U9782330051228Traduit du chinois par Angel PINO et Shao BAOQING.
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

4Très joli roman qui permet un voyage dans la Chine d’aujourd’hui et d’autrefois et dans l’âme d’une femme d’une belle et riche person­na­lité. Mingli, 40 ans, n’a plus de nouvelles de sa fille Rongrong, et elle sait, elle le ressent au plus profond d’elle même que ce n’est pas normal. C’est une femme conscien­cieuse cher­cheuse dans un labo­ra­toire médi­cal, appré­ciée de tous. Elle n’a pas l’habitude d’imposer sa volonté, mais pour­tant rien ne la fera recu­ler, elle doit savoir ce qui est arrivé à Ronrong. Elle le doit au nom de ses enga­ge­ments du passé : son amitié avec la mère de Rongrong qui a sombré dans la démence.

Elle va donc être confron­tée à la Chine « communo-capi­ta­liste », et refait un parcours sur ce qui a été sa vie. « Les Senti­nelles des blés », c’est un hybride de blé , décou­vert par son père un grand savant dont la mort est tout un symbole : il était parti cher­cher des livres impor­tants pour lui, à son retour il est tombé dans les égouts dont un voleur avait, entre temps, volé la plaque qui les obtu­rait.. Les souve­nirs des Senti­nelles des blés reviennent dans le roman, comme des moments de pureté dans un pays où la corrup­tion atteint à peu près toutes les couches de la société. Même son mari qui l’aime bien, et qui ne pensait pas qu’elle puisse avoir une volonté autre que la sienne touche des petits pots de vin en utili­sant les quali­tés de cher­cheuse de sa femme.

Un beau voyage , d’une rare émotion.

Citations

Une femme qui ne sait pas s’imposer

Or Yu Shijie refuse de m’entendre. Il voudrait que je sois une femme ouverte. Certes, mais ne le suis – je pas déjà ? Petit à petit, entre nous deux, un pli a été pris, qui fait que, depuis des années, chaque fois que je m’exprime ou que j’agis selon mes senti­ments, il s’empare du problème et le dissèque en deux temps trois mouve­ments, comme un boucher qui mani­pule une carcasse de porc. L’animal est suspendu à un croc, et la moindre partie de son corps s’offre à la vue:la viande, les os, les tripes, tout est clair et net. Mais moi , je ne ressens plus rien, j’en oublie même ce que j’avais voulu dire au départ.

Traduit de l’anglais (Austra­lie) par Johan-Frede­rik Hel Guedj.

Personne ne peut sortir indemne de ce roman. Les horreurs du racisme y sont décor­ti­quées avec une telle minu­tie que, plus d’une fois, cela m’a demandé un énorme courage pour aller au bout de ma lecture. J’ai suivi les avis de Krol, Aifelle, Cuné et je vous conseille de lire ou relire leurs billets, elles disent tout le bien que je pense de ce roman hors du commun

La construc­tion parti­cipe au ralen­tis­se­ment de la lecture, nous suivons des destins très diffé­rents mais qui fina­le­ment vont se retrou­ver dans la scène finale : le méde­cin onco­logue, une jeune femme noire Ayesha Washing­ton, l’historien Adam Zigne­lik, l’homme de ménage de l’hôpital, Lamont Williams, ils sont ensemble sur un trot­toir de New York et il aura fallu 800 pages à Elliot Perl­man pour tisser tous les liens qui réunissent tous les person­nages de son roman durant un siècle et, parfois, sur deux géné­ra­tions . Adam, l’historien austra­lien vit une crise dans son couple et n’arrive pas à se moti­ver pour un nouveau sujet de recherche indis­pen­sable à sa carrière univer­si­taire. Il est le fils de Jack Zigne­lik qui a fondé avec son ami William Mc Cray le mouve­ment pour les droits civiques aux États Unis. Il travaille à la pres­ti­gieuse univer­sité de Colum­bia sous l’autorité de Charles Mc Cray fils de William. Asheha Washing­ton est la petite fille d’un vété­ran de la deuxième guerre mondiale qui a parti­cipé à l’ouverture des camps de concen­tra­tion. Or, le rôle des soldats noirs pendant la guerre 39 – 45 a large­ment été ignoré par l’histoire offi­cielle améri­caine.

Voilà donc un beau sujet de recherche pour Adam Zigne­lik en panne d’inspiration et au bord de la dépres­sion, en tout cas c’est ce que pense William Mc Cray qui reproche à son fils Charles de ne pas assez soute­nir Adam pour qu’il garde son poste à l’université de Colum­bia. Charles est marié à Michelle une assis­tante sociale noire, qui adore sa grand-mère. Et nous revoilà avec Lamont Williams car Michelle est sa cousine qui, en ce moment vit chez ladite grand-mère. Lamont a réussi à décro­cher un emploi comme homme d’entretien à l’hôpital où travaille Asheya Washing­ton et s’il réus­sit sa période d’essai, il pourra enfin tirer un trait sur la prison où il est resté six ans pour un cambrio­lage qui a mal tourné. Or, il n’a fait que conduire la voiture sans connaître les projets de ses amis ni surtout savoir que le plus jeune était armé. Au bout de six ans sa femme n’est plus là, elle a disparu avec leur petite fille. Il lui faut donc abso­lu­ment satis­faire sa période d’essai à l’hôpital pour pouvoir avoir une chance de gagner sa vie et prou­ver aux services sociaux qu’il est stable. Sa grand-mère l’accueille car elle sait que Lamont est un brave garçon.

Toutes les diffi­cul­tés de ce jeune noir, permettent à l’auteur de montrer à quel point il suffit de pas grand chose pour qu’un noir fasse de la prison aux Etats-Unis, avec un bon avocat Lamont aurait pu s’en tirer. Celui-ci rencontre à l’hôpital un rescapé d’Auschwitz, Monsieur Mandel­brot, il appar­te­nait aux Sonder­kom­man­dos et connaît donc ce qui s’est passé dans les camps . Nous voilà donc au sommet de l’horreur au 20° siècle. Les conver­sa­tions de ces deux hommes tissent entre eux des liens person­nels si bien qu’avant de mourir cet homme lui donne ce qu’il a de plus précieux son hanouk­kia, chan­de­lier juif en argent. Lamont est accusé de vol, mais pour sa défense il raconte ce que cet homme lui a confié sur Ausch­witz et l’historien Adam Zigne­lick assure que Lamont n’a pas pu décou­vrir cela tout seul, car une partie de ce récit était sur des enre­gis­tre­ments qu’il vient juste de décou­vrir.

Ces enre­gis­tre­ment faits en 1946, par de rares resca­pés des camps avaient été complè­te­ment oubliés. Adam qui a vécu en Austra­lie avec sa mère, est le fils d’un homme qui a lutté toute sa vie pour les droits des noirs aux Etats-Unis et cela permet à Elliot Perl­man de rappe­ler certaines souf­frances des noirs dans les années 50 et 60, aujourd’hui encore les noirs Améri­cains souffrent de graves discri­mi­na­tions. Et fina­le­ment ? Est ce que des troupes noires ont parti­cipé à la libé­ra­tion des camps de concen­tra­tion ? et bien oui, et c’est le grand père de Asheya Washing­ton, l’oncologue qui soignait Monsieur Mandel­brot qui pourra en témoi­gner. Ne croyez pas que j’ai tout raconté, il y a encore bien des histoires qui s’emboîtent dans ce récit, et elles ont toutes une fonc­tion dans le récit. On est souvent très ému et comme je le disais en commen­çant c’est avec appré­hen­sion que l’on conti­nue la lecture de ce roman inou­bliable.

Citations

Le passage où on trouve le titre

La mémoire est une chienne indo­cile. Elle ne se lais­sera ni convo­quer ni révo­quer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nour­rit comme elle se repaît de vous. Elle s’invite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’affame. Elle obéit à un calen­drier qui n’appartient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous accu­ler ou vous libé­rer. Vous lais­sez à vos hurle­ment ou vous tirer un sourire. C’est drôle parfois, ce qu’on peut se rappe­ler.

Récit des événements de Little rock : Elizabeth Eckford, noire, seule face à la foule, blanche raciste.

Eliza­beth Eckford se diri­gea vers tous ces gens et, au début du moins, cette portion de la foule qui était la plus proche d’elle recula, s’éloigna d’elle, un peu comme s’ils crai­gnaient d’attraper quelque chose à son contact. En restant trop près, on risquait peut-être de deve­nir ce qu’elle était. Les gens vous dévi­sa­ge­raient. Rien qu’en vous retrou­vant dans cette partie de la foule, tout près d’elle„ vous risquez de vous faire remar­quer. Vous n’êtes pas venu là dans l’espoir de vous singu­la­ri­ser. Vous n’êtes pas là pour ça. Et pour­tant, main­te­nant, vous risquez de vous singu­la­ri­ser. Sans que ce soit votre faute. Vous avez donc inté­rêt à vous débrouiller pour que tout le monde autour de vous sache quel camp vous vous rangez en réalité. Vous la haïs­sez. Vous la haïs­sez autant que tous les gens de cette foule la haïssent. Vous la haïs­sez peut-être même encore plus. En se tenant là, près de vous, elle vous met parti­cu­liè­re­ment mal à l’aise, plus en plus mal à l’aise que les autres, et ce qu’ils ressentent, c’était ce que vous ressen­tiez il y a encore quelques instants, avant qu’elle ne vous choi­sissent, vous, en vous mettant parti­cu­liè­re­ment mal à l’aise. Quel besoin a-t-elle de vous choi­sir, vous ? Partout elle va, elle ne sème que la pertur­ba­tion. Vous voyez bien. On vous l’a répété toute votre vie,vous le savez depuis toujours, mais main­te­nant vous pouvez véri­ta­ble­ment le sentir.

Le sujet du livre

Peut-on se servir de l’histoire pour prédire l’avenir, demande à Adam Zigne­lik. Il est tentant de répondre que ce serait possible, mais je ne le crois pas. Le phare de l’histoire peut lais­ser devi­ner de fugaces aper­çus de la voie qui s’ouvre devant nous, mais il est impru­dent de comp­ter sur l’histoire pour nous four­nir une carte précise et lumi­neuse du terrain futur, rempli de syncli­naux et d » anti­cli­naux. Nous ne devons pas comp­ter sur l’histoire pour nous indi­quer avec exac­ti­tude ce qui va se produire dans l’avenir.
Pour­quoi l’histoire ne peut-elle nous rensei­gner sur ce qui va se produire dans l’avenir ? Parce qu’elle traite des indi­vi­dus, or les indi­vi­dus sont impré­vi­sibles, autant que le sont la plupart des animaux, si ce n’est plus. On ne peut même pas se fier à eux pour qu’ils agissent comme ils l’ont déjà fait en des circons­tances simi­laires ou pour qu’ils fassent ce qui relève à l’évidence de leur propre leur propre inté­rêt. Les êtres sont impré­vi­sibles, à titre indi­vi­duel et au plan collec­tif, les gens ordi­naires, tout comme les diri­geants inves­tis d’un pouvoir.

Le racisme à Detroit 1943

25000 ouvriers blancs employés à fabri­quer des moteurs pour des bombar­diers et des vedettes lance-torpilles s’était mis en grève en appre­nant qu’une poignée de femmes noires avaient commencé à travailler là-bas. Il était jeune, mais il aurait compris ce que cela signi­fiait que d’entendre un ouvrier blanc décla­rer à l’entrée de l’usine qu’il préfé­rait lais­ser gagner Hitler et Hiro­hito plutôt que de côtoyer un nègre dans un atelier d’usine.

Auschwitz

C’était donc vrai, et il était là, face à la vérité. Il avait vu des êtres mourir dans le ghetto, mais il n’avait jamais rien vu de tel. Tant de corps, inertes entas­sés à la hâte, une colline de corps, une petite montagne – des indi­vi­dus, des êtres, encore tout derniè­re­ment. C’est ici la fin, songea-t-il, la fin de toutes les calom­nies, raciale ou reli­gieuse, de toutes les raille­ries, de tous les rica­ne­ments dirigé contre les juifs. Chaque fois que quelqu’un entre­tient la croyance ou le soup­çon insi­dieux, voire honteux, que les Juifs, en tant que peuple, sont des gens malhon­nêtes et immo­raux, avares, trom­peurs et rusés, que ce sont tous des capi­ta­listes, des commu­nistes, qui sont respon­sables de tous les malheurs du monde, et coupable de déicide, cette croyance ou cette convic­tion, à peine consciente quel­que­fois, accé­lère la marche d’un train lancé sur une trajec­toire qui n’a pas d’égale. C’est là que cette voie finit par s’achever, sur cette montagne de cadavres.

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4Merci Krol, je suis à la recherche de textes courts pour mes lectures à haute voix au Foyer Loge­ment de Dinard. Je ne lisais pas beau­coup de nouvelles, je m’y inté­resse de plus en plus et grâce aux blogs je fais de très bonnes rencontres. Ces quatre nouvelles sont, à l’image de leur auteur, Patrice Fran­ces­chi, très fortes ancrées dans les drames et les choix les plus cruels que la vie peut nous conduire à faire. J’ai une très nette préfé­rence pour la première nouvelle, mon goût pour la mer et récem­ment pour la navi­ga­tion, me permet de vivre avec angoisse et fasci­na­tion les récits de tempête. Et celle que doit affron­ter Flaherty, en décembre 1884, est un pur moment d’horreur et d’effroi.

Lire ces pages bien calée dans un fauteuil arrive quand même à donner un senti­ment d’insécurité tant les mots sonnent justes et que les images sont fortes. Ensuite, il y a le thème qui est le même dans les quatre récits : des circons­tances excep­tion­nelles amènent à faire des choix que rien n’y personne ne peut faire à votre place et qui vous marque­ront à jamais. Après le capi­taine de « la Provi­dence », on retrouve un sous-lieu­te­nant qui ne veut pas s’avouer vaincu et qui seul résis­tera à l’avancée alle­mande en mai 1940, puis un autre marin, Wells, qui ne veut pas voir des réfu­giés sur un bateau de fortune mourir en pleine mer sous les yeux d’un équi­page indif­fé­rent et enfin, Pierre-Joseph qui rencontre Made­leine en 1943, sur un quai d’une gare pari­sienne avant de monter dans un train avec leurs enfants pour être dépor­tés vers la mort déci­dée par des Nazis qui jouent de façon sadique une dernière fois avec leurs victimes.

Oui, tous ces choix sont terribles et inter­pellent le lecteur. Ils vont bien à la carrure d’aventurier De Patrice Fran­ce­shi qui les raconte très bien. Mais, il se passe quelque chose dans les nouvelles, c’est que, malgré soi, on compare les récits : je me suis tota­le­ment embar­quée avec Flaherty, et beau­coup moins dans les deux dernières nouvelles qui sont pour­tant parfai­te­ment racon­tées. Une seule expli­ca­tion : je m’attendais à leur contenu. Et j’ai déjà lu ces récits dans d’autres romans, ce n’est pas une critique suffi­sante, les exilés qui meurent sur les mers dans l’indifférence la plus totale, comme la cruauté des Nazis peuvent être mille fois trai­tés. Mais le raccourci de la nouvelle fait que le lecteur est plus exigeant, il exige quelque chose en plus que le récit des bassesses humaines qu’il a si souvent lues. Je l’ai trouvé dans « le fanal arrière qui s’éteint » et aussi dans « carre­four 54 » qui d’ailleurs traite d’un moment moins connu de notre histoire : comment ont réagi sur le terrain les soldats fran­çais en 1940 qui ne voulaient pas accep­ter la déroute de l’armée mais moins dans les deux autres.

Citations

L’entente du second et du capitaine

L’estime réci­proque que se portaient Mack­ney et Flaherty était l’une des légendes de la « Provi­dence ». Les deux hommes avaient affronté ensemble d’innombrables coups durs sur tous les océans et ne s’en étaient sortis que par leurs savoirs mutuels ; cepen­dant, ils n’auraient su donner un nom aux liens que ces épreuves avaient tissés entre eux et on ne se souve­nait pas que Flaherty ait jamais adressé le moindre compli­ment à Mack­ney, ni que celui-ci ait féli­cité un jour son capi­taine pour quoi que ce sot. En vérité, cela ne se faisait pas entre gens de cette sorte ; de toute façon, comme le disait Klavensko, ces deux là n’avaient pas besoin de mots pour se dire ce qu’ils pensaient.

Le début de l’angoisse

Ils se sentirent enva­his soudain par une inquié­tude sourde et entê­tante qu’ils n’avaient encore jamais connue ; c’était comme une bête malsaine qui venait de prendre nais­sance quelque part dans leurs corps et enflait mainte­nant tout douce­ment, se nour­ris­sant de ce qu’il y avait de meilleur en eux.

Le poids des responsabilités

Flaherty recon­nut dans ses yeux cette drôle d’espérance qui persiste dans l’adversité tant qu’il existe un ultime recours. Et voilà, songea-t-il avec une morne pensée ; en vérité, les capi­taines ne servent à rien en temps ordi­naires … Mais quand plus rien ne va… Alors, bien sûr… Tout sur leurs épaules… Et pour eux, pas de recours… Personne au-dessus… Ah, je suis peut-être trop préten­tieux.

L’ouragan

Dix heures ne s’étaient pas écou­lées que, le 24 décembre au petit matin – dans l’aube infi­ni­ment triste qui se levait sur l’océan déchaîné – , le vent, tout en restant plein sud se mit à forcir comme on ne pensait pas que ce fût possible. Il hurlait avec une telle hargne qu’il devint presque impos­sible de s’entendre à moins de deux mètres ; l’aiguille de l’anémomètre se bloqua au-delà de 11 Beau­fort. Cette fois, l’ouragan était-là -et il écrasa litté­ra­le­ment la houle et les vagues (…) Le vent était si assour­dis­sant qu’il n’entendait rien que son siffle­ment aigu – et tous les autres sons étaient anni­hilé : il y avait de quoi terro­ri­ser les plus témé­raires. Il eut la prémo­ni­tion que la mer venait de s’emparer de toute sa personne, avec tout le mal qu’elle conte­nait et tout ce que cette « faiseuse de veuves » pouvait appor­ter de malheur- et il eut peur pour la première fois de sa vie.

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Depuis La Frac­tale des Ravio­lis, je sais que je lirai ce roman soute­nue dans cette volonté par JérômeNoukette et Keisha. Il était dans mes bagages depuis long­temps, et je suis ravie de l’avoir lu et relu puisque j’avais du temps. Je fais partie du club des lecteurs qui adorent les histoires, Pierre Raufast me permet de retrou­ver mes plai­sirs d’enfance , du temps où des adultes me racon­taient « Le Livre de la Jungle » ou « Les lettres de mon Moulin » . Je peux comprendre que l’on n’adhère pas à cet auteur car il semble si peu sérieux aujourd’hui de lire des histoires inven­tées qui s’enchaînent avec une logique impla­cable. L’imaginaire n’est pas à la mode sauf pour les enfants, ou en bandes dessi­nées. Je pense qu’un jour un dessi­na­teur s’emparera de cet univers si parti­cu­lier. En atten­dant, pour toutes celles et tous ceux qui veulent rêver, sourire et se lais­ser empor­ter par des fictions si bien construites qu’on est prêt à croire sur parole cet auteur qui expliquent avec le plus grand sérieux des histoires nous emportent loin, bien loin de tous nos soucis du quoti­dien , lisez cette « Variante Chilienne ».

J’ai adoré le moment où les deux compères quelque peu éméchés ont essayé divers tech­niques pour éteindre les vers luisants, je vous dirais bien comment c’est possible mais vous perdriez tout le sel de cette histoire. Je vous mets quand même sur la piste : claquer des mains ne suffit pas ! On ne peut pas racon­ter ce livre, car l’art d’un conteur est subtile et vient autant de l’histoire elle-même que de la façon de la racon­ter. Mais quand même, sachez pour les esprits sérieux, que vous appren­drez comment cueillir des noix grâce aux héli­co­ptères, le pour­quoi du ratage du prix Nobel de litté­ra­ture pour Jorge luis Borges, vous vivrez dans un village où il a plu pendant 10 ans sans discon­ti­nuer : entre réalité et fiction, mensonge et vérité, Pierre Raufast signe un second roman qui m’a sans doute encore plus ravi que le premier parce que fina­le­ment je trouve qu’il aide à vivre quand on a l’âme en peine (la preuve : je lui mettrai bien 6 coquillages !).

Citations

Humour (irrésistible pour moi !)

Diffi­cile à croire, mais cet endroit avait été le bordel de campagne des paysans du coin avant la guerre. Il fut maquillé sous l’Occupation afin d’éviter que les soldats alle­mands ne souillent le patri­moine natio­nal.

Je connais des gens comme-ça, mais ils le disent moins bien

L’été je mets ma peau en jachère, je la laisse se repo­ser. Au bout d’une semaine, ma barbe a poussé. Alors, je suis content. Au bout d’un mois, de grosses boucles blanches se forment. Là je suis tout à fait heureux. Mes talents de philo­sophe décuplent. Je suis le Samson de la barbe blanche. À la rentrée des classes, je me rase. Je rede­viens le profes­seur fati­gué qui tourne la meule du savoir.

Les énumérations que j’adore

Avec passion, il décou­vrit la science du mélange des terres, argile, marne et silice : le malaxage, le pour­ris­sage, l’estampage, le mode­lage, le cali­brage, le montage, le tour­nage, le tour­nas­sage, le moulage, le coulage, l’ansage, le séchage et la cuis­son, qu’il appe­lait par défor­ma­tion « le cuis­sage ».

J’adore cette phrase

Les « si » sont des carre­fours invi­sibles dont l’importance se mani­feste trop tard.

La perte des histoires non-racontées

Quel gâchis ! Un cime­tière, c’est comme une biblio­thèque remplie de vieux livres dont on aurait perdu la clef.

Traduit de l’allemand par Pierre MALHERBET

Une bonne pioche chez Domi­nique.

4Je pense que c’est l’aspect docu­men­taire qui a forcé ma réti­cence à lire des romans poli­ciers. J’ai souvent du mal avec le suspens, j’avoue que je commence souvent les romans par la fin, pour ne pas attendre un dénoue­ment et me consa­crer unique­ment à l’écriture. Ici, ce n’est pas la peine puisque la scène de meurtre commence le roman. Il reste le mobile et les raisons pour lesquelles le meur­trier ou l’assassin ‚nuance juri­dique impor­tante pour le coupable , a tué de façon aussi brutale Hans Meyer , respec­table indus­triel.

C’est l’intérêt du roman et de façon très précise et très bien docu­menté , le lecteur comprend à la fois le système judi­ciaire alle­mand et sa diffi­culté à juger son passé nazi. Sans aucun pathos , on est saisi d’effroi par les malheurs de Fabri­zio Collini. Il était bien évident qu’il ne pouvait s’agir d’un crime gratuit mais on prend conscience qu’un appa­reil judi­ciaire injuste peut pous­ser un homme à la vengeance.

J’ai été très sensible égale­ment aux deux vies de la victime : le comman­dant SS Hans Meyer et le gentil grand père qui faisait le bonheur de ses petits enfants. Je me souviens de l’interrogation des membres de ma famille qui avait connu la guerre, face aux touristes alle­mands du même âge qu’eux : comment faisaient-ils pour reve­nir en France ?

Et jamais, je n’ai reconnu dans la gentillesse alle­mande des touristes comme des familles de nos corres­pon­dants l’image des nazis massa­crant des gens sans défense. Un livre écrit au plus près de la vérité, sans se perdre dans des consi­dé­ra­tions psycho­lo­giques et incroya­ble­ment effi­cace.

Citations

L’humain

J’ai main­te­nant soixante quatre ans et, de toute ma vie , je n’ai rencon­tré que deux honnêtes hommes. L’un est mort depuis dix ans,l’autre est moine dans un monas­tère fran­çais. Croyez-moi, Leinen, les gens ne sont pas noirs ou blancs… ils sont gris.

Vocation

Il avait toujours voulu être avocat. Il avait été stagiaire dans l’un des plus gros cabi­nets d’affaires. Dans la semaine qui suivit ses examens, il fut convo­qué à quatre entretiens;tous,il les déclina. Leinen ne voulait pas travailler dans ces cabi­nets de huit cents colla­bo­ra­teurs. Les jeunes diplô­més y avaient l’air de banquiers, ils avaient réussi leurs examens haut la main, ache­taient des voitures au-dessus de leurs moyens, et on tenait pour le meilleur d’entre eux celui qui avait facturé le plus d’heures à ses clients au cours de la semaine écou­lée. Les asso­ciés de telles socié­tés en étaient tous à leur second mariage, ils portaient des pull-overs en cache­mire jaune et des panta­lons à carreaux le week-end. Leur univers était consti­tué de chiffres,de postes à des conseils d’administration, d’un contrat de conseils auprès du gouver­ne­ment fédé­ral et d’une suite infi­nie de salles de confé­rence, de lounges d’aéroport, de récep­tions d’hôtel. Pour tous ces gens ‚la plus grande catas­trophe était qu’une affaire atter­rît devant un tribu­nal ; les juges repré­sen­taient un risque. Mais c’était préci­sé­ment ce que voulait Caspar Leinen : passer sa robe et défendre ses mandants. Son heure était enfin venue.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Quel roman ! Je suis peu sensible à la science fiction, je ne l’apprécie que, lorsque le côté futu­riste n’est qu’une légère exagé­ra­tion de notre réalité. Et c’est le cas ici ! Aussi bien pour la société dans laquelle l’écrivain au chômage a retrouvé du travail que dans la vie de sa fille qui s’adonne à un jeu vidéo.

J’ai eu peur et je me suis sentie oppres­sée aussi bien par l’ambiance de l’entreprise « Larcher » que par le jeu « Your­land » inter­ac­tif de sa fille. On sent très bien que les deux vont vers une chute angois­sante, évidem­ment, je ne racon­te­rai rien de ce suspens d’autant plus faci­le­ment que ce n’est pas ce qui m’a fait appré­cier ce roman. Le narra­teur est un écri­vain en panne d’inspiration au bout de ses droits au chômage, sa femme l’a quitté et il ne voit plus beau­coup sa fille qu’il aime beau­coup. Il retrouve du travail – et donc l’espoir de sortir du marasme- dans une grande société : Larcher, qui l’emploie à rédi­ger des modes d’emploi. En appa­rence en tout cas, car cela semble la couver­ture pour des tâches qui pour­raient êtres anodines si on n’exigeait pas de ses employés un secret absolu qui cachent des phéno­mènes étranges qui seront dévoi­lés peu à peu. Et le jeu vidéo de sa fille ? Et bien, il rejoint en partie les problèmes de son père. Bien sûr c’est une fiction, mais qui nous inter­roge de façon percu­tante sur tous les rensei­gne­ments que nous lais­sons sur nos person­na­li­tés dans les diffé­rents réseaux connec­tés entre eux. Et s’il y avait derrière tout cela une intel­li­gence capable de nous mani­pu­ler ? D’ailleurs, n’est-ce pas déjà le cas, nous enten­dons à longueur de temps que la richesse et la puis­sance de Google et autres GAFA proviennent des DATA, c’est à dire de toutes les données que nous lais­sons un peu partout en utili­sant nos ordi­na­teurs, télé­phones, tablettes et autres appa­reils connec­tés. On retrouve la roman de Pierre Raufast, « Habe­mus Pira­tam », sans l’humour, ce que j’ai (un peu) regretté. La descrip­tion des nouvelles tech­niques de mana­ge­ments des grandes entre­prises sont très bien vues et on retrouve les compor­te­ments grégaires même de gens qui seraient censés réflé­chir plus que d’autres, comme cet écri­vain. Et Dieu dans tout ça ? Ce n’est pas pour moi la partie la plus inté­res­sante du roman, le narra­teur (l’auteur ?) semble avoir des comptes à régler avec une certaine forme de catho­li­cisme repré­sen­tée ici par le nouveau conjoint de son ex-femme. Ce petit bémol et une fin qui ne m’a pas tota­le­ment convain­cue lui ont fait rater un cinquième coquillage, sur Luocine. Mais j’espère bien qu’il trou­vera son public car ce roman a le mérite de nous capti­ver et de nous faire réflé­chir.

Citations

Début du roman

Cette histoire a de multiples débuts. Pour moi, elle commence en 2003 : je suis marié, j’ai 31 ans et je regarde par la fenêtre le monde chan­ger. Les voitures prennent des rondeurs de nuages comme pour circu­ler dans des tubes à air comprimé. Les costumes se cintrent à la taille ils épousent la svel­tesse capi­ta­lis­tique à la mode et le rêve d’un corps social dégraissé. Les télé­phones se changent en ordi­na­teur, les ordi­na­teurs en home cinéma, les films en jeux vidéos, les jeux vidéos en film, l’argent en abstrac­tion, les licen­cie­ments en plan de sauve­garde de l’emploi. Le vingt et unième siècle sera robo­tique, virtuel et plus sauva­ge­ment libé­ral encore que le ving­tième , proclament les experts. Comme ça les excite – et quelle peur on sent derrière.

Formation d’adultes

Un seul candi­dat montre une appli­ca­tion à la hauteur de la mienne : Brice. Il devient l’ami à côté duquel je m’assieds chaque matin, preuve que renvoyer des adultes à l’école les rend à leur socia­bi­lité d’enfants.

Dialogue d informaticiens

- Et si j’ai un programme paral­lèle à mémoire parta­gée en C +++ que je veux faire migrer sur l’infrastructure Hadhop ?
-Tu sais que sur Hadhop les hommes ne commu­niquent pas ? On t’a appris quoi à l » ESDI ? Passe sur Spark. Avec Apache ignite, t’auras une couche parta­gée. Sinon tu viens au bowling vendredi ?- – Ouais. On t’invite le nouveau ?
-Tu as pas vu ? Il boit des menthe à l’eau, donc il aime pas le bowling.
- S’il n’aime pas le bowling il risque pas de nous griller dans les promos.
-Toute façon pour moi l’an prochain c’est le siège.
-C’est con que ce soit pas réver­sible. Je veux dire, si j’arrive devant toi dans le tableau des promos, je baise­rai ta femme et c’est cool mais si je baise déjà ta femme, j’arriverai pas forcé­ment devant toi dans le tableau.

Portait de sa fille qui lit « Le père Goriot » pour le bac de français.

Si l’enfance est un fluide, une rivière chan­tante, alors l’adolescence se compose de ciment à prise rapide. Je l’ai vue se déver­ser sur Emma depuis ses 12 ans. Pour figer ma petite mous­que­taire qui n’aimait rien tant que rire, se faire peur et passer de l’un à l’autre en un bloc de réti­cence figé depuis une heure sur la page 112 du « Père Goriot ». L’adolescence d’Emma se concentre dans sa moue, qui semble dire au monde. « Vous avez beau être bien déce­vant, vous n’ajouterez pas à ma décep­tion ». Ou plutôt elle surgit dans le contraste entre cet air blasé et ses regards de mésange affo­lée, perdue hors de ses couloirs migra­toires. Et aussi dans le mouve­ment de sa tresse manga atta­chée comme une balan­celle entre ses oreilles.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Depuis « Touriste » décou­vert grâce à la blogo­sphère, je me laisse faci­le­ment tenté par cet auteur. En plus il était au programme de notre club de lecture … On retrouve bien l’humour et le sens de l’observation un peu décalé de l’auteur qui aime autant regar­der une feuille qui plane jusqu’à son trot­toir du quar­tier de Belle­ville, que les réac­tions des Pari­siens après les atten­tats du 13 novembre 2015.

Julien Blanc-Gras est « PAPA » et nous décrit avec humour les premières années de la vie de son enfant, avec en toile de fond, la quaran­taine pour lui, la montée de l’intolérance isla­miste, les atten­tats, toutes ces violences le poussent à savoir ce que ses propres grands parents ont vécu à savoir : la guerre 3945. Mélan­geant les époques et les réac­tions des Pari­siens d’aujourd’hui, il veut se forger une conduite person­nelle face aux événe­ments qui ensan­glantent la capi­tale. Mais pas plus qu’il ne trouve les réac­tions adéquates pour éduquer son fils avec les valeurs qui sont les siennes, il ne trou­vera pas non plus des lignes de conduite dans les réac­tions de ses aïeux : s’il y a une morale ou un ensei­gne­ment à ce livre c’est qu’en matière d’éducation, comme en matière de conduite en matière de guerre, chacun fait ce qu’il peut et ne se trou­vera jamais à la hauteur de la situa­tion.
Cela nous vaut un livre agréable souvent drôle et parfois profond. Un livre de Julien Blanc-Gras en somme.

Citations

Si vrai .…

Amina faisait preuve d’un profes­sion­na­lisme sans faille. J’ai slalomé entre des bébés prénom­més Made­leine, Gaspard Marianne, salué des assis­tantes mater­nelles prénom­mées Fatou, Yuma et Chipo, et j’ai descendu l’escalier en tenant mon fils contre moi un peu plus fort que d’habitude …

Le père parle à son fils d’un an après le massacre de Charlie hebdo

Je m’imaginais en train de lui expo­ser la situa­tion. « Des abru­tis ont massa­cré des gens parce qu’ils qu’ils faisaient des dessin. »

Tout compte fait, ce n’est pas facile à comprendre pour un adulte non plus.

Autre époque

Ça veut dire quoi, proté­ger ? J’étais porteur d’une inquié­tude néces­saire que je voulais main­te­nir dans des propor­tions raison­nables, suffi­santes pour conser­ver une vigi­lance sans toute­fois diffu­ser une angoisse contre-produc­tive. Où se trouve l’équilibre entre sécu­rité et confiance ? Le péri­mètre de liberté laissé aux enfants c’était affreu­se­ment réduit en une géné­ra­tion. Mes parents me lais­saient rentrer de l’école tout seul à six ans. Impen­sable de nos jours. Le monde n’est pas devenu plus dange­reux, notre conscience du danger s’est accrue. On ne lâche plus ses gamins des yeux. Réduc­tion de l’autonomie géogra­phique. Les blou­sons munis de balise GPS existent déjà et il n’est pas insensé d’imaginer une géolo­ca­li­sa­tion géné­ra­li­sée des enfants dans un futur proche. On ne lâche plus nos gamins des yeux et ils collent le leurs aux écrans, espace de liberté affran­chi de la surveillance des adultes.

Autre horreur !

Un fait divers récent avait retenu mon atten­tion, deux employés d’une crèche du New Jersey avait eu l’idée d’organiser des combats de bébé. Une sorte de Fight Club pour les tout-petits, qu’elles invi­taient à se mettre des mandales pour les filmer et les poster sur snap­chat. Il faut recon­naître que cela aurait pu faire un bon programme de télé réalité. Il faut aussi recon­naître que cela ne renforce pas notre foi en l’être humain.

Paroles de petit garçon deux ans et demi

- Non Made­leine, toi tu peux pas dessi­ner un avion parce que tu es une fille. Tant pis pour toi. 
J’étais atterré comment était-il possible qu’il soit déjà aussi phal­lo­crate ? Quand il me deman­dait comment volaient les avions, je prenais pour­tant bien soin de lui expli­quer que c’était des messieurs ou des dames qui pilo­taient.

Début de scène très drôle à la poste

Je suis allé cher­cher un colis à la poste. J’admets que cette phrase est sans doute la plus ennuyeuse de l’histoire de la litté­ra­ture mais je ne pouvais pas y couper pour racon­ter l’épisode qui suit. À ma grande surprise, j’avais déve­loppé une sorte de plai­sir pervers à me rendre à la poste. Le service public offrait des inter­stices où l’on pouvait établir une rela­tion verbale avec des gens vieux, gros ou moche, salu­taire injec­tion de chair réel dans nos quoti­dien s’effrite en dans la déma­té­ria­li­sa­tion marchande.

Traduit du Néer­lan­dais par Philippe Noble

Cette partie de petits chevaux ne sera jamais termi­née puisque ce soir de janvier en 1945, à Haar­lem en Hollande, la famille Steen­wick enten­dra six coups de feu dans leur rue. La famille voit alors avec horreur que leurs voisins déplacent un cadavre au seuil de leur porte. C’est celui de Ploeg un mili­cien de la pire espèce qui vient d’être abattu par la résis­tance. Peter Steen­wick un jeune adoles­cent sort de chez lui sans réflé­chir et tout s’enchaîne très vite. Les Alle­mands réagissent avec la violence coutu­mière des Nazis, exacer­bée par l’imminence de la défaite, ils embarquent tout le monde et incen­dient la maison. Anton âgé de 12 ans survi­vra à ce drame affreux . Après une nuit au poste de police dans une cellule qu’il partage avec une femme dont il ne voit pas le visage mais qui lui appor­tera un peu de douceur, il sera confié à son oncle et sa tante à Amster­dam et compren­dra très vite que toute sa famille a été fusillée. C’est la première partie du roman, que Patrice et Goran m’ont donné envie de décou­vrir. Un grand merci car je ne suis pas prête d’oublier ce livre.

Anton devient méde­cin anes­thé­siste et en quatre épisodes très diffé­rents, il fera bien malgré lui la lumière sur ce qui s’est passé ce jour là. Il avait en lui ce trou béant de la dispa­ri­tion de sa famille mais il ne voulait pas s’y confron­ter. Il a été aimé par son oncle et sa tante mais ceux-ci n’ont pas réussi à entrou­vrir sa cara­pace de défense, il faudra diffé­rents événe­ments et des rencontres dues au hasard pour que, peu à peu , Anton trouve la force de se confron­ter à son passé. Cela permet au lecteur de vivre diffé­rents moments de la vie poli­tique en Hollande. La lutte anti-commu­niste et une mani­fes­ta­tion lui permet­tra de retrou­ver le fils de Ploeg qui est devenu un mili­tant anti-commu­niste acharné. Puis, nous voyons la montée de la sociale démo­cra­tie et la libé­ra­tion du pire des nazis hollan­dais et enfin il décou­vrira pour­quoi son voisin a déplacé le cadavre du mili­cien. Il y a un petit côté enquête poli­cière mais ce n’est pas le plus impor­tant, on est confronté avec Anton aux méandres de la mémoire et de la culpa­bi­lité des uns et des autres. Aux trans­for­ma­tions des faits face à l’usure du temps. Et à une compré­hen­sion très fine de la Hollande on ne peut pas dire que ce soit un peuple très joyeux ni très opti­miste. Les person­na­li­tés semblent aussi réser­vées que dignes, et on découvre que la colla­bo­ra­tion fut aussi terrible qu’en France. La fin du roman réserve une surprise que je vous laisse décou­vrir.

PS je viens de me rendre compte en remplis­sant mon Abécé­daire des auteurs que j’avais lu un autre roman de cet auteur que je n’avais pas appré­cié : » La décou­verte du ciel »

Citations

Discussion avec un père érudit en 1945 à Haarlem au pays bas.

-Sais-tu ce qu’était un symbo­lon ?
- Non,dit Peter d’un ton qui montrait qu’il n’était pas non plus dési­reux de le savoir.
-Eh bien, qu’est ce que c’est, papa ? Demanda Anton.
- C’était une pierre que l’on brisait en deux. Suppose que je sois reçu chez quelqu’un dans une autre ville et que je demande à mon hôte de bien vouloir t’accueillir à ton tour : comment saura-t-il si tu es vrai­ment mon fils ? Alors nous faisons un symbo­lon, il en garde la moitié et, rentré chez moi, je te donne maître. Quand tu te présen­tera chez lui, les deux moitiés s’emboîteront.

Les monuments commémoratifs

Peut-être s’était-on vive­ment affronté, au sein de la commis­sion provin­ciale des monu­ments commé­mo­ra­tifs, sur le point de savoir si leurs noms avaient bien leur place ici. Peut-être certains fonc­tion­naires avaient-il observé qu’ils ne faisaient pas partie des otages à propre­ment parler et n’avaient d’ailleurs pas été fusillés, mais « ache­vés comme des bêtes » ; à quoi les repré­sen­tants de la Commis­sion natio­nale avaient répli­qué en deman­dant si cela ne méri­tait pas tout autant un monu­ment ; enfin les fonc­tion­naires provin­ciaux avaient réussi à obte­nir à titre de conces­sion au moins le nom de Peter fût écarté. Ce dernier -avec beau­coup de bonne volonté du moins -comp­tait parmi les héros de la résis­tance armée, qui avaient droit à d’autres monu­ments. Otages, résis­tants, Juifs, gitans, homo­sexuels, pas ques­tion de mélan­ger tous ces gens-là, sinon c’était la pétau­dière !

Culpabilité

Tu peux dire que ta famille vivrait encore si nous n’avions pas liquidé Ploeg : c’est vrai. C’est la pure vérité, mais ce n’est rien de plus. On peut dire aussi que ta famille vivrait encore si ton père avait loué autre­fois une autre maison dans une autre rue, c’est encore vrai. Dans ce cas je serai peut-être ici avec quelqu’un d’autre. A moins que l’attentat n’ai eu lieu dans cette autre rue, car alors Ploeg aussi aurait pu habi­ter ailleurs. C’est un genre de vérité qui ne nous avance à rien. La seule vérité qui nous avance à quelque chose, c’est de dire, chacun a été abattu par qui l’a abattu, et par personne d’autre. Ploeg par nous, ta famille par les Chleuhs. Tu as le droit d’estimer que nous n’aurions pas dû le faire, mais alors tu dois penser aussi qu’il aurait mieux valu que l’humanité n’existe pas, étant donné son histoire. Dans ce cas tout l’amour, tout le bonheur et toute la beauté du monde ne serait même pas compensé la mort d’un seul enfant.

En Hollande en 1966

Voilà ce qui reste de la Résis­tance, un homme mal soigné, malheu­reux, à moitié ivre , qui se terre dans un sous-sol dont il ne sort peut-être plus que pour enter­rer ses amis, alors qu’on remet en liberté des crimi­nels de guerre et que l’histoire suit son cours sans plus s’occuper de lui …

Réflexion sur le temps

Il n’y a rien dans l’avenir, il est vide, la seconde qui vient peut-être celle de ma mort -si bien que l’homme qui regarde l’avenir a le visage tourné vers le néant, alors que c’est juste­ment derrière lui qu’il y a quelque chose à voir : le passé conservé par la mémoire.
Ainsi les Grecs disent-ils, quand il parle de l’avenir : » Quelle vie avons-nous encore derrière nous ?»

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman magique, soutenu par une écri­ture entre poésie et fantai­sie, on se laisse bercer par la déam­bu­la­tion des chats à travers le quar­tier de Mont­martre et on suit la person­na­lité de cette superbe afri­caine Masseïda et du peintre Théo­phile Alexandre Stein­len. Dont tout le monde connaît, au moins, les affiches.

mais peut être, moins ses litho­gra­phies sur le peuple de Paris

Époque terrible, où la pauvreté pouvait conduire à la misère et à la mort. Mais une époque, aussi, où le bouillon­ne­ment de vie permet­tait à toute une faune de vivre surtout à Mont­martre qui est alors une zone entre ville et campagne. Le lecteur recon­naît au passage des figures célèbres et des lieux qui main­te­nant sont telle­ment poli­cés : on ne s’encanaille plus à Mont­martre et on ne cultive plus beau­coup non plus, c’est devenu un haut lieu touris­tique et Masseïda se senti­rait moins seule, les couleurs de peaux se mélangent certai­ne­ment plus qu’à cette époque, et la misère est plus cachée et plus éloi­gnée de la butte. Cet auteur a réussi son pari : faire revivre un lieu et une époque à travers les œuvres des artiste du temps. Une petite décep­tion : les derniers chapitres, le roman ne se termine pas ; mais cela ne m’empêche pas d’être un très beau roman dont le style m’a enchan­tée.

Citations

Joli début

La Butte en ce temps là, parais­sait une montagne. La poésie et la tuber­cu­lose y régnaient à parts égales.

Une soirée, au Lapin Agile

C’est Anatole Deibler, le bour­reau de Paris, que la complainte de Masseïda avait replongé dans les affres du deuil. Lorsque les pupilles du bour­reau balayèrent la salle et accro­chèrent le regard du maque­reau, ce dernier, instinc­ti­ve­ment, se gratta la nuque. Près de l’âtre deux filles outra­geu­se­ment maquillées, atti­fées de rubans et de bijoux en toc, se tenaient par l’épaule, un verre de cidre à la main, et lui adres­saient des œillades de conni­vence.

Le public du lapin agile on reconnaît Apollinaire et Picasso

Un préfet mélo­mane, un poète au coup de buffle, un peintre aux prunelles félines, un anar­chiste violo­neux, un maque­reau pati­bu­laire et deux catins en goguette, tel était le public de choix que Masseïda avait conquis le temps d’une chan­son.

La peinture

Les plus beaux nus sont déses­pé­rés.
Qui déjà, disait ce genre de chose… Forcé­ment un peintre, quelqu’un qui avait souf­fert mille morts devant le cheva­let.
Lui appa­rut alors une figure aux traits disgra­cieux, qui semblait lui adres­ser un sourire gogue­nard, par-delà le temps. Toulouse. Ce vilain nabot de Lautrec. Son meilleur ami. L’artiste qu’il avait le plus admiré et auprès duquel il avait le plus appris. C’était bien Lautrec qui avait dit, avec son accent impayable des bords de la Garonne, le déses­poir qu’il fallait entre­te­nir en soi pour peindre la chair nue. Il savait de quoi il causait, le bougre, lui qui passait des sanglots aux éclats de rire, le temps d’un vermouth :
les plus beaux nus sont déses­pé­rés.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

C’est un livre étrange construit autour de courts chapitres ayant pour thème les rela­tions entre deux frères. J-B est le frère cadet de J-F Ponta­lis, jeunes l’aîné avait tout pour lui mais n’a pas fait grand chose de ses talents, son jeune frère s’est mieux débrouillé que lui, il devien­dra célèbre et sera fina­le­ment détesté par son aîné. Les diffé­rents portraits de fratries aimantes ou haineuses m’ont amusée le temps de la lecture, mais je sais que j’oublierai assez vite ce livre. J’ai été très contente de voir une réfé­rence à un roman que j’ai adoré « Le pouvoir du Chien » et qui, il est vrai, décrit très bien les rela­tions entre deux frères unis par la haine et le mépris. J’ai aimé aussi le portrait de Modiano, et il faut souli­gner que cet auteur écrit très bien. Un livre facile et agréable à lire, mais aussi, hélas, à oublier !

Citations

Difficultés de porter un nom célèbre

Pour autant, pas ques­tion de le renier, ce pesant patro­nyme. C’eût été renier mon père dont le nom, lui, ne figure dans aucun diction­naire, seule­ment, à jamais, dans ma mémoire. J’ai eu, tout au long de mon adoles­cence, à résoudre cette contra­dic­tion : être, j’y tenais par-dessus tout, le fils de mon père et n’être à aucun prix le descen­dant de sa famille. Sans doute pour garder toujours vivante en moi, et à moi seul, l’image – non, pas l’image : la présence, de ce père aimé-aimant, mort très jeune, me fallait-il fuir tous les membres d’une famille qui avait commis la faute impar­don­nable de n’être pas lui.

Bonne remarque

Je ressem­blais à ces touristes qui vont de site en site, d’un portail d’église à un château-fort sans quit­ter de leurs yeux leur guide bleu ou vert, cher­chant à véri­fier si ce qui est devant eux corres­pond bien à ce qui est inscrit dans le guide. Ils ne voient rien. Ils refusent de se lais­ser absor­ber, ne fût-ce que quelques instants, par ce qui est là, à portée de leur regard, offert. Ils font plus confiance au guide qu’à eux-mêmes, ils ne savent pas perce­voir.

Quand J-B Pontalis parle d’un de mes roman préféré

L’intensité tragique de ce roman défi tout résumé. Son titre : » pouvoir du chien ». Son auteur, améri­cain, se nomme Thomas Savage. C’est un des romans les plus fort que j’ai lu.

Portrait de Modiano

Il ne peut être que notre ami, qu’un frère très proche, ce grand garçon inquiet, inca­pable de finir une phrase, mécon­tent si, croyant lui venir en aide,on tente de la finir à sa place.

Si bien raconté !(cela se passe en 1942)

Quand je sortais du lycée Henri IV, j’étais parta­gée entre deux senti­ments, plai­sir d’échapper à l’ennui savam­ment distil­lée par la plupart de nos profes­seurs, parti­cu­liè­re­ment celui dont les « fiches » qu’il tenait serrées dans sa main pote­lée comme un prêtre son bréviaire avait de quoi vous dégoû­ter à jamais de la litté­ra­ture ; vague tris­tesse de me sépa­rer de mes cama­rades qui s’empressaient de rentrer chez eux, à l’exception des internes dont les blouses grises me parais­saient avoir déteint sur toute leurs personne. Comme tout alors était gris, à commen­cer par le ciel, comme l’avenir était obscur .