Édition Liana Levi traduit du russe par Natha­lie Amargier

J’ai décou­vert ce roman chez Krol, son billet m’a donné envie de mieux connaître la vie de Victor Zolo­ta­rev et de son pingouin Micha. J’ai eu le tort de le lire pendant le confi­ne­ment qui a été pour moi une période de fragi­lité et de moindre envie de me plon­ger dans des univers absurdes. Et pour être absurde ça l’est ! Victor a hérité de ce pingouin neuras­thé­nique car le zoo de Kiev n’a plus les moyens de nour­rir les animaux. Nous sommes en pleine crise sociale en Ukraine et en plus de la misère, il y règne de sordides histoires de corrup­tion. On imagine les dégâts maté­riels pour la popu­la­tion mais en plus les acteurs de ce pays ont une forte tendance à dispa­raître violem­ment. Victor est embau­ché pour un travail qui semble assez facile : écrire des nécro­lo­gies de person­na­li­tés assez en vue. Cela permet au jour­nal d’être prêt à publier les éloges des « futurs » dispa­rus. Un travail de tout repos qui lui permet d’ache­ter le pois­son néces­saire à la survie de Micha. Mais nous sommes en Ukraine, et évidem­ment écrire des nécro­lo­gies peut s’avé­rer dange­reux. D’abord les person­na­li­tés se mettent à dispa­raître de mort brutale et peu à peu Victor se trouve lui-même en grand danger. L’au­teur écrit avec cet humour russe si carac­té­ris­tique et n’hé­site pas à plon­ger son lecteur dans un monde absurde. Trop pour moi , et je dois avouer que petit à petit je lisais la vie de Victor et Micha sans m’im­pli­quer tota­le­ment. Je comprends le succès de ce livre car même dans ses aspects exces­sifs et déjan­tés, il permet de se rendre compte de la réalité d’un pays en proie à la corrup­tion et à la misère sociale mais il faut accep­ter les aspects déjan­tés qui ont fini par me lasser.

Citations

L’humour russe

Il regar­dait Sergueï et avait envie de sourire. L’ami­tié ? En fait, il ne l’avait jamais connue, pas plus que les costumes trois-pièces ni la passion véri­table. Sa vie était terne et doulou­reuse, elle ne lui appor­tait pas de joie. Micha son pingouin, était triste, comme si lui aussi n’avait connu que la fadeur d’une exis­tence dénuée de couleur et d’émo­tion, d’élan joyeux, d’enthousiasme.

Un pingouin malade

Ben voyons ! se moqua Pidpaly. Même les humains, on ne les soigne plus, main­te­nant, et vous voudriez qu’on soigne un manchot. Vous compre­nez bien que pour un animal de l’An­tarc­tique, notre climat est une catas­trophe. Le mieux pour lui serait de retrou­ver sa banquise. Ne soyez pas vexé, j’ai l’air de déli­rer, mais si j’étais lui et que je me retrouve sous nos lati­tudes, je me pren­drais ! Vous ne pouvez pas imagi­ner le martyre que ça repré­sente d’avoir deux couches de graisse et des centaines de vais­seaux sanguins desti­nés à se proté­ger des tempé­ra­tures les plus extrêmes, alors qu’on vit dans un pays où il fait parfois quarante l’été, et moins dix l’hi­ver, au mieux, et c’est rare ? Hein ? Vous compre­nez ? Son orga­nisme chauffe, il se consume de l’in­té­rieur. La plupart des manchots en capti­vité sont dépres­sifs. On m’a toujours répété qu’il n’avait pas de psychisme, mais moi, j’ai démon­tré le contraire. Et à vous je vais le démon­trer ! Et leur cœur ! Quel cœur serait capable, dans ces condi­tions de suppor­ter une pareille surchauffe ?

Philosophie des buveurs phrase à la Audiard

Buvons pour que ça ne soit pas pire. Mieux, ça a déjà été.

L’horreur

J’ai discuté avec le profes­seur de cardio­lo­gie de l’hô­pi­tal des scien­ti­fiques… Nous en avons conclu qu’on pouvait lui gref­fer le cœur d’un enfant de trois ou quatre ans…
Victor s’étran­gla avec son café et reposa la tasse sur la table. Il en avait renversé.
En tout cas, si l’opé­ra­tion réussi, cela pourra lui permettre de vivre encore plusieurs années. Sinon. Le vété­ri­naire fit un geste d’impuissance.
Oui, aussi, pour répondre tout de suite à vos inter­ro­ga­tions éven­tuelles, l’in­ter­ven­tion elle-même ne ne vous revien­dra qu’à quinze mille dollars. En fait c’est assez peu. Quant au nouveau cœur. Vous pouvez cher­cher un donneur par vos propres réseau, mais si vous nous faites confiance, nous pouvons nous en char­ger. Pour l’ins­tant j’au­rai du mal à vous dire un prix. Il arrive que nous rece­vions des organes sans même avoir à les payer.
Que je cherche par mes réseaux reprit Victor, ahuti qu’est-ce que vous enten­dez par là ? J’en­tends que Kiev compte plusieurs hôpi­taux pour enfants, et que chacun a son service de réani­ma­tion. Expli­qua-t-il calme­ment. Vous pouvez vous présen­ter au méde­cin, mais ne leur parler pas du pingouin. Dites simple­ment que vous avez besoin du cœur d’un enfant de trois ou quatre ans pour une trans­plan­ta­tion. Promet­tez- leur une bonne récom­pense. Ils vous tien­dront au courant.

Édition Actes Sud . Traduit du Japo­nais par Jean-Louis de La Couronne

Merci Keisha pour ce doux moments et je partage ton avis : ce livre est beau­coup plus profond qu’il n’y parait de prime abord. Evide­ment la grande spécia­liste des chats Géral­dine avait déjà lu ce roman . Et comme dans tout bon roman, chacun peut y lire ce qui l’in­té­resse le plus , vous devi­nez que pour Géral­dine ce roman est :

« Avant tout, « Les mémoires d’un chat » est un formi­dable éten­dard contre l’aban­don des animaux de compa­gnie, pour le respect de l’en­ga­ge­ment autant quoti­dien que tempo­rel que nous prenons lorsque nous adop­tons une petite boule de poils quelle que soit sa taille à l’âge adulte. »

Et pour Kesiha :

C’est l’oc­ca­sion pour lui de renouer avec des amis d’en­fance puis d’ado­les­cence, mais ‑on le comprend vite- aucun de ses trois amis ne pourra garder Nana, avec à chaque fois une belle histoire du passé et du présent, déli­cate et fine. 

Et pour moi ? Je suis avec d’ac­cord aves ces deux blogueuses mais j’ai été beau­coup plus sensible à la descrip­tion de l’en­fance et de l’ado­les­cence au Japon aujourd’­hui. Je rappelle le sujet, Satoru a adopté un chat errant, il le nomme « Nana » qui rappelle le chiffre 7 en japo­nais comme le dessin des tâches sur son corps. Mais il doit pour des raisons qui ne seront expli­quées que dans le dernier chapitre le confier à un ami . Il part donc à la recherche des personnes qui ont enri­chi son enfance pour confier son chat. Se déroulent ainsi dans ce roman une enfance et une adoles­cence japo­naise. On rit beau­coup avec son ami Kosuké avec qui il a adopté le premier chat, on sent l’ado­les­cence se compli­quer avec Yoshi­miné qui est resté vivre à la ferme, cela devient encore plus tendu avec Sugi et Chikaro car les premiers émois amou­reux ont fait appa­raître la jalou­sie de son ami. Et puis vient cette tante Nakiro qui l’a recueilli lors du décès de ses parents.

J’ai beau­coup aimé les desti­nées de ces jeunes, on devine que l’au­teur a puisé ces récits parmi des exemples vécus . La tris­tesse de Yoshi­miné qui comprend, lors du divorce de ses parents, que si ceux-ci se disputent tant, c’est pour NE PAS avoir la garde de leur unique enfant m’a serré le coeur. Les tour­ments de la jalou­sie sont aussi très bien décrits. Mais ma préfé­rée sans doute, c’est la tante Noriko qui ne sait pas dire les choses avec tact. Elle se rend compte immé­dia­te­ment qu’elle n’au­rait pas dû pronon­cer les phrases qui sont sorties de sa bouche malgré elle, mais c’est toujours après qu’elle s’en rend compte. Mon seul bémol, c’est le truche­ment par lequel passe l’au­teur qui fait aussi le charme du roman , la narra­tion par le chat . J’y suis beau­coup moins sensible que Géral­dine évidem­ment, je pense que cela permet de mettre ce roman à la portée des adoles­cents, mais cela ne m’a pas empê­chée de beau­coup aimé cette lecture « beau­coup plus profonde qu’il n’y paraît » (comme je le disais au début) , souvent très drôle et toujours très émouvante.

Citations

La fugue des petits garçons

Pendant qu’il était en train de jouer avec le chat, histoire de tuer le temps, plusieurs dames du quar­tier qui sortaient leur chien ou chiens ou faisaient leur marche quoti­dienne leur avaient demandé ce qu’il fabri­quait là.
- Il est tard. Vos parents doivent s’in­quié­ter. Tout le monde se connais­sait dans le quar­tier, Kôsuké se doutait bien que l’en­droit était mal choisi. Mais Satoru, lui, n’avait pas l’air d’y voir de problème. 
- Ne vous inquié­tez pas, on est juste en train de faire une fugue.
- Ah bon ? Mais ne rentrez pas trop tard quand même. 
Kôsuké n’avait pas l’im­pres­sion que c’était comme ça qu’on faisait une pub. Non pas qu’il eût la moindre idée de comment on faisait, d’ailleurs…

La solitude d un enfant

« Daigo est sage et pas compli­qué, ça m’aide beau­coup. » Il aurait dû être idiot et pénible, c’est ça ?
Depuis qu’il était tout petit, il savait que ses parents aimaient trop leur métier. Tout comme il savait qu’ils ne s’in­té­res­saient pas beau­coup à lui. C’est pour ça qu’il s’était toujours efforcé de leur compli­quer la vie le moins possible. D’abord, il n’était pas assez imma­ture pour croire qu’en piquant sa crise : « Bou hou…Mes parents ne m’aiment pas ». Il allait les obli­ger à s’in­té­res­ser à lui. Et puis surtout, ça ne lui disait abso­lu­ment rien de jouer à ce jeu. Parce que s’il avait rendu l’air de la maison irres­pi­rable, qui en aurait le plus souf­fert ? Qui passait le plus de temps à la maison déjà ? Au moins en restant un enfant sage, ses parents ne lui faisaient pas la gueule et l’at­mo­sphère de la maison restait suppor­table. Il n’étouf­fait pas tout le temps qu’il passait à attendre à la maison, et les rares moments où il se trou­vait ensemble se dérou­lait sans que personne soit de mauvaise humeur(.….) Il y avait des gens plus à plaindre que lui dans le monde, c’est sûr. Mais avec ses parents qui n’at­ten­daient qu’une chose de lui : qu’il ne les choi­sisse surtout pas dans le genre à plaindre, c’était déjà pas mal.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Gras­set

Je sais que cette écri­vaine ravit Domi­nique et qu’elle a bien aimé ce roman ; pour ma part, j’ai beau­coup de réserves. Je le dis en avant propos, j’ai du mal avec les romans ayant pour objet le retour à la nature sauvage et sans doute encore plus aujourd’­hui où il est de bon ton de ne parler que de ça. Je suis gênée, aussi, par le style et le propos du livre. Clau­die Hunzi­ger aime l’ac­cu­mu­la­tion des phrases courtes, sans verbe, parfois réduite à un seul mot. Moi, moins. J’aime bien les phrases où je sens la pensée se construire avec des hési­ta­tions et des retours sur soi. Pour cela il faut douter, et l’au­teure ne doute pas, elle sait qu’elle est du bon côté celui des animaux et tous les autres sont des assas­sins de la pire espèce. (On est bien loin du roman, d’Olag Tokarc­zuk qui pour­tant défend la même cause). Elle construit son roman comme une œuvre de la nature, il faut du temps pour construire une harde de Cerfs il en faut aussi pour écrire son roman. La narra­trice se fond dans sa forêt au service d’une cause. Celle de défendre ces superbes animaux :

Dans les Vosges, le cerf n’a plus de préda­teur natu­rel, les fores­tiers estiment qu’ils sont en surnombre et abîment les arbres. L’ONF prend donc la déci­sion d’en appe­ler aux chas­seurs pour divi­ser par quatre la popu­la­tion de cervi­dés. C’est là que se situe ce roman : est-ce que cette déci­sion ne fait pas trop la part belle aux seuls exploi­tants fores­tiers ? Est-ce que l’on tient compte du bien être animal et de la beauté de la nature ? Vous devi­nez les réponses de l’au­teure qui voit même une collu­sion de l’ONF avec la bouche­rie qui vend la viande de cerf.

Il y a de très beaux passages dans ce roman auxquels, j’en suis certaine, toutes celles et tous ceux qui aiment les évoca­tions de la nature seront sensibles. Et depuis que j’ai écrit ce billet j’ai lu le billet de Keisha beau­coup plus séduite que moi.

Citations

Genre de passage qui m’agace

Il était temps de passer à mon premier affût. Chacun une aventure. 
Les phrases aussi, chacune une aventure.

De combien de morts est responsable l’homme qui fait tant pleurer son ami ?

C’était l’été de la première séche­resse, et celle-ci s’était conclue par la mort de Mao. À son annonce, je le vois encore s’écrou­ler sous un arbre du verger, gisant face contre terre, et je crois bien qu’il pleu­rait, soudain orphe­lin, tandis que les petites mira­belles des Hautes-Huttes préco­ce­ment mûres, le bombar­daient d’une pluie d’or.

Mélange évolution de la nature et création d’un livre

La repousse peut atteindre un centi­mètre par nuit. 
La tige d’une ronce peut, elle, bondir de cinq centi­mètres la même nuit.
Une ruche, pesée le matin, repe­sée le soir, peut avoir pris un kilo de miel. 
Tôt le matin, quand on surprend les aubé­pi­niers sortant en fleur de la nuit, gonflés d’hu­mi­dité, on ne sait pas tout de suite si on voit des cumulo-nimbus d’orage ou des amas de vaches aux mufles blancs. 
En une semaine, les cerfs ont allongé de dix centi­mètres. Mon livre, de quelques pages.

Je ne savais pas ça

(Remarquez les phrases réduites aux mots que je n’aime pas beaucoup.)

C’est à la mi-juillet exac­te­ment que les cerfs se mettent à « frayer », c’est-à-dire à frac­tu­rer l’en­ve­loppe de velours qui enrobe leurs bois soli­di­fiés. Quand elle sèche , on dirait qu’elle les brûle comme une tunique de Nessus, et que fou de douleur ils cognent leur bois contre les arbres, allant au même arbre chaque année. Et cette peau velue , brisée, ensuite, il la mange. Oui, il mange les lambeaux de ce velours sangui­nolent qu’ils se sont fendus et qui pend devant leurs yeux. Impos­sible d’en trou­ver des débris, ils les font dispa­raître. J’ai beau­coup cher­ché sur les troncs bles­sés, dégou­li­nant de résine.. Pas un petit bout resté collé. Pas un indice traî­nant sous un buis­son. On dirait que c’est haute­ment réservé. Animal. Inter­dit. Pour initié. Un moment de méta­mor­phose sanglante. Nocturne et bref.
(PS je ne comprends pas ce « qu’ils se sont fendus » est ce qu’il faut lire « qu’ils ont fendu » )

Après « le ciel par dessus les toits » , et « Les rochers de poudre d’or » , voici ma troi­sième lecture d’Anna Appa­nah . Un véri­table plai­sir au début qui se termine par une décep­tion. Ce roman raconte comment une femme écri­vain a élevé seule sa fille Anna. Elle est le fruit d’un amour très fort, si fort que cette jeune femme n’a pas voulu entra­ver la liberté de son amant en lui annon­çant qu’elle était enceinte. Sa fille ne sait rien de cet homme et imagine une rencontre rapide entre sa mère et un géni­teur un peu au hasard. Elle a besoin de stabi­lité et fait un mariage très conven­tion­nel. Pendant ces quelques jours de prépa­ra­tifs, on sent toutes les tensions entre la mère et la fille. C’est très fine­ment analysé , l’on comprend aussi que cette maman mauri­cienne mère d’une enfant au visage britan­nique a été parfois regar­dée avec curio­sité, mais surtout il lui a fallu faire face et être là pour cette petite fille qu’elle aime tant. Elle vit souvent dans ses propres histoires : celles qu’elle a su si bien inven­ter pour ses lecteurs. Anna sa fille n’a qu’une crainte, que sa mère ne respecte pas les codes de bien­séance pour son mariage. Et évidem­ment, Sonia, sa mère va trans­gres­ser : elle éprou­vera une atti­rance irré­sis­tible pour le père de son gendre (qui est divorcé, ce n’est pas tota­le­ment glauque !) et sa fille les surpren­dra dans le même lit ! Et c’est le reproche que j’ai fait à ce roman je n’ai pas réussi à croire qu’une mère aimante soit capable de faire ça sans penser à sa fille, pas ce jour là !

Je vous l’avez dit, cette fin a gâché ma lecture, dommage car jusque là j’étais vrai­ment bien dans cette fiction avec encore une fois sous la plume de cette écri­vaine une grand finesse dans l’ana­lyse des rapports humains.

Citations

Rapports mère fille

Anna m’ap­pelle maman. J’au­rais aimé qu’elle me donne un petit nom, quelque chose qu’elle aurait inventé pour moi, qui ne serait qu’à moi et si, par hasard, un jour, elle m’ap­pelle alors que j’ai le dos tourné dans une grosse foule, si ce jour-là elle m’ap­pelle à tue-tête de ce nom qu’elle m’au­rait donné, je me retour­ne­rai, forcé­ment, je saurai. Mais dans une foule, si quel­qu’un crie maman, des centaines de femmes se retournent. Anna m’ap­pelle maman, solen­nel­le­ment, grave­ment. Elle y met de la force, elle arti­cule, elle fait des angles droits à ce mot-là, des falaises abruptes et des rochers affû­tés en dessous, elle y met de la distance parfois, de la répro­ba­tion souvent. Elle me somme aussi, ai-je quel­que­fois l’im­pres­sion, puisque je me raidis à ce mot-là. Une ou deux fois, au lieu de maman j’ai entendu madame et ça m’a rempli le cœur de larmes.

Chagrin d’une mère

Anna, ma fille, s’est éloi­gnée de moi très jeune. Où est-ce moi qui ai fait le premier pas de côté à force d’être penchée sur des livres, de nour­rir des familles entières dans la tête, de les aimer, de les faire gran­dir, de les tuer, de les tritu­rer et à ma guise, peut-être dans ces moments-là, j’étais une mère distante, absente, faite de cendres et de fumée ?

(.…)Je me suis dit que peut-être, elle ne m’ai­mait pas. C’est possible, cela arrive beau­coup plus souvent qu’on le pense, les enfants ne sont pas obli­gés d’ai­mer leurs parents.

Le bouquet du futur gendre

Les lys étaient droits comme des I, équi­libre magique, plus rien de la fragi­lité de la douceur des fleurs, un boa en plumes blanches recou­vrait le cou du vase- instru­ment et dans l’eau flot­taient des paillettes blanches. Des jours plus tard, quand les lys se sont fanés et que j’ai essayé de les libé­rer de cette compo­si­tion indes­crip­tible , j’ai été saisie d’hor­reur en décou­vrant qu’ils étaient traver­sés par un fil de fer les main­te­nant jusqu’au pour­ris­se­ment ultime, droit comme des militaires.

Que de remarques exactes dans ce court extrait

J’ai appris que l’ex­pé­rience des autres n’a jamais servi à rien. D’ailleurs, on se demande bien si on apprend de sa propre expérience. 
On entend les gens dire des bana­li­tés, avoir de l’es­poir ridi­cule, on sait qu’ils vont se casser la gueule sur la routine, que la vie à deux ce n’est pas cela, que les preuves d’amour c’est dans le quoti­dien, pas dans un nom qu’on porte, que l’amour c’est conti­nuer à pardonner.

Édition Gras­set, lu sur Kindle

Le confi­ne­ment a cela de bon qu’il me permet de lire des livres qui sont depuis long­temps à mon programme. Je sais que vous l’avez déjà toutes et tous lu depuis long­temps. Je le découvre aujourd’­hui, dans cette période de haine où on peut assas­si­ner un profes­seur qui essayait d’ex­pli­quer comment accep­ter « L’Autre » avec ses diffé­rences, ses croyances qu’il faut lais­ser dans la sphère privée afin que nous puis­sions tous vivre ensemble. C’est encore une fois, mon petit fils dont ce livre est au programme de seconde qui m’a entraî­née à lire ce roman. Quelle belle réponse au fana­tisme que des jeunes peuvent rencon­trer autour d’eux !

Entre les Tutsi et les Hutus , il n’y a pas de diffé­rences de langue, ni de reli­gion ni de natio­na­lité mais une diffé­rence d’ori­gine ethnique qui fait que les Tutsi sont en géné­ral plus grands et ont le nez moins gros que les Hutus. Si bien que, le jour où le profes­seur leur montre le film « Cyrano de Berge­rac », les enfants se demandent si Depar­dieu n’est pas Hutu avec ce gros nez ! J’ai beau­coup aimé la première partie du roman, lorsque l’au­teur retrouve son enfance insou­ciante au Burundi. Il raconte bien cette enfance libre pour qui l’ami­tié est au-dessus de tout. Pour­tant, dès le début un senti­ment de peur distillé par des paroles d’adultes qui parviennent jusqu’au monde de leur enfance trouble leur bonheur . Puis la peur prend corps, jusqu’aux évène­ments tragiques du géno­cide des Hutus au Rwanda en 1994. Au Burundi voisin où vivent l’enfant et sa famille, cela aura de graves réper­cus­sions. L’en­fant perdra à jamais son inno­cence. Gaël Faye a écrit un roman, puisé dans ce qu’il a pu connaître autour de lui et je trouve très impor­tant que la jeunesse fran­çaise puisse se retrou­ver dans ce roman. D’au­tant plus que c’est un bel hommage à la lecture, car dans cette période très sombre ce sont les livres et les portes qui lui ont été ouvertes qui lui ont permis de ne pas sombrer dans le fana­tisme. Le moment du géno­cide est à peine suppor­table, et pour­tant pour pouvoir en parler, l’au­teur a mis une distance physique puisque ses parents sont avec lui au Burundi, mais hélas toute sa famille rwan­daise dispa­rai­tra sous les coups des machettes des Hutus. L’hor­reur donc, racon­tée par sa mère qui en perdra la raison. C’est la partie la plus diffi­cile à lire mais indis­pen­sable évide­ment car personne ne doit oublier. Il faut espé­rer que cela ne recom­men­cera pas ni au Rwanda ni ailleurs et pour cela il faut former la jeunesse : que ce livre soit au programme des lycées parti­cipe à cet espoir.

Citations

Beauté de sa mère

Et c’était quelque chose, les chevilles de Maman ! Ça inau­gu­rait de longues jambes effi­lées qui mettaient des fusils dans le regard des femmes et des persiennes entrou­vertes devant celui des hommes.

L’amour à l’épreuve de la réalité

La noncha­lance des débuts s’est muée en cadence tyran­nique comme le tic-tac impla­cable d’une pendule. Le natu­rel s’est pris pour un boome­rang et mes parents l’ont reçu en plein visage, compre­nant qu’ils avaient confondu le désir et l’amour, et que chacun avait fabri­qué les quali­tés de l’autre. Ils n’avaient pas partagé leurs rêves, simple­ment leurs illu­sions. Un rêve, ils en avaient eu un chacun, à soi, égoïste, et ils n’étaient pas prêts à combler les attentes de l’autre.

Humour

Sur la devan­ture des bouis-bouis étaient accro­chés toutes sortes d’écriteaux fantasques : « Au Fouquet’s des Champs-Élysées », « Snack-bar Giscard d’Estaing », « Restau­rant fête comme chez vous ». Quand Papa a sorti son Pola­roid pour immor­ta­li­ser ces enseignes et célé­brer l’inventivité locale, Maman a tchipé et lui a repro­ché de s’émerveiller d’un exotisme pour blancs.

Le début de la peur

J’ai beau cher­cher, je ne me souviens pas du moment où l’on s’est mis à penser diffé­rem­ment. À consi­dé­rer que, doré­na­vant, il y aurait nous d’un côté et, de l’autre, des enne­mis, comme Fran­cis. J’ai beau retour­ner mes souve­nirs dans tous les sens, je ne parviens pas à me rappe­ler clai­re­ment l’instant où nous avons décidé de ne plus nous conten­ter de parta­ger le peu que nous avions et de cesser d’avoir confiance, de voir l’autre comme un danger, de créer cette fron­tière invi­sible avec le monde exté­rieur en faisant de notre quar­tier une forte­resse et de notre impasse un enclos. Je me demande encore quand, les copains et moi, nous avons commencé à avoir peur.

Paroles dans un bar

Bali­vernes ! Ne remuons pas le passé, l’avenir est une marche en avant. À mort l’ethnisme, le triba­lisme, le régio­na­lisme, les anta­go­nismes ! – Et l’alcoolisme ! – J’ai soif, j’ai soif, j’ai soif, j’ai soif, j’ai soif, j’ai soif…

Portrait du nouveau Président par l’enfant

Je trouve que le nouveau président a l’air sérieux, il se tient bien, ne met pas les coudes sur la table, ne coupe pas la parole. Il porte une cravate unie, une chemise bien repas­sée et il a des formules de poli­tesse dans ses phrases. Il est présen­table et propre. C’est impor­tant ! Car ensuite on devra accro­cher son portrait dans tout le pays pour ne pas oublier qu’il existe. Ce serait enqui­qui­nant d’avoir un président négligé sur lui ou qui louche sur la photo dans les minis­tères, les aéro­ports, les ambas­sades, les compa­gnies d’assurances, les commis­sa­riats, les hôtels, les hôpi­taux, les caba­rets, les mater­ni­tés, les casernes, les restau­rants, les salons de coif­fure et les orphelinats.

L’ennui des vacances

Les grandes vacances, c’est pire que le chômage. Nous sommes restés dans le quar­tier pendant deux mois à glan­douiller, à cher­cher des trucs pour occu­per nos mornes jour­nées. Même si parfois on rigo­lait, il faut bien avouer que nous nous sommes ennuyés comme des varans crevés.

Les raisons du massacre

Les hommes de cette région étaient pareils à cette terre. Sous le calme appa­rent, derrière la façade des sourires et des grands discours d’optimisme, des forces souter­raines, obscures, travaillaient en continu, fomen­tant des projets de violences et de destruc­tion qui reve­naient par périodes succes­sives comme des vents mauvais : 1965, 1972, 1988. Un spectre lugubre s’invitait à inter­valle régu­lier pour rappe­ler aux hommes que la paix n’est qu’un court inter­valle entre deux guerres. Cette lave veni­meuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remon­ter à la surface. Nous ne le savions pas encore, mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons.

Tutsi et Hutus

Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai
décou­vert l’antagonisme hutu et tutsi, infran­chis­sable ligne de démar­ca­tion qui obli­geait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attri­bue à un enfant, on nais­sait avec, et il nous pour­sui­vait à jamais. Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre.
Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours. La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trou­ver un ennemi. Moi qui souhai­tais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire.
Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

L’enfance

Je regret­tais ce que j’avais pu penser de Fran­cis. Il était comme nous, comme moi, un simple enfant qui faisait comme il pouvait dans un monde qui ne lui donnait pas le choix.

La souffrance dans la discussion

J’aurais voulu dire à Gino qu’il se trom­pait, qu’il géné­ra­li­sait, que si on se vengeait chaque fois, la guerre serait sans fin, mais j’étais perturbé par ce qu’il venait de révé­ler sur sa mère. Je me disais que son chagrin était plus fort que sa raison. La souf­france est un joker dans le jeu de la discus­sion, elle couche tous les autres argu­ments sur son passage. En un sens, elle est injuste.

Le pouvoir des livres

Bien sûr, un livre peut te chan­ger ! Et même chan­ger ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis.

Édition Robert Laffont

Si, comme moi, vous avez gardé, grâce à vos cours sur l’an­ti­quité grecque, une image assez posi­tive de cette période de l’his­toire, avec, peut-être une petite préfé­rence pour Spartes qui semblait plus guer­rière et plus héroïque qu’A­thènes, lisez vite ce roman , cela vous redon­nera des idées un peu moins roman­tiques de la réalité spar­tiate . Bien sûr, vous vous souve­nez de cet enfant spar­tiate qui avait préféré se faire dévo­rer les entrailles par un petit renar­deau plutôt que d’avouer qu’il le cachait sous sa tunique. Mais si c’est votre seul souve­nir, je vous promets quelques décou­vertes bien au-delà de cette anec­dote. Si les Spar­tiates étaient invin­cibles, ils le doivent à des pratiques très parti­cu­lières. Dès la nais­sance, à la moindre « tare », on élimi­nait les bébés, mais cela ne suffi­sait pas, vers deux ans on présen­tait l’en­fant à un conseil de sages qui jetait dans un préci­pice tout enfant un peu bossu, ou ayant des jambes tordues ou qui semblait ne pas bien voir, ne pas entendre correc­te­ment, ou défi­cient intel­lec­tuel­le­ment … À contra­rio, tous les ans on prati­quait la nuit de la Cryp­tie, c’est à dire que durant une nuit entière les citoyens de Spartes avaient le droit de tuer tous les Hilotes (c’est à dire leurs esclaves) qu’ils voulaient . Si j’ai dit « à contra­rio » c’est que cette fois les Spar­tiates choi­sis­saient de préfé­rence les hilotes les plus coura­geux et les plus intel­li­gents de façon à tenir en respect une popu­la­tion beau­coup, beau­coup plus nombreuse qu’eux. Jean-Fran­çois Kervéan sait nous faire revivre ces meurtres avec force détails, j’ai rapi­de­ment été submer­gée par une impres­sion de dégoût . Comment cette anti­quité grecque qui était pour moi un bon souve­nir a pu géné­rer autant d’hor­reurs ? La partie consa­crée à la forma­tion du jeune Spar­tiate (Agogée) est de loin ce qui m’a le plus inté­res­sée, car pour ceux qui ont survécu à la nais­sance puis à la présen­ta­tion, il reste une épreuve , celle de « L’Er­rance ». Avant de deve­nir adulte un jeune doit rester une année entière à survivre dans la nature sans l’aide de quiconque. Il doit chas­ser et se nour­rir de ce que la nature peut lui offrir à moins qu’il soit lui-même la proie de préda­teurs plus forts que lui. Ensuite, il sera citoyen de Spartes et fera partie de l’ar­mée invin­cible. L’or­ga­ni­sa­tion de la vie de la cité est aussi origi­nale et plus sympa­thique. Tous les Spar­tiates sont égaux et ont tous les mêmes droits. Bien sûr, il y a les esclaves pris dans les popu­la­tions vain­cues et asser­vies mais sinon l’éga­lité est parfaite. Il y a deux corps de diri­geants les « gérontes » des hommes âgés qui reste­ront jusqu’à leur mort dans une fonc­tion de conseil et cinq « éphores » élu pour un an au sein de l’as­sem­blée. Tous les Spar­tiates peuvent appar­te­nir à l’as­sem­blée et y prendre la parole. Le roi n’a pas plus d’im­por­tance qu’un autre citoyen. Le roman se situe lors des guerres Médiques contre le roi de Perse, Xerxès 1°. La descrip­tion de l’op­po­si­tion entre les deux civi­li­sa­tions et de la guerre m’a moins passion­née. Et puis, il est grand temps que je parle du style de cet auteur. Je ne comprends pas toujours le pour­quoi de ses formules. Je sens bien qu’il a voulu désa­cra­li­ser une certaine repré­sen­ta­tions de l’an­ti­quité grecque mais parfois, je ne le suis pas dans ses descrip­tions de héros presque toujours ivres ou drogués qui pètent et « s’en­culent » à qui mieux mieux . Cette réserve ne m’a empê­chée d’ap­pré­cier toutes les réflexions qui sous-tendent ce projet de livre :

  • Pour­quoi fina­le­ment c’est la royauté qui a perduré pendant deux millé­naires et pas la démocratie,
  • Pour­quoi toutes les tyran­nies ont-elles adulé Spartes ?
  • Est ce que ce système pouvait durer ?
  • Pour­quoi les senti­ments ne sont pas compa­tibles dans un tel système.

Mes réserves viennent du style de l’au­teur mais je suis ravie d’avoir lu ce roman car j’ai vrai­ment beau­coup appris sur cette période et surtout corrigé beau­coup d’idées fausses .

Citations

Les Spartiates

Cet hiver-là fut dur, mais les Spar­tiates ne craignent pas le froid, la fin, le deuil ‑ce peuple n’a peur de rien. Chez eux, lorsque le vent cingle depuis les crêtes du Mont Parnon, personne ne couvre ses épaules d’une four­rure, tu te pèles et au bout d’un moment, en vertu du stoï­cisme, tu ne te pèles plus.

Le petit déjeuner spartiate

Son ventre criait famine, elle avala deux yaourts, un boudin avec une galette à la sarriette.

La Sélection

Les enfants avancent au centre, accro­chés à la tunique de leur mère, les père ne sont jamais présents. De part et d’autre se postent gérontes, éphores et comman­dants, chacun scru­tant le groupe selon ses critères : les mili­taires jugent des morpho­lo­gies, les digni­taires des compor­te­ments tous à la recherche de la mauvaise graine qui pous­sera de travers. Le branle du boiteux, la bosse du bossu, le débile ou la naine, toutes les céci­tés, les anoma­lies ayant pu échap­per à l’exa­men de la première heure. Rete­nus depuis des jours à l’in­té­rieur, les enfants exultent en plein air, leurs ébats et la lumière à plomb de midi révèlent mieux les tares de quelques défi­cients. Arri­vés face au ravin, les auto­ri­tés rendent leur verdict et les soldats balancent les indé­si­rables du haut du préci­pice, scène qui grave à jamais dans le regard des autres la gran­deur d’une société ou la gloire coule du sacri­fice comme la rosée des aurores.

Encore une coutume sympathique : la Cryptie

Tous les ilotes, les esclaves sans excep­tion sont aussi la cryp­tie- du verbe « cacher, se cacher ».
 la lumière du soir rase la campagne, tu es Spar­tiate. Quand l’ai­guille du cadran solaire indique la dix-huitième heure ou que la trompe reten­tit du Temple, tu peux tuer tous les ilotes que tu vois de tes yeux, n’im­porte, en parti­cu­lier ou au hasard, de tous âges, en déam­bu­lant ou en allant fouiller leur cabane, les fossés, les sous-bois, comme tu veux. La Cryp­tie n’est pas la guerre. Le nom de « Jour de guerre contre les ilotes » inventé plus tard par Plutarque n’est pas bon. À partir de la dix-huitième heure jusqu’à la dernière avant l’aube, beau­coup d’ilotes ne bougent pas de la place où ils sont, de l’arène de leur condi­tion où vont surgir les fauves. D’autres emmènent leurs femmes leurs enfants se terrer le plus loin possible. Après avoir lâché ton outils, tu te sauves mais il n’y a pas d’abri. Les Spar­tiates ne hurlent pas, ne t’in­sultent pas en prin­cipe, les Spar­tiates donne la mort. Partout. En bande sanglante ou seul à seul.

Humour

Quand le Sénat l’en­voie batailler au nord, il en profite pour aller soute­nir son ami Isago­ras, tyran d’Athènes, contre son peuple en rébel­lion. C’est un fou de guerre, un ivrogne – personne ne souligne jamais le rôle capi­tal de l’al­coo­lisme dans l’His­toire de l’Humanité.

L’idéal de Sparte

L’es­pèce humaine est argi­leuse, malléable. Tout est mou chez l’homme, à part le sque­lette. Telle était la pensée de Sparte. À l’état de lui donner de la consis­tance, de forger, cise­ler sa nature. Les plai­sirs, les ou l’étude n’af­firment pas un indi­vidu, seuls les gnons, l’en­du­rance, l’ad­ver­sité, toutes ces épreuves qui le menacent de n’être plus rien, le font entrer dans l’ac­tion d’où jaillit son destin.

Le style qui a fini par me lasser

La jeune prin­cesse de Sparte se consola entre les bras solides de son époux, encore marqué par les stig­mates de l’as­sas­si­nat, on ne s’éton­nera pas après ça que la reine Gorgô soit deve­nue parmi les premières fémi­nistes de l’hu­ma­nité. Nul ne douta du récit de la mort héroïque de son père ni ne soup­çonna le régi­cide perpé­tré par deux bour­rins aussi bour­rés que Cléo­mène. Plus éton­nant encore, à la fin de cette jour­née où Sparte entra dans le simu­lacre offi­ciel et renoua avec les Mythes, le conseiller Hypo­coo fut élu au Direc­toire des éphores : le conseiller diplo­ma­tique passait ministre chargé des Affaires exté­rieures, acclamé de tous les Égaux sur l’agora, bien chauf­fés par les trente Gérontes. Quant aux jeunes frères du défunt auto­mu­tilé, prince sans répu­ta­tion, il fut dési­gné monarque à l’una­ni­mité du Sénat lacé­dé­mo­nien sous le nom de Léoni­das Ier. Seul Aphra­nax Cartas tirait la gueule. L’His­toire se détour­nait de lui. A dix pas, en revanche, sa mère parti­ci­pait à la liesse. L’éphore fraî­che­ment élu était son ami, et le nouveau roi son amant. Son fils n’était pas prêt d’in­té­grer la garde royale des 300.
Le Destin de Léoni­das vient de s’ébran­ler en même temps que l’Ère clas­sique. Vers où ? Un gouffre, un triomphe, une marque de choco­lat ? C’est ce qu’on appelle tout simple­ment : la suite.

La mort et la vieillesse

Quel retour des choses signi­fie la mala­die sinon que souf­frir et natu­rel et qu’on finit non seule­ment vaincu mais privé des joies de son existence ?

Le deuil et le veuvage

Ne pas être aller se recueillir depuis long­temps sur la tombe d’Ar­tys lui manquait, le deuil génère une addic­tion au chagrin, bulle de souve­nirs moel­leux où le temps ne circule plus.

Réflexion

Pendant les cinq cents ans que durera la civi­li­sa­tion grecque, la terre, les ressources, les hivers ne furent pas plus facile ni cléments que durant les siècles suivants. Pour­tant leurs annales évoquent rare­ment une famine. Chez les Grecs, si impar­faits, on pouvait manquer, avoir le ventre vide mais pas au point d’en mourir au porte de ceux qui mangent. Au temps modernes, famine et malnu­tri­tion furent la première cause de morta­lité dans les royaumes d’Oc­ci­dent. Les victimes se chif­fraient encore par millions dans l’Eu­rope fertile du XVIIe siècle. L’es­pé­rance et la qualité de vie d’un forge­ron sous Péri­clès était supé­rieure à celle d’un arti­san du Val de Loire sous Fran­çois 1er, deux mille ans plus tard. Pour­quoi ? On ne sait pas.

Édition Actes Sud. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

En ces temps de terro­risme et de confi­ne­ment, ce livre peut se lire assez agréa­ble­ment. Il s’agit pour­tant de mort et de diffi­culté de vivre, seule­ment cela se passe au Japon donc assez loin de nos préoc­cu­pa­tions actuelles. Je vais d’abord dire les trois choses qui m’ont agacées pour reve­nir à l’es­sen­tiel du roman :
Les phrases en anglais ne sont pas traduites, il est vrai que ce sont des phrases simples mais je ne comprends pas l’in­té­rêt du procédé.

La mère du person­nage prin­ci­pal se suicide comme Virgi­nia Woolf, ce n’est vrai­ment pas la façon la plus courante de se suici­der mais c’est telle­ment plus litté­raire. (Elle se jette dans la rivière avec des cailloux dans ses poches).
L’autre chose me dérange plus, l’hé­roïne va décou­vrir le Japon grâce à un père très très riche et je crois que j’ai des diffi­cul­tés à m’in­té­res­ser aux malheurs des pauvres petites filles riches. De plus dans ma vie j’ai rare­ment sinon jamais rencon­tré des gens faisant des héri­tages miraculeux.
Et pour­tant j’ai aimé cette lecture qui essaie et réus­sit à nous faire comprendre cet étrange pays à travers les fleurs et les jardins. Il demande une lecture atten­tive car sinon on passe au-dessus de la beauté des temples de Kyoto, ce serait d’au­tant plus dommage que c’est là l’es­sen­tiel de l’in­té­rêt du livre. Mais pour faire un roman, il fallait aussi une histoire d’amour qui m’a semblé assez arti­fi­cielle. Beau­coup de critiques donc pour un roman dont je vous conseille la lecture cepen­dant, ne serait-ce que pour vous prome­ner dans de si beaux endroits et savou­rer par l’ima­gi­na­tion les mets le plus déli­cieux de la gastro­no­mie nippone.

Citations

Un passage émouvant

Il est né à Hiro­shima en 1945. Sa famille a été déci­mée par l’atome. En 1975, il a perdu sa femme et sa fille dans un trem­ble­ment de terre. En 1985, son fils aîné s’est tué dans un acci­dent de plon­gée. Le 11 mars 2011, son autre fils, un biolo­giste était en mission dans la préfec­ture de Miyagi, sur la côte à vi gt kilo­mètres de Sandai. Il n’a pas eu le temps de gagner les hauteurs.…Lors du dépôt des cendres de Nobu au cime­tière, il pleu­vait et Keisuke s’est effon­dré dans la boue, devant la tombe. Haru l’a relevé et tenu serré contre lui jusqu’à la fin de la céré­mo­nie. Quel­qu’un s’est appro­ché avec un para­pluie mais il l’a renvoyé. Ils sont restés ensemble, immo­biles, sous la pluie et, peu à peu, les uns après les autres, nous avons refermé nos para­pluies. Je me souviens avoir senti le poids et la violence de l’eau puis les avoir oubliés. Nous étions entré dans un monde de fantôme. Nous n’avions plus de chair.

Sagesse japonaise

À l’époque des samou­raïs, sur l’île de Sado, en mer du Japon, vivait un ermite qui, du matin au soir, regar­der l’ho­ri­zon. Il avait fait vœu de consa­crer sa vie à cette contem­pla­tion, et de s’y absor­ber tout entier, de connaître l’ivresse de n’être plus qu’une ligne entre la mer et le ciel. Cepen­dant, comme il se plaçait toujours derrière un pin qui empê­chait qu’il eût une vue déga­gée, on lui en deman­dait la raison et il répon­dait : Parce que je ne crains rien tant que de réussir.

La dépression

Maud, la mère de Rose, avait grandi dans la mélan­co­lie et, quoi qu’elle fît ensuite de sa vie, s’y était tenue avec une persé­vé­rance admirable.

Malheur japonais

Nous autres Japo­nais avons appris de notre archi­pel tour­menté l’im­pla­ca­bi­lité du malheur. C’est par cet acca­ble­ment natif que nous avons su trans­for­mer notre contrée de cata­clysmes en éden, en quoi les jardins de nos temples sont l’âme de ce pays de désastres et de sacri­fices. Par mon sang, tu connais la beauté et la tragé­die du monde d’une manière que les Fran­çais, nour­ris de leurs terres clémentes, ne peuvent pas entendre.

Édition Albin Michel. Traduit de l’amé­ri­cain par Sara Gurcel

Sara Krasi­kov est d’ori­gine ukrai­nienne, elle vit aux États-Unis et a adopté le format des romans améri­cain : au moins de six cent pages. Il est vrai que la période que couvre ce roman, de 1934 à nos jours, avait besoin d’un certain nombre de pages pour se déployer. Nous allons suivre le destin de la jeune Florence qui a cette idée un peu étrange d’émi­grer en URSS séduite par l’idéal commu­niste. Ils seront un petit nombre à le faire mais bien peu pour­ront échap­per aux terribles purges stali­niennes. Il faut dire que son enga­ge­ment était aussi soutenu par un amour passionné pour un ingé­nieur sovié­tique rencon­tré aux USA et qu’elle fera tout pour le retrou­ver. Comme souvent, aujourd’­hui, ce roman ne suit pas une progres­sion linéaire et nous passons d’une époque à l’autre en suivant la vie de Florence ou celle de son fils, Julian, ou de son petit fils, Lenny. L’URSS et aujourd’­hui la Russie semble atti­rer comme une puis­sance destruc­trice les membres de cette famille. Le petit fils de Florence est parti vivre en Russie pour y faire fortune, il devra aux maladresses de son père un passage en prison et il en sortira grâce à la connais­sance de celui-ci des rouages de ce terrible pays. Cela ne veut pas dire que tout est toujours pareil dans ce terrible pays mais rien n’y est jamais très simple. On revit de l’in­té­rieur le sort tragique des idéa­listes occi­den­taux qui sont allés se jeter dans la gueule de l’ogre stali­nien. Ils ont pour la plupart payé de leur vie leur naïveté, d’au­tant plus que l’Amé­rique n’a rien fait pour les aider : l’am­bas­sa­deur de l’époque ne voulant surtout pas fâcher son futur allié pour la guerre qui se prépa­rait. Pour survivre quand l’étau se resserre sur la commu­nauté juive cosmo­po­lite de Moscou, Florence sera conduite à espion­ner et trahir ses amis. Cela ne lui servira pas à grand chose car elle ira quand même au goulag où elle aurait dû mourir, je ne peux sans divul­gâ­cher le roman expli­quer pour­quoi elle n’y mourra pas. Son fils a émigré aux USA avec elle et toute sa famille, il revient en Russie pour faire des affaires avec l’énorme consor­tium du pétrole. On voit alors tout le rôle de la mafia russe dans les affaires. Il cherche aussi à mieux comprendre sa mère et obtient son dossier de police, il peut, alors, y lire ses diffé­rentes trahi­sons. Elle a survécu grâce à ses capa­ci­tés d’adap­ta­tion mais qui ne lui ont pas permis de rester digne et irré­pro­chable. Des gens dignes et irré­pro­chables, il doit y en avoir plein les fosses communes en Russie comme le père de Julian, Léon Brink assas­siné comme tant d’autres dans les sous-sols de la Loubianka. Il y a donc trois histoires, celle de Florence qui est la plus complète, celle de Julian, élevé en partie dans un orphe­li­nat sovié­tique qui s’est vu refu­ser sa thèse parce qu’il était juif et ses déboires avec la mafia russe, puis celle de Lenny qui aime­rait faire fortune dans un pays qui l’at­tire. La roman­cière parle d’un pays dont sa tradi­tion fami­liale a dû savoir lui parler. Et comme elle vit aux USA aujourd’­hui elle rend parfai­te­ment compte de ce qui a pu se passer pour Florence : sa soif d’idéal et sa descente progres­sive dans l’en­fer commu­niste, ce person­nage est crédible et son entê­te­ment aussi. Je comprends bien les inten­tions de l’au­teur de construire un destin sur plusieurs géné­ra­tions, mais une seule histoire m’au­rait large­ment suffit. J’ai vrai­ment du mal avec ces énormes pavés et pour­tant celui-ci est bien construit et fort instruc­tif et a beau­coup plu à Domi­niqueet à Kathel.

Citations

Les appartements communautaires

Les univer­si­taires occi­den­taux aiment décrire nos « kommu­nalki » sovié­tiques comme des endroits dénués d’es­pace person­nel. Ils se trompent. Quel plus bel hommage à la propriété privée pouvait-il y avoir que le dense enche­vê­tre­ment de sept sonnettes diffé­rentes sur la porte d’en­trée ? Sept réchauds à kéro­sène dans la cuisine ? Sept lunettes en bois distinctes , que chaque loca­taire se coin­çait scru­pu­leu­se­ment sous le bras en marchant d’un pas ferme jusqu’à l’unique WC de la communauté ?

Les stupidités du régime soviétique

Nous suivions tous les deux un cours inti­tulé « Fonda­men­taux de la cyber­né­tique », dispensé par un vieux rouquin asth­ma­tique qui s’était fait virer dans les années cinquante pour avoir mené des recherches en infor­ma­tique, une disci­pline pros­crite par Staline au titre de « putain mercan­tile de l’im­pé­ria­lisme ». Dix ans plus tard, un gros bonnet avait toute­fois pris conscience que le pays était fort à la traîne dans la course contre les Améri­cains, on était donc aller cher­cher le profes­seur disgra­cié ( il mélan­geait des résines dans une usine de pein­ture indus­trielle) et on l’avait réin­té­grer pour qu’il enseigne la matière même qui avait causé son renvoi.

Toast russe emprunté à Balzac

Buvons aux femmes. Quand elles nous aiment, elles pardonnent tout, même nos crimes ! Quand elles ne nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus !

Les Américains à Moscou en 1934

C’était du reste un talent assez partagé chez les margi­naux qui se retrou­vaient à Moscou dans les années trente, Des esprits libres affi­chant fière­ment le rejet de leur patrie capi­ta­liste. Jeunes, le plus souvent juifs, ils venaient du Bronx ou de Manches­ter, en Angle­terre, comme d’en­droits aussi dépay­sant que Missoula, dans le Montana. Obser­vez- les : au café Moscou, place Pouch­kine, .… Leurs discus­sions tournent essen­tiel­le­ment autour des États-Unis, comme si profa­ner leur lieu de nais­sance était une sorte de rituel destiné à soula­ger leur mal du pays.

Personnalité de Roosevelt

Roose­velt était-il un commu­niste refoulé ? Bon dieu, non. L’homme qui avait distri­bué de l’argent public par millions aux plus grosses socié­tés privées du pays en était loin. Ce n’était qu’un banal utopiste. Or si l’on gratte un peu, on trouve toujours, derrière un utopiste, un machia­vel dissi­mulé ‑quel­qu’un qui, pour réali­ser sa vision magni­fique, finira par sous­crire au prin­cipe selon lequel la fin justi­fie les moyens 

Après un enterrement où chacun a essayé d’exprimer ce qu’ils n’osent jamais dire

Les enter­re­ments sont aux Russes ce que les carna­vals sont aux Portugais.
Les règles sont suspen­dues le temps du carna­val pour que tout le monde puisse tempo­rai­re­ment faire comme si les choses étaient le contraire de ce qu’elles sont.

Édition Albin Michel Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Quel pensum, cette lecture ! pour le club je m’oblige à aller jusqu’au bout des livres mais je m’au­to­rise le survol quand je n’en peux plus. Je suis complè­te­ment hermé­tique au projet de l’au­teure qui veut nous faire comprendre l’en­fance et la jeunesse de Virgi­nia Woolf . Comme il y a déjà tant de choses qui ont été écrites sur cette très grande écri­vaine, je pense que ce n’est pas chose facile. L’ef­fort d’Em­ma­nuelle Favier, et son origi­na­lité ont été de se mettre dans la peau de Virgi­nia et de nous faire comprendre à travers les yeux d’une petite file et de ses percep­tions ce que cela voulait dire d’être un jeune femme intel­li­gente et artiste sous le règne de la Reine Victo­ria dans une famille de lettrés. Sans avoir été brimée, Virgi­nia sent très bien que son seul destin est de se marier. L’écri­ture n’est pas une « condi­tion » pour une une femme de la bonne société britan­nique. L’au­teure tente aussi de trou­ver les raisons qui ont amené cette superbe femme si brillante à connaître la dépres­sion. Tout cela aurait dû m’in­té­res­ser, mais hélas à cause du style d’Em­ma­nuelle Favier, je me suis perdue dans une lecture labo­rieuse ne compre­nant parfois pas ce que je lisais. J’ai donc déci­der de relire au plus vite « Mrs Dalo­way » ; et cher­cher une bonne biogra­phie de Virgi­nia Wollf . Auriez-vous des suggestions ?

Citations

Une bonne remarque

Nous pouvons aussi imagi­ner que c’est déjà octobre, que de retour à Londres on a repris les visites, que l’on reçoit chaque jour. On fait, très jeune fille, l’ap­pren­tis­sage de la table à thé : c’est là que l’on apprend à servir, à obser­ver les conve­nances et les rangs, mais aussi à manier la critique discrète, la seule permise aux femmes, qu’elles déve­loppent avec une habi­leté compa­rable à celle que mettent les domes­tiques à noter leurs maîtres en parais­sant les flatter.

L’auteure termine tous ses chapitres par une succession de faits qui situe la vie de Virginia par rapport à ses contemporains , j’avoue ne pas y avoir trouvé beaucoup d’intérêt.

Pendant qu’un autre peintre, un Hollan­dais de génie et de misère, meurt ‑en même temps que Sitting Bull, Alphonse Karr et Octave Feuillet mais aussi que Charles Edward Mudie, souve­rain des biblio­thèques ambu­la­toires et premier éditeur du bon parrain James ; pendant qu’un autre peintre, un Autri­chien de misère et de génie, naît ‑en même temps Agatha Chris­tie, Jean Rhys, Charles de Gaulle et Grou­cho Marx ; pendant qu » Edith Whar­ton publie sa première nouvelle en revue et que la folie chez Nietzsche gagne, étei­gnant l’écri­vain aussi bien que le ferait la mort ; pendant qu’une nouvelle loi anglaise oblige les suici­daires à être inter­nés, les feuilles inlas­sa­ble­ment, dégrin­golent sur tombes et berceaux.

Genre de phrases que je ne comprends pas :

Head­lam est un para­site sincère, toujours chez les Stephen il y fait chère lie des femmes de la maison. 
Nous assis­tons impuis­sants à ses rages et protes­ta­tions face à la langueur de sa cousine, qui est la plupart du temps en Suisse ou en Alle­magne ou que savons-nous, et qui met des lustres à répondre.

Édition Galli­mard

Cet auteur est un habi­tué de Luocine, il sait me faire rire et aussi m’émou­voir. « Char­lotte » est certai­ne­ment le livre qui m’a le plus touchée, j’ai même pleuré en lisant « Mes souve­nirs » adoré « La déli­ca­tesse » et été déçue par « Nos sépa­ra­tions »

J’ai beau­coup hésité entre trois ou quatre coquillages, mais en tant qu’ha­bi­tué de Luocine, David Foen­ki­nos béné­fi­cie d’un préjugé favo­rable. Dans ce roman, l’au­teur nous fait prendre conscience du travail de l’écri­vain. C’est très à la mode de parler de l’ins­pi­ra­tion et de la diffi­culté de renou­ve­ler son inspi­ra­tion et c’est pour ce côté « dans le vent » que je suis passée de quatre à trois coquillages. Mais c’est aussi un roman qui traite avec telle­ment de légè­reté et d’hu­mour de la créa­tion roma­nesque et de notre vie de tous les jours, que je lui ai rendu son quatrième coquillage !

L’au­teur est donc en panne d’ins­pi­ra­tion, et décide d’ar­rê­ter la première personne qu’il rencontre pour en faire son person­nage de roman . Cela tombe sur Made­leine Tricot, femme assez âgée (on dirait, aujourd’­hui, à risques) qui a travaillé dans la mode, chez Chanel, auprès de Karl Lager­feld . Son roman s’éten­dra à la famille de sa fille, Valé­rie, qui a épousé Patrick Martin d’où le titre du roman. L’au­teur doit aussi gérer sa sépa­ra­tion. Après quelques années de vie commune, Marie vient de le quit­ter en lui disant qu’elle préfère vivre seule qu’a­vec lui. Entre la fiction et la réalité qui passe par la plume de l’écri­vain, on assiste surtout à une excel­lente mise en scène de la créa­tion roma­nesque et du plai­sir que doit éprou­ver tout écri­vain à domi­ner chaque person­nage obéis­sant à sa toute puis­sance. Mais dans la réalité ? Et bien, oui cela ne se passe pas comme ça, même si on aime­rait parfois qu’un écri­vain nous anime pour avoir le courage de brûler les rideaux d’un chef pervers et mani­pu­la­teur ou de mettre toutes ses écono­mies pour aller jusqu’à Los Angeles retrou­ver son amour de jeunesse. C’est un roman très léger et qui se lit très vite et en plus qui sort le lecteur de la moro­sité ambiante. Ces quelques allu­sions aux quoti­diens sont bien croquées sans être plom­bantes. Je suis très sensible l’hu­mour de cet écri­vain. Il me donne le sourire même si, comme il le dit dans ce texte, son roman n’est certai­ne­ment pas écrit pour durer cent ans, il permet de passer une très bonne soirée.

Citations

Sujet de roman

Je m’étais senti excité par mon intui­tion, mais voilà que j’en étais déjà à écrire sur la néces­sité de ne pas recon­ge­ler des produits décon­ge­lés. Quelques années après avoir obtenu le prix Renau­dot, je sentais le fris­son du déclin me parcou­rir le dos.

Humour des notes en bas de page

Certes, en sortant du 17° arron­dis­se­ment de Paris à 10 heures du matin, j’avais peu de chance de tomber sur une go-go danseuse.

Humour

Ma capa­cité de séduc­tion ressem­blait depuis un moment à un film de Berg­man (sans les sous-titres).

Je crois cela aussi

J’ai l’im­pres­sion qu’on peut tout savoir d’une personne en obser­vant les livres qu’elle possède.

Dialogue avec un ado

- Vrai­ment, tu n’as pas de passion ? Deman­dai-je avec désin­vol­ture, m’ef­for­çant d’évi­ter un ton culpabilisateur.
- Moyen.
- C’est-à-dire ? Ça veut dire quoi moyen ?
- Ça veut dire j’ai moyen des passions.
- D’ac­cord… Et la musique, tu aimes ça ? Les poster… Tu aimes Angel ?
- Pas spécia­le­ment. J’ai fait des trous dans le mur quand j’étais petit, alors je les cache avec des posters.
- Tu écoutes quoi ?
- Il n’y a rien qui me vient, là.
- Et ton temps libre, tu l’oc­cupe comment ?
- Je joue en ligne avec des potes.

Remarque assez juste

-Ah, j’ai compris. Votre roman, c’est pour déter­rer les histoires de famille. Tout ce qui fait mal.
- Mais non…je n’irai pas contre votre volonté.
- C’est ce qu’ils disent tous. Je ne lis pas beau­coup de romans contem­po­rains, mais je vois bien qu’é­crire est souvent un moyen de régler ses comptes.

Harcèlement au travail

Ce matin, Desjoyaux l’avait convo­qué pour lui propo­ser un rendez-vous dans trois jours . Quel supplice . Pour­quoi ne lui avait-il pas signi­fié immé­dia­te­ment ce qu’il voulait lui dire ? Il allait passer les jours suivants avec une boule au ventre . Desjoyaux n’avait rien laissé perce­voir dans son regard , un visage suisse. Le degré suprême du harcè­le­ment , c’est façon froide et presque souriante de commettre un meurtre sala­riale . Il y avait forcé­ment du sadisme dans cette atti­tude ; il était bien conscient, vu le contexte géné­ral, qu’il ferait souf­frir un employé en lui annon­çant qu’il le verrait trois jours plus tard ; pire, il avait ajouté « impé­ra­ti­ve­ment » le voir. Les mots ont un sens. Impé­ra­tif veut dire que c’est majeur, déter­mi­nant ; cela sent la condamnation.

Vérité et fiction : dilemme de l’écrivain

Ainsi, le vrai pareil souvent impro­bable. J’avais peur de m’emparer du réel, et qu’on l’es­time moins crédible que la fiction. Je redou­tais qu’on puisse ne pas me croire, qu’on se dise que toute cette histoire était inven­tée ; qu’on se dise que je n’étais jamais descendu de chez moi pour abor­der la première personne venue. Il m’ar­rive parfois de dire la vérité, et cela sonne comme un mensonge. Mais je n’y peux rien : la vie est peu plausible.