Édition Pavillon Poche Robert Lafont

Traduit du polo­nais par Chris­tophe Glogowski

Il m’a fallu cette période de confi­ne­ment pour venir à bout de ce livre. Autant j’ai été conquise tout de suite et tota­le­ment empor­tée par la lecture « Sur les Osse­ments des morts », autant je me suis contrainte pour lire ce roman au moins pour le premier tiers.( Pour­tant je savais qu’Atha­lie avait beau­coup aimé, ce qui est pour moi une bonne réfé­rence.) Il faut dire que ce roman est étrange, consti­tué de courts chapitres qui sont consa­crés à un seul person­nage inti­tu­lés « au temps de … ». Ces chapitres finissent tel un puzzle à racon­ter l’his­toire d’un village et au delà l’his­toire de la Pologne. Dieu et les Anges sont aussi de la partie et ce mélange de méta­phy­sique de nature et d’hu­main n’est pas si facile à accep­ter pour une ratio­na­liste comme moi. Seule­ment voilà, cette écri­vaine a un talent incroyable et quand peu à peu j’ai lâché mes réflexes habi­tuels de carté­sienne, j’ai aimé cette lecture. En touches succes­sives, c’est bien l’his­toire d’une famille polo­naise jusqu’à aujourd’­hui dont il s’agit et à travers leurs rela­tions indi­vi­duelles on comprend mieux que jamais l’his­toire et les malheurs de la Pologne marquée à tout jamais par l’extermination des juifs. Cette nation a perdu à ce moment là une partie impor­tante de son fonde­ment cultu­rel, une telle barba­rie sur son propre sol devant les yeux de ses habi­tants ne pouvaient que lais­ser des traces. Ce livre est aussi un hymne à la nature qui est, et sera toujours, la grande gagnante surtout si les hommes ne veulent pas l’écou­ter. L’his­toire actuelle d’un petit Virus si petit mais si malin que personne ne peut l’empêcher d’in­fec­ter l’hu­ma­nité entière, n’est-il pas une preuve que la nature est plus forte que toutes les construc­tions humaine et que certains progrès même extra­or­di­naires fragi­lisent l’hu­ma­nité. Je pense donc que ce livre s’ins­crit dans la réflexion que nous pouvons avoir à propos de la pandé­mie actuelle et en plus permet de passer un long moment avec une écri­vaine remar­quable qui a un sens de l’hu­mour qui rend ses récits très atta­chants.

On en parle chez Kathel

Citations

Genre de remarques auxquelles il faut s’habituer

Au centre d’an­tan, Dieu à dressé une colline qu’en­va­hissent chaque été des nuées d’han­ne­tons. C’est pour­quoi les gens l’ont appe­lée la montagne aux Hanne­tons. Car Dieu s’oc­cupe de créer, et l’homme d’in­ven­ter des noms.

C’est bien dit et vrai

Elle se mettait au lit, où, malgré les cous­sins et les chaus­settes de laine, elle ne parve­nait pas à se réchauf­fer les pieds. Et puisque, de même que dans l’eau c’est par les pieds qu’on pénètre dans le sommeil, Gene­viève demeu­rait long­temps sans pouvoir s’en­dor­mir.

Le genre d’affirmations qui sont belles sans être convaincantes.

À certains humains un ange pour­rait paraître stupide. Mais l’ange, depuis l’ori­gine des temps, porte en lui le fruit de l’arbre de la connais­sance, le savoir pur : une raison affran­chie de la pensée, et, du même coup, des erreurs – ainsi que de la peur qui les accom­pagne. Une raison libre des préju­gés engen­drés par la percep­tion lacu­neuse des humains.

Le soldat de retour chez lui au moulin

Il fit le tour du moulin, caressa la meule, ramassa de la farine au creux de sa paume et la goûta du bout de la langue. Il plon­gea ses mains dans l’eau, passa le doigt sur les planches de la clôture, huma les fleurs, actionna le tran­chant du hache-paille. Celui-ci grinça, coupa une botte d’or­tie.
Derrière le moulin, Michel péné­tra au milieu de hautes herbes et il fit pipi.

l’alcool

Le noyeur était l’âme d’un paysan nommé Pluszk. Celui-ci avait péri dans un étang fores­tier par une nuit d’août, la vodka précé­dem­ment absor­bée lui ayant exces­si­ve­ment dilué le sang.

Le genre de propos qui courent dans ce livre

Imagi­ner, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’es­prit. Surtout quand on pratique cet exer­cice aussi souvent qu’in­ten­si­ve­ment. L’image se trans­forme alors en gout­te­lettes de matière et s’in­tègre au courant de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffi­sam­ment intenses, et pas toujours de la manière qu’on s’était imagi­née.

Arrivée des antibiotiques

Un instant plus tard, il tenait au creux de sa main une petite boîte de carton. De ce qui était écrit dessus il ne comprit que les mots « made in the United States ».…
Au soir, la fièvre des fillettes avait dimi­nué. Le lende­main elle se guérit. À force de prière, Misia avait obtenu de la Sainte Vierge de Jeskotle ‑reine des anti­bio­tiques- cette guéri­son mira­cu­leuse.

Réflexion sur le temps

l’homme attelle le temps au char de sa souf­france. Il souffre à cause du passé et il projette sa souf­france dans l’ave­nir. De cette manière, il créé le déses­poir. La chienne Lalja, elle, ne souffre qu’ici et main­te­nant.

Édition Six Pieds Sous Terre

Je crois que c’est impos­sible d’ex­pli­quer pour­quoi une BD nous fait rire ou pas. L’hu­mour de Fabcaro est pour moi, irré­sis­tible. Après Zaï Zaï Zaï et Et Si l’Amour c’était d’Ai­mer voici donc Formica. J’ai passé un très bon moment , (un peu trop court), pour­tant, je n’aime pas qu’on meurt dans les BD surtout pas lorsque l’on tue des enfants ! Or le fait que ce dimanche-là, comme tous les dimanches, la famille se réunit mais ne trou­vera aucun sujet de discus­sion se soldera par la mort « tragique » de deux enfants. Le côté décalé de cet auteur qui n’in­siste jamais sur ses blagues me réjouit beau­coup, j’ai emprunté cette BD à la biblio­thèque mais je sais que je vais l’of­frir et me l’of­frir aussi . Voici quelques bulles pour vous donner envie de vous plon­ger dans ce drame en trois actes :

Menace de la voisine qui ne veut pas divulguer ses sujets de discussion :

Quand les banalités deviennent un peu floues

Le jeu de 7 familles dysfonctionnelles

et une dernière (si vous ne riez pas, ne lisez pas cette BD) , c’est une de celles qui me fait le plus rire .…

Édition Rouergue

Je dois cette lecture à Krol qui avait été très enthou­siaste pour un autre roman d’Hé­lène Vignal, que je lirai à l’oc­ca­sion celui-ci était à la média­thèque. Il se trouve que ce jour là il y avait une expo­si­tion qui va bien avec le thème du roman dont je vais vous parler. Il s’agis­sait de portrait de personnes âgées qui ont toutes en commun de se faire porter des livres car elles ne peuvent que diffi­ci­le­ment se dépla­cer. J’ai adoré ces portraits :

Une expo­si­tion qui part à la rencontre de nos aînés…

De la même façon, j’ai beau­coup aimé le portrait de Jamie la grand-mère de la narra­trice Louise. Cette femme qui passe son temps à soupi­rer, à ranger une maison ou rien de dépasse, à faire des mots fléchés et des sudoku saura-t-elle comprendre sa petite fille et s’ou­vrir aux joies du camping. Parce que les vacances dont rêve Louise c’est de passer huit jours avec sa mère et son ami Théo à Béno­det. Rien ne se passe comme prévu, sa mère doit repar­tir travailler et Louise doit renon­cer à ses vacances au camping. Or, Théo son ami homo­sexuel, a tout autant qu’elle besoin de ces huit jours loin de ses parents à qui il ne peut abso­lu­ment pas parler de son homo­sexua­lité. Beau­coup de thèmes se croisent dans ce roman pour ado, mais qui peut faci­le­ment être lu par des adultes. La guerre d’Al­gé­rie, (c’est bizarre mais j’ai lu deux livres à la suite qui parlaient de cette guerre), la diffi­culté de se comprendre entre géné­ra­tion, l’ho­mo­sexua­lité, mais surtout la façon dont une personne, ici Jamie, peut passer à côté du bonheur en s’en­fer­mant dans des habi­tudes morti­fères. Beau­coup d’hu­mour dans ce roman, la scène où dans « la famille parfaite » du camping, les parents veulent persua­der l’enfant que, puis­qu’il aime les cour­gettes et les concombres « il doit aimer les corni­chons » est très drôle. Je ne sais abso­lu­ment pas si les ado aiment cet auteur mais je l’es­père de toutes mes forces car elle parle de tout avec une légè­reté et un sérieux qui fait du bien sans oublier son humour.

Citations

Les phrases d’ado que j’aime

Moi, je regar­dais un feuille­ton améri­cain en faisant la patate devant la télé.

Mon grand-père était-il un soldat sangui­naire ? Genre vété­rans du Viet­nam façon cous­cous ?

Quand elle repousse sa grand-mère

Ces phrases sonnent comme un mauvais sort. Je m’écarte comme si elle venait de me piquer avec un rouet empoi­sonné de sorcière. J’en veux pas, moi de sa vie compli­quée. J’en veux pas de ses « jamais », des ses « tu verras », char­gés comme des bombar­diers. Je ne veux pas que la vie s’oc­cupe de moi. Je veux m’oc­cu­per de ma vie toute seule. Sans subir, comme elle. Sans languir après des trucs qui n’ar­rivent jamais. Sans espé­rer que demain ça ira mieux. Sans attendre que les gens soient morts pour les comprendre.

Portrait très bien dessiné en une phrase

Elle s’éloigne, martiale,la bouche comme un smiley à l’en­vers, les joues qui pendent, l’œil noir, en pous­sant un soupir offensé.

Édition Quidam (version poche)

J’avais été intri­guée par ce que Keisha avait écrit à propos d’Owana , mais les commen­taires sur son blog à propos de l’ETA m’avaient un peu refroi­die. J’ai donc acheté et lu celui-ci qui, de plus, est paru en poche. C’est peut de dire que j’ai appré­cié cette lecture, elle m’a trans­por­tée loin de ma Bretagne natale, au Québec, là où tant de Bretons ont trouvé du sens à leur vie et ont fait fortune : comment se sont-ils conduits là-bas ? Sans doute ni mieux ni moins bien que les prota­go­nistes des person­nages mis en scène par Éric Plamon­don dans ce roman qui s’appuie sur des faits histo­riques : le 11 juin 1981 la police du Québec débarque dans la réserve de Resti­gouche pour confis­quer les filets à saumons des Indiens Mi’g­maq. C’est là et à cette époque que l’au­teur a décidé de faire vivre Océane une jeune indienne qui va malheu­reu­se­ment croi­ser la route de redou­tables préda­teurs . Elle rencontre aussi un homme qui va l’aider à se sortir d’un piège redou­table et une insti­tu­trice fran­çaise qui lui donnera le goût des études. Le suspens à travers cette nature superbe est hale­tant et j’ai retrouvé mes plai­sirs d’enfance lorsque je passais une grande partie de la nuit à lire Jack London ‑dont il est aussi- ques­tion ici aussi. Car c’est la grande force de ce roman, dans des chapitres très courts, il rappelle tout ce qui a consti­tué ce grand pays, pour­quoi et comment on en est arrivé à réduire les indiens à ce qu’ils sont aujourd’hui . On suit la remon­tée dans le temps du passé de ces terri­toires comme le saumon qui remonte le fleuve et lorsqu’il est Taqa­wan, c’est à dire un saumon d’eau douce qui jaillit hors des chutes d’eau pour assu­rer la survie de son espèce le lecteur se sent trans­for­mer. Oui, ce roman emporte et pour­tant il est très court, chaque chapitre en deux ou trois pages apporte un petit cailloux à un édifice qui ouvre nos yeux sur un nouveau monde. On peut, sans doute, lui repro­cher d’être trop mani­chéen mais la charge contre les colo­ni­sa­teurs de ces régions me semble plutôt mesu­rée : en même temps qu’on enle­vait des filets aux Indiens, le gouver­ne­ment lais­sait des compa­gnies priva­ti­ser des rivières entières pour que de riches Améri­cains puissent satis­faire leur envie de pêcher tran­quille­ment. Tous les faits sont histo­riques, les rassem­bler dans un même roman donne une force peu commune à cette histoire, qui se termine sur l’es­poir que la jeune Océane trouve dans l’étude du droits des lois qui permet­tront aux Indiens de se défendre autre­ment qu’en s’op­po­sant à la police. Pour celles et ceux qui trouvent que ce roman est trop à charge recher­chez et lisez ce que l’église catho­lique a fait aux enfants indiens. Le terme de géno­cide est sans doute un peu fort mais l’hor­reur est abso­lue.

Citations

Les scènes d’autrefois avant l’arrivée des blancs

Quand le soleil a dépassé la pointe de la baie, un éclai­reur rentre au village. Parti depuis trois jours, il revient avec une mauvaise nouvelle. Les enne­mis du Sud, ceux de la tribu du Grand Aigle, arrivent. Il faut rapi­de­ment éteindre le feu, rapa­trier les enfants, défaire les wigwams prépa­rer les canots. Pour ce petit groupe, la fuite se fait souvent par la mer. C’est le meilleur moyen de ne pas lais­ser de traces et de s’éloi­gner au plus vite. Alors métho­di­que­ment, parce que cela fait partie de leur vie, et que chacun sait ce qu’il doit faire, on lève le camp. En fin d’après-midi, ils prennent la mer pour fuir l’en­nemi lancés sur le sentier de la guerre. Si tout se passe bien, ils seront hors d’at­teinte avant la nuit. On campera et on conti­nuera un peu plus loin demain. Les enne­mis du Sud repar­ti­ront bredouilles à moins qu’ils ne croisent un groupe moins prudent et le déciment . Le Grand Aigle est vorace. 
Le lende­main, ils reprennent donc la mer pour se mettre à l’abri de tout danger pour un long moment. C’est du moins ce qu’ils croient. Les douze canots glissent au large vers l’es­tuaire du grand fleuve. Un canot de guer­rier est en tête du convoi, un autre à l’ar­rière. Ceux du milieu trans­portent femmes, enfants et vieillards. Ceux qu’ils doivent pagayer pagayent. Le dernier canot laisse flot­ter dans son sillage une branche de sapin de la longueur d’un homme. Atta­chée à la poupe, elle traîne dans les ondu­la­tions salées d’une eau baignant un conti­nent qu’on a pas encore baptisé en l’hon­neur d’Ame­rigo Vespucci. La branche qui glisse derrière et un leurre. En ce jour où la tribu est partie bâtir son nouveau campe­ment, une énorme gueule surgit des profon­deurs et se referme sur la branche. Le dernier canot tangue, le leurre est arra­ché, les guer­riers lancent des cris d’aver­tis­se­ment, il est là, rame­ner vers la terre, ramer vite vers la terre. Pendant que la ligne des embar­ca­tions bifurque vers la rive et que la cadence des rameurs s’ac­cé­lère, un des guer­riers du dernier cadeau canaux prépare les lances et détache un ballot de cuire. Bien­tôt un aile­ron émerge. On tire du ballot une peau qui servait de porte à un wigwam. On la lance dans la mer. L’ai­le­ron passe et plonge. La peau a disparu. Arqués sur les rames, les autres ne regardent pas derrière. Il faut gagner la plage au plus vite. L’ai­le­ron a resurgi et fonce vers la dernière embar­ca­tion. Une fois sa proie choi­sie, la bête s’en­tête. Cette fois, elles frôle le frêle esquif et reçoit en échange une pointe de lance hauteur de la dorsale. La forme noire plonge, dispa­rais, reviens dans le sillage du canot d’écorce. Les hommes sont prêts. Ils savent que les chance d’échap­per aux monstres des mers sont faibles. Ils savent que les Corses ne résiste pas aux dents de cet ennemi là. Comme il revient, on jette une autre peau pour le trom­per à nouveau mais cette fois il ne mord.pas. Il arrache la pagaie des mains du rameur le plus fort. L’es­quif ralenti. D’un autre paquet, on sort des morceaux de saumon séché. À l’as­saut suivant, la gueule se satis­fait de la chair de pois­son, repart, tourne vite et revient. Les autres canots ont déjà parcouru la moitié de la distance. Ils sont bien­tôt en sûreté. Le dernier canot, lui, perd du terrain. Ses occu­pants n’ont plus qu’une rame, une lance, un ninog, trois peaux de castor et leurs vête­ments. Quand la bête repasse. Le ninog se brise violem­ment sur son flanc. Ce trident conçu pour la pêche au saumon ne peut rien contre la créa­ture. Les trois hommes se rapprochent de la terre. Il vient de jeter la dernière peau de castor pour occu­per les crocs de l’as­saillant. Le guer­rier au milieu du chant, celui avec la lance, retire son pagne en cuir en vue de la prochaine attaque. il est prêt à jeter son vête­ment quand la charge arrive, de côté cette fois-ci. Il se lève, tangue et bran­dit sa lance au-dessus de l’écume. Il veut donner le coup de grâce à cette chose qui s’en prend à lui et à ses frères. La gueule surgit. La gueule s’ouvre. La lance s’en­fonce dans le nez noir de la chose. L’homme est soulevé. Accro­ché à la lance, il monte vers le ciel, s’en­vole puis retombe. Il retombe dans la gueule béante. Son flanc droit s’af­fale sur les dents qui se referme. L’homme est avalé comme un phoque par une nature plus grande que lui. À peine a‑t-il le temps de hurler qu’il est emporté sous l’eau.

En 1981

La police assiège le terri­toire des Amérin­diens. Les bateaux fendent l’eau et déchirent les filets. Côté Nouveau-Bruns­wick, le pont Van Horne est bloqué par la gendar­me­rie royale. Les Indiens sont encer­clés par la cava­le­rie. Le ton monte. On serre les rangs. On se regroupe. Le pouvoir veut en découdre. Ça s’ap­pelle une démons­tra­tion de force. On ordonne de recu­ler. On repousse. Sa gueule, ça crie, ça prie . Les gyro­phares tournent à vide dans le soleil de juin. Il est bien­tôt midi. Sur l’eau, les gardes se lancent à l’abor­dage. Ils saisissent, confisquent. La moindre protes­ta­tion dégé­nère. Un colosse d’un mètre quatre vingt dix, dans la police depuis trois ans, empoigne Bob Bany, qui met trop de temps à sortir de son bateau. Il lui aboie de se grouiller. Baby fait ce qu’il peut avec sa jambe de bois. Le poli­cier tire, arrache la chemise, le plaque à terre, un coup de genou dans les côtes l’air de rien,un point sur la nuque parce qu’il faut qu’il obtem­père. La clé de bras dislo­qué l’épaule. Un cri de douleur jaillit, étouffé par un « fuck you » hargneux. Ils sont main­te­nant 4 sur le dos de l’homme à terre. Il n’avait qu’à obéir. Refus de se plier aux ordres des repré­sen­tants de l’au­to­rité. Il n’avait qu’à ne pas traî­ner. Ils lui main­tiennent les jambes et lui passe les menottes. Un coup de matraque dans le dos pour finir. Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agis­se­ments de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les disci­pli­ner et, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le terri­toire provin­cial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonc­tions venues de la capi­tale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacry­mo­gènes et les barreaux de prison.

Mon pays c’est l’hiver

Je suis né dans le froid. La glace et la neige sont dans mes veines. Il n’y a pas de ciel plus clair et d’air plus pur qu’au milieu de l’hi­ver. Il n’y a pas d’odeur plus parfu­mée que celle de la neige fraî­che­ment tombée sur les branches des sapins. Il n’y a pas de silence plus parfait que celui d’une nuit étouf­fée sous les flocons d’un début de tempête. J’aime cette saison parce que les choses y sont claires. On sait exac­te­ment ce qui se passe dans les bois quand tout est blanc. La moindre forme de vie laisse une trace. Les branches sans feuilles permettent de voir clai­re­ment des corneilles en haut des cimes. Les rivières sont des routes pour s’en­fon­cer au plus profond de l’in­connu. On est pas emmêlé dans les brous­sailles, on file droit, en raquettes ou en ski-doo. C’est une sensa­tion de fuite qui n’est possible que dans la neige. Ceux qui se plaignent du froid n’ont jamais passé une nuit dehors à moins quinze devant un feu de camp et sous la lune qui éclaire comme en plein jour. 

Il a vrai­ment l’air sincère. Ses yeux se sont mis à briller. Elle a envie de lui deman­der s’il a un peu de sang indien pour parler ainsi mais elle sait que c’est la dernière ques­tion à poser à quel­qu’un dans ce coin de pays. Elle a suffi­sam­ment gaffé lors de son arri­vée pour savoir que le sujet est plutôt sensible. Le vieux fermier qui lui loue sa maison en planche vers tu lui as dit. :
- Au Québec, on a tous du sang indien. Si c’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​C​H​_​R​6​D​7​m​U7M

Édition Galli­mard (Du Monde Entier)

Traduit de l’al­le­mand par Bernard Lortho­lary

Après « Le liseur » que j’ai beau­coup appré­cié (mais pas chro­ni­qué), j’ai bien aimé ce roman. Cet auteur alle­mand, Bern­hard Schlink, sait racon­ter la vie de gens simples. On sent aussi chez lui, un grand inté­rêt pour les femmes et une confiance dans leur bon sens venant sans doute de l’amour mater­nel. Olga a eu le malheur de ne pas connaître cet amour, trop tôt orphe­line, elle sera élevée par une grand mère qui ne l’ai­mait pas. Intel­li­gente, elle devien­dra insti­tu­trice. Très vite, elle rencon­trera Herbert fils du notable de son village. Voilà le premier (et le seul en tant que femme) amour de sa vie, elle aimera Herbert de toute la force dont elle est capable, sans vouloir pour autant l’empêcher de vivre sa vie d’aven­tu­rier pour le garder près d’elle. Elle souf­frira de tous ses départs, et ne parta­gera pas ses certi­tudes. Ses combats contre les Heréos lui semblent peu glorieux mais son amour est plus fort que tout. Quand Herbert, en 1913, part en Artique, elle a peur et commence à l’at­tendre. Elle lui écrit et par un tour de passe passe roma­nesque l’au­teur retrouve ses lettres. On a ainsi plusieurs voix et plusieurs moments de la vie d’Olga qui se rejoignent dans ce roman que l’on peut quali­fier de roman choral. Pour Olga tout le mal de l’Al­le­magne vient de Bismarck qui a appris à son peuple à se voir et se croire trop grand.

Ce person­nage histo­rique aura une très grande impor­tance dans la vie et la mort d’Olga.
Cela a fait remon­ter en moi, un souve­nir person­nel : en 1960, mes parents m’avaient envoyée en Alle­magne, j’étais très jeune et la famille chez qui j’étais m’avait fait rencon­trer une femme très âgée qui parlait bien le fran­çais et comme Olga, elle m’avait dit que toutes ces guerres c’était la faute faute de Bismarck, plus tard quand j’ai étudié l’his­toire je me suis rendu compte qu’elle ne disait pas n’im­porte quoi. Cette femme aurait peut-être pu pronon­cer les mêmes paroles qu’Olga :

Elle esti­mait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu’il avait assis l’Al­le­magne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevau­chée, les Alle­mands avaient tout voulu trop grand.

Ce roman est une façon de revi­si­ter le passé de l’Al­le­magne et de comprendre ses habi­tants pendant ce si doulou­reux ving­tième siècle sans, pour une fois, le faire de façon trop tragique. Dans ce jour du 11 novembre cela fait du bien de se replon­ger dans toutes les méandres des erreurs de ce grand pays et de tout faire pour être défi­ni­ti­ve­ment à l’abri des guerres fratri­cides en Europe et colo­niales hors de nos fron­tières. Et une bonne façon de parti­ci­per au chal­lenge d’Eva.

Citations

L’amour de deux êtres séparés, hier et aujourd’hui.

Nous étions plus patients que vous autres. Beau­coup de couples, à l’époque, étaient sépa­rés pendant des mois et des années, et se trou­vaient réunis pour peu de temps seule­ment. Nous étions forcés d’ap­prendre à attendre. Aujourd’­hui, vous télé­pho­nez, vous prenez le train, la voiture, l’avion, et vous pensez que l’autre est à votre dispo­si­tion. En amour, l’autre n’est jamais à dispo­si­tion.

Le manque d’amour

J’ai senti l’aver­sion que grand-mère avait pour moi, comme je l’avais toujours sentie. Parfois elle me frap­pait, et souvent elle me criait dessus. Mais même quand elle n’en faisait rien, l’éle­vait même pas la voix, son aver­sion était dans l’air comme une odeur. 

Tel père tel fils (le père disparu en Artique en 1913 et le fils nazi en 1936)

Je me suis souvent demandé, ces dernières années, quelle posi­tion tu aurais prise, par rapport à tout ça. Je n’ai pas l’im­pres­sion que les nazis rêvent de colo­nies ou de l’Arc­tique, et peut-être que ça te sauve­rait d’eux. Mais tout est trop gran­diose, avec eux, et quand on est dans le gran­diose, les rêves chimé­riques ne sont pas loin. Peut-être que tu voudrais leur apprendre à rêver de colo­nie et d’Arctique.
Je suis plein d’amer­tume, contre Erik et contre toi. C’est la chair de ta chair et le sang de ton sang. Il est aussi bête que toi et aussi lâche que toi. Il égale­ment capable d’être aussi gentil que toi. Mais la gentillesse ne saurait compen­ser la bêtise et la lâcheté.

Je sais que je dois cette lecture à un blog, mais j’ai hélas oublié de noter son nom . Si je le retrouve, je mettrai immé­dia­te­ment un lien.

Ce livre est un essai du fils du « sauvé », Georges Heis­bourg pour cerner la person­na­lité de son « sauveur » le baron von Hoinin­gen. C’est une plon­gée très inté­res­sante dans la deuxième guerre mondiale et en parti­cu­lier dans le nazisme. L’au­teur s’at­telle à une tâche rendue complexe par la person­na­lité du baron qui n’a jamais raconté ce qu’il a fait pendant la guerre et qui ne s’est jamais glori­fié de quoi que ce soit. « Un taiseux » et un « hyper » discret nous est donc présenté par quel­qu’un qui ne veut surtout pas roman­cer cette histoire. Au passage, je me suis demandé si ce n’était pas là un trait de la haute société luxem­bour­geoise, car le père de l’au­teur n’a pas raconté grand chose non plus. Et si l’au­teur se plaint de n’avoir qu’une photo du baron, il ne met aucune photo de son père dans ce livre. Les sources d’archives proviennent surtout de l’Al­le­magne, car la Gestapo avait la manie de tout écrire pour faire des dossiers sur tout le monde et ce mili­taire haut gradé et noble avait tout pour finir pendu. Il n’a dû son salut qu’à sa fuite au dernier moment de la guerre, alors que l’ar­mée alle­mande recu­lait sur tous les fronts. Mais cela n’empêchait pas la Gestapo de lancer ses sbires à la recherche du fugi­tif soup­çonné à juste titre d’avoir des accoin­tances avec les conju­rés qui ont essayés en vain d’as­sas­si­ner Hitler. Tout ce qu’a fait ce baron est bien analysé et s’ap­puie sur des témoi­gnages de ceux qui ont profité de son enga­ge­ment. Tous le décrivent comme un homme « bien ». Mais alors pour­quoi sa propre famille ne veut pas témoi­gner ? Par pudeur ? De crainte de révé­ler un secret ? L’au­teur comme le lecteur en est réduit aux hypo­thèses. Enfin, le livre se termine sur une réflexion à propos du bien . C’est inté­res­sant de voir que même dans le pire système, il y a des indi­vi­dus qui ne feront pas exac­te­ment ce que des tortion­naires au pouvoir attendent d’eux. C’est ce que l’au­teur défi­nit comme « la bana­lité du bien » qui est en chacun de nous . Alors que » la bana­lité du mal » expres­sion si mal comprise d » Hannah Arendt est le fait d’êtres sadiques et dépra­vés qui se cachent derrière des êtres dont l’ap­pa­rence et la vie sont banales.

Citations

Le recrutement nazi

L’une des forces du Nazisme sera hélas d’avoir su recru­ter aux deux extrêmes du spectre des compé­tences : d’un côté les brutes mena­cées de déclas­se­ment , profil large­ment répandu chez les Gaulei­ter, de l’autre les surdi­plô­més, notam­ment dans les disci­plines juri­diques, qui aurait réussi dans n’im­porte quel système et que l’on trou­vera souvent chez les SS, spécia­le­ment dans les Einsatz­kom­man­dos exter­mi­na­teurs sur le front de l’Est.

Je ne savais pas ça !

Un pasteur proche de la branche natio­nal-socia­liste du protes­tan­tisme, les tenant du « Deut­scher-Christ » (un Jésus non pas juif mais aryen)

Cet étrange Nazi

En ligne de résul­tats : Franz von Hoinin­gen a contri­bué à tirer au moins 574 Juifs, (964 avec « le dernier convoi ») des griffes des nazis au Luxem­bourg, dont de l’ordre de 470 vers un naufrage défi­ni­tif hors d’Eu­rope. Les recherches les plus récentes estime à 890 le nombre total des Juifs du Luxem­bourg qui ont pu quit­ter l’Eu­rope occu­pée pendant la guerre : plus de la moitié de ces sauve­tages défi­ni­tifs doivent être attri­bués, au moins entre autres, au baron.

Un luxembourgeois conservateur : son père.

Un conser­va­teur luxem­bour­geois, c’est d’abord quel­qu’un qui soutient l’exis­tence même du grand-duché et de la dynas­tie grand-ducale. Nonobs­tant l’in­fluence cultu­relle alle­mande et la langue alle­mande dans le pays, et spécia­le­ment à travers une église alors puis­sante, ce natio­na­lisme est davan­tage anti­prus­sien et anti­al­le­mand qu’an­ti­fran­çais ou qu’an­ti­belge. L’épi­sode de 19141918 avait eu pour effet de confor­ter ce posi­tion­ne­ment. Mon père avait par ailleurs pris goût pour la culture et la langue fran­çaises, d’où son choix d’en­ta­mer ses études supé­rieures à Grenoble et à la Sorbonne, à à l’époque, il n’y avait pas d’uni­ver­sité au grand-duché, et les bache­liers pouvaient choi­sir de pour­suivre leurs études en Belgique, en France ou en Alle­magne. Réac­tion­naire, il l’était, mais démo­crate aussi et affi­chera donc ses senti­ments pro-Alliés pendant la drôle de guerre.

La banalité du bien

Pour­tant, ils sont mis par une combi­nai­son assez simi­laire d’éthique de respon­sa­bi­lité et l’éthique de convic­tion. Ce ne sont pas des cyniques. La formule « noblesse oblige » ne s’ap­plique pas au pied de la lettre, puisque seul Hoinin­gen fait partie de cette confré­rie là : pour­tant elle paraît résu­mer leur approche de la situa­tion excep­tion­nelle dans ces années de feu. Aussi, on ne manquera pas de souli­gner l’im­por­tance capi­tale de la trans­mis­sion éthique dans nos socié­tés, trans­mis­sion qui implique aussi une certaine compré­hen­sion de notre passé.

le cas de la Pologne et de la Hongrie

Des pays comme la Pologne où la Hongrie ne parviennent pas à apai­ser leur rela­tion au passé de la guerre froide en partie parce qu’ils n’ont fait que très impar­fai­te­ment leur travail de mémoire par rapport aux drames de la Seconde Guerre mondiale.

Appel au témoignage

Il y a une immense noblesse à faire le bien, surtout si cela implique de tour­ner le dos au système de croyances de son clan, de sa tribu. Cepen­dant, l’ac­tion doit être prolon­gée par sa narra­tion. Le taiseux baron, mais pas seule­ment lui, n’y était pas porté. Il est temps d’en parler. Et, en parlant, peut-être susci­te­rons- nous d’autres voca­tions : des langues de proches se délie­ront, des archives fami­liales ou publiques s’ou­vri­ront. En d’autres mots, et en retour­nant l’adage fami­lier : pas seule­ment des actes mais aussi des paroles. Telle est la condi­tion d’une trans­mis­sion durable.

Homère, pour autant qu’il est réel­le­ment existé, paraît avoir été de cet avis. Qui lui donne­rait tort trois mille ans plus tard ?

Traduit de l’an­glais (Ètats-Unis) par Brice Matthieussent ; collec­tion 1018

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai oublié sur quel blog j’avais lu qu’il fallait abso­lu­ment lire ce petit roman de John Fante, mais quand je l’ai vu au club de lecture de notre média­thèque, j’étais très contente. Oui, c’est un excellent moment de lecture tout en humour grin­çant et méchant qui décoiffe, parfois un peu trop pour moi. Le person­nage prin­ci­pal est un écri­vain qui trouve un soir un énorme chien devant chez lui. Un chien de race Akita qui, sur cette photo, semble bien sympa­thique mais qui est un véri­table danger dans une famille qui n’al­lait pas non plus très bien avant son arri­vée

Ce chien mérite très bien son nom, Stupide, il saute sur tout ce qui lui semble un compa­gnon sexuel accep­table et comme il est très puis­sant cela donne des scènes aussi comiques que gênantes. L’écri­vain, narra­teur de ce roman se sent mal de tous les livres qu’il ne réus­sit plus à écrire. Il se sent raté aussi bien socia­le­ment que dans sa vie fami­liale. Même s’il le raconte avec beau­coup d’hu­mour, on sent son déses­poir à l’image de la scène finale qui donne peu d’es­poirs sur la survie de son mariage. Ce roman raconte aussi très bien le choc des familles lors des départs des enfants qui occu­paient une place si impor­tante au quoti­dien dans la maison. J’ai trouvé très origi­nale dans ce roman la pein­ture de chaque person­nage, on peint souvent la famille améri­caine comme une force en soi. Dans les films, les séries, les romans, la famille made-in US semble un lieu d’en­ga­ge­ment et de résis­tance à toute épreuve. Ici, au contraire chaque indi­vi­dua­lité est carac­té­ri­sée par une desti­née propre et leur seul point commun lors de ce roman c’est ce chien, qu’elle le rejette ou l’aime. Un point de vue et un humour très parti­cu­lier qui fait du bien en contre point des images trop lisses que nous renvoie « la culture » améri­caine : John Fante est issu de l’immigration italienne, et a connu la misère, ceci explique cela. Je ne voudrais pas donner une fausse image de ce livre qui est surtout très drôle même si on sent une grande tris­tesse sous cette façon de rire de tout et surtout de lui.

Citations

Beaucoup de pères pourraient écrire cela

Jimmy avait cinq mois, et je l’ai détesté comme jamais parce qu’il avait des coliques et braillait encore plus que Tina. Les hurle­ments d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arra­chez-moi les ongles, mais ne me soumet­tez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commen­ce­ment de mon exis­tence.

Un père reste une fille s’en va

Pendant qu’Har­riet sanglo­tait dans le patio, je suis allé dans mon bureau écrire à Tina une lettre que je ne poste­rai jamais, je le savais, quatre ou cinq pages éplo­rées d’un gamin qui avait laissé tomber son cornet de glace par mégarde. Mais je lui disais tout, ma culpa­bi­lité, mon terrible désir de pardon. Quand je l’ai relu, la force et la sincé­rité de ma prose m’ont boule­versé. Je l’ai trouvé par endroits très belle, j’ai même envi­sagé d’en tirer un bref roman, mais je n’avais pas mon pareil pour tomber en extase devant ma prose, je n’ai pas eu trop de mal à déchi­rer ce que j’avais écrit et à le mettre à la poubelle.

Chez Albin Michel

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Je suis partie, grâce au talent d’An­to­nin Varennes, dans le Paris de 1900, complè­te­ment cham­boulé par l’ex­po­si­tion univer­selle, j’ai suivi la jeune et belle Aileen Bowman corres­pon­dante de presse d’un jour­nal new-yorkais. Elle a imposé à son rédac­teur en chef son séjour à Paris. Elle nous permet de décou­vrir cette ville courue par les artistes, ce qui va du clas­si­cisme absolu tant vanté par Royal Cortis­soz, le critique d’art à qui le gouver­ne­ment améri­cain a confié le choix des tableaux, par exemple celui qui lui plait le plus et dont il dit :

Puis­sante, avait déclaré le critique . Simple et fort. Équi­li­bré. Parlant d’elle-même. Il y a chez cette bête la force tran­quille et la persé­vé­rance des travailleurs améri­cains de la terre.

Aillen a tendance à n’y voir qu’un taureau dans un étable et préfère les nus de Julius Stewart qui lui fera décou­vrir le Paris des artistes (Picasso y faisait ses débuts), l’au­teur nous fait vivre dans le détail l’éla­bo­ra­tion des tableaux de cet artiste mi-améri­cain mi-fran­çais (comme elle)

Nous suivons aussi la construc­tion de l’ex­po­si­tion univer­selle qui fait de Paris un village de décors et où on invite les popu­la­tions indi­gènes à se donner en spec­tacle. C’est là, la première raison de la venue à Paris d’Ailleen , elle veut retrou­ver son demi-frère Joseph jeune métis mi-indien mi ‑blanc qui est devenu fou à cause de ce partage en lui de civi­li­sa­tions trop anti­no­miques, il fait partie du spec­tacle que les indiens donnent à Paris mais il n’est que souf­france et apporte le malheur partout où il passe ; encore que… la fin du roman donne peut être un autre éclai­rage à ses actes terribles..

On suit aussi l’énorme enthou­siasme qu’ap­porte la révo­lu­tion indus­trielle ; le progrès est alors un Dieu qui doit faire le bonheur des hommes, c’est ce que pensent en tout cas aussi Rudolf Diesel qui expose son moteur révo­lu­tion­naire, et Fulgence Bien­venüe, qui construit le métro avec un ingé­nieur Charles Huet marié à une si jolie femme.
Enfin le dernier fil, c’est le combat des femmes pour pouvoir exis­ter en dehors du mariage et de la procréa­tion et en cela Aileen aussi, est une très bonne guide.
On suit tout cela et on savoure les récits foison­nants d’une autre époque, la belle dit-on souvent, certai­ne­ment parce qu’elle était pleine d’es­poirs qui se sont fracas­sés sur les tran­chées de la guerre 1418.

Citations

Conseils de son père

Arthur lui donnait des conseils sur la façon d’af­fron­ter le monde : savoir se taire, garder sa poudre au sec, être toujours prête. Et peut-être aussi être belle. À la façon dont Arthur Bowman appré­ciait la beauté : quand elle nais­sait d’une harmo­nie entre un objet et son utilité, une personne et la place qu’elle occu­pait dans le monde.

Réflexion sur le passé

La maîtrise du temps, l’ins­truc­tion, est aux mains des puis­sants. Les peuples, occu­pés à survivre, n’en possèdent pas assez pour le capi­ta­li­ser, le faire jouer en leur faveur. Ils empilent seule­ment les pierres des bâti­ments qui leur survi­vront.

Propos prêtés à Rudolf Diesel vainqueur du grand prix de l’exposition universelle

- Vous ne croyez pas, comme Saint-Simon, que les ingé­nieurs seront les grands hommes de ce nouveau siècle ? Que la tech­no­lo­gie appor­tera la paix et la pros­pé­rité ?
Il lui fallut encore un peu de silence pour trou­ver ces mots, ou le courage de répondre.
- Je suis un paci­fiste, madame Bowman , mais je sais que ce ne sont pas les ouvriers ni la masse des pauvres qui lancent les nations dans des guerres. Il faut avoir le pouvoir des poli­ti­ciens pour le faire. Et poli­ti­ciens ne se lance­raient pas dans des conflits armés s’ils n’avaient pas le soutien des scien­ti­fiques, qui garan­tissent les chances de victoire grâce à leurs décou­vertes et leurs inven­tions. Non je ne partage pas l’op­ti­misme du comte de Saint-Simon.

Réflexion sur la bourgeoisie et la noblesse en 1900

Les bour­geois comme les Cornic et mes parents sont convain­cus que la bonne éduca­tion de leurs enfants est leur meilleure défense contre les préju­gés dont ils sont victimes. Ils se trompent.Les aris­to­crates, dont les privi­lèges sont l’hé­ri­tage du sang, ne méprisent rien tant que l’édu­ca­tion.

Édition Sona­tine. Traduit de l’an­glais par Julie Sibony 

Tout est faux dans cet excellent roman , même ma clas­si­fi­ca­tion. Non ce n’est pas tout à fait un roman poli­cier, non Saint-Louis dans le Haut Rhin n’est pas la ville de province sinistre que le person­nage Manfred Baumann se plaît à nous décrire, non, la préface que j’ai lue ‑sans rien trop la comprendre au début- ne dit pas la vérité sur l’au­teur sauf sans doute cette cita­tion de Georges Sime­non dont je n’ai pas eu le temps de véri­fier l’au­then­ti­cité

tout est vrai sans que rien ne soit exact.

Je ne peux tout vous dire sur ce roman incroya­ble­ment bien ficelé sauf qu’on y boit beau­coup ‑et pas que de l’eau‑, qu’il décrit avec beau­coup de talent les ambiances des habi­tués dans les bars restau­rants de province et que vous connaî­trez petit à petit Manfred Baumann, cet homme torturé et enfermé dans des habi­tudes qui lui servent de règles de vie. Le coif­feur et d’autres habi­tués fréquentent régu­liè­re­ment le café restau­rant « La cloche » ici tout le monde connaît, Baumann comme direc­teur de l’agence bancaire sans rien savoir de lui.

Le poli­cier l’ins­pec­teur Gorski, a un point commun avec Manfred Bauman, mais comme ce point n’est dévoilé qu’à la fin, je ne peux pas vous en parler sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux person­nages n’ont rien de remar­quables sinon qu’ils sont tous les deux issus de cette petite ville et qu’ils ont peu d’illu­sion sur l’hu­ma­nité. Le poli­cier a plus de cartes dans sa manche et surtout une fille Clémence qui lui donne le sourire, pour sa femme, qui appar­tient au milieu chic de Saint-Louis c’est plus compli­qué et ce n’est pas certain que son mariage tienne très long­temps. Manfred, lui aussi, vient des quar­tiers chics mais il a été orphe­lin très jeune et a été élevé par un grand père qui ne l’ai­mait guère. Les femmes sont un gros problème pour lui, et il est heureux dans son café en « relu­quant » le décol­leté d’Adèle Bedeau, celle qui dispa­raît . Il s’en­fonce dans un mensonge qui fera de lui un coupable possible et les bonnes langues du café ne vont pas tarder à se délier. C’est un roman d’am­biance où chaque person­nage est décrit dans toute sa complexité, où la vie de cette petite ville nous devient fami­lière, mais dans ce qu’elle a de sombre et d’en­nuyeux, c’est sans doute ce qu’on peut repro­cher au roman, je suis certaine que l’on peut être joyeux et insou­ciant à Saint Louis dans le Haut Rhin. Pour conclure c’est un livre que je recom­mande chau­de­ment (malgré l’en­nui qu’a ressenti Gamba­dou) à tous les amateurs de romans poli­ciers, et à tous ceux qui n’ap­pré­cient pas ce genre ; je ne suis donc pas éton­née qu’il ait reçu un coup de cœur à notre club de lecture.

Citations

Propos masculin

Petit et Clou­tier, bien que tous deux mariés, parlaient rare­ment de leur épouse et, quand ils le faisaient, c’était toujours dans les mêmes termes péjo­ra­tif. Lemerre, lui, n’avait jamais pris femme. Il décla­rait à qui voulait l’en­tendre qu’il était « contre le fait d’avoir des animaux à la maison ».

Le décor

Bref, les gens de Saint-Louis sont exac­te­ment comme les gens d’ailleurs, que ce soit dans les petites villes tout aussi ternes ou nette­ment plus clin­quantes.
Et comme les habi­tants de n’im­porte quel autre endroit, ceux de Saint-Louis ont une certaine fierté chau­vine de leur commune, tout en étant conscient de sa médio­crité. Certains rêvent d’éva­sion, où vivent avec le regret de n’être pas partis quand ils en avaient l’oc­ca­sion. Mais la majo­rité vaquent à leurs affaires sans prêter grande atten­tion à leur envi­ron­ne­ment.

le Policier

Ce qui l » inté­res­sait n’était pas tant dans le fait que quel­qu’un mente que la façon dont il le faisait . Souvent , les gens allu­maient une ciga­rette ou s’ab­sor­baient un peu brus­que­ment dans une acti­vité sans aucun rapport avec le sujet . Ils n’ar­ri­vaient plus à soute­nir son regard . Des femmes se tripo­taient les cheveux . Les hommes , leur barbe ou leur mous­tache .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant qui commence une série que je ne connais­sais pas l « Égo-histoire », qui se défi­nit ainsi :

une forme d’ap­proche histo­rio­gra­phique et de courant d’écri­ture histo­rique à travers laquelle l’his­to­rien est censé analy­ser son propre parcours et ses méthodes de manière réflexive et distan­ciée. (Wiki­pé­dia) . 

Il peut très bien se glis­ser dans une de vos valise pour accom­pa­gner vos vacances. Même si il n’est pas qu’un livre léger et plai­sant de souve­nirs d’une famille intel­lec­tuelle pari­sienne, ceci n’est, en effet, qu’un tout petit aspect de ce livre, qui cherche à atteindre des buts beau­coup plus larges, plus « scien­ti­fiques » trou­ver en quoi les vacances orga­ni­sées par ses parents s’ins­crivent dans une conduite socio­lo­gique ne corres­pon­dant pas exac­te­ment à l’ori­gi­na­lité à laquelle elle semblait à l’époque répondre. C’est certai­ne­ment l’aspect qui lui a enlevé un ou deux coquillages sur Luocine, car j’ai trouvé ces expli­ca­tion très répé­ti­tives, on comprend assez vite mais l’au­teur a besoin d’y reve­nir plusieurs fois sans rien ajou­ter au propos. Le second aspect m’a beau­coup touchée : que se cache-t-il derrière cette injonc­tion pater­nelle « Soyez heureux ! » ? Toutes les diffi­cul­tés des resca­pés de la Shoah sont dans ces deux mots et la façon dont son père a rendu ses enfants « heureux » est extra­or­di­naire à la fois de simpli­cité mais aussi de courage . Enfin le dernier aspect, ce sont les souve­nirs de cet enfant qui a comme tous les enfants préfèrent jouer avec ses amis plutôt qu’é­cou­ter les expli­ca­tions savantes à propos des ruines grecques et romaines.

Un livre que j’ai beau­coup aimé malgré les bémols que j’ai évoqués.

Citations

Ambiance familiale marquée par la Shoah

Dans ma famille, le bonheur repré­sen­tait un tel enjeu qu’il en deve­nait non seule­ment inac­ces­sible, mais vicié, légè­re­ment putré­fié, pas si dési­rable que cela. C’est une perver­sion dont je ne me suis jamais tout à fait remis. Le seul remède à cette mala­die de l’âme consis­tait à rompre le soup­çon et a décidé immé­dia­te­ment, toutes affaires cessantes, que je pouvais être heureux, pour aucune autre raison que j’en avais le droit. 

Le camping ‑car

Si les moque­rie de mes cama­rades me mettaient mal à l’aise , c’est parce que je sentais qu’elles visaient bien plus que des vacances : notre iden­tité fami­liale , notre mode de vie , notre « style » , la person­na­lité de mes parents , donc l’édu­ca­tion que je rece­vais d’eux. Partir en camping-car révé­lait un certain niveau de revenu, mais aussi l’ab­sence de tradi­tions fami­liales et de racine ; un certain capi­tal cultu­rel, et aussi un manque de savoir-vivre ; une incli­na­tion au ridi­cule, mais aussi une liberté d’es­prit, une capa­cité de déta­che­ment, par fierté ou indif­fé­rence au qu’en-dira-t-on.

Liberté

j’étais libre parce qu’il n’y avait pas de cein­ture à l’ar­rière et que nous nous dépla­cions dans l’ha­bi­tacle pendant les trajets
parce que je pouvais flâner dans les musées sans les visi­ter
parce que je pouvais rester des heures à jouer dans les vagues
j’étais libre parce qu’on campait n’im­porte où, sur les plages, les débar­ca­dère, les parkings, au bout des jetées , dans les clai­rières
parce que mon sac de couchage était un vais­seau spatial, avec des manettes et des cadrans inté­grés
j’étais libre parce que aucun cahier de vacances ne venait prolon­ger le travail scolaire de l’an­née
parce qu’une pres­sion se relâ­chait
l’ur­gence était suspen­due
parce qu’on chan­geait de desti­na­tion tous les ans
parce que nos spots ne figu­raient sur aucun guide de voyage
et que cela ne coûtait rien de se perdre, l’éga­re­ment n’étant qu’un autre chemin
j’étais libre de m’éprou­ver Juif errant, tout en étant protégé par un État