Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

31 Thoughts on “209 rue Saint-Maur Paris X° (autobiographie d’un immeuble) – Ruth ZYLBERMAN

  1. Comme toi, l’avis de Keisha m’a inci­tée à le noter. Je retiens qu’il faudra prendre des notes pendant la lecture pour ne pas s’emmêler les pinceaux !

  2. keisha on 22 avril 2021 at 08:18 said:

    Chic alors ! Tu en parles très bien, c’est complet aussi. Comme toi, les noms me perdaient un peu, mais quelle impor­tance, fina­le­ment, face au si grand inté­rêt de ce livre ?

  3. Evidem­ment, là, il a trop d’ar­gu­ments pour lui ce titre : Pérec, la dimen­sion histo­rique, archi­tec­tu­rale et sociale ! Je note immé­dia­te­ment le titre et le reportage.

  4. Je l’avais déjà repéré chez Keisha… il est noté.

  5. Voilà une chro­nique dont l’en­thou­siasme est plutôt communicatif.

  6. comme toi le billet de Keisha m’a beau­coup inté­ressé, j’ai fait le parcours inverse j’ai regardé le docu­men­taire sur Arte car il passait à ce moment là et j’ai commandé le livre que je ne lirai pas tout de suite mais sans doute dans quelques temps
    j’ai été terri­ble­ment touché par ces histoires où l’on a à la fois le pire et le meilleur de l’être humain
    la fin du docu­men­taire est poignant vraiment

    • Le docu­men­taire est d’une rare discré­tion. Le livre permet de connaître toute l’histoire de cet immeuble. Pas seule­ment le sort des familles juives.

  7. Je n’ai vu que le docu­men­taire, très touchant. J’ai l’in­ten­tion de décou­vrir le livre, dès que je pourrai.

  8. Je l’ai repéré aussi chez Keisha, je verrai à sa sortie en poche.

  9. ça a l’air passion­nant, j’adore l’idée !

  10. Repéré, je ne sais plus chez qui, merci pour cette belle piqure de rappel !

    • depuis ce billet et que mon livre tourne chez des gens que j’aime en parti­cu­lier mes enfants pari­siens , je peux confir­mer son succès intergénérationnel

  11. Je l’avais noté pour la première fois lors de notre semaine de lecture théma­tique autour de l’ho­lo­causte. C’est vrai­ment une idée origi­nale et un bel hommage. Merci pour les jolis extraits

    • Le repor­tage n’est que sur la dispa­ri­tion des juifs vivant dans cet immeuble, et c’est un très beau repor­tage. Le livre retrace t’aoute l’histoire de cet immeuble et c’est Paris qui s’anime pour nous et c’est passionnant.

  12. Ce texte semble effec­ti­ve­ment inté­res­sant, et doit être boule­ver­sant à plus d’un titre. je note.

    • C’est inté­res­sant pour tout le monde et je pense passion­nant pour des pari­sien. Pour l’instant, tout le monde à l’air d’accord sur ce livre.

  13. ça a l’air une très belle décou­verte en effet !

  14. Les biblio­ma­niacs l’ont présenté égale­ment. Et avec le même enthou­siasme que toi.
    http://​www​.biblio​ma​niacs​.fr/​b​i​b​l​i​o​m​a​n​i​a​c​s​-​e​p​i​s​o​d​e​-​113 – 209-rue-saint-maur-de-ruth-zylberman/

    J’ai très envie de le lire et je suis ravie d’ap­prendre par les commen­taires qu’il sort bien­tôt en poche.

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