Édition Galli­mard

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Si vous obser­vez bien la photo, vous verrez que ces petits livres sont signés des noms de poètes dont il sera beau­coup ques­tion dans ce roman. Baude­laire, Verlaine et Rimbaud et les nombreux Haïkus qui rythment ce roman à l’écri­ture si particulière.

Je n’ai pas adhéré à cette lecture, mais je recon­nais que c’est un extra­or­di­naire travail d’écri­ture. Si Fran­çois-Henri Désérable ne vous embarque avec son style parti­cu­lier, son histoire d’amour perd tout son charme. C’est diffi­cile d’ex­pli­quer pour­quoi on ne part pas dans un roman. Il faut d’abord que je dise que les conti­nuelles réfé­rences à la culture litté­raire m’agacent prodi­gieu­se­ment. Je sais que j’en ai raté beau­coup car cela ne m’amuse pas et j’ai trouvé que son roman fonc­tion­nait comme un jeu pour des lecteurs « culti­vés » : à qui en trou­ve­rait le plus.

Ensuite l’his­toire m’a semblé très arti­fi­cielle, ces person­nages avaient beau s’ai­mer, je ne trou­vais ni leur âme ni leur sensi­bi­lité dans cette histoire passionnelle.

Bref un roman qui n’est pas pour moi mais qui a obtenu le prix de l’Aca­dé­mie Française.

Le poème dont est extrait le titre :

Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton coeur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

Fidèle, infi­dèle ?
Qu’est-ce que ça fait,
Au fait
Puisque toujours dispose à couron­ner mon zèle
Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

Paul Verlaine

Citations

Jeu des références littéraires

Elle n’était pas du tout son genre ; il n’avait jamais été le sien. Ils n’avaient rien pour se plaire ; ils se plurent pour­tant, s’ai­mèrent, souf­fri­ront de s’être aimés, se désai­mèrent, souf­fri­ront de s’être désai­més, se retrou­vèrent et se quit­tèrent pour de bon .

Je connais des gens avec la même pathologie

Elle disait souf­frir depuis plusieurs années d’une patho­lo­gie qu’elle crai­gnait irré­ver­sible, elle omet­tait de prendre en compte « le temps de trajet ». Elle ne partait de chez elle qu’à l’heure où elle était atten­due, comme si, d’un claque­ment de doigts, elle pouvait se retrou­ver sur le lieu de rendez-vous où elle arri­vait en géné­ral en retard d’un quart d’heure, parfois plus, jamais moins ‑elle ratait des trains, elle offus­quait des gens, c’est comme ça, mon vieux, il faut t’y faire, disait Tina.

Petite remarque assez juste

Alber­tine viens d’avoir dix huit ans : elle a décro­ché le bac, une mention assez bien avec un 18 en fran­çais, c’est l’été, elle n’est pas sûr de savoir ce qu’elle veut faire à la rentrée, elle hésite entre une fac de lettres et ne rien foutre, certains prétendent que c’est un peu la même chose.

Édition Albin Michel. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Il fallait mon club de lecture pour que j’aille vers ce livre et que je le finisse même si à la fin, je le parcou­rais plus que je ne le lisais. Je dois dire qu’à la façon dont notre biblio­thé­caire nous avait présenté ce roman, je me doutais qu’il ne me plai­rait pas : « C’est un écri­vain de la région, et il a situé son roman dans une station balnéaire qui pour­rait être la nôtre. »

Ce roman se passe dans la région vanne­taise et parle d’amour, celui que l’on fait et celui qu’on n’éprouve pas pour un fiancé choisi par son père pour sauver les affaires fami­liales, bien mal en point.

Tout n’est que lieux communs dans ce roman, quand on quitte un moment convenu, c’est pour aller vers un autre : la fian­cée qui ne décide rien de sa vie, le patron qui se croit supé­rieur et méprise tout le monde, le noble du coin revenu de tout, L’amour pour les chiens et les chats, la gouver­nante au grand coeur fidèle à la famille, la chasse où il ne faut pas tuer les animaux, le Yacht-club où le petit monde de notables de province se pavane…

Bref, je ne conseille ce livre qu’aux Pari­siens qui veulent se persua­der que la vie en province n’a pas changé depuis le XIX° siècle (mais vrai­ment Flau­bert ou Maupas­sant vous en appren­dra plus). Ou aux provin­ciaux qui veulent comprendre pour­quoi on cherche à les cari­ca­tu­rer de cette façon. Mais surtout, je ne le conseille ni à ceux et celles qui aiment qu’un roman les accroche par le style, l’hu­mour, ou la réalité sociale vue sous un angle original.

L’avez-vous deviné ? Je n’ai pas du tout aimé cette lecture.

Et lors de notre discus­sion au club de lecture, toutes les lectrices étaient de mon avis.

Citations

Cliché !

En douce, Louise se glisse dans le hangar où s’ag­glu­tinent avec gravité des bons­hommes un peu rougeauds, en panta­lon blanc, blazer à boutons dorés, cravates aux rayures lichen et rose Mount­bat­ten. Ce sont les digni­taires du yacht club du Guénic-sur-Vilaine. On dirait une chorale de pépères. Flan­qués de leurs dames en robe à fleurs et de leurs enfants que Louise côtoie sans les aimer à la faculté de droit de Vanne, ils semblent inti­mi­dés, presque apeurés.

L’amour

L’un et l’autre sont comme deux enfants perdus qui se repèrent et sentent , sans se l’être encore dit , qu’ils seront moins malheu­reux ensemble.

Je n’invente rien ! (Hélas !)

- Qu’at­tends-tu d’une épouse ? Lui avait, demandé le prêtre qui le prépare au mariage.
- Qu’elle soit sûre, avait-il répondu. Qu’elle me fasse de l’usage. 
On avait ri. Le prêtre avait voulu ne voir dans cette réponse qu’une ode à la fidé­lité. Pour laquelle on avait prié.

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Édition Acte Sud

C’est peu dire que j’aime cet auteur, je veux bien partir avec lui dans toutes « ses traver­sées » à l’ori­gine de la famille Desro­siers sans jamais m’en­nuyer. Après, « Victoire » et surtout « La traver­sée du Conti­nent » qui avait vu la petite Rhéauna, arri­ver chez sa mère Maria qui l’a fait venir pour s’oc­cu­per de son petit frère né d’un autre père, nous voilà avec elle, sa mère et son petit frère en 1914 à Mont­réal. Rhéauna, a fini par accep­ter et aimer son sort car son petit frère est adorable et sa mère fait tout pour qu’elle aille à l’école et satis­fasse son envie de lecture. Elle ne s’oc­cupe du petit que lorsque sa mère travaille dans le bar le soir. Mais cette enfant écoute les conver­sa­tions des grands et évidem­ment, en 1914, on parle de la guerre, comme c’est une enfant coura­geuse, elle décide de sauver sa mère et son petit frère et d’ache­ter des billets de train pour rejoindre ses grands-parents et ses deux sœurs à la campagne dans le Saskat­che­wan. On suit donc le trajet de cette enfant à travers la grande ville de Mont­réal et tous les dangers qu’elle est capable d’af­fron­ter seule. Mais le roman n’est pas construit de façon linéaire, parfois nous sommes en 1912 quand Maria arrive chez son frère Ernest et ses deux sœurs Tititte et Tina et qu’elle explique pour­quoi elle est venue les rejoindre : elle est enceinte d’un homme qui n’est pas de son mari et qui a disparu .

Dans « la traver­sée des senti­ments » les enfants sont un peu plus grands et les sœurs ont décidé de reve­nir à Duha­mel. Là où la famille a des attaches racon­tées dans le roman « Victoire ». Ce roman est l’oc­ca­sion de plon­ger dans la vie des trois sœurs dans ce qu’elle a de plus intime. Michel Trem­blay est un analyste de l’âme fémi­nine d’une finesse et d’une déli­ca­tesse incroyable. Les huit jours de vacances à Duha­mel le petit village de campagne vont donner le courage à Maria pour aller cher­cher ses filles chez ses propres parents dans le Saskatchewan.

Tout le charme de ces romans vient du style de l’au­teur et du temps qu’il prend avec chaque person­nage pour nous faire comprendre leurs choix de vie. Et puis il y a le charme du québé­cois qui chante à mes oreilles. C’est un auteur qui me fait du bien alors qu’il ne raconte pas des vies faciles, je préfère large­ment cette approche par la litté­ra­ture de la vie très dure aux romans où l’au­teur se plaît dans le glauque.

Citations

Maria

Maria marchait vite, s’in­té­res­sait peu aux vitrines pour­tant magni­fiques devant lesquelles elles passaient et n’ar­rê­tait pas de lui dire de se dépê­cher alors qu’elle n’étaient pas du tout pres­sées. Sa mère ne se promènent pas, elle se « rend » quelque part.

Théorie médicale

Leur mère avait terro­risé ses enfants pendant des années en guet­tant chez eux le moindre petit symp­tômes de rhume pendant les vacances esti­vales. « Un rhume en hiver, c’est normal, il fait frette, on attrape froid au pieds, pis c’est plein de microbes. Un rhume en été, c’est parce que le corps va pas ben, que le sang est pourri, pis on peut attra­per des numo­nies sans même s’en aper­ce­voir ! C’est hypo­crite, les numé­ri­sés d’été. Ça tue le temps de le dire. »

J’aime cette façon de raconter :

C’est un drôle de mot succom­ber. C’est un mot qui fait honte après, qu’on trouve laid après, mais qui est telle­ment diffé­rent pendant que ça se passe. Succom­ber quand t’es pas marié, ça fait peur avant, t’as honte après, mais si t’es en amour, c’est telle­ment magni­fique pendant.

Le plaisir et le bonheur des femmes

Les autres femmes n’osent pas inter­ve­nir. Elles ne se regardent même pas. Titille à connu un mariage blanc catas­tro­phique avec un Anglais frigide, Tina a aimé avec passion un homme qui l » a laissé tomber quand il a appris qu’elle atten­dait un enfant de lui, Maria a quitté deux ans plus tôt un vieux monsieur bien gentil et fort géné­reux mais qui était loin de combler ses attentes après avoir été marié à un marin toujours absent et qui ne reve­nait que pour lui faire des enfants. Et voilà que leur cousine dispa­rue de la Saskat­che­wan des années avant elles, celle qu’on tant conspué dans les soirées de famille, dont elle disait qu’elle était allée s’en­ter­rer dans le fond des Lauren­tides, dans l’Est Du pays, pour cacher sa vie de misère avec un batteur de femmes, celle qu’on donnait en exemple pour faire peur aux jeunes filles qui voulaient quit­ter le village à la recherche du grand amour, Rose Desro­siers, qui portait presque un nom de sorcières, se révé­lait être la seule comblée d’entre elles, sans doute la plus heureuse, en tout cas la plus satis­faite de son sort.

Édition Belfond. Traduit de l’anglais(États-Unis) par Cathe­rine Gibert .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je pensais avoir fait un billet sur « Il faut qu’on parle de Kevin », mais visi­ble­ment non alors que j’ai lu . En revanche j’ai chro­ni­qué et peu appré­cié « Double-Faute« de la même auteure. Je suis déçue par cette lecture qui pour­tant commen­çait bien : un couple de sexa­gé­naires se trouve à la retraite devoir résoudre la ques­tion qui traverse tant de couples : Que faire de tout ce temps libre que l’on doit main­te­nant passer ensemble, sans le travail ni les enfants ?

La femme était une grande spor­tive elle a complè­te­ment détruit les carti­lages de ses genoux à force de courir tous les jours, l’homme au contraire n’a prati­qué aucun sport mais vient de se faire virer de son boulot à la ville car il s’est opposé à une jeune femme noire qui est une spécia­liste du « Woke » à défaut se s’y connaître en urba­nisme. Le roman commence par son annonce surpre­nante et qui m’a fait croire que j’al­lais aimer ce roman : il annonce à sa femme qu’il va courir un mara­thon. Sa femme vit très mal cette nouvelle passion de son mari. D’ailleurs cette femme vit tout très mal, il faut dire qu’il n’y a rien de très réjouis­sant dans sa vie. Sa fille est confite en reli­gion et en veut terri­ble­ment à sa mère, son fils est délin­quant et sans doute dealer, et elle souffre le martyre tout en conti­nuant à s’imposer le maxi­mum d’efforts physiques que son corps peut supporter.
Tout cela pour­rait faire un bon roman, mais moi je m’y suis terri­ble­ment ennuyée. Comme pour beau­coup d’auteurs nord-améri­cains c’est beau­coup trop long, mais ce n’est pas la seule raison. Cette écri­vaine ne sait résoudre les problèmes de ses person­nages qu’à travers des dialogues qui s’étirent en longueur. Cela a provo­qué chez moi une envie d’en finir au plus vite avec cette lecture. Il faut dire aussi que je n’étais bien, ni avec la femme, ni avec son mari et son coach Bambi abso­lu­ment insup­por­table, ni avec la fille confite en reli­gion qui va faire le malheur de tous ses nombreux enfants. Je n’ai toujours pas compris ‑mais je l’avoue ma lecture a été très rapide à partir de la moitié du roman- pour­quoi après tant d’événements qui déchirent ce couple, ils restent ensemble finalement.
Ce n’est donc pas une lecture que je peux conseiller, mais si ce roman vous a plu, je lirai volon­tiers vos billets.

Citations

C’est bien vu

- Ce qui m’agace à propos de ces expres­sions subi­te­ment ubiquitaires… 
Tommy n’al­lait pas deman­der la signi­fi­ca­tion de « ubiquitaire »
- … c’est-à-dire celles que soudain tout le monde emploie, ajouta Sere­nata, c’est seule­ment que ces gens qui balancent une expres­sion à la mode a tout bout de champ sont persua­dés d’être hyper bran­chés et plein d’ima­gi­na­tion. Or on ne peut pas être bran­chés et plein d’ima­gi­na­tion. On peut être ringard et sans imagi­na­tion ou bien bran­ché et conformiste.

Bizarreries du couple

En fait, toute honte bue, Sere­nata était en train de se servir de leur fille diffi­cile pour réveiller un senti­ment de cama­ra­de­rie entre-eux. Ils s’étaient sentis tous les deux maltrai­tés, avaient tous les d’eux été sidé­rés par le sombre grief que leur fille entre­te­nait contre eux et tous les deux déses­pé­rés de son adhé­sion à l’Église du Sentier Lumi­neux, dont les fonda­teurs igno­raient certai­ne­ment qu’il s’agis­sait du nom d’une orga­ni­sa­tion terro­riste péru­vienne. Unis dans la conster­na­tion, ils n’en demeu­raient pas moins unis, et elle ne se sentait même pas coupable d’éta­ler effron­té­ment l’his­toire incon­sé­quente de Vale­ria pour faire émer­ger une soli­da­rité. les chagrins devaient avoir leur utilité.

Édition Acte Sud. Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
Prix Femina 2021 pour les auteurs étrangers

C’est étrange comme le bonheur et le malheur se ressemblent, l’un comme l’autre néces­sitent qu’on oublie la réalité telle qu’elle est.

Ahmet Altan est sorti de prison, c’est sans aucun doute la nouvelle qui m’a fait le plus plai­sir en avril 2021. J’avais tant aimé « Je ne rever­rai plus le jour » que je suivais toutes les péri­pé­ties judi­ciaires de ce grand écri­vain. Comme je le disais dans le précé­dent billet quelques soient les humi­lia­tions que la prison turque lui a impo­sées, elle n’a jamais réussi à ôter en lui sa qualité d’écri­vain. J’at­ten­dais avec impa­tience de lire ce roman et j’ima­gine très bien comment passer autant de temps à creu­ser ses souve­nirs des deux femmes qu’il a aimées alors qu’il était jeune étudiant lui ont permis de survivre à son incarcération.

Madame Hayat est une femme plus âgée que lui et moins culti­vée que lui. Ces deux diffé­rences feront qu’il aura toujours un peu honte de cette rela­tion alors qu’elle lui apporte tant de choses entre autre une initia­tion à la sexua­lité riche et complète. Cet amour m’a fait penser à un roman qui m’avait beau­coup marquée « Éloge des femmes mûres » de Stephen Vizinc­zey. Fazil (le person­nage prin­ci­pal) entre­tient en même temps une rela­tion avec l’étu­diante Sila. Il est amou­reux de ces deux femmes, Sila et lui ont en commun d’avoir été des enfants de la classe favo­ri­sée d’un pays que l’au­teur se garde bien de nommer. Ils ont tous les deux été plon­gés dans la misère, Fazil parce que son père n’a pas su diver­si­fier ses cultures marai­chères et Sila parce que le régime a subi­te­ment confis­qué tous les biens du sien. Celui-ci restera même en prison quelques jours, le temps de signer une décla­ra­tion dans laquelle il s’en­ga­gera à ne pas faire de procès aux auto­ri­tés qui l’ont ruiné. Comme dans le roman de Stephen Vizinc­zey, la montée du senti­ment amou­reux est accom­pa­gnée par la réalité poli­tique de leur pays. Pour Fazil et ses amis il s’agit de la peur et parfois la panique face à l’in­to­lé­rance reli­gieuse et la répres­sion poli­cière qui s’abat sur tout ce qui est diffé­rent. Ce roman est aussi un hymne à la litté­ra­ture, monde dans lequel Fazil (et certai­ne­ment Ahmet Altan) se réfu­gie le trou­vant souvent plus réel que la vie qu’il doit mener. Deux profes­seurs de litté­ra­ture lui feront comprendre la force de l’en­ga­ge­ment litté­raire. Ces deux ensei­gnants connaî­tront à leur tour les horreurs de l’ar­res­ta­tion arbi­traire et la prison.

Si cette progres­sion de ce pays vers une répres­sion à la fois des mœurs et des posi­tions poli­tique est bien présente dans « Madame Hayat », ce n’est pas l’es­sen­tiel du roman. Ahmet Altan a voulu revivre ses premiers amours et son épanouis­se­ments sexuel, j’ima­gine assez faci­le­ment le plai­sir qu’il avait à se remé­mo­rer ce genre de scènes entre les quatre murs de sa prison à Istan­bul. Un très beau roman, tout en sensi­bi­lité et respect de la femme, celui d’un homme libre aujourd’­hui mais dont le talent a toujours dépassé les murs dans lesquels un régime répres­sif l’a enfermé pendant six longues années.

Citations

La liberté et la littérature

Il me semblait que le vrai courage, ici, c’était d’oser criti­quer le livre de Flau­bert, tant le monde et les person­nage qu’il avait créés, leurs idées, leurs senti­ments, leur intui­tion, étaient pour moi un sujet d’éblouis­se­ment perma­nent indé­pas­sable au point que j’au­rais aimé vivre dans ce monde là dans un roman de Flau­bert. J’y étais comme chez moi. Mon grand rêve eût été de passer ma vie dans la litté­ra­ture, à en débattre, à l’en­sei­gner, au milieu d’autres passion­nés, ce dont je me rendais toujours un peu plus compte à la fin de chaque cours de madame Nermin. La litté­ra­ture était plus réelle et plus passion­nante que la vie. elle n’était pas plus sûre, sans doute même plus dange­reuses, et si certaines biogra­phies d’au­teurs m’avaient appris que l’écri­ture est une mala­die qui entame parfois sérieu­se­ment l’exis­tence, la litté­ra­ture conti­nuait de paraître plus honnête que celle-là.

L’amour et Proust

Je n’avais d’yeux que pour son corps volup­tueux, sa chair, ses plis, qui m’ap­pe­laient partout, au coin de ses yeux, à la pointe des lèvres, sur sa nuque, sous ses bras, sous ses seins. Elle avait certai­ne­ment perdu sa beauté de jeunesse, mais tous ces petits défauts de l’âge ne la rendaient que plus atti­rante. J’étais persuadé de la dési­rer telle qu’elle était, ni plus jeune ni plus belle. Je me souve­nais de la phrase de Proust : « Lais­sons les jolies femmes aux hommes sans imagination. »

Le plaisir

Avec elle je décou­vrais le suprême bonheur d’être un homme, un mâle, j’ap­pre­nais à nager dans le cratère d’un volcan qui embau­mait le lys. C’était un infini safari du plai­sir. Elle m’en­ve­lop­pait de sa chaleur et de sa volupté pour m’emporter au loin, vers des lieux incon­nus, chacun de ses gestes tendres était comme une révé­la­tion sensuelle. Elle m’en­sei­gnait que les voies du plai­sir sont innombrables.

Dieu

Ça fait long­temps que Dieu regrette sa créa­tion, il essaie d’ou­blier, je suis sûre qu’il a déjà arra­ché cette page de son cahier et l’a jetée à la poubelle.

La conversation après l’enterrement d’une petite fille

Pendant que nous atten­dions les bois­sons, je deman­dai à madame Hayat si elle croyait en dieu. Je l’avais vu prier tout à l’heure. 
- Parfois. Mais pas aujourd’­hui… Et puis, Dieu aussi a des absences. 
Les bois­sons arri­vèrent. Elle resta un moment le verre à la main, parlant comme pour elle-même :
- Est-ce qu’il laisse la boutique aux employés et s’en va faire un tour, je ne sais pas.

Édition Le cherche Midi

Lu dans le cadre de Masse Critique Babelio

Ce livre raconte un enter­re­ment où rien ne se passe comme prévu et nous offre une gale­rie de person­nages atta­chants. Pour­tant, il s’agissait d’une céré­mo­nie qui aurait dû être très simple parce qu’elle se passe parmi des gens ordi­naires, ceux que l’on ne remarque pas : Serge, le défunt, conduc­teur de bus pour les rési­dents de l’EH­PAD, Arlette sa compagne, femme de ménage, son ami en fauteuil roulant, sa mère qui a enfin, à 84 ans, trouvé le bonheur avec une compagne et sa sœur qui au début du récit semble odieuse et unique­ment préoc­cu­pée par la réus­site finan­cière et qui est maman d’une ado Garance plus géné­reuse que ses parents.

Et puis il y a les deux assis­tants funé­raires dont la vie est assez compli­quée, l’un car il ne se remet pas d’une grave dépres­sion, l’autre car il attend déses­pé­ré­ment une réponse à un texto envoyé à une jeune actrice qui lui chavire le coeur.

Tout commence dans la tris­tesse sous la pluie avec à peine douze personnes dans l’église pour se termi­ner en apothéosé le lende­main avec une centaine de personne au cime­tière. C’est sans doute mes réserves sur ce roman, tout se termine telle­ment bien que je n’ai guère pu y croire. Je ne divul­gâche rien pour­tant j’en aurais bien envie .…

Citations

À quoi pense une mère d’ado pendant l’enterrement de son frère

Ses parents s’ap­prêtent à lui payer une école de dessin en plein cœur de Paris à neuf mille balles de frais de scola­rité mais c’est Arlette qui est « trop cool » avec son clafou­tis. fran­che­ment, y a des baffes qui se perdent.

Le copain du défunt

Je falsi­fiais . Des fiches de paie, des diplômes, des reçus. C’est mon côté artiste. j’avais fait les beaux-arts à bordeaux. Sauf qu’au lieu de copier Vélas­quez ou Rembrandt, je faisais des faux bulle­tins de salaire. Des bouteilles de vin, aussi. J’en ai fait un paquet. Des fausses étiquettes de grands crus, des faux cachets de cire. Les types mettaient de la piquette dedans, personne faisait la diffé­rence, les caisses partaient à des prix que vous n’ima­gi­nez pas.

L’humour et une chanson triste

« La tendresse » est proba­ble­ment la chan­son la plus triste du réper­toire fran­çais. L’écou­ter dans un corbillard garé devant un cime­tière, un lundi après-midi, sous un ciel mena­çant, relève de l’ex­ploit. Ça pour­rait faire l’ob­jet d’une épreuve olympique.

Édition Sabine.Wespieser. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre choc, qui se lit très faci­le­ment et qui oblige à se poser des ques­tions : comment aurions nous réagi à une telle annonce ?

Thierry et Élisa­beth habitent une maison isolée tout près d’une belle et grande forêt. En face de chez eux un couple, Guy et Chan­tal, est venu habi­ter une maison en ruine qu’ils ont reta­pée. Depuis quatre ans des liens très forts se sont tissés entre eux. Coup de tonnerre : Guy est arrêté pour les viols et les meurtre de six jeunes filles. L’écri­vaine va suivre le travail que doit faire Thierry pour échap­per à l’emprise mentale de celui qu’il consi­dé­rait comme étant son seul ami. Et peu à peu se dessine le portrait d’un homme taiseux qui ne sait pas tisser des liens avec les autres et cela dès son enfance. Pour une fois, il faisait confiance et était bien avec un homme, ils buvaient parfois des bières ensemble, ils s’ai­daient pour des petits brico­lages, ils étaient tout simple­ment amis. Et voilà qu’il doit revivre tous les instants qu’ils ont parta­gés en se rendant compte à quel meurtre corres­pon­dait tel ou tel service rendu. L’hor­reur le rend fou de douleur. Son boulot le lâche et sa femme s’écarte de lui car elle veut abso­lu­ment démé­na­ger de cette maison qu’elle n’a jamais aimé (trop isolée). Lui s’obs­tine à vouloir rester là où il a fait son trou dans cette maison où il se sentait protégé.

La fin est très belle aussi, il trou­vera à qui deman­der pardon pour son enfance brisée, et le fait qu’il ne sache jamais dire son amour aux gens qui comptent tant pour lui : sa femme et son fils. Le livre se termine par l’es­poir qu’il saura peut-être mieux s’ou­vrir aux autres en tout cas, il a enfin compris sa femme qui exige de démé­na­ger de cet endroit de malheur.

Je trouve que le style très rapide va bien avec ce récit qui ferait un très bon film. J’ai appré­cié aussi que Tiffany Taver­nier ne cherche pas à comprendre l’assassin comme tant de jour­na­listes s’y essayent lors des terribles révé­la­tions de meurtres en série, mais se penche sur la person­na­lité de celui qui était son ami et qui n’a rien vu. Cela nous inter­roge sur ce que nous savons de gens que nous croyons connaître.

Citations

Leur vie avec le tueur

Reine et Virgi­nie, c’était avant leur arri­vée, mais toutes les autres, à commen­cer par Zoé ? À cette époque, Marc était déjà parti étudier à Grenoble et Guy venait d’ac­qué­rir la maison. Sans doute n’avions-nous pas encore fait connais­sance. La petite Marga­rira, en revanche, c’était l’an­née des vingt ans de Marc. Pour fêter « ça » et nous conso­ler de l’ab­sence du « petit », Guy et Chan­tal s’étaient poin­tés avec un somp­tueux pauillac. Un an après, au moment de la dispa­ri­tion de Selima, Marc venait de nous parler de son désir de vivre au Viet­nam. À la maison, nous étions comme deux chiots aban­don­nés et Guy et Chan­tal, nous invi­taient souvent pour nous chan­ger les idées.…

Le début d’une très belle scène finale

Tout ce malheur sur son visage. Marcher vers elle. Fran­chir le mur qui me sépare de son sourire. Traver­ser la forêt. Écar­ter les épines, les ronces. Ramas­ser les bruyères. Marcher encore. Atteindre cette larme qui coule le long de ses joues. Cette larme que j’es­suie le plus déli­ca­te­ment possible et que j’embrasse avec douceur. Tout ce mal qu’on lui a infligé, nous tous, les hommes, les filles aussi, qui détour­naient la tête à son passage.

Édition Plon Feux Croi­sés . Traduit de l’an­glais­par Anouk Neuhoff avec la colla­bo­ra­tion de Suzy Borello

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Voici ma première lecture dans le cadre du club de lecture qui a donc repris du service pour ma plus grande joie.

Le thème du mois était : « Les voisins » , ce roman de John Lanches­ter paru en France en 2013 , raconte la vie des habi­tants de Pepys Road. Cette rue bordée de maisons parti­cu­lières a connu le sort de beau­coup de quar­tiers de Londres, d’abord construites pour la classe moyenne, les maisons sont peu à peu rache­tées par de très riches londo­niens qui passent leur temps à faire des trans­for­ma­tions plus couteuses les unes que les autres, il leur faut être à la pointe de la mode et montrer que rien n’est assez beau pour eux. Nous sommes en 2007 et la City fait couler l’argent à flots conti­nus. Ce roman tout en se foca­li­sant sur un quar­tier de Londres donne une photo assez précise de l’ensemble de la ville. Plus que les gens qui seront les acteurs de ce roman, c’est la main­mise de la puis­sance finan­cière qui est analy­sée aussi bien du côté des vain­queurs que des exclus.

Du côté des vain­queurs (en tout cas au début) on trouve Roger et Arabella Yount , leur seule moti­va­tion c’est l’argent, en gagner beau­coup et le dépen­ser au plus vite . Le roman s’ouvre sur l’in­quié­tude de Roger aura-t-il droit à sa prime d’un million de livres dont il aurait cruel­le­ment besoin pour éclu­ser toutes ses sorties d’argent ? Nous suivrons pendant un an cette famille et leurs deux garçons qui auront, eux, bien besoin de baby-sitter pour qu’un adulte s’oc­cupe enfin un peu d’eux. Je dois avouer que c’est un aspect qui me surprend beau­coup dans la litté­ra­ture anglaise (je ne sais pas si c’est en partie réel) mais les enfants ont toujours l’air d’épui­ser leurs parents qui n’at­tendent qu’une chose les mettre au plus vite en pension.

Du côté de ceux qui doivent travailler dur pour profi­ter un peu de cet argent, un ouvrier polo­nais et nous décou­vri­rons grâce à lui le monde des travailleurs pour qui l’argent ne coule pas à flots. Il aura des amours compli­qués et devra résoudre un problème de conscience à propos, encore une fois, de l’argent : il trouve dans la maison qu’il rénove une valise remplie de billets, que va-t-il en faire ?

Pétu­nia Howe est la personne la plus touchante de ce récit , elle est âgée et a vécu une grande partie de sa vie avec son mari Albert qui était un horrible radin grin­cheux. Surtout ne croyez pas la quatrième de couver­ture, elle n’est pas obli­gée de vendre sa maison pour se soigner. Elle est est atteinte d’une tumeur au cerveau, sa fille Mary vien­dra l’accompagner pendant sa fin de vie et nous permet­tra de connaître son fils Smitty qui est un perfor­meur en art contem­po­rain. Cette famille se situe dans la classe moyenne et elle est plus sympa­thique. Le fils permet quelques passages assez clas­siques sur l’absurdité des prix en art mais il reste un homme capable de senti­ment pour sa famille, Ce roman donne une assez bonne vision de la société britan­nique avec ceux qui ne peuvent pas y péné­trer comme Quen­tina qui a fui le Zimbabwe et qui n’a aucun papier. Elle arrive à travailler sous une fausse iden­tité et est employée par la société de surveillance du station­ne­ment à Londres. Étant donné la compli­ca­tion des règles de station­ne­ment, il semble parti­cu­liè­re­ment diffi­cile de ne pas avoir de contravention.

La famille pakis­ta­naise est riche en person­na­li­tés diverses , l’in­té­grisme musul­man frappe à leur porte , en travaillant comme des fous ils arrivent à un niveau de vie correct.
Il reste un pan de la société : les joueurs de foot grâce à Freddy Kamo nous décou­vrons que là aussi l’argent peut ruis­se­ler mais il est quand même soumis à la santé physique du jeune joueur, une mauvaise frac­ture et voilà le rêve qui s’écroule.

Le lien entre tous ces person­nages, c’est qu’ils sont tous voisins ou travaillent pour des gens de Pepys Road.

Chaque person­nage repré­sente un proto­type de Londo­niens et l’au­teur décrit ainsi une ville qui va mal car elle est trop centrée sur l’argent et la consom­ma­tion. Il arrive à tenir l’in­té­rêt du lecteur car les trajec­toires des person­nages font craindre une chute ce qui arri­vera pour certains d’entre eux. Et puis, il y a ces cartes que tous les habi­tants de la rue reçoivent avec cette inscrip­tion « Nous voulons ce que vous avez ». Qui se cache derrière ces messages anonymes ? Nous avons donc droit à une enquête poli­cière et à un inspec­teur très britan­nique sorti des écoles qui font de lui un homme un peu trop chic pour sa fonction.

J’ai aimé cette lecture car elle donne une bonne idée de ce qui va mal dans la société britan­nique, même si les person­nages sont parfois cari­ca­tu­raux et les situa­tions un peu conve­nues, il faut aussi dire que ce livre a vingt ans et que beau­coup de ce qu’il dénonce nous semble des lieux communs aujourd’hui.

Citations

Construction de la rue

La rue en ques­tion s’ap­pe­lait Pepys Road. Elle n’avait rien d’ex­tra­or­di­naire pour une rue de ce quar­tier. La plupart de ses maisons dataient de la même époque. Elles avaient été construites par un entre­pre­neur à la fin du XIXe siècle, pendant le boom immo­bi­lier consé­cu­tif à l’abo­li­tion de l’im­pôt sur les briques.

La famille pakistanaise

Soit Usman traver­sait bel et bien une phase reli­gieuse, soit ‑de l’avis d’Ah­med- il jouait la comé­die. Dans un cas comme dans l’autre, il faisait tout un foin de sa répu­gnance à vendre de l’al­cool et des maga­zines avec des femmes nues en couver­ture. Les musul­mans ne devaient pas…, et patati, et patata. Comme si l’en­semble de la famille n’avait pas conscience de cela… Mais la famille avait égale­ment conscience des impé­ra­tifs écono­miques en jeu.

Madame Kamal mère

Elle engueu­le­rait telle­ment Usman qu’il y avait de fortes chances qu’il n’en sorte pas vivant. Le monde se rendrait compte que le Pakis­tan n’avait pas réel­le­ment besoin de la force nucléaire puisque le pays dispo­sait déjà de Madame Kamal mère.

L’ouvrier polonais

La pose des étagères était assu­rée par son Polo­nais. Bogdan le maçon qu’elle avait tout d’abord employé sur la recom­man­da­tion d’une amie, et avait désor­mais adopté. Il travaillait deux fois plus dur qu’un ouvrier anglais, était deux fois plus fiable et coûtait deux fois moins cher.

Se loger à Londres

Zbigniev, Piotr et quatre amis habi­taient un trois pièces à Croy­don. Ils le sous-louaient à un Italien, qui lui-même le sous-louait à un Anglais qui le louait à la ville, et le loyer était de 200 livres par semaine. Ils devaient faire atten­tion pour le bruit, car si les autres rési­dents les dénon­çaient ils seraient flan­qués dehors. En réalité ces jeunes gaillards bien élevés étaient des loca­taires appré­ciés dans l’im­meuble, dont les autres occu­pants étaient âgés et blancs. Comme l’un d’eux l’avait un jour glissé à Znigniev dans le hall, ils s’es­ti­maient heureux. : « Au moins vous n’êtes pas des Pakis ».

Manie de riches

Roger avait une manie donc il voulait se débar­ras­ser mais qu’il avait bien conscience de ne pas avoir encore corri­gée : il avait tendance à ache­ter plein de maté­riel hors de prix dès qu’il envi­sa­geait de se mettre à un hobby. C’est ce qui s’était passé avec la photo­gra­phie, quand il avait acheté un appa­reil immen­sé­ment sophis­ti­qué et inuti­li­sable, assorti d’une batte­rie complète d’ob­jec­tif, puis pris une dizaine de photos avant de se lasser de sa complexité. Il s’était mis à la gym et avais acheté un vélo, un tapis de jogging et une machine multi­fonc­tions, puis une carte pour un « coun­try club » londo­nien donc il ne se servait quasi­ment jamais temps il était labo­rieux d’y aller. Il s’était mis à l’oe­no­lo­gie, il y avait installé un un frigo-cave à vin dans le sous-sol réamé­nagé qu’il avait rempli de bouteilles coûteuses ache­tées sur recom­man­da­tion, mais l’en­nui c’était qu’on était pas censé boire ces fichues bouteilles avant des années. Il avait acheté en multi­pro­priété un bateau à Cowes, donc ils s’étaient servis une fois.…

Les riches à Dubaï

Ils devaient descendre dans des hôtels hors de prix pour faire ce que faisaient les gens dans ces cas-là et dans ces endroits-là : lézar­der au bord de la piscine en siro­tant des bois­sons hors de prix, manger de la nour­ri­ture hors de prix, discu­ter des futurs vacances hors de prix qu’ils pouvaient prendre et du délice que c’était d’avoir autant d’argent .

L’argent à Londres

À Londres l’argent était partout, dans les voitures, les vête­ments, les boutiques, les conver­sa­tions, jusque dans l’air lui-même. Les gens en avaient, le dépen­saient, y pensaient et en parlaient en perma­nence. Tout cet argent avait un côté inso­lent, épou­van­table, vulgaire, mais égale­ment exci­tant, stimu­lant, inso­lent, nouveau, bref, diffé­rent de Kecs­ke­mét en Hongrie, qui lui avait semblé, comme toujours les lieux où on gran­dit, intem­po­rel et immuable. Pour­tant, ces torrents d’argent qui inon­daient Londres, elle n’en profi­tait pas. Des choses arri­vaient, mais pas à elle. La ville était une immense vitrine de maga­sin, et elle était dehors sur le trot­toir à admi­rer l’intérieur.

Édition

Édition de minuit

Quel talent cet écri­vain et quel pensum de lire un tel roman avec si peu de moyens de suppor­ter la violence. Vers les trois quart du roman je me suis rendu compte que j’en voulais à l’écri­vain de décrire avec autant de minu­tie des faits qui me dégoûtent au plus haut point. Je pense que dans le genre glauque et violent, je préfère les récits rapides qui me permettent de ne pas passer quinze jours avec la peur d’ou­vrir encore le roman et savoir que l’on s’en­fon­cera encore un peu plus dans l’ignominie.

Je ne peux pas avoir un avis objec­tif sur ce livre, je suis certaine que Laurent Mauvi­gnier écrit de façon remar­quable mais pour­quoi a‑t-il pris ce plai­sir à détruire tous les person­nages dont il avait patiem­ment construit la vie pendant la moitié du roman. Il pren­dra encore autant de temps pour les détruire à petit feu pendant l’autre moitié. Le roman se centre sur une nuit qui au lieu d’être l’an­ni­ver­saire d’une jeune femme, Marion , maman d’Ida, épouse d’un paysan Patrice et voisine de Chris­tine artiste peintre, sera une nuit de massacre orga­nisé par ceux qui avaient telle­ment abîmé sa vie d’ado­les­cente : trois frères violents et prêts à tout pour détruire le début d’un bonheur si fragile.

Six cent trente quatre pages pour essayer de comprendre pour­quoi quand la vie a mal commencé il est vrai­ment impos­sible d’avoir droit au bonheur et pour­tant ça a failli réus­sir. Mais la fata­lité , le destin, la malchance, la poisse ce sont vrai­ment des tenta­cules d’une pieuvre dont on ne peut se débar­ras­ser qu’en visant la tête, encore faut-il pouvoir l’atteindre !

Un roman qui tient pour son écri­ture si parti­cu­lière qui m’a enchan­tée pendant les trois cents premières pages, et qui n’a pas suffit à me faire suppor­ter la descrip­tion du drame final.

Citations

Village déserté

Voilà aucun ne reste­rait, il n’y avait de toute façon rien à foutre à la Bassée, c’est vrai, mais entre d’avoir rien à y foutre et n’en avoir rien à foutre il y avait une nuance que personne ne semblait voir, car personne ne voulait la voir. 

Les lettres anonymes

(Et longueur des phrases j’ai coupé au 23 .)

Les lettres anonymes, ils ont beau ironi­ser, oui, ou jouer la conni­vence en se disant que c’est malheu­reu­se­ment peut-être une spécia­lité fran­çaise, il faudrait voir, toutes les histoires pendant la seconde guerre mondiale, une spécia­lité campa­gnarde au même titre que les rillettes et le foie gras dans certaines régions, une détes­table tradi­tion, assez pitoyable et heureu­se­ment souvent sans consé­quence, mais qu’on ne peut pour autant pas prendre à la légère, explique le gendarme comme il l’avait expli­qué la dernière fois, avec fata­lisme et un peu de lassi­tude ou de conster­na­tion, car, répé­tait-il, derrière les lettres anonymes il y a presque toujours des aigris et des jaloux, des envieux, qui n’ont rien d’autre à faire que de ressas­ser leur bile et croit s’en déchar­ger en insul­tant un ennemi plus ou moins fictif, en l’in­vec­ti­vant, en le mena­çant, en crachant sur lui une haine recuite par l’in­ter­mé­diaire d’une feuille de papier ;

Façon de distiller le suspens procédé un peu répétitif .

Pour l’ins­tant, elle ignore les bruits, n’en n’est pas encore à les surprendre un peu partout autour d’elle, comme elle va le faire dans quelques minutes.
Pour l’ins­tant, elle ne prête aucune atten­tion à ces frois­se­ments, ces souffles ou ces pas qu’elle commen­cera à perce­voir seule­ment quand elle aura fini d’ins­tal­ler sur sa table de cuisine les ingré­dients et les usten­siles dont elle va avoir besoin.
Pour l’ins­tant, donc, elle ne fait pas atten­tion aux bruits de l’ex­té­rieur, ni au fait que son chien n’est toujours pas revenu auprès d’elle. 

Usine fermée.

Car oui, il arrive qu’on soit soulagé de la ferme­ture d’une usine, comme celle-ci où on a fabri­qué pendant plus de quarante ans des plaques ondu­lées en fibro-ciment pour les bâti­ments agri­coles et des raccords de tuyau­te­rie, mais surtout des cancers et, pour ceux qui n’en sont pas morts, des dépres­sions liées à la peur de l’amiante, de vivre avec cette salo­pe­rie en soi.

Édition Albin Michel

Le destin de femmes, en parti­cu­lier les quatre femmes de la famille Mali­vieri, Agnès la mère, Sabine l’aî­née, Hélène la seconde et Mariette la cadette est décrit avec préci­sion par Véro­nique Olmi, ce récit est inscrit dans le temps : de 1970 à 1981.

C’est un gros roman de cinq cents pages, l’au­teure souhaite donner la même impor­tance à chacune de ces femmes. C’est donc l’émer­gence de la condi­tion fémi­nine qui va être le prin­ci­pal moteur de cette histoire.

Nous sommes au début, dans la famille Mali­viéri, un couple uni dans la foi catho­lique et qui est presque dans la misère, car le père, Bruno doit payer pour la faillite finan­cière de l’affaire de son père. À cause de ce manque d’argent, la famille doit accep­ter un chèque mensuel de la famille Tavel, le beau-frère d’Agnès, sa sœur a fait un très beau mariage avec un très riche indus­triel. La seule contre partie à ce chèque mensuel, c’est de lais­ser Hélène venir passer toutes ses vacances dans la famille Tavel. C’est humi­liant et compli­qué à vivre pour la petite fille, car elle aime les deux familles et ne se sent chez elle nulle part. Ses deux pères sont des figures bien­veillantes qui vont l’ai­der à se construire une person­na­lité toujours un peu ambivalente.

Commen­çons donc par la mère Agnès, dernière née d’une famille nombreuse, elle n’a pas été soute­nue dans son désir d’études et s’est préci­pi­tée dans son mariage avec le gentil Bruno, pensant trou­ver là le moyen de se réali­ser. Le début de leur union sera marqué par la perte d’un enfant à la nais­sance, mais la foi chré­tienne et la vie de famille avec trois filles suffi­ront au bonheur d’Agnès. Et puis les filles parti­ront vivre leur vie et le silence qui s’ins­talle dans leur petit appar­te­ment devient pesant. Elle décide alors de deve­nir factrice et c’est encore un moment de bonheur dans le monde du travail qui s’ins­talle pour elle . Hélas ! une dernière gros­sesse dési­rée par le couple se soldera par un drame (je ne peux pas sans trop en dire sans divul­gâ­cher la fin).

Ensuite vient Sabine, l’aî­née des filles qui a une volonté de fer et une éner­gie peu commune. Elle n’a qu’une envie vivre à Paris et quit­ter l’at­mo­sphère étri­quée de la province. Elle se lancera dans une carrière d’ac­trice et nous permet de décou­vrir la galère des débuts dans le monde du spec­tacle et toutes les luttes qui ont marqué cette époque. Elle a des amours compli­qués et un enga­ge­ment poli­tique à gauche qui lui permet­tra de fêter avec un grand bonheur la victoire de Mitter­rand sur Giscard .

Vient ensuite Hélène, la seule qui soit à l’abri des soucis finan­ciers grâce à l’af­fec­tion de son oncle David Tavel. Elle épou­sera la cause animale et se lance dans la lutte pour la survie de toutes les espèces. Ses amours ne sont pas très simples et cela nous permet de décou­vrir le monde de Neuilly vu du côté des jeunes très favorisés.
Il reste donc Mariette qui a vécu long­temps seule avec ses parents et qui en veut à ses sœurs de ne pas se soucier plus des diffi­cul­tés de Bruno et Agnes , elle se décou­vrira une passion pour la musique et un amour pour Joël qui l’aide à comprendre ses parents.
J’ai oublié une autre femme : Laurence une femme aisée et libre qui vit dans une belle bastide et qui sera un point d’ap­puie impor­tant pour Agnès et Mariette.

Bien sûr il y a des hommes mais ils ne sont là que pour accom­pa­gner le chemi­ne­ment de ces femmes. Même Bruno, le gentil Bruno, qui jamais ne s’im­pose auprès de sa femme ni de ses filles.

C’est un roman qui se lit très faci­le­ment et où on retrouve des aspects de la société que l’on a connus. Je trouve très bien raconté, l’ar­ri­vée de la sexua­lité dans la vie des jeunes filles. La peur et l’at­ti­rance à la fois. Comme je viens d’un milieu laïc, je suis étran­gère à l’en­ga­ge­ment reli­gieux des parents, mais laïcs ou catho­liques se retrouvent dans la condam­na­tion d’une sexua­lité fémi­nine libé­rée. J’ai été un peu lassée par la répé­ti­tion des modèles fémi­nins. Si elles sont diffé­rentes, ces quatre femmes, elles donnent toutes l’im­pres­sion de sortir d’un cocon et d’ou­vrir peu à peu leurs ailes pour affron­ter le monde. Je n’ai pas réussi à croire complè­te­ment aux person­nages, et je regrette qu’au­cun homme ne prenne une vraie consis­tante. J’imagine cepen­dant assez bien l’adaptation de ce roman en une mini série télévisée .

Citations

Bien observé

Autour du cou une étiquette à son nom Hélène Mali­vieri , mais elle n’avait plus, comme lors­qu’elle était plus jeune, à tenir la main d’ho­tesse de l’air qui ressem­blaient toutes à Fran­çoise Dorléac et s’avan­çaient au-devant de son père avec un air affran­chi et une sensua­lité piquante.

Le manque d’argent

Le manque d’argent rendait les liens fragiles, comme si tout pouvait dispa­raître d’un jour à l’autre, et les parents à force de se priver et de faire atten­tion ressem­blaient à deux enfants au bord de la route sans jamais arri­ver à traverser.

Le mariage

Les liens du mariage sont sacrés, avait-il expli­qué à ses filles, ils ne peuvent jamais être rompus, le mariage est indis­so­luble, comme le métal dans l’eau, c’est in-dis-so-lu-ble, ça ne cesse jamais d’exis­ter même après un divorce puisqu’un mariage ne peut pas être annulé, donc le divorce c’est tout simple­ment impos­sible. Cela les avait soula­gées d’ap­prendre que jamais leurs parents ne divor­ce­raient, que ce malheur-là ne pour­rait pas avoir lieu, mais il y avait avant cet indis­so­lu­bi­lité une éner­gie puis­sante qui donnait au mariage la force d’une condamnation.

Les castings

Un direc­teur de casting lui dit qu’il avait quelque chose pour elle, elle pouvait faire un stage et deve­nir casca­deuse, on manquait de casca­deuse. Un autre lui demanda de rire. Elle rit. De pleu­rer. Elle pleura. Il frappa dans ses mains, Ris ! Pleure ! Rit ! Pleure !Et quand elle eut fini, il lui dit qu’elle était très ordinaire.

Portrait d’un mari et (père) effacé

Il ne compre­nait pas qu’A­gnès soit partie en cachette, comme si elle avait été captive, mais peut-être avait-elle besoin de cela aussi, ce senti­ment d’éva­sion, il ne savait pas, il savait peu de chose, à la vérité, il avait la sensa­tion d’être un peu à la traîne et de ne rien voir venir, il demeu­rait cet homme décalé et qu’on aimait pour­tant, il ne savait pas vrai­ment pour­quoi. La mort de la petite fille, Agnès refu­sait d’en parler et cette mort l’ob­sé­dait comme une faute inex­cu­sable, la douleur était physique. Il n’osait dire que l’en­fant lui manquait et qu’il lavait aimée, lui aussi, même s’il ne l’avait pas portée. La gros­sesse, cet état qu’il ne vivrait jamais, était sa défaillance, il était spec­ta­teur d’un mystère puis­sant et mena­çant. Il avait l’im­pres­sion d’avoir toujours vécu avec Agnès et il pensait rare­ment à sa vie d’avant, son enfance au fil du temps était devenu une zone un peu floue, appar­te­nant à un petit garçon aux cheveux rasés et au sourire rêveur, ainsi que les photos le repré­sen­tait au milieu de garçons en short et de filles aux nattes brunes, ses frères et soeurs. C’était loin, des années sans tendresse dont il aurait préféré se passer. Agnès n’était pas la deuxième partie de sa vie, elle était toute sa vie, une vie prise à présent entre deux enfants perdus, l’ef­froyable chagrin sans souvenir.

Création de la ligue de protection des oiseaux

C’était juste avant la Grande Guerre. En 1912. Des safa­ris était orga­ni­sée sur les côtes bretonnes par les chemins de fer de l’Ouest, et chaque dimanche des chas­seurs débar­quaient pour tirer sur les maca­reux moines venus nicher en France. Le soir ils repar­taient et lais­saient derrière des oiseaux plom­bés, des pous­sins affa­més et des oeufs explo­sés. Un homme, le lieu­te­nant Hémery, a décidé de stop­per ce massacre. Il a créé la Ligue pour la Protec­tion des Oiseaux, et la chasse dans les sept îles au large de Perros-Guirec est devenu illégale.

Le symbole de Luocine : le fou de bassan

Depuis 1930, l« île parce qu’elle est proté­gée attire les fous de Bassan. Ces milliers de points blancs, ce sont eux, en colo­nie, sur l’île de Rouzic, que l’on surnomme l’île aux oiseaux. Ils l’ont choi­sie pour sa sécu­rité mais aussi pour les bonnes condi­tions de vent du vent, de dépla­ce­ment et de nour­ri­ture tout autour.