Édition Gall­meis­ter . Traduit de l’amé­ri­cain par Fran­çois Happe

Je remarque que c’est la première fois que je lis : « traduit de l’amé­ri­cain » et non de l’an­glais (USA) ou autre formule qui nous ferait croire qu’il n’y a qu’une seule langue pour ces deux pays et je trouve que Fran­çois Happe a eu beau­coup de mérite à traduire ce texte .

Voici à qui Stephen Wright dédie son roman

Pour ceux qui ont été trans­for­més en graphiques, tableaux, donnés infor­ma­tiques, et pour tous ceux qui n’ont pas été comptés

Je dois à Keisha cette lecture qui m’a plombé le moral pendant deux semaines au moins. J’ai vrai­ment été soula­gée quand j’ai refermé ce roman après les quinze médi­ta­tions. Je ne suis pas certaine de bien vous rendre compte de ce roman tant il m’a dérou­tée. Nous suivons une compa­gnie char­gée du rensei­gne­ment au Viet­nam, on imagine faci­le­ment les tech­niques utili­sées pour obte­nir ces rensei­gne­ments. Et ne vous inquié­tez pas, si par hasard vous n’en aviez aucune idée, ces tech­niques vont vous être expli­quées dans les moindres détails, jusqu’à votre écœu­re­ment et certai­ne­ment aussi celui des soldats. Pour suppor­ter ce genre de séances les soldats se droguent et dans leur cerveau embrumé la réalité devient fantas­ma­go­rique, et le lecteur ? et bien moi je maudis­sais Keisha mais je ne voulais pas être mauviette ni faux-cul et passer ces passages. J’ai donc tout lu en remar­quant que le soldait de base a des envies de meurtre sur son supé­rieur quand celui-ci tue son chien mais reste impas­sible devant la mort en série des Viets. Mes diffi­cul­tés de lecture ne disent rien de la qualité du roman . C’est un texte très dense, construit avec des allers et retours conti­nuels entre la vie au pays après la guerre et la guerre elle même en parti­cu­lier la défaite améri­caine. Entre les rêves cauche­mar­desques nour­ris avec toutes les drogues possibles et la réalité de la guerre. J’ai retenu de cette lecture :

  • Que personne ne pouvait en ressor­tir indemne.
  • Que personne ne pouvait y être préparé.
  • Que même dans des moments aussi terribles, on peut tomber sur quel­qu’un d’aussi borné que le sergent Austin qui semble n’être là pour rendre la vie encore plus diffi­cile aux hommes sous ses ordres.
  • Que sans la drogue, les soldats du contin­gent n’au­raient pas pu tenir très long­temps dans cet enfer.

Citations

Le bleu

Le seul person­nage qui manquait encore dans leur film de guerre de série B était enfin arrivé : le gamin. Son passé comme son avenir était aussi clair, défini et prévi­sible que les taches de rous­seur sur son visage lisse. Il n’était jamais parti de chez lui, il allait écrire à sa famille tous les jours et il s’en­dor­mi­rait en sanglo­tant tous les soirs. Il devient la mascotte souffre- douleur de la compa­gnie, on le char­rie sans arrêt jusqu’à ce que le héros bourru, débor­dant de tendresse virile, le prenne en pitié et le protège d’une réalité plai­sante en appa­rence, mais en fait une grande cruauté.

Le cerveau d’un drogué

Procé­dant par élimi­na­tion, sa pensée se rédui­sit à un fil de diva­ga­tion. L’os fron­tal se frag­menta en un tour­billon de parti­cules de pous­sière d’ivoire, explo­sant les lobes du cerveau à la fraî­cheur de l’air qui descen­dait. Une fission intime produi­sait des éclats de lumière à un rythme aussi impré­vi­sible que les éclairs d’orage en été sur un hori­zon tout gris. Des rideaux de pluie élec­tro­nique passaient en glis­sant comme de lourds rideaux de théâtre sur des rails bien grais­sés. Il sentit une main le péné­trer vive­ment et se refer­mer sur l’éponge molle de son esprit avec la force d’un point ganté . Un para­si­tage silen­cieux étouffa sa conscience…
…et les nuages passèrent lente­ment à travers le spectre de la lumière visible, et le soleil, gros et rond et rouge comme une boule de chewing-gum fit floc en tombant entre les lèvres humides de la mer et se mit à se dissoudre… en minus­cules grains de sable enfon­cés dans les craque­lures du cuir de sa botte.

Genre de scènes qui coupent le récit

Dans l’aé­ro­gare près du terrain, les quelques hommes qui atten­daient les avions qui allaient les emme­ner étaient trop fati­gués pour faire autre chose que fumer des ciga­rettes et échan­ger quelques plai­san­te­ries éculées. Aucun d’entre ne souhai­tait entre­prendre une conver­sa­tion. Leurs yeux inquiets allaient de la surface sombre de la piste au ciel nuageux et inver­se­ment. Aucun d’entre ne regar­dait la pyra­mide de longues boîte étroites qui atten­daient aussi un vol, le chariot éléva­teur et le retour à la maison dans un avion sans hublots.

Si vous avez le moral lisez ce passage

Il y avait le chef de la section des inter­ro­ga­toires qui appe­lait cette dernière la Clinique dentaire et qui faisait des cours sur l’ex­trac­tion d’in­for­ma­tions vêtu d’un tablier à barbe­cue repré­sen­tant un malheu­reux cuisi­nier de banlieue derrière son grill de jardin sur lequel des steaks fumaient comme une acié­ries de Gary dans l’In­diana, au-dessus d’une pancarte portant la légende BRULÉ ou CARBONISÉ et qui, lors­qu’il n’était pas occupé à mettre au point des nouveau­tés aussi futées que celle qui consis­tait à placer de façon déco­ra­tive des punaises à carte sur la surface de l » œil après les avoir fait chauf­fer, prati­quait le jet d’eau orien­tale, une opéra­tion au cours de laquelle on bloque la bouche grande ouverte avec des cales de bois et on inonde la gorge ainsi rele­vée, les narines et les yeux de litres et des litres d’eau non potable jusqu’à ce que la nausée et l’étouf­fe­ment qui s’en­suivent provoque l’ex­pul­sion incon­trô­lable de toute nour­ri­ture non digé­rée, de l’eau, des muco­si­tés et des coor­don­nées géogra­phiques précise du bataillon auquel appar­tient le patient.

On croise l’armée française mais je n’ai rien trouvé à ce nom sur la toile

Là, faisant montre d’une superbe tout fran­çaise, Jean-Paul Roiche­peur, dégusta tran­quille­ment une boîte de foie gras tandis que le plomb bour­don­nait autour de sa tête comme des abeilles dans une vigne et que les explo­sions de mortier modi­fiaient la topo­gra­phie de son poste de comman­de­ment, et lorsque les barbares du Viêt­Minh furent à moins de cent mètres , se débar­ras­sant de sa four­chette en argent et de ce qui restait du foie gras d’oie, il s’empala de façon théâ­trale sur sa propre épée en s’écriant : » Et voici comment la France a riposté à tous les despotes ! » Malheu­reu­se­ment déviée par une armure de déco­ra­tions et de médailles tape à l’œil, la lame manqua les organes vitaux et il mit cinq heures à mourir et pendant toute son agonie Jean-Paul Roiche­peur divulga invo­lon­tai­re­ment tous les secrets mili­taires dont il avait connais­sance. « Très déclassé » , murmura la presse parisienne.

La torture je déteste lire ça( mais je déteste encore plus que cela existe !)

- Essayez les couilles dis-le capi­taine Raleigh.
Le sergent Mars déchira le cale­çon noir du prison­nier en deux. Se penchant en avant entre les jambes du prison­nier, il fixa les câbles au scrotum.
Le lieu­te­nant Pgan actionna la manivelle.
Clay­pool n’avais jamais entendu un tel cri, pas même au cinéma. Un cri qui trans­per­çait la peau, qui se pour­sui­vait sans inter­rup­tion entre deux tours de mani­velle. À un moment, le prison­nier parut admettre que oui, il était Viêt-cong, un lieu­te­nant, un sapeur, mais ensuite il eut l’air de le nier. Puis il se mit à parler sans s’ar­rê­ter, un flot confus dans un Viet­na­mien haché s’écou­lant par une brèche ouverte dans une digue.
-Je ne sais pas ce qu’ils racontent dit le sergent Mars avec dégoût.
- Il prie très fort, expli­qua le lieu­te­nant Phan, mais Boud­dha pas répondre au téléphone.

Moment d humour…

Les hommes et les femmes ne voulaient toucher les hot-dog améri­cain, croyant qu’il s’agis­sait vrai­ment de pénis de chien bouilli.

Le travail d un officier du renseignement

Grif­fin revint sur son travail depuis son arri­vée en Répu­blique du Viet­nam. Tout d’abord, l’éva­lua­tion des dégâts causés par les bombar­de­ments ; main­te­nant, des études sur la défo­lia­tion. Il avait vu le pays se couvrir d’acné, main­te­nant il allait le voir perdre ses cheveux. Tôt ou tard, il se rendait bien compte que ce n’était qu’une ques­tion de temps, ils allaient lui deman­der de se mettre à quatre pattes, d’as­ti­quer son sque­lette et de mesu­rer sa boîte crânienne avec un compas d’épais­seur en acier.

14 Thoughts on “Méditations en vert ‑Stephen WRIGHT

  1. Je l’ai noté aussi chez Keisha, et para­doxa­le­ment, ton avis conforte mon envie de le lire parce qu’il en ressort que ce doit être un texte très fort…

    • Il n’est jamais dans mes inten­tions de décon­seiller une lecture quand je n’ai pas aimé un livre. Je ne suis en aucune façon une critique litté­raire. En revanche quand j’aime une lecture, j’ai envie que ceux et celles qui lisent Luocine partagent mon plai­sir. Keisha, m’entraîne dans des lectures que j’adore et parfois dans des livres que je n’aime pas. Celui-là fait partie de cette deuxième caté­go­rie, j’ai essayé dans mon billet d’expliquer pour­quoi. Même si on peut appré­cier ce roman c’est de toute façon une lecture très éprou­vante. Alors courage pour cette plon­gée dans l’horreur absolue.

  2. Fran­che­ment, les extraits me suffisent, je n’irai pas plus loin. Comment peuvent survivre les hommes qui pratiquent ce genre de torture ? Quel genre d’hu­mains sont-ils ? C’est ceux-là qu’il faudrait inter­ro­ger, mais pas sûr qu’ils voudraient parler ..

  3. Je ne sais quoi en penser… tu expliques très bien ce qui te gêne dans cette lecture et c’est tout à fait compré­hen­sible. J’ai tant de choses à lire de toute façon…

    • Mais ce livre est aussi très honnête simple­ment je n’ai pas supporté, je crois que toi tu as plus de courage que moi, je le vois à travers certaines de tes lectures.

  4. j’ai vu et lu pas mal de choses sur le Viet­nam mais cela me tente malgré la diffi­culté du sujet et ton moral plombé, le mien l’est depuis des mois donc un peu plus .…

  5. keisha on 6 mai 2021 at 08:11 said:

    J’ai failli rater ton billet ! Tu es courageuse,
    C’est un texte très fort, écrit de façon magistrale ;
    Mais à relire certains passages, je m’aper­çois que ma mémoire les avait effa­cés, oui j’ai cette chance, je ne me souve­nais pas que c’était aussi atroce. Sans doute des neurones fati­gués couplés à surtout un souve­nir d’écri­ture extra ont-ils contri­bué à ce que l’hor­reur ne surnage pas dans ma tête.
    Déso­lée pour toi ! J’es­père que ton oubli sera comme le mien.

    • Je t’avais dit en cours de lecture que je peinais à lire ce roman. J’essaie de comprendre ce que tu veux dire en parlant d’une écri­ture « magis­trale et extra ».Pour moi, la qualité que je recon­nais à cet écri­vain, c’est qu’il n’a rien voulu édul­co­rer de ce qui s’est passé au Vietnam.À la lecture de ce livre,on se demande d’ailleurs pour­quoi les diri­geants et les mili­taires US n’ont pas été jugé pour crime de guerre.

  6. J’avais aimé ce roman mais il est assez dur et je suis étonné que tu l’aies lu !
    Voici ce que j’en disais à l’époque :
    « Certains passages du roman sont très diffi­ciles à lire car ils semblent écrits sous l’empire d’un hallu­ci­no­gène puis­sant mais si vous arri­vez à passer outre, vous lirez un très beau livre sur la folie absurde de la guerre, folie dans le sens premier de délire, démence, qui atteint des sommets lors de cette guerre. »

    • Moi je suis éton­née de l’avoir terminé malgré les horreurs que j’y ai lues. Je trouve ta remarque très juste sauf que je ne trouve pas qu’on puisse dire que ce livre est « beau »

  7. Le genre d’écrit que je fuis ! Mon moral est bon, pas envie de le saper !

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