Édition J’ai lu

Ce livre est la biogra­phie des deux grand-mères de l’au­teure qui sont toutes les deux nées en 1902 et meurent en 2001. Elles ont été amies toute leur vie depuis l’âge de six ans jusqu’à leur mort. elles ont réalisé leur vœu le plus cher : le fils de Martha épou­sera la fille de Mathilde et elles seront donc non seule­ment liées par des liens amicaux mais aussi familiaux.

Je sais, ce livre est écrit par une auteure fran­çaise mais le sujet concerne telle­ment les rapports de l’Al­le­magne et de la France que je le propose pour ce mois de novembre 2022 si vous l’acceptez.

Ce récit se passe en Alsace à Colmar (Kolmar) et quand on voit les dates on comprend tout de suite que nous allons connaître cette région sous la domi­na­tion alle­mande jusqu’en 1918 puis fran­çaise et de nouveau alle­mande en 1940 sous le joug nazi jusqu’en 1945.

Tout l’in­té­rêt de cette biogra­phie vient de l’ami­tié de ces deux femmes que beau­coup de choses opposent. Marthe est origi­naire d’une famille alsa­cienne clas­sique et pour Mathilde c’est plus compli­qué : son père Karl Georg Goerke est alle­mand et est venu s’ins­tal­ler en Alsace, son épouse est Belge leur première fille Mathilde est née en Allemagne.

Jusqu’en 1914, les deux petites filles gran­dissent dans des familles à qui tout réus­sit, elles cultivent une amitié sans faille, elles habitent dans le même immeuble et fréquentent les mêmes écoles. La guerre 1418 vient compli­quer les choses car les Alle­mands se méfient de l’ab­sence de patrio­tisme des Alsa­ciens. Nous suivrons la guerre de Joseph le futur mari de Mathilde, il est enrôlé dans l’ar­mée alle­mande et est envoyé d’abord loin du front de l’ouest, il n’a le droit à aucune permis­sion telle­ment les auto­ri­tés craignent les déser­tions des alsaciens.

Et puis arrive 1918 et le retour de l’ar­mée fran­çaise triom­phante et commence alors dans ce moment de liesse pour une grande partie de la popu­la­tion le drame qui marquera à tout jamais Mathilde. Son père souhaite deve­nir fran­çais et vit alors jusqu’en 1927 année où il le devien­dra, une période de peur : il craint à tout moment d’être chassé du pays qu’il s’est choisi . C’est la petite histoire mais cela a dû concer­ner un grand nombre d’al­sa­ciens d’ori­gine germa­nique. Du coup Mathilde aura tendance à s’in­ven­ter une famille extra­or­di­naire en maltrai­tant parfois la vérité histo­rique. La période nazie est une horreur pour toutes les deux Marthe est veuve d’un offi­cier fran­çais et Mathilde est mariée avec Joseph Klebaur fabri­quant de porce­laine. Elles seront sépa­rées pendant quatre longues années mais se retrou­ve­ront après la guerre.

La façon dont leur petite fille fouille à la fois leur passé et leur carac­tère est très inté­res­sant , avec comme toile de fond la grand histoire qui a tant boule­versé les vies des familles alsa­ciennes. On comprend peu à peu à quel point Mathilde a été désta­bi­li­sée par le fait qu’elle a dû cacher ses racines germa­niques et la peur que son père lui a trans­mis de pouvoir être expulsé. Marthe a un carac­tère plus heureux et c’est elle qui construit ce lien amical qui les soutien­dra toutes les deux malgré les périodes luna­tiques de Mathilde . Tous les person­nages qui gravitent autour d’elles sont aussi très inté­res­sants : la tante Alice confite en reli­gion et qui a peur de tout, le père de Matilde qui a trans­mis à sa fille la peur d’être expulsé, Geor­gette la soeur tant aimée de Mathilde insti­tu­trice dans un quar­tier popu­laire de Berlin qui pren­dra partie pour les spar­ta­kistes en 1920 et tant d’autres person­nages qui croisent leur vie. Une lecture que je vous recom­mande : cela fait du bien de retrou­ver la vie de gens ordi­naires traver­sant les tragé­dies de la grande histoire sans pour autant avoir connu une vie dramatique.

Citations

Le revers de la médaille de la victoire.

Mon arrière-grand-père alle­mand en veut aux alsa­ciens de ne pas recon­naître que la période du Reichs­land a été pour eux une grande phase d’ex­pan­sion écono­mique. Oubliées les lois sociales de Bismarck qui comptent parmi les plus progres­sistes d’Eu­rope. Le chan­ce­lier alle­mand a doté l’Al­sace du premiers système complet d’as­su­rances sociales obli­ga­toires. Oublié le grand degré d’au­to­no­mie octroyée à l’al­sace. En 1911 Alsace lorraine devient un vingt-sixième état confé­déré. L’Al­sace-Lorraine a sa Consti­tu­tion et son parle­ment comme les autres Länder du Reich. L’Al­sace a ses lois propres. Jamais plus elle ne sera aussi auto­nome. Oublié aussi le formi­dable essor urbain que connaissent les villes alsa­ciennes. Stras­bourg devient une véri­table capi­tale régio­nale. Henri Réling doit aux Alle­mands le quar­tier Saint-Joseph, la nouvelle gare, les cana­li­sa­tions toute neuves, l’eau potable, l’élec­tri­cité et ses deux belles maisons.

Lettre du grand père 19 août 1918.

Chère maman, un de mes amis lorrains vient de partir pour sa permis­sion. Et j’ai été pris soudain d’un tel cafard que j’ai besoin de bavar­der un peu avec toi à distance. Bien­tôt ce sera mon tour, peut-être déjà au début du mois de septembre. tous ceux qui m’écrivent me demandent quand je pars en permis­sion. Après toutes ces aven­tures en Russie et dans le nord de la France, comme je serais heureux de vous revoir, toi, ma chère mère, et vous, mes sœurs adorées ! Les jours de temps clair j’aper­çois les belles Vosges au loin. Et je pense avec nostal­gie à toi, ma chère petite mère. Vous allez trou­ver un peu ridi­cule qu’un jeune homme de vingt deux ans ans écrivent des choses aussi senti­men­tales. Mais quand on sait la vie que nous avons eue sur le champ de bataille, quand on sait les horreurs dont nous avons été témoins, il est facile de comprendre notre état d’es­prit. Prie pour que Dieu me protège, pour que nous puis­sions bien­tôt mener ensemble une vie heureuse.

Portrait d’une femme d’une autre époque

Cette sœur crain­tive avait peur de tout : de l’orage, des voleurs, des dépenses inutiles, des courants d’air, des chiens, de l’im­prévu, de la vie toute entière. Elle avait toujours habité au rez-de-chaus­sée de l’im­meuble de l’ave­nue de la liberté dans l’ap­par­te­ment de ses parents. À leur mort, elle avait simple­ment quitté sa chambre de jeune fille au bout du couloir pour occu­per la chambre conju­gale, plus spacieuse, sur le devant.

Le bilinguisme.

Ma grand mère avait attri­bué à chacune de ses de langue une fonc­tion bien défi­nie. L’al­le­mand était la langue des émotions graves et des juge­ments défi­ni­tifs. Une langue morale et sombre char­gée de toutes les misères du monde. le fran­çais était la langue légère des petits senti­ments affec­tueux. Mathilde m’ap­pe­lait « Ma chérie » et jamais « Mein Schatz » ou « Mein kind » Jamais, avant mon arri­vée en Alle­magne, elle ne m’avait d’ailleurs adressé la parole en alle­mand. jamais elle ne m’avait aidé à faire mes devoirs. Jamais elle ne m’avait fait réci­ter les « Gedichte », les poèmes que nous appre­nions au lycée. Je n’ai compris que bien plus tard combien elle était heureuse de m’en­tendre parler allemand.

20 Thoughts on “Marthe et Mathilde – Pascale Hugues

  1. keisha on 17 novembre 2022 at 08:29 said:

    Oh mais c’est vrai­ment inté­res­sant ! On ne réalise pas combien c’était compli­qué à l’époque..;

  2. une époque telle­ment tour­men­tée pendant des années qu’on ne peut qu’ad­mi­rer les hommes et femmes qui par delà la tour­mente sont parve­nus à main­te­nir des liens forts
    un livre dont je note le titre immédiatement

    • j’ai passé de très bons moments avec ces deux amies et j’aime bien le regard tendre de leur petite fille. L’his­toire est très présente aussi comment pour­rait-il en être autre­ment en Alsace pendants le 20° siècle.

  3. C’est une région qui a été parti­cu­liè­re­ment malme­née avec les deux guerres, ça ne devait pas être évident de s’en sortir. C’est beau qu’elles soient restées amies toute leur vie.

  4. Je ne connais­sais pas, mais ce que tu en dis me plaît beaucoup…

  5. Melanie B on 17 novembre 2022 at 17:14 said:

    Cette histoire semble passion­nante ! Je n’avais jamais entendu parler de cet ouvrage.

    • Moi non plus avant qu’une amie me le prête, elle l’avait trouvé à Falaise dans un musée consa­cré à la vie quoti­dienne pendant la deuxième guerre mondiale.

  6. Effec­ti­ve­ment, ce roman semble inté­res­sant à de nombreux points de vue ;)

  7. tu es une vilaine tenta­trice!! J’ai vécu à Colmar alors me voilà double­ment intéressée…

    • En plus la ville de Colmar est un person­nage impor­tant de l’his­toire , alors n’hé­site pas ce retour vers la vie des deux grands mère de Pascale Hugues va te plaire.

  8. Je ne peux que le rete­nir, il a l’air d’avoir de nombreuses qualités.

  9. Convain­cue moi aussi de décou­vrir l’his­toire de ces deux femmes ! Ton plai­sir de lecture est partagé par ta note !

  10. J’aime ces romans qui mêlent l’His­toire et l’histoire

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