Édition Zulma, Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux livres qui se suivent sur le même sujet, mais quel livre ! Il faut beau­coup de courage pour lire un livre sur le ghetto de Lodz. On sait dès les premières lignes qu’au­cun des person­nages que nous rencon­trons au premier chapitre ne résis­te­ront à la barba­rie nazie. Hamad prend comme fil conduc­teur un malheu­reux enfant qui a vu toute sa famille assas­si­née et en parti­cu­lier son frère jumeau. De fuite en fuite, ce petit enfant aux boucles blondes, arrive à Lodz. Tel un lutin, il se cache dans les plus impro­bables recoins d’une ville peu à peu vidée de ses juifs. Nous rencon­trons alors l’his­toire peu connue de Chaïm Rukovsky qui décida de mettre la mettre la main d’oeuvre juive au service de l’ef­fort de guerre des nazis.

Pour cela, il crée une police juive redou­table. Dans son idée, si les juifs arrivent à se rendre indis­pen­sables, ils pour­ront survivre. C’est tout le para­doxe de ses posi­tions : a t’il été un tyran pour la popu­la­tion au service des nazis ? A‑t-il aidé l’ef­fort de guerre des nazis ? Ou a‑t-il contri­bué à en sauver quelques uns ? Bien sûr tous ses efforts n’ont servi à rien, sinon que Lodz n’a été liquidé qu’en dernier. En dehors de ce côté terrible voire insup­por­table l’au­teur fait revivre la culture yiddish. C’est sans doute ce qui donne un charme très parti­cu­lier à ce livre. Et cela nous rend encore plus triste devant cette perte irré­pa­rable, oui cette culture à bien disparu et cela défi­ni­ti­ve­ment.

Un livre éprou­vant mora­le­ment mais qui a le mérite d’avoir su racon­ter l’in­di­cible.
Un témoi­gnage trouvé sur youtube raconte assez bien le para­doxe de ce ghetto qui lorsque le système de Rukovsky a fonc­tionné a permis à des juifs une vie moins horrible que dans d’autres ghetto, mais en même temps était au service de ceux qui allaient les assas­si­ner.

Citations

Superstitions

Meryem avait bien assi­milé les milles façons d’évi­ter le mauvais œil : ne jamais regar­der par les fenêtres et l’en­tre­bâillure des portes, ne pas convoi­ter les fleurs du voisin ni jalou­ser les mariées vêtues de blanc… Mais aussi, être discrète en tout afin de béné­fi­cier de la Provi­dence. Cela, elle n’y parve­nait guère Chose aisée aux adultes, la discré­tion demande moins de cœur que de raison ; et sa curio­sité était comme une volée de moineaux qui s’épar­pille et se posent en tout lieu. Pas un museau de souris, pas une mèche folle de fian­cée pieuse n’échap­paient à son œil de mouche, elle se délec­tait des innom­brables petites ombres qui dénon­çaient la fièvre mal cachée des caprices et des vices chez les uns et les autres, Juifs ou goyim de passage.

Vocabulaire recherché

Puis, tour­nant les talons, il s’était dirigé d’un pas décidé vers une harpaille de chif­fon­niers qui traî­naient les pieds derrière un baudet minus­cule attelé à une sorte d’énorme brouette à trois roues surchar­gée de hardes et de vieille­ries.

Lódz

- J’ai bien étudié vos propo­si­tions, déclara d’emblée Biebow. La rédemp­tion des Juifs par le travail inten­sif et désin­té­ressé au service du Reich ! C’est fort enthou­sias­mant ! On y réflé­chira peut-être. Mais pour l’heure, l’Ober­grup­penfüh­rer Rein­hard Heydrich, le Reichsfüh­rer Hein­rich Himm­ler, le bureau prin­ci­pal de tutelle de l’Est et nos experts de l’état-major caressent d’autres pers­pec­tives… – – Avec votre agré­ment Herr Hans Biebow, si la chose était seule­ment envi­sa­geable, je me ferai fort de convaincre Herr Hein­rich Himm­ler en personne des immenses mérites de mon programme pour l’éco­no­mie alle­mande… Lódz a toujours été une ville indus­trieuse, grâce aux Juifs pour une grande part.
- Himler vous rira au nez. Que ferez-vous de vos hébreu main­te­nant qu’ils n’ont plus rien ?
- Je pour­rais créer des ateliers et des usines par centaines avec une main d’oeuvre experte…
Par centaines ! Où donc ? Tous vos biens mobi­liers et immo­bi­liers ont été saisis.

Réflexions

À la fois dubi­ta­tif, un peu honteux et débor­dant d’une commi­sé­ra­tion mêlée de dédain, Chaïm Rumkowski laissa sa pensée vaga­bonde s’in­ter­ro­ger sur ce qui diffé­ren­tiel le pauvre chaos des Juifs persé­cu­tés de la méca­nique huilée des persé­cu­teurs. Un chef conclut-il. Les siens ne dispo­sait que d’un Dieu sans visage, les autres avaient un Führer.

Le ghetto

Depuis les massacres de mars dans les rues du centre-ville et les exécu­tions de masse dans la proche forêt de Zgierz, la majo­rité des Juifs encore présents à Lódz, par grande déso­la­tion, volonté de résis­tance ou fidé­lité à leurs mémoires,s’étaient résolu la mort dans l’âme à inté­grer la réserve du ghetto, comme leurs tour­men­teurs l’avaient conjec­turé en usant des procé­dés de la chasse à courre ‑pour­tant abolie par les nazis pour ce qui concerne les sauvages -, avec ses meute de chiens crieurs, ses trompes et ses rabat­teurs ; leur gibier y gagnant somme toute une rela­tive sauve­garde.

Pensée juive

« Ne deman­dez jamais votre chemin à quel­qu’un qui le connaît, car vous pour­riez ne pas vous égarer »

Discours de Chaïm Rumkowski

Nous bâti­rons ensemble une cité ouvrière modèle, une ville usine que toute la Pologne nous enviera. Qui puis-je s’il nous faut satis­faire l’Al­le­magne domi­na­trice pour obte­nir de simple droit de vivre ? Nous crée­rons une répu­blique juive exem­plaire forte de dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs tous dévoué et la plupart haute­ment quali­fiés. 

Rapport homme femme ici au théâtre.

Et Poznansky la laisse en paix, dès lors qu’elle met son âme au service de la comé­die ; il ne l’im­por­tune plus comme à ses débuts, avec cette sour­noi­se­rie des hommes qui dédaignent les femmes en les couvrant de louanges.

Le ghetto sous l’autorité de Chaïm Rumkowski

« Travaillez encore et toujours plus, si vous voulez vivre ! » répète à l’envi le roi Chaïm. Biebow comprends assez mal l’in­di­vidu, son éner­gie de petit caudillo et sa pusil­la­ni­mité face aux digni­taires du Reich. Ce judéen négo­cie la survie des siens contre cent mille pièces de textile pliées et embal­lés, en chef d’in­dus­trie aussi véreux que pugnace dans un marché aux esclaves et aux chiens. Présomp­tueux, au fond rési­gné et docile, il accepte les offenses et les restric­tions dès lors qu’on lui aban­donne la couronne d’Hé­rode.

La fin d’une culture

On ne pardonne qu’au diable à la fin. On néglige tous ceux que la terre recouvre, les hommes et les femmes partis sans comprendre avec leurs valises vides. Profe­sor Glusk l’a prévenu dans un rêve, demain les Alle­mands vien­dront rire au spec­tacle. Le clown Chaïm n’y pourra rien. Roi ou esclave, rien ni personne n’a pour eux d’im­por­tance. Cache-toi, ne respire plus, c’est bien­tôt la fin de notre histoire, on ne parlera plus yiddish à Lódz ni ailleurs. Un lait noir sort de la bouche des morts.

19 Thoughts on “Un Monstre et un Chaos – Hubert HADDAD

  1. keisha on 3 août 2020 at 08:06 said:

    Comme souvent, j’au­rais préféré un livre plus docu­men­taire, et cette histoire de marion­nette a fini par me fati­guer. Mais j’en ai appris, sur ce triste pan d’his­toire…

  2. Hubert Haddad a une écri­ture sédui­sante. Pour­quoi pas ? Je crois qu’il est à la biblio­thèque.

  3. Je ne l’ai pas encore lu mais l’écri­ture de l’au­teur et le thème ont tout pour me convaincre. Il faut juste que je ne l’ou­blie pas entre les multiples tenta­tions qui nous envi­ronnent !

  4. Je l’ai acheté récem­ment, je vais le lire sans tarder.

  5. Trop dur pour moi, je préfère passer et garder un esprit autant esti­val que possible malgré l’ac­tua­lité.

  6. J’aime beau­coup l’écri­ture de Haddad. Pour les thèmes, ça passe ça casse, mais je tente­rai le coup !

  7. Ortiz on 8 août 2020 at 14:37 said:

    Je connais­sais Hubert Haddad avec « Le peintre d’even­tail » et « Ma »,très japo­ni­sants qui m’avaient plu.
    Je ne connais­sais pas celui-là. Je découvre votre blog à cette occa­sion.

  8. J’ai depuis long­temps « Le peintre d’éventail » que je n’ai toujours pas lu… Il va falloir remé­dier à cela.

  9. Cette histoire fait un peu penser au film La Liste de Schind­ler…

    • Oui mais hélas celui qui diri­geait le ghetto était juif donc destiné à être assas­siné comme les autres juifs mais plus tard.

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