Édition NRF Gallimard

Je savais que je fini­rai pas tour­ner la fameuse page : celle où les terro­ristes rentrent dans la salle de « Char­lie-hebdo ». J’ai commencé de nombreuses fois ce livre, lu et relu cette insou­te­nable attente de l’horreur abso­lue. Celle où des hommes habillés de noir sont passés devant tous les amis de Philippe Lançon en criant « Allah Akbar » et en tirant à chaque fois une balle dans la tête d’hommes sans défense. Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wollinski, Elsa Cavat, Franck Brin­so­laro, Bernard Maris, Musta­pha Ourrad, Michel Renaud, Frédé­ric Bois­seau, seront assas­si­nés de cette façon. Ce livre repose main­te­nant dans ma biblio­thèque et à chaque fois que le regarde, je me souviens du pas à pas de la recons­truc­tion de Philippe Lançon qui est revenu parmi les vivants, avec l’horreur au fond de lui et la souf­france physique comme compagne. Il raconte le quoti­dien d’un rescapé et le combat de sa chirur­gienne pour qu’il puisse d’abord survivre, puis se nour­rir et fina­le­ment ne plus baver. Il le raconte avec une grande honnê­teté sans jamais être ennuyeux. C’est un livre qu’il faut lire pour ne jamais oublier et rester toujours « Char­lie », c’est à dire être vigi­lant face à la montée de l’islamisme. Car son combat raconte cela aussi, la lâcheté des intel­lec­tuels fran­çais face au terro­risme quand celui-ci n’est pas d’extrême-droite mais d’origine musulmane.

(Merci à la personne qui a mis un commen­taire sur Babé­lio, ce qui m’a permis de ne pas oublier Bernard Maris .)

PS Je n’ose pas mettre des coquillages à ce genre de livre car il se situe telle­ment au-delà de toute notation.

Citations

Une qualité rare et précieuse

Un détail qui me rend Nina admi­rable est qu’elle n’ar­rive nulle part les mains vides, et que ce qu’elle apporte corres­pond toujours aux attentes ou aux besoins de ceux qu’elle retrouve. En résumé elle fait atten­tion aux autres, tels qu’il sont et dans la situa­tion où ils sont. Ce n’est pas si fréquent.

C’est une raison pour moi d’aimer l’hôtel (que je préfère à l’hôpital !)

J’ai dormi seul à la maison, dans des draps qu’il était temps de chan­ger. Je suis obsédé par les draps frais, ils accom­pagnent mon sommeil et mon réveil, et l’une des choses qui me font regret­ter mes hôpi­taux, c’est qu’on les chan­geait tous les matins.

Avant !

Le 7 janvier 2015 vers 10h30, il n’y avait pas grand monde en France pour être « Char­lie ». L’époque avait changé et nous n’y pouvions rien. Le jour­nal n’avait plus d’im­por­tance que pour quelques fidèles, pour les isla­mistes et pour toutes sortes d’en­ne­mis plus ou moins civi­li­sés, allant des gamins de banlieue qui ne le lisaient pas aux amis perpé­tuels des damnés de la terre, qui le quali­fiaient volon­tiers de raciste.

Ses parents

Ils avaient quatre-vingt-un ans et ils allaient béné­fi­cier pendant quelques mois de cet extra­va­gant privi­lège, rede­ve­nir indis­pen­sables à la vie de leur vieux fils comme s’il venait de naître.

La Suède

À cette époque, en partie du fait de Borg, le tennis­man qui domi­nait le circuit à peu près autant que l’Eve­rest, les Suédois avaient la côte dans mon imagi­naire. C’étaient des gens grands, blonds, et discrets, et, s’ils gagnaient à la fin comme les Alle­mands, ils n’étaient pas aussi désa­gréables qu’eux. Ils ne nous avaient pas occu­pés. Ils n’avaient pas exter­miné les Juifs. Ils n’avaient pas les arbitres dans leurs mains. Ils ne répan­daient pas leurs ventres et leurs cris sur les plages espa­gnoles. Leur langue était aussi peu compré­hen­sible, mais personne n’était obligé de l’ap­prendre à l’école. Les Suédois étaient mes bons alle­mands, les grands blonds qui me complexaient sans être antipathiques.

Mon époque aussi .

J’ap­par­te­nais à cette époque récente, préten­du­ment bénie, où la plupart des méde­cins n’ex­pli­quaient rien à leurs patients et ou une quan­tité non négli­geable de profes­seurs prenaient pour des imbé­ciles les élèves qui subis­saient leur manque de péda­go­gie, de sympa­thie et de patience.

Les souffrances .

Bien­tôt, la première nausée est venue. Je me suis concen­tré sur le mal de cuisse pour la chas­ser, puis, une fois sa mission accom­plie, le mal de cuisse a été chassé par mon pied à vif et anky­losé, jusqu’au moment où la mâchoire élec­tro­cu­tée a bondi en dedans et effacé le pied. La mâchoire croyait régner quand une pelote d’ai­guille posée dans la trachée lui est passée devant, se repo­sant sur ses lauriers de douleur jusqu’au moment où une vieille escarre à l’orée des fesses, datant d’avant l’opé­ra­tion et qui telle la tortue atten­dait son heure, a fanchi en tête la ligne d’arrivée.

Les présentateurs télé.

Le présen­ta­teur Patrick Cohen, qui a trop d’au­di­teurs pour ne pas confondre son rôle, son person­nage et sa fonc­tion, semble surpris, presque indi­gné par l’huile que l’écri­vain jette sur le feu. Il lui dit. « Vous essen­tia­li­sez les musul­mans ». « Qu’est-ce que vous appe­lez « essen­tia­li­ser » ? » Dis l’écri­vain, qui repère toujours impla­ca­ble­ment ce que Gérard Genette appelle le « média­lecte », tous ces grands mots que ma profes­sion va répé­tant sans réflé­chir et qui ne sont que les signes d’une morale auto­ma­tique. Cohen patauge un peu et, comme il aime avoir le dernier mot, attaque. « Au fond, ce que vous racon­tez, ce que vous imagi­nez dans ce roman, c’est la mort de la Répu­blique. Est-ce que c’est ce que vous souhai­tez Michel Houellebecq ? »

Édition JCLat­tès . Traduit de l’an­glais par Johan Frede­rik Guedj.

J’ai reçu en cadeau cet essai de Tara Westo­ver et je l’ai lu avec beau­coup d’émo­tion et d’in­té­rêt. Cette jeune femme diplô­mée de l’université de Cambridge et de Harvard a commencé sa vie dans des condi­tions très parti­cu­lières. Venant d’un milieu mormon, elle a grandi dans l’Idaho près du mont Buck’s Peak.

Cette montagne aura une grande impor­tance dans la construc­tion de sa person­na­lité, son père lui a raconté toutes les légendes qui peuplent ces lieux et elle repré­sen­tera tout son univers pendant seize ans de sa vie. L’en­fance qu’elle raconte dans ce livre est terrible car non seule­ment les mormons ont tendance à vivre entre eux en respec­tant des règles strictes mais en plus son père était « le plus mormon des mormons » et surtout c’est un malade mental qui est la proie de crises para­noïaques. Il faudra à Tara, seize longues années pour se défaire des liens qui l’at­ta­chaient à cette famille morti­fère. Son frère aîné est d’une violence et d’une perver­sité incon­trô­lable, elle sera battue, humi­liée et en grand danger de mort sans que ses parents n’in­ter­viennent. Il faudra une dernière crise de ce frère pour qu’en­fin elle aban­donne ses réac­tions de petite dernière de la fratrie des Westo­ver pour aller vers des études qui lui permet­tront de trou­ver la femme remar­quable qu’elle est vraiment.

Sa descrip­tion de son enfance est émou­vante, si elle n’est pas allée à l’école, elle a croisé des adultes qui savaient lui dire que ce n’était pas normal et cela a dû avoir une certaine impor­tance dans la rupture avec ses parents qu’elle devra assu­mer. Elle tient beau­coup à ce titre « Éduca­tion » , car oui elle a été éduquée et en parti­cu­lier à trou­ver des forces en elle-même, savoir admi­rer la beauté de la nature mais à part cela c’est vrai­ment diffi­cile de voir les valeurs que son père lui a données. On sent très bien que la reli­gion n’est qu’un prétexte pour ce père afin de soumettre toute sa famille à des lois et des règles très dures. Les seuls qui se sont sortis de cette domi­na­tion sont ceux qui n’ont pas accepté de faire partie du clan et qui tous grâce aux études ont pu assu­mer leur vie. Les autres vivent encore sous cette domi­na­tion et le succès du livre de Tara n’a pas dû arran­ger la para­noïa de son père. Elle est défi­ni­ti­ve­ment passée du côté du gouver­ne­ment, celui qui impose le lavage de cerveau par l’école, qui ruine la santé par les vaccins et les soins à l’hô­pi­tal, qui ne croit pas à la fin du monde et donc n’en­cou­rage pas les construc­tions de souter­rains pour survivre : bref, le monde de terreur dominé par le patriarche et assiégé par les forces du mal dont sa fille fait main­te­nant partie.

Le soucis de vérité de Tara Westo­ver et son honnê­teté sont très émou­vants elle cherche à éviter la culpa­bi­lité que sa mère sa sœur et ses frères veulent lui incul­quer. On sent tout le travail théra­peu­tique qu’elle a dû faire pour oser écrire ses souve­nirs sans bles­ser personne et pouvoir retrou­ver sa famille sur des valeurs d’amour qui ne soient pas fondées sur la mani­pu­la­tion des uns par les autres.

Citations

Le début

Je n’ai que sept ans, mais je comprends que c’est surtout ça qui rend ma famille diffé­rentes : nous n’al­lons pas à l’école.
Papa redoute que le gouver­ne­ment ne nous force à y aller, et cela est impos­sible, parce que les auto­ri­tés ignorent que nous exis­tons. Quatre des sept enfants de mes parents n’ont pas d’acte de nais­sance. Nous n’avons pas de dossiers médi­caux, parce que nous sommes nés à la maison et n’avons jamais vu un méde­cin ou une infir­mière. Nous n’avons pas de dossier scolaire parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans une salle de classe.

La propreté

« N’ap­prends-tu pas à tes enfants à se laver les mains après être allés aux toilettes ? »
Papa a pas mis le moteur en route. Le pick-up avan­çait lente­ment, il a fait un signe de la main. 
« Je leur apprends à ne pas se pisser sur les mains. »

La religion de ses parents

J’avais toujours su que mon père croyait en un Dieu diffé­rent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquen­tait la même église que tout le monde dans notre ville, notre reli­gion n’était pas pareil. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la prati­quions . Ils croyaient au pouvoir de guéri­son de Dieu ; nous remet­tions nos bles­sures entre Ses mains. Ils croyaient en la prépa­ra­tion de la Résur­rec­tion, nous nous y prépa­rions véri­ta­ble­ment. Aussi loin que je me souvienne, j’étais convaincu que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j’ai jamais connus.

Le final

Main­te­nant que j’y pensais, je me rendais compte que tous mes frères et soeurs excep­tés Richard et Tyler, étaient écono­mi­que­ment dépen­dants de mes parents. Ma famille se scin­dait en deux ‑les trois qui avaient quitté la montagne, et les quatre qui étaient restés. Les trois titu­laires de docto­rat, et les quatre sans diplômes. Un fossé était apparu, et se creusait.

Édition Stock La cosmo­po­lite. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Mireille Vignol

Rien au monde n’est plus lourd que le cercueil d’un enfant et jamais d’adulte ayant ployer sous ce fardeau ne sera en mesure de l’oublier.

Je dois cette lecture à Krol, vous vous souve­nez sans doute de son enthou­siasme ? Et bien je vais vous faire parta­ger le mien. Keisha me rappelle dans son commen­taire qu’elle a beau­coup aimé aussi, je lui avais bien dit que mon billet allait venir, mais je ne dis plus jamais quand !

Je ne sais pas si c’est très utile mais l’au­teur a eu besoin de nous aver­tir par ces mots :

Ce roman a été en partie inspiré par des faits qui se sont produits à Weston, dans le Wiscon­sin le 23 mars 2008.

Est-ce que cela rajoute quelque chose au roman ? En réalité , je n’en sais rien, tout parent qui a connu un de ses enfants s’éloi­gner de l’amour fami­lial pour aller vers une dérive sectaire et y entraî­ner ses petits enfants peuvent se retrou­ver dans ce roman. Ici, il s’agit donc d’une dérive parti­cu­lière, reliée aux églises pente­cô­tistes, les adeptes pensent que la prière peut rempla­cer les soins médi­caux. C’est terrible pour les grands parents et il leur faudra tout leur amour pour essayer de sauver et d’ar­ra­cher leur petit fils aux griffes de la secte tout en ne coupant pas les ponts avec leur fille.
Ce qui rend ce roman si atta­chant , c’est la descrip­tion de la vie dans une petite ville du Wiscon­sin. Tout sonne juste, le maga­sin d’Élec­tro­mé­na­ger qui a fermé ses portes, l’église tradi­tion­nelle qui se vide, les formes nouvelles de reli­gion qui font le plein avec à leur tête des pasteurs peu scru­pu­leux. Les vieux amis qui dispa­raissent et le travail dans un verger qui est un des points forts du roman. Lyle le grand-père, impuis­sant devant les choix de sa fille s’y sent bien et aime y venir le plus souvent possible avec le petit Isaac. Mais sa fille est persua­dée que ce grand-père a une influence sata­nique sur son fils, et Steven le pasteur malhon­nête que l’en­fant a des dons de guéris­seur. La foi reli­gieuse a une grande impor­tance dans ce roman, et personne n’a de réponses toutes faites, sauf les sectaires qui ne doutent de rien et qui font tant de mal autour d’eux. Le person­nage du pasteur tradi­tion­nel Char­lie est telle­ment plus humain. Mais son église n’at­tire plus grand monde, dommage ! Une plon­gée dans l’Amé­rique reli­gieuse qui va très mal avec des person­nages très atta­chants. Lyle le grand père qui a lui-même perdu un enfant de neuf mois est très crédible et très atta­chant. On ne l’ou­blie pas faci­le­ment, je pense qu’en France il aurait eu plus faci­le­ment les auto­ri­tés avec lui pour sauver plus vite son petit Isaac. Mais cela ne veut pas dire grand chose car, cela voudrait peur être dire que les sectaires se cachent mieux qu’aux USA. Il ne faut pas oublier qu’en France de très nombreux parents ne font pas vacci­ner leurs enfants.

Citations

Prémisses de radicalisation religieuse

Depuis qu’I­saac et Shiloh étaient reve­nus vivre à la maison, elle assis­tait poli­ment à la messe domi­ni­cale avec ses parents mais se rendait ensuite à une autre église abri­tée dans un ancien cinéma de la Crosse. Elle y passait tout l’après-midi jusqu’en début de soirée, en « confré­rie », disait-elle. Lyle compre­nait le concept de confré­rie reli­gieuse, certes, mais il se limi­tait pour lui à deux ou trois tasses de café trop léger et à quelques bavar­dages polis .

Le vieillissement de l’église traditionnelle

La messe à Sainte Olaf était un rappel hebdo­ma­daire et mélan­co­lique de cette perte. Car au fil des ans, les cheveux des parois­siens avaient grisonné, blan­chi, puis complè­te­ment disparu, et les bancs s’étaient progres­si­ve­ment clair­semé. Il y avait assu­ré­ment beau­coup moins d’en­fants, si bien que le dimanche matin le prêche à la fois désuet et provo­quant du pasteur Char­lie réson­nait dans le vide ; la chaire sur laquelle il se dres­sait semblait de plus en plus fragile et arti­fi­cielle. Lyle s’était souvent demandé s’il n’au­rait pas mieux valu former un grand cercle et parler. Quant au pasteur Char­lie, que pensait-il face à cette longue salle rectan­gu­laire, bondée deux décen­nies plus tôt, elle accueillait main­te­nant quelques dizaines de paroissiens …

Vivre dans une petite ville

Lyle et Char­lie avaient grandi ensemble dans des fermes voisines ; ils s’ac­quit­taient de leurs corvées, allaient à l’école, jouaient au foot­ball et assis­taient à l’école du dimanche ensemble. C’est la béné­dic­tion et la malé­dic­tion la plus flagrante d’une petite ville : votre famille, vos amis, vos voisins, vos collègues de travail et votre paroisses ne cessent, semble-t-il, de vivre dans votre poche, de vous obser­ver par la fenêtre, ils sont assez proches de vous pour devi­ner si vous êtes heureux, triste, distrait, amou­reux ou si vous avez une furieuse envie de dispa­raître à tout jamais.

Le cancer de son vieil ami

Le cancer, mon vieux. On dirait qu’on m’a renversé un sachet de M&M’s sur la poitrine. Sauf qu’ils sont tous de la même couleur merdique. Tout un tas de vilaines petites tumeurs blanches. Le méde­cin m’a même présenté des excuses. Pour avoir cru que c’était une pneu­mo­nie(.…) En même temps il y a aussi une bonne nouvelle.
Lyle le regarda.
- Ah bon ?
- Plus besoin d’ar­rê­ter de fumer, dit Hoot avec un sourire mélancolique.

Évolution du commerce

C’est pour ça que Redford-Élec­tro­mé­na­ger a fait faillite, tu sais. À cause de maga­sins comme ça. Les petits commerces peuvent pas faire le poids.
- C’est bien triste, si tu veux mon avis.
- Peut-être mais c’est l’Amé­rique, non ? La main invi­sible et tout ce bazar. Le libre marché. Personne se soucie des commerces de proxi­mité. Je crois qu’on a eu de la chance jusqu’à main­te­nant. On était proté­gés de tout ça dans notre petite ville. Mais c’était juste une ques­tion de temps avant qu’on nous découvre.

Un dimanche dans le Midwest

Il est des jours dans le Midwest améri­cain où rien ne semble plus natu­rel que de parcou­rir de longues distances, ne serait-ce que pour quit­ter votre ville une poignée d’heures ; cette expé­di­tion incom­pré­hen­sible au reste du monde repré­sente un simple loisirs domi­ni­cal : photo­gra­phier des feuilles autom­nales ; suivre le cours du Missis­sippi ou de la rivière Sainte-Croix, des rivages du lac supé­rieur ou du lac Michi­gan (qui sont de véri­tables océan inté­rieur en vérité ) ; emprun­ter un sentier menant à quelques cascades ou peut-être entre­prendre une longue excur­sion en en cas d’une chose aussi simple qu’une part de tarte. Quand il n’y a rien à faire ‑en route !

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Claude et Jean Dema­nuelli. Édition Cherche midi.

Livre criti­qué dans le cadre du programme Masse Critique de Babelio

Ouf ! j’ai terminé cet énorme pavé de 560 pages ! Énorme : car je n’ai abso­lu­ment pas appré­cié cette lecture que je m’étais enga­gée à lire dans le cadre d’une masse critique de Babe­lio. Le sujet m’intéressait, j’avais compris que c’était un roman histo­rique et qui devait me permettre de revivre la peste de Londres au XVII ° siècle – en période de pandé­mie cela me semblait une bonne idée que de se plon­ger dans des épidé­mies meur­trières du passé. Le roman se situe dans le milieu juif qui commen­çait tout juste à se réins­tal­ler en Angle­terre après les horreurs de l’in­qui­si­tion en Espagne et au Portu­gal. Mais ce n’est pas du tout le thème le plus impor­tant du roman. L’au­teure a voulu cerner ce qui aurait pu se passer à cette époque si une femme avait voulu se mêler d’écri­ture et de philo­so­phie. Il s’agit donc d’une oeuvre d’une fémi­niste qui veut faire comprendre la condi­tion de la femme. D’ailleurs elle le dit clai­re­ment dans son inter­view que l’on peut lire à la fin du livre :

Ques­tion : Comment vous est venue l’idée de ce roman ? 
Réponse : Dans une chambre à soi, Virgi­nia Woolf pose la ques­tion suivante : si William Shakes­peare avait eu une sœur aussi douée que lui, quelle aurait été son sort ?
Elle apporte elle-même une réponse succincte à la ques­tion. « Elle mourut jeune … Hélas, elle n’écri­vit jamais une ligne. »
Woolf a raison bien sûr. C’était le sort le plus vrai­sem­blable qui pouvait échoir à une femme de cette période douée d’un esprit déve­loppé. Les condi­tions dans lesquelles vivaient alors les femmes leur rendaient virtuel­le­ment impos­sible toute expres­sion artis­tique ou intellectuelle.
La fiction roma­nesque commence par une décou­verte de manus­crits datant des années 1660, dans une très belle demeure du XVII° à Londres. Ensuite les chapitres se succèdent soit à Londres avec Esther au service d’un rabbin rendu aveugle par les tortures de l’in­qui­si­tion, soit à Londres du XXI° siècle avec Helen Watt et son jeune assis­tant Aaron Levy. Les deux desti­nées sont construites en paral­lèles : Esther doit cacher à sa commu­nauté qu’elle lit et écrit et même trahira son rabbin tant respecté pour pouvoir dialo­guer avec Spinoza. Helen Watt est obli­gée de cacher ses décou­vertes le plus long­temps possible car personne, aujourd’hui encore, n’est prêt à admettre qu’une femme puisse atteindre un tel degré en matière philo­so­phique. Toutes les deux sont dans l’ur­gence de la mala­die, la peste pour Esther et la mala­die de Parkin­son qui ronge le cerveau d’He­len. Enfin les deux ont connu un véri­table amour qui a boule­versé leurs certi­tudes. Ce roman décrit aussi l’ivresse de la décou­verte de vieux docu­ments par des histo­riens et les riva­li­tés du monde univer­si­taire. Il décrit aussi les diffé­rences entre la froi­deur britan­nique et l’en­thou­siasme déplacé des américains.
Tout cela aurait pu m’in­té­res­ser mais je n’ai jamais accro­ché à cette lecture qui a pour­tant reçu toutes les louanges de la presse améri­caine. La « construc­tion étour­dis­sante » dont parle la quatrième de couver­ture m’a semblé d’une lour­deur incroyable. Je vais peut-être me mettre à dos les fémi­nistes améri­caines mais je trouve le projet malhon­nête. Certes, les femmes du XVII° étaient inter­dites de créa­tions litté­raires et artis­tiques et on peut suppo­ser qu’une jeune fille de reli­gion juive avait encore moins d’op­por­tu­ni­tés de se libé­rer des carcans de la tradi­tion pour se permettre de philo­so­pher avec Spinoza. Autant un exemple pris dans la réalité m’au­rait inté­res­sée mais inven­ter un tel person­nage me semble vouloir faire corres­pondre l’idéo­lo­gie de l’au­teure à la réalité historique.
Quant‑à la partie XXI° siècle, l’au­teure met ses person­nages dans des tensions qui rappellent celle des juifs ayant connu l’in­qui­si­tion et la peste de Londres, et je n’y ai pas cru non plus, évidemment !
Et comme l’au­teure essaie d’être dans la préci­sion histo­rique et psycho­lo­gique la plus proche de ce qu’elle croit être la réalité, il lui faut presque six cent pages pour ne me convaincre ni dans l’his­toire ancienne ni dans les conflits univer­si­taires britan­niques actuels . À ce roman trop bavard, je préfère et de loin la réponse lapi­daire de Virgi­nia Woolf. :
« Elle mourut jeune … Hélas, elle n’écri­vit jamais une ligne. »

Citation

Les femmes juives au XVII° siècle

Je comprends très bien ton désir de l’étude, mais tu dois réflé­chir au choix qui se présente à toi. Je ne peux pas faire comme si Dieu t’avait créée homme, et par consé­quent capable de vivre de son esprit et de son savoir. Dieu a mis en nous des désirs innom­brables. Mais nous les contrô­lons pour pouvoir vivre. J’ai été obligé, pour ma part, de maîtri­ser mes propres désirs quand la perte de ma vue m’a inter­dit de deve­nir le savant que je voulais être, ou de fonder une famille. Je regrette vrai­ment, dit-il en bais­sant encore la voix, de t’avoir induite à croire que tu pour­rais être une érudite. Tu en avais l’étoffe, cependant.

La fuite du Portugal , parole de la mère juive rebelle.

« Quand ma mère et moi nous sommes enfuies de Lisbonne, c’était pour sauver nos vies. Pas nos vies de juive. Nos vies, tout court. Nous nous sommes enfuies parce que même si nous ne réci­tions jamais une prière, même si ma mère et mes tantes allaient danser après leur festin du vendredi, même ainsi, les prêtres voulaient nous traî­ner dans leur chambre de torture. »

Dialogue en Israël au XX° siècle

« Donne-moi le nom d’un pays, n’im­porte lequel, et je te parle­rai de l’époque où il ne pensait qu’à tuer les Juifs. Sais-tu que des nazis allaient recru­ter des paysans locaux en Russie pour les aider à noyer les Juifs, avant qu’ils aient trouvé des méthodes d’ex­ter­mi­na­tion plus effi­caces ? Trente mille morts en deux jours à Babi Yar. » Un silence. 
» Par noyade.
- Dror arrête.
-Je veux que tu essaies d’ima­gi­ner ça. 
Elle le regarda effarée.
» Moi, je l’ima­gine. On ne peut pas noyer les gens en masse tu vois, il faut procé­der indi­vi­duel­le­ment. Peux-tu imagi­ner ce que c’est que de forcer un enfant, une femme, un homme à garder la tête sous l’eau ? Et pas juste une seconde comme si tu agis­sais par réflexe avant d’avoir eu le temps de réflé­chir. Noyer quel­qu’un suppose que tu le main­tiennes … Il faut que tu conti­nues jusqu’à l’ex­tinc­tion de toute vie » conclut-il d’une voix brisée.

Édition Héloïse d’Or­mes­son , Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Petit livre rapi­de­ment lu mais telle­ment édifiant à propos de l’in­to­lé­rance reli­gieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torren­tius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :

On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour héré­sie à Amster­dam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’An­gle­terre qui admi­rait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffi­sait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la desti­née d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’in­to­lé­rance protes­tante qui n’ai­mait rien tant que la rigueur et la séche­resse de cœur. Vrai­ment les into­lé­rances reli­gieuses sont détes­tables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su muse­ler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas recon­naître le génie si celui-ci ne respec­tait pas leurs codes complè­te­ment dépas­sés maintenant.

Citations

La Hollande

Dans ce curieux pays qui parvient à se gouver­ner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procu­rer de la pein­ture aussi aisé­ment un quar­tier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débour­ser une somme plus consé­quente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’en­tend à faire grim­per sa cote ; mais son inter­pré­ta­tion du sacri­fice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroie­ment de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concur­rents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de bois­sons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il lais­sera derrière lui une œuvre considérable.

Un bon repas chez les Flamands

Repus et satis­faits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débarrasser.

Torrentius et son persécuteur

Torren­tius n’a jamais rencon­tré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de répu­ta­tion. L’an­ti­pa­thie entre les deux hommes est immé­diate et rédhi­bi­toire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’ex­pan­sif et du constipé, du lion et du rat d’égout…

Déclaration après son procès

J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouf­fer ou à muse­ler ce qui dépasse les étroites limites de leur compré­hen­sion. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débor­de­ments, ses jaillis­se­ments et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tris­te­ment habillé de noir, rongé par l’en­vie et la frus­tra­tion. Savez-vous pour­quoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’au­ront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis désirer !

Édition Actes Sud

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Avec 68 pages Éric Vuillard, exprime toute sa rage et son déses­poir face aux révoltes qui ont traversé le XVI° siècle. On est loin de la vision de l’his­toire dont j’ai gardé quelques souve­nirs de mes années lycée. Les condi­tions d’extrême pauvreté engendrent des révoltes très violentes. Et quand en plus, les popu­la­tions sont soumises à une reli­gion qui dans les textes d’ori­gine demande à ses disciples de recon­naître son frère dans le plus pauvre des humains on comprend que certains se demandent : « Où est le vœu de pauvreté dans l’opulence de l’église de leur époque ? ». Et puis, Gutem­berg invente l’im­pri­me­rie, alors tout le monde pourra lire la Bible dans le texte et consta­tera que l’église les trompe lour­de­ment. Il n’est plus besoin alors de se soumettre mais bien plutôt de se révol­ter et de reve­nir aux sources du chris­tia­nisme. Livre incan­des­cent et soutenu par un style incan­ta­toire. Il se lit très vite, mais ne s’ou­blie pas de sitôt. Si l’im­pri­me­rie a permis le schisme protes­tant, c’est bien l’ar­ri­vée de l’in­ter­net qui soutient les révoltes actuelles. La soumis­sion et la pauvreté engendrent toujours des mouve­ments violents, ils sont souvent répri­mées éner­gi­que­ment égale­ment mais beau­coup moins qu’au XVI° siècle.

Citations

Un homme révolté

John Wyclif eu l’idée qu’il existe une rela­tion directe entre les hommes et Dieu. De cette première idée découle, logi­que­ment, que chacun peut se guider lui-même grâce aux Écri­tures. Et de cette deuxième idée en découle une troi­sième ;,les prélats ne sont plus néces­saires. Consé­quence : il faut traduire la Bible en anglais. Wyclif – qui n’était pas, comme on le voit, à court d’idées – eut encore deux ou trois autres pensées terribles : ainsi, il proposa qu’on désigne les papes par tirage au sort. Dans son élan, il n’était plus à une folie prêt, il déclara que l’es­cla­vage est un péché. Puis il affirma que le clergé devait vivre désor­mais selon la pauvreté évan­gé­lique. Enfin, pour vrai­ment emmer­der le monde, il répu­dia la trans­sub­stan­tia­tion, comme une aber­ra­tion mentale. Et, pour finir, il eut sa plus terrible idée, et prôna l’éga­lité des hommes.

La haine de l’église

Bien sûr, Rome condamna John Wyclif, et, malgré sa parole profonde et sincère, il mourut isolé. Et plus de quarante ans après sa mort, condamné par le concile de Constance, on exhuma son cadavre, on brûla ses osse­ments. On avait contre lui la haine tenace.

Édition le Seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Après « la villa des femmes » et « l’empereur à pied », voici ma troi­sième lecture de ce grand écri­vain liba­nais. Ce texte est très court et les chapitres qui le composent font parfois moins d’une demi-page. Le titre dit beau­coup sur cette biogra­phie : Raphaël Arben­sis aurait pu, en effet mener des vies bien diffé­rentes. L’au­teur sent que sa desti­née tient plus du hasard et de la chance que de sa propre volonté. Ce sont des idées bien banales aujourd’­hui mais qui, au début du XVII° siècle, sentent l’hé­ré­sie pour une élite catho­lique toute puis­sante et peu éclai­rée. Elle vient de condam­ner Gali­lée et donc, regar­der, comme le fait le person­nage, le ciel à travers une lunette gros­sis­sante relève de l’au­dace. L’au­teur ne connaît pas tout de la vie de cet aven­tu­rier du pays des cèdres comme lui, mais malgré ces périodes d’ombre qu’il s’empêche de remplir par trop de roma­nesque, il sait nous rendre vivant ce person­nage . Le plus agréable pour moi, reste son talent d’écri­vain : grâce à son écri­ture, on se promène dans le monde si foison­nant d’un siècle où celui qui voyage prend bien des risques, mais aussi, est telle­ment plus riche que l’homme lettré qui ne sort pas de sa zone de confort. Chaque chapitre fonc­tionne comme une fenêtre que le lecteur ouvri­rait sur la société de l’époque, ses grands person­nages, ses peintres, sa pauvreté, ses paysages. Un livre enchan­teur dont les ques­tion­ne­ments sont encore les nôtres : qu’est ce qui relève de notre déci­sion ou de la chance que nous avons su plus ou moins bien saisir ?

Citations

De courts chapitres comme autant de cartes postales du XVII° siècle

Chapitre 6
Il fréquente aussi les lavan­dières qui lavent le linge dans le Tibre . Il fait rire et les trousse à l’oc­ca­sion. À cette époque , les rives bour­beuses du fleuve sont enva­hies par les bate­liers , et les tein­tu­riers y diluent leurs couleurs. Nous sommes dans les premières années du ponti­fi­cat d’Ur­bain VIII. La colon­nade du Vati­can n’est même pas encore dans les projets du Bernin, Borro­mini n’a pas encore construit la Sapienza, le palais des Barbe­rini s’ap­pelle encore palais Sforza et la mode des villas véni­tienne intra-muros commence à peine. Mais il y a des chan­tiers et l’on creuse des allées et des voies. Des peintres et des sculp­teurs habitent en ville. Le Tras­te­vere et un village séparé de la cité, cette dernière n’a pas la taille de Naples, mais depuis le bord du fleuve on voit les dômes de Saint-Pierre et le palais Saint-Ange. Les grands murs du temps de l’Em­pire sont toujours debout, roses et briques parmi les cyprès et les pins, et sous la terre dorment encore bien des merveilles. Un jour de 1625, sur la place du Panthéon, un larron inter­pelle Raphaël pour lui vendre quelque chose en l’ap­pe­lant Monsi­gnore. Arden­tis s’ar­rête, méfiant, le larron rit en décou­vrant une horrible rangée de dents abîmées et lui indique sa brouette sur laquelle il soulève une petite bâche. Aven­sis se détourne du spec­tacle de l’af­freuse grimace du mendiant pour regar­der ce qu’il lui montre et là, au milieu d’un bric-à-brac fait de clous, de chif­fons, de morceaux de plâtre et de divers outils abîmés, il voit une tête en marbre, une grande tête d’empereur ou de dieu, le front ceint d’un bandeau, les lèvres pulpeuses, le nez grec et le cou coupé, posé sur le côté, comme lors­qu’on dort sur un oreiller.
Chapitre 27 un des plus courts
Dans le ciel, il y a toujours ces grands nuages blancs qui se contor­sionnent tels des monu­ments en apesan­teur, qui prennent des postures fabu­leuses et lente­ment chan­geantes comme les anges et les êtres séra­phiques impro­bables de Véronèse.

Á travers une longue vue les personnages regardent Venise et le lecteur croit reconnaître des tableaux

Une autre fois, il voit un homme buvant du vin à une table sur laquelle, en face de lui, une femme nue est accou­dée qui le regarde pensi­ve­ment, le menton dans la main. Il voit un maître de musique près de sa jeune élève devant un clave­cin, il voit une table un globe terrestre dans une biblio­thèque déserte et un jour, dans ce qui semble une chambre à coucher, il voit une femme en bleu, peut-être enceinte, debout et absor­bée dans la lecture d’une lettre.

Le hasard ou le destin

Nos vies, écrit-il, ne sont que la somme, tota­li­sable et dotée de sens après coup, des petits inci­dents, des hasards minus­cules, des acci­dents insi­gni­fiants, des divers tour­nants qui font dévier une trajec­toire vers une autre, qui font aller une vie tout à fait ailleurs que là où elle s’ap­prê­tait à aller, peut-être vers un bonheur plus grand si c’était possible, qui sait ?, mais sans doute souvent plutôt vers quelque chose de moins heureux, tant le bonheur est une proba­bi­lité toujours très faible en compa­rai­son des possi­bi­li­tés du malheur ou simple­ment de l’in­si­gni­fiance finale d’une vie ou de son échec.

Comme vous le voyez, ce court roman a obtenu un coup de cœur à notre club. Après « Sauver Mozart » c’est le deuxième roman de Raphaël Jéru­salmy que je lis avec toujours le même plai­sir. J’ap­pré­cie, aussi, que l’au­teur change complè­te­ment d’époque et de sujet. Nous voici avec le grand inqui­si­teur Torque­mada en Espagne en 1485. Il y a, cepen­dant, un point commun entre ces deux romans, nous sommes au cœur de la commu­nauté juive qui va bien­tôt connaître une terrible desti­née : l’ex­pul­sion du royaume d’Es­pagne. Le crime perpé­tué à Sara­gosse contre l’in­qui­si­teur local, unani­me­ment détesté : Pedro de Arbuès, va servir de prétexte à une répres­sion menée par Torque­mada lui-même et fina­le­ment à l’expulsion des juifs hors du royaume et rendra très fragile la présence des juifs « maranes » en Espagne. Ce roman suit le destin deux person­nages fictifs que tout ou presque oppose : Léa une jeune fille instruite et très douée en dessin venant d’une famille conver­tie et culti­vée et Angel de la Cruz un noble en haillon et merce­naire qui loue ses services aux plus offrants. L’amour du dessin et de la gravure réunit ces deux person­nages. Ce roman, nous permet de comprendre la force du dessin qui peut trou­bler les puis­sants jusqu’à les rendre fous . Comment ne pas penser aux cari­ca­tures de Maho­met publié par Char­lie-Hebdo qui ont valu à 12 personnes dont 8 dessi­na­teurs d’être assas­si­nés au nom d’Allah !

L’en­quête pour retrou­ver les assas­sins et aussi l’au­teur des affiches placar­dées qui cari­ca­ture Torque­mada et sa verrue est passion­nante, elle permet de construire un roman avec un suspens très prenant. On sent que l’au­teur connaît bien les ressorts des enquêtes poli­cières des services secrets.

J’ai toujours du mal à lire des romans à propos de l’inquisition, tuer ou tortu­rer au nom de Dieu m’est insu­por­table, mais deux éléments dans ce roman allège ma lecture : les moments où l’au­teur décrit l’art du dessin ou de la gravure, ce sont des passages magiques et la fin puisque la desti­née des person­nages ne se termine pas sur un bûcher avec en plus une note d’hu­mour à propos d’une relique toujours expo­sée au Musée de Topkapi.

Citations

L’inquisiteur Pedro de Arbuès

L’in­qui­si­teur de Sara­gosse est fati­gué. Le fardeau de ses respon­sa­bi­li­tés lui pèse. Il aime­rait tant reve­nir à l’étude. Dans un monas­tère isolé. Loin de cette capi­tale toujours en effer­ves­cence, de ce peuple au sang chaud. Il voudrait toucher des livres, cares­ser des manus­crits, guider les copistes dans leur travail. Plutôt que d’éle­ver des potences, alimen­ter des bûchers. Mais il accom­plit son devoir, jour après jour, sans rechi­gner. Pour instau­rer le royaume de Dieu

Le noble pauvre en Espagne du 15 et 16 siècle

- Angel Maria Ruiz de la Cruz y Alta Messa
Raquel et Léa répriment un fou rire. Leurs glous­se­ments qu’elles tentent d’étouf­fer en se cachant derrière leur éven­tail, tintent gaie­ment au cœur du silence embar­rassé des autres convives.
Habi­tué aux moque­ries qu’at­tire sur lui un noble en guenilles, Angel de la Cruz s’as­sied comme si de rien n’était. 

Remarque intéressante

Il est bien placé pour savoir qu’un infirme possède toutes sortes de ressources pour pallier son inva­li­dité. Et, qu’armé du courage qu’il lui faut pour la surmon­ter jour après jour, il est capable de bravoure plus qu’un autre mieux portant.

Ce livre est dans mes envies de lectures depuis un an. Comme toutes les blogueuses amies, je suis parfois prise aux pièges de toutes mes solli­ci­ta­tions et il me faut du temps pour parve­nir à réali­ser mes projets. Ce roman histo­rique en demande juste­ment du temps et de la concen­tra­tion, il ne se lit pas en quelques soirée. Il s’agit d’ailleurs de cela, du temps qui passe et de la lente arri­vée de la mort qui rend, enfin, tous les hommes égaux. L’empereur Charles Quint est l’homme le plus puis­sant du monde quand en 1255, il abdique et renonce à tous ses titres pour se reti­rer dans le monas­tère de Yuste ou il mourra en 1258. (la photo rend mal l’am­biance austère, humide, malsaine qui est décrite dans le roman d’Amé­lie de Bour­bon Parme.)

Pour une fois, je peux racon­ter la fin sans crainte de frois­ser mes anti-divul­gâ­cheuses préfé­rées. Charles Quint meurt et son empire s’écroule. Il est réduit à sa condi­tion humaine et attend la mort sans peur mais dévoré par une passion, celle des horloges qui sont à l’époque un concen­tré de progrès technologiques.

Elles ne servent pas seule­ment à dire l’heure (contrai­re­ment à celle où j’ai posé ce roman pour ma photo !) mais à décrire le monde avec, évidem­ment, la terre créa­tion divine au centre d’un univers fermé. Pour­tant un certain Coper­nic avait depuis plus de 50 ans écorné cette belle théo­rie qui conve­nait si bien aux esprits rétro­grades tenant de l’obs­cu­ran­tisme catho­lique soute­nus par l’hor­rible inqui­si­tion. Dans un rythme très lent qui accom­pagne chaque dégra­da­tion d’un homme qui va mourir, cette auteure nous permet de parta­ger les pensées de Charles Quint. Et puis­qu’il fallait bien un suspens, c’est la passion pour les horloges astro­no­miques qui va pour ce roman, intro­duire une possi­bi­lité de fissure dans la recherche du calme olym­pien avant la mort : Charles Quint percera-t-il le secret de cette dernière horloge astro­no­mique ? et que veut dire cette phrase « Sol numquam deci­den­tis » inscrite dans le fond du boitier de l’hor­loge noire qui l’in­quiète tant ? Est ce que le soleil ne se couche jamais sur l’empire de Charles Quint ? ou ne se couche-t-il jamais ?

Je ne suis pas surprise que Domi­nique soit tombée sous le charme de ce roman que j’ai bien aimé égale­ment sans pour autant adhé­rer tota­le­ment, j’ai parfois été gênée par la lenteur du récit. Je salue bien volon­tiers les talents d’écri­vain d’Amé­lie de Bour­bon Parme qui sait faire revivre celui qui pour tant de monde est seule­ment un portrait (du Titien excu­sez du peu !) et qui, pour elle, est un ancêtre.

Citations

Philippe successeur de Charles Quint

Ce garçon avait une allure étrange, comme s’il manquait quelque chose ou quel­qu’un dans cette silhouette de demi-souve­rain à qui l’empereur avait pour­tant trans­mis la moitié de ses possessions.

Même lors­qu’elles étaient courtes, les visites de son fils étaient longues en silence.

Rapports du Pape et de Charles Quint

L’empereur sentit son visage se cris­per à la vue du sceau ponti­fi­cal. Bour­sou­flé de cire et d’ar­ro­gance, l’emblème papal faisait luire toutes les préten­tions de l’Église en même temps. Le nouveau pape y avait glissé ses initiales en secret : Gian Pietro Carafa. En se déta­chant, le cachet de cire fit le même petit bruit sec qu’une coquille vide que l’on casse dans sa main. Un bruit qui conve­nait tout à fait à l’émet­teur de ce pli.

Un portait d » Hildago « au mutisme farouche »

Le colo­nel Quijada ne répon­dit pas. Personne ne savait se taire comme lui. Son silence n’était pas de ceux que l’on ignore, il creu­sait des gouffres . Il avait le mutisme farouche et profond des hidalgo, le silence des hommes dévoués qui savent ce qu’on leur doit.

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L’avan­tage d’élargir sa blogo­sphère, c’est de trou­ver de nouvelles tenta­tions : la lecture de ce livre je le dois à « Et si on bouqui­nait un Peu » qui signe ses commen­taires « Patrice » sur mon Blog mais c’est Eva qui a écrit l’ar­ticle qui m’a tentée. Son billet doit être bien fait car j’ai peu de goût pour les romans histo­riques et pour­tant je n’ai pas hésité une seconde. J’es­père donc, vous donner envie à mon tour. Cet auteur nous fait revivre un fait histo­rique qui appar­tient à la face sombre du grand règne de Louis XIV. À la fin de son règne, ce grand roi devient bigot et révoque l’édit de Nantes. Pour le plus grand malheur des protes­tants instal­lés en France qui avait gagné une certaine tran­quillité et pros­pé­rité. La France s’est ainsi privée d’ar­ti­sans indus­trieux qui ont fait la richesse des pays qui les ont accueillis.

La famille que Guillaume Vallade (fils cadet d’une bonne famille catho­lique) va aider à fuir la France travaille dans des tapis­se­ries et sont « Lissiers » ou liciers . Il tombera éper­du­ment amou­reux d’Es­ther mais qui est mariée, elle lui confie sa sœur Jéhanne restée en France pour proté­ger leurs biens. Jéhanne a connu les dragon­nades et toutes les horreurs que la solda­tesque à qui l’on permet tout est capable de commettre sur une femme sans défense et d’ori­gine hugue­note . Guillaume, fis du plus grand bâtis­seur de Versailles aurait dû connaître une vie facile, malheu­reu­se­ment, il sera la victime de la jalou­sie de sa belle sœur. Et c’est là que se situe le fait histo­rique du « Congrès ». L’église dans sa version la plus stupide a orga­nisé un procès pour prou­ver l’im­puis­sance du jeune garçon, et annu­ler son mariage. La belle sœur compte ainsi faire de son fils le seul héri­tier des Vallade. Et donc, on oblige le jeune couple après moult examens de leur appa­reil géni­tal de passer à l’acte devant une foule de méde­cins de gens d’église et de la partie adverse. On ordonne au présumé coupable de « Dres­ser, péné­trer, mouiller ».

Le roman évite tout passage voyeur, on est dans le drame de ce jeune homme chez qui ces inves­ti­ga­tions bloquent tout espèce de désir. Je ne veux pas divul­gâ­cher ce roman, la fin est triste autant que le début. Le passage le plus tragi-comique, ce sont les discus­sions des méde­cins entre eux, Molière n’est vrai­ment pas loin, sauf qu’ici ces ânes savants ont entre leurs mains la vie et l’hon­neur d’un jeune homme et d’une jeune femme. L’ab­sur­dité des lois reli­gieuses qui se mêlent de justice humaine sont révol­tantes. J’ai beau­coup appré­cié la façon dont cette fin de règne et les diffi­cul­tés des uns et des autres sont décrites. Mais j’ai toujours les mêmes réserves pour ce genre de roman, j’au­rais large­ment préféré lire le travail d’un histo­rien que ce sujet . Qu’est ce que c’est que cette histoire de « congrès » ? Est-ce qu’il y a eu beau­coup de cas de couples obli­gés à s’exécuter devant témoins ? et le cas de ce Guillaume Vallade était-il lié aux Huguenots ?

Bref, je ne suis pas tota­le­ment en accord avec la partie roman­cée de ce texte mais très inté­res­sée par la partie histo­rique, tout en ne faisant pas complè­te­ment confiance au roman­cier pour la véra­cité des faits. Compli­qué ! mais c’est ce que j’éprouve à chaque fois que je ne suis pas tota­le­ment bien dans un roman histo­rique. Que ceux qui aiment le genre se préci­pitent et me disent ce qu’ils en pensent car c’est vrai­ment dans le style un bon roman même pour moi, la difficile.

Citation

La note est de moi, et malgré le moment tragique du récit, j’ai éclaté de rire en trou­vant la définition

L’im­puis­sant commet le plus affreux crime de mensonge ! j’ac­cuse de stel­lio­na­taires* et d’im­pos­teurs ceux qui font suppo­ser de fausses marchan­dises pour véri­tables. En commet­tant cette mysti­fi­ca­tion ils deviennent faux-monnayeurs.

*Stel­lio­na­taire qui commet un stel­lio­nat : fait de vendre un bien dont on sait ne pas être proprié­taire (la note est de moi car j’avoue que je ne connais­sais pas ce mot)

Opposition de deux conceptions de la religion

- Une femme doit comprendre ce que des confes­seurs attendent qu’on leur réponde, murmura-t-il en surveillant qu’on ne l’en­ten­dait pas.

- De la reli­gion d’où je viens, ce genre d’homme n’existe juste­ment pas, dit-elle d’une voix qui sonnait.

- Hélas, madame ! Il est peut-être là, le fond de notre problème.

Une remarque tellement vraie

Je l’avais deviné dès qu’il est entré. Les porteurs de mauvaises nouvelles ne peuvent pas dissi­mu­ler long­temps le malheur dont ils sont embarrassés.