Édition Anne Carrière.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Il y a quelques tradi­tions qui ont survécu au Covid : le mois de juin de notre club de lecture est consa­cré au roman histo­rique et voici un roman qui avait donc toute sa place . J’avais déjà lu un livre de cet auteur « La déesse des petites Victoires » . Domi­nique qui m’avait déjà conduite vers cet auteur a beau­coup aimé ce roman. et je vous conseille de lire son billet si bien illustré.

Je souligne l’in­croyable talent de cette auteure (oui, Yanick est aussi un prénom fémi­nin), elle m’avait bien inté­rés­sée à la période vien­noise d’avant la guerre et au psychisme trou­blé d’un génial mathé­ma­ti­cien. Et me voilà partie avec elle pendant plusieurs jours dans un couvent de Provence, dans lequel des femmes à force d’ob­ser­va­tion et de dévoue­ment arrivent à amélio­rer le sort des malades, elles herbo­risent , elles classent leurs obser­va­tions et soulagent le mieux qu’elles le peuvent.
Seule­ment voilà : des femmes se mêlent de méde­cine ! on voit tout de suite le danger. Ne sont elles pas aidées par le diable ? Ne sont elles pas elles-mêmes des sorcières ?

L’in­trigue tota­le­ment imagi­naire repose sur une recherche très poin­tue sur la réalité de l’époque. En 1584 à l’aube du 16° siècle une chappe de suspi­cion s’abat sur la chré­tienté : entre les protes­tants héré­tiques et l’uni­ver­sité qui ne doit trans­mettre la science qu’aux hommes, la condi­tion de la femme est pire que jamais . Elles sont comme la jeune Gabrielle prise dans un terrible piège , elles ne pour­ront jamais s’ins­truire elles pour­ront à peine être dégros­sies dans des couvents qui leur apprennent l’obéis­sance et la foi en Dieu.

Dans ce couvent situé non loin de Vence, l’évêque aime­rait faire main basse sur les reve­nus que procure la vente des baumes prove­nant des plantes (les simples) récol­tées par les nonnes. Ce projet pure­ment mercan­tile provoque une catas­trophe qu’il est bien inca­pable de contrô­ler d’au­tant plus qu’il est lui-même grave­ment malade.
Plusieurs intrigues se mêlent : le destin d’un cadet de grande famille à qui on impose la prêtrise puis­qu’il n’hé­ri­tera rien de la fortune de la famille ; La vie dans le couvent et les intrigues entre les sœurs qui n’ont rien à envier aux pires séries télé­vi­sées. Vous connais­sez « Orange is the new black » et bien Le couvent de l’ab­baye de Notre Dame du Loup c’est ça en pire !

Enfin il reste Gabrielle qui n’a qu’un but dans la vie s’ins­truire et lire autant qu’un homme qui veut deve­nir méde­cin peut le faire, Elle aura un rôle déci­sif dans la catas­trophe finale.

J’ai aimé ce roman et je ne doute pas du coup de coeur qu’il va rece­voir à notre club, mais j’ai quelques réserves sur la longueur et le foison­ne­ment des person­nages. C’est une diffi­culté que je rencontre souvent : quand je sais que le livre va mal se finir j’ai parfois envie que ça aille plus vite, car on sent bien que rien n’ar­rê­tera le malheur qui se met en place .

Je salue le talent de cette écri­vaine et comme elle, je suis si triste de me rendre compte de tous les malheurs et souf­frances par lesquelles sont passées les femmes avant de pouvoir simple­ment exister .

Citations

Les couvents au 16°siècle.

Fleurs est oblate, une enfant consa­crée à Dieu et donnée par son père aux louven­tines. Sans dot, elle ne devien­dra jamais sœur de chœur comme sœur Clémence, elle pren­dra le voile brun des converses. « Ora et Labora », prière et travail, elle suivra la règle de Saint-Benoît parmi les Marthe, les servantes de Dieu payant par le labeur son ses jours dans Sa citadelle.

L’odeur des nonnes.

Les moniale ne peuvent faire grande toilette que deux fois l’an et elles n’ont pas le droit aux senteurs. Une rota­tion de prin­temps s’im­po­se­rait, car leurs robes puent le rance et la blan­cheur de leur guimpe n’est plus qu’un souve­nir. Elles respirent peut-être la sain­teté, mais, d’évi­dence, pas la rose.

La mortalité enfantine.

Sur les enfants nés, l’un sera déformé de tares, l’autre bleui par le passage forcé, un troi­sième emporté par la mort du septième jour, le corps si raide qu’il ne respira plus, et les autres, s’ils ne sont pas étouf­fés dans le lit commun, seront mois­son­nés par les grandes diar­rhée des mois chauds.
Peu de resca­pés attein­dront leur quatrième années comme Titino, car vien­dront pour eux roséole, rougeotte et fièvre écar­late, coque­luche et orillon. Pour dépas­ser la dizaine, ils devront échap­per aux roues des char­rettes, aux sabots des chevaux, aux crocs des chiens et aux dents des porcs, à la rivière au calme trom­peur, aux braises où tomber, aux faux où se couper, au coups du père, au méchan­ceté de la mère tout ça parce qu’eux même n’ont pas connu de meilleurs soins.

Édition Buchet Chastel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Je ne connais­sais pas cette écri­vaine et ce roman me le fait regret­ter car elle a un talent certain pour racon­ter des histoires et rendre vivante et proche de nous la civi­li­sa­tion guade­lou­péenne de son enfance. Dans ce roman elle raconte le voyage initia­tique pour un jeune Pascal qui est le fils de … Cora­zon Tejera, autre­ment dit, Dieu lui-même, pour ses adeptes. Alors Pascal serait le fils de Dieu ? c’est dur à porter ! déjà que sa nais­sance a été un miracle pour ses parents adop­tifs qui l’ont recueilli dans un appen­tis qui ressemble fort à une crèche sous d’autres cieux. Voilà le roman est lancé, en s’ins­pi­rant des évan­giles, Maryse Condé va nous racon­ter son pays et aussi le monde contem­po­rain dans ce qui ne va pas trop mal et surtout ce qui va très mal.

Le message du Christ est toujours aussi déran­geant « aimons-nous les uns les autres » et toute vie sur terre a la même valeur. Pascal, un peu à l’image de Candide ira de société en société sans jamais trou­ver le bonheur. On le croit quand il est chez les Mondongues qui ont supprimé la propriété privée, l’al­cool … Hélas ! cette société ira vers la tyran­nie et Pascal devra prendre la fuite. Fina­le­ment, la solu­tion ne sera pas « culti­vons notre jardin » mais « trou­vons l’amour ».

J’ai parfois beau­coup aimé ce roman surtout quand je sens vivre la société guade­lou­péenne, surtout à travers le talent de conteuse de cette auteure. Cela m’a amusée de recon­naître mes souve­nirs du caté­chisme de mon enfance. Mais je m’y suis aussi souvent ennuyée . J’ai vrai­ment décidé de lire d’autres livres de cette auteure car son talent aux multiples facettes ne se résume certai­ne­ment pas à ce roman très original.

Citations

Pourquoi prendre la beauté en photo est elle mortifère ?

Comme elle jouit d’un « été éter­nel », les touristes s’y pressent, braquant leurs appa­reils morti­fères sur tout ce qui est beau. Certains l’ap­pellent avec tendresse « Mon pays », mais ce n’est pas un pays, c’est une terre ultra­ma­rine, un dépar­te­ment d’outre mer quoi !

Autre temps autre mœurs

Ce n’était un mystère pour personne que ses filles étaient les enfants du révé­rend père Robin qui avait dirigé la paroisse pendant de longues années avant de trans­por­ter ses vieux jours dans une maison de retraite du clergé situé près de Saint-Malo . En ces temps là, les gens de médi­saient pas du compor­te­ment des prêtres.

Voilà la construction du roman :

Brus­que­ment Espe­ritu se tourna vers lui : » J’ai quelque chose de peu agréable à vous apprendre. Vous ne verrez pas votre père, malheu­reu­se­ment, hier il a dû partir préci­pi­tam­ment pour l’Inde. ‑Pour l’Inde » répéta Pascal abasourdi, se deman­dant : mon père, pour­quoi me fuis-tu ? mon père, pour­quoi m’as tu abandonné ?

Mélange des évangiles et du monde moderne

Certains jours, il se consa­crait à la rédac­tion d’un ouvrage qu’il avait inti­tulé « Deux mots, quatre paroles ». Ce serait son œuvre maîtresse, il enten­dait prou­ver que cette mondia­li­sa­tion dont on nous rebat les oreilles était, en fin de compte, qu’une forme moderne de l’es­cla­vage. Les nations riches de l’Oc­ci­dent obli­geaient des pays pauvres du sud, dont la main d’œuvre était abon­dante et sous-payée, à confec­tion­ner à moindre frais les produits dont elles avaient besoin.

Humour :

Cepen­dant, on doit à la vérité de dire que les détrac­teurs des Mondongues avec des motifs de reproches plus sérieux. Au cours de leur histoire, ceux-ci n’avaient pas su produire un Robert Badin­ter et ils prati­quaient impu­né­ment la peine de mort. Ceux qu’ils appe­laient les grands crimi­nels étaient traduits devant un pelo­ton d’exé­cu­tion qui leur perfo­rait la poitrine. Autre­fois, ces exécu­tions étaient l’oc­ca­sion de grandes fêtes et de réjouis­sances de nature à diver­tir la popu­la­tion. Mais les choses avait évolué aujourd’­hui les Mondongues avaient adopté la pratique améri­caine de la chaise élec­trique, plus discrète, on en conviendra.

Édition Acte Sud

et parti­ci­pa­tion au mois du Québec de Yueyin et Karine

J’aime cet auteur autant pour son style que pour les histoires qu’il nous raconte. J’ai déjà chro­ni­qué « La traver­sée du conti­nent » mais j’en ai lu beau­coup d’autres (je dois les relire pour leur faire une place sur Luocine). Michel Trem­blay raconte sa famille, mais au-delà de sa famille nous fait comprendre la vie au Québec au siècle dernier. C’est une vie de misère et de rudesse domi­née par une église catho­lique toute puis­sante qui se mêle du moindre recoin de la vie de ceux et celles qu’elle veut inti­me­ment contrô­ler. Cela va de la vie sexuelle à la liberté de s’instruire.

Les deux person­nages Victoire et Josa­phat sont frère et sœur. Ils sont unis par un drame atroce, le jour de Noël leurs parents ainsi qu’une grande partie de la popu­la­tion du village meurt dans l’in­cen­die de l’église lors de la messe de minuit. Le curé et le bedeau se sont enfuis par la sacris­tie sans cher­cher à sauver leurs parois­siens. Josa­phat qui déjà avait perdu la foi, est fou de douleur. Sa sœur Victoire revient vers lui après avoir passé sept années dans un couvent pour y être éduquée par des sœurs qui feront tout pour qu’elle le devienne, elle aussi, mais sans succès. La voilà de retour près de son frère, dans son village natal. C’est l’oc­ca­sion pour l’au­teur de nous faire ressen­tir la force et la beauté de la nature, les ragots du village, l’ab­sur­dité de l’édu­ca­tion catho­lique. Michel Trem­blay s’amuse aussi à souli­gner les diffé­rences entre le fran­çais des sœurs culti­vées et le fran­çais « d’icitte » : de Duha­mel autre­fois Pres­ton, le village de Victoire et de Josa­phat. Et puis peu à peu nous compre­nons le lien qui se tisse entre ses deux orphe­lins mais si vous avez déjà lu les autres livres de Michel Trem­blay seule la façon dont il le raconte sera une nouveauté .

Tout est dans le style de cet auteur, on le lit avec inté­rêt sans sauter une seule ligne pour en savou­rer le moindre mot.

Citations

Tout le charme de la langue du Québec discours de son père quand sa fille part au couvent.

Prends tout ça, cette belle chance-là, pour toé. Pour toué tu-seule, Victoire. Fais-le pas pour nous autres, pour nous sauver, écoute-les pas, laisse-les pas te pous­ser à choi­sir des choses que tu veux pas. Y vont te donner ce qu’on aurait pas pu te donner, nous autres, une éduca­tion complète. fait leur des accroires si y faut, conte-leur des mensonges, ça sera pas grave d’abord que tu vas apprendre des affaires qu’on connaî­tra jamais nous autres… Deviens la fille la plus savante de Pres­ton, pas une bonne sœur. Pis après, va-t-on d’icitte ! Explo­rer le vaste monde. Si des prêtres venaient m’of­frir la même chose pour Josa­phat, je dirais oui tu-suite. J’s’­rais prêt à me briser le cœur une deuxième fois…

Les réalités du corps et le couvent

Au couvent, ça s’ap­pe­lait les cabi­nets d’ai­sances, ou les latrines, c’était situé à l’autre bout de l’im­mense bâtisse et c’était un sujet tabou. Quand nous avions besoin de nous y rendre, nous devions sortir le petit mouchoir glissé dans la manche gauche de notre uniforme et le montrer à une reli­gieuse qui, chaque fois fron­çait les sour­cils comme si nous commet­tions une grave faute de bien­séance avant de nous faire signe de nous reti­rer. Il ne fallait « jamais » en faire mention à haute voix. « Les basses fonc­tions », comme les appe­laient les reli­gieuses en plis­sant le nez, étaient honteuses et devaient être tues. Quant aux reli­gieuses elles-mêmes, je n’ai jamais su où elles faisaient ça.

La cuisine de l’enfance

Je n’ai pas touché au dessert, mais Josa­phat a enfourné une énorme portion de poutine au pain ‑quel plai­sir de retrou­ver le mot poutine après le mot « pudding » imposé par les reli­gieuses, arro­sée de sirop d’érable. Ce que j’avais devant moi n’était pas un pudding au pain, mais bien une poutine au pain, impro­vi­sée sans recettes, l’in­ven­tion de plusieurs géné­ra­tions de femmes qui ne savaient pas lire et qui avait cepen­dant une grande capa­cité d’im­pro­vi­sa­tion. Rien de ce que j’avais mangé durant mon enfance ne venait d’un livre.

Sourire

Manger de la graisse de rôti en compa­gnie de quel­qu’un qui sent le pipi ce n’est pas la chose la plus agréable du monde

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition folio Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Cécile Arnaud

L’ap­pel à la sain­teté et au sacri­fice de soi, les illu­sions et la super­sti­tion néces­saire dispa­rais­saient du monde à cette époque déjà 

Le 18 décembre 2018, Domi­nique faisait paraître un billet sur ce roman et immé­dia­te­ment cela m’a tentée. Comme on peut le consta­ter, je ne suis pas très rapide dans la concré­ti­sa­tion de mes tentations !

Je dois d’abord dire que j’ai failli lâcher cette lecture au bout de cent pages. Gros avan­tage des blogs et d’in­ter­net, on peut relire les billets même quelques années plus tard, je suis donc retour­née sur son blog et cela m’a donné un second souffle pour finir ma lecture. Heureu­se­ment ! car c’est un excellent roman de plus très original.
Pour­quoi ai-je failli l’aban­don­ner ? Parce qu’il présen­tait une vision trop idyl­lique, à mes yeux, de l’uni­vers des sœurs, ici, les petites sœurs des pauvres. Et que, comme moi je suppose, vous connais­sez des récits person­nels, ou des romans, décri­vant toute la perver­sité avec laquelle l’église catho­lique a contraint des consciences, parfois avec violence au nom du « bien ».

Pour­quoi aurais-je eu tort d’ar­rê­ter ma lecture ? Parce que je n’au­rais pas dû oublier que petites sœurs des pauvres ont été les pion­nières et souvent les seules à lutter contre la préca­rité au début du 20° siècle. Dans ce roman, on parle de Jeanne Jugan qui est origi­naire de ma région et dont la vie, à l’image des sœurs de Brook­lyn, est faite d’abnégation et de courage mais aussi de jalou­sie et de perfi­dies dont elle a été victime.

Le roman commence par le suicide de Jim, mari d’An­nie et père de Sally . Les sœurs font tout ce qu’elles peuvent pour éviter à la famille le déshon­neur d’un suicide hélas la presse a dévoilé cette mort par le gaz qui aurait pu faire sauter tout l’im­meuble. Si sœur Saint-Sauveur n’ar­rive pas à faire dire une messe ni à faire enter­rer en terre catho­lique le malheu­reux Jim, au moins sauve-t-elle Annie de la misère la plus abso­lue en l’employant à la blan­chis­se­rie du couvent. Ainsi Sally va-t-elle naître et gran­dir au milieu des sœurs. On voit peu à peu diffé­rents carac­tères se dessi­ner, celle qui règne sur la blan­chis­se­rie : Illu­mi­nata a un carac­tère bourru mais elle se prend d’af­fec­tion pour Annie et Sally et elle est jalouse de Jeanne une sœur plus jeune qui va comprendre qu’An­nie a besoin parfois de souf­fler un peu et lui permet de sortir du couvent.
A Brook­lyn dans la commu­nauté irlan­daise , l’al­cool, la misère, les nais­sances trop rappro­chées sont le lot d’une popu­la­tion qui essaie tant bien que mal de s’en sortir. J’ai retrouvé dans ces descrip­tions l’am­biance d’une série que j’ai beau­coup aimé et qui se passe dans les années 50 en Grande-Bretagne : « Call The Midwife » .

Plusieurs person­nages secon­daires appa­raissent qu’il ne faut surtout pas négli­ger, car ils vont se réunir pour former la trame roma­nesque de cette plon­gée dans le début du 20° siècle dans le New York de la grande pauvreté. Monsieur Costello, le livreur de lait, marié à une femme ampu­tée d’une jambe et tout le temps malade – la descrip­tion des soins qu’il faut lui admi­nis­trer sont d’un réalisme diffi­ci­le­ment soute­nable. La famille Tier­ney qui malgré les diffi­cul­tés et les nombreuses nais­sances est marquée par la joie de vivre . J’ai appris grâce à cette famille que pour éviter de faire la guerre de Séces­sion on pouvait payer un rempla­çant mais si celui-ci reve­nait blessé la famille se devait, au moins mora­le­ment, mais souvent finan­ciè­re­ment l’ai­der à s’en sortir.

Le décor est planté, la jeune Sally ira-t-elle vers les modèles qui ont bercé son enfance et devien­dra-elle nonne à son tour ? Elle a bien failli le faire, mais un terrible voyage en train lui a montré qu’elle n’avait pas l’âme assez forte pour suppor­ter l’hu­ma­nité souf­frante (et déviante). Ira-telle vers une vie fami­liale avec Patrick Tier­ney ? Mais pour cela il faudrait qu’elle aban­donne sa mère qui a tant fait pour elle.
Oui, il va y avoir une solu­tion mais il ne faut pas top s’éton­ner qu’à l’âge adulte Sally ait eu des tendances à la dépression !

Un excellent roman, qui vaut autant pour les descrip­tions précises et très (trop parfois pour moi) réalistes de la commu­nauté pauvre irlan­daise de Brook­lyn, que pour les rapports entre les reli­gieuses, que par sa construc­tion roma­nesque très bien imagi­née. Si j’ai une petite réserve c’est que j’ai trouvé un inuti­le­ment compli­qué de comprendre qui était en réalité le narra­teur, mais cela permet de ne pas divul­gâ­cher la fin. Comme je fais partie des gens qui aiment mieux connaître le dénoue­ment avant de lire un roman, évidem­ment j’ai été plus agacée que séduite par ce procédé.
Mais ce n’est qu’un tout petit bémol par rapport à l’in­té­rêt de ce roman qui a reçu le prix Fémina pour le roman étran­ger, en 2018, c’est vrai­ment plus que mérité, car c’est un très bel hommage aux femmes à toutes les femmes !

Citations

La pauvreté

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une béné­dic­tion – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dila­pi­dait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne trai­tait pas sa femme en esclave – mais une béné­dic­tion rare à tout le moins.
Elle dit : Même un bon mari est capable d’épui­ser sa femme. Elle dit : Même une bonne épouse est suscep­tible de se trans­for­mer en sorcière ou en poivrote ou, pire, en bébé ou en inva­lide, afin de tenir son très bon mari à l’écart de son lit.

Éducation sexuelle de la jeune novice dans un voyage en train

« Et même si je suis sûr, pour­sui­vit-elle, qu’un petit bébé bonne sœur ne connaît rien à ces choses-là, je peux vous affir­mer qu’on a jamais vu un homme avec un pénis aussi minus­cule. » Elle bran­dit son petit doigt pâle. L’ongle, la chair même se termi­naient en une pointe ourlée de crasse. Puis la femme fourra le doigt dans sa bouche et referma les lèvres dessus. Elle écar­quilla les yeux comme sous le coup de la surprise. Lorsque elle ressor­tit son doigt, il était humide et taché de rouge à lèvres à sa base. Ensuite elle posa sa main, aux doigts repliés dans sa paume sur ses larges cuisses et remua son petit doigt humide contre le tissu noir de sa jupe. » Vous imagi­nez, dit-elle avec désin­vol­ture, une fille de ma taille passant sa vie à chevau­cher un truc de cette taille là ? » Sally détourna les yeux, le visage brûlant.

J’aime bien cette description d’une dispute familiale

Ainsi s’acheva la dispute. Ils étaient tous les deux tout rouge. Ils se passèrent tous les deux la langue sur les lèvres, satis­faits, pour lécher les postillons des mots qu’ils venaient de crier. Les disputes de leurs parents, nous raconta notre père, écla­taient soudai­ne­ment, comme une bagarre de rue, puis se termi­naient tout aussi vite. La paix redes­cen­dait. Ça ressem­blait au bonheur.
Leurs six enfants en vinrent à comprendre qu’on pouvait trou­ver une certaine satis­fac­tion à faire enra­ger un être aimé

J’ai décou­vert ce roman sur un blog que je lis régu­liè­re­ment « La souris jaune ». J’aime bien ce blog car j’y trouve des livres qui ne sont pas dans l’actualité litté­raire. La Souris Jaune, fouine dans tous les lieux où l’on trouve des livres pas chers ou dans les média­thèques pour assou­vir ses envies de lecture. Ce roman avait tout pour me plaire, car il parle d’un sujet très peu traité : que sont deve­nus les traces de la présence juive en Egypte ? Le début m’a enchan­tée et je me suis instal­lée pour faire un voyage origi­nal dans un pays où je n’irai sans doute jamais. Mais lorsque l’hé­roïne, Camé­lia arrive en Egypte, très vite, j’ai déchanté. Elle arrive dans ce pays avec l’argent de sa mère et des ses tantes pour faire construire une sépul­ture digne des attentes des sœurs de la morte, Carlotta . Carlotta est restée en Egypte et n’a pas suivi ses sœurs en France. Cela aussi m’in­té­res­sait, celle qu’on surnom­mait « la juive au nombril arabe » a mené une vie hors du commun. Mais il en est si peu ques­tion ou d’une façon si embrouillée que je me suis vite lassée. Vers la page 200 d’un roman qui en compte 350, j’ai parcouru en diago­nal un récit qui « arri­vait pas à rete­nir mon atten­tion. Je n’ai rien compris aux aven­tures amou­reuses de Camé­lia qui a des rela­tion sexuelles avec l’homme qui la reçoit et qui l’oblige à l’ap­pe­ler « papa ». Ses rencontres avec les pension­naires de l’ancienne demeure qui étaient la maison de retraite de sa tante sont tota­le­ment étranges. On sent que l’au­teur veut nous faire vivre à la fois la décré­pi­tude de ce monde ancien et celui de la vieillesse , j’ai parfois pensé à la famille « Mange­clous » d’Al­bert Cohen, mais le récit n’ar­ri­vait pas à se construire. Comme « la souris jaune » j’ai bien aimé les inces­sants coups de fil de Lounna la mère juive plus vraie que nature de Camé­lia. Et puis je dois souli­gner la scène de départ dans l’aéroport qui est vrai­ment très drôle. Au moment où j’écris ce billet, alors que je ne peux pas dire que j’ai lu jusqu’au bout ce roman, j’es­père que plusieurs d’entre vous l’avez lu et que vous saurez m’ex­pli­quer ce que vous avez aimé dans la partie égyptienne

Citations

Quand j’ai cru à la première page que je lirai ce roman jusqu’au bout

Morte Carlotta ? Morte la sœur aînée née de la même mère ? Maman s’échauf­fait . Le mystère de la mort la lais­sait sans voix hurlait-elle, et je sus qu’elle criait en montrant toutes ses dents au télé­phone. Les morts vont vite ! Le monde s’en va. ! Quoi ! apprendre la funeste nouvelles aujourd’­hui samedi ? Le seul jour consa­cré à la partie de bridge hebdo­ma­daire ? Voilà bien la chance de maman ! Tant pis, Dieu était grand, ce qu’il donnait d’une main il le repre­nait de l’autre, bien­tôt il pren­drait tout des deux mains.… Maman sentait appro­cher sa dernière heure.

Toujours sa mère

Sa liai­son avec le produc­teur Rachid « Un musul­man qui n’est même pas chré­tien » fulmi­nait Maman.

La scène de l’aéroport sa fille de 26 ans doit écouter les conseils de ses tantes, comme tous les voyageurs car elles parlent très fort.

- Je vous la confie, dit maman à l’hô­tesse de l’air en charge des bagages. C’est ma fille unique et je l’aime. Surveillez la bien, elle a l’air grande du dehors mais dans sa tête elle est très petite. Il marche bien votre avion ?
Les voya­geurs, écar­tés de force du guichet, parurent fort inté­res­sés par les conseils des dames en noir.
- Il n’y a pas, criait tante Marcelle, tu te débrouilles et tu pousses, mais tu prends place dans la queue, pour la vie sauve si l’avion s’écra­bouille en mer, Dieu préserve !
- Tu mettras immé­dia­te­ment le gilet gonflant, renché­ris­sait tante Fortunée.
-Tu n’iras pas à la toilette suspen­due, disait tante Melba à cause de l’as­pi­ra­tion, sait-on jamais. Il n’y a pas de canni­bales, au moins ? Elle jeta alen­tours des regard cour­roucé. Ah chères, j’ai lu l’ar­ticle abomi­nable, les uns mangeant les autres et tous commen­çant par les plus jeunes !
- Aucune bois­son alcoo­li­sée, voci­fé­rait Maman on te connaît, un verre, deux verres, trois et tu t’en­dors, quatre tu manques l’ar­rêt du Caire.
- Camé­lia chérie, n’ou­blie pas de sucer le bonbon de l’en­vol, conseillait tante Fortu­née sinon tu retour­ne­ras tes vomis­se­ments sur les voisins.
-Tu mange­ras tout, approu­vait maman. Ça fait passer le temps c’est compris dans le prix, mon Dieu comme tout augmente.
- Si tu n’aimes pas la confi­ture disait tante Melba, garde-moi le petit pot. Ça fait dînette, on voyage par le palais, et le goût est très français.
-Boucle-la Melba, se fâchait tante Marcelle, sommes-nous des mendiants ? Tu ne vois pas que les oreilles fran­çaises nous écoutent

Vraie question

Ils ont vendu le patri­moine des ancêtres. Un rouleau sacré par-ci, une relique du Temple de Jéru­sa­lem par là, une syna­gogue, quelques belles maisons du quar­tier juif. Les Améri­cains raffolent des marques du passé. Ils ont acheté. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas acheté. Lequel est le plus coupable ? Celui qui achète ou celui qui vend ?

Le cimetière juif du Caire

Plus loin, deux jeunes femmes éten­daient du linge entre les piliers de la nef consa­crée en 1912 à un certain Isaac Pinto, le déli­vré, selon l’épi­taphe, d’une longue vie de douleur et de soli­tude. À deux pas de là, un vieillard arro­sait d’urine la dalle de Léda Gatte­gno (1903 1933) trop tôt arra­chée à son juge d’époux, lequel avait mis une ving­taine d’an­nées à la rejoindre sous le caveau où fleu­ris­sait la menthe sauvage et le persil. Des fèves cuisaient à gros bouillons dans la vasque funé­raire de Simon Fran­cis Bey, fumet exquis qui partait chatouiller les narines d’un autre pair d’Égypte, le baron Musta­pha Lévy, un grand philan­thrope , dit Sultana, il a beau­coup construit pour les pauvres, décédé en l’an 1948 et dont le mauso­lée, un petit palais baroque, s’en­va­his­sait de volailles.

Édition Gall­meis­ter traduit de l’amé­ri­cain par Sophie Asnalides

A obtenu un coup de cœur au club de lecture de la média­thèque de Dinard

Comment clas­ser ce roman qui a tant plu aux lectrices et au lecteur de notre club de lecture : roman social , parce qu’il décrit si bien la société d’une petite ville de l’Ar­kan­sas grou­pée autour d’un pasteur charis­ma­tique, roman poli­cier parce qu’il y a des meurtres, thril­ler parce que le suspens bien que prévi­sible est très bien mené. C’est tout cela et beau­coup plus. Parlons d’abord du contexte, le jour de Pâques la famille du pasteur Richard Weather­ford est réunie pour célé­brer le Seigneur en ce jour qui célèbre sa résur­rec­tion. Celui-ci est tour­menté car il a eu une rela­tion homo­sexuelle avec un jeune de son village, Gary Doane . Celui-ci a décidé de fuir le village et la domi­na­tion du pasteur avec de l’argent soutiré au pasteur pour ne pas dévoi­ler ces rela­tions. Tout se passe en cette jour­née de Pâques et l’on sent que l’on va vers une catas­trophe si prévi­sible. Mais le plus impor­tant n’est pas là, même si l’in­trigue est très bien menée, à aucun moment on est dans l’in­ter­pré­ta­tion des faits mais dans les faits eux-mêmes. Chaque chapitre tourne autour d’un person­nage du village et peu à peu le village appa­raît devant nos yeux et c’est vrai­ment très inté­res­sant. Le titre dit tout de l’am­biance de Stock, cette petite ville où tout le monde connaît tout le monde et se surveille avec peu de charité chré­tienne même si le pasteur est bien le person­nage tuté­laire de ce roman. On est dans l’Amé­rique profonde qui ne croit ni à le théo­rie de l’évo­lu­tion ni à la liberté de penser. Un pas de travers et vous voilà reje­ter de ce petit village qui donne envie de fuir. Mais pour cela, il faut un peu d’argent et c’est bien là le nerf de la guerre. Même si on sent bien que rien ne peut s’ar­ran­ger, je ne peux pas dire que j’avais prévu la fin. Ce roman convien­dra à toutes celles et tous ceux qui sont persua­dés que les bons senti­ments ne mènent pas le monde, même quand ils sont prêchés tous les dimanche d’une voix toni­truante. Un excellent moment de lecture que j’ai­me­rais parta­ger avec vous.

PS . Ce billet est écrit depuis long­temps, mais tout à fait par hasard il résonne avec l’actualité. On y voit, en effet, les ravages que provoquent le risque de mettre à jour une rela­tion homo­sexuelle qui révè­le­rait la part d’ombre d’un homme puissant.

Citations

La famille du pasteur

Papa, comment c’est possible qu’il y ait des gens qui pensent qu’on descend des singes ? – Je ne sais pas, mon fils. Hitler a dit que si on veut que les gens croient un mensonge, il suffit de le répé­ter sans arrêt. Les anti­clé­ri­caux ne cessent de répé­ter leur discours sur l’évo­lu­tion et les gens l’ac­cepte sans le remettre en ques­tion. Ils entendent des hommes instruits avec des diplômes impres­sion­nants qui pérorent sur les singes, des fossiles, que sais-je d’autre, ils se disent : « Bon je n’y comprends rien, mais je suppose que ça doit être vrai si ces gens intel­li­gents le croient. »

Dialogue entre la femme du pasteur et une amie

- Non, je vous ce que tu veux dire, dit Sandy. Femme de pasteur c’est un job qui occupe nuit et jour.
- Tout à fait. Et j’aime ça. Je ne me plains pas. Mais cette posi­tion est très exigeante, un peu comme celle de la femme d’un homme poli­tique. Beau­coup de gens la quali­fie­raient à peine de boulot, mais en réalité, c’est assez proche de la manière dont Ginger Rogers quali­fiait ses danses avec Fred Astair.
- « Je faisais tout ce qu’il faisait, mais à recu­lons et en talons. »

Le cœur du roman : monologue du pasteur

Ce que je ne suis pas, c’est un homo­sexuel. Cela n’existe pas, les homo­sexuels. Le concept de l’iden­tité gay est un mensonge du diable, fondée sur les idées fausses que l’ho­mo­sexua­lité est un état de l’être. Si les homo­sexuels existent, alors Dieu a dû créer les homo­sexuels, donc, non, il ne peut pas y avoir d’ho­mo­sexuels. Il n’y a que des actes homo­sexuels, et on peut choi­sir ou non de commettre ces actes. Je peux me détour­ner de mon péché.

Le dépressif

Vache­ment dépri­mant, comme idée. Soit c’était un raté et sa grange est là, à pour­rir au bord de la route, soit il avait réussi et sa grange est là, à pour­rir au bord de la route.

Édition Nota­bila . Traduit de l’italien par Lise Chapuis. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux enfants d’un quar­tier de Palerme se soutiennent pour vivre et rester joyeux malgré la pauvreté dans laquelle ils vivent. Mimmo et Cris­to­faro passent leur temps à éviter tous les pièges que tend la vie aux misé­reux. Mais Cris­to­faro est en grand danger car son père lui cogne dessus tous les soir comme le dit l’au­teur « Il pleure la bière de son père ». Dans ce quar­tier de Palerme personne ne peut garder une quel­conque inti­mité car tout se sait, puisque tout s’en­tend même le nombre de coups que reçoit le malheu­reux Cris­to­faro. Le héros du quar­tier c’est Toto le voleur insai­sis­sable qui court si vite qu’il laisse sur place tous ceux qui veulent le rattra­per, en se faufi­lant dans les ruelles qu’il connaît mieux que tout le monde.

Il est amou­reux de Carmela la pros­ti­tuée et un moment de bonheur semble arri­ver quand il orga­nise son mariage avec elle et ainsi donne un père à Céleste l’en­fant qui n’a pas de père. Lorsque sa mère reçoit ses clients, Céleste passe ses jour­nées à lire ses livres de classe sur le balcon du domi­cile de sa mère. Elle s’ins­truit aussi en regar­dant par le trou qu’elle a réussi à creu­ser dans le volet de la chambre, et connaitre la longueur de le « bite » de chaque père du quar­tier lui permet de tenir à distance tous ceux qui auraient aimé la mépriser.

Mais évide­ment quand la misère vous colle à la peau le drame n’est pas loin, et ce livre ne pouvait pas finir par un « Happy-End » de mauvais goût .

En vous racon­tant l’his­toire, je passe à côté de l’es­sen­tiel : le style extra­or­di­naire. Giosué Cala­ciura réus­sit à nous entraî­ner dans les rues Palerme . Nous sentons physi­que­ment les odeurs, le rythme de chacun, les peurs des uns et des autres. Toutes les scènes sont à la fois précises et oniriques. Le passage où l’au­teur décrit l’odeur du pain qui enva­hit les rues est un moment déli­cieux. Les courses éper­dues de Toto pour échap­per aux poli­ciers sont épous­tou­flantes : on court avec lui. Toute la vie est scan­dée par la sirène du ferry qui annonce son arri­vée – avec les marins clients de Carmela- et la sonne­rie de son départ ‑qui invite ceux qui veulent fuir Palerme à monter à bord. Ce n’est pas facile de décrire la misère sans la rendre si glauque et si violente qu’elle nous fait peur où si loin­taine qu’elle ne nous touche pas. L’au­teur la connaît bien, cette misère, et sait nous la faire vivre presque physi­que­ment, l’hor­reur est là, la violence aussi mais les moments de bonheur aussi. Bref c’est l’hu­ma­nité dans sa tota­lité. Bravo monsieur Giosué Calaciura.

Vous pouvez aussi lire le billet de « lire au lit » qui en dit beau­coup de bien

Citations

La prostituée

À l’en­trée, elle rencon­tra le client para­lysé qui, ne voulant pas être reconnu, était resté là à attendre que la foule s’épar­pille ; pour le tran­quilli­ser, elle promit de lui faci­li­ter une sortie discrète en atti­rant sur elle tous les regards et les méchan­ce­tés. Lors­qu’elle ouvrit la porte d’en­trée de l’im­meuble chaus­sée de ses claquettes bleues, couverte seule­ment de son peignoir bleu enfilé après le travail, et qu’elle se présenta dans la lumière du dimanche après-midi, elle appa­rut à tous très belle et exempte de toute faute. Les femmes même qui, par habi­tude, se signaient chaque fois qu’elle la voyait, se figèrent, le bras levé à la hauteur de « au nom du Père », pres­sen­tant dans leur geste le blas­phème de ne pas avoir reconnu, au milieu de ses cheveux déliés des étreintes de la luxure, le visage de la Vierge au Manteau. Alors elle reprirent leur signe de croix non pour deman­der le châti­ment et pour parti­ci­per au pardon

Le père violent

Au Borgo Vecchio tout le monde savait que Cris­to­faro pleu­rait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télé­vi­sion, les voisins enten­daient ses hurle­ments qui couvraient tous les bruits du quar­tier. Ils bais­saient le volume et écou­taient. Selon les cris, ils pouvaient devi­ner où il le frap­pait, à coups de poing secs, précis. À coups de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cris­to­faro tenait à l’hon­neur de son fils : personne ne devait voir l’ou­trage des bleus.

L’initiation de Toto, et la corruption de la police

« Tu la vois , cette voiture, là ? Les pneus , les quatre , et puis tu files. »

C’était l’uti­li­taire d’un employé de l’hô­tel de police en charge des passe­ports : il n’avait pas encore compris et s’oc­cu­pait avec un zèle exces­sif des papiers enta­chés d’antécédents judi­ciaires , il entra­vait le cours natu­rel des auto­ri­sa­tions et déli­vrances de docu­ments , et faisait de l’obstruction à travers l’in­tran­si­geance de la loi et les temps longs de la bureau­cra­tie . Certaines personnes , par contre , avait un besoin urgent de casiers judi­ciaires imma­cu­lés et d’au­to­ri­sa­tions permet­tant de mettre en route des dossiers de chan­tiers et de travaux . S’il n’avait pas compris la manière douce , étant donné qu’il avait renvoyé à l’ex­pé­di­teur une invi­ta­tion pour une semaine de vacances tous frais payés avec femme et enfants à l’hô­tel de la mer , il allait à présent comprendre la manière forte.

Le vendeur du marché aux puces le plus malheureux

Mais parmi tous ces vendeurs de fortune, le plus synthé­tique était celui qui vendait la soli­tude d’une chaus­sure. L’autre avait été volée par pure méchan­ceté, parce que c’était la plus belle,brillante, en cuir noir, la paire de chaus­sures de son mariage, celle qui l’avait accom­pa­gné à chaque pas dans toutes les occa­sions de fêtes et aussi au repas de Noël, même si c’étaient des chaus­sures d’été.

Édition Verdier

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Anne Pauly perd son père éprouve le besoin de le racon­ter et d’en faire un livre. Elle se rapproche de celui qui n’a pas été un homme facile. Si, dans le voisi­nage et dans la famille, le monde a de bons souve­nirs de sa mère très pieuse et cher­chant à faire le bien autour d’elle son père alcoo­lique et très violent dans ses propos n’est pas très atti­rant. Il laisse une maison qui est véri­table Caphar­naüm dans lequel l’au­teure se perd . Elle comprend que ce père qui lui manque tant est un être à plusieurs facettes. Elle raconte la violence du deuil et combien il est diffi­cile de gérer l’ab­sence. Elle écrit bien et, si le sujet vous touche, vous pour­rez avoir de l’in­té­rêt à lire ce récit. J’avoue ne pas trop comprendre l’uti­lité de tels livres même si, parfois, au détour d’une phrase ou d’une révé­la­tion, je peux être très émue.

Citations

Charmante famille

Je revoyais papa couteau à la main, immense et ivre mort, courir après maman autour de la table en éruc­tant, Lepel­leux, arrête de péter dans la soie et occupe-toi de ton ménage plutôt que de sauter au cou du curé. C’est indé­niable : bourré, il avait vrai­ment le sens de la formule, même si, dans la réalité, personne ne portait de culotte de soie ni ne sautait au cou du curé. Prodigue et ample, ma mère, tardive dame patron­nesse en jupe-culotte denim, c’était, il est vrai, investi dans les acti­vi­tés de paroisse, qui au fond ne lui ressem­blait guère, pour échap­per à ses excès à lui d’al­cool, de colère et de jalousie.

Alcoolisme

Au fond, on ne sait jamais vrai­ment si quel­qu’un boit pour échouer ou échoue parce qu’il boit.

Le pouvoir des chansons

Et puis là, sans préve­nir, le refrain m’a sauté à la figure comme un animal enragé : « Mais avant tout, je voudrais parler à mon père. » Dans mon cœur, ça a fait comme une défla­gra­tion et je me suis mise à sanglo­ter sans pouvoir m’ar­rê­ter. Féli­cie est remon­tée en voiture juste après, effa­rée, se deman­dant ce qui avait bien pu se passer entre le moment où elle était parti payer et le moment où elle était reve­nue. Comme je n’ar­ri­vais pas à lui répondre, elle a redé­marré toutes fenêtres ouvertes dans le vent du soir et c’est en enten­dant le reste de la chan­son qu’elle a fini par comprendre. Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’ai­de­rait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’au­rais pas cru. La cathar­sis par la pop-check.
(Je me suis retrou­vée en pleurs en enten­dant Serge Réggiani chan­ter « ma liberté » dans des circons­tances analogues.)

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition STOCK

Après « le roi disait que j’étais le diable » voici donc la suite de la vie mouve­men­tée d’Alié­nor d’Aqui­taine. Elle n’est plus la Reine de France , ni l’épouse du trop sage et trop pieux Louis VII, mais elle est Reine d’An­gle­terre et l’épouse du fougueux et cruel Henri Plan­ta­ge­nêt. « La révolte » dont il est ques­tion ici, est celle qu’elle a fomen­tée avec ses trois fils pour reprendre à Henri le trône de l’An­gle­terre. Cela lui vaudra d’être empri­son­née pendant quinze ans dans des donjons britan­niques très « inhos­pi­ta­liers » (En période de confi­ne­ment, elle aurait peut-être eu des conseils à nous donner !). Mais elle en sortira et soutien­dra ses fils qui ne cesse­ront, eux, de se faire la guerre. C’est une période incroya­ble­ment violente, trop pour moi c’est sûr et je n’ar­rive pas à voir dans Alié­nor d’Aqui­taine une fémi­niste lettrée que l’au­teure veut nous présen­ter. C’est une femme de pouvoir cruelle et calcu­la­trice et rien ne l’ar­rête quand elle veut étendre son influence. En revanche, je suis prête à croire au portrait de Henri Plan­ta­ge­nêt, un homme d’ac­tion violent et déter­miné. Le roman se présente comme un long mono­logue de leur fils Richard (Cœur de Lion) qu’il adresse à sa mère. Si cette période m’in­té­res­sait, je crois que je préfé­re­rais lire l’oeuvre d’un histo­rien, je sens trop dans ce récit l’en­vie de l’au­teure de présen­ter Alié­nor comme une femme moderne « fémi­niste ». Cela n’en­lève rien au style très alerte de cette auteure mon peu de goût pour ce roman en dit beau­coup sur mon dégoût des scènes de batailles succes­sive où on embroche, on viole, on assas­sine allègrement.

Citations

Tout oppose le roi de France, Louis VII à Aliénor

Blois s’ap­prê­tait à fêter les Rameaux. Ma mère se réjouit. Durant ces années de mariage, au côté d’un Louis si pieux, son sang d’Aqui­taine a failli s’as­sé­cher. Il récla­mait la foule, la musique, les façades déco­rées. Il était malade de calme. Mais demain, ma mère se glis­sera au milieu des rondes et boira du vin.

Une belle tempête

Les marins implorent le ciel, les yeux mouillés de pluie. La mer joue avec le vais­seau comme une balle. Les vagues se dressent, s’abattent et balaient le pont telle une langue blanche surgit des tréfonds . On tombe, s’agrippe, on dispa­raît. Un marin hurle. Il se balance le long de la coque, son pied coincé dans un cordage la tête en bas. Des lames d’eau frappe sa silhouette, il agite les bras puis devient pantin mou, renversé, qui fait de grands allers-retours au bout de sa corde, et ce mouve­ment répond à la danse des tonneaux sur le pont qui roulent d’avant en arrière. Autour, dans la vapeur grise, on ne voit rien, mais tout est bruit. On jure­rait que le vent ricane, le ciel rugit de joie. Le bois grince tant qu’il semble crier, la coque résonne des hennis­se­ments affo­lés des chevaux. La cale du bateau inon­dée, recrache les outils des char­pen­tiers. Il faut éviter l’avan­cée fulgu­rante des scies, invi­sible dans les remous, ainsi que celles des clous. À la proue, les bannières tordues de vent rappellent la trace déri­soire d’un pres­tige. Soudain les nuages s’écartent et découvrent une lune pareille à un œil blanc et fixe. Chacun se tait, figé dans cette clarté sinistre. Puis les brumes se referment comme une bouche, l’obs­cu­rité tombe et la tempête reprend.

Genre de scènes « sympathique »

Nous contour­ne­ront l’ab­baye de Fonte­vraud que certains voudraient piller, j’en­tends les merce­naires compa­rer cette abbaye à une orgie car elle est mixte, hommes et femmes y vivent ensemble, « de quoi se réga­ler l’heure des messes », ricanent les hommes. Merca­dier essaie discrè­te­ment de les faire taire. Trop tard. Je remonte les rangs. Le plai­san­tin est facile à repé­rer. Il trans­pire. Je prends le temps de l’ob­ser­ver, puis de sortir mon épée. Elle glisse lente­ment le long de sa tante ruis­se­lants. D’un seul coup, elle coupe son oreille. Le merce­naire hurle et se plie sur son cheval. Je tourne bride en veillant à ce que les sabots marchent sur l’or­gane sanglant. Je reprends ma place devant les troupes. Piller Fonte­vraud ! Ces guer­riers ignorent donc que ma mère veut y être enter­rée ? Il est hors de ques­tion d’y toucher.
Je lance le départ. Ille chevaux s’ébranlent derrière moi. Ce gron­de­ment est une sève, rage et joie mêlées. Merca­dier exulte. Un chant monte en puissance.
J’aime quand les coureurs
Font fuir gens et troupeaux
Et j’aime quand je vois après eux
Venir les venir les gens d’armes…
Mon épée cogne ma cuisse à chaque foulée, batte­ments d’acier qui rythme ma vie, Au son d’un air gaillard repris par des ogres.

Les souvenirs d’une reine enfermée pendant quinze ans

Mais je ne dois pas me lais­ser distraire. La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infa­ti­gable. Elle attaque la nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes. Elle agit sans haine, avec la lenteur sereine de celle qui connaît ses droits. Qu’im­porte que son scin­tille­ment ressemble au robe des fées. Le dormeur, lui, ne peut plus bouger, et se sent gagné par le froid.