Édition P.O.L.Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman démarre dans la légè­reté : Vicente et ses amis, des juifs parfai­te­ment assi­mi­lées à la vie en Argen­tine, regardent de loin ce qui se passe en Europe. Leurs conver­sa­tions sont marquées par l’hu­mour juif qui leur donnent tant de saveur. Vicente est beau garçon , un peu hâbleur et proprié­taire d’un maga­sin de meubles que son beau-père fabrique. Il est heureux en ménage, et a des enfants qu’il aime beau­coup. Sa mère, son frère méde­cin et sa sœur sont restés à Varso­vie. En 1938, il leur conseille sans trop insis­ter de venir à Buenos Aires. Il est content de son exil et des distances qu’il a mises entre sa mère qu’il juge enva­his­sante et lui qui se trouve bien dans sa nouvelle vie. Et, les années passent, l’an­goisse s’ins­talle, il va rece­voir trois lettres de sa mère et il prend conscience de l’hor­reur qui s’est abat­tue sur les juifs euro­péens. Il se sent coupable de n’avoir pas su insis­ter pour que sa famille le rejoigne, il va s’ins­tal­ler dans un mutisme presque complet. Sa femme comprend le drame de son mari et fait tout ce qu’elle peut pour le rame­ner vers la vie, mais sans grand succès. Vicente est dans son « ghetto inté­rieur » , comme son cauche­mar récur­rent qui l’an­goisse tant. Il rêve d’un mur qui l’en­serre peu à peu jusqu’à l’étouffer, il se réveille en prenant conscience que ces murs c’est sa peau : il est emmuré vivant en lui-même. (D’où le titre)

L’au­teur est le petit fils de ce grand père qui n’a pas réussi à parler. Santiago Amigo­rena comprend d’au­tant mieux son grand-père que sa famille a dû quit­ter l’Ar­gen­tine en 1973, l’exil et l’adap­ta­tion à un nouveau pays, il connaît bien. Cela nous vaut de très belles pages sur l’iden­tité et une réflexion appro­fon­die sur l’iden­tité juive. Le thème prin­ci­pal de ce roman, c’est : la Shoah, qu’en savait-on ? Comment s’en remettre et que trans­mettre aujourd’­hui ?. Rien que nommer ce crime contre l’hu­ma­nité fait débat , ne pas oublier que pendant des années on ne pouvait pas nommer autre­ment que « Solu­tion finale » avec les mots que les Alle­mands avaient eux-mêmes donnés à leurs crimes mons­trueux. Crime ? mais ce mot suffit-il quand il s’agit de six millions de personnes ? Géno­cide ? certes ; mais il y en a eu plusieurs en quoi celui-ci est-il parti­cu­lier ? Holo­causte ? mais ne pas oublier qu’a­lors il s’agis­sait d’of­frir des victimes inno­centes à un dieu. Qui était le Dieu des Nazis ? Et fina­le­ment Shoah qui ne s’ap­plique qu’au géno­cide des juifs par les nazis. C’est si impor­tant d’avoir trouvé un mot exact. Un livre très émou­vant qui fait revivre l’Ar­gen­tine dans des années ou ce pays allait bien et qui apporte une pierre indis­pen­sable à la construc­tion de la mémoire de l’hu­ma­nité.

Citations

Le genre de dialogue qui me font sourire

- Les Juifs me font chier. Ils m’ont toujours fait chier. C’est lorsque j’ai compris que ma mère allait deve­nir aussi juive et chiante que la sienne que j’ai décidé de partir.
-Compa­rée à la mienne, ta mère n’est pas si chiante, lui avez répondu Sammy, un œil toujours rivés sur les tables de billard. (…)
– Le pire, c’est que quand elle avait 20 ans, elle rêvait d’une seule chose, quit­ter le shtetl pour aller vivre en ville. Elle trou­vait ma grand-mère chiante pour les mêmes raisons que moi, je la trouve chiante aujourd’­hui…
-Et pour­tant, chiante ou pas chiante, tu lui as fait traver­ser l’At­lan­tique pour l’avoir à tes côtés.
- Oui… même les pires choses nous manquent.

Leçon de vie

-C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ?
- On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif…
- Oui… Ou être humain.

La culpabilité

Mais Vicente n’avait rien fait . Il avait même avoué que depuis qu’il était arrivé en Argen­tine, il avait compris que l’exil lui avait permis , aussi , de deve­nir indé­pen­dant, et qu’il n’était pas sûre de vouloir vivre de nouveau avec elle. S’éloi­gner de sa mère, en 1928, l’avait telle­ment soulagé-être loin d’elle, aujourd’­hui, le tortu­rait telle­ment.

Être juif

Une des choses les plus terribles de l’an­ti­sé­mi­tisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juif, c’est de les confi­ner dans cette iden­tité au-delà de leur volonté ‑c’est de déci­der, défi­ni­ti­ve­ment qui ils sont.

Édition Buchet-Castel

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai un faible pour cet auteur qui raconte si bien le milieu dont je suis origi­naire. Je ne sais abso­lu­ment pas si ce roman peut plaire à un large public, car il se situe dans un micro­cosme que peu de gens ont connu : les loge­ments de fonc­tion pour les insti­tu­trices et insti­tu­teurs des écoles primaires. J’ai envié celles et ceux de mes amis filles et fils d’ins­tit, comme moi, qui pouvaien,t en dehors des heures d’ou­ver­ture scolaires, faire de la cour de récréa­tion leur aire de jeux. Le roman se situe en 1975, année où s’im­pose un peu partout la mixité ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Le roman commence par une tragé­die évitée de peu : la chute de Philippe 11 ans du toit de l’école. En effet, si les enfants du roman jouent assez peu dans la cour, ils inves­tissent le grenier qui donne sur le toit. Bien sûr après l’in­ter­ven­tion des pompiers pour sauver l’en­fant, ils seront inter­dits de grenier et se réfu­gie­ront sur un terrain vague. Ce qui me frappe dans ce roman, c’est l’in­croyable liberté dont profite ces enfants. Ils sont lais­sés à eux même beau­coup plus que ce que je connais des enfants de cette époque. Leur terrain vague est mitoyen d’une ligne de chemin de fer, ils ont, évidem­ment, inter­dic­tion de la traver­ser , ce qu’ils font, évidem­ment !
Le livre se divise en quatre chapitre, la présen­ta­tion des rési­dents du groupe scolaire Denis Dide­rot, le second s’ap­pelle « Automne », puis « Prin­temps » et enfin « Été ». Cela permet de suivre tout ce petit monde une année scolaire, l’au­teur raconte avec préci­sion toutes les tensions et des rela­tions plus ou moins réus­sies entre les ensei­gnants. Il y a donc quelques intrigues qui, à mes yeux, sont secon­daires par rapport à l’in­té­rêt prin­ci­pal du livre : je n’avais pas idée à quel point les mœurs de l’école ont évolué : entre la paire de claque (« bien méri­tée, celle-là ! ») que les insti­tu­teurs et insti­tu­trices n’hé­sitent pas à distri­buer, les cheveux sur lesquels ils tirent au point d’en arra­cher des touffes (« ça t’apprendra à faire atten­tion ! »), les oreilles qui gardent les traces d’avoir été large­ment décol­lées à chaque mauvaise réponse ou manque­ment à la disci­pline (« ça va finir par entrer, oui ou non ! »), aucun enfant d’au­jourd’­hui ne recon­naî­trait son école ! J’ai aimé tous les petits chan­ge­ment de la vie en société, nous sommes bien sûr après 1968, une réfé­rence pour l’évo­lu­tion des mœurs mais en réalité, comme souvent, il a fallu bien des années pour que cela soit vrai et que les enfants ne soient plus jamais battus à l’école même si chez eux ce n’est pas encore acquis en 2020…

Citations

Les gauchers

Michèle soupire car Dieu sait à quel point Philippe est empoté. Ce n’est pas de sa faute, à expli­quer le réédu­ca­teur, c’est à cause de sa patte gauche, c’est un gaucher franc (parce qu’ap­pa­rem­ment il y en a des hypo­crites, des qui se font passer pour gaucher alors qu’en fait ils sont droi­tier, heureu­se­ment qu’on ne compte pas Philippe parmi ces fourbes-là) et, à partir de là, on ne peut pas remé­dier à son handi­cap.

Autre temps autres mœurs

Tous les parents s’ac­cordent à dire que c’est un excellent maître parce qu’a­vec lui, au moins, ça file droit et qu’on enten­drait une mouche voler. On concède qu’il est un peu soupe au lait et qu’il monte faci­le­ment en mayon­naise, mais on ne fait pas d’ome­lette sans casser des œufs. Du côté des parents, on aime les proverbes et les expres­sions consa­crées. Et l’ordre, surtout. On ne cille pas devant les témoi­gnages de touffes de cheveux arra­chés ou de gifles reten­tis­santes. On répète que c’est comme ça que ça rentre et tu verras plus tard au service mili­taire.

Édition Galli­mard

Je me souviens encore du plai­sir que j’ai eu à lire « Balzac et la petite tailleuse chinoise » , et lorsque j’ai vu ce roman à la média­thèque, je me suis souve­nue avoir lu un billet sur le blog « Jour­nal d’une lectrice », je n’ai pas hésité, je suis donc partie avec cet auteur qui raconte si bien son pays dans la ville côtière de Putian. Yong Shen est le fils du char­pen­tier du village, il sera marqué à tout jamais par un sermon d’un pasteur améri­cain qui parle lui aussi d’un fils de char­pen­tier. Il devient chré­tien et fabri­cant de sifflets pour des colombes.

Il passe un certain temps auprès de ce pasteur et de sa fille Mary. Puis, il fait des études de théo­lo­gie mais aupa­ra­vant, il sera marié pour respec­ter d’obs­cures super­sti­tions. Il revient chez lui, et il apprend que sa femme a donné nais­sance à une enfant aux yeux clairs, Helai, cette enfant fera son bonheur et son malheur à la fois. S’il n’en est pas le père biolo­gique, il l’a élevée avec amour mais en périodes de folies révo­lu­tion­naires être fille de pasteur, être brillante intel­lec­tuel­le­ment, et avoir des yeux bleus , s’avèrent très dange­reux . Alors, après la période de bonheur ou Yong Shen a été pasteur à l’abri de son arbre chéri, né en même temps que lui : l’agui­laire qui est ‑si j’ai bien compris- l’arbre qui donne de l’en­cens, viennent les diffé­rentes épisodes de la révo­lu­tion commu­niste. Le « grand bon en avant », sera suivi par la révo­lu­tion cultu­relle et si Yong Shen n’y laisse pas sa vie, il y laisse son âme et sa foi.

Comme souvent dans un bon roman qui s’ap­puie sur la tragé­die histo­rique et sur la folie des hommes, il y a des moments de détentes et même de rire. L’émeute provo­quée par l’opé­ra­tion du petit garçon chinois d’une ecto­pie testi­cu­laire est à la fois, bien racon­tée et très drôle, tout le village est persuadé que le méde­cin blanc s’en prend à la viri­lité de l’en­fant chinois. Comme on traverse plus de la moitié d’un siècle ‑et quel siècle !-, ce roman est très dense et four­mille d’his­toires et de person­nages très divers. Même les person­nages secon­daires sont inté­res­sants et lorsque le rouleau compres­seur s’abat sur le peuple, il n’y a pas beau­coup de recoins pour se cacher et échap­per à la terrible remise au pas de tout un peuple.

Les souf­frances du pasteur reconnu comme traître à la cause du peuple et dénoncé par sa propre fille qui veut sauver sa vie et celle de son enfant sont à peu près insou­te­nables s’il n’y avait pas le talent de ce grand écri­vain qui embarque son lecteur dans des descrip­tions poétiques et un monde fait de beauté et de rêve. La tragé­die et la mort sont présentes jusqu’à la dernière ligne mais elle est accom­pa­gnée par le « Concerto en ré majeur de Beetho­ven » et cela donne une impres­sion qui s’élève au-delà de la réalité de la souf­france humaine .

Citations

Traditions

C’était le ruban de satin rouge que la famille Yong espé­rait depuis huit ans, car, selon la coutume, à Putian, on accro­chait un ruban rouge à un arbre de sa maison, pour annon­cer au monde que l’épouse était enceinte.

Yong Sheng est torturé par les communistes en 1949. Il est alors directeur de l’orphelinat

Un petit de sept ou huit ans s’ap­pro­cha du révo­lu­tion­naire. 
« Vous pouvez faire redes­cendre notre direc­teur ? 
-Tu ne dois plus l’ap­pe­ler direc­teur, mais ordures impé­ria­liste. 
-Vous pouvez faire redes­cendre notre impé­ria­liste s’il vous plaît ? 
-Bon point pour toi, je vais le faire redes­cendre, et procé­der à la deuxième partie de son inter­ro­ga­toire. »

Les réunions publiques sous la révolution culturelle

Les paysans présents depuis le matin étaient rentrés déjeu­ner chez eux, mais sitôt leur repas pris, ils revinrent avec leurs enfants, et des tabou­rets bas pour s’as­seoir. Assis­ter à une séance de critique n’était pas un acte gratuit. Selon le barème en vigueur, une demi-jour­née de présence rappor­ter cinq points à un homme, quatre à une femme, trois au vieillard, ou malade et aux handi­ca­pés. Quant aux cadres non rému­né­rés par l’État, ils touchaient une prime, en plus de leur salaire régu­lier.

Le manchot, en tant qu’an­cien droi­tier réha­bi­lité, jouis­sait théo­ri­que­ment de ses droits civiques, mais en pratique, il n’était jamais auto­risé à assis­ter à une réunion poli­tique de la commune. Non pas qu’on lui refu­sât la petite compen­sa­tion finan­cière ou la jour­née de repos qu’im­pli­quait une parti­ci­pa­tion à de tels rassem­ble­ments, pour les paysans et les ouvriers c’était moins dur que de jour­née de travail, mais son statut de consi­gner le mettait à part. Chaque mois, en tant que boucher en attente d’emploi, il était rému­né­rée par le district, qui ne l’au­to­ri­sait pas assis­ter aux meetings et l’obli­geait à travailler. 

Torturé pendant la révolution culturelle

La plaque de ciment de dix kilos y exer­çait une pres­sion telle que l’acier péné­trait profon­dé­ment dans sa chair. La large tumé­fac­tion qui s’était formée autour ne cessait de gonfler. Ses vertèbres cervi­cales semblaient sur le point de se briser.(…)
Il songea que les concep­teurs de la plaque de ciment étaient d’une intel­li­gence redou­table. Il avait vrai­ment été inspi­rés. Avec leurs inven­tions, il avait écrit, au ving­tième siècle, un nouveau chapitre des lois de la gravité, plus le fil de fer sur lequel repo­sait le poids de la plaque était fin, plus la gravité en démul­ti­pliait la pesan­teur. 
Il leva la tête, et, à travers la sueur épaisse qui brouillait et ses yeux, il aper­çut devant lui le visage de Mao, comme une appa­ri­tion confuse, entou­rée d’un halo trouble. C’était un portrait du président que ses accu­sa­teurs avaient installé devant lui, pour la réunion de critique .
» Président Mao, je suis vrai­ment incu­rable. Mon infec­tion idéo­lo­gique est trop grave. Vous me donnez l’oc­ca­sion d’être criti­qué par les masses, mais, alors que je suis à genoux devant vous, mon cerveau malade se préoc­cupe encore des notions physique que j’ai étudié à la faculté de théo­lo­gie, et la seule chose à laquelle je suis capable de penser, c’est la loi de la gravité décou­verte par un occi­den­tale. Grâce à votre Révo­lu­tion cultu­relle, j’es­père pouvoir enfin rompre a jamais rien qui m’at­tache encore à la pensée des impé­ria­liste. »

Traduit du néer­lan­dais (Belgique) par Isabelle Rosse­lin

Edition poche Folio

En lisant le billet de Domi­nique je m’étais fait une promesse, mettre ce livre dans ma liste, puis dans ma pile à côté de mon lit, et puis fina­le­ment de le lire. Promesse tenue. J’ai bien aimé cette lecture dont un bon tiers est occupé par le récit de la guerre 1418 vu du côté des Belges. Stefan Hert­mans a voulu redon­ner vie à un grand-père très digne et très pieux. Il a voulu aller plus loin que son appa­rence d’homme sévère habillé en costume et portant tous les jours une laval­lière noire et un borsa­lino. Il a trouvé un homme meur­tri par la guerre et qui ne s’est jamais remis des souf­frances qu’il a ressen­ties dans son corps et celles qui ont blessé et tué de façon horrible ses compa­gnons. La force avec laquelle sont racon­tés ces combats m’ont permis de me rendre compte de l’hé­roïsme de cette armée dont je savais si peu de chose avant de lire ce roman. Un autre aspect que j’ai décou­vert, c’est la domi­na­tion à l’époque du fran­çais sur le flamand (les temps ont bien changé !). Les pauvres soldats flamands non gradés devaient donc obéir à des ordres parfois absurdes et qui, surtout, pouvaient les emme­ner à la mort donnés par des offi­ciers qui ne s’ex­pri­maient qu’en fran­çais d’un ton le plus souvent mépri­sant. Plusieurs fois, dans ce récit on ressent la langue fran­çaise comme une façon de domi­ner les flamands. Comme ce lieu­te­nant qu’il entend dire derrière son dos

Ils ne comprennent rien, ces cons de Flamands

Au delà des récits de guerre, on découvre un homme Urbain Martien (pronon­cez Martine) qui a aimé et a été aimé par ses parents. Son père, grand asth­ma­tique, lui a donné le gout du dessin mais malheu­reu­se­ment, il lais­sera trop tôt sa femme veuve avec ses quatre enfants. Urbain connaî­tra la misère celle où on a faim et froid et pour aider sa mère il travaillera dans une fonde­rie sans aucune protec­tion et dans des condi­tions effroyables. Fina­le­ment il s’en­ga­gera à l’ar­mée et sera formé au combat ce qui le conduira à être un cadre sous offi­cier pendant la guerre.
Il connaî­tra l’amour et sera passion­né­ment amou­reux d’une jeune femme qui ne survi­vra pas à la grippe espa­gnole ; il épou­sera sa sœur et ensemble, ils forme­ront un couple raison­nable.

J’ai eu quelques réserves à la lecture de cette biogra­phie, autant le récit de la guerre m’a passion­née car on sent à quel point il est authen­tique : nous sommes avec lui sous les balles et les des canons enne­mis, on patauge dans la boue et on entend les rats courir dans les tran­chées. Autant la vie amou­reuse de son grand-père m’a lais­sée indif­fé­rente. En revanche, sa jeunesse permet de comprendre cet homme et explique pour­quoi la reli­gion tient tant de place dans sa vie. Pour la pein­ture puisque c’est l’autre partie du titre disons que le talent d’un copiste même merveilleux n’est pas non plus très passion­nant, la seule ques­tion que je me suis posée c’est pour­quoi il n’a que copié des tableaux et n’a pas cher­ché expri­mer ses propres émotions.

Quand je suis éton­née d’ap­prendre que la ville où j’ha­bite se situe dans le Nord de la France :

Blessé une deuxième fois sur le front de l’Yser, touché par une balle à la cuisse, juste en dessous de l’aine, il avait été évacué ; pour sa réédu­ca­tion, il avait été envoyé dans la ville côtière de Dinard, dans le nord de la France. Depuis la ville voisine de Saint-Malo, il avait fait la traver­sée, avec quelques compa­gnon en réédu­ca­tion, vers Southamp­ton, pour rendre visite au fils de son beau-père, mais à peine était-il en haute mer une tempête s’était levée, qui avait duré un jours et demi.

Et voici la photo de la foule qui attend l’ar­ri­vée des bles­sés de la guerre 1418 qui vont être soignés à Dinard dont a fait partie Urbain Martien .

Citations

Pourquoi cette référence à Proust

Le tailleur l’en­voie d’un ton bourru cher­cher à l’école le fils de cette famille bour­geoise. Au bout d’un certain temps, il est chargé chaque jour de cette tâche et doit porter le cartable rempli de livres du jeune monsieur en prenant garde de rester deux pas derrière lui, pour éviter de rece­voir un coup de canne que ce garçon de douze ans manie déjà avec une suffi­sance prous­tienne.

Le couple de ses grand-parents

Son mariage avec Gabrielle était sans nuages pour quiconque n’était pas plus avisé.Enchevêtrés comme deux vieux arbres qui, pendant des décen­nies, ont dû pous­ser à travers leurs cimes respec­tives, luttant contre la rareté de la lumière, ils vivaient leur jour­née simple, unique­ment entre­cou­pées par la gaieté appa­rem­ment frivole de leur fille, leur unique enfant. Les jour­nées dispa­rais­saient dans les répliques du temps diffus. Il peignait.

Le 20 siècle

Il a consi­gné ses souve­nirs ; il me les a donnés quelques,mois avant sa mort en 1981. Il était né en 1891, sa vie semblait se résu­mer à l’in­ver­sion de deux chiffres dans une date. Entre ces deux dates étaient surve­nus deux guerres, de lamen­tables massacres à grande échelle, le siècle plus impi­toyable de toute l’his­toire de l’hu­ma­nité, la nais­sance et le déclin de l’art moderne, l’ex­pan­sion mondiale de l’in­dus­trie auto­mo­bile, la guerre froide, l’ap­pa­ri­tion et la chute des grandes idéo­lo­gies, la décou­verte de la baké­lite, du télé­phone et du saxo­phone, l’in­dus­tria­li­sa­tion, l’in­dus­trie ciné­ma­to­gra­phique, le plas­tique, le jazz, l’in­dus­trie aéro­nau­tique, l’at­ter­ris­sage sur la lune, l’ex­tinc­tion d’in­nom­brables espèces animales, les premières grandes catas­trophes écolo­giques, le déve­lop­pe­ment de la péni­cil­line et les anti­bio­tiques, Mai 68, le premier rapport du club du club de Rome, la musique pop, la décou­verte de la pilule, l’éman­ci­pa­tion des femmes, l’avè­ne­ment de la télé­vi­sion, des premiers ordi­na­teurs – et s’était écoulé sa longue vie de héros oublié de la guerre.

Les goûts musicaux

En revanche, il éprou­vait du dégoût et de la colère en enten­dant Wagner et faisait ainsi sans le savoir le même choix que le grand philo­sophe au marteau : Nietzsche écri­vit en effet à la fin de sa vie qu’il préfé­rait la légè­reté méri­dio­nale, l’af­fir­ma­tion de la vie et de l’amour chez Bizet, au fume­rie d’opium teutonnes des ténèbres mystique de Wagner. Offen­bach rendait mon grand-père joyeux, et quand il enten­dait les marches mili­taires, il se rani­mait . Il connais­sait par cœur la pasto­rale de Beetho­ven surtout le mouve­ment où le coucou lance son appel dans la fraîche forêt vien­noise.

L’accent français en Belgique

En face, dans la boutique d’al­lure vien­noise du boulan­ger juif Bloch, les femmes de la bonne société prenaient un café servi dans une petite cafe­tière en argent accom­pa­gné d’un crois­sant beurré, tandis qu’elle lisait un livre acheté chez Hercken­rath, le papier d’emballage soigneu­se­ment plié en quatre à côté de leur main baguée. Elles étaient telle­ment chics qu’elle affec­taient une pointe d’ac­cent fran­çais en parlant flamand.

Avancées techniques allemande 1914

Le fort de Loncin est mis hors de combat par un tir de plein fouet sur la poudrière. Le béton n’était pas encore armée, ce qui fut fatal au vieux masto­donte, dernier vestige d’une époque candide. (.….) En chemin nous appre­nons que presque tous les forts sont tombés et que toute résis­tance est deve­nue vaine. Les Alle­mands utilisent des mortiers lourds d’un calibre de 420 milli­mètres dont nous igno­rions tota­le­ment l’exis­tence. Leurs tirs ont ouvert des brèches dans tous les forts liégeois ; ces cita­delles désuètes peuvent tout au plus résis­ter un calibre 210 milli­mètres.

Les troupes allemandes en Belgique

Un matin, une semaine plus tard, nous enten­dîmes pleu­rer un enfant. Un garçon­net d’une dizaine d’an­nées était debout sur l’autre rive. Le comman­dant nous inter­dit d’al­ler le cher­cher. Carlier dit que c’était une honte, il retira son uniforme, sauta dans l’eau et nagea jusqu’à l’autre côté. Au moment où il voulut tendre la main à l’en­fant, celui-ci détala . Les Alle­mands se mirent à tirer avec toutes leur bouches de feu, nous n’avions aucune idée d’où prove­naient les tirs. Carlier tomba à la renverse, roula sur la berge jusque dans l’eau, plon­gea en profon­deur, ne ressor­tit que lors­qu’il fut arrivé de notre côté. Tout le monde avait suivi la scène en rete­nant son souffle ; Carlier fut hissé à terre, le comman­dant dit qu’il méri­tait en réalité une lourde sanc­tion, mais en voyant à quel point le procédé des Alle­mands nous avait indi­gnés, il en resta là.
Nous prîmes conscience que nous avions en face de nous ennemi sans le moindre scru­pule. Ce genre de tactique de guerre psycho­lo­gique était nouveau pour nous, nous avions été éduqués avec un sens rigou­reux de l’hon­neur mili­taire, de la morale et de l’art de la guerre, nous avions appris à faire élégam­ment de l’es­crime et à réali­ser des opéra­tions de sauve­tage, nous avions appris à réflé­chir à l’hon­neur du soldat et de la patrie. Ce que nous voyons ici et était d’un autre ordre. Cela boule­ver­sant nos pensées et nos senti­ments, nous ressen­tions, le cœur rempli d’an­goisse, que nous reve­nions d’autres hommes prêts à tout ce que nous avions évité aupa­ra­vant.

Les atrocités de la première guerre ont-elles entraîné celles de la seconde ?

Toutes ses vertus d’une autre époque furent réduites en cendres dans l’en­fer des tran­chées de la Première Guerre mondiale. On enivrait sciem­ment les soldats avant de les amener jusqu’à la ligne de feu (un des plus grands tabous pour les histo­riens patrio­tiques, mais les récits de mon grand-père sont clairs à ce sujet) ; les bouis-bouis, comme les appe­lait mon grand-père, se multi­pliaient, on en voyait pour ainsi dire partout à la fin de la guerre, de ces lieux où l’on encou­ra­geait les soldats à apai­ser leurs frus­tra­tions sexuelles pas toujours en douceur ‑une nouveauté en soi, sous cette forme orga­ni­sée. Les cruau­tés les massacres trans­for­mèrent défi­ni­ti­ve­ment l’éthique , la concep­tion de la vie, les menta­li­tés et les mœurs de cette géné­ra­tion. Des champs de bataille à l’odeur de prés piéti­nés, des mourants comme au garde-à-vous jusqu’à l’heure de leur mort, des scènes pictu­rales mili­taires avec en toile de fond la campagne du dix-huitième siècle remplie de collines et de boque­teaux , il ne resta que des décombres mentaux asphyxiés par le gaz moutarde, des champs remplis de membres arra­chés , une espèce humaine d’un autre âge qui fut litté­ra­le­ment déchi­que­tée.

Toutes les après-guerres se ressemblent

Partout surgissent de véhé­ments patriotes, qui pendant la guerre se livraient à un commerce clan­des­tin mais inten­sif avec les Alle­mands. Partout des traces et des témoi­gnages sont fiévreu­se­ment effa­cés. Partout j’as­siste à des querelles, de l’ani­mo­sité, des ragots, des trahi­sons, des lâche­tés et des pillages, tandis que les jour­naux exultent en évoquant une paix bien­heu­reuse. Nous, les soldats qui reve­nons du front, nous sommes mieux infor­més. Nous nous taisons, luttons contre nos cauche­mars, écla­tant parfois en sanglots en sentant l’odeur du linge fraî­che­ment repassé ou d’une tasse de lait chaud.

Explication du titre, et fin du livre

Ainsi, ce para­doxe fut une constante dans sa vie : ce ballot­te­ment entre le mili­taire qu’il avait été par la force des choses et l’ar­tiste qu’il aurait voulu être. Guerre et téré­ben­thine. La paix de ces dernières années lui permit de prendre peu à peu congé de ses trau­ma­tisme. En priant Notre-Dame des Sept Douleurs, il trouva la séré­nité. Le soir avant sa mort, il est parti se coucher en pronon­çant ces mots : je me suis senti si heureux aujourd’­hui, Maria.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Cela faisait un moment que mes lectures ne me menaient pas vers un plai­sir total. J’adore, quand je lis retrou­ver tout ce qui a enchanté mon enfance :

  • Une langue qui fonc­tionne bien et qui, ici, est très belle.
  • Une histoire qui me boule­verse.
  • Partir dans des contrées que je ne connais pas très bien
  • Me retrou­ver dans les senti­ments décrits par l’au­teur.

Il y a tous ces ingré­dients dans cette histoire et plus encore. L’au­teur a voulu retrou­ver qui était Jacob, cet oncle qui est mort en Alsace en libé­rant la France de l’oc­cu­pant Nazi. Comment ce jeune juif de 19 ans, n’ayant vécu qu’à Constan­tine s’est-il retrouvé dans l’ar­mée de de Lattre de Tassi­gny ? Valéry Zenatty a cher­ché, elle peut ainsi nous faire vibrer aux souf­frances de ces familles juives algé­riennes plus proches des arabes que des fran­çais. Pétain leur reti­rera la natio­na­lité et leur inter­dira même d’al­ler à l’école, mais lors de l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie, toute sa famille et sans doute tous les juifs vien­dront vivre en France. Cette famille est très pauvre et domi­née par des hommes violents et rudes. L’amour des femmes pour leurs enfants passe par la cuisine, des petits plats qu’elles préparent pour eux, plus que par des paroles ou des gestes. Cette auteure sait décrire l’at­mo­sphère de cette maison si pauvre où la famille s’en­tasse dans une seule pièce. Jacob peut survivre grâce à la culture qui ne lui servira à rien dans l’ar­mée, mais lui, simple soldat de seconde classe fera le malheur de sa mère en décé­dant sur le front. Une jeune femme écri­vaine de sa descen­dance lui aura rendu toute son âme et aurait permis à sa mère, si elle avait été encore en vie, d’être fière de son dernier né tant aimé. Dans ce roman, Victor Hugo est cité et ces quelques vers corres­pondent exac­te­ment à ce que l’on ressent :

« Vous qui ne savez pas combien l’en­fance est belle
Enfant ! N’en­viez point notre âge de douleur,
Où le cœur est tour à tour esclave et rebelle,
Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs. »

Citations

Chez lui

Ce serait comme à la maison depuis le jour où il avait décou­vert que personne ne pouvait devi­ner ce qu’il pensait, il y avait une voix qu’il était le seul à entendre. Elle avait commencé par dire je n’aime pas le ragoût de cardes, les char­dons, c’est bon pour les mulets, puis je n’aime pas les grimaces stupides de la tante Yvette, sa façon de rouler des yeux comme une chouette folle, je n’aime pas les cris de mon père, sa main qui s’abat sur qui le contra­rie, qui le provoque, qui ose le contre­dire, je n’aime pas la peur que je vois parfois sur le visage de ma mère, je n’aime pas cet appar­te­ment où il y a du monde, tout le temps, du bruit, tout le temps, la voix avait ajouté je préfère l’école, monsieur Bensaid est plus gentil que papa, made­moi­selle Rouvier est plus jolie que maman, il ne se passait rien de grave, il n’était pas puni, ça restait dans sa tête, c’était des mots de silence, il faisait ce qu’on atten­dait de lui, m’in­ter­rom­pait pas les adultes, les contre­di­saient encore moins, aidait sa mère à porter les paniers au marché, suivait son père et Abra­ham à la syna­gogue, faisait les mêmes gestes qu’eux, ils lui cares­saient la tête parfois en disant qu’il était un bon garçon, il jouait avec la pous­sière qui dansait dans les rayons du soleil, s’in­ter­ro­geant sur ce que l » œil voit, mais que la main ne parvient jamais à saisir.

L’armée et la poésie

Pour­tant Monsieur Baumert leur avait dit que la poésie résiste à tout, au temps, à la mala­die, à la pauvreté, à la mémoire qui boîte, elle s’ins­crit en nous comme une encoche que l’on aime cares­ser, mais les vers, ici, ne trouvent pas leur place, ils jurent avec les uniformes, sont réduits au silence par les armes et le nouveau langage aux phrases brèves et criées qui est le leur. Monsieur Baumert leur a menti, ou s’est trompé, les heures passées à mémo­ri­ser des poèmes n’ont servi qu’à obte­nir de bonnes notes, et le sergent-chef se fiche de leurs notes, il aurait même tendance à humi­lier un peu plus ceux qu’il appelle les fortes têtes et qui était au paravent des élève studieux. Il préfère les soldats qui truffent leurs phrases de fautes, sauf ceux qui sont musul­mans et qu’il appelle les bougnoules, et il les corrige en écla­tant de rire, les affu­blant de surnoms qui le ravisse, Fatima, Bour­ri­cot, Bab-el-Oued, et quand il perçoit un rougis­se­ment défer­ler sous la peau brune, il pose sa main sur l’épaule du soldat humi­lié pour dire, je rigole, parce que je sais que tu as le sens de l’hu­mour, tu es un bon gars, tu te bats pour la France, et la France te le rendra.

traduit de l’amé­ri­cain par Fran­çoise Adel­stain

Lu dans le cadre de :

La photo dit bien combien j’aime lire les romans d’Irvin Yalom et encore je n’ai pas retrouvé « Et Nietzsche a pleuré » qui est sans doute mon préféré. Je l’ai sans doute prêté à quel­qu’un qui l’aime tant qu’il a oublié de me le rendre (ce n’est très grave mes livres sont de grands voya­geurs). Alors, quand Babe­lio a proposé la lecture de l’au­to­bio­gra­phie de cet auteur, je n’ai pas hésité. Et ? Je suis déçue ! l’au­teur est beau­coup plus inté­res­sant dans ses romans que lors­qu’il se raconte. Ce n’est pas si éton­nant quand on y réflé­chit bien : Irvin Yalom est non seule­ment un bon écri­vain mais aussi un grand spécia­liste de l’âme humaine et un psycho­thé­ra­peute encore en exer­cice (à 85 ans !). Alors l’âme humaine, il connaît bien et la sienne en parti­cu­lier, donc aucune surprise ni de grandes émotions dans cette auto­bio­gra­phie, il maîtrise très (trop !) bien son sujet. On a l’im­pres­sion qu’il dresse entre lui et son lecteur une vitre derrière laquelle il se protège. Un peu comme ses étudiants qui regar­daient ses séances de psycho­thé­ra­pie derrière une glace sans tain. On voit tout, mais on apprend du meneur du groupe que ce qu’il veut bien montrer de lui. Oui, il se raconte dans ce livre et pour­tant on a l’im­pres­sion de ne pas le connaître mieux qu’à travers ses romans. Le dernier chapitre est, peut être plus émou­vant celui qu’il a nommé « l’ap­prenti vieillard » . Je dois dire que je me suis aussi ennuyée ferme en lisant toutes les diffé­rentes approches de la psycho­lo­gie clinique. Cela plaira sans doute aux prati­ciens tout ce rappel histo­rique des diffé­rents tendances des théra­pies de groupes. Une dernière critique : cet auteur qui se complaît à racon­ter ses succès litté­raires c’est vrai­ment étrange et assez enfan­tin. En résumé, j’ai envie de donner ce curieux conseil : » Si vous aimez cet auteur ne lisez pas sa biogra­phie, vous serez déçu par l’homme qui se cache derrière les romans que vous avez appré­ciés ».

Citations

Quand Irving Yalom s’auto-analyse

Avant ma rébel­lion de la bar-mits­vah, j’avais commencé à trou­ver ridi­cule les lois qui pres­crivent de manger ceci ou cela. C’est une plai­san­te­rie, et surtout elles m’empêchent d’être améri­cains. Quand j’as­siste à un match de base-ball avec mes copains, je n’peux pas manger un hot-dog. Même des sand­wichs salades ou au fromage grillé, j’y ai pas droit, parce que mon père explique que le couteau qui sert à les décou­per a peut-être servi à couper un sand­wich au jambon. Je proteste :« Je deman­de­rai qu’on n’les coupe pas ! »  » Non, pense à l’as­siette, dans laquelle il y a peut-être eu du jambon, répondent mon père ou ma mère. C’est pas « traif » pas « kasher ». Vous imagi­nez, entendre ça, docteur Yalom, quand on a treize ans ? C’est dingue ! Il y a tout l’uni­vers, des milliards d’étoiles qui meurent et qui naissent, des catas­trophes natu­relles chaque minute sur terre, et mes parents qui clament que Dieu n’a rien de mieux à faire que de véri­fier qu’il n’y a pas une molé­cule de jambon sur un couteau de snack ?

Un récit qui manque d’empathie

Nous avions trouvé une maison en plein centre d’Ox­ford, mais peu avant notre arri­vée, un avion de ligne britan­nique s’est écrasé, tuant tous les passa­gers, y compris le père de la famille qui nous louait la maison. À la dernière minute, il nous a donc fallu remuer ciel et terre pour dégo­ter un autre logis. Faute de succès dans Oxford même, nous avons loué un char­mant vieux cottage au toit de chaume à une tren­taine de minutes de là, dans le petit village de Black Burton, avec un seul et unique pub !

Raconter ses succès c’est impudique et inintéressant

Le lende­main, j’ai eu une autre séance de signa­ture dans une librai­rie du centre d’Athènes, Hestia Books. De toutes les séances de ce genre auxquelles j’ai parti­cipé dans ma carrière, celle-ci fut la crème de la crème. La queue devant le maga­sin s’al­lon­geait sur huit cent mètres, pertur­bant consi­dé­ra­ble­ment la circu­la­tion. Les gens venaient ache­ter un nouveau livre et appor­taient les anciens afin de les faire dédi­ca­cer, ce qui consti­tuait une épreuve, car je ne savais pas comment écrire ces prénoms incon­nus, Docia, Icanthe, Nereida, Tatiana… On demanda alors aux ache­teurs d’écrire leur nom en capi­tal sur des petits bouts de papier jaune qu’ils me tendaient avec le livre. Nombreux étaient ceux qui prenaient des photos, ralen­tis­sant ainsi la progres­sion de la queue, on dû les prier de ne plus en prendre. Au bout d’une heure, on leur dit que je ne pour­rai signer, outre celui qu’il ache­tait, un maxi­mum de quatre titres par personne, puis on descen­dit à trois, à deux pour finir a un. Même ainsi la séance a duré quatre heures , j’ai signé plus de huit cents livres neufs et d’in­nom­brables anciens.

Je retrouve le thérapeute que j’apprécie

Ce livre, je l’ai conçu comme une oppo­si­tion à la pratique cogni­tivo-compor­te­men­tale, rapide, obéis­sant à des proto­coles, obéis­sant à des pres­sions d’ordre écono­mique, et un moyen de combattre la confiance exces­sive des psychiatres en l’ef­fi­ca­cité des médi­ca­ments. Ce combat se pour­suit encore main­te­nant, malgré les preuves indé­niables four­nies par la recherche de la réus­site d’une psycho­thé­ra­pie repose sur la qualité de la rela­tion entre le patient et son théra­peute, son inten­sité, sa chaleur, sa sincé­rité. J’es­père aider à la préser­va­tion d’une concep­tion humaine et plein d’hu­ma­nité des souf­frances psycho­lo­giques.

La vieillesse

Enfant, j’ai toujours été le plus jeune – de ma classe, de l’équipe de Base­ball, de l’équipe de tennis, de ma cham­brée en camp de vacances. Aujourd’­hui, où que j’aille, je suis le plus vieux, – à une confé­rence, au restau­rant, à une lecture de livre, au cinéma, un match de Base­ball. Récem­ment, j’ai pris la parole à un congrès de deux jours sur la forma­tion médi­cale conti­nue des psychiatres, patronné par le Dépar­te­ment de psychia­trie de Stan­ford. En regar­dant l’au­di­toire de collègues venus de tout le pays, je n’ai vu que quelques types à cheveux gris, aucun à cheveux blancs. Je n’étais pas seule­ment le plus âgé, j’étais de loin le plus vieux.

Traduit de l’al­le­mand et annoté par Élisa­beth Guillot.


Les cinq coquillages veulent dire, tout simple­ment, qu’il faut lire ce livre car il nous en apprend tant sur une période qu’on voudrait à jamais voir bannie et fait réflé­chir sur la langue du monde poli­tique qui veut mani­pu­ler plus que convaincre. Rosa Montero dans « la folle du logis« en parlait et elle m’a rappelé que je voulais le lire depuis long­temps. À mon tour de venir conseiller cette lecture à toutes celles et tous ceux qui se posent des ques­tions sur le nazisme en parti­cu­lier sur l’an­ti­sé­mi­tisme des Alle­mands. Ce pays haute­ment civi­lisé qui en 1933 permit que l’on inscrive à l’en­trée de l’uni­ver­sité de Dresde où Victor Klem­pe­rer ensei­gnait la philo­lo­gie :

« Quand le Juif écrit en alle­mand, il ment. »

Comment cet homme qui se sent telle­ment plus alle­mand que juif peut-il comprendre alors, qu’au­cun de ses chers confrères n’en­lèvent immé­dia­te­ment cette pancarte ? Cet homme qui a failli lais­ser sa vie pour sa patrie durant la guerre 14 – 18 ne peut accep­ter le terrible malheur qui s’abat sur lui. Pour ne pas deve­nir fou, il essaie d’ana­ly­ser en bon philo­logue la langue de ses bour­reaux. Il cachera le mieux qu’il peut ses écrits et leur donnera une forme défi­ni­tive en 1947. Comment a‑t-il survécu ? contrai­re­ment à son cousin Otto le chef d’orchestre, il est resté en Alle­magne, marié à une non-juive ; il a survécu tout en subis­sant les lois concer­nant les Juifs alors qu’il était baptisé depuis de longues années. La veille des bombar­de­ments de Dresde, il devait être déporté avec sa femme, les consé­quences tragiques du déluge de feu qui s’est abattu sur sa ville lui ont permis de fuir en dissi­mu­lant son iden­tité.

Son essai montre de façon très précise comment on peut défor­mer l’es­prit d’un peuple en jouant avec la langue et en créant une pseudo-science . Il semble parfois ergo­ter sur certains mots qui ne nous parlent plus guère, mais ce ne sont que des détails par rapport à la portée de ce livre. Il est évident que Victor Klem­pe­rer réus­sit à survivre grâce à l’amour de sa femme et le dévoue­ment d’amis dont ils parlent peu. Il est telle­ment choqué par la trahi­son des intel­lec­tuels de son pays qu’il a tendance à ne rien leur pardon­ner et être plus atten­tif aux gens simples, qu’ils jugent plus victimes du régime que bour­reaux . Pour ceux qui avaient la possi­bi­lité de réflé­chir, il démontre avec exac­ti­tude qu’ils ont failli à leur mission d’in­tel­lec­tuels. Malheu­reu­se­ment dans un passage dont je cite un court extrait, on voit que sa clair­voyance s’est arrê­tée au nazisme et qu’il est lui-même aveu­glé par l’idéo­lo­gie commu­niste. Le livre se fait poignant lorsque Victor Klem­pe­rer se laisse aller à quelques plaintes des trai­te­ments qu’il subit quoti­dien­ne­ment. Que ce soit » le bon » qu’il reçoit pour aller cher­cher un panta­lon usagé réservé aux juifs, puis­qu’il ne peut plus ache­ter ni porter des vête­ments neufs, ou le geste de violence qui le fait tomber de la plate-forme du bus, seul endroit que des juifs peuvent utili­ser dans les trans­ports en commun. Avec, au quoti­dien, la peur d’en­freindre une des multiples règles concer­nant les juifs et l’as­su­rance, alors, d’être déporté : avoir un animal domes­tique, avoir des livres non réser­vés aux juifs, dire Mendels­sohn au lieu du « juif Mendels­sohn », sortir à des heures où les juifs n’ont pas le droit d’être dehors, ne pas lais­ser la place assez rapi­de­ment à des aryens, ne pas clai­ron­ner assez fort « Le juif Klem­pe­rer » en arri­vant à la Gestapo où de toutes façon il sera battu plus ou moins forte­ment … un véri­table casse-tête qui fait de vous un sous-homme que vous le vouliez ou non.

Lors de la réflexion sur le poids des mots et des slogans en poli­tique, j’ai pensé que nous avions fait confiance à un parti qui s’ap­pelle « En marche », et que ces mots creux ne dévoi­laient pas assez, à travers cette appel­la­tion, les inten­tions de ceux qui allaient nous gouver­ner. En période trou­blée, les mots comme « Répu­blique » ou « Démo­cra­tie » sont sans doute plus clairs mais engagent-ils davan­tage ceux qui s’y réfèrent ?

Citations

Pour situer ce livre, on peut lire ceci dans la préface de Sonia Combe

À la fin de la guerre, Victor Klem­pe­rer et à double titre un survi­vant. Tout d’abord, bien entendu, parce qu’il a fait partie de ces quelques milliers de Juifs, restés en Alle­magne, qui ont échappé à la dépor­ta­tion. Mais, en second lieu, parce qu’il demeure ce qu’il a toujours été, un Juif irré­mé­dia­ble­ment alle­mand, un rescapé de la « symbiose judéo-alle­mande », de ce bref moment de l’his­toire alle­mande qui permit la sécu­la­ri­sa­tion de l’es­prit juif, l’ac­cul­tu­ra­tion des juifs et leur appro­pria­tion de l’uni­vers cultu­rel alle­mand. Quoi qu’il en soit de la réalité de cette symbiose, aujourd’­hui le plus souvent perçu comme un mythe ou l’illu­sion rétros­pec­tive d’une rela­tion d’amour entre Juifs et Alle­mands qui ne fut jamais réci­proque, Klem­pe­rer est l’hé­ri­tier spiri­tuel de cette Alle­magne fantasmé et désiré – au point qu’elle restera, quoi qu’il arrive et pour toujours, sa seule patrie possible.

La mauvaise foi des scientifiques allemands de l’époque nazie

Le congrès de méde­cine de Wies­ba­den était lamen­table ! Ils rendent grâce à Hitler, solen­nel­le­ment et à plusieurs reprises, comme « Au Sauveur de l’Al­le­magne »-bien que la ques­tion raciale ne soit pas tout à fait éluci­dée, bien que les « étran­gers » , August von Wasser­mann méde­cin alle­mand 1866 1925, Paul Ehrlich,médecin alle­mand 1854 1915 prix Nobel de méde­cine en 1908 et Neis­ser aient accom­pli de grandes choses. Parmi « mes cama­rades de race » et dans mon entou­rage le plus proche, il se trouve des gens pour dire que ce double « bien que » est déjà un acte de bravoure et c’est ce qu’il y a de plus lamen­table dans tout cela. Non, la chose la plus lamen­table entre toutes, c’est que je sois obligé de m’oc­cu­per constam­ment de cette folie qu’est la diffé­rence de race entre Aryens et Sémite, que je sois toujours obligé de consi­dé­rer tout cet épou­van­table obscur­cis­se­ment et asser­vis­se­ment de l’Al­le­magne du seul point de vue de ce qui est juif. Cela m’ap­pa­raît comme une victoire que l’hit­lé­risme aurait rempor­tée sur moi person­nel­le­ment. Je ne veux pas la lui concé­der.

L’influence Nazie dans les couches populaires.

Frieda savait que ma femme était malade et alitée. Un matin, je trou­vais une grosse pomme au beau milieu de ma machine. Je levais les yeux vers le poste de Frieda et elle me fit un signe de tête. Un instant plus tard, elle se tenait à côté de moi : « pour ma petite mère, avec toutes mes amitiés ». Puis d’un air curieux et étonné, elle ajouta : » Albert dit que votre femme est alle­mande. Est-elle vrai­ment alle­mande ? »
La joie que m’avait causée la pomme s’en­vola aussi­tôt. Dans cette âme candide qui ressen­tait les choses de manière abso­lu­ment pas nazie mais, au contraire, très humaine, s’était insi­nué l’élé­ment fonda­men­tal du poison nazi ; elle iden­ti­fiait » Alle­mand » avec le concept magique d » » Aryen » ; il lui semblait à peine croyable qu’une Alle­mande fut mariée avec moi, l’étran­ger, la créa­ture appar­te­nant à une autre branche du règne animal ; elle avait trop souvent entendu et répété des expres­sions comme « étran­gers à l’es­pèce », » de sang alle­mand », « racia­le­ment infé­rieur », « nordique » et « souillure raciale » : sans doute n’as­so­ciait-elle à tout cela aucun concept précis, mais son senti­ment ne pouvait appré­hen­der que ma femme pût être alle­mande.

L’auteur se pose cette question :

Mais voilà que le reproche que je m’étais fait pendant des années me reve­nait à l’es­prit, ne sures­ti­mais-je pas, parce que cela me touchait person­nel­le­ment de manière si terrible, le rôle de l’an­ti­sé­mi­tisme dans le système nazi ?
Non, car il est à présent tout à fait mani­feste qu’il consti­tue le centre et, à tout point de vue, le moment déci­sif du nazisme dans son ensemble. L’an­ti­sé­mi­tisme, c’est le senti­ment profond de rancune éprou­vés par le petit-bour­geois autri­chien déchu qu’é­tait Hitler ; l’an­ti­sé­mi­tisme, sur le plan poli­tique, c’est la pensée fonda­men­tale de son esprit étroit. L’an­ti­sé­mi­tisme, du début jusqu’à la fin, le moyen de propa­gande le plus effi­cace du Parti, c’est la concré­ti­sa­tion la plus puis­sante et la plus popu­laire de la doctrine raciale, oui, pour la masse alle­mande c’est iden­tique au racisme. effet, que sait la masse alle­mande des dangers de l » negri­fi­ca­tion » (Vernig­ge­run) et jusqu’où s’étend sa connais­sance person­nelle de la préten­due infé­rio­rité des peuples de l’Est et du Sud-Est ? Mais un Juif, tout le monde connaît ! Anti­sé­mi­tisme et doctrine raciale sont, pour la masse alle­mande, syno­nyme. Et grâce au racisme scien­ti­fique ou plutôt pseudo-scien­ti­fique, on peut fonder justi­fier tous les débor­de­ments et toutes les préten­tions de l’or­gueil natio­na­liste, chaque conquête, chaque tyran­nie, chaque exter­mi­na­tion de masse.

Originalité de l’antisémitisme nazie

Dans les temps anciens, sans excep­tion, l’hos­ti­lité envers les Juifs visait unique­ment celui qui était en dehors de la foi et de la société chré­tienne ; l’adop­tion de la confes­sion et des mœurs locales avait un effet compen­sa­teur, et (au moins pour la géné­ra­tion suivante) obli­té­rant. En trans­po­sant la diffé­rence entre Juif et non-Juifs dans le sang, l’idée de race rend tout compen­sa­tion impos­sible, elle rend la sépa­ra­tion éter­nelle et la légi­time comme œuvre de la volonté divine

Aveuglement sur le communisme

Car il est urgent que nous appre­nions à connaître le véri­table esprit des peuples dont nous avons été isolés pendant si long­temps, au sujet desquels on nous a menti pendant si long­temps. Et l’on ne nous a jamais menti autant que sur le peuple russe… Et rien ne nous conduit au plus près de l’âme d’un peuple que la langue… Et pour­tant, il y a » mettre au pas » et « ingé­nieur de l’âme » ‑tour­nures tech­niques l’une et l’autre. La méta­phore alle­mande désigne l’es­cla­vage et la méta­phore russes, la liberté.

Le cogneur et le cracheur les deux hommes de la Gestapo qui ont tourmenté Klemperer pendant de longues années, ils les opposent aux intellectuels

Le cogneur et le cracheur, c’étaient des brutes primi­tives (bien qu’ils eussent le grade d’of­fi­cier), tant qu’on ne peut pas les assom­mer, il faut suppor­ter ce genre d’homme. Mais ce n’est pas la peine de se casser la tête dessus. Alors qu’un homme qui a fait des études comme cet histo­rien de la litté­ra­ture ! Et, derrière lui, je vois surgir la foule des hommes de lettres, des poètes, des jour­na­listes, la foule des univer­si­taires. Trahi­son, où que se porte le regard.
Il y a Ulitz, qui écrit l’his­toire d’un bache­lier juif tour­menté et la dédie à son ami Stefan Zweig, et puis au moment de la plus grande détresse juive, voilà qu’il dresse le portrait cari­ca­tu­ral d’un usurier juif, afin de prou­ver son zèle pour la tendance domi­nante.

Traduit par André Fayot post face de Bertrand Fillau­dreau.


La lecture de ce livre de mémoires me prouve que la blogo­sphère a permis à mes goûts litté­raires d’évo­luer. J’ai pris un grand plai­sir à cette lecture que je dois à Domi­nique ( elle même remer­cie Keisha). Je voulais connaître cet homme qui est consi­déré comme le « père des parcs natio­naux aux USA » . Mes enfants y font des balades extra­or­di­naires chaque été et leurs photos donnent envie de s’y rendre. J’ai toujours cet éton­ne­ment face à ce para­doxe, le pays le plus pollueur de la planète est aussi celui qui semble adorer le plus la nature vierge. Plusieurs lectures récentes convergent pour me donner l’im­pres­sion que l’homme agri­cul­teur est devenu le plus grand préda­teur des espèces végé­tales et animales. Faire pous­ser du blé ne peut se faire qu’aux prix de souf­frances infi­nies pour l’homme et la nature.
John Muir, les souf­frances, il connaît, élevé par un père d’une rigueur qui frise le tortion­naire, il a connu les pires brimades physiques dès son enfance : coups, enge­lures, travaux de forçat ; il a tout accepté au nom d’un respect filial qui lui vient, on se demande pour­quoi ? et comment ?
Toute son enfance, surtout son émer­veille­ment de la nature qui s’offre à lui quand il arrive dans le Wiscon­sin, est très agréable à lire et on suit avec atta­che­ment les péri­pé­ties de chaque décou­verte qu’offrent ces lieux souvent encore vierges. La fin est beau­coup moins passion­nante, il est vrai qu’il ne s’agit plus de son enfance. Cet enfant à 10 ans est capable de comprendre la trigo­no­mé­trie tout seul avec des livres, à 14 ans de construire des horloges sans plan préa­lable, il a vrai­ment une intel­li­gence tota­le­ment hors norme. Il a appris à lire et à écrire seul ou presque à 4 ans. Il parle latin et alle­mand. J’au­rais aimé qu’il raconte mieux son adap­ta­tion au monde des adultes quand il ne vit plus sous la férule de ce père que j’ai détesté tout au long du livre.

Citations

Éducation écossaise fin du XIXe

Je ne vois rien qui puisse me pous­ser aujourd’­hui à concen­trer plus fort mon atten­tion que quand j’étais enfant, ce que réus­sis­sait le fouet ‑une gigan­tesque raclée le plus souvent. Les insti­tu­teurs écos­sais de la vieille école ne passaient pas leur temps à tenter de trou­ver des chemin raccour­cis vers la connais­sance, ni d’ex­pé­ri­men­ter les dernières trou­vailles en matière de méthode psycho­lo­gique, telle­ment en vogue de nos jours. Il n’était pas ques­tion de rendre nos bancs confor­tables, ni nos leçons faciles. On nous collait seule­ment de but en blanc devant nos livres, comme des soldats face à l’en­nemi, en nous ordon­nant d’un ton sans réplique : « Allez au travail ! Appre­nez vos leçons ». Et à la moindre erreur, si minime fût-elle, c’était le fouet, car avait été fait cette extra­or­di­naire décou­verte, aussi simple que défi­ni­tive, et telle­ment écos­saise, qu’il exis­tait une rela­tion directe entre la peau et la mémoire, et qu’ir­ri­ter celle-là stimu­lait celle-ci au degré souhaité quel qu’il fût.

Les bagarres

Quand on avait la chance de finir un combat sans un œil au beurre noir, on échap­pait géné­ra­le­ment à une dége­lée à la maison et une autre le lende­main matin à l’école, car les autres traces de l’échauffourée pouvaient être lavées faci­le­ment au puits près de l’église, ou bien dissi­mu­lées, ou mise au compte des aspé­ri­tés du terrain ; tandis qu’un œil poché ne pouvait trou­ver d’autre expli­ca­tion qu’une bagarre en règle. La double correc­tion en était la sanc­tion inéluc­table mais sans aucun effet : les bagarres se conti­nuaient sans la moindre accal­mie, comme les oura­gans, car aucune autre puni­tion que la mort n’au­rait pu suppri­mer la vieille agres­si­vité atavique qui brûlait dans nos veines de païens, pas plus qu’on arri­vait à nous faire admettre que père et maître pouvaient légi­ti­me­ment nous étriller aussi labo­rieu­se­ment pour notre bien, tout en refu­sant le plai­sir de nous casta­gner les uns les autres pour le même bien.

Genre de livres où Wikipédia rend bien des services .…

Et il en allait tout de même avec les calo­po­gons, les pogo­nies, les spiranthes et quan­tité d’autres popu­la­tions végé­tales. Le magni­fique turban de Turc ( Lilium super­bum), qui croît sur les berges des cours d’eau, était rare chez nous, alors que le lis orangé pous­sait en abon­dance en terrain sec sous les chênes à gros fruits et nous rappe­lait bien souvent la plate-bande de tante Ray en Écosse. Grâce à ses fleurs rouge écar­late, l’as­clé­piade tubé­reuse ou herbe à ouate atti­rait des volées de papillons et produi­sait de superbes masses de couleur.

Une éducation à la dure

Mes aven­tures me remettent en mémoire l’his­toire de ce garçon qui, en esca­la­dant un arbre pour voler un nid de corbeau, tomba et se cassa la jambe, mais qui, sitôt guéri, se força à grim­per jusqu’au sommet de l’arbre du haut duquel il avait culbuté.

La prégnance de la morale

Comme à l’en­semble des petits écos­sais, on nous ensei­gnait la plus stricte abné­ga­tion, à propos et hors de propos, à faire fi de la chair et à la morti­fier, à veiller à garder nos corps soumis aux préceptes de la Bible et à nous punir sans merci pour toute faute commise ou simple­ment imagi­née. Lorsque, en aidant sa sœur à rame­ner les vaches, un gamin usa un beau jour d’un terme défendu : « faudra que je l’dise à papa, fit la jeune fille horri­fiée. J’le lui dirai, qu’t’as dit un vilain mot…
-J’ai pas pu l’empêcher d’me v’nir répon­dit l’en­fant par manière d’ex­cuse. C’est pas pire de le dire tout haut que de l » penser tout bas ! »

Après avoir décrit le Wisconsin comme le paradis des oiseaux , il décrit cette scène horrible (cette espèce de pigeons a complètement disparu, on comprend pourquoi !)

Les pigeons, à ce moment-là, étaient rares un grand nombre de personnes, équi­pées de chevaux et de chariot, et armées de fusil, de longues perches, de pots à soufre, torches de poix, etc, avaient déjà planté leur camp sur le pour­tour deux fermiers instal­lés à plus de cent milles de là avaient amené quelques trois cents porcs pour les faire engrais­ser sur les pigeons massa­crés. Un peu partout, des gens employés à plumer et à saler ce qui avait déjà été mis de côté étaient assis au milieu de monceaux d’oi­seaux. La terre était couverte d’une couche de fiente de plusieurs pouces d’épais­seur. Quan­tité d’arbre de deux pieds de diamètre étaient brisés guère au-dessus du sol, et les branches de beau­coup d’autres parmi les plus hauts et les plus éten­dus avaient cédé, comme si un oura­gan avait balayé la forêt.
Au coucher de soleil, pas un pigeon n’était encore arrivé. Mais un cri géné­ral s’éleva tout à coup : » Les voilà ! ». Ils étaient encore loin, mais le bruit qu’ils faisaient me rappe­lait, en mer, un violent coup de vent qui passe à travers les grée­ments d’un navire dont on a serré les voiles. Des milliers furent bien­tôt abat­tus à coups de perche, mais les oiseaux ne cessaient pas pour autant d’af­fluer. Puis les feux s’al­lu­mèrent et un tableau aussi terri­fiant que superbe se mit en place. Les pigeons qui se déver­saient à flots se posaient partout, les uns sur les autres, si bien qu’il se formait des masses compactes sur toutes les branches. Ça et là des perchoirs roulaient avec fracas, et, dans leur chute en abat­taient des centaines d’autres, préci­pi­tant les groupes extrê­me­ment serrés d’oi­seaux dont étaient chargé le moindre rameau, spec­tacle de conflit et de tumulte. Je m’aper­çus qu’il était parfai­te­ment inutile de parler ou même de crier au gens qui m’en­tou­raient. Les coups de fusil, on les enten­dait rare­ment, et ce n’est qu’en voyant les hommes rechar­ger leurs armes que je compre­nais qu’ils avaient tiré. Personne n’osait s’aven­tu­rer à l’in­té­rieur du péri­mètre du carnage. On avait parqué les cochons en temps utile, le ramas­sage des morts et de bles­sés étant remis au lende­main matin. Les pigeons affluaient toujours, et ce ne fut qu’a­près minuit que je perçus une dimi­nu­tion du nombre des arri­vants. Le vacarme dura toute la nuit.
Vers les premières lueurs du jour, le bruit s’at­té­nua quelque peu ; long­temps avant qu’on pût distin­guer les formes, les pigeons commen­cèrent à s’en aller dans une direc­tion diffé­rente de celle où ils étaient venus la veille, de sorte que quand le soleil se leva tout ce qui était capable de voler avait disparu. Ce fut alors le hurle­ment des loups qui se fit entendre, et l’on vit arri­ver furti­ve­ment renards, lynx, couguar, ours,raton laveur, opos­sum et putois, tandis que des aigles des éper­viers de diffé­rentes espèces, accom­pa­gnés d’une armée de vautour, appro­chaient pour tenter de les évin­cer et d’avoir leur part de butin.
Les auteurs du carnage se mirent alors à avan­cer parmi les morts, les mourants et les muti­lés et à ramas­ser les pigeons et aller mettre en tas, ce jusqu’à ce que chacun ait autant qu’il voulait, après quoi les cochons furent lais­ser libres de dévo­rer les restants.

L’inconfort total

Dans toute la maison, il n’y avait en fait de feu que le four­neau de la cuisine, avec son foyer de cinquante centi­mètres de long sur vingt cinq de large et autant de haut – à peine de quoi y mettre trois ou quatre petites bûches‑, autour duquel, lors­qu’il faisait – 20 dehors, les dix personnes que nous étions dans la famille grelot­taient, et sous lequel nous trou­vions, le matin, nos chaus­settes et nos grosses bottes impré­gnées d’eau gelée en bloc. Et nous n’avions pas même le droit de rani­mer ce misé­rable petit feu dans sa boîte noire pour les dége­ler. Non, nous devions y compri­mer nos pieds endo­lo­ris et tout palpi­tant d’en­ge­lures, au prix de douleurs pires qu’une rage de dent, et filer au travail.

Je crois relire homo sapiens : le malheur de la révolution agricole

Dans ces temps recu­lés, long­temps avant l’ar­ri­vée des machines qui nous épargnent tant de peine, tout (ou presque) ce qui touchait à la culture du blé impo­sait des travaux érein­tant – faucher sous la chaleur des longues jour­nées de la cani­cule, râte­ler et lier des gerbes, faire les meules et battre le grain -, et je me disais bien souvent que la façon brutale, fréné­tique, que nous avions de faire sortir le grain de terre ressem­blait trop à une exca­va­tion de tombes.

J’ai lu les deux romans à la suite, je les fais paraître donc le même jour sur Luocine. J’aime cet auteur je connais bien le monde dont il parle et j’ai l’im­pres­sion que beau­coup de gens peuvent dire cela de lui.

Dans un style léger, Jean-Philippe Blon­del se raconte, pour un pudique c’est une entre­prise risquée, il parvient grâce à l’hu­mour et à la conni­vence qu’il installe entre nous et ses souve­nirs à ne jamais tomber dans le voyeu­risme. Chaque chapitre est l’oc­ca­sion de se souve­nir d’une chan­son et je conseille de lire ce livre avec « Youtube », c’est drôle de faire reve­nir de la musique des limbes du monde des souve­nirs. Dieu que les ado aiment des chan­sons stupides et seule­ment braillardes le plus souvent ! Je ne peux pas dire que j’ai été complè­te­ment séduite par ce livre, mais je suis en partie respon­sable, il ne faut jamais lire aussi rapi­de­ment deux livres du même auteur surtout après avoir aimé le premier.
Les émois de l’ado ressemblent à telle­ment de mauvais films que malgré le réel talent de l’au­teur on a souvent l’im­pres­sion d’être dans le cliché.

Citations

La boum dans les locaux de l’église à lire en écoutant ti amo » de Umberto Tozzi

Vers quatre heures de l’après-midi, frère Damien vient parta­ger quelques mots de foi avec nous. Nous avons tiré les rideaux pour être dans l’obs­cu­rité totale. Les slows s’en­chaî­naient les uns aux autres. Il n’y a plus que des couples. On ne recon­naît personne. Nous n’avons pas touché aux gâteaux au yaourt fait dans les Tupper­ware. Frère Damien est blême-il bredouille « mais qu’est-ce que vous faites ? »
Un partage frère Damien
Un partage.

Une remarque sur les objets

C’est curieux comme les objets traversent les âges, au bout d’un certain temps, on ne sait plus quand on les a ache­tés, on sait seule­ment qu’ils nous accom­pagnent silen­cieu­se­ment, jusqu’au moment où, sans raison parti­cu­lière, on s’agace ;, j’en assez de ce fauteuil vert, c’est quand le prochain vide grenier ?

La paternité

Il est quatre heures du matin, je tourne dans la cuisine avec le porte-bébé en marquant bien le tempo avec mes pieds ; Grégoire s’est réveillé envi­ron trois fois dans la nuit ‑la dernière fois, c’était il y a une heure et il n’est pas parvenu à se rendor­mir. Alors, j’ai fait ce qui marche à chaque fois. Porte-bébé, veilleuse dans la cuisine, et la seule chan­son qui le calme ‑un chan­teur à peine sorti de l’ado­les­cence, avec une capuche sur la tête, qui bouge dans tous les sens et déchaîne l’hys­té­rie des quatorze quinze ans. « Keep on trackin’me ». J’ai trente sept ans, je suis fati­gué, je voudrais dormir, mais si je m’ar­rête de chan­ter et de danser, Grégoire se réveillera et se mettra à hurler ‑j’en ai déjà fait l’ex­pé­rience.
Alors, je bouge dans la cuisine.
Allez, bouge ‑tourne- et chante.
Et n’ou­blie pas que dans quatre heures, il faudra aller au boulot.

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard (thème exil)

Une femme d’ori­gine géor­gienne, Tamouna, va fêter ses 90 ans, elle a fui à 15 ans avec sa famille son pays natal en 1921. Atteinte aujourd’­hui d’une mala­die pulmo­naire, elle ne peut vivre sans oxygène, sa vie est donc limi­tée à son appar­te­ment et aux visites de sa nombreuse et pétu­lante famille. Par bribes les souve­nirs vont arri­ver dans son cerveau un peu embrumé. Sa petite fille qui doit ressem­bler très fort à Kéthé­vane Dawri­chewi, l’oblige à regar­der toutes les photos que la famille conserve pieu­se­ment. Bébia et Babou les grands parents sont là enfouis dans sa mémoire un peu effa­cés comme ces photos jaunies. Et puis surtout, il y a Tamaz celui qu’elle a tant aimé et qui n’a jamais réussi à la rejoindre à travers les chemins de l’exil. Ce livre m’a permis de recher­cher le passé de la Géor­gie qui a en effet connu 2 ans d’in­dé­pen­dance avant de tomber sous la main de fer de Staline. Ce n’est pas un mince problème pour un si petit pays que d’avoir le grand frère russe juste à ses fron­tières et encore aujourd’­hui, c’est très compli­qué. Mais plus que la réalité poli­tique ce livre permet de vivre avec la mino­rité géor­gienne en France, connaître leurs diffi­cul­tés d’adap­ta­tion écono­miques, le succès intel­lec­tuel des petits enfants, les peurs des enfants qui attendent leur père parti combattre les sovié­tiques alors que la cause était déjà perdue,la honte d’avoir un oncle parti combattre l’ar­mée russe sous l’uni­forme nazi . Tous ces souve­nirs sont là dans sa tête et dans cet appar­te­ment qu’elle ne quitte plus. Je suis toujours très sensible au charme de cette auteure, elle reste toujours légère même dans des sujets graves et j’ai aimé qu’elle partage avec des lecteurs fran­çais ses origines et sa famille.

Citations

Pudeur du récit

Le chien est resté en Géor­gie. avec ses grands parents. Elle ne les a jamais revus. Aucun des trois. Elle ignore la date exacte de leurs morts.

Le géorgien avant 1918

Nous parlons géor­gien entre nous. C’est la langue de la famille. Celle des vacances. À l’école, on doit parler le russe. C’est la règle. Le géor­gien est une langue de chien, dit notre maître. Toute tenta­tive de braver l’in­ter­dit est sévè­re­ment punie.

Solidarité des exilés

Il vient du Maroc, il était cuisi­nier au palais du roi avant de venir en France, il évoque souvent l’exil et la famille qu’il a lais­sée derrière lui. Elle écoute, elle le force parfois à dire les mauvais trai­te­ments qu’il a subis au palais . Il le dit par bribes avec réti­cence. elle se reproche ensuite son insis­tance. elle-même ne parle jamais des raisons de son exil.

Les peurs des enfants

De nouveaux émigrés sont arri­vés, mon père n’est pas revenu, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. Il a peut-être été déporté, je crois que c’est le sort des oppo­sante. Ou bien il est mort. Je dois te paraître cynique . Je te choque sans doute. Mais je meurs des mots que personne ne prononce.