Édition Jacque­line Cham­bon. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Gilbert Cohen-Solal.

Un livre d’ap­pa­rence légère mais qui exhale aussi un parfum de tris­tesse : Arthur Mineur essaie de se remettre d’une rupture amou­reuse en faisant le tour des invi­ta­tions pour écri­vains à travers le monde. Nous suivons donc la tris­tesse d’un homme amou­reux améri­cain qui est souvent maladroit et fait de mauvais choix. Arthur Mineur se raconte lui-même de façon très drôle à l’image de son appren­tis­sage de la langue alle­mande et la joie d’être,enfin, dans un pays dont l’au­teur parle la langue – du moins le croit-il- ses propos se terminent ainsi :

Toujours est-il que Mineur arrive à Berlin et se rend en taxi jusqu’à son appar­te­ment provi­soire à Wilmer­dorf en se jurant de ne pas parler un seul mot d’an­glais durant son séjour. Bien sûr, le vrai défi est de parler un mot d’allemand.
Il s’amuse beau­coup et nous fait sourire à propos de toutes ses approxi­ma­tions dans la langue de Goethe, il n’hé­site jamais à souli­gner le ridi­cule dans lesquelles ses diffé­rentes maladresses le mettent souvent. Comme l’image de la couver­ture : sa carte magné­tique n’ou­vrant plus la porte de son appar­te­ment, il entre­prend de passer par le balcon ! Il scrute avec préci­sion la moindre de ses réac­tions en parti­cu­lier sur sa place en tant qu’é­cri­vain. Est-il un écri­vain impor­tant ? Il n’en est abso­lu­ment pas certain, d’au­tant qu’il a vécu pendant long­temps avec un génie de la poésie améri­caine et qu’il sait bien que lui n’est pas un génie. Et puis il y a cette barre des cinquante ans qu’il doit fran­chir pendant son périple, on voit alors le problème du vieillis­se­ment pour un homme dont la jeunesse a été le prin­ci­pal atout de séduc­tion. La lecture est rendue plus diffi­cile par le chan­ge­ment de narra­teur, sans préve­nir le lecteur on ne sait jamais si c’est Arthur d’au­jourd’­hui qui prend la parole ou Mineur l’écri­vain connu pour un premier roman et à qui a‑t-il donné la parole au dernier chapitre ? je ne peux vous le dire sans dévoi­ler la fin. Je ne suis pas enthou­siaste à propos de ce roman et contrai­re­ment aux lectrices du club, je n’au­rais certai­ne­ment pas mis de coup de cœur mais c’est un roman origi­nal très agréable à lire.

Citations

Humour

Mineur n’est pas vrai­ment connu en tant que profes­seur, de même que Melville ne l’était pas vrai­ment en tant qu’un inspec­teur des douanes. Et pour­tant, les deux hommes occupent respec­ti­ve­ment ces fonctions.

Un hommage à la traductrice

Mineur se met à imagi­ner (tandis que le maire marmonne toujours son discours en italien) qu’on a mal traduit, où – comment dire ?- qu’on a comme « super-traduit » son roman, confié à un poète de génie mécon­nue (elle s’ap­pelle Giul­liana Monti), qui a réussi à faire de son pauvres anglais un italien stupé­fiant. Son livre a été ignoré en Amérique, on en a à peine rendu compte, sans qu’un seul jour­na­liste ait demandé à l’in­ter­vie­wer (son atta­ché de presse lui a dit : « L’au­tomne est une mauvaise période »). Mais ici, en Italie, il se rend compte qu’on le prend au sérieux. Et en automne, de surcroît. Pas plus tard que ce matin, on lui a montré des articles de la « Répu­blica », du « Corriere della Serra », de jour­naux locaux et de revues catho­liques, avec des photos de lui dans son costume bleu, fixant l’ap­pa­reil du même regard bleu saphir, natu­rel et inquiet, qu’il avait lancé à Robert sur cette plage. Mais la photo devrait être celle de Giuliana Monti, c’est elle, en fait, qui a écrit ce livre .

L’humour et la sexualité

Mais leurs rapports sexuels n’était pas idéaux : Howard était trop direc­tif. » Pince-moi là ; oui c’est ça ! Main­te­nant, touche-moi là ; non, plus haut ; mais non, plus haut ! Non, plus haut, je te dis. » Mineur avait presque l’im­pres­sion de passer une audi­tion pour une comé­die musicale.

Je vois bien la scène

Pendant qu’il patiente, une jeune femme en robe de lainage marron polli­nise l’un après l’autre des groupes de touristes, avec les mouve­ments circu­laires d’une sorte d’oi­seau-mouche vêtu de tweed. Elle se penche sur un bouquet de chaises, pose une certaine ques­tion et, mécon­tente de la réponse, s’élance à tire-d’aile vers un autre groupe.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Carla Lavaste. Édition Pocket

Roman reçu en cadeau, et que j’ai lu d’une traite car l’his­toire est saisis­sante et bien racon­tée. J’aime bien décou­vrir à travers un roman un fait histo­rique dont je n’avais jamais entendu parler. Aux USA « Terre d’ac­cueil et de liberté » pour des popu­la­tions euro­péennes chas­sées par la misère de leur pays, une pratique peu relui­sante a vu le jour entre les deux guerres. Une oeuvre chré­tienne char­geait à New-York un train avec des orphe­lins pour leur éviter l’or­phe­li­nat. Il arri­vaient dans le Midwest et dans les gares les atten­daient des couples en mal d’en­fants. Une affiche avec cette annonce était collée sur les murs

On recherche
FAMILLES D’ACCUEIL POUR ORPHELINS
Une société de Bien­fai­sance de la côte Est
Pour enfants sans foyer
Arri­vera à la gare de Milwau­kee Riad.
Le vendredi 18 octobre
LA DISTRIBUTION AURA LIEU À 10H
ces enfants de tous âges et des deux sexes
sont seuls au monde

Les familles d’ac­cueil faisaient leur choix et signaient une conven­tion : ils devaient les nour­rir et les loger contre de menus services et les envoyer à l’école. Les bébés étaient le plus souvent adop­tés et les plus grands, surtout les garçons étaient choi­sis par des fermiers pour l’ap­point qu’ils pouvaient appor­ter au travail de la ferme. Aucun contrôle n’était exercé et donc l’école était une option au bon vouloir des gens qui accueillaient ces enfants.
Le roman a choisi pour racon­ter cette histoire une petite fille irlan­daise qui chan­gera plusieurs fois de prénom, Niamh son prénom irlan­dais, Doro­thy dans l’hor­rible première famille et Viviane chez les gens qui l’ont aimée et qui ont voulu lui donner le prénom de leur fille morte de la diph­té­rie . Le seul objet qui la relie à son origine est un médaillon en étain avec le symbole irlan­dais de l’amour ; » le cladagh »

Il lui avait été offert par une grand-mère dont elle se souvient avec tendresse. Mais quand elle sera orphe­line personne ne cher­chera à la récu­pé­rer ni sa famille irlan­dais avec qui elle n’a plus aucun contact ni sa famille(éloignée) améri­caine qui devait sans doute se battre avec sa propre misère. Elle partira donc dans un de ces trains et connaî­tra deux horribles familles avant de rencon­trer ceux qui devien­dront ses parents adop­tifs . Cette histoire nous est racon­tée au gré des range­ments dans un grenier par une autre enfant placée en famille d’ac­cueil, Molly qui a écopé de cinquante heures de travaux d’in­té­rêt géné­ral. Ces deux femmes l’une dans l’an­née de ses 18 ans l’autre dans ses 93 ans fini­ront par s’en­tendre. Elles ont en commun de savoir ce que c’est que de vivre dans une famille d’accueil.

J’ai quelques réserves sur la fin trop en happy-end à mon goût , en parti­cu­lier pour la jeune Molly mais cela n’en­lève rien à l’in­té­rêt du roman.

Citations

Une jeune placée en famille d’accueil

S’il y a bien une chose qu’elle déteste à propos des familles d’ac­cueil, c’est d’être à la merci de gens qu’elle connaît à peine et de dépendre de leur moindre lubie. Ne rien attendre de qui que ce soit, voilà ce qu’elle a appris. Ses anni­ver­saire sont souvent oubliés et c’est tout juste si elle est invi­tée à parti­ci­per aux diffé­rentes fêtes qui jalonnent l’an­née. Elle doit se conten­ter de ce qu’elle reçoit, et c’est rare­ment ce qu’elle a demandé.

Le train d orphelins

« Les enfants, vous voici à bord de ce que l’on appelle un train d’or­phe­lins et vous avez la chance d’en faire partie. Vous lais­sez derrière vous un lieu diabo­lique où règne l’igno­rance, la pauvreté et le vice. À la place, vous allez décou­vrir la noblesse de la vie à la campagne. »

Édition Inculte

Il y a un an Keisha m’avait tentée avec ce titre que j’avais déjà remar­qué chez « Lire au lit » . Le point de départ de ce roman est un fait exact qui m’a donné très envie de lire ce livre : savez-vous ce qu’est un « Copy­right Trap » ? Person­nel­le­ment, je n’en savais rien. Dans les années 19201930 au moment où l’uti­li­sa­tion de l’au­to­mo­bile explose et donc, la consom­ma­tion d’es­sence, les grandes compa­gnies offraient à leurs clients fidèles des cartes routières. Fabri­quer une carte demande un savoir faire et du person­nel compé­tent donc, beau­coup d’argent, alors pour être certain de n’être pas copié, on deman­dait aux gens qui créaient ces cartes de mettre un détail faux comme une ville qui n’existe pas. Ainsi, si une autre compa­gnie copiait votre travail, on pouvait le voir grâce à ce détail. Ces villes fantômes ou villes de papier a inspiré Olivier Hoda­sava : démê­ler le vrai du faux dans ce roman devient un exer­cice très diffi­cile car il mélange bien les sources et aussi son imagi­naire. C’est ce qui a beau­coup plu à la blogueuse de « Lire au lit » . Inutile de cher­cher l’his­toire de Rosa­mond sur Wiki­pé­dia , en revanche l’his­toire de la ville d’Agloe lui ressemble beau­coup. Cette ville a fini par exis­ter, mais je ne peux pas vous dire si une élec­tion de Miss a été pertur­bée par la foudre, si Walt Disney avait décidé d’en faire une ville modèle, si une enquête permet­trait de retrou­ver des descen­dants de celui qui avait créé cette ville fantôme ? J’ai aimé le passage où Walt Disney imagine une ville idéale, je dois dire que les villes utopiques m’in­té­ressent beau­coup. Je vous conseille d’al­ler visi­ter le fami­lis­tère de Godin à Guise, Riche­lieu aussi construit pour être ville idéale au 17° siècle . J’aime ces utopies de bonheur même si ça ne marche pas toujours très bien.

Voici la cour inté­rieure du fami­lis­tère de Guise :

Mais reve­nons au roman, je l’ai trouvé moins enthou­sias­mant que les deux blogs que j’ai cités, car j’ai trouvé que le fiction­nel se mélan­geait assez mal avec le réel et que les person­nages n’avaient pas assez de profon­deur. En dehors du premier chapitre qui décrit ce qu’est un « Copy­right Trap » la ville fantôme perd beau­coup de son inté­rêt et est remplacé par la créa­tion du roman car il y a bien là un travail de l’ima­gi­naire par l’écri­ture et savoir démê­ler ce qui vient du cerveau talen­tueux de l’écri­vain ou de faits pris dans la réalité est parfois impos­sible. « Une ville de papier » est bon roman sans être, pour moi, un coup de coeur.

Citations

Préjugé

Ce qui donne sens à sa vie, mise à part l’amour qu’elle éprouve pour Desmond Crother , c’est le violon. Ele le pratique deux heures par jour au moins. Depuis qu’elle a 8 ans. Elle est douée. Au point que ses profes­seurs estiment qu’une carrière profes­sion­nelle puisse être envi­sa­geable et ce bien qu’elle soit une femme, qui plus est d’ori­gine mexi­caine. Ses parents ne voient pas forcé­ment d’un bon œil ses rêves de percer dans la musique mais son exal­ta­tion est telle qu’ils n’osent pas la contra­rié. Secrè­te­ment, il espère que le mariage qui s’an­nonce chan­gera sa façon de voir, sûr qu’elle rentrera dans les rangs quand il s’agira de s’oc­cu­per d’un foyer et plus encore d’éle­ver des enfants.

La réalité :

- Et alors ? Elle est réelle ?

- Vous savez, tout dépend de la défi­ni­tion que vous donnez du réel. Si être réel c’est exis­ter dans l’es­prit des gens alors oui, pour moi, elle est bien réelle. » Il s’empressa de noter cette dernière remarque dans son carnet. Il tenait là ‑il en était certain- une élégante chute pour son papier.

La ville rêvée de Walt Disney

Faire naître Rosa­monde, vraiment.
Construire une ville idéale au fur et à mesure. Louer ou vendre les bâti­ments une fois ceux-ci construits mais toujours garder un œil sur la vision d’ensemble. … 
Deux ques­tions fonda­men­tales, se posent à lui et l’ob­sèdent. Régu­liè­re­ment, il s’en confie à sa femme. La première pour­rait se résu­mer ainsi : à partir du moment où la ville va exis­ter, à quel point risque-t-elle de lui échap­per ? Si des auto­ri­tés, offi­ciel­le­ment, se mettent à la gouver­ner, pourra-t-il seule­ment encore nommer ou chan­ger les choses à son gré ? L’autre ques­tion, peut-être plus fonda­men­tale encore, concerne les habi­tants poten­tiels de la ville. Comment choi­sit-on les gens que l’on voudrait voir habi­ter une ville idéale ? Faut-il qui faut-il que soient mis en place des quotas ? Et si oui, sur quelle base ? Par classe d’âge ? Par type de métier ? Par niveau de richesse ? Par origine ethnique ?… Walt Disney ne veut pas faire de sa Rosa­mon l’équi­valent de l’un de ses parcs à thème. Il veut juste une cité aux propor­tions parfaites. Il voudrait qu’y naisse une société qui ensuite puisse pros­pé­rer « natu­rel­le­ment ». Mais alors, comment choi­sir, ou juste­ment ne pas choi­sir, ceux qui habi­te­ront un tel endroit ? La problé­ma­tique est verti­gi­neuse. Au point qu’il lui arrive même parfois de douter que son projet puisse être viable.

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition Feux croi­sés Plon . Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Karine Lalechère

Un roman peu banal sur un sujet qui démarre pour­tant de façon si clas­sique dans la litté­ra­ture et hélas dans les faits divers améri­cains : Un jeune homme, Roy, marié depuis peu à la belle Celes­tial est accusé d’avoir violé une jeune femme blanche dans le motel où il passait la nuit . Sa femme a eu beau dire qu’il était auprès d’elle cela n’a pas empê­cher un jury de le décla­rer coupable et de lui infli­ger douze ans de prison. Il n’a rien fait mais il est noir et c’est donc suffi­sant. Cela pour­rait être le sujet du roman mais pas vrai­ment. Les trai­te­ments qu’il a dû subir en prison et sa lutte pour prou­ver son inno­cence ne sont évoqués qu’à travers les cour­riers que s’échangent Roy et Céles­tial. Cour­rier qui est plus allu­sif sur ces sujets car tous les deux parlent surtout de leurs liens amou­reux . Roy et Celes­tial se sont aimés mais leur couple ne résis­tera pas à la prison , les parents de Roy se sont aimés toute leur vie . C’est un bel exemple de couple améri­cain uni pour la réus­site de leur fils, enfin le fils de sa mère car son père, Big Roy, l’a adopté quand il a épousé Olive . Le père biolo­gique jouera pour­tant un rôle dans l’his­toire de Roy. Les parents de Celes­tial parents fortu­nés feront tout ce qu’ils peuvent pour aider Roy à sortir de prison. Il est effec­ti­ve­ment acquitté au bout de cinq ans mais sa femme l’a quitté pour son ami d’en­fance André. Un roman passion­nant car complè­te­ment en dehors des évidences sur la condi­tion des noirs aux États-Unis, tout en nuances mais qui par la même m’a beau­coup touchée.

Citations

L’amour

Mais en te perdant j’ai appris une chose au sujet de l’amour. Notre maison n’est pas simple­ment vide. Elle a été vidée. L’amour se crée une place dans ta vie, il se crée une place dans ton lit. À ton insu, il se crée une place dans ton corps, détourne tes vais­seaux sanguins, bat juste à côté de ton cœur. Et quand il part, il laisse un trou.
Avant de te rencon­trer je ne me sentais pas seule. À présent je me sens si seule que je parle aux murs et chante pour le plafond.

Être noir aux USA face à la justice

Ce calvaire n’aurait alors été qu’une histoire que nous lui aurions racon­tée plus tard, pour qu’il comprenne qu’il fallait être prudent quand on était un homme noir aux États-Unis. Lorsque nous avons décidé qu’il valait mieux avor­ter, d’une certaine manière, nous nous sommes rési­gnés. Nous avons cessé de croire que je serais acquitté.

Humour de prison

C’est le destin de l’homme noir. Porté par six ou jugé par douze. 

Les femmes

L’immense géné­ro­sité des femmes est un tunnel mysté­rieux et nul ne sait où il mène. Partout, il y a des indices qui sont autant de pièges et, quand on est un homme, il faut être conscient que la logique ne nous conduira pas néces­sai­re­ment à la sortie.

Édition Chris­tian Bour­geois. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Auré­lie Tronchet

Un livre passion­nant dont pour­tant je n’ai pas eu envie de noter beau­coup de passages, mais cela n’est pas du tout un signe d’une moindre qualité. L’in­té­rêt du roman vient de la confron­ta­tion des diffé­rents person­nages à propos d’ un fait divers. À travers chaque chapitre de longueur variée la roman­cière cerne la réac­tion d’un des person­nages autour d’un tragique acci­dent. Il n’y a pas de grandes pensées au delà des faits, et pour­tant la réalité se construit peu à peu, avec une préci­sion éton­nante et qui m’a capti­vée. L’ef­fet roman choral provoque chez moi un besoin de pause entre les person­nages, mais ce n’est pas du tout gênant. Je vous présente rapi­de­ment les personnages :
– Driss Guer­raoui, proprié­taire d’un restau­rant a été renversé et tué par un chauf­fard qui a pris la fuite alors qu’il traver­sait devant son établis­se­ment pour reprendre sa voiture .
– Sa fille Nora, une musi­cienne de talent, pense que l’acte était volon­taire et avec elle on ressent que les musul­mans Maro­cains ne sont pas si bien vus que ça aux USA.
– Efrain est origi­naire du Mexique et a été témoin de l’ac­ci­dent mais il n’ose pas témoi­gner car il est en situa­tion irré­gu­lière et a très peur d’être recon­duit à la fron­tière. – Maryam la femme de Driss a laissé plus de la moitié de sa vie au Maroc qu’elle a dû fuir à cause de la répres­sion qui s’est abat­tue sur les oppo­sants maro­cains dans les années 80. – Son autre fille Selma qui semble avoir si bien réussi cache mal des fêlures qui l’empêche d’être heureuse. – Cole­man est la femme poli­cière char­gée de l’en­quête. Ce sont tous « les autres » Améri­cains, je mets aussi la poli­cière parce qu’elle est noire et subit le racisme ordi­naire des blancs.

Il y a aussi le voisin du restau­rant qui tient un bowling, et de son fils, d’eux je ne peux rien dire sans divul­gâ­cher l’en­quête poli­cière qui sous-tend ce roman.

Et puis, on entend aussi la voix de Jérémy qui est revenu d’Irak telle­ment meur­tri qu’il a failli sombrer dans l’al­coo­lisme comme son copain de guerre qu’il cher­chera à aider au détri­ment de sa rela­tion avec Nora.

Chaque person­nage est une partie du puzzle qui consti­tue ce roman et qui donne une image des USA qui est certai­ne­ment plus divisé que l’on ne peut l’ima­gi­ner. Bien sûr, depuis Trump on connaît la fameuse frac­ture qui divise ce pays mais ce roman témoigne qu’il y en a bien d’autres et que ce n’est pas du tout certain que le modèle améri­cain permette une meilleure adap­ta­tion des popu­la­tions d’origine étran­gère que le système fran­çais. Ce roman permet de sentir que ce n’est pas si simple de passer d’une culture à une autre et de faire un seul pays avec des arri­vants du monde entier, mais grâce à la démo­cra­tie il y a quand même un espoir et une place pour la vérité et la justice. Un livre prenant facile à lire et qu’on n’ou­blie pas.

Citations

Dans les année 80 : guerre Sahara Maroc en 1975

On y est, je me rappelle avoir pensé, c’est la fin du régime. Comment pouvait-il survivre au fait de tuer ses propres enfants en plein jour ? Mais alors que cette pensée se cris­tal­li­sait dans mon esprit, un des poli­ciers m’a repéré sur le toit, il a levé son arme et m’avi­ser. Même quatre étages plus haut, j’ai vu le canon noir sur moi. Je me suis laissé tomber à genoux, ne compre­nant qu’au siffle­ment proche que la balle m’avais manqué. Adossé contre le mur, j’ai guetté le bruit sourd des bottes des poli­ciers dans l’es­ca­lier. J’ai attendu pendant tout l’après-midi. Même une fois la nuit tombée, j’at­ten­dais encore. J’en­ten­dais encore les sirènes des voitures de police. Des cris­se­ments de pneus. Les bris de verre. Les cris des gens. Le vent dans les palmiers.

L’exil

Pour ma mère, les choses se dérou­laient toujours comme elles n’étaient pas censées se passer. Elle avait quitté son pays avec sa famille, mais tout ce qu’elle n’avait pu empor­ter avec elle lui manquait encore. Son ancienne maison lui manquait, ses amis d’en­fance, l’ap­pel à la prière à l’aube. Quel que soit le plat somp­tueux qu’elle cuisi­nait, il lui manquait toujours quelque chose ‑un ingré­dient, ou bien le goût n’al­lait pas. Le mariage de ma sœur l’a propul­sée dans les paroxysmes de nostal­gie qui ont trans­formé notre maison en un bazar empli de motifs au henné, de cein­tures brodées, de plateaux en cuivre et même d’un palan­quin pour les mariés. Ma mère a dû lais­ser beau­coup de tradi­tions derrière elle et, plus le temps a passé, plus elles sont deve­nues impor­tantes à ses yeux.

Analyse d’un mariage

Mais comme Maryam n’ai­mait aucun des tissus que j’ai choi­sis, j’ai fini par céder. On a acheté les rideaux qu’elle aimait et on est rentré à la maison. J’ai sorti l’échelle et mes outils mais, chaque fois que je faisais un trou, la tringle, selon elle, devait être un peu plus haute ou plus basse. Dans les rideaux ont enfin été instal­lés, il y avait cinq trous dans le mur et la tringle penchait à gauche. Je ne sais pas pour­quoi je me rappelle ça, autant d’an­nées plus tard, ce n’est vrai­ment qu’un détail. C’est peut-être parce que j’es­saie de comprendre ce qui m’est arrivé. Tout ce que je sais, c’est que la vie est courte. Sans en avoir conscience, j’avais cheminé sur la route qui va de la nais­sance à la mort avec la mauvaise compagne.

Remarque sur les américains vus par une marocaine d’origine .

J’avais déjà remar­qué ça chez les Améri­cains, ils veulent toujours passer à l’ac­tion, ils ont du mal à rester en place ou à se lais­ser ressen­tir des émotions désagréables.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Phébus , traduit de l’an­glais par Jean buhler

Ce roman s’est retrouvé dans les propo­si­tions du club de lecture dans le thème : « écri­vains améri­cains ayant habité en France ». J’ai appris ainsi que Louis Brom­field a séjourné des dizaines d’an­nées en France puis, il est retourné dans son Ohio natal pour y fonder une ferme écolo­gique qui se visite toujours. Ce roman, je l’ai lu et relu dans ma jeunesse, j’ado­rais les passages où Mrs Parking­ton règle ses comptes avec les médiocres qui n’avaient pour eux que la richesse due à leur nais­sance. J’ai éprouvé un plai­sir très régres­sif à le lire de nouveau. L’in­trigue est bien menée : une riche héri­tière d’un mari peu scru­pu­leux qui a amassé une fortune consi­dé­rable voit s’ef­fon­drer un monde basé sur l’ap­par­te­nance à une classe sociale et qui se croit à l’abri des lois et du commun des mortels. Elle fera tout ce qu’elle peut pour sauver son arrière petite fille des retom­bées qui vont écla­bous­ser son père qui a épousé la petite fille de Susie Parking­ton. L’au­teur fait de constants retours en arrière qui nous permettent de revivre la vie de cette femme et expliquent pour­quoi leurs enfants et petits enfants ont tant de mal à se sentir bien dans leur peau. Trop beaux pour ses fils, pas assez belle pour sa fille, mais dans tous les cas beau­coup, beau­coup trop riches, ils n’au­ront pas su être heureux. En reli­sant ce roman, j’ai pensé qu’au­jourd’­hui les requins de la finance n’ont guère été punis pour leurs actions qui ont ruiné tant de gens dans le monde. Il y a bien des aspects de ce roman auxquels je suis moins sensibles aujourd’­hui et que je trouve même agaçants. La place de la femme, qui doit être belle, coura­geuse, soute­nant son mari en toute occa­sion, et en même temps heureuse, on est loin des combats fémi­nistes ! L’idée que l’hé­ré­dité explique les diffi­cul­tés des descen­dants : les « Blairs » étaient des origi­naux les enfants seront marqués un peu bizarres. En revanche, j’avais oublié à quel point ce roman était une critique du capi­ta­lisme améri­cain et soute­nait la poli­tique de Roose­velt, le roman raconte la fin d’un monde fondé sur un capi­ta­lisme préda­teur et l’ar­ri­vée d’un société plus humaine et plus honnête. L’au­teur critique beau­coup les Améri­cains qui croient que la nais­sance leur permettent d’ap­par­te­nir à un monde au-dessus des lois, ce que je trouve un peu étrange car pour moi l’image de l’Amé­ri­cain est plutôt repré­senté par le « self made man ». Et fina­le­ment, je l’avoue, avoir de nouveau éprouvé de la sympa­thie pour cette femme extra­or­di­naire même si je ne crois pas du tout que ce genre de person­na­lité avec toutes ces quali­tés puisse exister.

Plus qu’un juge­ment objec­tif sur ce roman, les cinq coquillages viennent illus­trer tous les bons souve­nirs que cette lecture m’a rappelés.

Citations

Sa jeunesse admirons au passage la nature féminine.…

Susie ne manquait jamais de voir le soleil se lever, car sa mère et elle étaient toujours debout avant l’aube afin de prépa­rer les provi­sions des hommes qui allaient travailler dans les mines. Il fallait embal­ler des sand­wichs et verser le café dans des bouteilles. Active et précise dans ses gestes, la mère de Susie était jolie, avec ses petits yeux bleus et ses joues à se joue à fossettes. C’était une de ces femmes qui ont besoin de travailler sans relâche, de par leur nature même. Elle n’au­rait pu se priver de four­nir de grand effort physique. Susie connais­sait aussi ce besoin dévo­rant d’ac­ti­vité, cette inquié­tude qui ne l’eût jamais laissé en repos si son éner­gie n’avait été heureu­se­ment tempé­rée par une forte propen­sion à la rêve­rie et à la contemplation.

Le personnage négatif de l’ancien monde

Ned avait peu d’ex­pé­rience, mais il avait déjà rencon­tré assez d’in­di­vi­dus de la trempe d’Amaury pour pouvoir les juger au premier coup d’œil. Ces gens-là croyaient être proté­gés par des privi­lèges spéciaux du fait de leur nais­sance et échap­per ainsi aux lois qui régissent les actes de l’en­semble du peuple améri­cain. Ils étaient nés dans cette période où le senti­ment des valeurs avait été faussé, où l’on ne croyait qu’à la puis­sance de l’argent et où l’on négli­geait complè­te­ment les quali­tés du cœur et de l’esprit.

Une phrase que je dédie à ceux qui sont toujours en retard

Toujours ponc­tuel, le juge Everett arriva à onze heures trente. L’exac­ti­tude est le propre des gens qui travaillent beau­coup. Seuls les oisifs peuvent se permettre de gaspiller le peu de temps qui nous est accordé pour vivre.

Réflexions sur un type de personnalité que je trouve assez juste

La pauvre duchesse, avec son visage blême et ses yeux pitoyables de tris­tesse, semblait deman­der l’au­mône d’un peu de sympa­thie, mais dans l’ins­tant qu’on lui accor­dait, elle la refu­sait contre toute attente et se cachait derrière l’écran de sa dignité blessé. Elle était triste comme seuls peuvent l’être ceux qui sont parfai­te­ment égoïstes, ceux qui sont condam­nés à souf­frir toujours et partout, parce qu’ils ne veulent pas voir plus loin que les murs de la prison dans laquelle les tient enfer­més le souci de leurs propres peines.

Édition : petite Biblio Payot. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Hélène Hinfray.

J’ai ri et même éclaté de rire. J’ai imposé à tous mes amis la lecture de certains passages de ce voyage de Bill Bryson à travers la Grande-Bretagne qu’il aime tant. Alors, cette fois (contrai­re­ment au livre précé­dent sur Luocine), un grand merci Keisha , je te rejoins dans un plai­sir de lecture que j’ai savouré à petites doses. Je commence à avoir un petit rayon Bill Bryson dans ma biblio­thèque :Ameri­can rigo­los, Motel Blues, Shakes­peare une anti­bio­gra­phie, Une Histoire de tout ou presque, Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Nos voisins du dessous. Si j’ai volon­tai­re­ment ralenti ma lecture, c’est parce que je frei­nais mon envie de cava­ler dans un livre où c’est mieux de prendre son temps. Quel plai­sir aussi de le lire avec une bonne connexion Inter­net ! Cela permet de véri­fier les images suggé­rées par un Bill Bryson en grande forme. Comme le dit Keisha , le premier chapitre racon­tant son premier contact avec l’An­gle­terre et ses habi­tants est à mourir de rire. Je peux encore sourire en imagi­nant la scène. On y apprend que les habi­tants restent le plus souvent cour­tois en toute occa­sion. (À ce propos je recom­mande la série « Mom » sur Arte qui démontre très bien aussi ce fait). Ensuite nous partons dans un périple à travers la Grande ‑Bretagne avec un auteur dont l’humour me ravit toujours autant. C’est très agréable de lire ce livre en véri­fiant sur Inter­net tous les petits détails qu’il raconte avec un sens aigue de l’ob­ser­va­tion. Comme tout adepte de l’humour, il est d’abord sa propre cible, il faut dire qu’il manie avec une constance rare l’art de se trom­per dans le choix de son hôtel et qu’a­près avoir cher­ché, le plus souvent sous la pluie, le meilleur rapport qualité prix , cela se termine le plus souvent dans une chambre mal chauf­fée et tris­tou­nette. Bill Bryson réus­sit son pari, nous faire aimer son pays d’adoption ,

cet étrange pays qui a inventé « un sport comme le cricket, qui dure trois jours sans jamais donner l’im­pres­sion de commencer. 

J’ai été un peu éton­née qu’il visite, l’An­gle­terre sans évoquer les compé­ti­tions spor­tives (foot ou rugby) et l’Écosse sans les golfs ni le Whisky. En revanche la bière et les pubs sont bien présents. J’ai bien aimé aussi le passage où il se rend compte qu’être trop long­temps tout seul à voya­ger le rend un peu bizarre. Ce livre, c’est aussi une décou­verte de la person­na­lité de Bill Bryson , cet écri­vain fait partie de ceux qui me remontent le moral. Vous pour­rez lire de nombreux extraits et je vous le dis, je suis loin d’avoir reco­pié tous ceux dont j’ai­me­rais me souvenir.

Citations

Vision de Calais

Calais est une ville fasci­nante qui n’existe que pour four­nir à des Anglais en survê­te­ment un endroit où aller passer la jour­née . Ayant subi d’in­tenses bombar­de­ments pendant le conflit mondiale , elle est tombée au mains des huma­nistes d’après guerre et ressemble par consé­quent au reste d’une expo­si­tion de 1957 sur le ciment. Un nombre alar­mant d’édi­fices du centre-ville, notam­ment autour de la lugubre place d’armes, semblent avoir été copiés sur des embal­lages de super­mar­ché. Certains enjam­bant même des rues – ce qui est toujours la marque des urba­nistes des années 1950, enti­chés des nouvelles possi­bi­li­tés offertes par le béton.

L’humour de Bill Bryson

Pour moi, quand il y avait un L à l’ar­rière d’une voiture, cela pouvait très bien signi­fier que son conduc­teur était lépreux. Je ne savais pas du tout que GPO dési­gnait le bureau de poste prin­ci­pal (Gene­ral Post Office), LBW une obstruc­tion passible d’éli­mi­na­tion au cricket (Le Before Wicket), GLC le conseil du grand Ni.dres (Grea­ter London Coun­cil) et OAP les retrai­tés (Ils Age Pensio­ners). Je rayon­nais litté­ra­le­ment d’ignorance.

Les habitudes

Après être resté assis une demi-heure dans un pub avant de me rendre compte qu’il fallait aller cher­cher soi-même sa commande, je voulus faire la même chose dans un salon de thé et l’on m’en­joi­gnit de m’asseoir.

L’art de résumer une vie (depuis il y a eu une série TV sur la vie de cet homme)

Selfridge était un type singu­lier qui nous donna tous une leçon de morale salu­taire. Cet Améri­cain consa­cra ses années d’ac­ti­vité à faire de Selfridges le grand maga­sin le plus raffiné d’Eu­rope, trans­for­mant du même coup Oxford Street en prin­ci­pale artère commer­çante de Londres. Il menait une vie droite et austère, se couchait tôt et travaillait sans relâche. Il buvait beau­coup de lait et ne faisait jamais de bêtises. Mais en 1918 sa femme mourut, et le fait de se trou­ver soudain libéré des liens matri­mo­niaux lui monta quelque peu à la tête. Il se lia avec deux jolies améri­caines d’ori­gine hongroise connues dans le milieu du music-hall sous le nom de Dolly Sisters, et se plon­gea dans la débauche. Une Dolly à chaque bras, il écuma les casi­nos d’Eu­rope, où il joua et perdit avec prodi­ga­lité. Il se mit à dîner dehors tous les soirs, dépensa des sommes folles aux chevaux de course et en auto­mo­bile, acheta High­liffe Castle et projeta de faire construire une demeure de 250 pièces à Hengist­bury Head, une loca­lité voisine. En dix ans il dila­pida 8 millions de dollars, se vit reti­rer la direc­tion de cette Selfridges perdit son château et sa rési­dence londo­nienne, ses chevaux de courses et ses Rolls-Royce, et se retrouva fina­le­ment à vivre tout seul dans un petit appar­te­ment de Putney et à prendre le bus, avant de mourir sans le sou et pour ainsi dire oublié le 8 mai 1947. Mais il avait eu le plai­sir ines­ti­mable de s’en­voyer en l’air avec des sœurs jumelles, c’est tout de même ça le principal.

Je me retrouve dans cette remarque :

Parmi des milliers de choses que je n’ai jamais réussi à comprendre, il en est une qui ressort parti­cu­liè­re­ment. C’est la ques­tion de savoir qui a dit le premier, alors qu’il se trou­vait près d’un tas de sable : » Je parie que si on prenait de ça, si on le mélan­geait avec un peu de potasse et si on le faisait chauf­fer, on obtien­drait à maté­riaux solides mais trans­pa­rent. On appel­le­rait ça du verre. » Trai­tez-moi d’abruti si vous voulez, mais on aurait pu me mettre sur une plage de sable jusqu’à la fin des temps sans qu’ils me viennent à l’idée d’es­sayer d’en faire des vitres

Portraits d » anglais

Je passais devant un aligne­ment de cabines de plage dispo­sées en arc de cercle, toutes de formes iden­tiques mais peintes de diffé­rentes couleurs vives. La plupart étaient fermées pour l’hi­ver mais, au trois quarts de la rangée envi­ron, il y en avait une d’ou­verte, un peu à la manière d’un coffre de magi­cien, avec une petite terrasse ou un homme et une femme était assis sur des chaises de jardin, emmi­tou­flés comme pour une expé­di­tion polaire, une couver­ture sur les genoux, souf­fleté par des bour­rasques qui mena­çaient à tout instant de les faire bascu­ler à la renverse. L’homme essayait de lire le jour­nal, mais le vent le lui rabat­tait sans cesse sur le visage. Ils avaient tous les deux l’air très heureux ou, sinon heureux à propre­ment parler, en tout cas extrê­me­ment satis­faits comme s’ils étaient aux Seychelles en train de boire un gin-fizz sous des palmiers dode­li­nants, et non pas à moitié mort de froid sous des rafales anglaises.
Ils étaient satis­faits parce qu’ils possé­daient un petit bout de terrain telle­ment prisé en bord de mer pour lequel il y avait sans doute une longue liste d’at­tente et que, là était le véri­table secret de leur bonheur, ils pouvaient rentrer quand ils voulaient dans la cabine pour avoir un peu moins froid. Ils pouvaient se faire une tasse de thé et, s’ils étaient d’hu­meur à faire des folies, manger un sablé au choco­lat. Après, ils pour­raient passer une agréable demi-heure à ranger leurs affaires et à fermer les volets. Il ne leur fallait pas plus pour accé­der à un état proche du ravissement.

Les prospectus publicitaires

Presque tous ces dépliant regor­geait telle­ment de fautes que c’en était dépri­mant, et ils avaient si peu à offrir que c’en était pitoyable. La plupart étof­fait leur liste d’at­trac­tions grâce à des indi­ca­tions telles que « parking gratuit » ou « Boutique cadeaux et salon de thé », sans comp­ter l’iné­vi­table « terrain d’aven­ture », et ensuite, ils étaient assez bêtes pour montrer sur la photo que c’était juste un portique et deux animaux en plas­tique sur ressort. Qui peut bien aller dans des endroits pareils ? Je me le demande.

Logique britannique

Je priais l’employé du guichet de me donner un aller simple pour Barns­table. Il m’in­forma que l’al­ler simple coûtait 8,80 livre mais qu’il pouvait me faire un aller-retour pour 4,40 livres.
- Vous ne voudriez pas m’ex­pli­quer en quoi c’est logique ? lui demandai-je.
- Je voudrais bien si je pouvais monsieur, me répon­dit-il avec une louable franchise.

Autodérision

Et les voilà tous partis à me bombar­der de ques­tions. « Elle consomme beau­coup ? Combien de litres au 100 ? C’est quoi comme couple ? Tu as un double arbre à cames en tête ou un alter­na­teur carbu­ra­teur à deux canons avec baïon­nette et sortie les pieds devant ? » Ça me dépasse que quel­qu’un veuille savoir toutes ces conne­ries sur une machine. Aucun autre appa­reil ne suscite un tel inté­rêt. J’ai toujours envie de leur deman­der. « Alors comme ça il paraît que tu as un nouveau réfri­gé­ra­teur ? Et elle contient combien de litres de fréon, cette petite merveille ? C’est quoi son IEE ? Et comment il réfri­gére, hein ? »
Cette voiture possé­dait l’as­sor­ti­ment habi­tuel de touches et de boutons, tous ornée d’un symbole destiné à vous embrouiller (…)
Au milieu de ce tableau de bord se trou­vaient deux cadrans circu­laires de la même taille. L’un d’eux indi­quait clai­re­ment la vitesse, mais l’autre me lais­sait tota­le­ment perplexe. Il avait deux aiguilles, une qui avan­çait très lente­ment et une qui n’avait pas l’air de bouger du tout. Je la regar­dai pendant une éter­nité avant de m’aper­ce­voir ( je vous jure que c’est vrai,) que c’était une pendule.

Les lords anglais

Je me rappelle avoir lu un jour que le dixième duc de Marl­bo­rough, alors qu’il séjour­nait dans l’un des châteaux de sa fille, était apparu consterné en haut de l’es­ca­lier pour décla­rer que sa brosse à dents ne mous­sait pas conve­na­ble­ment. Il s’avéra que, son valet ayant toujours mis le denti­frice à sa place, le duc igno­rait que ces instru­ments ne fabri­quait pas spon­ta­né­ment de la mousse.

Bradford.

La mission de Brad­ford, dans la vie, c’est de faire paraître toutes les autres villes de la planète plus belles en compa­rai­son, et elle remplit très bien ce rôle.

Liverpool

J’ai pris le train pour Liver­pool, où j’ar­ri­vais en plein Festi­val du détri­tus. Les habi­tants avaient pris le temps, malgré leurs nombreuses acti­vi­tés, de parse­mer le décor, par ailleurs terne et mal entre­tenu, de sachets de chips, de paquets de ciga­rettes vides et de sacs en plas­tique. Ils vole­taient gaie­ment dans des buis­sons, appor­tant couleur et relief aux trot­toirs et au cani­veaux. Et dire qu’ailleurs on met tout cela dans des sacs-poubelle.

Engager une conversation

Je ne sais pas moi, enga­ger la conver­sa­tion avec des incon­nus en Grande-Bretagne. En Amérique, évidem­ment, c’est facile. Il suffit de tendre la main en disant : « Moi c’est Bryson. Vous avez gagné combien l’an­née dernière ? » Et ensuite le dialogue ne tarit plus.

La correspondance train/​autocar

Bien que le dernier train eût effec­tué sa desserte depuis quelques temps, un homme se tenait toujours au guichet. J’al­lais donc le voir et l’in­ter­ro­geait calme­ment sur le manque de coor­di­na­tion entre le train et les services d’au­to­car à Blae­nau. Je ne sais pour­quoi, vu que je fus l’ama­bi­lité même, mais il fut visi­ble­ment vexé, comme si je criti­quais sa femme, et répon­dit d’un ton irrité.
- « Si la société Gwyn­ned Trans­port veut que les gens prennent le train de la mi-jour­née à Blae­nau, elle n’a qu’à faire partir les cartes plutôt.
- Mais vous aussi, insis­tai-je, vous pour­riez faire partir le train quelques minutes plus tard. »
Il me regarda comme si j’étais outra­geu­se­ment imper­ti­nent et riposta.
- » Mais pour­quoi nous ? »

Les animaux , les enfants, les ouvriers.

Savez-vous que la Société natio­nale de préven­tion de la cruauté envers les enfants a été fondé soixante ans après la Société royale de préven­tion de la cruauté envers les animaux dont elle n’était qu’une émana­tion ? Savez-vous qu’en 1994 la Grande-Bretagne a voté pour une direc­tive euro­péenne exigeant des périodes de repos statu­taire pour les animaux trans­por­tés, mais contre des périodes de repos statu­taires pour les ouvriers d’usine ?

Bryson a beaucoup utilisé les trains en Angleterre donc en 1994 on pouvait dire ceci

Voici pour vous quelques chiffres singu­liers, qui sont un peu barbants mais qu’il faut connaître. En Europe, les frais affec­tés par personne et par an aux infra­struc­tures ferro­viaires sont de 20 livre en Belgique et en Alle­magne, 31 livre en France, plus de 50 livre en Suisse, et en Grande-Bretagne elles atteignent roya­le­ment 5 livres. La Grande-Bretagne débourse moins par tête de pipe pour amélio­rer les voies ferrées que n’im­porte quel autre pays de l’Union euro­péenne à part la Grèce et l’Ir­lande. Même le Portu­gal dépense plus. Et, malgré ce manque de soutien finan­cier, le pays possède vrai­ment un excellent service de chemin de fer, tout compte fait. Aujourd’­hui les trains sont beau­coup plus propres qu’autre fois, le person­nel globa­le­ment plus patient et plus serviable. Les gentils guiche­tiers disent toujours s’il vous plaît et merci, et la nour­ri­ture est mangeable.

Une différence entre le Middle West et le Yorkshire

Là d’où je viens, dans le Middle West, lors­qu’on est emmé­nage dans un village ou une petite ville, tout le monde passe vous voir pour vous souhai­ter la bien­ve­nue comme si c’était le plus beau jour du quar­tier, et tout le monde vous apporte une tarte. Vous vous retrou­vez avec des tartes aux pommes, des tartes aux cerises et des tartes au choco­lat. Dans le de Middle West, il y a des gens qui démé­nagent tous les six mois rien que pour les tartes.
Dans le York­shire, cela ne risque pas d’ar­ri­ver. Mais progres­si­ve­ment, petit à petit, les autoch­tones vous font une place dans leur cœur et se mettre, lors­qu’il passe en voiture, à vous faire un signe de recon­nais­sance que j’ap­pelle le salut de Malham­dale. C’est un jour mémo­rable dans la vie de tout nouvel arri­vant. Pour effec­tuer le salut de Malham­dale, faites d’abord semblant de tenir un volant de voiture. Puis, très lente­ment, tendez l’in­dex de votre main droite comme si vous aviez un petit spasme invo­lon­taire. Voilà. Ça n’a l’air de rien, mais ça en dit long, croyez-moi et cela va beau­coup me manquer.

L’amour de l’Angleterre

Tout à coup, en un éclair, je compris ce que j’ai­mais en Grande-Bretagne, tout. Abso­lu­ment tout, le bon et le mauvais, la pâte à tarti­ner Marmite, les fêtes de village, les chemins de campagne, les gens qui disent : » Faut pas se plaindre », et « Je vous demande pardon, mais », ceux qui me présentent leurs excuses, à moi quand je leur donne un grand coup de coude sans faire exprès, le lait en bouteille, les hari­cots sur du pain grillé, les foins au mois de juin, les orties qui piquent, les jetées-prome­nades en bord de mer, les cartes d’état-major, les crum­pets, le fait d’avoir toujours besoin d’une bouillotte, les dimanches pluvieux – tout, je vous dis.

Édition Gall­meis­ter . Traduit de l’amé­ri­cain par Fran­çois Happe

Je remarque que c’est la première fois que je lis : « traduit de l’amé­ri­cain » et non de l’an­glais (USA) ou autre formule qui nous ferait croire qu’il n’y a qu’une seule langue pour ces deux pays et je trouve que Fran­çois Happe a eu beau­coup de mérite à traduire ce texte .

Voici à qui Stephen Wright dédie son roman

Pour ceux qui ont été trans­for­més en graphiques, tableaux, donnés infor­ma­tiques, et pour tous ceux qui n’ont pas été comptés

Je dois à Keisha cette lecture qui m’a plombé le moral pendant deux semaines au moins. J’ai vrai­ment été soula­gée quand j’ai refermé ce roman après les quinze médi­ta­tions. Je ne suis pas certaine de bien vous rendre compte de ce roman tant il m’a dérou­tée. Nous suivons une compa­gnie char­gée du rensei­gne­ment au Viet­nam, on imagine faci­le­ment les tech­niques utili­sées pour obte­nir ces rensei­gne­ments. Et ne vous inquié­tez pas, si par hasard vous n’en aviez aucune idée, ces tech­niques vont vous être expli­quées dans les moindres détails, jusqu’à votre écœu­re­ment et certai­ne­ment aussi celui des soldats. Pour suppor­ter ce genre de séances les soldats se droguent et dans leur cerveau embrumé la réalité devient fantas­ma­go­rique, et le lecteur ? et bien moi je maudis­sais Keisha mais je ne voulais pas être mauviette ni faux-cul et passer ces passages. J’ai donc tout lu en remar­quant que le soldait de base a des envies de meurtre sur son supé­rieur quand celui-ci tue son chien mais reste impas­sible devant la mort en série des Viets. Mes diffi­cul­tés de lecture ne disent rien de la qualité du roman . C’est un texte très dense, construit avec des allers et retours conti­nuels entre la vie au pays après la guerre et la guerre elle même en parti­cu­lier la défaite améri­caine. Entre les rêves cauche­mar­desques nour­ris avec toutes les drogues possibles et la réalité de la guerre. J’ai retenu de cette lecture :

  • Que personne ne pouvait en ressor­tir indemne.
  • Que personne ne pouvait y être préparé.
  • Que même dans des moments aussi terribles, on peut tomber sur quel­qu’un d’aussi borné que le sergent Austin qui semble n’être là pour rendre la vie encore plus diffi­cile aux hommes sous ses ordres.
  • Que sans la drogue, les soldats du contin­gent n’au­raient pas pu tenir très long­temps dans cet enfer.

Citations

Le bleu

Le seul person­nage qui manquait encore dans leur film de guerre de série B était enfin arrivé : le gamin. Son passé comme son avenir était aussi clair, défini et prévi­sible que les taches de rous­seur sur son visage lisse. Il n’était jamais parti de chez lui, il allait écrire à sa famille tous les jours et il s’en­dor­mi­rait en sanglo­tant tous les soirs. Il devient la mascotte souffre- douleur de la compa­gnie, on le char­rie sans arrêt jusqu’à ce que le héros bourru, débor­dant de tendresse virile, le prenne en pitié et le protège d’une réalité plai­sante en appa­rence, mais en fait une grande cruauté.

Le cerveau d’un drogué

Procé­dant par élimi­na­tion, sa pensée se rédui­sit à un fil de diva­ga­tion. L’os fron­tal se frag­menta en un tour­billon de parti­cules de pous­sière d’ivoire, explo­sant les lobes du cerveau à la fraî­cheur de l’air qui descen­dait. Une fission intime produi­sait des éclats de lumière à un rythme aussi impré­vi­sible que les éclairs d’orage en été sur un hori­zon tout gris. Des rideaux de pluie élec­tro­nique passaient en glis­sant comme de lourds rideaux de théâtre sur des rails bien grais­sés. Il sentit une main le péné­trer vive­ment et se refer­mer sur l’éponge molle de son esprit avec la force d’un point ganté . Un para­si­tage silen­cieux étouffa sa conscience…
…et les nuages passèrent lente­ment à travers le spectre de la lumière visible, et le soleil, gros et rond et rouge comme une boule de chewing-gum fit floc en tombant entre les lèvres humides de la mer et se mit à se dissoudre… en minus­cules grains de sable enfon­cés dans les craque­lures du cuir de sa botte.

Genre de scènes qui coupent le récit

Dans l’aé­ro­gare près du terrain, les quelques hommes qui atten­daient les avions qui allaient les emme­ner étaient trop fati­gués pour faire autre chose que fumer des ciga­rettes et échan­ger quelques plai­san­te­ries éculées. Aucun d’entre ne souhai­tait entre­prendre une conver­sa­tion. Leurs yeux inquiets allaient de la surface sombre de la piste au ciel nuageux et inver­se­ment. Aucun d’entre ne regar­dait la pyra­mide de longues boîte étroites qui atten­daient aussi un vol, le chariot éléva­teur et le retour à la maison dans un avion sans hublots.

Si vous avez le moral lisez ce passage

Il y avait le chef de la section des inter­ro­ga­toires qui appe­lait cette dernière la Clinique dentaire et qui faisait des cours sur l’ex­trac­tion d’in­for­ma­tions vêtu d’un tablier à barbe­cue repré­sen­tant un malheu­reux cuisi­nier de banlieue derrière son grill de jardin sur lequel des steaks fumaient comme une acié­ries de Gary dans l’In­diana, au-dessus d’une pancarte portant la légende BRULÉ ou CARBONISÉ et qui, lors­qu’il n’était pas occupé à mettre au point des nouveau­tés aussi futées que celle qui consis­tait à placer de façon déco­ra­tive des punaises à carte sur la surface de l » œil après les avoir fait chauf­fer, prati­quait le jet d’eau orien­tale, une opéra­tion au cours de laquelle on bloque la bouche grande ouverte avec des cales de bois et on inonde la gorge ainsi rele­vée, les narines et les yeux de litres et des litres d’eau non potable jusqu’à ce que la nausée et l’étouf­fe­ment qui s’en­suivent provoque l’ex­pul­sion incon­trô­lable de toute nour­ri­ture non digé­rée, de l’eau, des muco­si­tés et des coor­don­nées géogra­phiques précise du bataillon auquel appar­tient le patient.

On croise l’armée française mais je n’ai rien trouvé à ce nom sur la toile

Là, faisant montre d’une superbe tout fran­çaise, Jean-Paul Roiche­peur, dégusta tran­quille­ment une boîte de foie gras tandis que le plomb bour­don­nait autour de sa tête comme des abeilles dans une vigne et que les explo­sions de mortier modi­fiaient la topo­gra­phie de son poste de comman­de­ment, et lorsque les barbares du Viêt­Minh furent à moins de cent mètres , se débar­ras­sant de sa four­chette en argent et de ce qui restait du foie gras d’oie, il s’empala de façon théâ­trale sur sa propre épée en s’écriant : » Et voici comment la France a riposté à tous les despotes ! » Malheu­reu­se­ment déviée par une armure de déco­ra­tions et de médailles tape à l’œil, la lame manqua les organes vitaux et il mit cinq heures à mourir et pendant toute son agonie Jean-Paul Roiche­peur divulga invo­lon­tai­re­ment tous les secrets mili­taires dont il avait connais­sance. « Très déclassé » , murmura la presse parisienne.

La torture je déteste lire ça( mais je déteste encore plus que cela existe !)

- Essayez les couilles dis-le capi­taine Raleigh.
Le sergent Mars déchira le cale­çon noir du prison­nier en deux. Se penchant en avant entre les jambes du prison­nier, il fixa les câbles au scrotum.
Le lieu­te­nant Pgan actionna la manivelle.
Clay­pool n’avais jamais entendu un tel cri, pas même au cinéma. Un cri qui trans­per­çait la peau, qui se pour­sui­vait sans inter­rup­tion entre deux tours de mani­velle. À un moment, le prison­nier parut admettre que oui, il était Viêt-cong, un lieu­te­nant, un sapeur, mais ensuite il eut l’air de le nier. Puis il se mit à parler sans s’ar­rê­ter, un flot confus dans un Viet­na­mien haché s’écou­lant par une brèche ouverte dans une digue.
-Je ne sais pas ce qu’ils racontent dit le sergent Mars avec dégoût.
- Il prie très fort, expli­qua le lieu­te­nant Phan, mais Boud­dha pas répondre au téléphone.

Moment d humour…

Les hommes et les femmes ne voulaient toucher les hot-dog améri­cain, croyant qu’il s’agis­sait vrai­ment de pénis de chien bouilli.

Le travail d un officier du renseignement

Grif­fin revint sur son travail depuis son arri­vée en Répu­blique du Viet­nam. Tout d’abord, l’éva­lua­tion des dégâts causés par les bombar­de­ments ; main­te­nant, des études sur la défo­lia­tion. Il avait vu le pays se couvrir d’acné, main­te­nant il allait le voir perdre ses cheveux. Tôt ou tard, il se rendait bien compte que ce n’était qu’une ques­tion de temps, ils allaient lui deman­der de se mettre à quatre pattes, d’as­ti­quer son sque­lette et de mesu­rer sa boîte crânienne avec un compas d’épais­seur en acier.

Éditions Rivages . Traduit de l’an­glais (Étais-Unis) par Martine Aubert.

Je l’avais repéré chez Katel mais je sais que vous êtes plusieurs à en avoir parlé. J’ai bien aimé ce roman mais sans en faire un coup de coeur . Je commence par mes réserves pour ensuite aller vers ce qui m’a permis d’al­ler au bout des 576 pages (roman améri­cain oblige !).

Le fil conduc­teur du roman c’est une maison du XIX ° siècle qui s’ef­fondre sur ses occu­pants. En 1871 , la famille de l’ins­ti­tu­teur That­cher Green­wood est divi­sée à propos de leur voisine Mary Treat person­nage qui a vrai­ment existé. En 2016, la maison (enfin le roman montrera que ce n’est pas si simple) est occu­pée par la famille de Willa et Iano Tavoularis .
Voilà pour les présen­ta­tions, le roman se divise donc en chapitres qui alternent en 1871 et en 2016. C’est ma première diffi­culté, à peine est-on bien installé avec une des deux familles qu’il faut la quit­ter pour sauter les siècles et entrer dans une autre problé­ma­tique. Il y a aussi chez cette auteure des « trucs » pour lier les deux parties du roman que j’ai trou­vés complè­te­ment arti­fi­ciels . Le dernier mot du chapitre sert de titre au chapitre précé­dent. Dans l’his­toire qui se passe en 2016 il y a un bébé qui pleure beau­coup, on enten­dra des pleurs de bébé dans une réunion en 1871. Ce sont des détails, ce qui m’a le plus gênée, c’est le poli­ti­que­ment correct des propos du roman. L’hé­roïne de 1871 est une femme remar­quable et recon­nue à son époque qui ne semble en rien porter les thèses fémi­nistes d’au­jourd’­hui. La montée de Trump en 2016 est incarné par un grand père acariâtre, raciste et borné . Et l’idéal de vie d’un des person­nages la fille de Willa se passe à Cuba où tout semble para­di­siaque. En lisant ce roman, j’ai pensé que pour que l’Amé­rique rede­vienne une grande nation il faudrait que les démo­crates culti­vés fassent des efforts pour ne pas unique­ment mépri­ser les « trum­pistes » sans cher­cher à les comprendre.

Et pour­tant j’ai aimé lire ce roman . Car il décrit bien une Amérique que nous avons vue se déchi­rer lors des dernières élec­tions. On voit aussi comment une classe moyenne est toujours à la limite de la pauvreté. On voit aussi, combien il a été diffi­cile pour les Améri­cains des siècles passés de s’af­fran­chir de la pensée reli­gieuse . On sait que pour beau­coup d’ha­bi­tants de ce grand pays Darwin est un auteur maudit qui contre­dit la sainte Bible. Le pire étant, qu’au­jourd’­hui encore, c’est l’opi­nion de certains améri­cains. Mary Treat est une scien­ti­fique recon­nue dès son époque et qui a entre­tenu une corres­pon­dance avec Darwin et tous les grands noms de l’époque. Le person­nage de l’ins­ti­tu­teur est une fiction roma­nesque mais qui permet de repré­sen­ter la diffi­culté d’in­cul­quer dans une petite ville une réflexion scien­ti­fique, surtout sans pronon­cer le nom de Darwin qui équi­vau­drait à une mise à pied immé­diate. La ville a été créée par un Charles Landis ‑person­nage histo­rique- un promo­teur entré en poli­tique pour assou­vir sa soif d’argent et de pouvoir (encore une allu­sion !) . Pour Willa en 2016 les diffi­cul­tés sont avant tout finan­cières. Elle cherche par tous les moyens à sauver la maison qui s’ef­fondre. Elle pense que Mary Treat y a habité et veut donc faire clas­ser sa maison, elle découvre qu’elle a habité en face dans une maison actuel­le­ment démo­lie, elle pense alors que c’est la maison de l’ins­ti­tu­teur mais hélas ! pour elle cette maison est plus récente. Tout cela avec le soucis de la fin de vie de son beau-père qui comme beau­coup d’amé­ri­cains est mal couvert par son assu­rance mala­die. Et l’ar­ri­vée chez son fils aîné d’un bébé que la mort brutale de sa belle fille (donc de la maman du bébé) rendra orphe­lin de mère . Son fils Zeke sera inca­pable de faire face au deuil de sa femme et à l’ar­ri­vée du bébé. Et j’ou­bliais la vieillesse et la mort de son chien qui semblent plus l’af­fec­ter que l’hor­reur de la fin de vie de son beau père dont les membres sont « bouf­fés » par la gangrène à cause de son diabète.

Une plon­gée dans l’Amé­rique et qui permet de mieux comprendre pour­quoi elle est si divi­sée aujourd’hui.

Citations

Le statut des professeurs d’université aux US

Des tas d’uni­ver­si­taires passaient leur vie à courir de ville en ville après leur titu­la­ri­sa­tion. Ils consti­tuaient une classe nouvelle de nomades culti­vés, qui élevaient des enfants sans vrai­ment pouvoir répondre à la ques­tion de savoir où ils avaient grandi. Dans une succes­sion de maisons provi­soires, avec des parents qui avaient des horaires de folie, voilà la réponse. Des enfants qui faisaient leurs devoirs dans un couloir pendant que leurs parents étaient en réunion de profes­seurs. Qui jouaient à cache-cache avec les mômes des physi­ciens et des histo­riens de l’art sur la pelouse de quelque doyen pendant que les adultes sifflaient du chablis bon marché et se lamen­taient en chœur contre leur chef de dépar­te­ment. Et aujourd’­hui, sans une plainte, Iano avait accepté un poste d’en­sei­gnant qui faisait insulte à un homme possé­dant de telles références.

D’où vient le titre en français mais je ne trouve pas cela très clair.

- Mais nous sommes des créa­tures comme les autres. La vérité de Mr. Darwin est incontestable.
-Et parce qu’elle est vraie, nous la contes­te­rons comme le font les êtres vivants. Nos yeux ne sont pas neufs, pas plus que nos dents et nos griffes. J’en­tre­vois hélas un grand travail de sape pour retrou­ver nos vieilles supré­ma­ties, madame Treat. Nulle créa­ture n’ac­cepte faci­le­ment de vivre à découvert.
– À décou­vert, nous nous tenons dans la lumière.
- À décou­vert, nous nous savons desti­nés à mourir.

L’immigration mexicaine

- Je vois. Les migrants mexi­cains illé­gaux ont envahi ton usine, ont mis les types blancs à terre, les ont conduit à la sortie, et puis ils ont dit à l’en­tre­prise : « Hé patron nous, on n’a pas besoin des salaires mini­mums syndicaux. »
C’est comme ça que ça s’est passé ?
– Pas exactement.
- Les lois ont changé de sorte que les proprié­taires d’usines ont eu les moyens de casser les grèves, dans les années quatre-vingt. Je le sais, je couvrais l’ac­tua­lité syndi­cale à l’époque. L’échelle des salaires s’est effon­dré. Tu le sais, Nick. Tu as pas été forcé de prendre une retraite anticipée ?
Nick ne répon­dit pas. Elle savait que le licen­cie­ment l’avait blessé dans sa fierté. Willa eut un pince­ment au cœur, pas de sympa­thie envers un compa­gnon d’in­for­tune, mais d’ex­ci­ta­tion au souve­nir de son secteur et des polé­miques passion­nantes. Les repor­ters plus âgés s’étaint moqués d’elle, qui venait travailler en basket pour qu’on l’en­voie couvrir un affron­te­ment sur un piquet de grève, mais les infos qu’elle en rame­nait ne les faisaient plus rire du tout. Elle était telle­ment inex­pé­ri­men­tée à l’époque, pas facile d’ac­qué­rir le style cool du jour­na­liste profes­sion­nel, et de ne pas abor­der ces sujets de manière émotion­nelle. Même s’ils se prenaient des bombes lacrymogènes.
-S’il n’y a que des travailleurs Mexi­cains dans cette usine aujourd’­hui, ajouta-t-elle, consciente de s’adres­ser à un sourd, c’est parce que personne d’autre ne veut faire un boulot aussi dange­reux pour un salaire minable.

Pour toutes les personnes qui ont connu des bébés qui ne veulent pas dormir

Le bébé gagnait en civi­lité mais conti­nuait à résis­ter aux siestes de l’après-midi plus féro­ce­ment qu’il semblait possible chez un bébé de cinq mois. Il en venait à être si fati­gué que sa tête molle s’af­fais­sait sur sa tige, mais même avec le bibe­ron de l’après-midi il refu­sait de d’as­sou­pir comme un bébé normal. Il tétait son lait mater­nisé le front plissé jusqu’à ce que son déjeu­ner liquide fasse place à un siffle­ment gazeux, puis hurlait aux injus­tices de la vie. Willa avait essayé de lui propo­ser un deuxième bibe­ron à la suite du premier. Tout le monde avait tenté quelque chose, le bercer, le prome­ner, voire le lais­ser « pleu­rer jusqu’à épui­se­ment » comme les experts le recom­man­daient aujourd’­hui, mais cet enfant était capable de pleu­rer des heures.