Édition Le Livre de Poche

Traduit de l’an­glais par Astrid Von Busekist

Lu dans le cadre des feuilles allemandes

Si ce livre, n’est pas écrit par un auteur alle­mand, le sujet concerne bien l’Al­le­magne, il trouve donc, selon moi, parfai­te­ment sa place dans le mois de litté­ra­ture alle­mande. Cette enquête est passion­nante, Philippe Sand cherche à comprendre la person­na­lité de Otto von Wäch­ter et de sa femme Char­lotte, deux nazis de la première heure. Otto est respon­sable de la mort d’au moins 300 000 juifs et de milliers de Polo­nais. Son fils Horst, en 2013, est persuadé que son père ne peut pas avoir commis ces crimes abomi­nables, ce fils veut abso­lu­ment que la lumière soit faite sur le passé de son père. Il a été en grande partie élevé par sa mère (puisque son père meurt en 1949) qui elle, n’a pas voulu pas savoir la vérité mais elle la connais­sait très bien et qui a construit une fable posi­tive sur un des pires crimi­nels nazis. Un des grands inté­rêts de cet essai, tient la person­na­lité du fils . Il est touchant d’être aussi partagé entre l’amour de son père et la réalité qu’il ne veut pas voir.

L’autre partie de l’en­quête concerne la fuite de ce nazi et des protec­tions catho­liques dont il a béné­fi­cié. L’au­teur va cher­cher dans toutes les archives le moindre détail ce qui s’est passé pour Otto de 1945 à 1949. Il est d’abord resté en Autriche dans la montagne avant de passer en Italie pour finir dans un couvent à Rome. Il mourra de façon brutale et son fils sera persuadé qu’il a été empoi­sonné par les Sovié­tiques ou les Améri­cains et cette idée lui fait du bien car cela lave­rait un peu l’hon­neur de son père. Quelles que soient les preuves que Philippe Sand met sous les yeux du fils celui-ci restera convaincu que son père ne pouvait pas être un crimi­nel de masse. Toute la famille von Wäch­ter, une grande famille noble autri­chienne, en voudra beau­coup à Horst d’avoir colla­boré à cette enquête. C’est très inté­res­sant de voir à quel point l’Au­triche a été le berceau du nazisme alors qu’a­près la guerre ce pays a rendu l’Al­le­magne respon­sable de cette idéo­lo­gie meur­trière. D’ailleurs aujourd’­hui encore la famille a des réac­tions anti­sé­mites, une des tantes se scan­da­li­sera qu’un des descen­dants de la famille travaille sous les ordres d’un juif !

Seule une des petite fille finira par déclarer :

Mon grand-père était un meur­trier de masse

Cette phrase clos le livre.

La person­na­lité de Char­lotte et ses actions sont au moins aussi inté­res­santes que la vie de son mari , elle n’a jamais été inquié­tée alors qu’elle est au moins une voleuse et elle a, entre autre, pillé le musée de Craco­vie. C’est d’ailleurs en reven­dant des œuvres volées qu’elle a réussi à envoyer de l’argent à son cher mari en fuite. Et après la guerre, elle soutien­dra toujours le nazisme . Ni son mari ni elle n’ont eu le moindre remord pour l’ex­ter­mi­na­tion des juifs dont ils ne veulent pas être respon­sables alors que l’idéo­lo­gie qu’ils ont soute­nue jusqu’à leur dernier souffle est bien la seule respon­sable de cette horreur.

J’ai admiré sans aucune réserve la qualité des recherches de cet écri­vain, comme il a dû se confron­ter à la person­na­lité atta­chante du fils, il a été amené à véri­fier le moindre détail et s’il n’a pas convaincu Horst vin Wärch­ter, il ne laisse aucune place au doute à son lecteur.

  • Oui, Otto von Wäch­ter est bien un crimi­nel de masse qui aurait mérité la pendaison.
  • Oui, l’église catho­lique a bien créé des filières d’éva­sion pour les nazis
  • Oui, la CIA le savait mais comme il a fallu très vite orga­ni­ser une défense contre la montée en puis­sance des Russes et que la guerre froide s’or­ga­ni­sait, les améri­cains ont repéré mais peu inquiété à partir de 1947 les cadres Nazis.

Citation

L’antisémitisme autrichien à l’origine du nazisme.

À l’école de droit, Otto épouse la cause natio­na­liste et le combat des Sudètes germa­no­phones. Il suit ainsi les traces de son père, lui-même membre du Deutsche Klub, une asso­cia­tion germa­niste exclu­si­ve­ment mascu­line qui s’op­pose à l’ar­ri­vée des Juifs et des autres réfu­giés des anciennes provinces de l’empire. « Ache­tez aryen ! » clame le bulle­tin de l’as­so­cia­tion. En mars 1921, peu de temps après que son père a été nommé ministre de la défense, Otto parti­cipe à une marche de protes­ta­tion anti­juive dans le centre de Vienne. À l’ap­pel de l » »Anti­se­mi­ten­bund », créé deux ans plus tôt, quarante mille parti­ci­pants réclament l’abo­li­tion des droits fonda­men­taux de citoyen­neté et de propriété des Juifs, ainsi que l’ex­pul­sion de tous les juifs arri­vés après 1914. Les commerces juifs et les usagers juifs des trans­ports publics vien­nois sont atta­qués. Otto est arrêté condamné et jugé par la cour du district de Vienne ; il passe quatorze jours en prison et écope d’une peine d’un an avec sursis. La presse le quali­fie de « monar­chiste » il n’a pas encore vingt ans et il vient pour la première fois de fran­chir la ligne de la criminalité.


Édition l’olivier

Quel beau livre ! Et aussi, un roman qui permet de décou­vrir un fait tota­le­ment inconnu de la deuxième guerre mondiale et de connaître un peu mieux l’Île Maurice. Après « les rochers de poudre d’or » qui décri­vait la pauvreté des familles indiennes qui étaient venues en croyant s’en­ri­chir sur l’île Maurice, nous voici, en 1944, dans une de ces familles exploi­tée de façon éhon­tée par un plan­teur de cannes à sucre. Cette famille de trois garçons pour­raient être moins malheu­reuse si le père n’était pas un homme que l’al­cool rend mauvais et qui tape alors sans aucune rete­nue sa femme et ses enfants. Ses trois fils s’en­tendent bien et leur plus grand bonheur est d’al­ler cher­cher l’eau de la jour­née à la rivière. Ils ramènent tous les jours six seaux qui remplissent la citerne de leur pauvre masure. Un jour, une pluie extrê­me­ment violente fait débor­der la rivière et celle-ci devient un torrent si impé­tueux que deux frères sont empor­tés dans des flots char­riant boue et énormes cailloux.

La famille démé­nage, on comprend bien que les parents ne peuvent plus vivre si près d’un lieu marqué par la mort de leurs deux enfants. Le père est devenu gardien de prison, il est toujours aussi violent et frappe toujours aussi fort sa femme et son dernier fils. La deuxième partie du roman permet de comprendre qui étaient les gens que son père gardait, parmi eux un enfant David. Les deux enfants tisse­ront un lien d’amitié alors qu’ils ne parlent pas la même langue mais ces deux petits de neuf ans presqu’aussi malheu­reux vont se comprendre et Raj le petit Mauri­cien voudra sauver David « le petit juif de Prague ».

J’aime la langue de Nata­cha Appa­nah et sa façon de construire ses récits, le seul roman qui m’avait moins convain­cue était « la noce d’Anna » mais là je retrouve toute la violence conte­nue de « le ciel par dessus les toits « .

Je pense que cette écri­vaine a connu de près la misère et les violences fami­liales que cela peut engen­drer, elle connaît bien aussi l’île Maurice et je trouve extra­or­di­naire la façon dont elle nous a fait connaître le drame des ces juifs refou­lés d’Is­raël et dont l’An­gle­terre s’est débar­ras­sée sur une île sans leur permettre de vivre digne­ment. Le petit Raj ne connais­sait rien évidem­ment à la guerre qui se passait si loin de chez lui et le mot « juif » ne voulait rien dire pour lui. Mais ce seul mot faisait que David vivait en prison et lui était libre de ses mouve­ments (quand il pouvait échap­per aux coups de son père !). Or c’est à travers ses yeux que nous voyons le drame se tisser, tel que le vieux monsieur qu’il est devenu essaie de se le rappe­ler. Une tragé­die adou­cie un peu par le person­nage de la mère qui aime son fils et le sauve de la polio­myé­lite, car elle connaît les plantes qui guérissent.

J’ai beau­coup aimé la façon dont le récit est construit, le vieil homme connaît main­te­nant les raisons pour lesquelles il y avait des prison­niers juifs sur son île, mais quand il avait neuf ans il n’en avait aucune idée, et la mort brutale de ses frères l’avait telle­ment perturbé qu’il a voulu que David les remplace et, des consé­quences que cela a entraî­nées, il se sent coupable encore aujourd’hui.

Citations

La misère des coupeurs de canne à sucre.

À la lisière de l’im­mense champs de cannes d’un vert ondu­lant sur la propriété sucrière de Mapou, commen­çait une série dégin­gan­dée de boxes, de huttes, de soi-disant maisons faites de tout ce qui tombait entre les mains de nos aînés et que l’on appe­lait le « camp ». Branche, bûches, bout de bois, souches, feuille de canne, brin­dilles, bambous, paille, palets de bouse de vache séchée, l’ima­gi­na­tion de ces gens-là étaient infi­nie. Je ne sais pas comment j’ai survécu à la vie dans le camp, comment le petit garçon frêle et peureux que j’étais a pu traver­ser ces huit longues années. Ici, dès qu’un enfant tombait malade, la famille prépa­rait tout de suite son lit mortuaire et, en règle géné­rale, elle avait raison, la mort suivait la mala­die, systé­ma­ti­que­ment, inexorablement.

La pluie tropicale.

À Mapou, la pluie était un monstre. on la voyait prendre des forces, accro­chée à la montagne, comme une armée regrou­pée avant l’as­saut, écou­ter les ordres de combat et de tueries. les nuages gros­sis­saient de jour en jour, si lourds et goulus que le vent qui nous faisait titu­ber, au sol, n’ar­ri­vait plus à les chas­ser. Nous levions les yeux vers la montagne, quand la pous­sière nous donnait un répit et les soupirs de nos aînés nous prépa­rait au pire.

Son père .

Mon père n’était pas meilleur ou pire que les autres. Il hurlait des choses que nous ne compre­nions pas, chan­tait des chan­sons deve­nues incom­pré­hen­sibles tant sa langue était lourde et gonflée d’al­cool et nous prenions des coups si nous ne chan­tions pas comme il le souhai­tait. Souvent, nous nous retrou­vions dehors serrés contre ma mère et nous n’étions pas la seule famille dans ce cas-là. 
Que dire de plus sur ces nuits au camp ? Je n’avais pas l’im­pres­sion d’être plus malheu­reux qu’un autre, mon univers commen­çait et s’ar­rê­tait ici, pour moi, le monde était fait ainsi, avec des père qui travaillaient du matin au soir et rentraient chez eux, saouls , pour malme­ner leur famille.

La culpabilité du survivant.

Les yeux de mon père sur moi, ce regard qui noir­cis­sait de plus en plus, contre qui pouvait-il hurler, qui pouvait-il taper pour exor­ci­ser sa colère ? Et cette ques­tion au bout de sa langue, cette ques­tion qu’il n’a jamais pu pronon­cer tout haut mais que j’en­ten­dais à chaque fois que je passais à côté de lui, à chaque fois que sa main s’abat­tait sur moi, sur ma mère. Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi, Raj, petit vaurien frêle, as-tu survécu ? Pour­quoi toi ? Pour­quoi toi ?

Découverte de David .

Je ne sais pas si je dois avoir honte de le dire mais c’est ainsi. Je ne savais pas qu’il y avait une guerre mondiale qui durait depuis quatre ans, quand David avait demandé, à l’hô­pi­tal, si j’étais juif, je ne savais pas ce que ça voulait dire, j’ai dit non parce que j’avais la vague impres­sion que juif dési­gnait une mala­die parce que j’étais dans un hôpi­tal, je n’avais jamais entendu parler de l’Al­le­magne, je ne savais pas grand chose en réalité. J’avais trouvé David, un ami ines­péré, un cadeau tombé du ciel et en ce début d’an­née 1945, c’est tout ce qui comp­tait pour moi.

L’étoile de David.

C’est aussi ce jour-là qu’il m’a montré sa médaille et qu’il m’a parlé de l’étoile de David et moi, pauvre idiot, pauvre naïf, pauvre gosse né dans la boue, moi, vexé comme un pou. et puis quoi encore ? peut-être que la forêt s’ap­pelle la forêt de Raj ? Comment une étoile pouvait porter son nom, hein, pouvait- il me le dire ? Il me prenait pour un gaga ou quoi ? 
Mon ami serra son étoile et me dit que ce David-là était un roi. Et alors ? Raj aussi voulait dire roi !

Édition Odile Jacob

Cet auteur fait partie des penseurs contem­po­rains que je peux lire jusqu’au bout. Ce n’est pas forcé­ment un gage de qualité pour sa pensée car je recon­nais humble­ment que j’ai beau­coup de mal à lire les auteurs abstraits. Autant, quand ils expliquent leur pensée orale­ment, je suis parfois passion­née, je me procure alors leur livre mais je constate souvent que j’ai beau­coup de mal à les lire. Pour Cyrul­nik ce n’est pas le cas, car il mêle toujours du narra­tif à l’abs­trac­tion et cela rend ses livres passion­nants pour moi.

Dans ce livre-ci, il essaie de cerner ce qui fait qu’un être humain garde son libre arbitre où bien se soumet au groupe et peut alors commettre le pire.

Bien sûr, il démarre par cette pure horreur : pour­quoi alors qu’il avait sept ans des alle­mands ont décidé de le tuer ? Et s’il a survécu, il lui faudra de nombreuses années pour oser dire devant l’opi­nion fran­çaise ce qui s’est effec­ti­ve­ment passé. Ensuite, il analyse sous plusieurs angles d’at­taque toutes les circons­tances qui ont permis à des hommes et des femmes de prendre des déci­sions qui iront dans le sens de la dignité humaine ou au contraire dans l’abjection.

Ce livre est très diffi­cile à résu­mer, mais ce que l’on peut dire c’est qu’en­suite on a vrai­ment envie de faire partie des adultes qui n’ac­cep­te­ront pas d’obéir aux dogmes ambiants sans exer­cer leur pensée critique. Je trouve très inté­res­sant qu’il se mette lui-même en cause en tant que méde­cin. Il était neuro psychiatre quand on faisait encore des lobo­to­mies et s’il n’en a pas fait lui-même il a vu très peu de méde­cins s’y oppo­ser. Comme nous venons de vivre une époque où la doxa médi­cale était très diffi­cile à mettre en cause, j’ai été très sensible à ce qu’il décrit. Il prend un moment un exemple que j’ai trouvé telle­ment parlant, quand il était jeune méde­cin on était persuadé qu’il ne fallait pas endor­mir loca­le­ment des plaies avant de les sutu­rer, car cela risquait de moins bien cica­tri­ser. Il a donc fait ainsi en faisant souf­frir des enfants, alors que fina­le­ment il n’y a aucune raison médi­cale de ne pas anes­thé­sier les plaies avant de les recoudre.

Comme vous le voyez ce que je retiens ce sont tous les exemples que cet auteur prend pour illus­trer ses propos. mais j’ai noté beau­coup de passages pour que vous puis­siez cerner sa pensée.

Je vous conseille vrai­ment la lecture de ce livre ou d’écou­ter ce penseur si humain que cela fait du bien de faire partie de la même huma­nité que lui.

Citations

Les enfants et les discours totalitaires.

Les enfants sont les cibles inévi­table de ces discours trop clairs parce qu’ils ont besoin de caté­go­ries binaires pour commen­cer à penser : tout ce qui n’est pas gentil est méchant, tout ce qui n’est pas grand est petit, tout ce qui n’est pas homme est femme. Grâce à cette clarté abusive ils acquièrent l’at­ta­che­ment sécu­ri­sant à maman et à papa à la reli­gion aux copains d’école et au clocher du village. Cette base de départ permet d’ac­qué­rir une première vision du monde, une claire certi­tude qui donne confiance en soi et aide à prendre place dans sa famille et sa culture.

Des idées simples et intéressantes.

Pour Darwin l’homme, mammi­fères proche du singe, peut s’ar­ra­cher à la condi­tion animale grâce a un cerveau qui lui donne accès au monde de l’ou­til et du verbe. Pour lui, les êtres vivants ne sont pas hiérar­chi­sés, ils s’adaptent plus ou moins bien aux varia­tions du milieu. C’est le plus apte à vivre et à se repro­duire dans ce milieu qui sera favo­risé par la sélec­tion natu­relle, ce n’est pas forcé­ment le plus fort. Une telle pensée écosys­té­mique ne pouvait pas satis­faire ceux qui aiment les rapports de domi­na­tion. Quand Freud perce­vait une diffé­rence entre deux mondes mentaux, il éprou­vait le bonheur des explo­ra­teurs ; Mengele au contraire y voyait la preuve d’une hiérar­chie natu­relle. Cette inter­pré­ta­tion du monde faisait naître en lui un plai­sir d’obéis­sance qui mène à la domination.

Des faits qui me révoltent.

Ernst Rüdin, psychiatre géné­ti­cien suisse, avait fait passer à la demande de Hitler la loi de la stéri­li­sa­tion contrainte (1934) afin d’éli­mi­ner les schi­zo­phrènes, les faibles d’es­prit, les aveugles, les sourds et les alcoo­liques. En 1939, il reçut la médaille Goethe pour son travail scien­ti­fique qui légi­ti­mait l’éli­mi­na­tion des enfants de mauvaise qualité (…)
En 1945, à la fin de la guerre, Ernst Rüdin affirma qu’il s’agis­sait d’un simple travail acadé­mique. Il fut puni d’une amende de 500 marks et après avoir été décoré deux fois par Hitler, il pour­sui­vit sa carrière aux États-Unis et rentra à Munich pour y mourir en 1952.

La banalité du mal.

Je vais vous surprendre, mais je pense que ces crimes sans émotion ni culpa­bi­lité ne sont pas rares et que beau­coup d’êtres humains en sont capables. Il ne s’agit pas d’an­hé­do­nie, engour­dis­se­ment de la capa­cité à éprou­ver du plai­sir. Adolf Eich­mann ressen­tait de grands bonheurs quand il envoyait à Ausch­witz des trains bour­rés de juifs. C’est le plai­sir qu’on éprouve à bien faire son travail, à tampon­ner, à clas­ser, à nettoyer la société de la souillure juive. Voilà, c’est simple, cette énor­mité est banal, c’est ainsi que je comprends « la bana­lité du mal » de Hannah Arendt.

Et pourtant c’est vrai.

Aucune décou­verte scien­ti­fique, aucune idée philo­so­phique ne peut naître en dehors de son contexte cultu­rel. Beau­coup de nazis, comme beau­coup de lobo­to­mi­seurs , n’avaient aucune conscience du crime qu’ils commet­taient. Ils habi­taient une repré­sen­ta­tion où ils puisaient leurs déci­sions poli­tiques ou théra­peu­tiques : donner mille ans de bonheur au peuple en extir­pant la souillure juive et soigner la folie en décou­pant le cerveau. Quand la violence est banale, la culture légi­time ce mode de régu­la­tion des rapports sociaux. Les méde­cins nazis étaient convain­cus qu’ils contri­buaient scien­ti­fi­que­ment à l’an­thro­po­lo­gie physique. C’est au nom de la morale qu’ils ont exter­miné 300 000 malades mentaux en Alle­magne, qu’ils ont réalisé de mortelles expé­ri­men­ta­tions médi­cales sur des enfants et ont assas­siné en rigo­lant 6 millions de juifs en Europe.

L’importance du malheur.

Si par malheur nous pouvions suppri­mer le malheur de la condi­tion humaine, nous ferme­rions les librai­ries et ruine­rions les théâtres. Est-ce ainsi que nous pour­rions expli­quer la puis­sance du confor­mité quand nous cher­chons à nous mettre en accord, en harmo­nie avec les incon­nus qui parti­cipent au groupe auquel on désire appartenir ?

Penser ne peut être que complexe.

La pensée facile, le Diable et le bon Dieu, le bien et le mal, ça ne marche pas. Chez le même homme, il y a des pulsions contraires : la rage de détruire et le courage de recons­truire. C’est par empa­thie que Himm­ler a commandé la construc­tion des chambres à gaz. Quand il a vu le malaise de ses soldats, blancs d’an­goisse et obli­gés de boire de l’al­cool pour se donner la force de mitrailler des femmes nues portant leur bébé dans les bras, il a compati avec eux et à propo­ser une tech­nique propre pour tuer ces gens sans trau­ma­ti­ser les soldats. Quand la lobo­to­mie a été inven­tée, les congrès ne parlaient que de tech­niques : faut-il faire un volet fron­tal, intro­duire une aiguille dans le creux sus-orbi­taire, injec­ter de l’al­cool, couper avec un scal­pel ? Le succès tech­nique arrê­tait l’empathie et empê­chait de voir que le prix humain était exor­bi­tant, que la « guéri­son » appor­tait plus de troubles que la maladie.

Merci aux éditions Plon

C’est un roman qui se lit très faci­le­ment mais qui pour autant ne m’a guère convain­cue. C’est une sorte de fable, qui permet à l’écri­vain de racon­ter (encore une fois) les horreurs de l’ex­ter­mi­na­tion des juifs.

Le person­nage prin­ci­pal est un enfant qui décide de deve­nir président des États-Unis et qui rencontre un vieil homme qui perd la mémoire. Tout le roman est construit autour de ce person­nage est-il un sauveur de juifs ou un alle­mand qui a voulu sauver sa peau en se faisant passer pour juif ? Fina­le­ment il y aura du vrai dans ces deux propositions.

J’au­rais bien aimé que l’écri­vain se penche sur la mémoire d’un ancien nazi qui trans­forme peu à peu la réalité pour pouvoir survivre à ce qu’il a fait. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais d’une vieille personne qui commence un Alzhei­mer et qui ne sais plus qui il est vrai­ment. En plus, il n’a pas fait que le mal et il n’était pas un acteur de l’ex­ter­mi­na­tion des juifs donc d’une certaine façon il peut se regar­der en face, ce que quel­qu’un comme Mendele devait avoir du mal à faire.

C’est un person­nage de fiction, et sur le sujet de la Shoa, je suis parti­cu­liè­re­ment exigeante ; c’est sans doute, la raison pour laquelle je suis passée à côté du charme de cette histoire et j’es­père que d’autres vont l’apprécier

Citation

Genre de phrases agaçantes.

La vérité sort de la bouche des enfants(…)
Les enfants ne sont pas repré­sen­tés au gouver­ne­ment, or, nous sommes concer­nés par les déci­sions qui sont prises aujourd’­hui, car elles auront des consé­quences demain .

Édition Autre­ment.  Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

C’est un premier roman d’Alain Mascaro qui semble lui avoir été inspiré par un grand voyage qu’il a entre­pris en déci­dant de quit­ter son emploi de profes­seur de lettres. Le titre en dit beau­coup sur le sujet du roman : le peu de liberté qui est laissé aux popu­la­tions de nomades qui décident de ne respec­ter aucune fron­tière et de vivre de spec­tacles qu’ils donnent de ville en ville. Le coeur même du roman raconte l’ex­ter­mi­na­tion du peuple tzigane par les nazis. Cela on le sait bien sûr, mais on lit beau­coup moins souvent les récits de la « Pora­j­mos » que ceux sur la Shoa. Le seul survi­vant d’un petit clan (kumpa­nia) des Thor­vath , Anton le dres­seur de chevaux, va devoir sa survie dans le ghetto de Łódź en se faisant passer pour un juif.(Ils ne doivent pas être nombreux à avoir fait cela !)

Le livre est rempli de toute la poésie des êtres libres qui aimaient sentir le vent de la steppe dans leurs cheveux quand ils chevauchent des montures aussi libres qu’eux. Le début commence avant la montée du Nazisme et la petite troupe vit au rythme des spec­tacles et des contes racon­tés par le violo­niste Jag que nous retrou­ve­rons à la fin du roman. Malheu­reu­se­ment la petite troupe est en Europe et sera entiè­re­ment massa­crée par les nazis. Je ne le savais pas mais à Łódź à coté du célèbre ghetto tenu par des juifs et qui ont été les derniers à être dépor­tés, il y a eu un camp de concen­tra­tion pour les Tziganes, il n’y a eu aucun survi­vants. J’avais lu le récit de ce ghetto parti­cu­lier « Un monstre et le chaos ». Nous rencon­trons là le portrait d’un méde­cin juif qui va enri­chir la person­na­lité d’An­ton, très vite, face au géno­cide sa famille le charge de survivre pour hono­rer la mémoire des morts. Dans le dernier camp, Anton rencon­trera un juif grec qui enri­chira ses connais­sances philo­so­phiques. Cet être solaire ne pourra pas survivre aux tortures des camps : que d’êtres d’ex­cep­tion dont l’hu­ma­nité aurait eu tant besoin et qui ont disparu à jamais dans les fosses communes des camps de concen­tra­tion. Anton va survivre mais sera brisé par ces drames atroces, il retient tous les noms de ces dispa­rus qui lui appar­tiennent et qu’il ne veut pas oublier. Que de tristesse !

Après la guerre, il sera sauvé par l’amé­ri­cain qui sera le premier à ouvrir le camp de Mauthau­sen, son passage aux USA lui permet­tra de retrou­ver la santé mais pas son âme. Il recons­ti­tuera une « kumpa­nia » avec des person­na­li­tés au passé marqué par la guerre et donnera des spec­tacles où les chevaux auront une place parti­cu­lière. Anton retrou­vera Jag qui vit en Indes. Là aussi la guerre entre les Hindous et les Musul­mans fera douter Anton de l’hu­ma­nité. La fin du roman se passe là où tout a commencé dans les plaines de Mongolie.

Tout ce roman est un hymne à la liberté qui s’est hélas, fracas­sée sur le nazisme ou le commu­nisme et aujourd’­hui sur les fron­tières qui se ferment et la béto­ni­sa­tion de la nature.

Citations

Joli conte tzigane.

« Papu Jag, deman­dait par exemple Nanosh, y a‑t-il des hommes sur la Lune ?
- Il n’y en a plus qu’un seul, hélas, répon­dait Jag. Mais autre­fois, il y en avait beau­coup ! Ils menaient une vie facile, leur seul travail était d’en­tre­te­nir le feu pour que la Lune brille. À cette époque-là, elle était toujours pleine. Mais un mauvais homme, un « gadjo« qui n’ai­mait pas ses semblables les bannit de la lune. Depuis, le mauvais homme doit entre­te­nir le feu tout seul, et il n’y parvient pas, c’est pour­quoi la lune s’éteint régu­liè­re­ment. Quand elle commence à se rallu­mer, c’est que le « gadjo » est en train de souf­fler sur les cendres. Quant aux hommes qu’il a chas­sés, ils se sont disper­sés très loin dans le ciel et le « Devel » leur a donné la mission d’al­lu­mer chaque jour les étoiles. Si vous regar­dez bien, vous les verrez qui portent des fagots… »

Jolie fable.

« Dis-moi, mon garçon, deman­dait Jag qui aimait les fables, qu’est-ce qui est mieux pour un mouton, le berger ou le loup ? 
- Le berger. 
– Et qui tond le mouton ?
– Le berger. 
- Et qui le tue pour le manger ? 
- Le loup !
- Non, Anton. c’est encore le berger. Il est bien rare qu’un loup parvienne à tuer un mouton, parce que le berger veille et il a de gros chiens. Mais qui donc protège le mouton quand le berger vient l’immoler ? 
- Personne. 
- Et pour­tant de qui a peur le mouton : du berger ou du loup ? 
- du loup ! 
- Oui mon garçon, voilà bien tu le drame des hommes : ils sont exac­te­ment comme les moutons. On leur fait croire à l’exis­tence de loups et ceux qui sont censés les proté­ger sont en fait ce qui les tondent et les tuent.

Rencontre avec les nazis.

Ils semblaient si certains de leur force et de leur bon droit qu’il aurait été vain de protes­ter, même lorsque l’un d’entre-eux avait pissé sur le marche­pied d’une roulotte. Étrange comme la certi­tude hautaine de leur propre huma­nité peut amener certains hommes à se conduire comme des bêtes.

Le ghetto de Łódź.

Chaim Rumkowski n « est qu’un pantin qui se prend pour un ventri­loque ! Il croit que nous sommes ses marion­nettes. Il se joue de nous. Nous sommes ses choses. Mais qu’est-il lui-même ? Ne voit-il pas les fils qui partent de ses membres ? Ne sait-il pas qu’il est un jouet entre les mains des bour­reaux ? Il est aveu­glé par le pouvoir, ivre parce que les marks qui circulent au ghetto sont signés de son nom. Monnaie de singe en vérité ! Ce n’est qu’un tragique simu­lacre, un théâtre sordide et ridi­cule ! Un jour, tout ça s’ef­fon­drera, alors peut-être se verra-t-il tel qu’il est ! Le roi est toujours nu, mon garçon, toujours, ne l’ou­blie jamais !

Les survivants.

Ci et là encore, il avait croisé quelques survi­vants, de Łódź ou de « Lager », la plupart marqués dans leur âme et leur chair, tour­men­tés par le simple fait d’avoir survécu là où tant d’autres étaient morts. Il les recon­nais­sait presque du premier coup d’œil. Il lui arri­vait de se retrou­ver en présence d’un parfait inconnu et de se dire que si l’autre rele­vait la manche de sa chemise, de son bleu de travail, de son costume, on verrait appa­raître un numéro de matri­cule tatoué comme celui que lui-même avait sur le bras droit. 
Seuls les bour­reaux dormaient du sommeil du juste, c’était une constante, les victimes, elles conti­nuaient à souf­frir leur vie durant, jamais leur plaies ne cica­tri­saient entièrement.

Jorj Chalan­don est un habi­tué sur Luocine avec parfois d’ex­cellent romans et parfois des déceptions.

Retour à Killi­berg, le Quatrième Mur, Profes­sion du père, sont pour moi de grands romans , un peu déçue par Le jour d’avant, et un petit flop par La Légende de nos pères, celui-ci rejoint mes préfé­rences . Le sujet était parti­cu­liè­re­ment compli­qué, Sorj Chalen­don est jour­na­liste et doit couvrir le procès Barbie en 1987 à Lyon où habite son père qui lui demande un passe droit pour suivre ce procès. C’est aussi l’oc­ca­sion de rouvrir le dossier de son père qui a passé son temps à mentir à son fils sur son passé pendant la deuxième guerre . A‑t-il été résis­tant ? Soldat SS ? Engagé dans la divi­sion Char­le­magne ? a‑t-il suivi les divi­sions alle­mandes pour lutter contre le commu­nisme ? Son atti­tude lors du procès de Barbie est telle­ment désa­gréable, que son fils part à la recherche du procès pendant lequel son père a été condamné à un an de prison et à cinq ans d’in­di­gnité nationale.

Le roman débute par la visite du jour­na­liste à Izieu, il visite cette colo­nie de vacances où des enfants juifs étaient cachés et semblaient en sécu­rité, ces pages sont d’une inten­sité rare et l’écri­vain sait rendre ces enfants présents dans nos mémoires. Ce sera aussi un des moments les plus émou­vants du procès.

Son père se comporte comme à son habi­tude, mépri­sant et bernant toutes les auto­ri­tés : il se fait passer pour un héros de la résis­tance et obtient une place au procès car il veut abso­lu­ment voir Barbie. Il méprise tous les témoi­gnages des gens qui selon lui, ne sont bons qu’à pleur­ni­cher. En revanche Barbie et Vergès lui plaisent bien ainsi que Klars­feld car ces hommes lui semblent être d’une autre trempe. Son fils est excédé par son atti­tude et essaie de le confron­ter à son passé car il a pu obte­nir le dossier judi­ciaire de son père grâce auquel il espère enfin le confron­ter à la réalité.

Les deux histoires se déve­loppent au rythme du procès offi­ciel de Klaus Barbie, celui de son père est plus embrouillé mais impla­cable contre les mensonges de celui qui a gâché son enfance. Le procès de Barbie, ne permet pas d’ob­te­nir la moindre repen­tance du bour­reau de Lyon, mais la succes­sion des témoi­gnages de ceux qui ont eu à souf­frir des consé­quences de ses actes est à peu près insou­te­nables. Cela fait sourire son père , il ne voit le plus souvent qu’une machi­na­tion d’une justice qui de toute façon condam­nera Barbie. Son fils est écœuré, les bravades et rodo­mon­tades de son père ne l’ont jamais fait rire quand il était enfant, mais la diffé­rence c’est qu’il n’en a plus peur. La dernière scène est terrible lais­ser ce vieil homme face à toutes ses lâche­tés lui qui s’est toujours présenté comme un héros sent la catas­trophe possible. Le roman se termine là face à la Saône que son père veut traver­ser à la nage mais l’au­teur tient à nous préci­ser que fina­le­ment son père est mort en 2014, Barbie en 1991 et que lui même a obtenu le dossier de son père en 2020. Donc ce livre est bien une fiction et pas une auto­bio­gra­phie, ce qui ne lui enlève aucune valeur à mes yeux, je dirai bien au contraire.

Citations

Conversation avec son grand-père qui donnera le titre à ce livre.

- Ton père, je l’ai même vu habillé en Alle­mand, place Bellecour.
À l’école primaire, pendant un trimestre, mon père m’avait obligé à porter la Lede­rhose la culotte de peau bava­roise, avec des chaus­settes brunes montées jusqu’à la saignée des genoux. C’était peut-être ça, habillé en Allemands ? 
-Arrête donc avec ça ! a coupé ma marraine. 
Mon grand-père a haussé les épaules et rangé la pelle le long de la cuisinière. 
-Et quoi ? il faudra bien qu’il apprenne à jour ! 
- Mais qu’il apprenne quoi, mon Dieu, c’est un enfant ! 
- Juste­ment C’est un enfant de salaud, et il faut qu’il le sache ! 
C’était en 1962, et j’avais dix ans.

Petite Remarque sur la personnalité de son père.

Il a regardé autour de lui. Toujours, il cher­chait à savoir si on le remar­quait, entre la crainte d’être écouté et l’es­poir secret d’être entendu.

Le personnage son père

‑Mon père a été SS
J’ai revu mon père, celui de mon enfance, son ombre mena­çante qui n’avait jamais eu pour moi d’autres mains que ses poings. Depuis toujours mon père me frap­pait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lors­qu’il me battait, il hurlait en alle­mand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frap­pait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n’était plus mon père, mais un Mino­taure prison­nier de cauche­mars que j’igno­rais. Il était celui qui humi­liait. Celui qui savait tout, qui avait tous vécu, qui avait fait cette guerre mais aussi toutes les autres. Qui racon­tait l’In­do­chine, l’Al­gé­rie. Qui se moquait de ceux qui n était pas lui. Qui les cassait par ces mêmes mots :
- Je suis bien placé pour le savoir !

La repentance qui ne vient pas.

Il n’avait pas payé et je lui en voulais. Payer, ce n’était pas connaître la prison, mais devoir se regar­der en face. Et me dire la vérité. Il a comparu devant des juges, pas devant son fils. Face à eux, il a hurlé à l’in­jus­tice. Face à moi, il a maquillé la réalité. Comme s’il n’avait rien compris, rien regretté jamais.

Édition les allu­sifs . Traduit du polo­nais par l’au­teure relu par Martin Gipet

Je dois cette lecture à Aifelle et je suis ravie d’avoir décou­vert cette auteure. On a tiré une pièce de théâtre de ce petit livre et je pense que la pièce devait être plus passion­nante que le livre. J’ai trouvé le texte trop court et il manque de la profon­deur à chacun des person­nages c’est plutôt un synop­sis qu’un roman ou qu’une nouvelle. Voici donc le sujet : une femme, enfant cachée de la guerre découvre que la meilleure amie de sa mère morte à Birke­nau lui a volé son manus­crit . Elle est deve­nue riche et célèbre. L’en­fant de la femme juive, ne veut qu’une chose se venger et elle est complè­te­ment habi­tée par cette vengeance. En moins de 60 pages, l’au­teure donne une idée des prota­go­nistes de ce drame qui s’avance inexo­ra­ble­ment vers une fin tragique , sauf que … la fin en forme d’épi­logue et de carte postal enlève (maladroi­te­ment selon moi !) le tragique de l’histoire.

Citation

Épeler son nom

Voulez-vous savoir comment je m’ap­pelle ? Voilà une ques­tion préli­mi­naire qui m’hor­ri­pile ! J’ai­me­rais vous répondre Marie Smith ou Stanis­lawa Gorka ou Rachel Néguev. En faisant un effort, je vous dirai mon vrai nom, Irena Gole­biowska. Si vous n’êtes pas slave, et cepen­dant honnête et bien inten­tionné, vous allez aussi­tôt me deman­der d’épe­ler ce nom barbare. Et cela va m’ir­ri­ter. On ne me deman­dait jamais cela en Pologne. C’est à des détails comme celui-ci qu’on s’aper­çoit qu’on est en exil. Après toutes ces années, de telles requêtes provoquent toujours chez moi une réac­tion presque paranoïaque.
(PS : pour habi­ter la France je sais qu’il n’y a pas besoin d’être étran­ger pour épeler son nom les Lozac’h bretons en savent quelque chose)

Édition Seuil arte édition

Merci à Keisha de m’avoir fait décou­vrir ce livre que j’ai beau­coup, beau­coup aimé.

Ce livre est passion­nant à plus d’un titre. Ce qui a guidé le projet de cette auteure est certai­ne­ment le besoin de retrou­ver les traces des enfants juifs dispa­rus qui habi­taient pendant la guerre au 209 rue Saint-Maur. C’est la partie essen­tielle de ses recherches, mais cela l’a entraî­née à en savoir plus sur cet immeuble qui avant la « gentri­fi­ca­tion » des quar­tiers popu­laires de Paris était habité par des ouvriers et des gens à peine sortis de la pauvreté. C’est le second inté­rêt de cet essai : un peu à la Perec et « la vie mode d’emploi », elle va retrou­ver les habi­tants qui se sont succé­dés dans un même immeuble et les rendre vivants. Le passage sur la commune est passion­nant, bien sûr dans les année 30, cet immeuble abri­tera les plus pauvres donc des juifs qui fuient les persé­cu­tions nazies. L’au­teure a recher­ché les descen­dants de ces familles détruites et les a retrou­vés. C’est donc aussi un livre sur la mémoire, celle de ces enfants de plus de 80 ans qui avaient surtout voulu oublier. Oublier « pour ne plus être en colère » comme le dit un des enfants. Oublier pour construire une vie sans ces images si lourdes à porter. La mémoire de l’au­teure, descen­dante de la shoah, l’aide à très bien comprendre les blocages qui empêchent les survi­vants ou leur descen­dants de parler . Comme le dit le sous-titre, elle cherche à faire l’au­to­bio­gra­phie de cet immeuble, et c’est ainsi qu’elle arri­vera à faire parler ceux qui y ont vécu et à nous rendre vivant leur exis­tence à deux trois ou quatre dans une seule pièce. Avec l’eau et les WC à tous les étages. En dessi­nant leur inté­rieur, des noms et des souve­nirs reviennent. Et après ? après la guerre, les loge­ments ne sont pas restés vides, c’est une autre popu­la­tion qui est arri­vée, ouvrière et souvent commu­niste, étran­gère parfois , algé­rienne et portu­gaise ces gens se sentaient soudés par le même statut social. Et puis, dans les années 80, l’im­meuble a été racheté par des gens plus riches qui ont réunis les petits appar­te­ment pour en faire des loge­ments agréables à vivre.

Ma seule diffi­culté a été de ne pas mélan­ger tous les noms des personnes dont elle suit les histoires. Un beau travail, passion­nant et qui en apprend beau­coup sur un Paris des gens simples qui, s’ils ne font pas l’his­toire, la subisse sans pouvoir, hélas, se défendre .

J’ai trouvé sur Youtube le docu­men­taire de Ruth Zylber­man qu’elle a réalisé avant d’écrire cet essai dont le sujet est plus large que les « enfants du 209 car il s’in­té­resse à l’im­meuble de sa construc­tion à nos jours.

Citations

J’adore la phrase sur la baignoire

Car depuis la commune, il n’y a pas eu à Paris cette expé­rience radi­cal de la ruine. Comme se souve­nait le polo­nais Czes­law Milosz décri­vant Varso­vie après 1945 : » L’homme s’ar­rête devant une maison coupée en deux par une bombe. L’in­ti­mité des logis humain est là, béante, les odeurs de famille s’éva­porent avec la chaleur de ces cellules d’abeilles, tran­chées et ouvertes à la vue du public la maison elle-même n’est plus un rocher ; c’est du plâtre, du ciment, des briques et des poutres ; et, au troi­sième étage, soli­taire , acces­sible aux anges seuls, une baignoire blanche est suspen­due, d’où la pluie va laver tous les souve­nirs de ceux qui s’y sont lavés. » Non, à Paris, pour l’es­sen­tiel, les pierres demeurent, la façade, comme une peau régu­liè­re­ment rava­lée, protège la course heur­tée, la chute parfois, des vies qui se dérobent.

L’ambiance de l’immeuble avant la guerre

À écou­ter Odette, c’est tout un monde, où se mélan­geait le fran­çais et le yiddish, qui ressus­cite. Ma mère comme souvent les femmes, ne parlait que très mal le fran­çais parce qu’elle restait à la maison. Mon père par contre se débrouillait pas mal, il était plus en contact avec les Fran­çais, au travail par exemple. Ma mère parlait une sorte de « franish » qui nous faisait beau­coup rire. Par exemple, quand on descen­dait en courant les esca­liers avec mes frères, ce que nous faisions très souvent, elle criait » Tombe nicht in escaliers ».

Souvenir d’un enfant du 209 déporté

Pour Albert, parler c’est dénon­cer un système qui l’a condamné à mort. Au camp de Buchen­wald, Albert a été sauvé par les commu­nistes. Il l’est long­temps resté après la guerre. Sa tragé­die person­nelle, ils veut la trans­mettre dans sa dimen­sion collec­tive, poli­tique, univer­selle. « Plus jamais ça » n’est pas pour lui un mantra vide de signi­fi­ca­tion, c’est une raison de vivre et c’est bien pour ça qu’il a accepté de me rece­voir malgré la fatigue et la maladie.

J’aime beaucoup les plongées dans l’histoire du Paris populaire.

Comment a‑t-on réagi rue Saint-Maur, quelques mois plus tard, en appre­nant que dans la nuit du 17 au 18 mars, le chef de gouver­ne­ment, Adolphe Thiers, a envoyé des troupes à Mont­martre pour en faire reti­rer les canons de la garde natio­nale, ces mêmes canons que les Pari­siens avaient eux-mêmes payés par sous­crip­tion ? Il a dû en être rue Saint-Maur comme dans tous l’est de Paris : le tocsin sonne, la garde natio­nale fédé­rée accourt au secours des Mont­mar­trois, la troupe frater­nise avec le peuple. C’est le début de l’insurrection.

La façon dont l’auteure rend vivant les acteurs du passé

J’at­trape les éclats surgis de ces quelques lignes : le portrait du tout jeune Ernest Badin , apprenti de l’ate­lier du 209 désor­mais fermé, sans argent, aux abois, attiré par la solde, si minime soit-elle, par l’uni­forme et aussi par l’aven­ture que devait repré­sen­ter ces barri­cades à portée de main, épaulé par son compa­gnon de travail, Payer, plus âgé de quelques années ; la bles­sure de Payer, sa course d’une barri­cade à l’autre, autour de Saint-Maur, et cette phrase où résonne la certi­tude de la défaite : » je préfé­rais être tué dans la rue que d’être tué chez moi ».

Le travail de l’historienne

Une fois de plus, je suis naïve­ment fasci­née par cet instant où, sous l’ef­fet de la recherche ou du hasard, un nom commence à prendre vie, à se méta­mor­pho­ser en une impres­sion­nante rami­fi­ca­tion d’autres noms, de trajec­toire, de détails qui sont autant de bornes me guidant vers l’en­vers du présent.

Être juif en 1941

Sait- elle que dès mai 1941 , presque tous les hommes étran­gers juifs de l’im­meuble ont reçu un billet vert les « invi­tant » à se présen­ter pour examen de leur situa­tion ? A‑t-elle alors entendu les hési­ta­tions, les raison­ne­ments, les hypo­thèses sans doute déployées par les loca­taires convo­qués qui ne savent pas s’il faut ou non « se présen­ter » ? Elle ne se souvient pas qu’A­bel, son père, ait reçu cette convo­ca­tion. Ce fut pour­tant le cas et il a visi­ble­ment fait le choix de ne pas se rendre au commis­sa­riat. Le père d’Al­bert Baum, son oncle Isaak Goura, n’y sont pas allés non plus. Imagi­naient-ils ce que risquaient ceux qui s’y sont présen­tés le 14 mai 1941 à 7h du matin

Derrière moi

« J’ai laissé tout ça loin derrière moi. Je m’ef­force de ne pas me souve­nir car si j’ou­blie je suis heureux. Si je me souviens, la colère monte en moi. Quand vous êtes en colère, vous êtes le seul à souf­frir, donc je suis heureux quand je ne suis pas en colère, quand je ne me souviens pas. »

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant qui commence une série que je ne connais­sais pas l « Égo-histoire », qui se défi­nit ainsi :

une forme d’ap­proche histo­rio­gra­phique et de courant d’écri­ture histo­rique à travers laquelle l’his­to­rien est censé analy­ser son propre parcours et ses méthodes de manière réflexive et distan­ciée. (Wiki­pé­dia) . 

Il peut très bien se glis­ser dans une de vos valise pour accom­pa­gner vos vacances. Même si il n’est pas qu’un livre léger et plai­sant de souve­nirs d’une famille intel­lec­tuelle pari­sienne, ceci n’est, en effet, qu’un tout petit aspect de ce livre, qui cherche à atteindre des buts beau­coup plus larges, plus « scien­ti­fiques » trou­ver en quoi les vacances orga­ni­sées par ses parents s’ins­crivent dans une conduite socio­lo­gique ne corres­pon­dant pas exac­te­ment à l’ori­gi­na­lité à laquelle elle semblait à l’époque répondre. C’est certai­ne­ment l’aspect qui lui a enlevé un ou deux coquillages sur Luocine, car j’ai trouvé ces expli­ca­tion très répé­ti­tives, on comprend assez vite mais l’au­teur a besoin d’y reve­nir plusieurs fois sans rien ajou­ter au propos. Le second aspect m’a beau­coup touchée : que se cache-t-il derrière cette injonc­tion pater­nelle « Soyez heureux ! » ? Toutes les diffi­cul­tés des resca­pés de la Shoah sont dans ces deux mots et la façon dont son père a rendu ses enfants « heureux » est extra­or­di­naire à la fois de simpli­cité mais aussi de courage . Enfin le dernier aspect, ce sont les souve­nirs de cet enfant qui a comme tous les enfants préfèrent jouer avec ses amis plutôt qu’é­cou­ter les expli­ca­tions savantes à propos des ruines grecques et romaines.

Un livre que j’ai beau­coup aimé malgré les bémols que j’ai évoqués.

Citations

Ambiance familiale marquée par la Shoah

Dans ma famille, le bonheur repré­sen­tait un tel enjeu qu’il en deve­nait non seule­ment inac­ces­sible, mais vicié, légè­re­ment putré­fié, pas si dési­rable que cela. C’est une perver­sion dont je ne me suis jamais tout à fait remis. Le seul remède à cette mala­die de l’âme consis­tait à rompre le soup­çon et a décidé immé­dia­te­ment, toutes affaires cessantes, que je pouvais être heureux, pour aucune autre raison que j’en avais le droit. 

Le camping ‑car

Si les moque­rie de mes cama­rades me mettaient mal à l’aise , c’est parce que je sentais qu’elles visaient bien plus que des vacances : notre iden­tité fami­liale , notre mode de vie , notre « style » , la person­na­lité de mes parents , donc l’édu­ca­tion que je rece­vais d’eux. Partir en camping-car révé­lait un certain niveau de revenu, mais aussi l’ab­sence de tradi­tions fami­liales et de racine ; un certain capi­tal cultu­rel, et aussi un manque de savoir-vivre ; une incli­na­tion au ridi­cule, mais aussi une liberté d’es­prit, une capa­cité de déta­che­ment, par fierté ou indif­fé­rence au qu’en-dira-t-on.

Liberté

j’étais libre parce qu’il n’y avait pas de cein­ture à l’ar­rière et que nous nous dépla­cions dans l’ha­bi­tacle pendant les trajets
parce que je pouvais flâner dans les musées sans les visiter
parce que je pouvais rester des heures à jouer dans les vagues
j’étais libre parce qu’on campait n’im­porte où, sur les plages, les débar­ca­dère, les parkings, au bout des jetées , dans les clairières
parce que mon sac de couchage était un vais­seau spatial, avec des manettes et des cadrans intégrés
j’étais libre parce que aucun cahier de vacances ne venait prolon­ger le travail scolaire de l’année
parce qu’une pres­sion se relâchait
l’ur­gence était suspendue
parce qu’on chan­geait de desti­na­tion tous les ans
parce que nos spots ne figu­raient sur aucun guide de voyage
et que cela ne coûtait rien de se perdre, l’éga­re­ment n’étant qu’un autre chemin
j’étais libre de m’éprou­ver Juif errant, tout en étant protégé par un État 

Traduit de l’hé­breu par Valé­rie Zenatti

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Avant les camps, nous ne savions pas discer­ner l’éphé­mère de l’im­muable. À présent nous avons eu notre compré­hen­sion des choses.

J’ai déjà lu, et j’avais été très touchée par l’Histoire d’une Vie, le décès de Aharon Appen­feld en janvier 2018 a conduit notre biblio­thé­caire à mettre ce livre au programme de notre club. Cette lecture est un nouvel éclai­rage sur la Shoah. L’au­teur y rassemble, en effet, ses souve­nirs sur les quelques mois après la libé­ra­tion des camps de concen­tra­tion. Nous suivons Théo Korn­feld qui veut retrou­ver sa maison fami­liale en Autriche. Dans des chapitres très courts, le jeune homme raconte son errance à travers une Europe rava­gée par la guerre, et sa volonté de retrou­ver son père et surtout sa mère, il est peu à peu envahi par ses souve­nirs d’en­fance. Avant la guerre, sa mère, visi­ble­ment bipo­laire, entraîne son fils dans tous les lieux où l’on peut écou­ter des concerts de Bach en parti­cu­lier les monas­tère chré­tiens et petites chapelles isolées même si elle en est parfois reje­tée comme « salle juive ». Elle entraîne aussi son mari vers une faillite finan­cière, lui qui travaille comme un fou pour satis­faire tous les besoins de sa trop belle et fantasque épouse. L’er­rance de Théo à peine sorti de son camp, lui fait croi­ser les « resca­pés ». Chaque personne essaie de retrou­ver une once de dignité pour repar­tir vers d’autres hori­zons. C’est terrible et chaque vie révèle de nouvelles souf­frances, je pense à cette femme qui s’ins­talle sur le bord de la route pour appor­ter des soupes chaudes et récon­for­tantes aux personnes qui viennent d’être libé­rées et qui sont sur les routes. Elle ne peut pas se remettre d’avoir empê­ché sa sœur et ses deux nièces de s’exi­ler en Amérique avant l’ar­ri­vée des nazis, elles sont mortes main­te­nant et en nour­ris­sant les pauvres ères échap­pés à la mort elle essaie d’ou­blier et de revivre.

Entre rêve et hallu­ci­na­tion, Théo livre un peu les horreurs dont il a été témoin, et surtout il redonne à chacune des personnes dont il se souvient une person­na­lité complexe qui ne se défi­nit pas par le numéro gravé sur son bras, ni par sa résis­tance ou non aux coups reçus à longueur de jour­née. Tout ce que raconte Théo se passe dans une atmo­sphère entre rêve et réalité, il est trop faible pour avoir les idées très précises et les souve­nirs de l’au­teur viennent de si loin mais ils ne se sont jamais effa­cés c’est sans doute pour cela qu’il dit de ses jour­nées qu’ils sont « d’une stupé­fiante clarté ». Un livre qui vaut autant par la simpli­cité et la beauté du style de l’au­teur que par l’émo­tion qu’il provoque sans avoir recours à un pathos inutile, ici les faits se suffisent à eux mêmes.

Citations

L’enfance du narrateur avant la Shoah

Tandis que ses cama­rades de classes étaient rivés à leur banc dur, sa mère et lui voguaient sur des rails lisses, avalant de longues distances dans des trains luxueux. Le père était inquiet, mais il n’avait pas la force de stop­per un désir si puis­sant. Il enfouis­sait sa tris­tesse dans la librai­rie, jusque tard dans la nuit.
Il essayait parfois d’ar­rê­ter la mère. » Le petit n’est pas allé à l’école depuis une semaine. Ses notes sont catastrophiques. »
- Ce n’est pas grave, ce qu’il perçoit durant le voyage est plus impor­tant et l’ar­mera pour la vie. »
-Je baisse les bras, concluait Martin en recon­nais­sant sa défaite

Passion ou folie de sa mère

La vieille Matilda dispen­sait bon sens et quié­tude. Consi­dé­rant d’un œil répro­ba­teur la passion de la mère pour les églises les monas­tères, elle la sermon­nait :« Tu dois aller prier à la syna­gogue. Les prières atteignent leur desti­na­taire lors­qu’on suit le rite de ses ancêtres. »
Mais la mère rétor­quait que dans les syna­gogues il n’y avait ni séré­nité, ni musique, ni images boule­ver­santes, le plafond était nu et le cœur ne pouvait s’exalter.

L’après guerre

Le lende­main il s’en­ga­gea sur une route large et lisse, en direc­tion du nord. Un camion était couché après un virage, moteur pointé vers le ciel, donnant à l’ha­bi­tacle une expres­sion de mort veines. Théo le contem­pla un instant avant de se dire qu’il trou­ve­rait sûre­ment de dans un briquet des ciga­rettes fines.
Des acces­soires mili­taires étaient épar­pillés au milieu de boîte en carton et de bouteilles de bière qui avait été projeté de toutes parts.

La langue des camps

Au camps, on parlait une autre langue, une langue réduite, on utili­sait que les mots essen­tiels, voire plus de mots du tout. Les silences entre les mots était le vrai langage. Un jour, un compa­gnon de son âge, pour qui il avait de l’es­time, lui avait confié : « J’ai peur que nous soyons muets lorsque nous serons libé­rés. Nous n’avons presque plus de mots dans nos bouches. »