Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Claude et Jean Dema­nuelli. Édition Cherche midi.

Livre criti­qué dans le cadre du programme Masse Critique de Babe­lio

Ouf ! j’ai terminé cet énorme pavé de 560 pages ! Énorme : car je n’ai abso­lu­ment pas appré­cié cette lecture que je m’étais enga­gée à lire dans le cadre d’une masse critique de Babe­lio. Le sujet m’intéressait, j’avais compris que c’était un roman histo­rique et qui devait me permettre de revivre la peste de Londres au XVII ° siècle – en période de pandé­mie cela me semblait une bonne idée que de se plon­ger dans des épidé­mies meur­trières du passé. Le roman se situe dans le milieu juif qui commen­çait tout juste à se réins­tal­ler en Angle­terre après les horreurs de l’in­qui­si­tion en Espagne et au Portu­gal. Mais ce n’est pas du tout le thème le plus impor­tant du roman. L’au­teure a voulu cerner ce qui aurait pu se passer à cette époque si une femme avait voulu se mêler d’écri­ture et de philo­so­phie. Il s’agit donc d’une oeuvre d’une fémi­niste qui veut faire comprendre la condi­tion de la femme. D’ailleurs elle le dit clai­re­ment dans son inter­view que l’on peut lire à la fin du livre :

Ques­tion : Comment vous est venue l’idée de ce roman ? 
Réponse : Dans une chambre à soi, Virgi­nia Woolf pose la ques­tion suivante : si William Shakes­peare avait eu une sœur aussi douée que lui, quelle aurait été son sort ?
Elle apporte elle-même une réponse succincte à la ques­tion. « Elle mourut jeune … Hélas, elle n’écri­vit jamais une ligne. »
Woolf a raison bien sûr. C’était le sort le plus vrai­sem­blable qui pouvait échoir à une femme de cette période douée d’un esprit déve­loppé. Les condi­tions dans lesquelles vivaient alors les femmes leur rendaient virtuel­le­ment impos­sible toute expres­sion artis­tique ou intel­lec­tuelle.
La fiction roma­nesque commence par une décou­verte de manus­crits datant des années 1660, dans une très belle demeure du XVII° à Londres. Ensuite les chapitres se succèdent soit à Londres avec Esther au service d’un rabbin rendu aveugle par les tortures de l’in­qui­si­tion, soit à Londres du XXI° siècle avec Helen Watt et son jeune assis­tant Aaron Levy. Les deux desti­nées sont construites en paral­lèles : Esther doit cacher à sa commu­nauté qu’elle lit et écrit et même trahira son rabbin tant respecté pour pouvoir dialo­guer avec Spinoza. Helen Watt est obli­gée de cacher ses décou­vertes le plus long­temps possible car personne, aujourd’hui encore, n’est prêt à admettre qu’une femme puisse atteindre un tel degré en matière philo­so­phique. Toutes les deux sont dans l’ur­gence de la mala­die, la peste pour Esther et la mala­die de Parkin­son qui ronge le cerveau d’He­len. Enfin les deux ont connu un véri­table amour qui a boule­versé leurs certi­tudes. Ce roman décrit aussi l’ivresse de la décou­verte de vieux docu­ments par des histo­riens et les riva­li­tés du monde univer­si­taire. Il décrit aussi les diffé­rences entre la froi­deur britan­nique et l’en­thou­siasme déplacé des améri­cains.
Tout cela aurait pu m’in­té­res­ser mais je n’ai jamais accro­ché à cette lecture qui a pour­tant reçu toutes les louanges de la presse améri­caine. La « construc­tion étour­dis­sante » dont parle la quatrième de couver­ture m’a semblé d’une lour­deur incroyable. Je vais peut-être me mettre à dos les fémi­nistes améri­caines mais je trouve le projet malhon­nête. Certes, les femmes du XVII° étaient inter­dites de créa­tions litté­raires et artis­tiques et on peut suppo­ser qu’une jeune fille de reli­gion juive avait encore moins d’op­por­tu­ni­tés de se libé­rer des carcans de la tradi­tion pour se permettre de philo­so­pher avec Spinoza. Autant un exemple pris dans la réalité m’au­rait inté­res­sée mais inven­ter un tel person­nage me semble vouloir faire corres­pondre l’idéo­lo­gie de l’au­teure à la réalité histo­rique.
Quant‑à la partie XXI° siècle, l’au­teure met ses person­nages dans des tensions qui rappellent celle des juifs ayant connu l’in­qui­si­tion et la peste de Londres, et je n’y ai pas cru non plus, évidem­ment !
Et comme l’au­teure essaie d’être dans la préci­sion histo­rique et psycho­lo­gique la plus proche de ce qu’elle croit être la réalité, il lui faut presque six cent pages pour ne me convaincre ni dans l’his­toire ancienne ni dans les conflits univer­si­taires britan­niques actuels . À ce roman trop bavard, je préfère et de loin la réponse lapi­daire de Virgi­nia Woolf. :
« Elle mourut jeune … Hélas, elle n’écri­vit jamais une ligne. »

Citation

Les femmes juives au XVII° siècle

Je comprends très bien ton désir de l’étude, mais tu dois réflé­chir au choix qui se présente à toi. Je ne peux pas faire comme si Dieu t’avait créée homme, et par consé­quent capable de vivre de son esprit et de son savoir. Dieu a mis en nous des désirs innom­brables. Mais nous les contrô­lons pour pouvoir vivre. J’ai été obligé, pour ma part, de maîtri­ser mes propres désirs quand la perte de ma vue m’a inter­dit de deve­nir le savant que je voulais être, ou de fonder une famille. Je regrette vrai­ment, dit-il en bais­sant encore la voix, de t’avoir induite à croire que tu pour­rais être une érudite. Tu en avais l’étoffe, cepen­dant.

La fuite du Portugal , parole de la mère juive rebelle.

« Quand ma mère et moi nous sommes enfuies de Lisbonne, c’était pour sauver nos vies. Pas nos vies de juive. Nos vies, tout court. Nous nous sommes enfuies parce que même si nous ne réci­tions jamais une prière, même si ma mère et mes tantes allaient danser après leur festin du vendredi, même ainsi, les prêtres voulaient nous traî­ner dans leur chambre de torture. »

Dialogue en Israël au XX° siècle

« Donne-moi le nom d’un pays, n’im­porte lequel, et je te parle­rai de l’époque où il ne pensait qu’à tuer les Juifs. Sais-tu que des nazis allaient recru­ter des paysans locaux en Russie pour les aider à noyer les Juifs, avant qu’ils aient trouvé des méthodes d’ex­ter­mi­na­tion plus effi­caces ? Trente mille morts en deux jours à Babi Yar. » Un silence. 
» Par noyade.
- Dror arrête.
-Je veux que tu essaies d’ima­gi­ner ça. 
Elle le regarda effa­rée.
» Moi, je l’ima­gine. On ne peut pas noyer les gens en masse tu vois, il faut procé­der indi­vi­duel­le­ment. Peux-tu imagi­ner ce que c’est que de forcer un enfant, une femme, un homme à garder la tête sous l’eau ? Et pas juste une seconde comme si tu agis­sais par réflexe avant d’avoir eu le temps de réflé­chir. Noyer quel­qu’un suppose que tu le main­tiennes … Il faut que tu conti­nues jusqu’à l’ex­tinc­tion de toute vie » conclut-il d’une voix brisée.

Traduit de l’an­glais (États ‑Unis) par Vincent Raynaud, Édition Globe.

Je mets rare­ment les livres de ma liseuse sur mon blog car je pense que j’au­rais toujours le temps de le faire et puis j’ou­blie car ils sont toujours à mes côtés. C’est un peu les cas de « Hill­billy élégie ». D’abord je dois dire que le titre m’étonne, autant je trouve que cet essai décrit très bien cette popu­la­tion regrou­pée sous le nom de « Hill­billy » autant je ne trouve aucun carac­tère élégiaque à ce récit. Sauf, et c’est sans doute l’ex­pli­ca­tion du titre, l’in­croyable téna­cité de ses grands-parents à qui il doit tout. D’ailleurs il leur adresse ce livre

Pour Mamaw et Papaw, mes Termi­na­tors à moi

Dans son intro­duc­tion, il explique très bien qu’il est excep­tion­nel, non parce qu’il est diplômé de Yale, mais parce qu’il vient de la « Rust-Belle » c’est à dire d’une région de l’Ohio qui produi­sait autre fois de l’acier et qui main­te­nant est peuplée de gens dans la misère des petits boulots ou du chômage. Cet essai m’a permis de rencon­trer une partie de la popu­la­tion améri­caine que l’on ne connaît pas très bien. Issues de l’émi­gra­tion écos­saise et irlan­daise, ces familles très soudées se sont regrou­pées dans cette région autour des acié­ries nord améri­caines. Ces usines deman­daient des hommes forts et résis­tants à la fatigue et la souf­france au travail. On voit très bien le genre de person­na­li­tés mascu­lines que cela pouvait engen­drer. Aujourd’­hui, il n’y a plus d’acié­ries et il ne reste que la misère et les mauvais compor­te­ments. Mais aussi un esprit clanique qui empêche les « Hill­billy » de partir dans des régions où l’on trouve du travail. J.D Vance est issue d’une de ces familles , et il est très bien placé pour nous décrire ce qui détruit ce groupe social. Sa mère est dépas­sée par la misère, les nombreux maris et la drogue, il lui recon­naît une qualité : elle a toujours choisi des hommes qui étaient gentils avec les enfants. J.D n’a donc pas été maltraité par ses nombreux beaux-pères. Mais ce qui l’a sauvé de la répé­ti­tion du modèle paren­tal, c’est la stabi­lité que lui a offert le foyer de ses grands-parents. Pour lui, la clé de la défaite et le plon­geon dans la misère c’est l’ins­ta­bi­lité du foyer et la clé du sauve­tage c’est au contraire un foyer stable où l’en­fant peut trou­ver des modèles sur lesquels s’ap­puyer pour affron­ter les diffé­rentes diffi­cul­tés de la vie en parti­cu­lier l’école. Venant de ce milieu très pauvre et violent, il peut en décrire les rouages de l’in­té­rieur. Une idée qui revient souvent chez lui, c’est l’im­por­tance de prendre conscience que l’in­di­vidu fait des choix : avoir un bébé sans avoir fini l’école c’est un choix, prendre de la drogue c’est un choix, frap­per un enfant c’est un choix … Mais plus que tout offrir à un enfant un milieu stable l’ai­dera à se construire, car tous les pièges du déclas­se­ment social sont là juste derrière la porte de son foyer : l’alcool, le chômage, la violence, la drogue, l’échec scolaire… Si aucun adulte n’a eu confiance dans le jeune alors il tombera certai­ne­ment, dans ces pièges. (Et pour­ront alors deve­nir le héros des romans sur les déclas­sés des USA que certains d’entre nous aimons tant !)

Pour­quoi n’ai-je mis que trois coquillages ? Car j’ai trouvé le livre répé­ti­tif , la vie et l’amour de ses grands parents sont vrai­ment très touchants et m’ont beau­coup inté­res­sée et même si je comprends bien que J.D Vance ait été obligé de passer par une descrip­tion minu­tieuse du milieu des « Hill­billy« pour nous faire comprendre, à la fois, d’où il venait et pour­quoi, il est le seul de sa commu­nauté à être sorti de Yale, c’est très (trop, pour moi !) long .

Et depuis j’ai lu les billets de Inga­mic qui pour des raisons diffé­rentes a aussi quelques réserves sur ce livre. De Kathel et de Keisha .

Citations

Sa famille

Pour employer un euphé­misme, j’ai une rela­tion « compli­quée » avec mes parents, dont l’un s’est battu toute sa vie ou presque contre une forme d’addiction. Ce sont mes grands-parents qui m’ont élevé. Aucun d’eux n’a terminé le lycée et très peu de gens dans ma famille, même élar­gie, sont allés à l’université. Les statis­tiques le prouvent : les gosses comme moi sont promis à un avenir sombre. S’ils ont de la chance, ils parvien­dront à ne pas se conten­ter du revenu mini­mum, et s’ils n’en ont pas ils mour­ront d’une over­dose d’héroïne – comme c’est arrivé à des dizaines de personnes la seule année dernière, dans la petite ville où je suis né.

Le contexte social

Au contraire, je me recon­nais dans les millions de Blancs d’origine irlando-écos­saise de la classe ouvrière améri­caine qui n’ont pas de diplômes univer­si­taires. Chez ces gens-là, la pauvreté est une tradi­tion fami­liale ‑leurs ancêtres étaient des jour­na­liers dans l’éco­no­mie du Sud escla­va­giste, puis des métayers, des mineurs, et, plus récem­ment, des machi­nistes et des ouvriers de l’in­dus­trie sidé­rur­gique. Là où les Améri­cains voient des « Hilli­liies », des « Rednecks » ou des « Whiste trash », je vois mes voisins, mes amis, ma famille.

Sa ville

Près d’un tiers de la ville, envi­ron la moitié de la popu­la­tion locale, vit sous le seuil de pauvreté. Et la majo­rité des habi­tants, elle, juste au-dessus. L’addiction aux médi­ca­ments s’est large­ment diffu­sée, les gens se les procurent sur ordon­nance. Les écoles publiques sont si mauvaises que l’État du Kentu­cky en a récem­ment pris le contrôle. Les parents y mettent leurs enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens de les scola­ri­ser ailleurs. De son côté, le lycée échoue de façon alar­mante à envoyer ses élèves à l’université. Les habi­tants sont en mauvaise santé et, sans les aides du gouver­ne­ment, ils ne peuvent même pas soigner les mala­dies courantes. Plus grave encore, cette situa­tion les rend aigris – et s’ils hésitent à se confier aux autres, c’est simple­ment parce qu’ils refusent d’être jugés.

Exemple sordide

J’étais en première quand notre voisine Pattie télé­phona à son proprié­taire pour lui deman­der de faire répa­rer des fuites d’eau du plafond de son salon. Lorsque celui-ci se présenta, il trouva Pattie seins nus, défon­cée et incons­ciente sur son canapé. À l’étage, la baignoire débor­dait – d’où les fuites. Visi­ble­ment, elle s’était fait couler un bain, avait avalé des cachets puis était tombée dans les vapes. Le sol de l’étage était endom­magé, ainsi qu’une partie des biens de la famille. Voilà le vrai visage de notre commu­nauté : une junkie à poil qui bousille le peu de chose qu’elle possède. Des enfants qui n’ont plus ni jouets ni vête­ments à cause de l’addiction de leur mère.

Son cas personnel

Je ne dis pas que les capa­ci­tés ne comptent pas. Elles aident, c’est certain. Mais comprendre qu’on s’est sous estimé soi-même est une sensa­tion puis­sante – que votre esprit a confondu inca­pa­cité et efforts insuf­fi­sants. C’est pour­quoi, chaque fois qu’on me demande ce que j’aimerais le plus chan­ger au sein de la classe ouvrière blanche, je réponds : « Le senti­ment que nos choix n’ont aucun effet. » Chez moi, les marines ont excisé ce senti­ment comme un chirur­gien retire une tumeur.
Tu peux le faire tout donner

Faire des choix

Quand les temps étaient durs, quand je me sentais submergé par le tumulte et le drame de ma jeunesse, je savais que des jours meilleurs m’attendaient, puisque je vivais dans un pays qui me permet­trait de faire les bons choix, choix que d’autres n’auraient pas à leur dispo­si­tion. Aujourd’hui, lorsque je pense à ma vie et à tout ce qu’elle a de réel­le­ment extra­or­di­naire – une épouse magni­fique, douce et intel­li­gente, la sécu­rité finan­cière dont j’avais rêvé enfant, des amis formi­dables et une exis­tence pleine de nouveau­tés –, je me sens plein de recon­nais­sance pour les États-Unis d’Amérique. Je sais, ça sonne ringard, mais c’est ce que j’éprouve.

La classe populaire la désinformation et la presse

Certaines personnes pensent que les Blancs de la classe ouvrière sont furieux ou désa­bu­sés à cause de la désin­for­ma­tion. À l’évidence, il existe une véri­table indus­trie de la désin­for­ma­tion, compo­sée de théo­ri­ciens conspi­ra­tion­nistes et d’extrémistes notoires, qui racontent les pires idio­ties sur tous les sujets, des préten­dues croyances reli­gieuses d’Obama à l’origine de ses ancêtres. Mais les grands médias, y compris Fox News, dont la mali­gnité n’est plus à démon­trer, ont toujours dit la vérité sur la citoyen­neté d’Obama et sa reli­gion. Les gens que je connais savent perti­nem­ment ce que disent les grands médias en la matière. Simple­ment, ils ne les croient pas. Seuls 6 % des élec­teurs améri­cains pensent que les médias sont « tout à fait dignes de confiance ». Pour beau­coup d’entre nous, la liberté de la presse – ce rempart de la démo­cra­tie améri­caine – n’est que de la foutaise. Si on ne se fie pas à la presse, qui reste-t-il pour réfu­ter les thèses conspi­ra­tion­nistes qui enva­hissent sans partage Inter­net. Barack Obama est un étran­ger qui fait tout ce qu’il peut pour détruire notre pays. Ce que les médias nous disent est faux. Dans la classe ouvrière blanche, beau­coup ont une vision très néga­tive de la société dans laquelle ils vivent. Voici
La liste est longue. Impos­sible de savoir combien de gens croient à une ou plusieurs de ces histoires. Mais si un tiers de notre commu­nauté met en doute la natio­na­lité du président – malgré d’innombrables preuves –, il y a tout lieu de penser que d’autres thèses conspi­ra­tion­nistes sont elles aussi à l’oeuvre. Ce n’est pas du simple scep­ti­cisme liber­ta­rien à l’égard des pouvoirs publics, sain dans toute démo­cra­tie. Il s’agit d’une profonde défiance à l’encontre des insti­tu­tions de notre pays, qui gagne le cœur de la société.

Changement de classe sociale

Nous vantons les mérites de la mobi­lité sociale, mais elle a aussi son revers. Celle-ci implique néces­sai­re­ment une forme de mouve­ment – vers une vie meilleure, en prin­cipe –, mais aussi un éloi­gne­ment de quelque chose. Or on ne choi­sit pas toujours les éléments dont on s’éloigne.

Conséquences d’une enfance difficile

Ceux qui ont subi de multiples expé­riences néga­tives de l’enfance ont une plus forte proba­bi­lité d’être victimes d’anxiété et de dépres­sion, d’avoir des mala­dies cardiaques, d’être obèses et de souf­frir de certains cancers. Ils ont aussi une plus forte proba­bi­lité de connaître des diffi­cul­tés à l’école et de ne pas réus­sir à avoir des rela­tions stables à l’âge adulte. Même le fait de trop crier peut miner le senti­ment de sécu­rité chez un enfant, affai­blir sa santé mentale et entraî­ner à l’avenir des problèmes de compor­te­ment.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Natha­lie Peronny Édition Globe 

Je dois à Keisha (encore elle ! ‑encore ?… comme si je me plai­gnais !) ce livre merveilleux et instruc­tif à tant de point de vue. Je l’ai lu depuis un moment mais je n’ai rien oublié de mon inté­rêt pour cette fabu­leuse enquête. Il est sur mon sur Kindle et le gros avan­tage c’est de pouvoir faire des notes très faci­le­ment et de les récu­pé­rer tout aussi faci­le­ment comme vous pour­rez le voir. Peut-être, en ai-je mis un peu trop mais c’est pour moi une bonne façon de rete­nir préci­sé­ment le contenu d’un livre.

Jessica Bruder a suivi pendant deux ans des Améri­cains qui ont tout perdu suite à la crise des « subprimes » , toutes leurs écono­mies ont fondu dans des malver­sa­tions bancaires. Ils n’ont plus rien mais n’ont pas perdu les traits de carac­tère de la culture améri­caine. Ils essaient par tous les moyens de s’en sortir. Ceux et celles qui inté­ressent cette jour­na­liste ont choisi de s’ache­ter un camping-car et de partir sur les routes, à la recherche des petits boulots. Vous ne serez pas éton­nés d’ap­prendre qu’A­ma­zon a vu là une main d’oeuvre facile à capter. Donc avant Thanks­gi­ving et Noël leurs terrain de camping se remplissent de cara­vanes venant des quatre coins du pays. Cela nous vaut des pages passion­nantes sur ceux et celles qui travaillent dans les énormes hangars d’Ama­zon . La prin­ci­pale diffi­culté de ses nouveaux migrants de l’in­té­rieur, c’est de trou­ver des endroits où lais­ser leur camping, en effet aux États-unis tous les station­ne­ment sont privés et peuvent coûter très cher. Amazon propose donc des parking gratuits pour que ces gens viennent travailler chez eux. Le livre four­mille de petites astuces pour s’en sortir ? Ces gens forment une commu­nauté et se refilent les adresses des super­mar­ché qui ne vous chas­se­ront pas de leur parking, des terrain de camping où vous pour­rez lais­ser votre véhi­cule à condi­tion de faire du gardien­nage. En réalité, l’Amé­rique offre une foule de petits boulots peu payés, qui conviennent assez bien à des jeunes , mais qui sont très fati­gants pour des personnes âgées et qui surtout supposent un loge­ment.

Les personnes que suit Jessica Bruder sont souvent très inté­res­sants et diffé­rents des uns et des autres mais sa préfé­rée et la nôtre évidem­ment c’est Linda qui veut abso­lu­ment se construire une maison avec des maté­riaux recy­clés. J’es­père qu’elle vit bien main­te­nant Linda au grand cœur, elle le mérite pour oublier toutes ses galères. Je l’ima­gine bien dans une maison comme ça, pour faire un joli pied de nez à l’alcool qui a telle­ment pertur­bée sa vie.

Cela fait long­temps qu’une partie de la popu­la­tion améri­caine vit dans des terrains de camping où on retrouve des « homes » pas du tout mobiles. La nouveauté de ce phéno­mène , c’est qu’il s’agit ici de gens qui voyagent, qui ne veulent pas vivre parqués et qui veulent retrou­ver un travail stable. On voit aussi à quel point cette crise a été violente pour une partie impor­tante de la popu­la­tion, si la mala­die, un divorce ou l’al­cool s’en mêlent alors, ces gens perdent tout en très peu de temps. Mais ils sont Améri­cains et gardent malgré tout une envie de s’en sortir assez éton­nante et un esprit commu­nau­taire qui brise leur soli­tude .

Citations

Le début

Les mensonges et la folle cupi­dité des banquiers (autre­ment nommé « crise des subprimes ») les ont
jetés à la rue. En, 2008, ils ont perdu leur travail, leur maison, tout l’argent patiem­ment mis de côté pour leur retraite. Ils auraient pu rester sur place, à tour­ner en rond, en atten­dant des jours meilleurs. Ils ont préféré inves­tir leurs derniers dollars et toute leur éner­gie dans l’aménagement d’un van, et les voilà partis ;

Survivre en Amérique

Les workam­pers sont des travailleurs mobiles modernes qui acceptent des jobs tempo­raires aux quatre coins des États-Unis en échange d’une place de station­ne­ment gratuite (géné­ra­le­ment avec accès à l’électricité, à l’eau courante et évacua­tion des eaux usées), voire parfois d’une obole. On pour­rait penser que le travailleur-campeur est une figure contem­po­raine, mais nous appar­te­nons en réalité à une tradi­tion très ancienne. Nous avons suivi les légions romaines, aiguisé leurs épées et réparé leurs armes. Nous avons sillonné les villes nouvelles des États-Unis, réparé les horloges et les machines, les batte­ries de cuisine, bâti des murs en pierre en échange d’un penny les trente centi­mètres et de tout le cidre qu’on pouvait avaler.
Nous avons suivi les vagues d’émigration vers l’ouest à bord de nos chariots, munis de nos outils et de nos savoir-faire, aiguisé des couteaux, réparé tout ce qui pouvait l’être, aidé à défri­cher la terre, à construire des cabanes, à labou­rer les champs et à rentrer les récoltes en échange d’un repas et d’un peu d’argent de poche, avant de repar­tir vers le prochain boulot. Nos ancêtres sont les roma­ni­chels. Nous avons troqué leurs roulottes contre de confor­tables auto­cars et autres camping-cars semi-remorques. À la retraite pour la plupart, nous avons complété notre éven­tail de compé­tences d’une carrière dans l’entreprise. Nous pouvons vous aider à gérer un busi­ness, assu­rer la vente en maga­sin ou la logis­tique dans l’arrière-boutique, conduire vos camions et vos grues, sélec­tion­ner et embal­ler vos produits à expé­dier, répa­rer vos machines, bichon­ner vos ordi­na­teurs et vos réseaux infor­ma­tiques, opti­mi­ser votre récolte, remo­de­ler vos jardins ou récu­rer vos toilettes. Nous sommes les tech­no­ro­ma­ni­chels.

Bismark inventeur de la retraite

Les Améri­cains l’ignorèrent large­ment, et il s’écoula plus d’un siècle avant qu’Otto von Bismarck instaure en
Alle­magne la toute première assu­rance vieillesse au monde. Adopté en 1889, le plan de Bismarck récom­pen­sait les travailleurs attei­gnant leur soixante-dixième anni­ver­saire par le verse­ment d’une pension. L’idée était surtout de contrer l’agitation marxiste – et de le faire à peu de frais, puisque les Alle­mands vivaient rare­ment au-delà de cet âge cano­nique. Bismarck, bâtis­seur d’empire et homme de droite surnommé le Chan­ce­lier de fer, se retrouva aussi­tôt dans le colli­ma­teur des conser­va­teurs qui l’accusèrent de mollesse. Mais il repous­sait déjà leurs critiques depuis des années.
Appe­lez cela socia­lisme, ou tout autre terme qui vous plaira : pour moi, c’est la même chose », avait-il déclaré au Reichs­tag en 1881, lors d’un débat préli­mi­naire sur l’assurance sociale.

Travail peu valorisant

Dans le chariot, il pouvait y avoir quatorze paniers de cochon­ne­ries fabri­quées en Chine. L’un des trucs qui me dépri­maient le plus, c’était de savoir que tous ces machins fini­raient à la benne. » Cet aspect-là des choses la démo­ra­li­sait parti­cu­liè­re­ment. « Quand on pense à toutes les ressources mobi­li­sées pour en arri­ver là ! On nous incite à utili­ser ces trucs, puis à les jeter. » Le travail était érein­tant. Non seule­ment elle parcou­rait des kilo­mètres dans des allées de rayon­nages sans fin, mais elle devait se pencher, soule­ver, s’accroupir, tendre le bras, grim­per et descendre des marches, le tout en traver­sant un hangar dont la super­fi­cie faisait grosso modo la taille de treize stades de foot­ball.

L’alcool

Linda décida d’arrêter de boire avec une déter­mi­na­tion nouvelle. Et cette fois, elle y parvint. Lorsqu’elle avait peur de replon­ger, entre deux réunions, elle appe­lait sa marraine des Alcoo­liques anonymes. Étran­ge­ment, c’est là qu’elle apprit les tech­niques qui lui permet­traient plus tard de survivre aux cadences infer­nales d’Amazon. Elle devint experte dans l’art de se concen­trer sur les diffi­cul­tés immé­diates et de subdi­vi­ser les gros problèmes en petites bouchées plus faciles à digé­rer jusqu’à ce que la situa­tion paraisse sous contrôle. « Tu as fait la vais­selle ? OK. Va d’abord faire la vais­selle, et rappelle-moi après », lui ordon­nait sa marraine. Linda allait récu­rer les verres et les assiettes jusqu’à ce qu’ils soient propres, puis elle rappe­lait. « Tu as fait ton lit ? » lui deman­dait alors son amie. Linda s’exécutait. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’envie de boire passe. * * *

Trucs bizarres chez Amazon

Elle notait dans sa liste de souhaits Amazon « tous les trucs les plus dingues qu’on voyait passer » : des vers de cire, un ourson en géla­tine de deux kilos et demi, un fusil de plon­gée sous-marine, un livre inti­tulé Vénus aux biceps. Une histoire illus­trée des femmes musclées, un plug anal en forme de queue de renard, un stock d’anciennes pièces de monnaie améri­caines, un assor­ti­ment de sous-vête­ments en coton avec quatre trous pour les jambes baptisé « petites culottes pour deux », et un gode­mi­ché Batman.

Personnage haut en couleur

Le proprié­taire, Paul Winer, un nudiste septua­gé­naire au cuir tanné comme un vieux livre, arpente les allées de sa librai­rie vêtu en tout et pour tout d’un cache-sexe en laine trico­tée. Par temps froid, il enfile quand même un pull. Si Paul a pu garder sa librai­rie, c’est parce que, tech­ni­que­ment, c’est un commerce tempo­raire et qu’il a donc droit à des réduc­tions d’impôt. La boutique n’a pas vrai­ment de murs, c’est juste une pergola dres­sée audes­sus d’une dalle en béton. Des bâches relient les deux. Des contai­ners et un mobile home font office d’annexes. 

Il y a aussi un rayon de livres chré­tiens, mais il est installé tout au fond et Paul doit le montrer aux clients qui le cherchent. « Ils suivent mes fesses nues pour aller voir la Bible », s’amuse-t-il.

Humour les musées américains

Le lieu fut ensuite recon­verti en un relais de dili­gences, Tyson’s Wells, dont les ruines abritent aujourd’hui un tout petit musée situé à côté de la pizze­ria Silly Al’s. (La ville comprend deux autres musées : l’un expose une collec­tion de chewing-gums du monde entier, et l’autre des acces­soires mili­taires. Mais ils semblent moins atti­rer les foules que leur minus­cule rival.) En 1875, l’écrivaine Martha Summe­rhayes passa une nuit à Tyson’s Wells et décri­vit l’endroit comme « parti­cu­liè­re­ment mélan­co­lique et inhos­pi­ta­lier. Tout y refoule la saleté, tant sur le plan moral que physique ». Quand le relais finit par être aban­donné, le site devint une ville fantôme. En 1897, il fut ressus­cité par un boom minier ; le bureau de poste rouvrit, et la muni­ci­pa­lité choi­sit un nouveau nom : Quartz­site. (À l’origine, ce devait être « Quart­zite », en hommage au miné­ral, mais le « s » s’invita par erreur et resta défi­ni­ti­ve­ment.) L’unique figure histo­rique de la ville est un chame­lier syrien, Hadji Ali, enterré
sur place en 1902 et plus connu sous le surnom « Hi Jolly », version améri­ca­ni­sée de son nom. Ali avait été recruté en 1856 au sein du tout nouveau corps de chame­liers de l’US Army : l’expérience, de courte durée, visait à utili­ser ces animaux notoi­re­ment iras­cibles pour trans­por­ter du maté­riel vers le sud-est des États-Unis.

Honte

Mike m’explique que les personnes âgées et en situa­tion de préca­rité affluent à Quartz­site parce que c’est une « ville idéale pour les retrai­tés peu fortu­nés » et « un endroit pas cher où se plan­quer ». Mais se plan­quer de quoi, au juste ?
Réponse : de la honte, de pauvreté et du froid. « Dans le désert, dit-il, ils n’ont pas peur de crever de froid. Ils disent à leurs enfants que tout va bien. »

Optimisme américain

Comme l’a souli­gné Rebecca Solnit dans son ouvrage Un para­dis construit en enfer. Ces formi­dables
commu­nau­tés qui naissent au milieu du désastre, les gens ne se contentent pas de rele­ver la tête dans les
moments de crise ; ils le font avec une « joie vive et surpre­nante ». Il est possible de traver­ser des épreuves tout en ressen­tant de la joie dans les moments de partage, comme quand on se retrouve autour d’un feu de camp avec ses compa­gnons d’infortune sous un immense ciel étoilé.

Pourquoi si peu d’afro-américains ?

À ce stade, j’avais rencon­tré des centaines de personnes qui avaient adopté ce mode de vie :
travailleurs itiné­rants, vaga­bonds de l’asphalte et camping-caristes, de la côte Est à la côte Ouest du pays. Certes, il y avait parmi eux des gens de couleur, mais ils repré­sen­taient une excep­tion au sein de cette commu­nauté.
Pour­quoi la sous-culture nomade était-elle majo­ri­tai­re­ment blanche ? Certains de ses membres se sont posé la même ques­tion. Sur la page Face­book offi­cielle du programme Camper­Force, un camping-cariste noir a eu ces mots devant la succes­sion de photos montrant surtout des ouvriers blancs : « Je suis sûr que des Afro-Améri­cains ont postulé à ces emplois, faisait-il obser­ver. Pour­tant, je n’en vois au postées par Amazon. »

Imagi­nez-vous coincé en pleine forêt sans élec­tri­cité, sans eau courante ou sans voiture : vous aurez tendance à décrire cette situa­tion comme un « cauche­mar » ou le « pire scéna­rio possible après un crash aérien ou une catas­trophe dans le genre ». Les Blancs, eux, appellent ça « camper ».

Le trafic de drogue

Au fil de ses lectures, Linda a tout appris sur le plus célèbre coup de filet anti­drogue du coin, dans les années 1990, quand des poli­ciers ont décou­vert l’existence d’une gale­rie de neuf kilo­mètres de long sous la fron­tière. Utilisé par le cartel de Sina­loa pour la contre­bande de cocaïne, le large tunnel, renforcé par des parois en ciment, repo­sait à une dizaine de mètres au-dessous du sol, avait pour point de départ une maison anodine d’Agua Prieta ; son entrée était savam­ment cachée. En ouvrant un robi­net, on action­nait un monte-charge hydrau­lique qui faisait remon­ter une table de billard – et la dalle du sol sur laquelle elle repo­sait – pour révé­ler un trou équipé d’une échelle. À l’intérieur, le tunnel mesu­rait un mètre cinquante de haut ; il était clima­tisé, éclairé et protégé des risques d’inondation grâce à une pompe et un puisard. Des rails métal­liques permet­taient de dépla­cer un chariot jusqu’à Douglas, sous un grand hangar camou­flé en station de lavage pour camions. Là, une poulie faisait remon­ter les cargai­sons de cocaïne à la surface, où elles étaient récep­tion­nées par des manu­ten­tion­naires
pour être char­gées dans des semi-remorques. Stupé­faits, les poli­ciers avaient comparé le tunnel, surnommé « Chemin de la cocaïne », à un truc « digne d’un film de James Bond ». Le pilier du cartel de Sina­loa, El Chapo, Joaquin Guzman de son vrai nom, était carré­ment allé plus loin dans le super­la­tif en affir­mant que son équipe avait construit un « putain de tunnel super-cool ».

Tout ce qu’a lu Linda concer­nant le trafic de drogue local est vrai. Les mules peuvent gagner davan­tage en une nuit qu’un ouvrier de maqui­la­dora en un mois. Il n’est donc guère éton­nant que la police des fron­tières de Douglas retrouve souvent des paquets de mari­juana dissi­mu­lés dans les jantes et les pneus de rechange des véhi­cules en prove­nance du Mexique. (On y trouve aussi de la meth, de l’héroïne ou de la cocaïne, mais plus rare­ment.) Lors d’un récent coup de filet, ils ont surpris un jeune de seize ans en train de descendre eb rappel le long de la clôture à l’aide d’une cein­ture de sécu­rité .…Pour ce travail on lui avait promis 400 dolars. Chez lui, il fabri­quait des cour­roies de distri­bu­tion dans une « maqui­la­dora » pour 42 dolars la semaine.

Édition de l’Oli­vier

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Céline Leroy

Roman très étrange à côté duquel je suis passée sans accro­cher. L’au­teur nous raconte la vie de la famille Edel­stein dont chaque membre possède un don surna­tu­rel qui leur rend la vie impos­sible. La grand mère envoie des colis au contenu très bizarre, un savon à moitié utilisé, par exemple. Le père sait qu’il ne doit jamais rentrer dans un hôpi­tal, le fils, Joseph, se fond (au sens propre) dans les décors et la fille Rose ressent les senti­ments de ceux qui ont cuisiné pour elle. Chaque bouchée est une atroce souf­france quand les cuisi­niers sont malheu­reux. Rose est amou­reuse du grand ami de son frère Georges qui la trouve trop jeune. Joseph est un surdoué qui ne réus­sira pas à se faire admettre dans une bonne univer­sité.
On suit donc cette famille dont aucun des membres n’est vrai­ment heureux et en parti­cu­lier Rose qui, à cause de ce don, nous fait décou­vrir peu à peu ce qui ne va pas dans sa famille et dans la nour­ri­ture aux USA.

Je suis certaine d’être passée à côté de l’in­té­rêt de ce roman que j’ai lu pour­tant avec atten­tion car c’était un des rares romans que j’avais sur le bateau pour une navi­ga­tion ralen­tie par l’an­ti­cy­clone au large des Açores. J’es­père que je rencon­tre­rai des avis qui contre­di­ront ces impres­sions d’une lecture inutile. Comme celui de Brize par exemple. Mais lisez aussi l’ar­ticle de Jérôme qui en plus d’être beau­coup plus drôle que le mien décrit très bien combien les critiques offi­cielles peuvent dire n’im­porte quoi !

Citation

Dans la famille Edelstein le fils

Tout ce que j’ai compre­nais , c’est qu’il n’avait pas inséré le pied de la chaise dans sa jambe , mais que, je ne sais comment, sa jambe était deve­nue le pied de la chaise , tout en gardant sa chaus­sette qui rentrait dans sa chaus­sure. La chair était invi­sible, ou plutôt, il ne restait qu’un reflet de jambe que je distin­guais vague­ment. S’était-il coupé la jambe ? Non. Encore une fois : pas de sang, rien. À la place, il n’y avait que ce reflet de jambe humaine autour du pied de la chaise, un halo tamisé d’hu­ma­nité qui tendait à dispa­raître autour du solide pied en métal, un chan­ge­ment de texture qui, d’une certaine façon, faisait sens. On aurait dit que la chaise prenait natu­rel­le­ment l’avan­tage sur lui, comme si elle le dissi­pait ou l’ab­sor­bait avec une simpli­cité qui ferait croire qu’elle avait cet effet sur tout le monde. Et puis il avait le pied de la chaise, le bout en caou­tchouc qui entrait dans la chaus­sure, chaus­sures qui ne parais­sait plus conte­nir de pied humain.

Traduit de l’an­glais (Ètats-Unis) par Brice Matthieussent ; collec­tion 1018

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai oublié sur quel blog j’avais lu qu’il fallait abso­lu­ment lire ce petit roman de John Fante, mais quand je l’ai vu au club de lecture de notre média­thèque, j’étais très contente. Oui, c’est un excellent moment de lecture tout en humour grin­çant et méchant qui décoiffe, parfois un peu trop pour moi. Le person­nage prin­ci­pal est un écri­vain qui trouve un soir un énorme chien devant chez lui. Un chien de race Akita qui, sur cette photo, semble bien sympa­thique mais qui est un véri­table danger dans une famille qui n’al­lait pas non plus très bien avant son arri­vée

Ce chien mérite très bien son nom, Stupide, il saute sur tout ce qui lui semble un compa­gnon sexuel accep­table et comme il est très puis­sant cela donne des scènes aussi comiques que gênantes. L’écri­vain, narra­teur de ce roman se sent mal de tous les livres qu’il ne réus­sit plus à écrire. Il se sent raté aussi bien socia­le­ment que dans sa vie fami­liale. Même s’il le raconte avec beau­coup d’hu­mour, on sent son déses­poir à l’image de la scène finale qui donne peu d’es­poirs sur la survie de son mariage. Ce roman raconte aussi très bien le choc des familles lors des départs des enfants qui occu­paient une place si impor­tante au quoti­dien dans la maison. J’ai trouvé très origi­nale dans ce roman la pein­ture de chaque person­nage, on peint souvent la famille améri­caine comme une force en soi. Dans les films, les séries, les romans, la famille made-in US semble un lieu d’en­ga­ge­ment et de résis­tance à toute épreuve. Ici, au contraire chaque indi­vi­dua­lité est carac­té­ri­sée par une desti­née propre et leur seul point commun lors de ce roman c’est ce chien, qu’elle le rejette ou l’aime. Un point de vue et un humour très parti­cu­lier qui fait du bien en contre point des images trop lisses que nous renvoie « la culture » améri­caine : John Fante est issu de l’immigration italienne, et a connu la misère, ceci explique cela. Je ne voudrais pas donner une fausse image de ce livre qui est surtout très drôle même si on sent une grande tris­tesse sous cette façon de rire de tout et surtout de lui.

Citations

Beaucoup de pères pourraient écrire cela

Jimmy avait cinq mois, et je l’ai détesté comme jamais parce qu’il avait des coliques et braillait encore plus que Tina. Les hurle­ments d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arra­chez-moi les ongles, mais ne me soumet­tez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commen­ce­ment de mon exis­tence.

Un père reste une fille s’en va

Pendant qu’Har­riet sanglo­tait dans le patio, je suis allé dans mon bureau écrire à Tina une lettre que je ne poste­rai jamais, je le savais, quatre ou cinq pages éplo­rées d’un gamin qui avait laissé tomber son cornet de glace par mégarde. Mais je lui disais tout, ma culpa­bi­lité, mon terrible désir de pardon. Quand je l’ai relu, la force et la sincé­rité de ma prose m’ont boule­versé. Je l’ai trouvé par endroits très belle, j’ai même envi­sagé d’en tirer un bref roman, mais je n’avais pas mon pareil pour tomber en extase devant ma prose, je n’ai pas eu trop de mal à déchi­rer ce que j’avais écrit et à le mettre à la poubelle.

Traduit de l’amé­ri­cain par Juliane Nivelt

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Une belle histoire d’amour et une lutte de tous les instants contre la sclé­rose en plaque. SP pour les intimes (qui aime­raient tant ne pas l’être !). Pour vous mettre dans l’am­biance je vous reco­pie la quatrième de couver­ture :

Maddy s’était juré de ne jamais sortir avec un garçon du même âge qu’elle, encore moins avec un guide de rivière. Mais voilà Dalt, et il est parfait. À vingt ans, Maddy et Dalt s’embarquent dans une histoire d’amour qui durera toute leur vie. Mariés sur les berges de la Buffalo Fork, dans le Wyoming, deve­nus tous deux guides de pêche, ils vivent leur passion à cent à l’heure et fondent leur entre­prise de rafting dans l’Oregon. Mais lorsque Maddy, frap­pée de vertiges, apprend qu’elle est enceinte et se voit en même temps diag­nos­ti­quer une sclé­rose en plaques, le couple se rend compte que l’aventure ne fait que commen­cer.

Je dois avouer que ce roman ne m’a pas entiè­re­ment conquise. Certes la nature est belle, et oui, cet auteur sait décrire les somp­tueux décors des réserves natu­relles nord-améri­caines. Mais les romans qui avancent à coup de dialogues ne sont pas mon fort. Et puis cette femme dont je comprends si bien la colère a souvent besoin de jurer et « les trou du cul » de succèdent à un rythme qui m’ont vite fati­guée. Leur histoire d’amour est belle un peu trop sans doute, on peut cepen­dant y croire car l’au­teur le raconte avec beau­coup de déli­ca­tesse. Ces deux thèmes qui se mêlent : cet amour profond qui les lie l’un à l’autre et la mala­die qui ronge peu à peu les capa­ci­tés de la jeune femme ont visi­ble­ment su séduire un large public. Je suis restée un peu en dehors, certai­ne­ment à cause du style et je l’ai trouvé beau­coup trop long pour une fin que l’on sait, hélas ! inéluc­table .

Citations

La maladie dans le regard des autres

Ses inten­tions sont bonnes, mais la vérité, c’est que je préfé­re­rais être brûlé vive​.Je veux dire, je suis toujours heureuse de me retrou­ver dans les bras d’Al­lie, les rares fois où un type ne s’y trouve pas déjà, s’ar­ro­geant toute la place. Mais pas de cette manière-là. Pas par pitié. Pas parce que je ne peux plus cacher mon bras, ma mala­die.

Traduit de l’amé­ri­cain par Mathilde Bach

Bien présenté par mes blogs préfé­rés, je savais que je lirai à mon tour ce roman de 952 pages (en édition poche). Aucune décep­tion et un coup de cœur pour moi, je rejoins Keisha, Jérôme, Kathel pour dire que ce premier roman de Nathan Hill est un coup de maître. Son seul défaut est d’avoir voulu tout racon­ter l’Amé­rique qui va mal en un seul roman. Tout ? pas complè­te­ment puisque le racisme n’y est pas évoqué. Le fil conduc­teur est tenu par Samuel aban­donné par sa mère à l’age de 11 ans, il est devenu profes­seur de litté­ra­ture dans une petite univer­sité, le roman raconte sa quête pour retrou­ver et comprendre sa mère. Il fera face d’abord à une certaine Laura, étudiante qui a mis le prin­cipe de la triche au cœur de son acti­vité intel­lec­tuelle ; puis, on le voit passer son temps à jouer dans un monde virtuel où il tue, des nuits entières, des dragons et des orques, on découvre grâce à cela l’uni­vers des joueurs « drogués » par les jeux vidéo. À cause de cette passion nocturne il est bien le seul à ne pas savoir que sa mère fait le « buzz » sur les réseaux sociaux. On la voit sur une vidéo qui tourne en boucle jeter des cailloux sur sur un candi­dat à la prési­dence des Etats-Unis, un sosie de Trump, un certain Parker qui ressemble tant au président actuel. Pour que Samuel comprenne le geste de sa mère, il faudra remon­ter aux événe­ments qui ont secoué Chicago en 1968 et pour mettre le point final à cette longue quête retrou­ver les raisons qui ont fait fuir la Norvège au grand-père de Samuel en 1941. Toutes les machi­na­tions dont sont victime Samuel et sa mère ne sont fina­le­ment l’oeuvre que d’un seul homme qui a tout compris au manie­ment des médias et à celui des foules ? Je ne peux pas en dire plus sans divul­gâ­cher l’in­trigue roma­nesque.

Mais pour moi ce n’est pas l’es­sen­tiel, ce qui m’a complè­te­ment accro­chée, c’est le talent de Nathan Hill pour décrire diffé­rentes strates de la société nord-améri­caine. Quand il nous plonge dans le monde des joueurs complè­te­ment drogués aux jeux vidéo, on sent qu’il s’est parfai­te­ment rensei­gné sur leurs habi­tudes et le roman devient prati­que­ment un docu­men­taire, je ne savais pas que l’on pouvait s’en­ri­chir en vendant des objets virtuels qui n’existent que dans un jeu. Les mœurs des étudiants améri­cains nous sont plus fami­lières : il y a du Philippe Roth dans les ennuis de Samuel avec le poli­ti­que­ment correct de l’uni­ver­sité mené par une étudiante qui préfère tricher plutôt que travailler.
Les entre­prises améri­caines qui se soucient si peu de leurs employés, la police de Chicago qui, en 1968, s’est compor­tée plus comme une milice néo-fasciste que comme une police d’une grande démo­cra­tie, et les manœuvre des candi­dats à la prési­dence des Etats-Unis tout cela enri­chit le roman peut être trop ? Je remarque que plus les romans fran­çais s’al­lègent plus les romans nord-améri­cains s’al­longent.

Citations

Portrait

Il sait bien à quel point c’est désa­gréable et condes­cen­dant de corri­ger la gram­maire de quel­qu’un dans une conver­sa­tion. C’est du même ordre que d’être à une fête et rele­ver le manque de culture de son voisin,c’est d’ailleurs préci­sé­ment ce qui est arrivé à Samuel lors de sa première semaine à l’uni­ver­sité. Dans un dîner de présen­ta­tions orga­nisé chez la doyenne de l’uni­ver­sité, sa patronne,une ancienne prof de Lettres qui avait grimpé les éche­lons admi­nis­tra­tifs un à un. Elle avait bâti le genre de carrière acadé­mique tout à fait typique : elle savait abso­lu­ment tout ce qu’il y avait à savoir dans un domaine extra­or­di­nai­re­ment restreint (sa niche à elle, c’était la produc­tion litté­raire pendant la Grande Peste) . Au dîner, elle avait solli­cité son avis sur une partie spéci­fique des « Contes de Canter­burry », et, lors­qu’il avait hésité, s’était écriée, un peu trop fort : » Vous ne l’avez pas lu ? Oh, ça alors, doux Jésus. »

Le produit livre

- Je construit des livres. C’est surtout pour créer une valeur. Un public. Un inté­rêt. Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant.…ce qu’on crée en réalité, c’est de la valeur. Le livre,c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Hypocondriaque

Il était d’une fran­chise et d’une impu­deur totales sur les détails de son état. Il parlait comme les gens atteints d’une mala­die terrible, de cette manière qu’a la mala­die d’éclip­ser toute notion de pudeur et d’in­ti­mité. Racon­tant par exemple son désar­roi en matière de prio­rité quand il avait la diar­rhée et la nausée » en même temps »

Les nouvelles mode pour les régimes alimentaires américaines.

- Je vais commen­cer un nouveau régime bien­tôt. Le régime pléisto . T » en as entendu parler ?
-Nan.
-C’est celui où tu manges comme au pléis­to­cène. En parti­cu­lier l’époque taren­tienne, dans la dernière période glaciaire. – Comment on sait ce qu’ils mangeaient au pléis­to­cène ?
-Grâce à la science. En fait, tu manges comme un homme des cavernes, sauf que t’as pas à t’in­quié­ter des masto­dontes. Et en plus, c’est sans gluten. L’idée, c’est de faire croire à ton corps que tu as remonté le temps, avant l’in­ven­tion de l’agri­cul­ture.

Mœurs capitalistes aux USA

Sa société déposa le bilan. Et ce, malgré le mémo qu’elle avait diffusé auprès de ses employés deux jours seule­ment aupa­ra­vant, annon­çant que tout allait pour le mieux, que les rumeurs de faillite étaient exagé­rées, qu’ils ne devaient en aucun cas vendre leurs actions, voire qu’il pouvait même penser en acqué­rir davan­tage vu leur déva­lua­tion actuelle. Henri l’avait fait, il y avait appris par la suite qu’au même moment leur PDG reven­dait toutes ses parts. Toute la retraite de Henry était ainsi passée dans un tas d’ac­tions qui ne valaient plus un clou, et lorsque la société sortit de la faillite et émit de nouvelles actions, elle ne furent propo­sées qu’au comité exécu­tif et aux gros inves­tis­seurs de Wall Street. Henri se retrouva donc sans rien. Le confor­table bas de laine qu’il avait mis des années à remplir s’était évaporé en un seul jour.

Tricher

Et cepen­dant, même de cela elle doutait, car si ce n’était pas grave qu’elle triche pour un devoir, alors dans ce cas pour­quoi ne pour­rait-elle pas tricher pour tous les devoirs. Ce qui était un peu embê­tant car l’ac­cord qu’elle avait passé avec elle-même au lycée quand elle avait commencé à tricher, c’est qu’elle avait le droit de tricher autant qu’elle voulait main­te­nant à condi­tion que plus tard, quand les devoirs devien­draient vrai­ment impor­tant, elle se mette à travailler pour de vrai. Ce moment n’était pas encore arrivé. En quatre ans de lycée et une année d’uni­ver­sité, elle n’avait rien étudié étudier qu’elle puisse quali­fier de vrai­ment impor­tant. Donc elle conti­nuait à tricher. Dans toutes les matières. Et à mentir. Tout le temps. Sans le moindre senti­ment de culpa­bi­lité.

Fin d’une discussion avec une étudiante qui a copié son de voir sur internet

Laura sort en trombe de son bureau et,une fois dans le couloir, se retourne pour lui crier dessus : « Je paie pour étudier ici ! Je paie cher ! C’est moi qui paie votre salaire,vous n’avez pas le droit de me trai­ter comme ça ! Mon père donne beau­coup d’argent à cette école ! Bien plus que ce que vous gagnez en un an ! Il est avocat et vous allez avoir de ses nouvelles ! Vous êtes allé beau­coup trop loin ! Vous allez voir qui commande ici »

Humour

Tu serais étonné du nombre de médi­ca­ments très effi­caces qui ont été déve­lop­pés à l’ori­gine pour trai­ter les problèmes sexuels mascu­lins. C’est, concrè­te­ment, le moteur prin­ci­pal de toute l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique. Remer­cions le Seigneur que les dysfonc­tion­ne­ment sexuel mascu­lin existent.

La retraite

Tous les endroits semblaient aussi horribles les uns que les autres, car ce qu’on ne dit jamais sur les voyages à la retraite, c’est que pour en profi­ter il faut pouvoir suppor­ter un mini­mum la personne avec qui vous voya­gez. Et rien que d’ima­gi­ner tout ce temps passé ensemble, en avion, au restau­rant, dans des hôtels. Sans jamais pouvoir échap­per l’un à l’autre, le côté de leur arran­ge­ment actuel était qu’il pouvait toujours prétendre que la raison pour laquelle ils se voyaient si peu, c’était qu’ils avaient des emplois du temps char­gés, pas qu’ils se détes­taient cordia­le­ment.

Un concerto dont il est question dans ce roman

Max Bruch n’a pas reçu un centime pour cette oeuvre

Traduit de l’an­glais Etats-Unis par Aline AZOULAY

Un article sur le blog de Keisha m’a conduite à m’in­té­res­ser à cette auteure. J’at­ten­drai que sa trilo­gie (Un siècle améri­cain) soit traduite entiè­re­ment pour la lire, car je n’ai pas cette cette chance incroyable de pouvoir lire en anglais. (Heureu­se­ment les traduc­teurs, en l’occurrence pour ce roman une traduc­trice, font un excellent travail !). Je suis donc partie dans la vie de Marga­ret Mayfield de 1883 à 1942. Et n’en déplaise à certaines que je ne nomme­rai pas, le roman commence par la fin grâce à un prologue qui devrait plutôt se nommer « post-logue » nous sommes en 1942 pendant quelques pages. Nous sommes dans un lieu où des Japo­nais ont été regrou­pés aux Etats-Unis car ce pays est en guerre contre le Japon. Si leurs condi­tions de vie ont peu de choses à voir avec les camps japo­nais ou nazis, ce sont quand même des condi­tions de vie très rudes où l’hu­ma­nité a peu de place. Ensuite nous suivons cette Marga­ret et surtout sont très curieux mari le capi­taine Early. Voici un person­nage fort inté­res­sant et peu souvent l’ob­jet de romans. Il s’agit d’un scien­ti­fique raté, les deux termes sont impor­tants, il est vrai­ment scien­ti­fique et fait des recherches incroyables et parfois à la limite du génial, mais raté car ses convic­tions l’emportent sur la raison. Il passera une grande partie de sa vie à dénon­cer les erreurs d’Ein­stein et essaiera de convaincre la commu­nauté scien­ti­fique de son char­la­ta­nisme. Il se mettra à dos tous ses confrères scien­ti­fiques et fera le malheur autour de lui. Marga­ret sent que son mari ne tourne pas très rond, mais elle a peu de moyen de le contre­dire, une seule personne pour­rait l’ai­der la mère du colo­nel Early, malheu­reu­se­ment celle-ci dispa­raî­tra dans le séisme de San-Fran­cisco

Après la mort de sa mère Andrew Early m’a plus aucun frein à sa méga­lo­ma­nie. Evidem­ment il trouve sur sa route des disciples pour flat­ter son ego et la tris­tesse de la vie de son épouse est acca­blante, surtout que celle-ci n’a pas pu avoir d’en­fant. Je ne suis pas surprise que Jane Smiley ait écrit une trilo­gie de l’his­toire améri­caine car dans ce roman déjà , les person­nages sont très ancrés dans l’his­toire des Etats-Unis. C’est d’ailleurs un ressort impor­tant de ce roman. La person­na­lité de Marga­ret m’a lais­sée assez froide, je comprends mal sa passi­vité ou son peu d’intérêt pour son mari . Je trouve que cet entre deux est agaçant, elle ne mène pas sa propre vie le titre fran­çais le dit assez bien elle est « à part » .

Citations

Portrait d’un américain le grand père du personnage principal à la fin du 19 siècle prononcé par le prêtre à sa mort.

John Gentry fit son entrée dans l’état du Missouri assis à l’ar­rière d’un chariot. Enfant du Sud, il prouva son patrio­tisme à une nation élar­gie et gagna le respect des deux parties.
– Certes, mais le fusil à la main, murmura Lavi­nia.
Il prit soin de ses esclaves et, après ça, de ses domes­tiques, de ses ouvriers agri­coles, de ses mules, de ses arpents, de ses chevaux, de ses filles et de ses petites filles. Il conti­nua à entre­te­nir des rapports avec ses amis et ses rela­tions des deux camps, ce que l’on ne saurait dire de beau­coup de Missou­riens. Et ainsi, il prit soin de son âme. Aussi, nous comp­tons bien le retrou­ver là-haut, où il est certain qu’on lui a déjà attri­bué quelques charges.

Coïncidence

Je viens de regar­der un docu­men­taire à propos de Tesla cela corres­pond à l’idée que j’avais de lui .
-Que pensez-vous de Tesla ?
Nikola Tesla ! Enfin du véri­table talent, quoique euro­péen jusqu’à l’os. Vous l’avez rencon­tré ? Oui.
Un homme étrange, reprit Andrew. Bavard. Il vous inter­rompt sans cesse pour déve­lop­per ses idées. Il ne vous écoute pas, en fait, même si vous compre­nez parfai­te­ment ces idées et que vous en avez une meilleure à lui expo­ser.

Le mariage

Personne ne lui avait jamais dit ce qu’elle avait appris au fil des années, que le mariage était usant et terri­fiant.

Le choix d’une épouse et le sort des femmes.

C’était lors de ce prin­temps-là qu’il lui avait fait sa demande, finis­sant par se confor­mer au choix de sa mère d’épou­ser une vieille fille du coin, inof­fen­sive mais utile, qui pour­rait prendre soin de lui. Marga­ret réflé­chit un instant. Elle était certaine que Lavi­gna avait été au courant, et que les deux mères avaient commu­ni­qué à son insu. Avait-elle perçu que Marga­ret n’était pas dépourvu de cette fierté missou­rienne que possé­dait Andrew ? N’avait-elle alors songé qu’à la préci­pi­ter dans ce piège ? Sans doute. Lavi­nia n’avait jamais envi­sagé que les aspects pratiques du mariage. L’amour est toujours le premier acte d’une tragé­die, disait-elle. Lavi­nia l’avait envoyée porter des châles et des plats à des dames soli­taires et dépen­dantes pour lui montrer ce qu’é­tait la vie d’une vieille fille : jeune, vous deviez rendre service à tout le monde, et une fois vieille, vous atten­diez patiem­ment qu’on vous vienne en aide.

Phrases finales d’une femme qui est passée à côté de sa vie.

Je me rends compte que je m’en souviens à présent que j’ose y penser . Il y a telle­ment de choses que j’au­rais dû oser.

traduit de l’amé­ri­cain par Fran­çoise Adel­stain

Lu dans le cadre de :

La photo dit bien combien j’aime lire les romans d’Irvin Yalom et encore je n’ai pas retrouvé « Et Nietzsche a pleuré » qui est sans doute mon préféré. Je l’ai sans doute prêté à quel­qu’un qui l’aime tant qu’il a oublié de me le rendre (ce n’est très grave mes livres sont de grands voya­geurs). Alors, quand Babe­lio a proposé la lecture de l’au­to­bio­gra­phie de cet auteur, je n’ai pas hésité. Et ? Je suis déçue ! l’au­teur est beau­coup plus inté­res­sant dans ses romans que lors­qu’il se raconte. Ce n’est pas si éton­nant quand on y réflé­chit bien : Irvin Yalom est non seule­ment un bon écri­vain mais aussi un grand spécia­liste de l’âme humaine et un psycho­thé­ra­peute encore en exer­cice (à 85 ans !). Alors l’âme humaine, il connaît bien et la sienne en parti­cu­lier, donc aucune surprise ni de grandes émotions dans cette auto­bio­gra­phie, il maîtrise très (trop !) bien son sujet. On a l’im­pres­sion qu’il dresse entre lui et son lecteur une vitre derrière laquelle il se protège. Un peu comme ses étudiants qui regar­daient ses séances de psycho­thé­ra­pie derrière une glace sans tain. On voit tout, mais on apprend du meneur du groupe que ce qu’il veut bien montrer de lui. Oui, il se raconte dans ce livre et pour­tant on a l’im­pres­sion de ne pas le connaître mieux qu’à travers ses romans. Le dernier chapitre est, peut être plus émou­vant celui qu’il a nommé « l’ap­prenti vieillard » . Je dois dire que je me suis aussi ennuyée ferme en lisant toutes les diffé­rentes approches de la psycho­lo­gie clinique. Cela plaira sans doute aux prati­ciens tout ce rappel histo­rique des diffé­rents tendances des théra­pies de groupes. Une dernière critique : cet auteur qui se complaît à racon­ter ses succès litté­raires c’est vrai­ment étrange et assez enfan­tin. En résumé, j’ai envie de donner ce curieux conseil : » Si vous aimez cet auteur ne lisez pas sa biogra­phie, vous serez déçu par l’homme qui se cache derrière les romans que vous avez appré­ciés ».

Citations

Quand Irving Yalom s’auto-analyse

Avant ma rébel­lion de la bar-mits­vah, j’avais commencé à trou­ver ridi­cule les lois qui pres­crivent de manger ceci ou cela. C’est une plai­san­te­rie, et surtout elles m’empêchent d’être améri­cains. Quand j’as­siste à un match de base-ball avec mes copains, je n’peux pas manger un hot-dog. Même des sand­wichs salades ou au fromage grillé, j’y ai pas droit, parce que mon père explique que le couteau qui sert à les décou­per a peut-être servi à couper un sand­wich au jambon. Je proteste :« Je deman­de­rai qu’on n’les coupe pas ! »  » Non, pense à l’as­siette, dans laquelle il y a peut-être eu du jambon, répondent mon père ou ma mère. C’est pas « traif » pas « kasher ». Vous imagi­nez, entendre ça, docteur Yalom, quand on a treize ans ? C’est dingue ! Il y a tout l’uni­vers, des milliards d’étoiles qui meurent et qui naissent, des catas­trophes natu­relles chaque minute sur terre, et mes parents qui clament que Dieu n’a rien de mieux à faire que de véri­fier qu’il n’y a pas une molé­cule de jambon sur un couteau de snack ?

Un récit qui manque d’empathie

Nous avions trouvé une maison en plein centre d’Ox­ford, mais peu avant notre arri­vée, un avion de ligne britan­nique s’est écrasé, tuant tous les passa­gers, y compris le père de la famille qui nous louait la maison. À la dernière minute, il nous a donc fallu remuer ciel et terre pour dégo­ter un autre logis. Faute de succès dans Oxford même, nous avons loué un char­mant vieux cottage au toit de chaume à une tren­taine de minutes de là, dans le petit village de Black Burton, avec un seul et unique pub !

Raconter ses succès c’est impudique et inintéressant

Le lende­main, j’ai eu une autre séance de signa­ture dans une librai­rie du centre d’Athènes, Hestia Books. De toutes les séances de ce genre auxquelles j’ai parti­cipé dans ma carrière, celle-ci fut la crème de la crème. La queue devant le maga­sin s’al­lon­geait sur huit cent mètres, pertur­bant consi­dé­ra­ble­ment la circu­la­tion. Les gens venaient ache­ter un nouveau livre et appor­taient les anciens afin de les faire dédi­ca­cer, ce qui consti­tuait une épreuve, car je ne savais pas comment écrire ces prénoms incon­nus, Docia, Icanthe, Nereida, Tatiana… On demanda alors aux ache­teurs d’écrire leur nom en capi­tal sur des petits bouts de papier jaune qu’ils me tendaient avec le livre. Nombreux étaient ceux qui prenaient des photos, ralen­tis­sant ainsi la progres­sion de la queue, on dû les prier de ne plus en prendre. Au bout d’une heure, on leur dit que je ne pour­rai signer, outre celui qu’il ache­tait, un maxi­mum de quatre titres par personne, puis on descen­dit à trois, à deux pour finir a un. Même ainsi la séance a duré quatre heures , j’ai signé plus de huit cents livres neufs et d’in­nom­brables anciens.

Je retrouve le thérapeute que j’apprécie

Ce livre, je l’ai conçu comme une oppo­si­tion à la pratique cogni­tivo-compor­te­men­tale, rapide, obéis­sant à des proto­coles, obéis­sant à des pres­sions d’ordre écono­mique, et un moyen de combattre la confiance exces­sive des psychiatres en l’ef­fi­ca­cité des médi­ca­ments. Ce combat se pour­suit encore main­te­nant, malgré les preuves indé­niables four­nies par la recherche de la réus­site d’une psycho­thé­ra­pie repose sur la qualité de la rela­tion entre le patient et son théra­peute, son inten­sité, sa chaleur, sa sincé­rité. J’es­père aider à la préser­va­tion d’une concep­tion humaine et plein d’hu­ma­nité des souf­frances psycho­lo­giques.

La vieillesse

Enfant, j’ai toujours été le plus jeune – de ma classe, de l’équipe de Base­ball, de l’équipe de tennis, de ma cham­brée en camp de vacances. Aujourd’­hui, où que j’aille, je suis le plus vieux, – à une confé­rence, au restau­rant, à une lecture de livre, au cinéma, un match de Base­ball. Récem­ment, j’ai pris la parole à un congrès de deux jours sur la forma­tion médi­cale conti­nue des psychiatres, patronné par le Dépar­te­ment de psychia­trie de Stan­ford. En regar­dant l’au­di­toire de collègues venus de tout le pays, je n’ai vu que quelques types à cheveux gris, aucun à cheveux blancs. Je n’étais pas seule­ment le plus âgé, j’étais de loin le plus vieux.

Traduit de l’anglais (Austra­lie) par Johan-Frede­rik Hel Guedj.

Personne ne peut sortir indemne de ce roman. Les horreurs du racisme y sont décor­ti­quées avec une telle minu­tie que, plus d’une fois, cela m’a demandé un énorme courage pour aller au bout de ma lecture. J’ai suivi les avis de Krol, Aifelle, Cuné et je vous conseille de lire ou relire leurs billets, elles disent tout le bien que je pense de ce roman hors du commun

La construc­tion parti­cipe au ralen­tis­se­ment de la lecture, nous suivons des destins très diffé­rents mais qui fina­le­ment vont se retrou­ver dans la scène finale : le méde­cin onco­logue, une jeune femme noire Ayesha Washing­ton, l’historien Adam Zigne­lik, l’homme de ménage de l’hôpital, Lamont Williams, ils sont ensemble sur un trot­toir de New York et il aura fallu 800 pages à Elliot Perl­man pour tisser tous les liens qui réunissent tous les person­nages de son roman durant un siècle et, parfois, sur deux géné­ra­tions . Adam, l’his­to­rien austra­lien vit une crise dans son couple et n’arrive pas à se moti­ver pour un nouveau sujet de recherche indis­pen­sable à sa carrière univer­si­taire. Il est le fils de Jack Zigne­lik qui a fondé avec son ami William Mc Cray le mouve­ment pour les droits civiques aux États Unis. Il travaille à la pres­ti­gieuse univer­sité de Colum­bia sous l’autorité de Charles Mc Cray fils de William. Asheha Washing­ton est la petite fille d’un vété­ran de la deuxième guerre mondiale qui a parti­cipé à l’ouverture des camps de concen­tra­tion. Or, le rôle des soldats noirs pendant la guerre 39 – 45 a large­ment été ignoré par l’histoire offi­cielle améri­caine.

Voilà donc un beau sujet de recherche pour Adam Zigne­lik en panne d’ins­pi­ra­tion et au bord de la dépres­sion, en tout cas c’est ce que pense William Mc Cray qui reproche à son fils Charles de ne pas assez soute­nir Adam pour qu’il garde son poste à l’uni­ver­sité de Colum­bia. Charles est marié à Michelle une assis­tante sociale noire, qui adore sa grand-mère. Et nous revoilà avec Lamont Williams car Michelle est sa cousine qui, en ce moment vit chez ladite grand-mère. Lamont a réussi à décro­cher un emploi comme homme d’entretien à l’hô­pi­tal où travaille Asheya Washing­ton et s’il réus­sit sa période d’essai, il pourra enfin tirer un trait sur la prison où il est resté six ans pour un cambrio­lage qui a mal tourné. Or, il n’a fait que conduire la voiture sans connaître les projets de ses amis ni surtout savoir que le plus jeune était armé. Au bout de six ans sa femme n’est plus là, elle a disparu avec leur petite fille. Il lui faut donc abso­lu­ment satis­faire sa période d’es­sai à l’hô­pi­tal pour pouvoir avoir une chance de gagner sa vie et prou­ver aux services sociaux qu’il est stable. Sa grand-mère l’ac­cueille car elle sait que Lamont est un brave garçon.

Toutes les diffi­cul­tés de ce jeune noir, permettent à l’au­teur de montrer à quel point il suffit de pas grand chose pour qu’un noir fasse de la prison aux Etats-Unis, avec un bon avocat Lamont aurait pu s’en tirer. Celui-ci rencontre à l’hô­pi­tal un rescapé d’Auschwitz, Monsieur Mandel­brot, il appar­te­nait aux Sonder­kom­man­dos et connaît donc ce qui s’est passé dans les camps . Nous voilà donc au sommet de l’hor­reur au 20° siècle. Les conver­sa­tions de ces deux hommes tissent entre eux des liens person­nels si bien qu’a­vant de mourir cet homme lui donne ce qu’il a de plus précieux son hanouk­kia, chan­de­lier juif en argent. Lamont est accusé de vol, mais pour sa défense il raconte ce que cet homme lui a confié sur Ausch­witz et l’his­to­rien Adam Zigne­lick assure que Lamont n’a pas pu décou­vrir cela tout seul, car une partie de ce récit était sur des enre­gis­tre­ments qu’il vient juste de décou­vrir.

Ces enre­gis­tre­ment faits en 1946, par de rares resca­pés des camps avaient été complè­te­ment oubliés. Adam qui a vécu en Austra­lie avec sa mère, est le fils d’un homme qui a lutté toute sa vie pour les droits des noirs aux Etats-Unis et cela permet à Elliot Perl­man de rappe­ler certaines souf­frances des noirs dans les années 50 et 60, aujourd’­hui encore les noirs Améri­cains souffrent de graves discri­mi­na­tions. Et fina­le­ment ? Est ce que des troupes noires ont parti­cipé à la libé­ra­tion des camps de concen­tra­tion ? et bien oui, et c’est le grand père de Asheya Washing­ton, l’on­co­logue qui soignait Monsieur Mandel­brot qui pourra en témoi­gner. Ne croyez pas que j’ai tout raconté, il y a encore bien des histoires qui s’emboîtent dans ce récit, et elles ont toutes une fonc­tion dans le récit. On est souvent très ému et comme je le disais en commen­çant c’est avec appré­hen­sion que l’on conti­nue la lecture de ce roman inou­bliable.

Citations

Le passage où on trouve le titre

La mémoire est une chienne indo­cile. Elle ne se lais­sera ni convo­quer ni révo­quer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nour­rit comme elle se repaît de vous. Elle s’in­vite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’af­fame. Elle obéit à un calen­drier qui n’ap­par­tient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous accu­ler ou vous libé­rer. Vous lais­sez à vos hurle­ment ou vous tirer un sourire. C’est drôle parfois, ce qu’on peut se rappe­ler.

Récit des événements de Little rock : Elizabeth Eckford, noire, seule face à la foule, blanche raciste.

Eliza­beth Eckford se diri­gea vers tous ces gens et, au début du moins, cette portion de la foule qui était la plus proche d’elle recula, s’éloi­gna d’elle, un peu comme s’ils crai­gnaient d’at­tra­per quelque chose à son contact. En restant trop près, on risquait peut-être de deve­nir ce qu’elle était. Les gens vous dévi­sa­ge­raient. Rien qu’en vous retrou­vant dans cette partie de la foule, tout près d’elle„ vous risquez de vous faire remar­quer. Vous n’êtes pas venu là dans l’es­poir de vous singu­la­ri­ser. Vous n’êtes pas là pour ça. Et pour­tant, main­te­nant, vous risquez de vous singu­la­ri­ser. Sans que ce soit votre faute. Vous avez donc inté­rêt à vous débrouiller pour que tout le monde autour de vous sache quel camp vous vous rangez en réalité. Vous la haïs­sez. Vous la haïs­sez autant que tous les gens de cette foule la haïssent. Vous la haïs­sez peut-être même encore plus. En se tenant là, près de vous, elle vous met parti­cu­liè­re­ment mal à l’aise, plus en plus mal à l’aise que les autres, et ce qu’ils ressentent, c’était ce que vous ressen­tiez il y a encore quelques instants, avant qu’elle ne vous choi­sissent, vous, en vous mettant parti­cu­liè­re­ment mal à l’aise. Quel besoin a‑t-elle de vous choi­sir, vous ? Partout elle va, elle ne sème que la pertur­ba­tion. Vous voyez bien. On vous l’a répété toute votre vie,vous le savez depuis toujours, mais main­te­nant vous pouvez véri­ta­ble­ment le sentir.

Le sujet du livre

Peut-on se servir de l’his­toire pour prédire l’ave­nir, demande à Adam Zigne­lik. Il est tentant de répondre que ce serait possible, mais je ne le crois pas. Le phare de l’his­toire peut lais­ser devi­ner de fugaces aper­çus de la voie qui s’ouvre devant nous, mais il est impru­dent de comp­ter sur l’his­toire pour nous four­nir une carte précise et lumi­neuse du terrain futur, rempli de syncli­naux et d » anti­cli­naux. Nous ne devons pas comp­ter sur l’his­toire pour nous indi­quer avec exac­ti­tude ce qui va se produire dans l’ave­nir.
Pour­quoi l’his­toire ne peut-elle nous rensei­gner sur ce qui va se produire dans l’ave­nir ? Parce qu’elle traite des indi­vi­dus, or les indi­vi­dus sont impré­vi­sibles, autant que le sont la plupart des animaux, si ce n’est plus. On ne peut même pas se fier à eux pour qu’ils agissent comme ils l’ont déjà fait en des circons­tances simi­laires ou pour qu’ils fassent ce qui relève à l’évi­dence de leur propre leur propre inté­rêt. Les êtres sont impré­vi­sibles, à titre indi­vi­duel et au plan collec­tif, les gens ordi­naires, tout comme les diri­geants inves­tis d’un pouvoir.

Le racisme à Detroit 1943

25000 ouvriers blancs employés à fabri­quer des moteurs pour des bombar­diers et des vedettes lance-torpilles s’était mis en grève en appre­nant qu’une poignée de femmes noires avaient commencé à travailler là-bas. Il était jeune, mais il aurait compris ce que cela signi­fiait que d’en­tendre un ouvrier blanc décla­rer à l’en­trée de l’usine qu’il préfé­rait lais­ser gagner Hitler et Hiro­hito plutôt que de côtoyer un nègre dans un atelier d’usine.

Auschwitz

C’était donc vrai, et il était là, face à la vérité. Il avait vu des êtres mourir dans le ghetto, mais il n’avait jamais rien vu de tel. Tant de corps, inertes entas­sés à la hâte, une colline de corps, une petite montagne – des indi­vi­dus, des êtres, encore tout derniè­re­ment. C’est ici la fin, songea-t-il, la fin de toutes les calom­nies, raciale ou reli­gieuse, de toutes les raille­ries, de tous les rica­ne­ments dirigé contre les juifs. Chaque fois que quel­qu’un entre­tient la croyance ou le soup­çon insi­dieux, voire honteux, que les Juifs, en tant que peuple, sont des gens malhon­nêtes et immo­raux, avares, trom­peurs et rusés, que ce sont tous des capi­ta­listes, des commu­nistes, qui sont respon­sables de tous les malheurs du monde, et coupable de déicide, cette croyance ou cette convic­tion, à peine consciente quel­que­fois, accé­lère la marche d’un train lancé sur une trajec­toire qui n’a pas d’égale. C’est là que cette voie finit par s’ache­ver, sur cette montagne de cadavres.