20160526_105726(1)Traduit de l’an­glais ( États Unis) par Éric Chédaille.

3Après avoir lu « La Montagne en Sucre » je n’ai pas hésité à me lancer dans ce second roman que Domi­nique et Keisha m’avaient conseillé. Hélas, ce roman centré sur les amitiés entre univer­si­taires améri­cains ne m’a pas vrai­ment inté­res­sée. Le roman suit la desti­née de deux couples spécia­listes de litté­ra­ture anglaise, ils se prennent d’ami­tié, l’un a beau­coup d’argent et fait profi­ter de son confort un couple d’amis moins fortu­nés. Le person­nage prin­ci­pal dans lequel on peut recon­naître Wallace Stegner est l’uni­ver­si­taire moins riche mais doué pour l’écri­ture de romans à succès et qui , pour cette raison, est visi­ble­ment appelé à faire une belle carrière alors que son ami aura plus de mal à s’im­po­ser car il aime surtout écrire de la poésie. Nous sommes donc dans le milieu d’en­sei­gnants au compor­te­ment et à la réus­site divers, on voit combien il est impor­tant, aux Etats-Unis, de publier des articles ou des livres pour réus­sir en tant qu’u­ni­ver­si­taire. Les deux carrières de ces amis évolue­ront donc à des rythmes très diffé­rents. La vie et un acci­dent que je ne peux pas racon­ter sans dévoi­ler l’in­trigue, mettra leur amitié à rude épreuve. J’ai eu du mal à suppor­ter les critiques sur le couple juif qui est, comme par hasard, arri­viste et inté­ressé. Un moment Stegner se demande (à travers son person­nage prin­ci­pal) s’il n’est pas victime de l’an­ti­sé­mi­tisme ambiant. Je peux lui répondre qu’il ne trouve aucune qualité à ses collègues juifs et que ça n’est pas très agréable car on peut penser que des profes­seurs capables de peti­tesses, il y en a de toutes couleurs et de toutes confes­sions ! Comme beau­coup d’Amé­ri­cains, ils sont passion­nés par la nature, je pense que c’est un aspect du roman qui a beau­coup plu à Domi­nique . Quant à moi, je dois un peu me forcer pour lire les descrip­tions surtout quand je les trouve gratuites. Je dirai que c’est un roman à lire pour ceux qui sont inté­res­sés par le monde univer­si­taire améri­cain d’avant guerre, et que Stegner est d’une honnê­teté totale dans l’ana­lyse des senti­ments mais, hélas, on ne retrouve pas du tout le souffle épique de « Montagne en sucre « .

Citations

Les descriptions de la nature que je dois me forcer à lire

Traver­sant les feuillus qui poussent au pied de la hauteur, traver­sant le cordon de cèdres, où des sources rendent le sol spon­gieux, je marche d’un pas alerte et mes yeux se repaissent. J’avise dans la boue des empreintes de raton laveur, un adulte et deux petits, je vois des herbes mûris­santes ployées par l’hu­mi­dité comme des arceaux de croquet, de fausses oronges, en cette saison encore plates voire concaves et conte­nant de l’eau, et des forêts minia­tures de pied-de-loup et de lyco­podes. Il y a, sous les jupes des épicéas, des cavernes mordo­rées, abris tout indi­qués pour les mulots et les lièvres.

Vanités

Quoique j’aie été occupé, peut-être surmené, toute ma vie durant, il me semble aujourd’­hui que j’ai accom­pli bien peu de choses impor­tantes, que mes livres n’ont jamais été à la hauteur de ce que j’avais en tête, et que les grati­fi­ca­tions ‑revenu confor­table, célé­brité, prix litté­raires et titres hono­ri­fiques-n’ont été que du clin­quant et rien dont un homme doive se conten­ter.

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Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Eric Chédaille.

4Je dois à Keisha un certain nombre de nuits et de petits déjeu­ner très éloi­gnés des côte de la Manche, avec ce roman de 987 pages qui fait rouler l’ima­gi­na­tion dans les grands espaces de l’ouest améri­cain. J’ai­me­rais comprendre pour­quoi les fran­çais aiment à ce point chan­ger les titres. En anglais l’au­teur a appelé son roman « The Big Rock Candy Moun­tain », en 2002 le livre est publié aux éditions Phébus, sous le titre traduit exac­te­ment de l’an­glais « La bonne Grosse Montagne en sucre ». Et main­te­nant, il revient avec ce titre raccourci, pour­quoi ? Dans l’an­cien titre, on croit entendre la voix de Bo, le person­nage prin­ci­pal, qui fait démé­na­ger sa famille tous les 6 mois pour les convaincre d’al­ler recher­cher la fortune sur une « bonne grosse montagne en sucre » . Bref, je m’in­ter­roge !

Je suis restée trois semaines avec Bo, Elsa, Chet et Bruce. J’ai trouvé quelques longueurs à cet énorme roman, mais n’est-ce pas de ma part un phéno­mène de mode ? Je préfère, et de loin, quand les écri­vains savent concen­trer ce qu’ils ont à nous dire. Je recon­nais, cepen­dant, que, pour comprendre toutes les facettes de cet « anti-héros » Bo Wilson, mari d’une extra­or­di­naire et fidèle Elsa et père de Chet et de Bruce, il fallait que l’au­teur prenne son temps pour que le lecteur puisse croire que Bo soit à la fois « un indi­vidu montré en exemple par la nation toute entière » et un malfrat violent recher­ché par toute les polices sans pour autant « être un indi­vidu diffé­rent »  : ce sont là les dernières phrases de son fils, Bruce qui ressemble forte­ment au narra­teur (et peut-être à l’au­teur), il a craint, admiré, détesté son père sans jamais tota­le­ment rompre le lien qui l’unit à lui.

Cet homme d’une éner­gie incroyable, est toujours prêt pour l’aven­ture, il espère à chaque nouvelle idée rencon­trer la fortune et offrir une vie de rêve à sa femme. Il y arrive parfois mais le plus souvent son entre­prise fait naufrage et se prépare alors un démé­na­ge­ment pour fuir la police ou des malfrats. Elsa, n’a aucune envie d’une vie dorée, elle aurait espéré, simple­ment, pouvoir s’enserrer dans un village, un quar­tier un immeuble, entou­rée d’amis qu’elle aurait eu plai­sir à fréquen­ter. C’est un person­nage éton­nant, car elle comprend son mari et sait que d’une certaine façon, elle l’empêche d’être heureux en étant trop raison­nable. Son amour pour ses enfants est très fort et ils le lui rendent bien. Cette plon­gée dans l’Amérique du début du XXe siècle est passion­nante et l’ana­lyse des person­nages est fine et complexe. C’est toute une époque que Wallace Stei­gner évoque, celle qui a pour modèle des héros qui ont fait l’Amé­rique mais qui s’est donné des règles et des lois qui ne permettent plus à des aven­tu­riers de l’es­pèce de Bo de vrai­ment vivre leurs rêves. Jamais dans un roman, je n’avais, à ce point, pris conscience que la fron­tière entre la vie de l’aven­tu­rier et du bandit de grand chemin était aussi mince.

Citations

Justification du titre

Il y avait quelque part, pour peu qu’on sût les trou­ver, un endroit où l’argent se gagnait comme on puise de l’eau au puits, une bonne grosse montagne en sucre où la la vie était facile, libre, pleine d’aven­ture et d’ac­tion, où l’on pouvait tout avoir pour rien.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas

Henry était pondéré, inof­fen­sif, réti­cent même à annon­cer sans ambages qu’il venait pour la voir elle et non son père, au point qu’il s’était montré capable de passer une demi-douzaine de soirées au salon à conver­ser avec Nels Norgaard sans adres­ser plus de dix mots à Elsa. Il était posé, inca­pable d’un mot dur envers quiconque, gentil, si digne de confiance mais si dépourvu de charme. Comme il était dommage, songea-t-elle une fois en soupi­rant, que Bo, avec son aisance inso­lente, son intel­li­gence, son physique puis­sant et délié, ne possé­dât pas un peu du calme rassu­rant d’Henry. Mais à peine commen­çait-elle à se lais­ser aller à cette idée qu’elle se repre­nait : non, se disait-elle avec une pointe de fierté, jamais Bo ne pour­rait ressem­bler à Henry. Il n’avait rien d’un animal de compa­gnie, il n’était pas appri­voisé, il ne suppor­tait pas les entraves, en dépit de ses efforts aussi intenses que fréquents.

la famille déménageait tous les ans parfois quatre fois par an

Long­temps après, Bruce consi­dé­rait cette absence de racines avec un éton­ne­ment vague­ment amusé. les gens qui vivaient toute leur vie au même endroit, qui taillaient leur haie de lilas et repi­quaient des berbé­ris, qui chan­geaient de carrée en ronde la forme de leur bassin de nénu­phars, qui déter­raient les vieux bulbes pour en mettre de nouveaux, qui voyaient pous­ser et un jour ombra­ger leur façade les arbres qu’ils avaient plan­tés, ces gens-là lui semblaient par contraste suivre un chemi­ne­ment incer­tain entre ennui et conten­te­ment.

L’amour

L’amour est quelque chose qui fonc­tionne dans les deux sens, dit Elsa d’une voix douce. Pour être aimé, il faut aimer.