Édition Seuil . Traduit du finnois par Sébas­tien Cagnoli

A obtenu un coup de coeur au club de lecture de la média­thèque de Dinard

De la Finlande pendant la deuxième guerre mondiale , j’avais retenu peu de choses. Je savais que les Finlan­dais avaient repoussé les Russes en 1940 et que la fameuse « finlan­di­sa­tion » voulait dire qu’ils avaient cédé après la guerre une partie de leur terri­toire contre une paix avec les Sovié­tiques. Le roman de Petra Rautiai­nen nous plonge dans une autre réalité qui n’est pas sans rappe­ler « Purge » traduit aussi par Sébas­tien Cagnoli. entre les Nazis-racistes et les sovié­tiques-exter­mi­na­teurs qui choi­sir pour rester en vie ?

Ici, se mêle deux moments assez proche 1944 et les camps de prison­niers tenus par les alle­mands et 1949 la quête d’une femme qui veut connaître le sort de son mari dont le dernier signe de vie se situe dans un de ces camps. Ce qui se passe en 1944 est décrit à travers un jour­nal tenu par un gardien finnois qui décrit au jour le jour le sort réservé aux pauvres hommes sous la coupe de sadiques nazis alle­mands. Le récit de la femme se heure à une omerta : personne ne veut se souve­nir de cette époque. Et cela pour une simple raison c’est qu’il n’y a pas de fron­tières entre les gentils et les méchants. Au delà du nazisme et des sovié­tiques il y a donc les Finnois qui ont lutté pour leur indé­pen­dance, mais ils ont été eux-mêmes gangré­nés par l’idéo­lo­gie raciale en vigueur et pour bâtir une Finlande de race pure il faut « contrô­ler » voire « suppri­mer ? » les Samis ceux que vous appe­liez peut-être comme moi les Lapons. (J’ai appris en lisant ce roman que lapon est un terme raciste qui veut dire « couvert de haillons »)

Alors, dans ces camps on fait des recherches sur la forme des crânes et on prend en photos tous les prison­niers et on l’en­voie dans un grand centre de recherche pour la race qui bien sûr sera supprimé après la guerre.
C’est cet aspect de la guerre qui rendra muets tous les témoins qui auraient pu expli­quer à Inkeri Lind­viste ce qui est arrivé à son mari Karloo.

L’at­mo­sphère est pesante, l’an­goisse de la mort toujours présente dans le jour­nal du gardien et cela ne rend pas la lecture facile. J’au­rais vrai­ment aimé avoir un petit résumé histo­rique pour m’y retrou­ver et un détail m’a beau­coup déplu le traduc­teur ne traduit pas les dialogues quand ils sont dit en Sami. Je n’ar­rive pas à comprendre l’uti­lité d’un tel procédé. Autant pour des Finnois cela peut leur montrer qu’ils ne comprennent pas une langue parlée par des popu­la­tions vivant dans le même pays qu’eux autant pour des fran­çais, ça n’a aucune utilité.

Les deux autres reproches que je fais à ce roman, c’est le côté très confus des diffé­rentes révé­la­tions et le peu de sympa­thie que l’on éprouve pour les person­nages. Mais c’est un roman qui permet de décou­vrir une époque très impor­tante pour la Finlande et rien que pour cela, je vous le conseille. Mais ayez à côté de vous Wiki­pé­dia pour vous éclai­rer sur ce moment si tragique de l’his­toire de l’humanité.

Citations

Dans des camps prisonniers en Finlande en 1944.

Lorsque le méde­cin est ici avec son assis­tante, les mesures sont de son ressort ; le reste du temps, elles nous incombent aussi. Je n’avais encore jamais fait ce travail, c’est répu­gnant. On a beau laver et asti­quer les prison­niers russes, leur odeur est épou­van­table. Nous mesu­rons la largeur de la tête et véri­fions l’état des organes géni­taux, en parti­cu­lier la présence du prépuce.

Un pays aux multiples ethnies appelées en 1944 des races inférieures.

Quel­qu’un m’a dit qu’elle est du fjord de Varan­ger, où de plus loin encore, vestige de temps recu­lés, appa­renté aux Aïnous et aux nègres du Congo. Un autre, en revanche, est convaincu qu’elle ne vient pas du fjord de Varan­ger : ce serait une Same d’Inary ou d’Uts­joki, ou bien une Skol­tec du pays de Petsamo, ou encore une Finnoise de la pénin­sule de Kola. Un troi­sième a déclaré que c’est une Kvène du Finn­mark. Ou peut-être un peu tout ça, une bâtarde. De race infé­rieure, en tout cas, m’a-t-on certi­fié. « Elle est prison­nière, alors ?« ai-je demandé mais personne n’est sûr de rien. De mémoire d’homme, elle a toujours été là.

Les rapports des allemands avec des femmes de races inférieures.

Pour les nazis, la trahi­son à la race, c’est encore plus grave que d’ap­par­te­nir à une race infé­rieure. Les nazis qui se sont accou­plés avec une dégé­né­rée, ils sont exécu­tés le dimanche matin sur le coup de six heures.

Enfin(page 171)une explication sur ce qu’est une boule de « komsio » car aucune note n’explique ce genre de mots.

Ensuite, elle a arra­ché la trachée et l’a mise à sécher pendant deux jours. Elles avait ramassé un bout d’os quelque part, je ne sais pas, s’il venait aussi du cygne. Sans doute. Peut-être. Le dernier soir, elle l’a glissé dans la trachée, puis elle a tordu le tout pour former une petite boule qui tinte lors­qu’on la secoue. 
C’est un jouet tradi­tion­nel same : une boule de « komsio » qui chasse les mauvais esprits. En géné­ral, on l’offre au nouveau-né. Selon la légende, un hochet fabri­qué à partir d’un os de cygne fait pous­ser les ailes aux pieds de l’en­fant. Ainsi, il pourra s’en­vo­ler en cas de danger.

Les recherches pour créer une race pure .

Juin 1944
On voit encore circu­ler des brochures sur l’avan­ce­ment des recherches en vue de la créa­tion d’une race aryenne parfaite. Ces écrits ont pour objec­tif de stimu­ler l’es­prit de groupe, tout parti­cu­liè­re­ment par les temps qui courent. Un exem­plaire à faire tour­ner passe de gardien à l’autre. Le docteur Mengele a réussi à produire un enfant aux iris parfai­te­ment bleus en lui injec­tant un produit chimique dans les yeux.
Il y a une dizaine de globe oculaire juifs qui traînent en ce moment même à l’ins­ti­tut Kaiser-Wilhem, dans des bocaux en verre, dans une petite vitrine blanche.

L’horreur des camps tenus par les nazis .

Le comman­dant lui avait ordonné, avec l’aide d’un collègues, de ligo­ter le prison­nier aux barbe­lés. Nu. Insectes, morve, mouches et mous­tiques n’avaient pas tardé à recou­vrir son corps. Olavi avec cru voir des mouches du renne, un para­sites qu’il n’au­rait pas cru suscep­tible de s’in­té­res­ser à l’hu­main. Les animaux dévo­raient des yeux, le sang coulait chaque fois que le prison­nier essayait zde les chas­ser, car au moindre mouve­ment les barbe­lés s’en­fon­çaient davan­tage dans sa chair. Les déte­nus et les gardiens, et même le comman­dant suprême, durent assis­ter à ce spec­tacle pendant un certain temps avant d’être auto­ri­sés à se retirer. 
Le type avait survécu jusqu’au lende­main. le matin on l’avait décro­ché. Il puait la merde et la pisse, les œufs pondus par les mous­tiques commen­çaient à éclore. Sa peau était couverte de bosses, de sang, rongée, sucée. Sa bouche ruis­se­lante d’un rouges brillant était le seul élément encore iden­ti­fiables sur son visage défi­guré. Il fut envoyé aux chan­tiers à pied, à vingt kilo­mètres de là. Il avait beau­coup de diffi­cul­tés à marcher et, avant d’avoir parcouru péni­ble­ment une ving­taine de mètres, il s’était affaissé défi­ni­ti­ve­ment. L’un des gardiens avait poussé le corps du bout de sa botte. Pas de mouve­ment. Il avait pris le pouls. Mort.

Édition Albin Michel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Est-ce qu’un éclat de rire vaut cinq coquillages, j’ai décidé que oui car fran­che­ment quand j’écris cet article il n’y a pas grand chose qui me porte à rire.
Alors surtout que tous ceux et toutes celles qui ne veulent lire que des œuvres qui passe­ront à la posté­rité, évitent cette lecture. Les autres cher­che­ront dans leur biblio­thèque préfé­rée s’il ne trouve pas ce roman de Marion Michau. Elle y conte la vie de Pilar Mouclade, oui c’est vrai son prénom aurait été plus facile à porter avec un nom de famille espa­gnol et puis Mouclade ce n’est pas terrible non plus. Tout va bien dans sa vie : son mari, ses enfants, son métier.
Elle sait nous racon­ter le métier d’agent immo­bi­lier et nous le rendre très sympa­thique. Je me souviens à quel point une femmes m’avait aidée à ache­ter ma maison à Dinard, je la retrouve dans le portrait de Pilar, donc je peux en témoi­gner il existe des agents immo­bi­liers (déso­lée je ne connais pas le fémi­nin du nom « agent ») agréables et qui vous aident vrai­ment à choi­sir un bien où vous pour­rez vivre confortablement.

Pilar est origi­naire de Limoge, ville souvent choi­sie pour décrire l’en­nuie de la vie en province, cela vient de loin puisque le mot limo­geage vient de l’en­voie, dans cette ville, des hauts gradés mili­taires dont on voulait se débar­ras­ser en les faisant « mourir » d’en­nuie à Limoges. Elle est élevée par une mère compli­quée qui change d’amants et de boulots très souvent, elle est aussi l’amie de Stella un fille dont la beauté éblouit les garçons et attire les filles. Pilar va avoir quarante ans et son anni­ver­saire la perturbe beau­coup, elle veut retrou­ver Stella avec qui elle s’est fâchée à l’ado­les­cence. Cette quête vers son passé va permettre aux lecteurs de comprendre qui est Pilar : une femme formi­dable que l’on a très envie de connaître pour parta­ger un moment de sa vie.
Rien que pour ça j’irai bien dans son agence immo­bi­lière : mais oui, je le sais, ce n’est qu’un roman, plus exac­te­ment un éclat de rire et cela je le garde en moi, en pensant à Pilar Mouclade.

Citations

Le choix du prénom Pilar.

Dans toutes les familles norma­le­ment consti­tuées, le père aurait mis son veto (pour­quoi pas Dolores tant qu’on y est ? ?), mais mon père n’a pas eu son mot à dire puis­qu’il se résume à « un homme qui dansait très bien » au Calypso Club de Limoges en juillet 1979.

Le portrait de sa mère .

Je vivais dans le désordre de ma mère. On passait de studio en appar­te­ment et d’ap­par­te­ment en chambre de bonne au gré de ses licen­cie­ments ou de ses ruptures amou­reuses (les deux affaires étaient souvent liées). J’ai eu un nombre parfai­te­ment trau­ma­ti­sant de beau-père. aujourd’­hui, je les confonds tous. Il faut dire que ma mère s’est long­temps spécia­li­sée dans le tocard à moustache. 
- Qu’est-ce que tu veux, Pilar, je ne supporte pas d’être seule. 
J’ai mis des années à comprendre cette phrase. elle n’était pas seule, puisque j’étais là…
Toute mon enfance je l’ai entendu parler de valises et d’al­ler simple pour le bout du monde.
-Qu’est-ce qui nous retient ? 
J’ai grandi avec cette idée dans un coin de ma tête, et un grand sac en toile rose et bleu dans un coin de ma chambre. Les années ont passé, et on ne s’est jamais éloi­gné a plus de vingt kilo­mètres de Limoges, ou elle vit encore. Ma mère m’a toujours fait penser à une mouche contre une vitre : elle dépense une éner­gie folle à se cogner.

Les rapports avec sa mère .

Ma mère m’ap­pelle alors que je remonte en voiture la rue Sadi-Carnot. En voyant son nom s’af­fi­cher, je me gare sur une livrai­son. Quelques secondes, j’es­père qu’elle appelle pour s’ex­cu­ser d’avoir oublié mon anni­ver­saire… Déci­dé­ment, rien ne me sert de leçon.
- Pilar ! Ah quand même ! Tu aurais pu m’ap­pe­ler ! Tu as bien vu que j’étais en train d’ou­blier ton anni­ver­saire ! T’au­rais pu me passer un petit coup de fil au lieu de prendre un malin plai­sir à me mettre le nez dans le caca ! 
- Bonjour, maman. 
- Je vais même te dire vu ce que j’ai souf­fert le jour de ta nais­sance, c’est toi qui devrais m’ap­pe­ler chaque année ! 
Parfois je me demande pour­quoi je descends rare­ment la voir, et parfois je ne me le demande plus du tout. 
-De toutes façon, je ne sais pas pour­quoi je m’étonne encore ! Tu n’ap­pelles jamais, tu ne descends jamais !
Bah non , maman, parce que chaque fois que je viens, dans les deux minutes qui suivent mon arri­vée, j’ap­prends que j’ai grossi et qu’on ne va pas passer la soirée ensemble parce qu’un « ami » t’a invi­tée à dîner et tu n’as pas osé dire non. C’est drôle comme avec moi tu oses.

Edition pocket

J’avais remar­qué ce roman sur de nombreux blogs dont celui de Géral­dine , et il m’attendait dans sa pile, bien sage­ment … Le succès au début de la campagne prési­den­tielle des idées du candi­dat du mouve­ment « Recon­quête » auprès des catho­liques tradi­tio­na­listes m’ont pous­sée à sortir ce livre de sa pile.
Quand on lit ce roman, on peut se dire que l’auteure pousse le trait critique un peu loin, et puis on se souvient des propos de certains membres de ce tout nouveau parti et on se dit que non, ces gens sont persua­dés qu’ils ont une croi­sade à mener et qu’ils doivent rame­ner les Fran­çais vers leurs valeurs. Ils vivent telle­ment entre eux qu’ils sont inca­pables de s’ouvrir aux autres.
La pauvre Sixtine est victime de son milieu et épouse un poly­tech­ni­cien membre actif des milices chré­tiennes des Frères de La Croix. On retrouve dans cette première partie toutes les valeurs que ces diffé­rentes sectes catho­liques veulent incul­quer aux enfants . Sixtine est très vite enceinte et ce qui aurait dû être la plus grande joie de sa vie s’avère être un véri­table calvaire. Elle est malade tout le temps et n’a pas le droit de se plaindre. De petites failles entre elle et l’idéologie extré­miste de son mari commencent à s’installer, le choix du prénom pour commen­cer, tout le monde appelle ce bébé qui n’est pas encore né Foucault sans lui deman­der son avis. Et puis, un soir, son mari meurt en allant atta­quer un concert punk. Sixtine aime­rait savoir si, avant lui-même de mourir son Pierre-Louis n’est pas respon­sable de la mort d’un parti­ci­pant au concert.
De cette diffé­rentes failles et du détes­table carac­tère de sa belle mère naîtra sa révolte et sa fuite vers l’Aveyron, où elle rencon­trera des gens vivant dans des valeurs oppo­sées à celle de sa belle famille. Peu à peu Sixtine sortira de sa coquille et de l’influence néga­tive de l’emprise de la secte reli­gieuse. Cela ne se fera pas du jour au lende­main et la fin du roman relève plus de l’imaginaire que du possible. Sa mère lui avait caché le secret de sa nais­sance et c’est grâce aux liens retrou­vés avec sa famille mater­nelle que Sixtine et Adam, son fils, vont pouvoir enfin vivre leur vie.

C’est un beau roman, facile à lire et qui permet de comprendre les excès d’une si petite partie des catho­liques. Ce qui me semble abso­lu­ment incroyable c’est comment ils peuvent imagi­ner rallier la majo­rité des Fran­çais à leur cause. En parti­cu­lier les femmes ! En revanche lorsque l’on a été élevé dans ce genre de commu­nau­tés, il est presqu’impossible d’aller vers d’autres idées. Du moins c’est ce que dit ce roman et ce que nous voyons autour de nous (de loin pour moi), dans les familles élevées dans ce genre de sectes qui ont en commun d’avoir refusé les réformes prônées par Vati­can II .

Citation

Quel programme !

Mes enfants sur vos épaules repose une lourde tâche, celle d’être des époux catho­liques dans un monde païen, celle d’être des parents de nouveaux petits croi­sés qui devront vivre au milieu de ce peuple de rené­gats. Pierre-Louis et Sixtine, tous les enfants que Dieu vous donnera seront une grâce et une béné­dic­tion. Comme disait notre fonda­teur, le frère André, » en ces temps de déca­dence et d’apo­sta­sie, cela devient même un devoir ». Chers Pierre-Louis et Sixtine, et vous, peuple des fidèles, incul­quer la foi catho­lique et romaine à ces enfants que nous espé­rons nombreux. Je ne peux que vous invi­ter à suivre les comman­de­ments édic­tées dans la Genèse : » Soyez féconds, multi­pliez-vous, remplis­sez la terre et soumettez-la ! »


Édition Zulma . Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Appe­lés en 2013 à élire le plus beau mot de leur langue, les Islan­dais ont choisi un substan­tif de neuf lettres dési­gnant une profes­sion médi­cale : Ijósmóði­rin, sage femme. Dans son argu­men­taire, le jury souligne qu’il unit deux mots magni­fiques : móðir qui signi­fie mère et Ijós, lumière.

Ce roman m’a fait du bien dans des moments où le monde deve­nait fou . Partir dans les réflexions d’une sage-femme elle même petite fille et arrière petite fille de sage-femme et décou­vrir l’Is­lande ancienne et actuelle m’a permis d’ou­blier la guerre et toutes ses consé­quences. J’ai eu envie de noter beau­coup de phrases qui me plai­saient, ma préfé­rée est sans doute celle que pronon­çait sa grand-tante à chaque naissance

Bonjour petit être. Tu es le premier et le dernier toi en ce monde.

Le reste du livre est consti­tué par une recherche pour comprendre ce que la grand-tante a voulu léguer à sa petite nièce. Dans son appar­te­ment que l’hé­roïne devra réno­ver, elle trouve une corres­pon­dance avec une amie Galloise et surtout des textes qui pour­raient être publiés. Mais que voulait vrai­ment dire Frida ? Tout ce que l’on comprend c’est que sa recherche asso­ciait la nais­sance à la lumière. Ce n’est pas très facile de comprendre ce que sa tante voulait dire, d’ailleurs sa petite nièce renon­cera à vouloir le faire publier.
Les moments que nous passons dans l’Is­lande actuelle, nous vivons des accou­che­ments, une tempête d’hi­ver et une belle ballade vers les aurores boréales . Ce n’est sans doute pas un grand roman car il est trop décousu à l’image de la tenta­tive de sa grand-tante de comprendre l’humanité mais on y est bien, je l’ai lu avec grand plai­sir et j’es­père rete­nir ma phrase préférée.

Citations

Naissance

Le ther­mo­mètre sur le rebord exté­rieur de la fenêtre affiche moins quatre degrés et l’ani­mal le plus vulné­rable de la terre repose sur la balance, nu et démuni, il n’a ni plume ni four­rure pour se proté­ger, ni cara­pace, ni poils, rien qu’un fin duvet sur le sommet de la tête, un duvet que la clarté bleu du néon traverse. 
Il ouvre les yeux pour la première fois. 
Et voit la lumière. 
Il ignore qu’il vient de naître.
Je lui dis, bien­ve­nue, mon petit.
Je lui essuie la tête, je l’en­ve­loppe dans une serviette puis je le donne à son père qui porte un t‑shirt avec l’ins­crip­tion « le meilleur papa du monde ».
Boule­versé, l’homme pleure. c’est terminé. La mère épui­sée sanglote aussi.
Le père se penche avec son bébé dans les bras et l’al­longe prudem­ment sur le lit à côté de la femme. L’en­fant tourne la tête vers la mère, il la regarde, les yeux encore emplis de ténèbres venus des profon­deurs de la terre.
Il ne sait pas encore qu’elle est sa mère. 
Elle le regarde et lui caressé la joue d’un doigt. Il ouvre la bouche. Il ignore pour­quoi il est ici plutôt qu’ailleurs. 
- Il a du roux dans les cheveux comme maman, remarque la parturiente. 
C’est leur troi­sièmes fils. 
- Ils sont tous nés en décembre, commente le père. 
J’ac­cueille l’en­fant à sa nais­sance, je le soulève de terre et le présente au monde. je suis la mère de la lumière. de tous les mots de notre langue, je suis le plus beau- « Ljómo­dir » (mère de lumière)

Des phrases que j’aimerais retenir.

L’homme doit d’abord naître pour pouvoir mourir.
Il n’y a pas grand chose sous le Soleil 
qui puisse surprendre une femme ayant une si longue expé­rience du métier. 
Si ce n’est de l’être humain lui-même.
En réalité, l’ani­mal le plus précaire de la terre ne se remet jamais d’être né.

Présentation de ses parents (je me demande ce que sont des cercueils qui ne sont pas à usage unique ? ? ?.)

Nos parents diri­geaient et dirigent encore aujourd’­hui une modeste entre­prise de pompes funèbres avec mon beau-frère, le mari de ma sœur. Comme le dit ma mère, les affaires sont « floris­santes » puisque tout le monde doit mourir un jour. C’est mon grand-père pater­nel qui a fondé cette entre­prise, il fabri­quait lui-même les cercueils, solides et soignés, avec du bois de qualité. Mais c’est une épopée révo­lue, désor­mais les cercueils sont « à usage unique et impor­tés », comme le regrette mon père. C’est donc une longue tradi­tion fami­liale que de s’oc­cu­per de l’être humain aussi bien au tout début de sa vie que lors­qu’il arrive à sa desti­na­tion finale, ce que souligne très juste­ment ma mère.

Repas en famille.

Au dernier repas de familles, ma mère a passé toute la soirée à parler de la mort. Papa hochait régu­liè­re­ment la tête et mon beau-frère l’écou­tait avec atten­tion. Après, il est allé dans la cuisine pour remplir le lave-vais­selle et mes parents ont conti­nué à discu­ter du prix des cercueils, de leur qualité et des commandes en cours.

Les journées d’hiver en Islande.

Je tente de lui expli­quer que le jour se lève et prend fin très vite après, fina­le­ment j’ex­prime les choses d’une autre manière : le Soleil appa­raît à l’ho­ri­zon peu avant midi et dispa­rait vers trois heures. L’aube s’étire en longueur toute la mati­née et trois heures après la paru­tion de la lumière, l’air s’as­som­brit à nouveau et le soleil s’en­fonce dans la mer.

La philosophie de sa grand-tante sage femme comme elle.

Même si elle ne croyait pas en l’homme, ma grand-tante avait foi en l’en­fant. Ou disons plutôt : elle ne croyait en l’homme qu’en deçà de 50 cm. Cela corres­pond égale­ment aux récits de ses collègues de la mater­nité. selon elle, il y avait d’une part l’être humain et d’autre part, l’en­fant. tout ce qui était petit, et de préfé­rence plus petit que petit, vulné­rable et faible, susci­tait son inté­rêt et éveillait sa tendresse, que ce soit dans le monde des hommes, dans le règne animal ou végétal.

Point final.

Là où les manus­crits se contre­di­saient, c’est que même si ma grand-tante prévoyait la dispa­ri­tion de l’être humain, elle suppo­sait qu’il y aurait dans le monde du futur une place non seule­ment pour les animaux et les plantes, mais aussi pour les enfants. Et pas unique­ment eux puisque deux autres caté­go­ries y seraient égale­ment repré­sen­tées . D’une part les gens qui avaient conservé leur âme d’en­fant, « qui s’amu­saient à souf­fler sur les graines de pissen­lits et savaient s’éton­ner », et d’autre part – ce qui n’a rien de surpre­nant, a souli­gné ma sœur- les poètes.
Voici les listes des mots qui veulent dire brouillard et neige en islan­dais je les ai pris en photo car c’est trop compli­qué à écrire.

(PS je suis déso­lée pour la qualité de mes photos, elles sont très bonnes sur mon télé­phone mais sont dégra­dées sur ma boite mail sans que je sache pourquoi.)

Édition Galli­mard . Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Pour le thème du mois de mars à mon club de lecture , « les écri­vains et leur père », ce livre était parfai­te­ment à sa place, en effet, Marc Dugain se penche sur le passé de son père, person­nage éton­nant de volonté (d’où le titre). En effet, alors qu’il est encore enfant, l’an­née où il devait quit­ter l’école primaire pour aller au lycée, en 1941, il a été atteint de la polio­myé­lite, il a eu la chance incroyable de pouvoir être soigné à Paris et de n’avoir qu’une jambe para­ly­sée. Toute sa vie il marchera sur une seule jambe et une canne sans jamais renon­cer à mener la vie aven­tu­reuse dont il rêvait. Ce roman, l’au­teur tient à cette appel­la­tion l’épi­graphe du roman, (Marc Dugain l’a écrite lui-même) dit ceci :

La plus belle des fictions est celle qu’on entre­tient sur ses proches dans des souve­nirs qui jalonnent une mémoire flot­tante. Ce n’est pas la biogra­phie d’in­con­nus, c’est un roman.

Ce roman nous vaut une belle balade dans le XX° siècle avec un regard très parti­cu­lier, celui d’un homme du XXI° siècle qui connaît la réponse à des ques­tions que l’on ne se posait pas à l’époque. Comme par exemple le problème des déchets nucléaires, apporté par l’in­dé­pen­dance éner­gé­tique voulue par de Gaulle.

L’his­toire de la famille de son père est marqué par l’al­coo­lisme des gens simples en Bretagne et aussi la volonté de ces mêmes gens de tout faire pour que leurs enfants réus­sissent leur études. Il réus­sira mais eux se senti­ront exclus de la famille bour­geoise que son fils va consti­tuer avec une femme pari­sienne qui va se battre pour exis­ter sur le plan profes­sion­nel alors que tout la pous­sait à deve­nir une bonne mère et une épouse tenant sa maison. Leurs deux fils auront du mal à se sentir aimés par des parents qui seront aussi pris par leurs destin, mais cela n’ap­pa­raît qu’é­pi­so­di­que­ment dans le récit.

La famille de sa mère est marquée par son père qui est une « gueule cassée » qui a inspiré Marc Dugain le roman qui l’a rendu célèbre : « la Chambre des Offi­ciers » que je n’ai pas encore lu contrai­re­ment à « l’in­som­nie des étoiles ». La présen­ta­tion de ce futur gendre qui a perdu une jambe sera diffi­cile à accep­ter pour sa future belle mère qui sait ce que cela veut dire de consa­crer sa vie à aider un handi­capé. Mais fina­le­ment la vie fami­liale se recons­truira grâce à l’éner­gie de cet homme que rien n’ar­rête et qui respec­tera la volonté de sa femme de s’im­po­ser dans le monde de l’in­dus­trie. Après quelques années en Nouvelle Calé­do­nie ils parti­ront en Afrique, puis revien­dront en France. Son père pren­dra des respon­sa­bi­li­tés impor­tantes dans l’éner­gie nucléaire et sera lié à un géné­ral respon­sable du contre espion­nage fran­çais. Cela permet à l’au­teur d’avoir un regard person­nel sur ce siècle un peu décalé par rapport à ce que l’on lit habituellement.

C’est une roman et l’his­toire d’une vie qui ne se lit pas toujours faci­le­ment car il y a beau­coup d’el­lipses et il faut faire des sauts dans le temps qui m’ont souvent dérou­tés . Les person­nages sont assez variés, j’ai un faible pour le cousin commu­niste qui joue à la bourse et roule en Mercé­dès. Je n’ai pas trop accro­ché à la person­na­lité de ses parents . On sent qu’il a voulu rendre un hommage à son père qui est resté debout malgré son handi­cap mais à part cela (et ce n’est pas rien) on ne sent pas la vie à travers ce qu’il nous dit de lui. Sa mère entiè­re­ment tour­née vers son ambi­tion fémi­niste de lutter pour être employée à son niveau d’étude est de la même façon un peu glacée dans ce combat. En revanche je trouve que ses quatre grand-parents sont plus riches même si du côté breton c’est une misère terrible. L’au­teur sait faire vivre sa grand-mère plus que son grand-père qui vit surtout à l’ex­té­rieur de la famille.

Un très bon livre, pour le regard sur ce siècle passé. J’y ai retrouvé des évène­ments que j’ai vécu moi ou ma famille, mais j’ai quelques réserves car je n’ai pas ressenti assez d’empathie avec ses parents ce qui était, je le pense, le but de l’au­teur . J’avais oublié que j’avais déjà chro­ni­qué l’in­som­nie des étoiles du même auteur en lui attri­buant encore une fois 3 coquillages. (Je suis sévère avec cet auteur car je trouve ses romans bien écrits, il ne soulève pas mon enthousiasme.)

Citations

Construction du couple de ses parents.

L’at­ti­tude de l’a mère l’a blessé, mais il comprend cette réti­cence : le retour de l’in­fir­mité pour­rait se voir comme une malé­dic­tion. Elle a ressenti une nouvelle fois à quel point l’amour de sa mère pouvait être pesant. Lui n’a pas l’in­ten­tion qu’elle inter­fère dans leur rela­tion, jamais et il le dit sans ambi­guïté, il n’a pas fait tous ses efforts pour perdre sa liberté retrou­vée sous la coupe d’une belle mère. Les choses seront limpides, d’un côté comme de l’autre, : si fortes que soient leur affec­tion pour leurs parents ils ne les lais­se­ront pas guider leurs pas. C’est là le fonde­ment de leur alliance, de l’égoïsme de leur couple qui va scel­ler leur compor­te­ment pour toujours.

Repas de famille.

Les anciens de 14 ont dégainé les liqueurs en fin de repas, dans la tradi­tion de ces déjeu­ners inter­mi­nables qui commencent par la dispute poli­tique pour finir dans la concorde des vapeurs d’alcool.

La nouvelle Calédonie .

Les Kanaks vouent leur circu­la­tion restreinte, doivent se soumettre à une auto­ri­sa­tion afin de quit­ter leur arron­dis­se­ment et, pour couron­ner le tout, ils doivent effec­tuer plusieurs jours de travaux forcés par an, au profit des colons ou de l’ad­mi­nis­tra­tion. Le code de l’in­di­gé­nat, code du déshon­neur qui orga­nise la priva­tion de droits, enferme ce peuple réputé pour son génie agri­cole et son culte de la terre sur la portion congrue de terri­toires livré à une popu­la­tion de repris de justice et de paysans faillis. Les prison­niers poli­tiques, retournent systé­ma­ti­que­ment en métro­pole. Entre la révolte de 1878 qui tue près de trois mille Kanaks et le reste, tout le reste, y compris les mala­dies impor­tées, la popu­la­tion indi­gène chute de 90 % après l’ar­ri­vée l’ar­ri­vée de la civi­li­sa­tion sur sa terre. C’est ce qu’on pour­rait appe­ler une colo­ni­sa­tion réussie.

Remarque intéressante .

Ce soir là, aidé par le vin de qualité, il se laisse aller à de sombre prévi­sions au sujet de la poli­tique colo­niale de la France. Il prédit qu’au tour­nant de la décen­nie l’in­dé­pen­dance sera la règle et la colo­nie l’ex­cep­tion. Son direc­teur hausse les sour­cils en adres­sant au gouver­neur un sourire apai­sant, mais à la surprise géné­rale le gouver­neur avoue qu’il craint qu’il n’ait raison. Il aura d’autres occa­sions dans sa vie de consta­ter que les hauts respon­sables ont souvent conscience indi­vi­duel­le­ment des désastres auxquels conduit leur action, mais qu’ils sont submer­gés par la force du système et liés par leurs inté­rêts de carrière.

Je trouve ça très vrai.

De tous les moteurs de l’exis­tence sociale, la revanche, parce qu’elle possède un carbu­rant inépui­sable, est le plus performant.

L’Afrique et de Gaulle.

Ils ne savent rien de la future forma­tion d’une cellule spéciale de la prési­dence de la répu­blique, instau­rée par de Gaulle, dont l’ob­jec­tif sera de reprendre le contrôle de ce qui a été aban­donné, pour éviter à ces nouvelles nations de sombrer dans la spolia­tion améri­caine où le collec­ti­visme sovié­tique qui rêve de proli­fé­rer dans la chaleur afri­caine. On met en place des diri­geants fantoches qui recy­cle­ront l’argent détourné dans leurs pays avec notre appui, en remer­cie­ment de leur fidé­lité à la France, pour l’in­ves­tir dans les beaux quar­tiers de Paris et dans nos banques. C’est ce qu’on appelle en langage poli­tique fleuri « créer de la stabilité ». 

L’alcoolisme de ses grand-parents bretons.

Elle boit du vin, du vin de table qu’elle cache parmi les produits de vais­selle. Son alcoo­lisme de pauvres la rava­gera de l’in­té­rieur au cours des dix années qui lui restent à vivre. Le bosco boit, lui aussi, mais pas comme elle. Il petit-déjeune au calva, arrose l’en-cas de dix heures, puis s’ac­corde une pause à midi avant de reprendre, l’après-midi, la tour­née des fermes des cousins pour enfin s’ac­cor­der un dernier verre au bar du village avant de dîner, à l’eau, pour rincer tout ça. Il lui reste trente ans à vivre à ce rythme.

Est-ce vrai ?

Il faut préci­ser que la CIA, crai­gnant que les hippies ne ruinent la jeunesse améri­caine par son paci­fisme conta­gieux en pleine guerre du Viêt­nam, a déli­bé­ré­ment inondé de LSD une géné­ra­tion qui espé­rait atteindre u. monde rendu inac­ces­sible par la dérai­son ordi­naire. Ceux qui ne meurent pas à la guerre meurent d’over­dose, la boucle est une nouvelle fois bouclée.

Jorj Chalan­don est un habi­tué sur Luocine avec parfois d’ex­cellent romans et parfois des déceptions.

Retour à Killi­berg, le Quatrième Mur, Profes­sion du père, sont pour moi de grands romans , un peu déçue par Le jour d’avant, et un petit flop par La Légende de nos pères, celui-ci rejoint mes préfé­rences . Le sujet était parti­cu­liè­re­ment compli­qué, Sorj Chalen­don est jour­na­liste et doit couvrir le procès Barbie en 1987 à Lyon où habite son père qui lui demande un passe droit pour suivre ce procès. C’est aussi l’oc­ca­sion de rouvrir le dossier de son père qui a passé son temps à mentir à son fils sur son passé pendant la deuxième guerre . A‑t-il été résis­tant ? Soldat SS ? Engagé dans la divi­sion Char­le­magne ? a‑t-il suivi les divi­sions alle­mandes pour lutter contre le commu­nisme ? Son atti­tude lors du procès de Barbie est telle­ment désa­gréable, que son fils part à la recherche du procès pendant lequel son père a été condamné à un an de prison et à cinq ans d’in­di­gnité nationale.

Le roman débute par la visite du jour­na­liste à Izieu, il visite cette colo­nie de vacances où des enfants juifs étaient cachés et semblaient en sécu­rité, ces pages sont d’une inten­sité rare et l’écri­vain sait rendre ces enfants présents dans nos mémoires. Ce sera aussi un des moments les plus émou­vants du procès.

Son père se comporte comme à son habi­tude, mépri­sant et bernant toutes les auto­ri­tés : il se fait passer pour un héros de la résis­tance et obtient une place au procès car il veut abso­lu­ment voir Barbie. Il méprise tous les témoi­gnages des gens qui selon lui, ne sont bons qu’à pleur­ni­cher. En revanche Barbie et Vergès lui plaisent bien ainsi que Klars­feld car ces hommes lui semblent être d’une autre trempe. Son fils est excédé par son atti­tude et essaie de le confron­ter à son passé car il a pu obte­nir le dossier judi­ciaire de son père grâce auquel il espère enfin le confron­ter à la réalité.

Les deux histoires se déve­loppent au rythme du procès offi­ciel de Klaus Barbie, celui de son père est plus embrouillé mais impla­cable contre les mensonges de celui qui a gâché son enfance. Le procès de Barbie, ne permet pas d’ob­te­nir la moindre repen­tance du bour­reau de Lyon, mais la succes­sion des témoi­gnages de ceux qui ont eu à souf­frir des consé­quences de ses actes est à peu près insou­te­nables. Cela fait sourire son père , il ne voit le plus souvent qu’une machi­na­tion d’une justice qui de toute façon condam­nera Barbie. Son fils est écœuré, les bravades et rodo­mon­tades de son père ne l’ont jamais fait rire quand il était enfant, mais la diffé­rence c’est qu’il n’en a plus peur. La dernière scène est terrible lais­ser ce vieil homme face à toutes ses lâche­tés lui qui s’est toujours présenté comme un héros sent la catas­trophe possible. Le roman se termine là face à la Saône que son père veut traver­ser à la nage mais l’au­teur tient à nous préci­ser que fina­le­ment son père est mort en 2014, Barbie en 1991 et que lui même a obtenu le dossier de son père en 2020. Donc ce livre est bien une fiction et pas une auto­bio­gra­phie, ce qui ne lui enlève aucune valeur à mes yeux, je dirai bien au contraire.

Citations

Conversation avec son grand-père qui donnera le titre à ce livre.

- Ton père, je l’ai même vu habillé en Alle­mand, place Bellecour.
À l’école primaire, pendant un trimestre, mon père m’avait obligé à porter la Lede­rhose la culotte de peau bava­roise, avec des chaus­settes brunes montées jusqu’à la saignée des genoux. C’était peut-être ça, habillé en Allemands ? 
-Arrête donc avec ça ! a coupé ma marraine. 
Mon grand-père a haussé les épaules et rangé la pelle le long de la cuisinière. 
-Et quoi ? il faudra bien qu’il apprenne à jour ! 
- Mais qu’il apprenne quoi, mon Dieu, c’est un enfant ! 
- Juste­ment C’est un enfant de salaud, et il faut qu’il le sache ! 
C’était en 1962, et j’avais dix ans.

Petite Remarque sur la personnalité de son père.

Il a regardé autour de lui. Toujours, il cher­chait à savoir si on le remar­quait, entre la crainte d’être écouté et l’es­poir secret d’être entendu.

Le personnage son père

‑Mon père a été SS
J’ai revu mon père, celui de mon enfance, son ombre mena­çante qui n’avait jamais eu pour moi d’autres mains que ses poings. Depuis toujours mon père me frap­pait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lors­qu’il me battait, il hurlait en alle­mand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frap­pait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n’était plus mon père, mais un Mino­taure prison­nier de cauche­mars que j’igno­rais. Il était celui qui humi­liait. Celui qui savait tout, qui avait tous vécu, qui avait fait cette guerre mais aussi toutes les autres. Qui racon­tait l’In­do­chine, l’Al­gé­rie. Qui se moquait de ceux qui n était pas lui. Qui les cassait par ces mêmes mots :
- Je suis bien placé pour le savoir !

La repentance qui ne vient pas.

Il n’avait pas payé et je lui en voulais. Payer, ce n’était pas connaître la prison, mais devoir se regar­der en face. Et me dire la vérité. Il a comparu devant des juges, pas devant son fils. Face à eux, il a hurlé à l’in­jus­tice. Face à moi, il a maquillé la réalité. Comme s’il n’avait rien compris, rien regretté jamais.

Édition Albin Michel Traduit de l’an­glais (Canada) par Sarah Gurcel

Je dois cette lecture passion­nante à Krol et je la remer­cie du fond du coeur. Je pense que toutes celles et tous ceux qui liront ce livre en reste­ront marqués pour un certain temps. À la manière des cernes concen­triques d’une coupe trans­ver­sale d’un arbre, le roman commence en 2038 avec Jacke Green­wood, guide dans une île préser­vée du Nord Cana­dien qui a gardé quelques beaux spéci­mens de forêts primi­tives. Puis nous remon­tons dans les cernes du bois avec son père Liam Green­wood, en 2008 char­pen­tier, lui même fils de Willow Green­wood mili­tante acti­viste écolo­gique de la cause des arbres, élevée par un certain Harris Greenn­wood un puis­sant exploi­tant de bois en 1974, nous voyons la misère causée par la crise de 29 en 1934 et la nais­sance de Willow puis le début du récit en 1908. Ensuite nous remon­te­rons le temps pour comprendre les déci­sions que devra prendre Jacke Green­wood en 2038.

Ne croyez pas vous perdre dans ce récit aussi dense qu’une forêt profonde. L’au­teur a besoin de tout ce temps pour nous faire comprendre les catas­trophes écolo­giques qui se sont passées dans son pays dont la nature semblait résis­ter à tous les préda­teurs, l’homme aura raison de ses résis­tances. On suit avec passion l’his­toire de la filia­tion de Jacke Grenn­wood, mais ce n’est vrai­ment pas aussi impor­tant que l’his­toire des arbres cana­diens que Michael Chris­tie raconte sur plus d’un siècle. Les récents incen­dies de forêts et les inon­da­tions de la région de Vancou­ver prouvent que l’écri­vain n’écrit pas tant un roman du futur mais plutôt ce qui se passe aujourd’­hui. Dans un article de Wiki­pé­dia voilà ce que vous pour­rez trouver :

Facteurs aggravants

Les scien­ti­fiques sont d’avis que les coupes à blanc et les feux de forêts des dernières années ont joué un rôle dans les inon­da­tions dans l’intérieur de la Colom­bie-Britan­nique. La coupe à blanc a tendance à faire augmen­ter le niveau de la nappe phréa­tique et la perte des arbres par les deux phéno­mènes conduit à un plus grand ruis­sel­le­ment. Une étude par l’univer­sité de la Colom­bie-Britan­nique constate que la suppres­sion de seule­ment 11 % des arbres d’un bassin versant double la fréquence des inon­da­tions et en augmente l’ampleur de 9 à 14 %93.

Tout commence donc par l’ins­tal­la­tion des colons au Canada qui chassent sans aucune pitié les habi­tants de cette région boisée. Dans cet univers très violent certains (très peu) font fortune et exploitent la misère de ceux qui ont cru trou­ver dans ce nouveau monde un pays accueillant. Puis nous voyons l’argent que l’on peut se faire en exploi­tant des arbres qui semblent four­nir une ressource inépui­sable, c’est vrai­ment le coeur du roman et qui peut s’ap­pli­quer à toutes les ressources que la terre a four­nies aux hommes. Bien sûr, au début tout semble possible, il s’agit seule­ment d’être plus malin que les autres pour exploi­ter et vendre le bois dont les hommes sont si friands. Et puis un jour, des pans entiers de régions aussi grandes que des dépar­te­ments fran­çais sont rasés et rien ne repousse. La fiction peut s’ins­tal­ler : et si les arbres qui restent étaient tous en même temps atteint d’un virus mortel ? Alors comme dans le roman nous serions amenées à ne respi­rer qu’à travers un nuage de pous­sière de plus en plus dense ? Tous les person­nages acteurs de ce grand roman, ont des person­na­li­tés complexes même si parfois, ils enfouissent au plus profond d’eux-mêmes leur part d’humanité.
Avec Keisha et Kathel je vous le dis : lisez et faites lire ce roman je n’ai vrai­ment aucun autre conseil à vous donner.
Et si, encore un conseil, je me permets de faire de la publi­cité pour une petite entre­prise bretonne (Ecotree) qui vous permet­tra d’of­frir un arbre comme cadeau. L’idée est origi­nale et a plu à tous les parents à qui j’ai fait ce cadeau pour la nais­sance d’un bébé qui sera donc proprié­taire d’un arbre dans des forêts françaises.

Citations

La catastrophe planétaire sujet de ce roman.

Dans l’ab­solu, Jake est libre de mention­ner les orages de pous­sières endé­miques, mais la poli­tique de la Cathé­drale est de ne jamais en évoquer la cause : le Grand Dépé­ris­se­ment – la vague d’épi­dé­mies fongiques et d’in­va­sions d’in­sectes qui s’est abat­tue sur les forêts du monde entier dix ans plutôt, rava­geant hectare après hectare.

Formule percutante.

Il n’y a rien de tel que la pauvreté pour vous faire comprendre à quel point l’in­té­grité est un luxe

Je pense souvent à ce paradoxe lorsque je vois la jeunesse écologique partir en vacances en avion aux quatre coins de la planète.

Y en a‑t-il seule­ment un parmi vous, pour­suit Knut, pour appré­cier « l’in­di­cible ironie » de voir les membres de l’élite diri­geante est des célé­bri­tés venir jusqu’ici se revi­go­rer spiri­tuel­le­ment avant de pouvoir retour­ner, ragaillar­dis, à des vies qui, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, portent notre planète à ébul­li­tion, condam­nant un peu plus encore les merveilles de la nature auxquelles appar­tiennent les arbres sacrés qu’ils prétendent vénérer ?

Époque où on pense la ressource en bois éternelle.

Le papier lui-même a la couleur des amandes grillées. Il s’en dégage une robus­tesse qui date d’un temps où les arbres, en nombre illi­mité, étaient une ressource inépui­sable. Un temps où l’on épon­geait ce qu’on venait de renver­ser avec un rouleau entier d’es­suie-tout et où l’on impri­mait l’en­tiè­reté de sa thèse (ce fut son cas à elle) sur les seuls rectos d’une grosse pile de papier blanc comme neige.

1934.

Au cours de sa carrière, Harris Green­wood a présidé à l’abat­tage de plus de deux cent cinquante millions d’hec­tares de forêts primaires. certains arbres parmi les plus larges, les plus beaux, que la planète ait jamais portées sont tombés sur son ordre.
Sans les jour­naux et le papier, Green­wood Timber aurait déjà sombré. Harris four­nit tous les pério­diques cana­dien et la moitié de l’édi­tion améri­caine. Il sera bien­tôt obligé de réduire en pâte à papier des arbres qui, jadis, auraient servi de colonne verté­brale à des palais, ce qui pour un homme du métier, revient à faire des saucisses avec un filet de choix. Tout ça pour que les gens puissent faire leurs mots croi­sés idiots et lire des romans de gare.

L’installation des colons en 1908.

Quand le couple arriva au « Pays des Arbres », ils décou­vrirent que les trente arpents densé­ment boisés qu’ils avaient deman­dés au Bureau du cadastre cana­diens étaient déjà occu­pés par une bande d’Iro­quois nomades, chas­sés des terri­toires où ils posaient d’or­di­naires leurs pièges par une entre­prise locale exploi­ta­tion fores­tière. Malgré ses façons chari­tables James Craig acheta un fusil et monta une milice de gens du coin pour chas­ser les Indiens de sa propriété un acte brutal mais néces­saire auquel beau­coup d’entre nous avaient déjà été contraints. Certains ont refusé de partir, montrant tant d’ar­ro­gance qu’il n’y eût eu d’autre choix que de les exécu­ter pour l’exemple et de brûler leurs femmes et leurs enfants.

En 1934 des Américains vendent du bois aux Japonais.

Je ne suis toujours pas convaincu qu’il soit dans notre inté­rêt de conclure ce contrat. le Japon a envahi la Mand­chou­rie et s’est retiré de la Ligue des Nations. Kes gens parlent de cette Hiro­hito comme si c’était le frère aîné de Jésus et on ne pour­rait pas jeter une balle de base­ball dans le port sans toucher un navire de guerre. À mon avis ils n’ont qu’une envie c’est se battre. Et devi­nez avec qui ?

Réflexions sur le Canada

S’il est vrai que les États-Unis se sont construits sur l’es­cla­vage et la violence révo­lu­tion­naire, songe-t-elle en regar­dant les hommes travailler, alors assu­ré­ment son propre pays, le Canada, est né d’une indif­fé­rence cruelle, vorace, envers la nature et les peuples autoch­tones. « Nous sommes ceux qui arrachent à la terre ses ressources les plus irrem­pla­çables et les vendent pour pas cher à quiconque a trois sous en poche, et nous sommes prêts à recom­men­cer le lende­main » telle pour­rait être la vie la devise de Green­wood et peut-être même du pays tout entier.

Édition Philippe Picquier . Traduit du japo­nais par Elisa­beth Suetsugu. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Du charme, de l’en­nuie, et une petite dose de bizar­re­rie , tout cela soupou­dré de l’étran­geté des mœurs japo­nais et vous avez l’es­sen­tiel de ce roman.

Je vous en dis plus ? Cela se passe dans une brocante tenue par Monsieur Nakano qui emploie deux étudiants Hitomi et Takeo. Ces deux person­nages fini­ront par se rendre compte qu’ils s’aiment mais cela sera bien compli­qué. Il y a aussi la sœur de Monsieur Nakano qui est artiste, toutes les maitresses de son frère et les clients les plus remarquables.

Le roman se divise en chapitres qui portent le nom d’un objet le plus souvent en vente dans la boutique (le bol), ou en rapport avec le récit (le presse-papier) . Ce n’est pas un maga­sin d’an­ti­quité mais bien une brocante et les objets n’ont pas de grande valeur. La patron monsieur Nakano, est souvent mesquin et j’ai eu bien du mal à m’in­té­res­ser à ses réac­tions. Aucun des person­nages n’est vrai­ment très atta­chant, le charme du roman vient sans doute( « sans doute » car j’y ai été peu sensible) de tous les petits gestes de la vie ordi­naire ; tant dans les objets que dans les rela­tions entre les individus.

J’étais très contente d’en­trer dans l’uni­vers de cette auteure, mais au deux tiers du livre, je m’y suis beau­coup ennuyée.

Citations

L’amour

Takeo est arrivé en appor­tant de nouveau avec lui une odeur de savon­nettes. L’es­pace d’une seconde, j’ai pensé que j’au­rais dû prendre une douche, mais l’ins­tant d’après, je me suis féli­ci­tée d’avoir renoncé, car il aurait pu avoir l’im­pres­sion que je l’at­ten­dais de pied ferme. C’est bien pour ça que c’est diffi­cile, l’amour. Ou plutôt, ce qui est diffi­cile en amour c’est de savoir d’abord discer­ner si on veut être amou­reux ou non.

Le tabac

« En ce moment, mes poumons, c’est pas ça ! » C’est le tic de langage du patron depuis quelque temps. « Toi, Takeo, et vous aussi, ma petite Hitomi, je vous assure que c’est dans votre inté­rêt de ne pas fumer, dans la mesure du possible. Moi d’ailleurs, si je voulais, je pour­rais m’ar­rê­ter n’im­porte quand. Seule­ment voilà, je préfére respec­ter la raison pour laquelle je ne m’ar­rête pas. Hé oui, c’est comme ça que les choses se passent quand on arrive à l’âge que j’ai. »

La tonalité du roman

Il y avait dans le monde une foule de gens que je ne détes­tais pas, parmi eux, quelques-uns faisaient partie de la caté­go­rie de ceux que je n’étais pas loin d’ai­mer ; il y avait aussi le contraire ceux que je détes­tais presque. Mais alors, qu’elle était la propor­tion des gens que j’ai­mais vraiment ?

Le téléphone portable et les amours d’Hitomi

Le portable, objet haïs­sable. Qui a bien pu inven­ter cette chose incom­mode entre toute ? Quelque soit la perfec­tion du message reçu, le télé­phone portable est pour l’amour ‑aussi bien l’amour réussi que l’amour raté- la pire des cala­mi­tés. Pour commen­cer, depuis quand est-ce que je suis amou­reuse de Takeo pour de bon ? Et pour­quoi je m’obs­tine à lui téléphoner ?

Édition Harper Collins Traver­sée . Lu dans le cadre de Masse Critique Babelio

Le sujet m’in­té­res­sait et je n’ai pas hésité à parti­ci­per à cette édition de Masse Critique. Je ne suis pas déçue ! Tout ce qui tourne autour de la noto­riété des œuvres d’art m’in­ter­roge. Et c’est bien le sujet du roman. Soute­nue par une enquête plus ou moins poli­cière, l’écri­vaine décrit avec un regard acéré les rapports entre les artiste, les gale­ristes, les direc­teurs de musée , les critiques … tous ceux qui construisent ou détruisent la répu­ta­tion d’un artiste et qui lui créent une côte finan­cière. C’est un monde de menteurs, d’af­fa­bu­la­teurs, de person­na­li­tés cruelles avides d’argent de recon­nais­sance et de pouvoir.

Tout le roman est sous tendu par la recherche de qui est vrai­ment Peter Wolf , de lui on ne connaît que des tableaux qui font l’una­ni­mité et qui sont défen­dus par sa femme Petra Wolf. Lui, Peter a disparu de la scène publique et ne répond plus à aucun jour­na­liste. Le direc­teur du Moma qui a prévu une rétros­pec­tive de l’oeuvre de Peter Wolf veut abso­lu­ment que celui-ci soit présent au vernis­sage, il lance une enquête avec des moyens finan­ciers énormes, il est, peu à peu, persuadé que Petra Wolf a fait dispa­raitre son mari et est devenu l’unique béné­fi­ciaire de la valeur des œuvres de son mari. D’un autre côté, un écri­vain fran­çais cherche à faire la biogra­phie du couple Wolf et enfin une jour­na­liste améri­caine cherche à son tour à en savoir plus.

L’autre aspect de ce roman, c’est la diffé­rence des côtes finan­cières entre une oeuvre signée par une femme ou par un homme . Enfin le dernier thème c’est la censure et la surveillance poli­cière de la Stasi .

Tout cela fait un excellent roman, dont on devine assez vite une partie du dénoue­ment, à savoir qui aurait dû signer ces tableaux que le monde entier admire. J’ai beau­coup aimé l’am­biance sans aucune conces­sion du monde des critiques d’art. Cela va du travail des jeunes stagiaires qui n’ont comme salaire de recherches épui­santes utili­sées par leur mentors que la joie de côtoyer des artistes célèbres, jusqu’aux réunions où les petites phrases assas­sines tuent les répu­ta­tions les mieux établies . Et puis tous ces gens qui s’ap­pro­prient les petites anec­dotes qu’ils ont enten­dues ailleurs, sont criants de vérité (hélas !).

Et au-dessus de tout ce petit monde qui grouille pour se faire recon­naître, il y a l’art mais est-ce autre chose que la recon­nais­sance de tous ces gens là ? et donc de la côte finan­cière que ces mêmes gens attri­buent à la créa­tion. Ce roman ne cesse pas de nous ouvrir sur des ques­tions inté­res­santes, par exemple est-ce que nous ne sommes pas tous influen­cés par la renom­mée pour appré­cier une oeuvre ?

Ce n’est pas une vision très réjouis­sante à propos de l’art mais cela donne un très bon roman dont j’ai parfois eu du mal à appré­cier l’écri­ture qui utilise des expres­sions un peu trop « bran­chées » pour moi.

Citations

Les artiste de l’ex-Allemagne de l’Est.

Ce n’était pas cet aspect sombre de l’usine qui avait causé la perte de Rüdi­gere, non. Cette image réaliste de l’en­vi­ron­ne­ment ouvrier serait passée. La pein­ture a été quali­fiée de haute­ment subver­sive pour d’autres raisons. Le parti n’était pas dupe et avait inter­cepté le message caché : le manque de fenêtres symbo­li­sait une dénon­cia­tion de l’en­fer­me­ment de la Nation. L’élan dans les cheveux des ouvrières était un appel au soulè­ve­ment. Comme nombre de ses collègues, Rüdi­ger s’était retrouvé du jour au lende­main démis de ses fonc­tions. L’en­semble de sa produc­tion fut passée au crible et le juge­ment fut sans appel : il était un ennemi de l’état.
– Heureu­se­ment pour moi ! À l’époque, j’ai cru que je ne m’en remet­trais jamais, mais une fois le Mur tombé c’est ce qui m’a sauvé la vie. J’ai des amis artistes, peintres, des personnes incroyables qui se font traî­ner dans la boue par des petits connards de l’Ouest qui ne connais­saient rien à rien. Sous prétexte qu’ils étaient au VBK c’était des vendus. Mais c’était des artistes, de vrais artistes, des gens complexes avec une vision.

L’utilisation des stagiaires.

Juste avant de s’en­vo­ler pour les États-Unis Hilary avait recruté Aminata et Justin deux stagiaires qu’elle avait réussi à débau­cher respec­ti­ve­ment des pages « Modes » et « Acces­soires ». Elle pouvait enfin leur refi­ler le bébé du supplé­ment « Design en RDA » Aminata et Justin avait trouvé une mine d’in­for­ma­tion en fran­çais, dans un site dédié à l’Os­tal­gie, véri­table ency­clo­pé­die, concer­nant les produits du quoti­dien des Alle­mands de clic en clic, ils avaient débar­qué à pieds joints dans l’his­toire d’un pays dont ils avaient vague­ment entendu parler. Ils n’en reve­naient pas. « C’est dingue, avaient-il raconté à la rédac­tion, on est fait pour ce boulot, on est nés tous les deux en 89 ! »
Pour moti­ver ses troupes, Hilary leur avait promis un voyage à Berlin avec Éloïse, une photo­graphe pigiste qui jouis­sait d’une petite noto­riété rock. Cette nouvelle avait accru leur inté­rêt pour le projet et enflammé leur envies d’ailleurs, de rencontres nocturnes et de lieux atypiques.

Le critique sur de lui.

Sven Sön s’emporta avec justesse. Tout sonnait juste en lui, même lorsque ses phrases étaient dénuées de sens. Il maîtri­sait l’exer­cice. Tant et si bien qu’il pouvait dire tout et son contraire, et même n’im­porte quoi, avec un tel aplomb que c’était son inter­lo­cu­teur qui se remet­tait en cause quand il n’avait pas tout compris.

Description d’une rédaction d’un journal de mode.

Devant les couloirs de « Vanité Fair » les gens allaient et venaient avec autant de déter­mi­na­tion que d’ha­bi­tude. L’étage était divisé en deux. Dans le couloir de droite se trou­vaient les bureaux des jour­na­listes char­gés des sujets de société, la direc­tion artis­tique et la rédac­tion. Dans celui de gauche, c’étaient les assis­tants de mode, les filles de la beauté, la boutique et la pub. Un récep­tion­niste orga­ni­sait la vie fron­ta­lière entre ces deux monde : ceux qui pouvaient écrire à droite ; et ceux qui savaient s’ha­biller à gauche. C’était comme ça. 

Le scandale et le succès .

Mais au fond, qu’im­porte la façon dont cette affaire allait se termi­ner, l’onde de choc qu’il avait provo­quée allait à coup sûr garan­tir un succès sans précé­dent à son projet : le scan­dale attise bien plus la curio­sité que le seul amour des arts plas­tiques. Ça, il le savait bien.

Édition Acte Sud

et parti­ci­pa­tion au mois du Québec de Yueyin et Karine

J’aime cet auteur autant pour son style que pour les histoires qu’il nous raconte. J’ai déjà chro­ni­qué « La traver­sée du conti­nent » mais j’en ai lu beau­coup d’autres (je dois les relire pour leur faire une place sur Luocine). Michel Trem­blay raconte sa famille, mais au-delà de sa famille nous fait comprendre la vie au Québec au siècle dernier. C’est une vie de misère et de rudesse domi­née par une église catho­lique toute puis­sante qui se mêle du moindre recoin de la vie de ceux et celles qu’elle veut inti­me­ment contrô­ler. Cela va de la vie sexuelle à la liberté de s’instruire.

Les deux person­nages Victoire et Josa­phat sont frère et sœur. Ils sont unis par un drame atroce, le jour de Noël leurs parents ainsi qu’une grande partie de la popu­la­tion du village meurt dans l’in­cen­die de l’église lors de la messe de minuit. Le curé et le bedeau se sont enfuis par la sacris­tie sans cher­cher à sauver leurs parois­siens. Josa­phat qui déjà avait perdu la foi, est fou de douleur. Sa sœur Victoire revient vers lui après avoir passé sept années dans un couvent pour y être éduquée par des sœurs qui feront tout pour qu’elle le devienne, elle aussi, mais sans succès. La voilà de retour près de son frère, dans son village natal. C’est l’oc­ca­sion pour l’au­teur de nous faire ressen­tir la force et la beauté de la nature, les ragots du village, l’ab­sur­dité de l’édu­ca­tion catho­lique. Michel Trem­blay s’amuse aussi à souli­gner les diffé­rences entre le fran­çais des sœurs culti­vées et le fran­çais « d’icitte » : de Duha­mel autre­fois Pres­ton, le village de Victoire et de Josa­phat. Et puis peu à peu nous compre­nons le lien qui se tisse entre ses deux orphe­lins mais si vous avez déjà lu les autres livres de Michel Trem­blay seule la façon dont il le raconte sera une nouveauté .

Tout est dans le style de cet auteur, on le lit avec inté­rêt sans sauter une seule ligne pour en savou­rer le moindre mot.

Citations

Tout le charme de la langue du Québec discours de son père quand sa fille part au couvent.

Prends tout ça, cette belle chance-là, pour toé. Pour toué tu-seule, Victoire. Fais-le pas pour nous autres, pour nous sauver, écoute-les pas, laisse-les pas te pous­ser à choi­sir des choses que tu veux pas. Y vont te donner ce qu’on aurait pas pu te donner, nous autres, une éduca­tion complète. fait leur des accroires si y faut, conte-leur des mensonges, ça sera pas grave d’abord que tu vas apprendre des affaires qu’on connaî­tra jamais nous autres… Deviens la fille la plus savante de Pres­ton, pas une bonne sœur. Pis après, va-t-on d’icitte ! Explo­rer le vaste monde. Si des prêtres venaient m’of­frir la même chose pour Josa­phat, je dirais oui tu-suite. J’s’­rais prêt à me briser le cœur une deuxième fois…

Les réalités du corps et le couvent

Au couvent, ça s’ap­pe­lait les cabi­nets d’ai­sances, ou les latrines, c’était situé à l’autre bout de l’im­mense bâtisse et c’était un sujet tabou. Quand nous avions besoin de nous y rendre, nous devions sortir le petit mouchoir glissé dans la manche gauche de notre uniforme et le montrer à une reli­gieuse qui, chaque fois fron­çait les sour­cils comme si nous commet­tions une grave faute de bien­séance avant de nous faire signe de nous reti­rer. Il ne fallait « jamais » en faire mention à haute voix. « Les basses fonc­tions », comme les appe­laient les reli­gieuses en plis­sant le nez, étaient honteuses et devaient être tues. Quant aux reli­gieuses elles-mêmes, je n’ai jamais su où elles faisaient ça.

La cuisine de l’enfance

Je n’ai pas touché au dessert, mais Josa­phat a enfourné une énorme portion de poutine au pain ‑quel plai­sir de retrou­ver le mot poutine après le mot « pudding » imposé par les reli­gieuses, arro­sée de sirop d’érable. Ce que j’avais devant moi n’était pas un pudding au pain, mais bien une poutine au pain, impro­vi­sée sans recettes, l’in­ven­tion de plusieurs géné­ra­tions de femmes qui ne savaient pas lire et qui avait cepen­dant une grande capa­cité d’im­pro­vi­sa­tion. Rien de ce que j’avais mangé durant mon enfance ne venait d’un livre.

Sourire

Manger de la graisse de rôti en compa­gnie de quel­qu’un qui sent le pipi ce n’est pas la chose la plus agréable du monde