri­vés à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. En parti­cu­lier le fameux borde­reau dont l’écri­ture ressemble à celle de Drey­fus. C’est une preuve bien mince surtout quand on ne cherche pas d’autres écri­tures qui pour­raient ressem­bler à celle-ci. En parti­cu­lier l’écri­ture d’Es­te­rhazy qui est un person­nage très louche et toujours à court d’argent. Peu importe, fin 1894, Drey­fus est condamné , dégradé en public et envoyé au bagne pour sept ans.

Commence alors une campagne, très discrète au départ, et qui prend peu à peu de l’am­pleur pour sa réha­bi­li­ta­tion. L’af­faire commence vrai­ment, la passion anti­sé­mite soute­nue par une église catho­lique abso­lu­ment fana­ti­sée accom­pagne chaque révé­la­tion de ce qui pour­rait inno­cen­ter Drey­fus. C’est abso­lu­ment incroyable de relire la presse catho­lique de l’époque, et peu à peu s’im­pose ce para­doxe incroyable : il y a bien un traitre, plutôt que de trou­ver qui était ce traitre c’est beau­coup mieux d’ac­cu­ser un juif que de salir l’hon­neur de l’ar­mée française.

Et pendant que les passions se déchaînent, Alfred Drey­fus est le seul à croire vrai­ment à l’hon­neur de l’ar­mée, il ne veut pas lutter contre l’an­ti­sé­mi­tisme, il n’est pas du tout le porte parole d’une cause, il veut laver son honneur et que les siens soient de nouveau fiers de lui. Il déce­vra ses parti­sans quand il accep­tera la grâce prési­den­tielle, après le procès de Rennes en 1899. Il faudra attendre 1906 pour qu’en­fin son honneur lui soit complè­te­ment rendu, et 1995 pour que l’ar­mée recon­naisse son rôle dans la condam­na­tion d’un inno­cent. Il doit beau­coup à un autre acteur de cette affaire : le colo­nel Picquart, qui, bien que n’ap­pré­ciant pas Drey­fus, veut que la vérité soit établie. Il ira en prison pour cela, mais quand les deux seront réha­bi­li­tés ses années de déten­tion lui seront comp­tées pour son ancien­neté contrai­re­ment à Drey­fus : une dernière injus­tice. En 2015, j’avais dévoré le livre de Robert Harris « D » qui fait sans doute un trop beau rôle au colo­nel Picquart

Il ne faut pas oublier (le moment le plus célèbre de cette affaire) Émile Zola et son célèbre « J’ac­cuse » publié dans l’Au­rore, le 13 janvier 1998. Mais c’est aussi ce qui cache une partie de la vérité, comme on le sait grâce, entre autre, au travail de Jean-Denis Bredin, Drey­fus ne voulait pas être un mili­tant de la cause juive, il était et est resté un offi­cier de l’ar­mée fran­çaise en qui il croyait plus que tout. Les valeurs de la France n’au­ront pas fini de trahir cette famille puisque sa petite fille, Made­leine Levy résis­tante, mourra à Ausch­witz en janvier 1944.

Un livre passion­nant qui éclaire cette époque d’un regard nouveau : la violence de l’an­ti­sé­mi­tisme catho­lique explique sans doute la violence faite aux juifs par le nazisme et la passi­vité des réac­tions de l’église. Il n’y a eu à ma connais­sance que l’évêque de Toulouse, Jules Saliège à avoir inter­rogé offi­ciel­le­ment la conscience de ses fidèles en impo­sant dans tous ses diocèses la lecture de cette lettre dont voici un passage :

Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étran­gers sont des hommes, les étran­gères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chré­tien ne peut l’oublier..

C’est une autre époque, mais que, le défer­le­ment de la haine anti­sé­mite lors de l’af­faire Drey­fus, avait bien préparé.

Citations

Les forces antidreyfusardes

À l’inverse, les anti­drey­fu­sards se sont eux aussi regrou­pés. L’armée anti­drey­fu­sarde compte les monar­chistes, les anti­sé­mites, la grande majo­rité des mili­taires, la plupart des prêtres, la quasi-tota­lité des congré­ga­tions, la masse des catho­liques prati­quants, et de manière géné­rale tous ceux qui veulent défendre la France tradi­tion­nelle, sa morale, ses vertus, ses insti­tu­tions, son écono­mie même, contre le pour­ris­se­ment de la Répu­blique, de la laïcité, du capi­ta­lisme, tout ce que les Juifs leur semblent appor­ter avec eux. Le natio­na­lisme et l’antisémitisme sont le fonds commun du bloc anti­drey­fu­sard. Et il n’est pas contes­table que l’Église en est la force principale. 

Juif donc coupable

Drey­fus est deux fois coupable, parce qu’il est juif, et parce que l’honneur de l’Armée le veut. Le débat sur l’innocence de Drey­fus est fina­le­ment secon­daire. « Son pire crime, dira Barrès, expri­mant la conviction
anti­drey­fu­sarde, est d’avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Armée et la Nation .

Toujours l’antisémitisme

Mais beau­coup ont sans doute sous­crit anony­me­ment. Un prêtre infirme qui envoie huit centimes voudrait manier l’épée aussi bien que le goupillon. Un autre prie « pour avoir une descente de lit en peaux de youpin » afin de la piéti­ner matin et soir. Un troi­sième signe : « Un prêtre pauvre écœuré qu’aucun évêque de France n’apporte sa sous­crip­tion ». Un petit curé poite­vin, qui envoie 1 franc, chan­te­rait avec plai­sir le requiem du dernier des youpins.

Le rôle de la presse

Sans L’Aurore et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais, sans Drumont et La Libre Parole, y serait- il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans l’histoire de la démo­cra­tie, le meilleur et le pire : rempart contre l’arbitraire, arme de la Vérité, mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abêtissement, école du fana­tisme, en bref, instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

L’importance de la trahison

Et l’opinion géné­rale est que la France a perdu la guerre non parce qu’elle a été la victime d’un rapport de forces, mais parce qu’elle a été trahie. Partout les patriotes suspectent des espions. Répu­bli­cains et monarchistes
riva­lisent dans leur zèle à traquer les traîtres. La trahi­son est bien le crime total, que nul n’excuse, que rien n’expie. Quand Drey­fus est condamné, Jaurès s’indigne à la tribune de l’Assemblée qu’il ne soit pas fusillé. Clemen­ceau déplore le sort trop doux que la faiblesse du pouvoir lui réserve. Drey­fus, qui parti­cipe à la foi commune, ne cessera d’écrire, de l’île du Diable, que son trai­te­ment serait bien trop clément s’il était un traître. En cette année 1894 l’espion est bien la bête à abattre.

Culpabilité de Dreyfus

Je suis convaincu de l’innocence de Drey­fus, dit un offi­cier fran­çais à Émile Duclaux, mais si on me le donne à juger, je le condam­ne­rai de nouveau pour l’honneur de l’Armée. » Pour l’honneur de l’Armée. Parce que la Patrie l’exige. Parce que ceux qui sont grou­pés aux côtés de Drey­fus sont les enne­mis de l’Armée, qu’ils affai­blissent la France. Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières. Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’intérêt de la France, l’honneur de l’Armée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d’« avoir servi pendant cinq ans à ébranler
l’Armée et la Nation totale[1802] », d’avoir été le symbole et l’instrument des forces du mal.

Le dreyfusisme

Mais la ligne qui sépare le drey­fu­sard de l’antidreyfusard passe le plus souvent en chacun. La part qui sacri­fie l’innocence au préjugé, qui condamne sans preuve, qui hait la diffé­rence, qui fabrique l’accusation, qui habille l’intérêt person­nel d’intérêts supé­rieurs, qui n’aime de la liberté que la sienne, elle est en chacun de nous ou presque. Il y avait de l’antidreyfusard chez Picquart, mais sa vertu était plus forte que ses préjugés.

La grandeur de Dreyfus

Nulle haine, nul signe de la moindre amer­tume chez Alfred Drey­fus. Il semble n’en vouloir à quiconque. Son martyre fut encore pour lui l’expression tragique d’un devoir. Les épreuves physiques et morales qu’il a endu­rées, l’humiliation de la parade, les cris de haine, les crachats, les années de bagne, la double palis­sade, les fers aux pieds, son destin détruit, sa santé ruinée, tout cela il le voit comme « une étape gran­diose vers une ère de progrès ». Il ne met pas en doute que la liberté univer­selle soit au bout du chemin. Simple­ment ce Fran­çais, qui a tant souf­fert de la France, regarde main­te­nant au-delà des fron­tières. Il voudrait que son « Affaire » ait servi l’humanité.

10 Thoughts on “L’affaire – Jean-Denis BREDIN

  1. keisha on 27 septembre 2021 at 08:53 said:

    Je comprends que ce livre t’ai beau­coup plu !

  2. Une affaire drama­tique et passion­nante. J’ai déjà pas mal lu dessus, je ne crois pas que je vais en rajouter.

  3. Un livre que je devrais lire tiens, on ne comprends jamais assez l’af­faire Drey­fus, malgré les films et autres ! je note.
    J’es­père que tes tracas de santé ne sont que passa­gers. Bon rétablissement !

    • Merci, je vais beau­coup mieux.
      J’ai été passion­née par ce livre, en tant que native de Rennes, je me suis toujours sentie concer­née par cette affaire. Les profes­seurs d’histoire du lycée nous l’expliquaient toujours très bien, certai­ne­ment à cause du (ou grâce au) procès en révi­sion qui s’est déroulé au lycée de garçon de Rennes, actuel lycée Emile Zola qui porte ce nom pour cette raison. 

  4. je suis une passion­née d’his­toire donc j’ai lu ce livre lors de sa sortie il y a déjà quelques dizaines d’an­nées si je me souviens bien, cela m’avait à la fois éclairé mais aussi effa­rée, c’était je crois le premier récit vrai d’une erreur judi­ciaire que je lisais, on ne l’ou­blie pas
    Jean Denis Bredin à fait là oeuvre utile et indis­pen­sable même quand on voit qu’au­jourd’­hui encore l’an­ti­sé­mi­tisme n’est pas mort
    le livre d’Har­ris est certes bien écrit mais un peu trop romancé à mon gout

    • Je crois que la première fois que j’avais lu « l’af­faire » c’était sur tes conseils. Six ans après ma « re » lecture a été aussi passion­nante, on ouble forcé­ment des aspects à une première lecture.
      Je ne peux que conseiller cette lecture pour tous ceux et toutes celles qui veulent comprendre un pan entier de notre histoire. Puis­qu’on parle de retrou­ver l’iden­tité fran­çaise il faut abso­lu­ment se souve­nir aussi des mauvais côtés de la France catho­lique bien pensante, l’église a bien changé, heureu­se­ment mais peut être parce qu’elle ne domine plus les esprits. Vaste débat qui me dépasse un peu .

  5. Je suis toujours assez fasci­née par cette affaire, du coup je note. J’es­père que ton problème de santé va s’arranger.

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