Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard. 

Cela faisait un moment que mes lectures ne me menaient pas vers un plaisir total. J’adore, quand je lis retrouver tout ce qui a enchanté mon enfance :

  • Une langue qui fonctionne bien et qui, ici, est très belle.
  •  Une histoire qui me bouleverse.
  • Partir dans des contrées que je ne connais pas très bien
  • Me retrouver dans les sentiments décrits par l’auteur.

Il y a tous ces ingrédients dans cette histoire et plus encore. L’auteur a voulu retrouver qui était Jacob, cet oncle qui est mort en Alsace en libérant la France de l’occupant Nazi. Comment ce jeune juif de 19 ans, n’ayant vécu qu’à Constantine s’est-il retrouvé dans l’armée de de Lattre de Tassigny ? Valéry Zenatty a cherché, elle peut ainsi nous faire vibrer aux souffrances de ces familles juives algériennes plus proches des arabes que des français. Pétain leur retirera la nationalité et leur interdira même d’aller à l’école, mais lors de l’indépendance de l’Algérie, toute sa famille et sans doute tous les juifs viendront vivre en France. Cette famille est très pauvre et dominée par des hommes violents et rudes. L’amour des femmes pour leurs enfants passe par la cuisine, des petits plats qu’elles préparent pour eux, plus que par des paroles ou des gestes. Cette auteure sait décrire l’atmosphère de cette maison si pauvre où la famille s’entasse dans une seule pièce. Jacob peut survivre grâce à la culture qui ne lui servira à rien dans l’armée, mais lui, simple soldat de seconde classe fera le malheur de sa mère en décédant sur le front. Une jeune femme écrivaine de sa descendance lui aura rendu toute son âme et aurait permis à sa mère, si elle avait été encore en vie, d’être fière de son dernier né tant aimé. Dans ce roman, Victor Hugo est cité et ces quelques vers correspondent exactement à ce que l’on ressent :

« Vous qui ne savez pas combien l’enfance est belle
Enfant ! N’enviez point notre âge de douleur,
Où le cœur est tour à tour esclave et rebelle,
 Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs. »

 

 

Citations

 

Chez lui

Ce serait comme à la maison depuis le jour où il avait découvert que personne ne pouvait deviner ce qu’il pensait, il y avait une voix qu’il était le seul à entendre. Elle avait commencé par dire je n’aime pas le ragoût de cardes, les chardons, c’est bon pour les mulets, puis je n’aime pas les grimaces stupides de la tante Yvette, sa façon de rouler des yeux comme une chouette folle, je n’aime pas les cris de mon père, sa main qui s’abat sur qui le contrarie, qui le provoque, qui ose le contredire, je n’aime pas la peur que je vois parfois sur le visage de ma mère, je n’aime pas cet appartement où il y a du monde, tout le temps, du bruit, tout le temps, la voix avait ajouté je préfère l’école, monsieur Bensaid est plus gentil que papa, mademoiselle Rouvier est plus jolie que maman, il ne se passait rien de grave, il n’était pas puni, ça restait dans sa tête, c’était des mots de silence, il faisait ce qu’on attendait de lui, m’interrompait pas les adultes, les contredisaient encore moins, aidait sa mère à porter les paniers au marché, suivait son père et Abraham à la synagogue, faisait les mêmes gestes qu’eux, ils lui caressaient la tête parfois en disant qu’il était un bon garçon, il jouait avec la poussière qui dansait dans les rayons du soleil, s’interrogeant sur ce que l’ œil voit, mais que la main ne parvient jamais à saisir.

L’armée et la poésie

Pourtant Monsieur Baumert leur avait dit que la poésie résiste à tout, au temps, à la maladie, à la pauvreté, à la mémoire qui boîte, elle s’inscrit en nous comme une encoche que l’on aime caresser, mais les vers, ici, ne trouvent pas leur place, ils jurent avec les uniformes, sont réduits au silence par les armes et le nouveau langage aux phrases brèves et criées qui est le leur. Monsieur Baumert leur a menti, ou s’est trompé, les heures passées à mémoriser des poèmes n’ont servi qu’à obtenir de bonnes notes, et le sergent-chef se fiche de leurs notes, il aurait même tendance à humilier un peu plus ceux qu’il appelle les fortes têtes et qui était au paravent des élève studieux. Il préfère les soldats qui truffent leurs phrases de fautes, sauf ceux qui sont musulmans et qu’il appelle les bougnoules, et il les corrige en éclatant de rire, les affublant de surnoms qui le ravisse, Fatima, Bourricot, Bab-el-Oued, et quand il perçoit un rougissement déferler sous la peau brune, il pose sa main sur l’épaule du soldat humilié pour dire, je rigole, parce que je sais que tu as le sens de l’humour, tu es un bon gars, tu te bats pour la France, et la France te le rendra.

 

3
Roman agréable à lire, écriture contemporaine. Avec délicatesse l’auteure évoque des grandes tristesses de la vie et du monde : la perte d’une amie, des chagrins d’une enfance marquée par la mort ; la guerre à Sarajevo. Elle parle bien aussi de l’amour, celui d’une jeune mère pour ses enfants qui lui dévore tout son temps, et d’une femme juive pour un homme Algérien qui lui sera enlevé trop tôt.Une jeune femme, Emmanuelle, est touchée par une œuvre romanesque et nous la suivons une journée dans sa course au temps, prenant enfin un peu de temps pour elle. Cela lui permet de comprendre pourquoi ce livre l’a touchée et de revivre des émotions qu’elle ne peut pas laisser s’exprimer tant son quotidien est rythmé par la vie de famille.Agréable à lire, certes mais pas beaucoup plus, sauf l’évocation de la mort de son amie Héloïse et la difficulté de faire le deuil d’une véritable amie.

 Citations

Prendre une photo c’est commencer une histoire en commençant par la fin. En prenant connaissance d’abord de la fin.

 

Il m’a dit moi c’est Abel. Le seul des trois fils d’Adam et Ève dont le nom se perpétue. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui s’appelle Caïn ou Seth.

 

« Veille à ce que le Bluetooth de ton portable soit toujours désactivé ». Elle s’est fait une réflexion, sur le moment : ma grand-mère n’aurait pas compris cette phrase sortie d’un monde peuplé d’étoiles et de dièses destinés à soumettre les clients, abonnés et consommateurs à une force implacable. Pour tourner en rond tapez 1 suivie d’étoile. Si vous voulez vous suicidez, tapez 3 suivi de dièse ? Nous n’avons pas compris votre réponse. Veuillez réessayez. Sinon tapez 0 pour revenir au sommaire.

On en parle

link.


Éditions Points, 309 pages, avril 2025 (première édition 2008)

Traduit de l’hébreu (Israël) par Valérie Zenatti.

 

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine : « L’histoire d’une vie » et « Des jours d’une stupéfiante clarté« . Cet écrivain a été, à jamais, marqué par son enfance dont il a témoigné dans les trois romans que j’ai lus de lui.

Ici, il s’agit encore une fois d’une famille juive éduquée et qui se sentait très bien acceptée par la population d’une ville qui pourrait être Bucarest. Les parents du jeune Hugo sont pharmaciens, et la mère d’Hugo met tout son courage et son grand cœur au service des plus pauvres de la ville. Lors de l’occupation allemande, les nazis bien aidés par des habitants antisémites, chassent tous les juifs qui ont essayé d’échapper aux rafles. La mère d’Hugo a la bonne idée de demander à la seule femme en qui elle a entièrement confiance de cacher son fils : il s’agit de Mariana une prostituée qui exerce sa profession et vit au bordel de la ville.

Le roman peut commencer, et c’est vraiment très bien construit sur le plan littéraire. Cet enfant qui va passer deux longues années dans un placard voit, à travers, les lames des planches mal jointes du cagibi, la chambre de Mariana. La chambre elle-même, lui apparaît comme un endroit proche du paradis. L’enfant vit de longues journées seul, et lui revient en forme de rêves un peu hallucinés, sa vie d’avant et pour le lecteur c’est le moyen de connaître trois personnages : sa mère, cette femme remarquable qui jusqu’à la fin, elle veut donner les mêmes leçons d’humanisme à son fils. On connaît moins son père, mais très bien son oncle ; un homme brillant qui a malheureusement rencontré l’alcool et qui n’a pas rempli les espoirs que tout le monde a mis en lui.

La vie de l’enfant caché, c’est aussi arriver à comprendre la vie de Mariana, peu à peu il comprendra le rôle des hommes qui visitent cette femme toutes les nuits. Et puis, il apprendra à aimer cette femme au caractère instable, et vivra auprès d’elle l’éveil de sa sexualité. Cette réalité sexuelle d’une femme mûre avec un enfant de 12 ans m’a dérangée et je me suis demandé si la situation avait été inversée le roman aurait-il été accepté. (Si c’était une jeune fille de 12 ans qui aurait vécu ses premières expériences sexuelles avec un homme de 40 ans qui l’aurait cachée ! !) Tout cela est écrit avec l’impression qu’Hugo voit bien que sa survie est de plus en plus menacée par les Nazis et leurs amis qui, jusqu’au dernier jour de l’occupation allemande, ont cherché les juifs qui ont échappé à la déportation pour les assassiner.

Enfin la dernière partie, on voit l’arrivée des Russes et la prise du pouvoir de membres du parti communiste qui se disent stalinien et qui se dépêchent de punir tous ceux qui étaient proches des Allemands donc bien sûr les prostituées, que Mariana ait caché un enfant juif est bien peu de poids face à l’accusation d’être une femme qui a couché avec des Allemands ! Comme toujours les hommes les plus violents sont ceux qui ont été leurs clients et qui ne veulent surtout pas que leur femmes puissent l’apprendre.

Un grand écrivain qui a su expliquer au monde ce qu’il s’est passé dans les pays slaves où toute une population juive a disparu lors du Nazisme.

 

Extraits

Début.

 Hugo aura onze ans demain. Anna et Otto viendront pour son anniversaire. La plupart des amis d’Hugo ont été expédiés dans des villages lointains, et les rares autres le seront bientôt. La tension dans le ghetto est vive, mais personne ne pleure. Les enfants devinent au fond d’eux-mêmes ce qui les attend. Les parents contiennent leurs émotions afin de ne pas semer la peur, mais les portes et les fenêtres n’ont pas cette retenue, elles sont claquées ou poussées nerveusement. Le vent s’engouffre partout.

L’enfant caché.

 En plein jour il pouvait deviner entre les lattes les prairies où les chevaux et les vaches paissaient des champs gris, et deux bâtiments à colombages. Il avait même aperçu des enfants aller à l’école. C’est étrange tous les enfants vont à l’école, et moi j’en suis privé. Pourquoi m’inflige-t-on une telle punition ?
 Parce que je suis juif, se répondit-il. 
Pourquoi sommes-nous punis ?
 À la maison on ne parlait pas de cela. Une fois, il avait demandé à sa mère comment on savait que quelqu’un était juif. 
Elle avait répondu simplement :
– Nous ne faisons pas la différence entre ceux qui sont juifs et ceux qui ne le sont pas.
– Pourquoi chasse-t- on les Juifs ?
– C’est un malentendu. 
Cette explication incompréhensible s’était fichée dans sa tête. Il essayait à présent de retrouver où s’était nichées cette réponse et l’incompréhension qu’elle avait suscitée. 
– C’est la faute des Juifs ?
– On ne doit pas faire de généralités, avait doucement répondu sa mère.

Les derniers mots de la lettre de sa mère ?

J’imagine que l’acclimatation a ta nouvelle vie n’est pas facile. Je t’en conjure : ne désespère pas. Le désespoir est une défaite. J’ai cru, et je crois encore que la bonté et la foi triompheront du mal. Pardonne à ta mère son optimisme en ces heures obscures. Je suis ainsi, tu me connais, il faut croire que c’est ainsi que je serai toujours. 
Je t’aime très fort ,
mam

 

 

 

U-Z

U

Ugresik Dubravka (Baba Yaga a pondu un œuf 15 aout 2022)

V

Vance (J.D) (Hillbilly Élégie 18 05 2020)

Van Reybrouck (David) (Zinc 12 aout 2021)

Varenne (Antonin) (La Toile du Monde 1juillet 2019)

Vecchio (Borgo) (Giosué Calaciura 17 aout 2020)

Ventrella (Rosa) (Béni soit le père 17 juillet 2023)

Verdo (Yann) (Noone ou le marin sans mémoire 3 juin 2022)

Vergez-Chaignon (Bénédicte) (les secrets de Vichy 6 mars 2023)

Vernant ( Jean-Pierreà (L’univers, les Dieux, les hommes 14 février 2011)

Viel (Tanguy) ( La fille qu’on appelle 14 février 2022) (insoupçonnable 8 mai 2024)

Vignal (Hélène) ( Plan B pour l’été 10 février 2020)

Villeneuve (Angélique) (Les ciels furieux 11 avril 2024)

Vingtras (Marie) (Blizzard 20 décembre 2021)

Vitkine (Benoît) (Les Loups 24 avril 2023) (L’enclave 20 mai 2023)

Von Canal (Anne) (Ni terre ni mer 18 novembre 2019)

Vuillard (Eric) (14 juillet 17 octobre 2016) (La guerre des pauvres 7 octobre 2019)

W

Waal (de) Edmund (La mémoire retrouvée) (8 juillet 2024)

Waberi (A ; Abdourahman) (Pourquoi tu danses quand tu marches 20 juin 2020)

Wagamese (Richard) (Les étoiles s’éteignent à l’aube 9 avril 2018) (Starlight 31 août 2020)

Waresquiel (de) (Emmanuel) (Voyage autour de mon enfance 24 avril 2022)

Werbowski (Tecia) (Le mur entre nous 14 juin 2021)

Westover (Tara) (Une éducation 21 juin 2021)

Wilhelmy (Audrée) (Peau-de-sang 13 janvier 2025)

Wind (Oswald) (Une Odeur de Gingembre 11 décembre 2025)

Winslow (Don) (Du feu sous la cendre 19 octobre 2020)

Wodin (Natascha) (Elle venait de Marioupol 09 novembre 2023)

Wood (Benjamin) (le complexe d’Eden Bellwether 27 juin 2022)

Woolf (Virginia) (Mrs Dalloway 14 janvier 2021)

Wright (Stephen) ( Méditations en vert 3 mai 2021)

X

Y

Yalom (Irvin) (Mensonges sur le Divan 12 juin 2012) (Et Nietzsche a pleuré 6 juillet 2012) (Le Problème Spinoza 28 juillet 2012) (Créatures d’un Jour 14 septembre 2015) (Comment je suis devenu moi-même 8 août 2018) (Le jardin d’Épicure 8 octobre 2021)

Yon (Adèle) (Mon vrai nom est Elisabeth 8 mai 2025)

Z

Zabius (Vincent) ( Le Monde de Sophie 28 décembre 2022)

Zalapi (Gabriella) ( Ilaria 3 janvier 2025)

Zauner (Michelle) (Pleurer au supermarché 14 juillet 2025)

Zeh (Julie) (Nouvel An 25 mai 2020) (Brandebourg 10 novembre 2025)

Zenatti (Valérie) (Jacob Jacob 4 février 2019)

Zeniter (Alice) (L’art de perdre 23 avril 2018) (Frapper l’épopée 15 septembre 2025)

Zilberman (Ruth) (209 rue Saint Maur 22 avril 2021)

Zola (Emile) (Le ventre de Paris 17 août 2025)

Zorwat CEC (Zelika) (Scène villageoise sans cochon 10 juin 2024)

Zuchtriegel (Gabriel) (Pompéi la Magie des Ruines 6septembre 2025)

Zweig (Stefan) (Les joueurs d’Échecs 28 juillet 2018)(Marie-Antoinette 23 novembre 2023))

Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

Avant les camps, nous ne savions pas discerner l’éphémère de l’immuable. À présent nous avons eu notre compréhension des choses.

J’ai déjà lu, et j’avais été très touchée par l’Histoire d’une Vie, le décès de Aharon Appenfeld en janvier 2018 a conduit notre bibliothécaire à mettre ce livre au programme de notre club. Cette lecture est un nouvel éclairage sur la Shoah. L’auteur y rassemble, en effet, ses souvenirs sur les quelques mois après la libération des camps de concentration. Nous suivons Théo Kornfeld qui veut retrouver sa maison familiale en Autriche. Dans des chapitres très courts, le jeune homme raconte son errance à travers une Europe ravagée par la guerre, et sa volonté de retrouver son père et surtout sa mère, il est peu à peu envahi par ses souvenirs d’enfance. Avant la guerre, sa mère, visiblement bipolaire, entraîne son fils dans tous les lieux où l’on peut écouter des concerts de Bach en particulier les monastère chrétiens et petites chapelles isolées même si elle en est parfois rejetée comme « salle juive ». Elle entraîne aussi son mari vers une faillite financière, lui qui travaille comme un fou pour satisfaire tous les besoins de sa trop belle et fantasque épouse. L’errance de Théo à peine sorti de son camp, lui fait croiser les « rescapés ». Chaque personne essaie de retrouver une once de dignité pour repartir vers d’autres horizons. C’est terrible et chaque vie révèle de nouvelles souffrances, je pense à cette femme qui s’installe sur le bord de la route pour apporter des soupes chaudes et réconfortantes aux personnes qui viennent d’être libérées et qui sont sur les routes. Elle ne peut pas se remettre d’avoir empêché sa sœur et ses deux nièces de s’exiler en Amérique avant l’arrivée des nazis, elles sont mortes maintenant et en nourrissant les pauvres ères échappés à la mort elle essaie d’oublier et de revivre.

Entre rêve et hallucination, Théo livre un peu les horreurs dont il a été témoin, et surtout il redonne à chacune des personnes dont il se souvient une personnalité complexe qui ne se définit pas par le numéro gravé sur son bras, ni par sa résistance ou non aux coups reçus à longueur de journée. Tout ce que raconte Théo se passe dans une atmosphère entre rêve et réalité, il est trop faible pour avoir les idées très précises et les souvenirs de l’auteur viennent de si loin mais ils ne se sont jamais effacés c’est sans doute pour cela qu’il dit de ses journées qu’ils sont « d’une stupéfiante clarté ». Un livre qui vaut autant par la simplicité et la beauté du style de l’auteur que par l’émotion qu’il provoque sans avoir recours à un pathos inutile, ici les faits se suffisent à eux mêmes.

 

 

Citations

 

L’enfance du narrateur avant la Shoah

Tandis que ses camarades de classes étaient rivés à leur banc dur, sa mère et lui voguaient sur des rails lisses, avalant de longues distances dans des trains luxueux. Le père était inquiet, mais il n’avait pas la force de stopper un désir si puissant. Il enfouissait sa tristesse dans la librairie, jusque tard dans la nuit.
Il essayait parfois d’arrêter la mère.  » Le petit n’est pas allé à l’école depuis une semaine. Ses notes sont catastrophiques. »
– Ce n’est pas grave, ce qu’il perçoit durant le voyage est plus important et l’armera pour la vie. »
-Je baisse les bras, concluait Martin en reconnaissant sa défaite

Passion ou folie de sa mère

La vieille Matilda dispensait bon sens et quiétude. Considérant d’un œil réprobateur la passion de la mère pour les églises les monastères, elle la sermonnait : »Tu dois aller prier à la synagogue. Les prières atteignent leur destinataire lorsqu’on suit le rite de ses ancêtres. »
Mais la mère rétorquait que dans les synagogues il n’y avait ni sérénité, ni musique, ni images bouleversantes, le plafond était nu et le cœur ne pouvait s’exalter.

L’après guerre

Le lendemain il s’engagea sur une route large et lisse, en direction du nord. Un camion était couché après un virage, moteur pointé vers le ciel, donnant à l’habitacle une expression de mort veines. Théo le contempla un instant avant de se dire qu’il trouverait sûrement de dans un briquet des cigarettes fines.
 Des accessoires militaires étaient éparpillés au milieu de boîte en carton et de bouteilles de bière qui avait été projeté de toutes parts.

 La langue des camps

Au camps, on parlait une autre langue, une langue réduite, on utilisait que les mots essentiels, voire plus de mots du tout. Les silences entre les mots était le vrai langage. Un jour, un compagnon de son âge, pour qui il avait de l’estime, lui avait confié : « J’ai peur que nous soyons muets lorsque nous serons libérés. Nous n’avons presque plus de mots dans nos bouches. »

 

Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti.

Pourquoi aucun coquillage ? Cela me semble tellement puéril à côté du contenu du livre ! Aharon Appelfeld est né dans une région du monde qui a changé de nationalité très souvent. Originaire de Bucovine, il a surtout le malheur d’être juif, toute sa famille disparaîtra pendant la deuxième guerre mondiale. Il doit sa survie, à son courage, il a fui le camp de concentration. Pendant deux ans, il a erré dans les forêts de l’Ukraine en essayant, jour après jour, de ne pas mourir, il n’avait que dix ans !

C’est la première partie du livre. Le livre commence par le bonheur d’une enfance heureuse dans un monde qui a complètement disparu aujourd’hui. Comme toujours, dans ces témoignages, certains passages sont très difficiles à lire. Le chapitre sept, par exemple. Il se souvient d’une femme qui fait tout ce qu’elle peut pour obliger un enfant à fuir la douceur relative de ses bras pour qu’il se cache et essaye de se sauver, l’enfant tel un petit animal s’accroche à elle avec l’énergie du désespoir, ensemble ils monteront dans le train de la mort.

La deuxième partie du livre raconte ses difficultés à s’adapter en Israël et à trouver sa langue d’écriture. C’est une très belle réflexion sur la culture et la langue. Je m’attendais à trouver des remarques sur le conflit palestinien mais ce n’est pas son propos. Pour moi, c’est un livre à lire absolument, un de plus diront certains sur ce sujet. Mais en le lisant on comprend qu’il ne pouvait pas faire autrement que de nous le raconter. Ses souvenirs sont si lourds qu’il doit pouvoir les partager avec ses lecteurs

Citations

 Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps.

 

Ma mère fut assassinée au début de la guerre. Je n’ai pas vus sa mort, mais j’ai entendu son seul et unique cri. Sa mort est profondément ancrée en moi -, et plus que sa mort, sa résurrection. Chaque fois que je suis heureux ou attristé son visage m’apparaît, et elle, appuyée à l’embrasure de la fenêtre, semble sur le point de venir vers moi.

À cette époque, j’appris qu’un homme ne voit jamais que ce qu’on lui a déjà montré.

 

Chaque être qui a été sauvé pendant la guerre l’a été grâce à un homme qui, à l’heure d’un grand danger, lui a tendu la main.