Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « la Frac­tale des Ravio­lis » et « la Variante chilienne » voici « Habe­mus Pira­tam », et je sais que les puristes vont me repro­cher d’avoir oublié « La baleine Thébaïde » mais je la retrou­ve­rai bien un jour cette baleine. Ma photo dit mon angoisse : par quel câble pour­rait passer le célèbre hacker Alexan­der pour pira­ter mon ordi­na­teur et s’ins­tal­ler sur Luocine pour vanter des livres que je n’au­rais même pas lus ? Je me joins à Dasola pour vous dire : « quel roman et que de dangers roman­cés ou pas court notre monde sur les diffé­rents « cloud » « dark-web » et autres faces cachées de sites à l’al­lure inof­fen­sive » . Comme l’au­teur est Pierre Raufast , ne vous atten­dez pas à faire faci­le­ment la part entre le vrai du faux, et surtout ne faites pas trop confiance à vos recherches sur Inter­net , car le diable d’homme est capable de créer de fausses réfé­rences sur Google. Le plus impor­tant n’est pas là , lais­sez vous empor­ter par son imagi­na­tion sans limite et dites-vous bien que pour un hacker, rien n’est impos­sible, même pas deve­nir proprié­taire de la Sainte Chapelle … Et puis entre temps vous vous amuse­rez avec les histoires d’un petit village de montagne où on a failli se battre pour une histoire de petite culotte.

Bref un moment de lecture comme je les aime, jouis­sif , mais aussi un poil inquié­tant, pas tant pour l’acte de propriété de la Sainte Chapelle que pour la capa­cité de nuisance des malfai­sants sur le Net, comme ceux qui font que tous les jours, je supprime 15 à 20 commen­taires sur mon blog : pour des place­ments finan­cier, des médi­ca­ments moins chers et aussi effi­caces que ceux que vous trou­ve­rez en phar­ma­cie, pour des substi­tut du viagra mille fois plus puis­sants, pour des images porno­gra­phiques de femmes ou d’hommes, pour des rencontres « hot » avec des parte­naires de votre choix. Bref des pollueurs qui ne sont que des robots mais qui ne m’amusent pas telle­ment. Alors que, le roman de Pierre Raufast m’a lui, beau­coup amusé. Et la morale est prati­que­ment sauve , enfin presque ! vous juge­rez par vous même.

Citations

Est ce vrai ?

De fil en aiguille, il repensa à ce décret de Nico­lae Ceau­sescu, inter­di­sant la pratique du Scrabble car « trop intel­lec­tuel et subver­sif ». Et s’il avait eu raison ?

J’aime l’humour de cet auteur :

Le prêtre se passa la main sur le visage. Il n’était ici que depuis deux ans, mais connais­sait déjà tous les vices de ses petits vieux ‑les seuls à venir se confes­ser chaque vendredi dès sept heures du matin.
Cela ne volait pas très haut : des cerises chapar­dées dans un verger, un home se soula­geant régu­liè­re­ment dans le puits d’un voisin pour perpé­tuer la vengeance de son père et une rixe datant de 1923, quelques lettres anonymes dénon­çant un pain trop cuit ou des cadavres de bouteilles mal triées dans le local poubelle.
Des crimes ordi­naires dans ce village de trois mille habi­tants, perché en haut de la vallée de Chan­te­brie.

Les commérages

Fran­cis remar­qua que la vieille avait posé ses sacs de courses à terre et s’était instal­lée dans sa verti­ca­lité, ce qui augu­rait une bonne demi-heure de bavar­dages oiseux

Les joies des hackers

Une fois dans le réseau d’en­tre­prise, je ciblai la machine de produc­tion qui contrô­lait les énormes trans­for­ma­teurs centraux. De la belle machine, un logi­ciel très performant…Mais qui datait de 1993. Autant dire une anti­quité, dans notre métier. Cette version d’Unix ressem­blait à un gruyère suisse. Je n’avais que l’embarras du choix pour deve­nir « root » et maître du monde.
Les infor­ma­ti­ciens de cette entre­prise avaient toute­fois bien fait les choses. Conscients des risques de ce système obso­lète et de la gravité des enjeux, ils l’avaient isolé derrière un pare-feu. Un peu comme le portier d’une boîte de nuit qui contrôle qui rentre et qui sort.
Pour admi­nis­trer ce pare-feu, ces génies avaient créé des comptes avec des mots de passe sans doute long comme le bras. Mais ils avaient oublié d’ef­fa­cer les comptes par défaut instal­lée par le construc­teur.
Utili­sa­teur :admin. Mot de passe ; admin.
J’adore mon boulot. C’est comme faire le tour d’une maison cade­nas­sée et y trou­ver une fenêtre ouverte par mégarde. Jubi­la­toire.

Tout se pirate .….

Pira­ter un ordi­na­teur « air gap », c’est à dire décon­necté d’un réseau, est le Graal de tout hacker.

Tactiques de pirates informatiques

Voilà comment on pénètre un Fort Knox infor­ma­tique : en prenant tout son temps , en avan­çant douce­ment mais sûre­ment , en passant par le fiston et sa peur de déce­voir papa . Ici , comme ailleurs, les points faibles sont souvent humains. Il suffit d’ex­ploi­ter une des émotions primaires : la peur, la colère, l’amour ou la tris­tesse.

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Depuis La Frac­tale des Ravio­lis, je sais que je lirai ce roman soute­nue dans cette volonté par Jérôme, Noukette et Keisha. Il était dans mes bagages depuis long­temps, et je suis ravie de l’avoir lu et relu puisque j’avais du temps. Je fais partie du club des lecteurs qui adorent les histoires, Pierre Raufast me permet de retrou­ver mes plai­sirs d’en­fance , du temps où des adultes me racon­taient « Le Livre de la Jungle » ou « Les lettres de mon Moulin » . Je peux comprendre que l’on n’adhère pas à cet auteur car il semble si peu sérieux aujourd’­hui de lire des histoires inven­tées qui s’en­chaînent avec une logique impla­cable. L’ima­gi­naire n’est pas à la mode sauf pour les enfants, ou en bandes dessi­nées. Je pense qu’un jour un dessi­na­teur s’emparera de cet univers si parti­cu­lier. En atten­dant, pour toutes celles et tous ceux qui veulent rêver, sourire et se lais­ser empor­ter par des fictions si bien construites qu’on est prêt à croire sur parole cet auteur qui expliquent avec le plus grand sérieux des histoires nous emportent loin, bien loin de tous nos soucis du quoti­dien , lisez cette « Variante Chilienne ».

J’ai adoré le moment où les deux compères quelque peu éméchés ont essayé divers tech­niques pour éteindre les vers luisants, je vous dirais bien comment c’est possible mais vous perdriez tout le sel de cette histoire. Je vous mets quand même sur la piste : claquer des mains ne suffit pas ! On ne peut pas racon­ter ce livre, car l’art d’un conteur est subtile et vient autant de l’his­toire elle-même que de la façon de la racon­ter. Mais quand même, sachez pour les esprits sérieux, que vous appren­drez comment cueillir des noix grâce aux héli­co­ptères, le pour­quoi du ratage du prix Nobel de litté­ra­ture pour Jorge luis Borges, vous vivrez dans un village où il a plu pendant 10 ans sans discon­ti­nuer : entre réalité et fiction, mensonge et vérité, Pierre Raufast signe un second roman qui m’a sans doute encore plus ravi que le premier parce que fina­le­ment je trouve qu’il aide à vivre quand on a l’âme en peine (la preuve : je lui mettrai bien 6 coquillages !).

Citations

Humour (irrésistible pour moi !)

Diffi­cile à croire, mais cet endroit avait été le bordel de campagne des paysans du coin avant la guerre. Il fut maquillé sous l’Oc­cu­pa­tion afin d’évi­ter que les soldats alle­mands ne souillent le patri­moine natio­nal.

Je connais des gens comme-ça, mais ils le disent moins bien

L’été je mets ma peau en jachère, je la laisse se repo­ser. Au bout d’une semaine, ma barbe a poussé. Alors, je suis content. Au bout d’un mois, de grosses boucles blanches se forment. Là je suis tout à fait heureux. Mes talents de philo­sophe décuplent. Je suis le Samson de la barbe blanche. À la rentrée des classes, je me rase. Je rede­viens le profes­seur fati­gué qui tourne la meule du savoir.

Les énumérations que j’adore

Avec passion, il décou­vrit la science du mélange des terres, argile, marne et silice : le malaxage, le pour­ris­sage, l’es­tam­page, le mode­lage, le cali­brage, le montage, le tour­nage, le tour­nas­sage, le moulage, le coulage, l’an­sage, le séchage et la cuis­son, qu’il appe­lait par défor­ma­tion « le cuis­sage ».

J’adore cette phrase

Les « si » sont des carre­fours invi­sibles dont l’im­por­tance se mani­feste trop tard.

La perte des histoires non-racontées

Quel gâchis ! Un cime­tière, c’est comme une biblio­thèque remplie de vieux livres dont on aurait perdu la clef.

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Pour­quoi des lunettes de soleil ? Parce que je l’ai lu sur la plage et je dois dire que j’ai un petit compte à régler avec Jérôme et Keisha (c’est chez eux que j’avais noté ce livre) : j’ai éclaté de rire à la lecture de l’in­tro­duc­tion et vous savez quoi ? ça ne se fait abso­lu­ment pas sur la plage de Dinard, j’ai dérangé, de ce fait, beau­coup de gens très bien par mon rire intem­pes­tif. Alors, tant pis pour vous, si vous ouvrez votre ordi sur votre lieu de travail et que vous allez sur Luocine pour, soi-disant lire son billet sur Proust, je vais vous la reco­pier cette fameuse intro­duc­tion et si vous riez aussi fort que moi, votre collègue sera bien étonné que ce soit le petit Marcel qui vous fasse cet effet :

« Je suis désolé, ma chérie, je l’ai sautée par inad­ver­tance. »
Je comprends qu’un homme puisse sauter une femme par dépit, par vengeance, par pitié, par compas­sion, par désœu­vre­ment, par curio­sité, par habi­tude, par excitation,par inté­rêt, par gour­man­dise, par néces­sité, par charité, et même parfois par amour. Par inad­ver­tance, ça non. Pour­tant ce substan­tif vint spon­ta­né­ment à l’es­prit de Marc, lorsque je le pris sur le fait avec sa maîtresse.

Défi­ni­tion d’inad­ver­tance : « défaut acci­den­tel d’at­ten­tion, manque d’ap­pli­ca­tion à quelque chose que l’on fait ».

Faut-il le dire ? Quand j’ou­vris cette porte, ce que je vis n’avais rien d’un manque d’ap­pli­ca­tion. Bien au contraire. Il s’agis­sait d’un excès de zèle érotique carac­té­risé. En tout cas, le porc qui vit à mes côté ne m’a pas sauté avec autant d’inad­ver­tance depuis long­temps…

À la défi­ni­tion, le diction­naire acco­lait une cita­tion de Martin du Gard : « Antoine ne voulait pas se lais­ser distraire une seconde de cette lutte pres­sante qu’il menait contre la mort. La moindre inad­ver­tance, et ce souffle vacillant pouvait s’éva­nouir. »

Cela faisait déjà un bout de temps, chez moi, que le souffle vacillant mena­çait de s’éva­nouir. Plusieurs années sans doute. Cette inad­ver­tance fut de trop et déclen­cha tout le reste.

Ensuite, tout sera un enchai­ne­ment d’his­toires toutes plus impro­bables les unes que les autres, chaque récit est loufoque et montre une qualité d’in­ven­tion extra­or­di­naire. La seule ques­tion que je me pose, c’est pour­quoi je ne l’ai pas lu plus tôt, puis­qu’il a fallu que j’at­tende son second roman toujours chro­ni­qué par Jérôme  et Keisha pour lire celui-ci qui était bien sage­ment dans ma liste. Parfois le mot loufoque me fait fuir, si c’est votre cas, je peux vous rassu­rer car le récit est d’une logique impla­cable, simple­ment tout est inventé. J’adore ce genre de textes, vous ne connais­sez pas les rats-taupes, ni les vierges de Barhoff, ni le syndrome de Paul Sheri­dan, alors il est plus que temps de vous lancer dans la lecture de « la Frac­tale des ravio­lis« ça fait quand même du bien d’être moins bête et telle­ment plus heureux quand on referme un livre.

R‑T

R

Ragou­gneau (Alexis) (Opus 77 6 juillet 2020)

Raufast (Pierre) (La Frac­tale des Ravio­lis 21 septembre 2015) (La Variante Chilienne 7 juillet 2016) (Habe­mus Pira­tam 15 avril 2019)

Rault (Antoine) (La Danse des Vivants 14 octobre 2019)

Ryan (Jenni­fer) (La Chorale des Dames de Chil­bury 29 juin 2018)

S

Salvayre (Lydie) ( Les belles Âmes 3 juin 2013)

Schlink (Bern­hard) (Olga 11 novembre 2019)

Schwartz­mann (Jacky) (Pension Complète 8 juillet 2019)

Seethal­ter (Robert) (Le Tabac Tres­niek 29 mai 2015) (Une vie entière 1 octobre 2018)

Seigle (Jean-Luc) (En Vieillis­sant les Hommes pleurent 20 août 2018)

Seksik (Laurent) (Le cas d’Eduard Eins­tein 5 décembre 2013) (L’exer­cice de la méde­cine 26 octobre 2015) (Romain Gary s’en va-t-en Guerre 22 juin 2017) (les derniers jours de Stefan Zweig 1 août 2018) (Un fils obéis­sant 27 janvier 2020)

Sepul­veda (Luis) (Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler 5 août 2019)

Sijie (Dai) (L’évan­gile Selon Yong Sheng 24 février 2020)

Sini­salo Johanna (Jamais avant le coucher du soleil 27 novembre 2019)

Sizun (Marie) (La Femme de l’Al­le­mand 27 août 2009) (La Gouver­nante Suédoise 30 août 2018)

Smiley (Jane) (Une vie à part 11 août 2018)

T

Tardieu Laurence (Un temps fou 13 septembre 2009) (Nous aurons été vivants 2 septembre 2019)

Thibert (Colin) (Torren­tius 16 mars 2020)

Thomas (Chan­tal) (le Testa­ment d’Olympe 14 avril 2011) (Souve­nirs de la Marée Basse 15 novembre 2017)

Tokarc­zuck (Olga) (Sur les Osse­ments et les Morts 13 avril 2020) (Dieu, le Temps, les hommes et les Anges 20 avril 2020) juin

Tong Cuong (Valé­rie) (Par Amour 8 juin 2017) (les guerres inté­rieures 8 juin 2020)

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Quel roman ! Je suis peu sensible à la science fiction, je ne l’ap­pré­cie que, lorsque le côté futu­riste n’est qu’une légère exagé­ra­tion de notre réalité. Et c’est le cas ici ! Aussi bien pour la société dans laquelle l’écri­vain au chômage a retrouvé du travail que dans la vie de sa fille qui s’adonne à un jeu vidéo.

J’ai eu peur et je me suis sentie oppres­sée aussi bien par l’am­biance de l’en­tre­prise « Larcher » que par le jeu « Your­land » inter­ac­tif de sa fille. On sent très bien que les deux vont vers une chute angois­sante, évidem­ment, je ne racon­te­rai rien de ce suspens d’au­tant plus faci­le­ment que ce n’est pas ce qui m’a fait appré­cier ce roman. Le narra­teur est un écri­vain en panne d’ins­pi­ra­tion au bout de ses droits au chômage, sa femme l’a quitté et il ne voit plus beau­coup sa fille qu’il aime beau­coup. Il retrouve du travail – et donc l’es­poir de sortir du marasme- dans une grande société : Larcher, qui l’emploie à rédi­ger des modes d’emploi. En appa­rence en tout cas, car cela semble la couver­ture pour des tâches qui pour­raient êtres anodines si on n’exigeait pas de ses employés un secret absolu qui cachent des phéno­mènes étranges qui seront dévoi­lés peu à peu. Et le jeu vidéo de sa fille ? Et bien, il rejoint en partie les problèmes de son père. Bien sûr c’est une fiction, mais qui nous inter­roge de façon percu­tante sur tous les rensei­gne­ments que nous lais­sons sur nos person­na­li­tés dans les diffé­rents réseaux connec­tés entre eux. Et s’il y avait derrière tout cela une intel­li­gence capable de nous mani­pu­ler ? D’ailleurs, n’est-ce pas déjà le cas, nous enten­dons à longueur de temps que la richesse et la puis­sance de Google et autres GAFA proviennent des DATA, c’est à dire de toutes les données que nous lais­sons un peu partout en utili­sant nos ordi­na­teurs, télé­phones, tablettes et autres appa­reils connec­tés. On retrouve la roman de Pierre Raufast, « Habe­mus Pira­tam », sans l’hu­mour, ce que j’ai (un peu) regretté. La descrip­tion des nouvelles tech­niques de mana­ge­ments des grandes entre­prises sont très bien vues et on retrouve les compor­te­ments grégaires même de gens qui seraient censés réflé­chir plus que d’autres, comme cet écri­vain. Et Dieu dans tout ça ? Ce n’est pas pour moi la partie la plus inté­res­sante du roman, le narra­teur (l’au­teur ?) semble avoir des comptes à régler avec une certaine forme de catho­li­cisme repré­sen­tée ici par le nouveau conjoint de son ex-femme. Ce petit bémol et une fin qui ne m’a pas tota­le­ment convain­cue lui ont fait rater un cinquième coquillage, sur Luocine. Mais j’es­père bien qu’il trou­vera son public car ce roman a le mérite de nous capti­ver et de nous faire réflé­chir.

Citations

Début du roman

Cette histoire a de multiples débuts. Pour moi, elle commence en 2003 : je suis marié, j’ai 31 ans et je regarde par la fenêtre le monde chan­ger. Les voitures prennent des rondeurs de nuages comme pour circu­ler dans des tubes à air comprimé. Les costumes se cintrent à la taille ils épousent la svel­tesse capi­ta­lis­tique à la mode et le rêve d’un corps social dégraissé. Les télé­phones se changent en ordi­na­teur, les ordi­na­teurs en home cinéma, les films en jeux vidéos, les jeux vidéos en film, l’argent en abstrac­tion, les licen­cie­ments en plan de sauve­garde de l’emploi. Le vingt et unième siècle sera robo­tique, virtuel et plus sauva­ge­ment libé­ral encore que le ving­tième , proclament les experts. Comme ça les excite – et quelle peur on sent derrière.

Formation d’adultes

Un seul candi­dat montre une appli­ca­tion à la hauteur de la mienne : Brice. Il devient l’ami à côté duquel je m’as­sieds chaque matin, preuve que renvoyer des adultes à l’école les rend à leur socia­bi­lité d’en­fants.

Dialogue d informaticiens

- Et si j’ai un programme paral­lèle à mémoire parta­gée en C +++ que je veux faire migrer sur l’in­fra­struc­ture Hadhop ?
-Tu sais que sur Hadhop les hommes ne commu­niquent pas ? On t’a appris quoi à l » ESDI ? Passe sur Spark. Avec Apache ignite, t’au­ras une couche parta­gée. Sinon tu viens au bowling vendredi ?- – Ouais. On t’in­vite le nouveau ?
-Tu as pas vu ? Il boit des menthe à l’eau, donc il aime pas le bowling.
- S’il n’aime pas le bowling il risque pas de nous griller dans les promos.
-Toute façon pour moi l’an prochain c’est le siège.
-C’est con que ce soit pas réver­sible. Je veux dire, si j’ar­rive devant toi dans le tableau des promos, je baise­rai ta femme et c’est cool mais si je baise déjà ta femme, j’ar­ri­ve­rai pas forcé­ment devant toi dans le tableau.

Portait de sa fille qui lit « Le père Goriot » pour le bac de français.

Si l’en­fance est un fluide, une rivière chan­tante, alors l’ado­les­cence se compose de ciment à prise rapide. Je l’ai vue se déver­ser sur Emma depuis ses 12 ans. Pour figer ma petite mous­que­taire qui n’ai­mait rien tant que rire, se faire peur et passer de l’un à l’autre en un bloc de réti­cence figé depuis une heure sur la page 112 du « Père Goriot ». L’ado­les­cence d’Emma se concentre dans sa moue, qui semble dire au monde. « Vous avez beau être bien déce­vant, vous n’ajou­te­rez pas à ma décep­tion ». Ou plutôt elle surgit dans le contraste entre cet air blasé et ses regards de mésange affo­lée, perdue hors de ses couloirs migra­toires. Et aussi dans le mouve­ment de sa tresse manga atta­chée comme une balan­celle entre ses oreilles.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­theque de Dinard où il a (grâce à moi) obtenu un coup de cœur.


Un livre éton­nant, et encore, pour mon plus grand plai­sir, un écri­vain qui aime racon­ter des histoires et qui aime jouer avec la langue et les situa­tions de tous les jours (il me fait penser à Pierre Raufast). Le billet de Sandrine sur son Blog « Tête de lecture » vous montrera que je ne suis pas la seule à avoir été séduite par ce roman. Tout ce livre est construit sur la tension de la révé­la­tion de l’ori­gine de la cica­trice du narra­teur cachée par l’écharpe drapée autour du cou. Comme je déteste le suspens, j’ai commencé par le chapitre 0 qui termine le roman. Soyez rassu­rés, je n’en dirai pas un mot dans mon billet, mais j’ai pu ainsi savou­rer à un rythme plus lent tous les méandres de ce récit qui abou­tissent à l’in­di­cible.

Il y a plusieurs façons d’ai­mer le style de Gilles Marchand, il sait si bien obser­ver l’hu­ma­nité qu’il nous fait sourire en recon­nais­sant notre boulan­gère qui, tous les matins, fait un petit commen­taire météo­ro­lo­gique, et qui nous inter­roge toujours au futur.

Et pour vous, ce sera ?

Il nous fait rire quand il répond calme­ment aux inter­ro­ga­tions de son direc­teur à propos des notes de frais des commer­ciaux. Il a noté pendant 30 ans « restau­rant » « café », alors il s’est amusé à rempla­cer ces mots si banal par « fausse barbe » « tutu »… On n’est pas très loin de la démis­sion ou du licen­cie­ment.

Un soir, son écharpe gorgée de café dévoile à ses meilleurs amis sa cica­trice, il entre­prend alors de racon­ter son enfance pour leur expli­quer le pour­quoi de ce qu’il a toujours voulu cacher. Ses amis de café après le travail : Lisa la serveuse dont ils sont tous amou­reux, Thomas, et Sam enten­dront donc, s’ils sont aussi patients que l’au­di­toire qui gran­dit jour après, le récit de sa vie. Il leur parle de Pierre-Jean son grand père qui l’a élevé en rendant la réalité du quoti­dien magique pour lui faire oublier le tragique de son passé. Soirée après soirée, les récits de son grand père vont capti­ver un public de plus en plus nombreux mais la fin, l’ex­pli­ca­tion de tout ce que l’on doit mettre en place pour oublier, ce qui est trop lourd à porter, seuls ses amis l’en­ten­dront.

Je n’ai cessé pendant toute ma lecture de noter des passages ou des petites phrases pour les parta­ger avec vous. Je ne suis d’ha­bi­tude pas très tentée par le fantas­tique, ni le déjanté, mais grâce à sa langue j’ai tout accepté même le tunnel creusé dans les ordures que la concierge morte depuis quelques mois ne peut plus enle­ver. Il m’a fait décou­vrir un air de Beatles moins connu que d’autres (my guitar gently weeps ) et que j’aime bien. Bref un petit régal avec une tragé­die, dont vous remar­que­rez, je n’ai rien dit.

Merci Jérôme de me signa­ler que Noukette en avait fait un coup de coeur

Citations

Le début en espérant que, comme moi, vous vous direz je veux aller plus loin dans la lecture.

J’ai un poème et une cica­trice.

De la lèvre infé­rieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’his­toire, cette marque indé­lé­bile que je m’ef­force de recou­vrir de mon écharpe afin d’en épar­gner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entê­tante, ses mots rampent dans mon crâne d’où il voudrait sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cica­trice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les exami­ner pour savoir qu’ils existent. J’ai seule­ment appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souve­nirs. J’ai pris soin de le cade­nas­ser soli­de­ment et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solu­tion pour rester à ma manière assez heureux. Mais les cade­nas son travail fragiles et il est impos­sible d’ou­blier une cica­trice lorsque celle-ci fait office de masque que l’on ne peut reti­rer.

Un personnage dont je partage les goûts musicaux

Sa seule lacune, « le rock, la pop et leurs frères et sœurs élec­tri­fiés » comme il les nomme. Pour lui, la musique n’a pas besoin d’am­pli­fi­ca­teur.

Le malheur d’être comptable

Quand un inter­lo­cu­teur me demande ce que je fais dans la vie, il change irré­mé­dia­ble­ment de sujet dès qu’il a pris connais­sance de la terrible nouvelle : je suis comp­table.

Sa boulangère

Il fait froid. C’est ce que m’a affirmé ma boulan­gère qui a beau­coup de conver­sa­tion.

La cuisine des solitaires

J’al­lume le gaz et mets de l’eau à chauf­fer pour les pâtes. Ce n’est qu’une fois que l’eau bout que je me rends compte que je n’ai pas de pâtes et je me résigne à y mettre un sachet de thé. Moins nour­ris­sant mais mieux que rien.

L’humour

L’ar­rache cœur…c’était en fait le dernier titre de l’au­teur, qui avait laissé sa trilo­gie inache­vée (33 % du projet initial, avais-je pensé, me promet­tant de ne plus mêler comp­ta­bi­lité et litté­ra­ture). Alors, la suite, je l’ai imagi­née. Mais c’était moins bon. Boris Vian a beau­coup baissé après sa mort.

Petit détail de la vie courante, et c’est tellement bien vu !

Les toilettes sont toujours au fond à gauche. Et si elles n’y sont pas, c’est qu’elles se situent juste en face. Mais on inter­roge au cas où. De peur peut-être de se perdre ou que le patron ne se demande où l’on va comme ça sans deman­der la permis­sion et sorte une arme de derrière le comp­toir . Personne ne veut mourir parce qu’il n’a pas demandé où se trou­vait les toilettes, alors on demande et on attend la réponse : au fond à gauche.

Oh, que OUI !

Mais qu’y a‑t-il de pire que de lire un mauvais livre ? Lire le mauvais livre d’un ami… Et je ne veux impo­ser ça à personne.

Tous les gens malades des bronches peuvent en témoigner.

« Quand tu marches,tu ne regardes pas tes jambes et quand tu respires, tu ne regardes pas tes poumons … »

Ça m’avait trou­blé et l’es­pace de quelques secondes, je m’étais concen­tré sur ma respi­ra­tion, réali­sant à quel point la vie serait pénible s’il fallait se concen­trer sur chaque mouve­ment de sa cage thora­cique.

Voilà le style qui m’amuse

Il lui est même arrivé de me faire la bise, pour me souhai­ter une bonne année, une bonne santé, un bon anni­ver­saire .… Bernard était un excellent souhai­teur

Que les faisceaux du phare du Créac'h vous apportent à tous et toutes, paix, bonheur, santé et joie, pour une année 2017 sous le signe de lectures partagées par la blogosphère.

Je ne fais pas souvent de retour en arrière mais, comme j’aime bien lire vos bilans, je vous offre le mien mes trois livres deve­nus quatre et puis toute ma liste de ceux qui en 2016, m’ont enchan­tée :

Disper­sés d’Inaam Kacha­chi


À lire abso­lu­ment pour comprendre et aimer les Irakiens tous les Irakiens qui ne recon­naissent plus leur grand et beau pays détruit par une reli­gion musul­mane deve­nue folle.

Water­ship Down de Richard Adams


Je ne connais­sais pas cette fable qui se penche sur les mœurs des lapins pour comprendre l’hu­ma­nité tout entière.

La variante Chilienne de Pierre Raufast


Cet auteur a un talent de conteur qui me ravit.

Le pouvoir du chien de Thomas Savage


Un roman parfait : dépay­se­ment, grands espaces améri­cains et analyse très fine des carac­tères.

Mais pour en laisser trois(plus un), j’ai laissé de côté avec tellement de regrets :