Édition Albin Michel, 376 pages, mai 2025

traduit de l’anglais par Cécile Arnaud

C’est un roman qui se lit très facilement et qui a l’avantage de nous faire découvrir un aspect de la vie de Venise à la fin du XVII° siècle. C’est une cité très riche mais y être pauvre et orpheline, c’est une catastrophe. Comme souvent dans les régions prospères de l’époque (et peut être encore aujourd’hui) les exclus vivent dans une misère encore plus sordide, face à la richesse des uns. Venise ne fait pas exception, et lorsqu’une jeune femme accouche d’un bébé hors mariage, elle peut soit le noyer dans la lagune, soit, si c’est une fille, le mettre dans un « trou » du mur de la  » Ospedale della Pieta » et là elle est sauvée et surtout pourra, si l’enfant est douée en musique, appartenir à l’orchestre de cette institution.

C’est là que grandit Anna Maria, héroïne du roman, inspirée d’une musicienne qui a vraiment existé. Elle croise « le maestro » qui sans être nommé ressemble à ce qu’on sait de Vivaldi. Ensemble, ils se confrontent à la musique et au violon. L’auteure émet l’hypothèse qu’Anna Maria et l’orchestre des « figlie« , a largement contribué à composer les œuvres du Maître. On retrouve ici le féminisme du 21° siècle qui tente de redonner toute leur place aux femmes à une époque où elles étaient invisibilisées.

Le roman raconte aussi la terrible condition des jeunes orphelines de cette institution, mais qui ont quand même l’espoir de vivre mieux grâce à la musique.

Pourquoi ai-je des réserves ? On sait évidemment tout de suite que cette jeune prodige de 8 ans va avoir un destin hors norme. L’écrivaine s’appuie sur une réalité connue mais lui forge une personnalité à laquelle je n’ai pas cru. On sait, parce que c’est historique, qu’elle deviendra à son tour « Maestro » , mais pour cela l’auteure imagine qu’elle ne s’est jamais embarrassée de liens amicaux et que toute sa vie elle a écarté les autres pour devenir la meilleure. Cela ne la rend ni sympathique ni très intéressante, elle a imaginé aussi une recherche de sa mère qui aurait failli la noyer dans la lagune, qui n’a d’autre intérêt que de nous faire découvrir les bas-fonds et les bordels vénitiens.

J’ai tourné les pages de ce roman avec plaisir, mais je n’ai pas été passionnée.

Extraits

Début

Venise 1695

 À la tombée de la nuit, la cloche de la Marangona sonne sur la Piazza San Marco. Les carillons sortent en frémissant de la bouche de bronze, glissent au-dessus du dôme de la basilique, lèchent les coquillages tapissant le canal envasé et se faufilent par le jour entre le pavage et la porte en bois. Derrière, dans un étroit couloir faiblement éclairé, une jeune fille lève la tête.

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 


Éditions Benoit Broyard, 358 pages, publié en mars 2024 , première édition en 1948 

Introduction de Jacques Prévert

Étrange destinée que ce livre autobiographique de Marianne Oswald, née Sarah Alice Bloch, en 1901 à Sarreguemines alors allemande, dans une famille de commerçants aisés juifs. Marianne Oswald a d’abord fait une carrière de chanteuse de cabaret et a été l’amie de Jacques Prévert, Robert Desnos, Max Jacob et d’autres poètes et hommes du spectacle, elle fuit le nazisme aux USA et quand elle revient en France en 1946, elle a été oubliée et sa carrière a beaucoup de mal à redémarrer. Et c’est à cette date qu’elle écrit ce témoignage qui ne connaîtra pas un grand succès, malgré la préface de Jacques Prévert.

Ce livre raconte son enfance, et son malheur de ne pas être un garçon. La famille avait déjà une fille , et attendait un héritier mâle. Sa sœur, de 8 ans son aînée, va la rejeter complètement et sa mère attendra d’être sur son lit de mort pour lui témoigner un peu d’affection. Son père aimera cette petite fille et elle aura aussi la chance d’avoir une nourrice qui lui apportera un amour inconditionnel. À l’âge de 16 ans, elle est orpheline, et son oncle tuteur l’envoie en pension à Munich. On lui découvre un goitre, il faudra l’opérer et contrairement aux prévisions (et aux espoirs de son oncle) elle survit et après de graves difficultés elle retrouvera sa voix et pourra même chanter. Le récit s’arrête quand elle arrive à Paris.

Tout est raconté du point de vue d’une enfant qui subit la cruauté des adultes vis à vis d’elle . Mais l’enfance c’est aussi la joie de se faire des amies qui sont souvent très gentilles, elle raconte leurs jeux et la découverte de la sexualité. La vie à Sarreguemines est bien rendue, avec les Lorrains français de cœur à l’opposé de ceux qui sont fiers d’être allemands et qui vénèrent leur cher Kaiser. L’enfant se débrouille avec les autorités scolaires, souvent soutenue par son père qui ne croit pas trop aux règles germaniques. Sa mère et sa sœur, veulent donner des gages de respectabilité à tous les habitants et en veulent beaucoup à la petite qui fait des bêtises d’enfant mal-aimé. Le magasin de tissu et de confection marche très bien et la famille est très riche.

Ce qui est très étrange et que j’aimerais comprendre, c’est pourquoi la judéité de la famille n’est jamais évoquée. L’auteure a écrit ce livre en 1947 : est ce qu’à ce moment là c’était trop dur de parler de ses origines juives ? Je ne trouve pas d’explication, c’est très bizarre : la famille est décrite comme catholique et le mariage de sa sœur, semble se passer à l’église. Elle n’a voulu raconter que son ressenti de petite fille que sa mère n’arrive pas à aimer, et cela rend ce récit très poignant. Mais j’ai des réserves sur cette autobiographie : l’arrière plan sociologique, me manque : est ce parce qu’ils étaient juifs que la mère est si attachée aux conventions ? Comme commerçante se devait-elle d’être absolument irréprochable pour garder sa clientèle ?
L’adolescente rencontre un moment un regard bienveillant d’adulte qui se penche sur la destinée de cette jeune fille, il s’agit d’un psychanalyste à Munich qui lui donne quelques clés pour comprendre ce qu’elle a subi et lui expliquer la fin tragique de son père. Elle avait si peur de devenir folle comme lui, ce que sa charmante famille lui avait répété à l’envie. En réalité la tuberculose de son père a attaqué son cerveau et c’est ce qui l’a conduit à avoir des gestes de démences : ce n’est donc pas héréditaire.

Ce récit prend sa place dans la longue série des enfances malheureuses, c’est bien raconté mais il lui manque un ancrage dans la réalité juive qui permettrait de comprendre bien des aspects de la vie de cette famille. Elle a complètement disparu aujourd’hui puisque au début de cette réédition, les Éditions Benoit Broyard cherche si Marianne OSWALD née Sarah Alice Bloch a un quelconque héritier.

Extraits.

Début.

La ville de Sarreguemines est née juste à l’endroit où la Blies quitte en dansant les champs verts de la Lorraine, pour rejoindre la Sarre.
 Sarreguemines marque la frontière entre la Lorraine française et la Sarre allemande. Le pont principal prolonge la Neuenkirchenstrasse de Sarreguemines jusqu’à Neuenkirchen et rejoint la grand’route de Sarrebrück, la ville minière de la Sarre, la ville noire de fumée et de charbon.

Le début de la guerrec14/18 à Sarreguemines.

 De chaque côté, toutes les discussions se terminaient toujours par une prière à Dieu, Dieu qui devait avoir le dernier mot dans cette guerre.
 Dieu ?
C’était à son sujet que j’étais le plus troublée. Avec qui était-il réellement ? Combien de nuits blanches devaient-ils passer avec tout le bruit que l’on faisait autour de lui d’un côté comme de l’autre ?
Le soir avant que mes paupières ne tombent de sommeil, et en priant Dieu de faire tout son possible pour que la guerre finisse très vite afin que je parte pour Paris, Je ne pouvais m’empêcher de penser et de repenser :
 » Comment Dieu va-t-il faire pour s’en sortir ? Comment va-t-il faire pour ne pas se fâcher avec toute la terre ?… »

Elle retrouve sa voix et trouve sa voie.

 Un jour j’entendis un homme dire dans la salle :  » C’est entendu cette fille n’a pas une voix de rossignol, mais avez-vous vu quelle flamme ? Elle n’a peut-être pas de voix du tout, mais il faut reconnaître qu’avec cette voix, qu’elle n’a pas, elle donne la chair de poule. »
 Alors je compris que c’était ma voix qui malgré moi avait blessé et irrité tous les autres auditeurs en leur mettant sur la gorge la lame du souvenir, ma voix qui tressaillait encore de terreur et de douleur n’ayant pu oublier ni les murs blancs de l’hôpital ni le couteau du chirurgien, ni l’épouvantes du réveil sous le chloroforme.
 Mais cette voix racontait aussi, à travers les pauvres paroles des simples chansons de Catherine, toute mon enfance (..)
 Et toutes les autres voix de ma vie qui éclataient en même temps dans mon cœur. C’était le sang de ses voix mêlées à mon propre sang qui battait dans mes chansons. Derrière le rideau, je cessais alors de pleurer et j’oubliais la pluie d’injures battant mon visage comme une vitre, j’oubliais l’orage de ses voix agressives, et je savais que je n’étais plus seule dans cette foule hostile, puisque quelques-uns, malgré tout m’avaient défendu. Et je savais qu’un jour, ils seraient plus nombreux encore, ceux qui aimeraient mes chansons, celles de Catherine et d’autres, qui diraient les malheurs et la beauté de la vie, ses orages et ses éclaircies.

 

Une des chansons qui l’a rendue célèbre c’est la chasse à l’enfant écrit par Jacques Prévert. Je pense qu’elle était bien placée pour ressentir ce texte .

Extraits

 


Éditions la tribu, 309 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 

 Puissions nous laisser à nos enfants un monde dans lequel on ne se posera plus la question de qui on est.

Voilà deux livres qui se suivent sur Luocine d’auteures qui ont toutes les deux un pied en France et un autre dans leur pays arabe d’origine. Pour Leila Slimani c’était le Maroc et pour Manal Salamé, le Liban, ce si beau pays qui ne connaît que la guerre depuis si longtemps. Quelle solution pour ses habitants ? Partir à l’étranger : il y a beaucoup plus de Libanais aux quatre coins du monde que de Libanais au Liban.

Cela fait dix sept longues années que cette auteure n’est pas revenue dans son pays, où vivent ses parents, sa sœur et sa très jeune nièce. Ce qui la pousse à revenir, c’est cette impression qu’elle ne sait plus bien parler l’arabe et que puisqu’elle est française aujourd’hui elle n’a aucune trace de son origine libanaise. Elle a poussé le désir d’assimilation jusqu’à franciser son prénom sans le dire à ses parents pour qui ce serait une trahison.
Elle pensait rester une semaine ou au pire deux, mais au Liban faire des papiers c’est compliqué et elle restera deux mois. Elle veut, en effet refaire sa carte d’identité libanaise. Dans un style alerte et souvent drôle, elle raconte ce qu’elle voit aujourd’hui et ses souvenirs de jeunesse, elle raconte bien les barreaux de la prison d’un trop petit pays où tout se sait immédiatement et où on est tout de suite mis dans la case de son origine paternelle. Son père est libanais du Sud donc Chiite donc elle est chiite, alors qu’elle ne croit en rien et ne veut pas être définie de cette façon.

Mais elle raconte aussi son attachement à sa famille, aux traditions familiales, aux paysages. Et surtout , l’auteure décrit bien toutes les difficultés passées et actuelles du Liban, la main mise du Hezbollah sur le sud du pays, et les rivalités de toutes les factions religieuses. Elle survole rapidement tous les problèmes politiques, et ne prétend pas à une analyse exhaustive de la situation, mais c’est ce qui rend son récit très vivant.

J’ai bien aimé ce roman, les remarques sur ce pays sonnent très juste et je retrouve à travers elle, les Libanais que je connais, je me suis un peu ennuyée dans ses histoires amoureuses, dont je ne comprends pas très bien ce qu’elles rajoutent à son propos.

Extraits.

Début.

 J’AURAIS RECONNU BEYROUTH LES YEUX FERMÉS.
À la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de Kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de battre. Imploser. Puis la vie reprend la où vous l’avez laissé, hier ou il y a 40 ans.
 C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. À mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages..

Les Libanais et les diplômes.

 Notre bande suivait des études dans l’une des deux universités les plus prestigieuses du pays. Grâce à une ascendance aisée où des parents qui s’étaient faits une situation à l’étranger, la plupart n’avaient pas eu à emprunter de l’argent pour intégrer cette fabrique à élites. D’autres avaient dû s’endetter afin de financer leurs passeports social. Car au Liban, un diplôme à autant de valeur que la terre ou la pierre, et offre l’espoir de s’exporter à ceux qui n’ont pas de relations bien placées.

Paradoxes Libanais.

Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrière., mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, toutes confessions, toutes classes sociales et tous bords politiques confondus : les apparences.
 Vous pouvez défendre l’avortement, mais jamais admettre que votre fille a eu recours. Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée. Vous pouvez plaindre les queers qui se font jeter à la rue par leur famille, mais vous renierez votre propre fils s’il s’il se découvre pédé.
Ces paradoxes finissent par me faire sentir tel un oiseau en cage. L’envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant grandit en moi.

Les Libanaises et l’esthétique.

 Au Liban, l’importance accordée à la beauté et au paraître est incrustée dans notre subconscient dès notre plus jeune âge. La chirurgie esthétique est loin d’être tabou. Elle est un marqueur social : je me refais des seins, donc je suis riche et éternellement jeune. On va jusqu’à arborer fièrement ces pansements postopératoires sur le nez, et à se refiler, ces bonnes adresses pour une injection de botox, entre un cours de yoga et un verre en rooftop.
Si vous souhaitez vous offrir une nouvelle paire de fesses, sans vous serrer la ceinture, vous pouvez demander à votre banque un « beauté loan » crédit de beauté. Ce qui fait du Liban, le premier pays du Moyen-Orient, où il est possible de se faire liposucer le ventre et galber le postérieur à crédit. Même au plus profond des crises, tant que les générateurs carburent, les cliniques tournent à plein régime et les chirurgiens plastiques découpent, rafistolent et saturent.

Le code de la route.

 Au Liban, le code de la route est à l’image de tous les marqueurs sociaux, tout est question de taille. Et la priorité proportionnelle au volume de votre bolide. Cette loi du plus fort est respectée de tous, car certains voyous conservent des flingues dans leur boîte à gants, et peuvent en pointer un sur vous, voire tirer, si vous les vexez au volant.

Une personnalité bien décrite.

Nahil. De toutes les créatures accrochées aux branches de notre arbre familial, s’il faut en craindre une, c’est cette cousine germaine de notre père.
 Malgré son mètre cinquante, sa voix porte plus haut et plus fort que tous les minarets du Liban réunis. Si haut et si fort que les rumeurs qu’elle propage traversent le pays en moins de temps qu’ils n’en faut pour les inventer.
Ma mère est d’ailleurs convaincue que son regard porte la poisse. Et les femmes de ma famille craignent le mauvaise œil plus que la mort.

 


Édition Gallimard NRF, 428 pages, janvier 2025

 

Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien.

J’ai lu et beaucoup aimé le premier tome que cette autrice consacre à sa famille : « le pays des autres » et voici le troisième tout aussi riche et foisonnant. On retrouve le couple de ses parents, la superbe ferme qu’ils ont réussi à faire prospérer dans les environs de Meknès. Leur fille Aïcha est médecin, gynécologue, et est mariée avec Medhi un homme ayant réussi grâce à sa force de travail à faire vivre une banque de crédit loin de toute corruption au service des Marocains. Cet homme intègre et courageux sera en but à la jalousie et connaîtra l’injustice et même la prison. Il a élevé ses deux filles dans une certaine idée de liberté et toute la famille s’est éloignée de la religion, surtout des règles comme l’interdiction d’alcool ou de porc. L’auteure s’attache à chaque personnage et cela donne une image très contrastée et vivante du Maroc. On sent que derrière des images d’un pays moderne les traditions ne sont pas loin. Comme dans le premier tome, l’auteure est particulièrement sensible à la condition des femmes. En prison Medhi croisera un médecin qui a été condamné à 7 ans de prison car il acceptait de faire des avortements pour des femmes désespérées. Les deux petites filles de Mathilde et Amin vivront en France ou en Angleterre ; l’une travaille dans la finance et l’autre sera médecin.

Ce rapide résumé est bien pauvre par rapport à toute la richesse de la vie marocaine, vue du côté des gens aisés. Les pauvres sont plutôt en toile de fond, Medhi les croisera en prison, et un peu avec l’employée qui a élevé leur fille, celle-ci est à cheval entre les deux mondes qui n’ont vraiment que peu de points communs. Ce qui traverse les classes sociales c’est la peur de critiquer le régime marocain, on sent ces personnages comme en liberté surveillée, et puis il y a des sujets encore complètement tabous : l’homosexualité, un enfant hors mariage, la sexualité en général. Mais vivre en France, c’est aussi, s’éloigner des odeurs, de la cuisine, du soleil, et de la bonne humeur des habitants. Paris leur semble une ville grise et fade, les gens froids et indifférents.

J’ai parfois eu du mal à passer d’un personnage à l’autre, mais j’ai vraiment apprécié l’objectivité de cette écrivaine sur les qualités et les défauts de son pays d’origine.

Extraits.

Début du prologue.

 Une nuit de novembre 2021, j’ai perdu le goût de l’odorat. Une femme dormait dans mon lit. J’ai léché son épaule, enfoncé mon nez dans son cou, j’ai approché mon visage de son sexe. Elle n’avait aucun goût. La femme s’est mise à remuer. Elle m’a attirée contre elle, elle voulait faire l’amour mais j’étais terrifiée. Je lui ai tourné le dos., j’ai fermé les yeux et remontez le drap sur mon visage. Le drap non plus ne sentait rien..

Début du roman.

 À dix sept heures, Mehdi se leva. Il rangea des dossiers dans sa sacoche, enfila son manteau et sortit de son bureau. Il traversa le couloir sans prêter attention aux regards étonnés de ses collègue. Najat, une des directrices, le rattrapa devant la porte d’entrée, elle tenait à la main un livre de compte et l’agita devant le visage de médit. 
« Monsieur le Président…
– À lundi, Naja, la coupa Mehdi
 – À lundi Président.

Casablanca.

 « Cette ville, dit Mehdi en avalant une gorgée de café, j’ai appris à l’aimer. Elle est unique, tu sais ? À Fès ou à Meknès on te demande toujours de qui tu es le fils. Ici, tu peux être le fils de personne. Casablanca est une ville sans mémoire, un eldorado pour les bâtards, les ambitieux, les anonymes.. « 

Les femmes marocaines.

 Aïcha respectait la pudeur de ses patientes, et elle s’en inquiétait aussi. Par honte d’ouvrir leurs jambes et de dévoiler leurs seins, par honte de parler de ce qu’elles ressentaient en faisant l’amour ou en urinant, ces femmes se privaient de la possibilité, de découvrir une maladie, de prévenir une grossesse non désirée. Hchouma. Ici, mourir de honte n’était pas une expression imagée. Même le langage en était entaché et, les yeux baissés, les joues cramoisies, elle disait à hachak avant de pouvoir désigner une partie intime de leur corps. Mes seins, hachak. Mon sexe, hachak. Elle ne prononçait jamais le mot « cancer » et remuaient nerveusement la tête quand Aïcha osait leur exposer un si sombre diagnostic. La maladie honteuse, qui rongeait leurs ovaires, leurs vulves, ou leurs seins, et faisaient fuir les maris.
(Hchouma : honte ; Hachak : sauf votre respect)

L’avortement au Maroc.

 Je ne suis pas un militant ou un intellectuel. C’est arrivé par hasard, c’est tout. La première fois, une femme s’est présentée à mon cabinet., elle était très pâle et portait un foulard et une djellaba démodée. Elle m’a dit qu’elle avait subi un avortement et que depuis elle n’arrêtait pas de saigner. Elle n’a pas caché son métier, c’était une pute, vous voyez, et elle avait un enfant à charge. Sauf que si elle saignait tout le temps, elle ne pouvait plus travailler. Et là, elle n’avait plus un rond. Je lui ai dit, je ne juge pas. Ce que font les gens avec leur corps, ce n’est pas mon problème. J’ai diagnostiqué une rétention intra-utérine et j’ai pratiqué une reprise .Le type qui l’avait opérée était un vrai boucher, il aurait pu la tuer. La fille m’a embrassé les mains, les épaules , elle m’a béni et m’a promis d’économiser pour me payer. Elle est revenue quelques semaines plus tard, elle était si pimpante, si bien habillée que je ne l’ai par connu. Elle m’a donné mille dirhams. À partir de là, toutes les prostituées venaient chez moi. Je recevais aussi des étudiantes, des filles de médecins ou d’avocats, ou même des fillettes de 13 ans, des handicapées que des oncles ou des pères avaient engrossées. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai vu. 

 La fin.

 Huit ans après sa mort, mon père a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. On nous a présenté des excuses. Mais la honte lui a survécu, et aussi la peur. Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien. Il n’y a que dans les livres que l’innocence existe.

 


Éditions Gallmeister, 321 pages, janvier 2023

Traduit de l’anglais (Canada) par Juliane Nivelt.

Il est plus dur de perdre ceux qui ne vous ont jamais donné assez que ceux qui vous ont tout offert.

 

Merci Cathy de m’avoir prêté ce roman, j’ai tout simplement adoré. Ce roman va peu à peu dévoiler la vie et la personnalité d’Astra, une enfant qui est née dans une communauté écologique : la ferme Célestial. Son père, Raymond, n’a jamais voulu avoir d’enfant, Gloria, sa mère meurt en couche. Raymond va laisser grandir Astra au milieu de la communauté en peine nature. Pauvre petite gamine, sauvageonne qui a failli mourir dans la gueule d’un puma. Raymond avait conçu cette ferme utopique avec Doris, qui lui demande plusieurs fois de lui confier Astra afin de lui donner une éducation à peu près normale à Vancouver. De personnage en personnage qui ont côtoyé Astra, on la voit grandir, se tromper dans ses amours, ses amitiés, et puis un jour elle a un bébé et elle devient mère à l’opposé de l’abandon qu’elle a connu.

Un objet va la suivre tout au long de sa vie : un dé métallique décaédrique qu’elle utilise souvent pour prendre une décision. Le roman est séparé en chapitres, suivant les personnages, son père Raymond qui ne veut pas de ce bébé , Kimmy,la fille de la voisine qui a une vie tellement normale (Astra est alors enfant et essaie de kidnapper la petite sœur de Kimmy), Clodagh qui habitait dans la ferme et a deux enfants, elle connaît des galères sans fin, mais ce sent concernée par Astra et lui apportera un peu de stabilité pendant son adolescence, Brendon une des erreurs d’Astra lorsqu’elle travaille dans un centre commercial, Sativa la fille de Clodagh qui est jalouse d’Astra et lui vole son fameux dé, Doris la planche de salut d’Astra qui les hébergera elle et son fils Hugo, Lauren qui va essayer d’aider Astra et son fils mais deviendra visite jalouse d’elle et la chassera, Nick le mari d’Astra qui veut la sauver de son enfance et qui l’amènera à consulter une psychologue, Dom (enfin Freedom) le fils de Clodagh et le père de Hugo, enfin Hugo puis Astra qui est revenu dans la ferme et s’occupe de son père.

J’ai noté tout cela me souvenir moi-même des différentes facettes qui éclairent la personnalité d’Astra. Ce que je trouve incroyable, c’est la fin : Astra revient vers son père et l’accompagne dans sa fin de vie. Pour moi, ce Raymond est une véritable ordure, il ne voulait pas d’enfant et cela je peux le comprendre, mais sa femme meurt en couche, et pour moi il aurait dû alors trouver une solution pour que cette petite fille soit aimée, et il avait des solutions, Doris le lui propose plusieurs fois. Ses théories fumeuses comme quoi la nature peut subvenir à tout, et qu’il a réussi à rendre Astra libre de toute attache, tout cela c’est de la foutaise ! enfin pour moi. Ensuite, toutes les rencontres d’Astra la blesseront plus souvent qu’elles ne la construiront. Elle a été une mère abusive qui ne pouvait pas laisser son fils la moindre liberté , mais cela vaut mieux que d’être abandonné. En tout cas, son fils construit une famille aimante et Astra a la joie d’avoir une petite fille.

Le roman se termine, on dirait qu’à la troisième génération les blessures de l’enfance peuvent guérir, mais que de souffrances ! L’auteure ne juge jamais, elle s’efface devant les différents protagonistes qui ont détruit ou construit Astra. Une construction très intéressante qui permet de comprendre au mieux une personnalité.

Lorsque j’ai lu la dernière ligne de ce roman, je me suis surprise à penser : bonne chance Astra, que ton fils et ta petite fille connaissent tout ton courage pour survivre finalement et donne leur le goût de la vie et de la tolérance.

 

Extraits.

Début.

Raymond Brine ne veut pas penser au bébé à venir. Il ne veut pas y penser, ni à Gloria, ni à son rôle dans tout cela. Il ne veut pas penser à une créature si faible et geignarde. Ni à son cordon ombilical, ni à son premier cri ni à sa peau délicate de nouveau-né. Il ne veut pas penser au lien du sang, ni à la filiation, ni à la tendance irrépressible de l’humanité à surpeupler cette planète exsangue. Raymond veut travailler.

La mère de Kimmy.

Comme si Kimmy risquait d’oublier, ses sept frères et sœurs mort-nés. Des pleurs de sa mère, chaque fois qu’elle en perdait un. La manière qu’elle avait de rester dans la pénombre. Le tremblement de ses mains. Les heures qu’elle passait sur le canapé tandis que la vaisselle s’empilait dans l’évier, sa manière d’expliquer, les yeux humides, qu’elle était « juste un peu triste », alors qu’à l’évidence, elle était beaucoup plus que « juste un peu triste ».
 Après la naissance de Kimmy, sept années se sont écoulées avant l’arrivée de la petite Stacy, en bonne santé et parfaitement formé. C’est à cette époque que les règles se sont multipliées, sanglant Kimmy comme une ceinture trop serrée. . Désormais au lieu d’être heureuse, sa mère a peur de tout. Elle a peur que Stacy se casse un os, face une crise d’urticaire, ou s’étouffe pendant son sommeil. Si elle n’est pas occupée à réduire en purée les petits pois ou les abricots dans la cuisine, elle frotte toutes les surfaces de la maison avec du détergent et refuse de sortir au cas où un inconnu, bourré de microbes, essaierait de toucher les joues de Stacy avec ses mains crasseuse Elle semblait croire que son unique mission consiste à maintenir Stacy en vie, quitte à en oublier le reste. Quitte à en oublier Kimmy.

Triste bilan.

 Astra avait vingt cinq ans, et sa situation ne valait pas mieux que celle de sa mère si celle-ci avait survécu. Tout comme Gloria, Astra n’était pas prête à devenir mère. Tout comme Gloria, Astra était loin de sa famille et ne bénéficiait d’aucun vrai soutien. Auquel cas, n’avaient-ils pas échoué ? Célestial ? Le féminisme. ? C’était presque la fin du siècle, pourtant les femmes continuaient de souffrir, à la merci des hommes.

Des enfants sacrifiés.

 Là-bas, Freefom évoqua les coups de sang de Dale, les innombrables déménagements, les lieux atroces ou sa mère et lui avaient vécu. Il raconta qu’un de ses premiers souvenirs figurait Clodagh en train de sangler les meubles sur le toit du van. Ce qui le surprenait plus encore que sa capacité à se confier à elle, c’était le fait qu’Astra le comprenne.
– On est pareils parce qu’on vient du même endroit.
– Quel endroit ?
– Il n’est pas réel, c’est juste une idée. Un pays peuplé de rêveurs irresponsables et d’orphelins comme nous.


Éditions Flammarion, 276 pages, novembre 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voilà un livre qui m’a fait du bien, et au moment où je rédige ce billet j’en avais bien besoin.

Simone, une femme de plus de 80 ans, ne ressent plus l’envie de vivre, elle habite un petit village sur la côte vendéenne, pas très loin de marais salants, et de la mer. Elle a été « saunière » c’est à dire qu’elle récoltait du sel, à Guérande on aurait dit « paludière ». C’est en général un travail d’homme car il demande beaucoup de force physique .

Paludier ou saunier dans les marais salant en France. Stock ...

D’ailleurs j’ai cherché des photos de femmes exerçant cette activité et je n’en ai pas trouvé.

Son enfance a été marquée par un père violent et alcoolique, qui a refusé qu’elle continue à étudier alors qu’elle aimait bien l’école. Elle s’est mariée avec le coiffeur du village et a réussi à ouvrir une parfumerie mais elle aurait aimé plutôt tenir une maison de la presse. Avec son mari, ils ont fait un seul voyage en Espagne, d’où elle a rapporté pour elle et son amie Martha deux poupées dansant le flamenco , et son mari un crapaud en béton qui pèse bien dans les 90 kilos. Son mariage n’a été ni malheureux ni particulièrement heureux.

Un crapaud même en béton ça doit vivre dehors et donc il trône sur la petite bande de terre qu’elle s’est approprié devant sa maison , puisqu’ils n’ont pas réussi à vendre leur magasin, elle continue à vivre seule dans cette maison sans jardin, ce qu’elle regrette.

Elle a eu le malheur de perdre sa fille, Colette toute jeune, âgée de 3 ans, me semble-t- il, et le bonheur de voir son fils réussir le baccalauréat.

Le roman commence par un fait divers incroyable : on a volé son crapaud ! cet objet qu’elle n’a jamais aimé, mais qui était à elle, et auquel elle était attachée. Puis elle reçoit des nouvelles de son crapaud qui voyage d’abord à Venise et commence alors pour elle un dialogue avec ce souvenir et une remontée vers la vie. (cela rappelle un film célèbre !)

Le récit de ses souvenirs et de cette remontée est ponctuée d’interventions de personnages qui peuvent à leur façon nous faire comprendre Simone Guillou , le gendarme, un médecin la bibliothécaire, ses amies, son fils …

Je ne peux en dire plus sans divulgâcher le plaisir de la construction romanesque. Pour moi, bien au delà de l’intrigue, ce livre que j’ai lu d’une traite, m’a fait du bien pour la peinture de personnages qu’on dit ordinaires et dont je me sens tellement proche. En plus, le ton est léger et souvent drôle.

Je le sais, on peut reprocher un côté « fleur bleue », mais j’aime bien être avec des vieux et des vieilles qui loin d’être aigris savent trouver des joies dans une vie qui peut apparaître terne à bien des gens. Comme moi, finalement les livres seront d’un grand secours à Simone , le jour où elle s’affranchira enfin de l’interdit de son père : « les livres c’est pour les bourgeois et les fainéants ! » ? Donc, je ne boude pas mon plaisir d’avoir passé un bout de ma nuit avec ce « Grand prince » du cœur qu’est Simone Guillou. Voilà pour mes quatre coquillages pour un roman que certains diront trop « faciles ».

Extraits.

Début.

Ce que Simone Guillou retient de tout ça, c’est qu’elle n’aura pas eu une trop mauvaise vie.

 Alors oui, elle a connu des moments épouvantables et traversé des épreuves qu’elle ne souhaiterait pas à son pire ennemi. Entre nous, n’est-ce pas peu ou prou le lot commun ? Qui peut se targuer d’être passé à travers les gouttes ? Personne. Ça n’arrive pas de rester à l’abri tout du long.

 

La dépression .

 Le pire, c’est peut-être le matin. À vérifier, parce que les heures coincées entre le goûter et le diner ne sont pas marrantes non plus. À cinq heures de l’après-midi, il est trop tard pour envisager une promenade et un peu tôt pour la chemise de nuit. Moralité, ce morceau de journée ne sert à rien. En tout cas, Simone ne sait plus par quel bout le prendre et elle le redoute.

Grave question ? (concernant le crapaud en ciment.)

 Comment un bazar qu’on n’aimait pas, peut autant vous manquer ?.

Le bouddhisme vu par Simone.

Ce qu’il y a de formidable avec cette religion bouddhiste, c’est qu’elle ne se formalise de rien. Mieux valait le vérifier avant de se lancer. Ne pas s’attirer de foudres, ne vexer personne. Là, aucun risque. Ce n’est même pas une religion où il faut croire en quelqu’un. On en tire ce qu’on veut, elle semble n’être là que pour vous aider à être heureux. Plus Simone prend de renseignements, plus cette aventure lui plaît. Au poi t de se demander si elle ne serait pas déjà bouddhiste sans le savoir. Sentir grandir en soi, un sentiment de paix, développer sa richesse intérieure, s’autoriser à rêver, est-ce que ça ne ressemble pas à ce qu’elle tente de faire ces temps-ci ? Le miracle, c’est qu’elle n’est pas non plus supposée réussir. Dans le bouddhisme, qu’elle découvre, on est obligé à rien du tout. Juste à faire de son mieux.
 Et ça s’appelle quand même une religion ? C’est à n’en pas revenir.

Le village, (pays de Retz).

 À Barthon , le calme, n’est pas difficile à troubler. L’an dernier, le changement d’horaire de la messe a suffi pour nous mettre la pagaille. En revanche, il est prompt à revenir. Depuis le temps, on sait comment ça marche. Les nouveaux sujets de conversation étant rares, le bourg va s’engouffrer comme un seul homme dans la brèche. Puis l’intérêt s’étiolera aussi rapidement qu’il est monté.
 Ici on tient à sa routine.


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 


Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026

Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.

 

C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.

On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.

On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.

Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.

Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.

Extraits.

 

Début.

 Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.

Ed, la paternité vu par Maggie.

 Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.

Description du travail de livreur à vélo à Londres.

 Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.

De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.

 Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.

L’art du portrait une Instagrameuse.

 Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.

La jeunesse de Londres.

– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.
– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.
– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.

Le mauvais fond catholique irlandais.

 Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille. 
 Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.

Une rue de Londres .

Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé  : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….

Le logement social.

 Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.

 

 


Édition Calman Lévy, 519 pages, octobre 2025

Traduit de l’italien par Samuel Sfez

 

Le sous titre : un grande saga sicilienne, dit beaucoup de ce roman qui s’étale des années 1900 à aujourd’hui, à travers le destin de femmes courageuses et combatives. Au départ, il y a Rose qui a résisté aux coups de son père, et qui est partie dans un autre village pour ouvrir une auberge avec son mari. L’image de cette femme incroyable domine tout le roman, il s’en est fallu de peu pour que cette famille connaisse le bonheur. Rose s’est mariée avec Sebastiano qui contrairement aux hommes siciliens ne battaient pas sa femme ni ses enfants. Hélas la guerre 14 va emporter cet homme qui sera le seul amour de Rosa, en lui laissant trois enfants à élever. C’est la partie du roman que j’ai préféré, le combat de cette femme pour nourrir ses enfants et son combat dans la Sicile rurale m’a entraînée dans un monde que je ne connaissais pas. La violence des hommes est à peine imaginable les coups font partie du quotidien des femmes et des enfants.

La fille de Rose Selma est loin d’avoir son tempérament et elle se marie avec un bellâtre sans personnalité autre que plaire aux femmes. Rose est désespérée mais ne peut empêcher ce mariage. Selma sera une victime toute sa vie, ses deux aînées s’en sortent grâce à Rose leur grand mère adorée et aussi à leurs deux oncles qui veillent sur elles. Fernando le célibataire qui se sent responsable des filles de sa sœur et Donato le curé qui jouera un rôle important dans la vie de ses nièces. Tant sur le plan financier que sur le plan de la formation intellectuelle en particulier de Patrizia, dont il reconnaît l’intelligence.

La saga se terminent avec la vie de Patrizia, Lavinia et la plus jeune Marinella et pour moi l’intérêt du roman se diluent de plus en plus. J’ai cependant bien aimé le tempérament de Patrizia qui grâce à ses oncles arrivent à résister aux manœuvres de son père. La façon dont les deux grandes, travaillent et économisent le moindre sous est touchante et rendent, en contre point, peu sympathique les caprices de la petite dernière.

J’ai vraiment beaucoup aimé le début mais l’accumulation des personnages a compliqué ma lecture. Il faut se concentrer sans cesse pour passer d’un récit à un autre, j’ai eu une impression d’éparpillement et de me perdre d’autant que les noms italiens ne me sont pas immédiatement familiers. Et la dernière personnalité, celle de la dernière petite fille de Rosa m’a beaucoup déçue je n’ai pas les clés pour la comprendre. Il y a d’ailleurs dans tous les personnages , un curieux mélange de révoltes violentes et de soumission. Même chez Rosa qui déteste son gendre Santi qu’elle accuse, à juste titre d’être un parasite, finira par venir vivre chez lui. Je ne comprends pas tout mais je ne suis pas sicilienne.

Un roman qui permet de découvrir encore un peu plus le chemin que les femmes italiennes ont parcouru pour être ce qu’elles sont aujourd’hui, car même si les idées de Giorgia Meloni ne sont pas les miennes, cela me fait plaisir que ce pays soit gouverné par une femme. il me semble qu’en France on en est encore bien loin.

 

Extraits.

Début météorologique.

 Aujourd’hui est une journée où il pleut et où le vent souffle.
 D’habitude, à cette période en juin, on va déjà à la mer, on nettoie les sardines pour les faire griller sur la terrasse. Mais aujourd’hui, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors : le ciel est lourd comme du béton et les nuages filent rapidement vers la fin de la Terre, où ils s’entassent les uns sur les autres, toujours plus gris.

La loi des hommes.

 Une seule fois, Rosa avait posé une question à son père et maître, pour savoir si elle pouvait parfois sortir seule elle aussi, comme ses frères. Elle aurait aimé aller s’acheter une « cassatella » frite après la messe et la manger au bord du torrent, les pieds dans l’eau et les faucons au-dessus de sa tête ; après quoi elle rentrerait à temps pour préparer le repas du dimanche -là-dessus aucune inquiétude-, mais elle désirait seulement respirer un peu de liberté. Pippo Romuto l’avait alitée pendant une semaine à force de coups de ceinture, simplement pour s’être adressée à lui avec une telle assurance.
– À moins que le monde se mette à marcher sur la tête, c’est moi qui commande dans cette maison, et toi, tu obéis. Pas le contraire. Compris ?
 Le médecin du village de docteur Russo, était venu vérifier si Rosa avait les os cassés. Il avait recommandé du lait, du pain et du miel pour reprendre ses forces.

La rencontrer de Selma et Santi.

 Santi avait passé un après-midi désastreux en silence avec Selma, tandis que Selma avait passé à merveilleux d’après-midi de calme avec Santi. Agrippée à sa broderie, comme si c’était la seule chose à laquelle se raccrocher pour ne pas s’envoler, elle écoutait la voix de ce gentil garçon, se diffuser dans le patio. Selma cousait, levant de temps à autre, le regard pour répondre avec des haussements de tête aux rares questions qu’il lui posait, et Santi, c’était surpris à imaginer de quelle manière cette fille pâle pouvait lui apparaître belle. Mais rien à faire il n’arrivait à penser qu’à Nena, à ses yeux et à ses cheveux qui l’avait fait tomber dans le piège.

J’ai vu cela aussi dans des maisons dans la campagne bretonne.

 Il avait donc acheté un sofa bleu qui jurait avec le reste et sur lequel aucun invité ne s’était jamais assis. En réalité, eux non plus ne s’y asseyaient pas : pour ne pas le salir ni l’abîmer, son père avait conservé autour le plastique de l’emballage.
– J’aime bien ce plastique, ça ne se salit pas, et ça a de l’allure, avait-il dit.

La médisance.

 Au bout d’un an qu’elle gérait l’épicerie, Selma était devenue une petite attraction dans le quartier, et sa famille rendait les gens curieux. Et bavard. On disait que le mari de l’épicière était un bon à rien, et que sa belle-mère le maudissait. On disait que les filles de Selma étaient de pères différents, et que seule la dernière était du mari. Depuis le temps de l’internat, les ragots mettaient Patrizia en colère, et elle ne comprenait pas pourquoi les gens, s’ils ne pouvaient pas se mêler de leurs affaires, inventaient des histoires sur les autres : ainsi, elle avait tout le temps l’oreille tendue pour écouter les discussions des femmes devant le magasin quand elles faisaient la queue pour entrer ou qu’elles s’attardaient, leur sac de courses pendu au bras.