Éditions La Table Ronde , 177 pages, aout 2025

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’avais noté ce titre après avoir lu le billet de Cath.L , d’ Athalie, d’Ingannmic et … ce roman est au programme du club de lecture. Quel plaisir de lecture, ! je n’ai vraiment pas grand chose à ajouter à leurs billets, mais j’espère tout simplement à mon tour vous donner envie de le lire, comme vous y invite sa si belle couverture.

À la fin du livre, l’auteure donne les sources qui l’ont amenée à écrire ce récit : Au milieu du 19° siècle, des pasteurs écossais ont eu envie d’échapper à l’église presbytérienne pour fonder l’église libre d’Écosse, et en même temps les grands propriétaires terriens ont chassé de leurs terres des petits paysans qui souvent avaient du mal à leur payer le fermage et ont trouvé plus rentable d’installer des immenses troupeaux de moutons qui ne demandaient que peu de main d’œuvre.

Dans le roman, un pasteur, John Ferguson affronte dans une très grande pauvreté, car il fait partie de ceux qui veulent fonder l’église libre d’Écosse, voilà pour l’aspect religieux. Pour le fait de société, un propriétaire peu scrupuleux veut récupérer son île dans les Orcades. Il promet beaucoup d’argent à John, le pasteur, s’il se charge de chasser le dernier paysan. Dans cette île vit Ivar, un homme qui, il y a longtemps, n’a pas voulu suivre ce qui lui restait de famille détruite par une succession de tragédies. Il n’a vu aucun autre humain depuis une dizaine d’années, quand John arrive dans son île, celui-ci glisse au bas de la falaise et est sauvé d’une mort certaine par Ivar. Les deux hommes ont quelque chose à cacher à l’autre, Ivar s’est approprié le calotype (j’ai appris le mot !) de Mary la femme tendrement aimée du pasteur. Quant à John il doit dire à celui qui lui a sauvé la vie et qui le soigne qu’il est venu pour l’expulser de son île. Grâce aux soins d’Ivar, une solide amitié va s’installer peu à peu entre les deux hommes.

Le roman se passe au milieu d’une nature extraordinaire et avec deux hommes qui ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent arriver se comprendre. C’est un autre centre d’intérêt la découverte d’une langue disparue qui est si riche pour décrire les réalités de la nature, sachez qu’il y a tant de mots différents pour décrire la mer et ses différents états .

gilgal : tumulte dans la mer

skreul : agitation dans la mer avec de fortes déferlantes, et notamment le bruit de celles-ci lorsqu’elle déferlent autour des rochers immergés.

pulter : mer creusée ou croisée.

Yog : mer forte avec des vagues courtes et hachées.

L’auteure décrit très précisément la vie d’Ivar faite de gestes simples et d’une observation attentive de tous les phénomènes de la nature, on sent sa grande empathie avec tous ses personnages, ce qui fait ressortir la cruauté des grands propriétaires terriens qui, eux, n’ont aucune considération pour les pauvres fermiers.

J’ai une petite réserve sur le dénouement, mais j’ai tellement aimé ce roman que je n’insiste pas plus, à vous de voir, Athalie a aimé la fin, et Cath, comme moi, un tout petit bémol.

Extraits

Début

 Il regrettait soudain de ne pas savoir nager – cette ceinture de flottaison paraissait bien fragile et cela ne l’avait pas rassuré qu’on lui dise de ne pas s’alarmer, que les hommes non plus ne savaient pas nager.
 Chaque fois que la barque s’élevait, il apercevait la côte rocheuse, les falaises, l’absence du moindre lieu où débarquer ; chaque fois qu’elle descendait, les rochers disparaissaient, remplacés par un mur gris, liquide.

Religion en Écosse.

 Le plus probable c’est qu’à ses yeux, il n’y ait guère eu de différence entre un ministre presbystérien et un autre – pas un seul à sa connaissance, n’ayant protesté contre le fait, qu’on chasse les gens de domaines comme le sien pour les remplacer par des moutons. Qu’ils fussent restés au sein de l’Église établie ou bien partis rejoindre la nouvelle, cela n’y changeait rien – ils étaient tenus à l’art de ces affaires.
 D’ailleurs la doctrine presbytérienne de la Providence s’était révélée, être une aubaine à l’heure de l’déplacer les gens – en leur rappelant, comme elle le faisait, que les évènements de leur vie n’étaient ni plus ni moins que le déploiement de la volonté de Dieu ; que toute souffrance résultant de leur expulsion, n’était qu’une punition divine pour leur péchés.

Se comprendre sans parler la même langue.

Ivar n’était pas loquace. Il parlait rarement, et quand il le faisait, ses phrases étaient courtes.
 S’y entrelaçaient quelques mots que John Ferguson croyait reconnaître -une poignée de termes ressemblant à ceux qui, en anglais, signifiaient poisson, tourbe, mouton, jour, regarder, moi ou je, mais prononcés avec un accent tel qu’il était impossible d’en être absolument certain. Difficile d’isoler quoi que ce soit de familier, tant ces mots s’entremêlaient avec tout ce qu’il ne connaissait pas et ne pouvait deviner, si bien qu’à peu près tout ce que disait Ivar, au début, lui était incompréhensible, la communication entre eux passait principalement par des doigts pointés vers les choses.

La communication progresse.

 Tout s’était soudain animé depuis qu’ils avaient commencé à ajouter des verbes et des adverbes aux noms dans leur dictionnaire bleu de fortune – beaucoup de mouvements et d’agitation des bras, de la part d’Ivar et autant que John Ferguson pouvait en faire avec ses côtes endolories et probablement fêlées ; un tas de oui et de non de la tête aussi, et toute une série de pantomimes tandis que John Ferguson essayait de représenter ce qu’il voulait savoir, Ivar mimant de même ce qu’il essayait de décrire, et ensemble, ils s’ approchaient lentement des bons mots pour, disons, tricoter, et filer et carder la laine ; pour manger discrètement et manger en faisant du bruit ; pour marcher vite et marcher lentement ; pour crier et pour murmurer ; pour sauter et pour frissonner ; pour tousser et pour renifler ; pour s’accroupir devant le feu et pour chasser les poules.

Où va se loger la religion ?

 Elle lui avait déjà confié, alors qu’elle était « une bien médiocre presbytérienne ». Cependant, une expérience vécue à l’église l’avait ébranlée : au beau milieu d’un sermon, une femme assise devant elle s’était levée pour annoncer qu’elle venait d’avoir une vision de l’enfer où tous les gens portaient des bijoux, des perruques et de fausses dents.

 


Éditions les Léonides, 393 pages, mai 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Ce roman a ravivé pour moi le temps où l’Albanie représentait un pays au régime communiste pur et dur. Certains de mes contemporains étaient prêts à défendre Enver Hoxha mais finalement moins que ceux qui défendaient Mao et tellement moins que ceux qui ont défendu le petit père des peuple : Staline. Cela me fait plaisir qu’aucune jeunesse ne se réclame aujourd’hui de Kim Joon-un.

L’écrivaine journaliste a imaginé l’histoire une jeune fille partant à la recherche des racines familiales de sa mère dans un village complètement perdu dans les montagnes albanaises. Comme souvent aujourd’hui, ce récit mêle plusieurs temporalités, avec des changements de personnages principaux.

Au début du récit, dans les années 2020, nous sommes avec Sarah. Elle retrouve la maison de sa mère, en Albanie pays d’où elles sont originaires. Sa mère, lui avait ordonné avant de mourir de retrouver une certaine Elora. Un couple de touristes qui veulent sortir des sentiers battus pour découvrir un pays l’accompagnent dans ce périple. Peu à peu en progressant dans sa recherche, l’auteure remonte dans le temps et dénoue tous les fils du drame qui a obligé Sarah et sa mère à vivre en Islande bien loin des guerres de clans qui ont bouleversé leur vie et celle des habitants de ce village.

En 1972, trois amis venant de ce village, arrivent à Tirana pour faire des études, ils sont tous les trois amoureux de la belle Esther fille d’un intellectuel, ensemble ils découvriront les joies et le pouvoir de la poésie. L’amitié et la rivalité amoureuse entrainera le drame dont on aura toutes les réponses qu’à la fin du roman.

En 1980 deux jeunes Elora et Agon sont très amis parfois Niko et le grand frère d’Agon, Durim les rejoignent. La vie au village se serait passée à peu près normalement si ce n’est qu’un envoyé du parti (l’un des trois amis qui étaient allés faire ses études à Tirana), veut absolument collectiviser et faire obéir tout ce petit monde aux ordres d’Enver Hoxha. La description de l’absurdité communiste qui, par exemple, oblige les gens à avoir une coupe de cheveux au centimètre près pour ne pas risquer de se faire arrêter est, hélas, très proche de la réalité.
En 1990, c’est une autre horreur qui secoue le village : la dette de sang. Car comme si le communisme ne suffisait pas, l’Albanie obéit aux traditions ancestrales : le viol d’Elora entrainera trois meurtres et on craint même que cela se perpétue en 2023. On devine assez vite que l’enquête de Sarah permettra de dénouer toutes les tragédies qui ont traversé ce village et fait fuir sa mère si loin dans un pays si opposé à l’Albanie, pour le climat, la lumière, les mœurs, et surtout la liberté des femmes, l’Islande.

C’est un roman dense qui se lit facilement, mais même si je l’ai apprécié, j’ai l’impression qu’à part l’évocation des excès stupides du régime communiste et des horreurs des lois qui régissent les vengeances des lois que l’on dit gérées par l’honneur, je l’oublierai assez vite, et, de plus, je ne comprends pas trop le goût actuel des romanciers de mélanger les temporalités.

Extraits

Début

2023
 Le bouquet de fragrances se déverse dans l’habitacle lorsque Sarah baisse la fenêtre du 4×4 : ciste, romarin, thym, lavande, sauge. La terre exhale des parfums qui l’enfièvrent depuis qu’ils ont quitté la capitale. Tant de senteurs, tant de soleil : elle n’a pas l’habitude. L’hiver retirait à peine sa longue traîne blanche du fjord lorsqu’elle a quitté son laboratoire d’Akureyri, dans le nord de l’Islande. Les effluves de la lande étaient encore assoupies sous la neige, attendant leur l’heure pour jaillir.

Le poids des traditions en Albanie.

 Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l’ombre. Certains entament des études dans les grandes villes. D’autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret : la mémoire des vendetta entrée dans leur chair. Leur âme est trempée à loutrenoir, cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s’abat.

Le tourisme et l’Albanie.

Vous pensez vraiment que des touristes vont venir jusqu’ici ? interroge Sarah.
– Amélie et Antoine en sont là preuve, répond Niko, désignant le couple d’un geste du menton, sourire aux lèvres. Les amateurs de haut de gamme sont à la recherche d’expériences exceptionnelles, loin des destinations piétinées par les hordes de badauds. Il reste peu de coins vierges comme celui-ci sur le continent. L’isolement du village est précisément ce qui le protégera du tourisme de masse. Personne n’imagine les trésors que ces montagnes dissimulent.

Le régime communiste.

 Récolter les plantes à l’aube, les nettoyer, les plonger dans les alambics vrombissants, collecter le nectar ainsi produit et conditionner les huiles essentielles : voilà à quoi se résument désormais les journées des villageois.
Le parti du travail est leur employeur.
 Le parti du travail distribue leur repas.
 Le parti le renseigne les préceptes d’Envers Hoxha, scandés à longueur de journée dans la distillerie.
(…)
 Les villageois récitent le catéchisme enseigné par le Parti. Mais le soir, dans le secret de leurs masures, enfin désertées par les prisonniers, ils vomissent leur mépris.
– Qu’est-ce que c’est que ces conneries !

Je comprends cette réaction.

Depuis la veille, le couple et elle se tutoient. Ils ont le même âge. Très vite, ils ont échangé en français des commentaires échappant à leur guide avec qui ils communiquent en anglais. Sarah apprécie la complicité qui s’installe entre eux et s’en méfie. Tantôt sur la réserve, tantôt désireuse de s’en faire des amis, elle ne peut s’empêcher d’émettre un jugement sur leur choix de vacances, randonner sur les hauteurs d’un pays ruiné par le communisme et la corruption qu’il a engendrée a quelque chose d’obscène.

La tradition.

Le Kanun dit : les hommes respecteront la gjakmarrja. La vengeance du sang. Tout assassinat d’un membre de la famille et toute offense grave devront être réparés par la vie d’un membre de la famille de l’offenseur. Il est interdit de tuer les femmes et les enfants. Il est interdit de tuer un homme dans sa propre maison, et dans la tour de claustration. Les blessures peuvent être indemnisées par le versement d’une amende. Toute blessure non indemnisée compte pour un demi-mort. Deux blessures équivalent à un mort.

Raisons pour lesquelles on était arrêté sous Enver Hoxha.

  » J’organisais des parties de cartes pour les gars de l’usine après le travail. On m’a accusé de dissidence. J’ai, passé cinq ans dans les mines de Burrel, puis on m’a envoyé ici. »
 » J’ai eu le malheur de faire mes études à Moscou. Je suis considéré comme un ennemi du peuple depuis que l’Albanie a coupé les ponts avec L’URSS. »
 » J’ai accueilli des étudiants chinois dans ma classe : on m’a jugé ennemi du peuple quand l’albani c’est fâchée avec Mao. »
 » Je trimais sur des travaux de terrassement. J’ai regardé vers l’horizon : on m’a accusé de vouloir fuir à l’étranger, j’ai pris trois ans de prison. »
 » Je travaillais dans un café, j’ai éteint la radio pendant la transmission d’un discours d’Enver Hoxha pour prendre la commande d’un client. On m’a dénoncé. »
 » J’ai porté mon sac en bandoulière, on m’dit que j’avais été « perverti par l’esprit étranger » et j’ai été arrêté. »
 » J’ai dix-huit ans, je suis né en prison parce que mon père et ma mère étaient des dissidents ».
 » J’étais marin, j’ai laissé des passagers revenir d’Italie avec des gressins dans leur sac. »
 » Je me suis plaint de la chaleur dans la brigade agricole où je travaillais. »
 » J’ai bâillé au corneille pendant une réunion du Parti. »
« J’ai râlé dans la queue d’un magasin général. »
 » Nous avions la télévision dans notre appartement de Tirana. Le soir, nous regardions les séries italiennes que nous parvenions à capter. Tout le monde fait ça derrière les volets clos ! L’un de nos voisins a dénoncé ceux du quartier dont l’antenne était tournée vers Rome. On m’a arrêté pour activité hostile. »

 

 

 


Éditions Gallmeister, 354 pages, mars 2025

Traduit de l’allemand par Justine Coquel

Il n’y a que les très jeunes et les très vieux pour croire à l’éternité

J’ai, cette année peu lu de romans venant d’Allemagne et ma participation aux feuilles allemandes était bien compromise, mais j’ai trouvé ce titre chez Eva et son billet m’a tentée.

J’ai vraiment adoré la première partie du récit, lorsque Billie raconte sa vie avec sa mère Marika. Les portraits de la mère et de la fille sont très vivants et l’autrice a un sens de l’humour et de l’à propos drôle et tendre à la fois. Elles vivent dans un immeuble social, où la débrouille et l’entraide permettent de vivre dans la gaieté. Sa mère fait partie de cette classe pauvre en Allemagne qui a bien du mal à s’en sortir malgré ses deux boulots. Après avoir gagné un peu d’argent à un jeu télévisé, elles se préparent à partir en vacances quand une catastrophe s’annonce : la mère de Marika arrive chez elle car elle est malade. C’est une femme âgée, hongroise pays d’origine des héroïnes qui juge sévèrement la vie de sa fille. Elle sera responsable involontairement de l’accident de sa fille qui tombe sur la table basse sur la tête et meurt. Cette mort, on l’apprend dès les premiers mots du roman(donc je ne dilvugâche rien !) . La première partie est un retour en arrière et la tendresse moqueuse qui lie les deux personnages est très agréable à lire : on est bien avec elles, le point de vue de l’adolescente, Billie donne une saveur particulière au récit . Dans cette première partie, elle raconte aussi son amitié avec Léa une jeune fille d’un milieu aisé, Billie décrit fort justement le mépris de classe qui les séparera.

Billie est trop malheureuse pour rester vivre avec sa grand-mère qu’elle juge responsable de la mort de sa mère, alors, au volant de leur vieille voiture, elle part à la recherche de son père dans le nord de l’Allemagne. Le voyage est compliqué car elle a peu d’argent , elle cherche les solutions pour rester propre dormir et se nourrir, tout en ayant peur de se faire rattraper par la police.

Enfin, dans la troisième partie elle arrive dans le nord de l’Allemagne chez celui qu’elle croit être son père. Elle y retrouve une vie proche de la nature. La description de l’île, des différents paysages de la mer du Nord et du paysan taiseux sont agréables : on sent que Billy va pouvoir vivre là si elle le décide. Il fallait une fin positive au roman, et c’est sans doute ce qui m’a un peu déçue. Je ne crois pas trop au happy end même en douceur comme ici , mais cela ne pas empêcher de mettre cinq coquillages car rien que pour le début, j’aimerais bien que vous lisiez ce roman et me donniez votre avis.

Extraits

 Début.

Ma mère est morte cet été.

Une chanson à la radio n’était plus qu’un bruit et pas une invitation à chanter, même si aucune de nous ne connaissait les paroles.
 Une averse n’était plus que la météo et pas une occasion de se précipiter dehors et de danser pieds nus dans une flaque.
 Ça paraît poétique, mais seulement sur le papier. Quatorze ans, c’est un âge de merde pour perdre sa mère. Le deuil va et vient comme le flux et le reflux, mais il est toujours là.

Prodige de la traduction .

Billie, c’est le diminutif d’Erzébeth, dit ma mère. 
 Sa prononciation était impeccable j’avais beau comprendre le hongrois, tout ce que j’entendais c’était « air bébête ».

Cette écrivaine a vraiment l’art de la suggestion à travers ses descriptions.

Ta mère avait deux boulots.
 le matin elle travaillait dans un grand cube vitré divisé en plein de petits cubes vitrés. Elle faisait le ménage pour les employés qui portaient des costumes chers et des cravates. Et puis elle leur apportait des trombones, des enveloppes et des surligneurs -et parfois même une poche de froid. Ça n’était pas rare que quelqu’un se cogne dans une porte ou à un mur. Le soir, ma mère était serveuse dans un bar.
– Le job au bar met certes du baume au cœur, disait-elle quand elle comptait ses pourboires après le service, mais c’est celui de femme de ménage qui met du beurre dans les épinards

J’adore ce portrait.

 Louna était sortie de chez elle. Ses pas faisaient un bruit de succion sur le carrelage à cause de ses tongs. Elle les avait trouvées sur Internet, la paire aux prix d’une boule de glace. Comme les frais ports étaient quatre fois plus élevés, Luna en avait commandé toute une cargaison. Désormais, elle possédait des tongs dans toutes les couleurs de l’univers. Elles étaient fabriquées en Chine et en plastique. Ma mère disait que Luna finirait par attraper un cancer de la peau des pieds à cause de ça. Ce n’était qu’une question de temps.

Humour.

Je repensais à ce que ma mère m’avait expliqué un jour au sujet des ascenseurs :

– Quand tu habites au dix-septième étage l’abonnement en salle de sport est inclus.

 

 

 


Éditions Pocket 394 pages, avril 2025

Traduit de l’anglais par Maryline Beury

Voilà un autre livre que je vais pouvoir enlever de ma liste, il y était depuis que j’avais lu le billet de ClaudiaLucia. C’est un roman que l’on peut mettre dans la catégorie « feel good », et il vaut la peine d’être lu, juste pour se faire du bien. Tout le temps de la lecture j’ai eu le sourire. J’étais si bien avec cette Janice, femme de ménage, qui va de maison en maison et qui s’intéresse aux histoires de chacun. Ce qui la caractérise c’est sa capacité d’écoute, et donc elle se donne à elle même le titre de « collectionneuse de secrets ».

Avec elle, nous entrons chez des habitants de Cambridge, un chanteur d’opéra, une femme dont le mari vient de se suicider, et chez Mme OuaisOuaisOuais et de son mari, qui seront à l’origine de la trame narrative du bonheur de Janice, car ils lui demandent d’aller faire le ménage chez la mère de Mrs NonNonPasMaintenant. Ces deux personnes odieuses ont un chien qui aura beaucoup d’importance en particulier pour Adam le fils de Fiona. Et puis il y a la vie personnelle de Janice qui vit avec un Mike égoïste qui dépense tout l’argent qu’elle gagne en faisant son ménage. Janice a son propre secret qui lui plombe la vie et explique pourquoi elle a autant subi dans sa vie. C’est le thème principal de ce livre : la culpabilité. Janice rate sa vie personnelle alors qu’elle aide tous celles et tous ceux qu’elle rencontre s’ils le méritent parce qu’elle porte depuis l’enfance, le poids d’une culpabilité énorme, alors qu’elle oublie que lorsqu’elle était enfant personne ne l’a aidée. Évidemment, cela se termine bien, et comme nous sommes dans un roman anglais, il y a une enquête, des espions, des femmes indignes et beaucoup de thé arrosé de quelques boissons plus fortes. Les histoires se mêlent dans ce récit, ce n’est pas une « grand » roman, mais c’est tellement agréable d’être avec des gens ordinaires qui savent construire une vie qui est loin d’être insignifiante .

Ce roman m’a aidé à oublier les violences de l’actualité et cela m’a fait du bien, mais évidemment, ce n’est pas non plus un roman indispensable, juste un petit plaisir.

Extraits.

Prologue.

 Tout le monde a une histoire à raconter.
Mais que faire si l’on n’en a pas. Si vous êtes J’anime, vous collectionnez celle des autres.

Début du roman.

 Le lundi possède un déroulement bien particulier : le rire d’abord ; puis la tristesse en fin de journée – tels des serre-livres dépareillés qui encadrent le premier jour de la semaine. Elle a établi cet ordre à dessein, la perspective de rire l’aidant à sortir du lit et lui donnant des forces pour ce qui l’attend ensuite.

La maison que Janice n’aime pas. Pas plus que la propriétaire.

 La grande maison moderne devant elle, est bâtie en forme de V inversé lequel est constitué de blocs de béton encastrés. Elle s’étend avec arrogance sur un terrain qui faisait autrefois partie de l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur des plus modernes. La maison lui fait penser à un grand homme -jambes écartées- qui prendrait beaucoup plus de place qu’il n’est nécessaire ou poli de le faire.

Portrait bien troussé.

 Cette femme a un nom mais, pour Janice elle sera toujours Mme OuaisOuaisOuais. C’est ce qu’elle dit au téléphone, quand elle parle à ses amis ou lorsqu’elle discute de sa sagesse avec le représentant de ses bonnes œuvres du mois. Elle suppose que son employeuse essaie simplement de dire « Oui » ou peut-être même « Ouais » mais un seul de ces mots là ne suffit jamais à Mme « OuaisOuaisOuais ».

Les personnages aimés par Janice.

 –J’aime que les gens normaux fassent des choses inattendues, qu’ils soient courageux, drôles gentils. Je sais bien que ces gens ont des défauts, bien sûr. C’est la vie.
 Elle commence à faire les cent pas dans la cuisine, essayant d’articuler, de saisir la chose qu’elle s’efforce de dire.
– Mais c’est réconfortant de trouver de la bonté et de la joie dans leurs histoires. Les gens ordinaires qui essaient juste de vivre normalement et de faire de leur mieux. Vous, vous parlez de prendre une personne qui serait complètement égoïste, un vrai méchant et vous dites : »Oui mais attendez, elle a des qualités aussi. ».
– Ça marche dans les deux sens ne soyez pas naïve, Janis. Les gens « méchants », ou appelez-les comme vous voudrez ne sont jamais entièrement mauvais.

 

Éditions Philippe Rey, 205 pages, août 2025.

J’ai entendu cet écrivain à la radio, et sa façon de parler de son roman m’a donné très envie de lire son livre. Et je le remercie de me faire renouer avec un grand plaisir de lecture.

Le personnage principal, Salmane a 36 ans, il vit encore chez ses parents dans une cité de banlieue qu’il appelle la « caverne, son père Hédi est à la retraite et a été toute sa vie un ouvrier courageux et sa mère Amani a fait une carrière dans les ménages. Un jour les deux hommes de la maison se réveillent et Amani n’est plus là. Commence alors une recherche où chacun devra se retrouver. Et le voyage promet d’être long car tous les trois se sont perdus dans les méandres d’une vie qu’ils ont subie plus que choisie.

Salmane a eu une enfance heureuse et a fait de brillantes études, pour finir au RSA et travailler à temps partiel dans un restaurant marocain tenu par un Chinois et qui vend des sushis et des merguez, il traîne avec ses amis dans son quartier en particulier avec son copain de toujours Archie, qui est toujours là pour lui, l’inverse est moins vrai. Son père Hédi est l’ouvrier parfait qui a toujours soutenu son fils et qui ne comprend pas pourquoi celui-ci n’est pas allé jusqu’au bout de sa réussite scolaire et donc sociale. Il n’exige qu’une chose pour sa présence dans la maison : 500 euros par mois, on verra à la fin l’importance de ce loyer et le projet de ses parents. Enfin Amani, la femme et mère, qui fait tout dans la maison et que ni son mari ni son fils ne semblent voir. C’est son départ qui va provoquer une tempête qui met les deux hommes de la maison face à leurs insuffisances. J’allais oublier un personnage important de ce récit : La caverne. Ce quartier de banlieue et ses tours qui sont des endroits qui peuvent faire peur. On parle souvent de ce genre de quartiers aux actualités pour des histoires de violences, de drogues et misère sociale. Assez loin de ces clichés, la galerie de portraits de cette banlieue est un vrai régal d’humanité, Archie le copain au grand cœur, les amis du père d’Hédi qui fréquentent tous le café le Mascara, et qui se soutiennent en cas de coups durs.

On comprend dès le début qu’Amani a eu bien raison de partir pour réveiller ces deux égoïstes qui profitent d’elle sans lui rendre la pareille, ils ne l’ont pas aidée à rechercher son chat et ont même oublié son anniversaire.

Lors de la recherche de sa mère, Salmane revient sur sa vie et découvre les raisons des silences de ses parents sur leurs origines tunisiennes. Et on sent qu’il va reprendre sa vie en main avec le tout début d’un amour.

Un vrai beau roman qui soulève tant de problèmes de notre société, problèmes et richesses humaine aussi. Je dois aussi parler de la langue, au début le langage « jeune » m’a agacée et puis finalement je l’ai accepté mais surtout grâce à l’humour qui m’a souvent fait sourire .

Extraits

Début (pas mal)

Quatre heures se sont écoulées entre le moment où Hédi a raccroché et celui où il est venu m’avertir du coup de téléphone vers minuit. Mon père sait où me trouver. Après le turbin, je m’amuse au même endroit lugubre, dernière escale avant la forêt. Sa peau couleur pain d’épice a viré blanc, comme si un fantôme scandinave le possédait. La surprise réchauffe mon corps. Lui ? Ici ? Mes fesses sont aplaties sur le capot d’une voiture déglinguée, dont le toit sert de comptoir. Café, jus d’orange, Coca vodka. Hédi s’approche, mais pas trop. Avec sa paume, il m’ordonne de me redresser. Des noix de cajou m’échappe chape des mains. J’essuie mes doigts salés sur mon jeans et ma veste en cuir qui ne se ferme plus.

Première soirée de retraite de sa mère. Et humour triste de son fils.

Amani était restée devant la télé, jambes croisées sous une couette, avec son pull à capuche violet.
– Fils, on a le DVD du film de Clint Eastwood, quand l’autre blond allume une cigarette sur le dos d’un bossu ?
– Il est dans ma chambre…
– Ramène-le, je prépare deux cafés et on le regarde ?
Si c’était à refaire, j’aurais dit oui. Au lieu de ça, j’avais rejoint Archie et deux pote dans une voiture. On avait fumé et bu jusqu’au petit matin en écoutant les génériques des dessins animés du Club Dorothée.
Je suis un sous-fils.

Les ragots du quartier.

 À la minute où il est passé à table au Mascara le café du quartier) Hédi s’est téléporté dans ce qu’il a toujours dépeint comme son enfer sur terre : devenir le personnage principal des cancans, un objet de pitié, plaint, épié et moqué. C’est pour ça qu’il est si méconnaissable au milieu de tous nos meubles démontés. Mon père est en enfer et, une certaine façon, il a disparu aussi.

Un fils adulte dont la mère a toujours tout fait pour lui.

 Je classe mes affaires pour le voyage en suivant les consignes d’un tuto sur YouTube : je ne sais pas plier des sapes. Pour cinq cents euros par mois, j’étais épargné de toutes les responsabilités et de toutes les tâches. Je ne fais pas la vaisselle et j’ignore comment fonctionne une machine à laver. Je ne cuisine pas, ne fais ni mon lit ni les courses, ne repasse pas. Pendant cinq minutes j’ai essayé de plier un pull. Mais rien à faire les manches sont toujours de travers. De dépit, j’envoie un coup de coude dans le matelas. Je regarde mon bureau, mon lit et mes Schtroumpfs sur le sur le papier peint. Même si je revenais habiter ici pour toujours, rien ne serait comme avant. Reconstruire ma bulle serait impossible après tout ça – c’était un modèle unique. Le parfum de ma mère s’est dissipé. Je n’ai jamais connu ma chambre sans la mandarine. La nature à horreur du vide l’odeur de renfermée et de tabac l’a remplacée.

Je vois la scène.

 Archi prépare le gueuleton de nuit à base de pain grillé, de Chaussée aux Moine et de noix.


Éditions Acte Sud, 412 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

 

S’embarquer dans un roman de Richard Powers, c’est toujours un moment de lecture exigeant, je le savais depuis la lecture que je n’ai jamais oubliée  » Le temps où nous chantions » . L’auteur a besoin de temps pour installer son sujet mais aussi à l’image de la vie, de complexité , mais quand on se laisse prendre alors tout s’éclaire et on vogue avec lui sur tant de questions qui traversent notre actualité.

Ici, nous sommes avec trois voix, une est en italique , celle d’un homme immensément riche grâce aux nouvelles performances des technologies connectées, à chaque fois qu’il prend la parole le texte est en italique : Todd Keane est atteint d’une maladie dégénérative du cerveau et il raconte sa réussite dans le monde de l’intelligence artificielle, son enfance, son amitié avec Rafi un jeune noir surdoué et les ravages de sa maladie actuelle.

Rafi ce jeune noir a été élevé dans une famille qu’on dit aujourd’hui « dysfonctionnelle » : son père qui certainement était très intelligent pousse de façon violente son fils à dépasser tout le monde à l’école, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec un homme qui la frappe et sera à l’origine de la mort de sa sœur. Rafi ne vivra que, par et pour, la littérature. Il rencontre Todd au lycée puis à l’université, leur amitié se renforce grâce à leur passion pour les jeux de stratégie, les échecs d’abord puis le jeu de Go. Il tombera amoureux d’une artiste extraordinaire polynésienne qui cherchera à l’aider à écrire sa thèse.

Je pense qu’un lecteur plus attentif que moi pourrait lire ce roman comme une illustration des différents coups du jeu de Go. Il se termine par un vote de pierres blanches et de pierres noires qui y fait beaucoup penser.

Il y a aussi une troisième voix très importante, celle de l’Océan, portée par une femme d’exception, Evie, plongeuse émérite qui est à la fois émerveillée par l’océan et effrayée par ce qui lui arrive aujourd’hui.

Tous se retrouvent à Makatea, île de la Polynésie française . Les compagnies minières française y ont exploité le phosphate sans se soucier du bien être de la population ni de la préservation de la nature.

Nous sommes donc au cœur de la littérature et de la poésie grâce à Rafi, au centre de la création de l’IA et toutes ses dérives avec Todd , bouleversés par les révélations sur le mal être de la planète, tout cela sur un petit rocher au milieu du Pacifique, avec une population qui a toujours accueilli les étrangers avec des colliers de fleurs, même ceux qui, comme les français en 1917 , ont exploité les hommes et les ressources naturelles de façon éhontées .

J’ai beaucoup aimé ce roman , mais j’ai vraiment eu du mal au début à m’immerger dans cette histoire : trop de personnages, trop de temporalités , comme je le disais au début, partir dans un roman de cet auteur c’est vraiment faire un effort de concentration que je n’ai pas réussi à faire au début. Mais le dernier tiers du roman, quand j’ai compris ou Richard Powers voulait m’embarquer, m’a complètement séduite.

Extraits.

Début.

Ina Aroita un descendit à la plage un samedi matin enquête de jolis matériaux. Elle emmena avec elle Hariti, sa fille de sept ans
 Elles laissèrent à la maison Afa et Rafi qui jouaient à même le sol avec des robots transformables. La plage n’était pas loin à pied de leur bungalow voisin du hameau de Moummu, sur la petite colline coincée entre falaises et mer de la côte est de l’île de Makatea dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, aussi loin de tout continent qu’une terre habitable pouvait l’être -une poignée de confettis verts, comme les français qualifiaient ces atolls, perdus dans un champ de bleu sans fin.

Un couple parental peu sympathique !

 Mais c’est un jeu de guerre ininterrompu entre eux deux qui a dominé toute mon enfance. Un tournoi mû par le désir autant que la haine, où chacun engageait ses superpouvoirs respectifs. Mon père : la force du maniaque. Ma mère : la ruse de l’opprimée. Enfant précoce je n’avais que quatre ans quand j’ai compris que mes parents étaient pris dans une lutte pour se faire mutuellement autant de mal que possible sans franchir la ligne fatale : juste infliger assez de pures souffrances pour produire cette excitation que seule la rage peut engendrer. Une sorte d’étranglement de l’âme, réciproque et masturbatoire, où les deux parties donnaient généreusement et recevait bienheureusement.

Le sexe et la religion.

 Il y a cent ans, les Makatéens avaient envers le sexe l’attitude la plus saine qui soit. C’était comme l’escalade, la course ou le bodysurf, mais pimenté d’amour. La possession n’était pas un enjeu. On ne pouvait pas plus posséder une personne qu’on ne pouvait posséder la terre, ou le ciel au-dessus de la terre, ou l’océan au-delà du rivage.
Et puis les « Popa’ā » étaient arrivés. Et à présent Didier se signait et s’agenouillait sur le prie-Dieu d’une des deux églises de l’île. Deux églises pour quatrz-vingt-deux habitants ! Une catholique, une mormone, et c’est dans la première que se trouvait le maire, la tête inclinée, priant les anges (parce qu’il n’osait pas croiser le regard de la Vierge Marie dont la perfection l’embarrassait) en disant  : » Ça reste de l’adultère n’est-ce pas ? même si ma femme est d’accord ? »
À sa grande stupéfaction, les anges répondirent :  » C’est de l’adultère de survie ».

Une femme dans un univers d’hommes.

 Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ».

En 1957 !

On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir « – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari ! »

Jusqu’à quand ?

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

La révolution internet.

 On n’a rien vu venir. Ni Rafi, ni moi, ni personne. Prédire que les ordinateurs allaient envahir nos vies ? OK. Mais prévoir qu’ils allaient faire de nous des êtres différents ? Saisir dans toute son ampleur la conversion de nos cœurs et de nos âmes ? Même les plus éclairés de mes collègues programmant « RESI » ne pouvaient s’en douter. Bien sûr, ils prophétisaient les versions portatives de l’Encyclopédia Britannica, les téléconférences en temps réel, les assistants personnels qui pourraient vous apprendre à écrire mieux. Mais imaginer, Facebook, WhatsApp, TikTok, le bitcoin, QAnon, Alexa, Google Maps, Les publicités ciblées fondées sur des mots-clés espionné dans vos mails, les likes qu’on vérifie même aux toilettes publiques, le shopping qu’on peut faire tout nu, les jeux de farming abrutissants mais addictif qui bousillent tant de carrières, et tous les autres parasites neuronaux qui aujourd’hui m’empêchent de me rappeler comment c’était de réfléchir, de ressentir, d’exister à l’époque ? On était loin du compte.

 

 

 


Éditions Terre de Poche (dB), 457 pages, août 2024

 

Même si j’ai beaucoup lu sur ce sujet voici un fait que je ne connaissais absolument pas, et ma sœur qui a encore beaucoup plus lu que moi sur ce sujet ne le connaissait pas non plus . Et vous ?

(Et finalement j’ai attribué 4 coquillages grâce à vos commentaires.)

Savez-vous qu’en Corrèze, en 1933, dans un petit village qui s’appelle Nazareth (cela ne s’invente pas !) le banquier Robert de Rothschild et son ami conseiller d’état Jacques Helbronner décident de créer un kibboutz pour former à l’agriculture des jeunes Juifs en danger dans toute l’Europe afin qu’ils puissent partir en Palestine en ayant des rudiments en agriculture. La première partie du roman raconte la création du Kibboutz qui n’existera que deux ans, car un préfet complètement convaincu par l’idéologie Nazie , collabo avant l’heure, Albert Malaterre, réussira à le faire fermer.

L’idéal des jeunes qui vivent cette expérience d’une mise en commun de leurs revenus, et de leur force de travail pour faire vivre une exploitation agricole, est très intéressante. À partir de ce fait historique, l’auteur mélange de façon réussie, l’aspect historique et le romans. Il crée des personnages romanesques tout à fait crédibles, et, évidemment le parcours de ces jeunes juifs est prenant et tellement tragique. Leur difficulté pour se faire accepter par les villageois est bien décrite. Deux personnages historiques m’ont particulièrement intéressée : Le préfet Malaterre qui s’acharne à faire fermer ce « ramassis de juifs » en les accusant de terrorisme, en s’appuyant sur les villageois les plus arriérés, et Jacques Helbronner président du consistoire Juif, qui connaissait personnellement Pétain et qui jusqu’à son arrestation avec sa femme en 1943 restera fidèle à celui avec qui il avait combattu pendant la guerre 14/18. Le préfet utilise tous les arguments les plus tordus pour faire fermer ce centre : comme beaucoup de ces juifs sont allemands, il les accuse de vouloir espionner la France au service d’Hitler … comme cela ne marche pas, il cherche à repousser ceux qui ne viennent pas de pays qui n’ont pas encore pris des lois antijuives, par exemple les Polonais. Il réussira à faire fermer le centre en 1935, dans la postface Jean-luc Aubarbier dit qu’il s’est inspiré de Roger Dutruch préfet de Mende et Victor Denoix chef de la milice dont le fils Victor fut un grand résistant. Dans le roman Albert Malaterre a un fils Frédéric qui est gaulliste et résistant et amoureux d’une jeune juive du Kibboutz.

Jacques Hebronner apparaît sous son véritable nom, il s’est cru à l’abri de tout car il connaissait personnellement Pétain et il a fait tout ce qu’il a pu pour protéger les juifs français acceptant de renvoyer en Allemagne à une mort certaine tous les juifs allemands, puis les juifs étrangers. Il accepte toutes les humiliations, on lui enlève son titre de Conseiller d’État, ses décorations ses moyens de vivre, mais l’auteur pense que ce n’est qu’à l’entrée de la chambre à gaz qu’il comprendra que son amitié avec Pétain ne lui aura servi à rien et qu’il comprendra le mot de Billy Wilder, lui qui a toujours cru dans les valeur de la République française !

Les Juifs pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz

La deuxième partie du roman, romance la résistance dans cette région en mélangeant encore une fois des personnages réels, comme Edmond Michelet et des personnages romancés, on retrouve tout ce qu’on connaît quand on a un peu lu sur cette période, en particulier les terribles représailles de l’armée allemandes, Oradour sur Glane par exemple mais aussi ce qu’il s’est passé le 9 juin 1944 : la deuxième division SS das Reich et le massacre de Tulle, en Corrèze, 99 hommes sont pendus aux balcons de la ville quand 149 autres sont déportés au camp de Dachau. Seuls 48 reviendront vivants. Je n’y ai pas appris pas appris grand chose mais c’est évidemment très intéressant avec plus loin les juifs du Kibboutz qui eux sont confrontés à l’hostilité des musulmans de Palestine. J’ai appris un détail de l’histoire Eichmann non seulement a rencontré Hadj Alin el Hussain, qui sera un allier d’Hitler au Moyen Orient mais aussi l’ayatollah Khomeiny … Mais il est vrai que j’ai beaucoup lu plus rapidement cette partie parce que, sans doute, je la connais trop bien.

Un bon roman, à lire pour tous ceux qui ne connaissent pas bien cette période, et puis se dire que c’est de là, qu’en partie, est né l’état d’Israël qui aujourd’hui conduit une guerre qui me bouleverse, qui tue tant d’enfants et affame une population entière.

 

Extraits

 

Début

 Les quatre garçons descendaient lentement le chemin en pente raide. Ils trébuchaient sur les cailloux et les chaussures de ville qu’ils avaient aux pieds n’arrangeaient pas les choses. Le soleil dardait ses derniers rayons avant la trêve hivernale, la sueur coulait sur le visage. Il va faire froid en Corrèze à cette saison leur avait-on dit. Le manteau qu’ils avaient posé sur leurs bras gauches les embarrassait inutilement et leur costume bien coupé se révélait inadapté pour ce genre d’exercice. Leur main droite tenait solidement la poignée d’une lourde valise. L’un d’eux s’était également encombré d’un sac à dos. En descendant du train à la gare de Noailles, ils avaient voulu couper à travers champs pour gagner du temps mais ils s’étaient perdus en route.

Idéal d’Israël (où en est on aujourd’hui ?).

 C’est un pays impitoyable, mais c’est le nôtre…
 Celui que nous allons bâtir, car s’il existe déjà dans nos cœurs il n’a pas de frontières. Nous aspirons à donner concrètement une terre aux Juifs apatrides, une terre qui se cultive, car ils en ont été privés par les lois iniques des pays qui les ont accueillis. Il ne s’agit pas d’y créer une caste de propriétaires, comme l’ont fait les premiers migrants en exploitant la main-d’œuvre locale, mais d’y ériger des coopératives qui vivront en autarcie et voteront leurs propres règles. Un kibboutz, c’est une utopie en marche, un champ d’expérience, un laboratoire idéologique et social, une révolution spirituelle sans massacres ni guillotine. Ceux qui ont une vision bucolique de la campagne seront vite déçus. Ici, on travaille la terre avec un acharnement. Nul salaire ne vous sera versé, car ici, tout est à tous. J’attends de vous l’obéissance la plus totale aux lois et règlements que, librement, nous nous sommes donnés et qui sont pour nous plus impérieux que la Bible. N’oubliez pas non plus que vous êtes en France, le pays qui nous a reçu le berceau de la laïcité inspire notre modèle en écartant le religieux du politique.

La haine des Juifs.

 En fait le judaïsme fait de l’humilité la première des vertus, et en tire la tolérance nécessaire. Je saurais réciter la Torah par cœur, mais je dois avouer que je ne sais rien. Une telle idée est insupportable pour tous ceux qui ne veulent croire qu’en une seule religion, une philosophie, une doctrine politique Nasis, communistes, fondamentalistes religieux, tous nous haïssent pour cela.
 – Mais pourquoi la haine ressurgit-elle aujourd’hui avec tant d’acuité ? insista Sarah
– C’est à cause de la science, ou plutôt du mauvais usage que l’on en fait. Le monde moderne, qui rejette les religions, coupables, il est vrai, de beaucoup de crimes lui demande de remplacer Dieu. Les gens veulent des certitudes, ce qui est incompatible avec la vérité. La rationalité a ses limites, elle ne peut couvrir tout le chant des possibles. D’où la foi nécessaire. M ais nous les juifs nous posons une multitude de questions et donnons bien peu de réponses.
–  » j’ai la réponse j’ai la réponse mais quelle est la question ? » disait le rabbin.
 La vieille blague lancée par Magda fit éclater de rire l’assistance et suffit à détendre l’atmosphère bien plombée par la gravité des propos

Propos prophétiques.

 Mais quand nous aurons retrouvé un pays, en Palestine, nous aurons nos lois, nos terres, quand nous serons majoritaires quelque part, quand nous serons devenus un peuple comme les autres, nous devrons nous souvenir de notre histoire, sinon nous risquerons de nous comporter comme nous persécuteurs.

Ça ressemble tellement à ce qui se passe aux USA aujourd’hui (et que nous promet le front national. )

 Une commission spéciale chargée de durcir les conditions d’accueil fut aussi constituée. Elle préconisa la réduction drastique du nombre d’étrangers employés en France, dans le commerce, l’industrie et l’agriculture. Quatre cents personnes en situation irrégulière furent arrêtées à Paris et immédiatement expulsées. On entreprit une chasse à l’homme sur tout le territoire. Dans le même temps, les permis de séjour délivrés à la main d’œuvre allogène ne furent plus renouvelés. On vit, gare de l’Est, de longs trains à destination de la Pologne, tous emplis d’hommes et de femmes qui avaient donné leur force à la France, laquelle n’en voulait plus. Entassé dans les wagons de troisième classe, ballotté entre enfants et maigres bagage, tout un peuple cabossé prenait le chemin du retour vers un pays qu’il ne connaissait plus. Les gares parisiennes ne désemplissaient pas de misérables en partance pour les quatre coins de l’Europe.

L’ami personnel de Pétain.

 Le 20 novembre 1943, il fut embarqué dans le convoi n° 62, avec Jeanne qui ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Après trois jours et trois nuits d’enfer dans un wagon fermé, avec à peine assez d’eau et de nourriture pour survivre, ils arrivèrent à Auschwitz. Le portail s’ornait de la formule  » ARBEIT MACHT FREI » . De quel ouvrage pouvait-on parler, pour des gens de leur âge ?
 À peine l’eurent-ils franchi ce 23 novembre que Jacques et Jeanne Helbronner furent conduits à la chambre à gaz. Le conseiller d’état comprit enfin qu’il valait mieux ne pas être l’ami juif du maréchal Pétain 

 

 

 


Éditions Grasset, 414 pages, janvier 2025.

Deux livres du même auteur à suivre, c’est un hasard mais qui montre aussi que j’aime beaucoup lire les romans de cet auteur dont voici la liste que vous trouverez sur luocine,

Il m’arrive parfois d’avoir de légères réserves, cela vient aussi du choc qu’avait représenté pour moi, « le Testament français », ensuite j’ai trouvé qu’il se répètait un peu, mais cette critique est injuste car si chaque roman de cet auteur était le premier que je lisais de lui , je lui attribuerais à chaque fois 5 coquillages. Ce que je fais pour celui-ci.
On pourrait sous titrer ce roman « les multiples vies de Lucien Baert », l’ouvrier communiste de Douai. Car cet homme va connaître un destin très particulier, tout cela à cause d’un voyage que le partit communiste organise en 1939 en URSS, pour contrecarrer la propagande capitaliste qui dit que les ouvriers russes sont malheureux, très pauvres, et vivent sous la botte d’un dictateur Joseph Staline. La Russie de l’époque sait parfaitement organiser des voyages de propagande où des convaincus pas trop curieux voient ce qu’ils veulent bien voir. (Ma génération a bien connu cela avec les retours émerveillés des convaincus de la Chine maoïste en pleine révolution culturelle !) .

Lucien rate son train dans une gare isolée de Russie, ses amis repartent sans lui, commence alors sa seconde vie, celle d’un supposé espion français dans les geôles de Staline, comme la guerre est déclarée on envoie des « volontaires » que l’on sort du goulag se faire tuer sur le front. Au milieu des horreurs de cette guerre, un soldat russe comprend que tant que cet homme gardera une identité française, il ne sortira jamais du goulag , il lui propose de changer d’identité s’il meurt avant lui. Lucien commence alors une troisième vie sous l’identité de Matveï Belov condamné politique . Lucien-Matveï est pris par les allemands , torturé, puis repris par les soviétiques de nouveau torturé et remis au goulag pour y finir sa peine. lorsque le rapport Kroutchev dénonce les crimes de Staline le régime du goulag s’allège un peu, malheureusement pour lui , il participe à une révolte donc est condamné à quelques années de plus. Enfin libéré, il commence une vie de « russe ancien prisonnier » dans la Taïga avec Daria un femme qu’il sauve d’une mort atroce . Ensemble, ils mènent une vie simple et sont presque heureux . Mais son passé français le hante et Daria le pousse à retrouver ses racines. il parvient à se sauver sur un navire français. L’indifférence des touristes occidentaux qu’il cherche à aborder à Léningrad est caractéristique de l’égoïsme des touristes qui ne veulent en aucun cas l’aider. Il parvient finalement à fuir l’URSS grâce à un capitaine d’ un navire français.

Commence alors une troisième vie, cette d’un transfuge des camps qui va éclairer les intellectuels français sur la réalité soviétique. Après une période d’engouement, peu à peu Lucien Baert n’intéresse plus personne et lui sent qu’il perd pied dans ce monde si futile, il devient infréquentable et pour tout dire un peu fou. Il retournera en Russie pour y finir sa vie auprès de Daria sous le nom de Matveï Belov et connaitra l’horrible période où son pays est livré aux mafia qui ne cherchent qu’à s’enrichir par tous les moyens.

Cette traversée dans un demi-siècle de nos deux société est une plongée dans un désespoir sans fond, sauf sans doute la sincérité de gens simples qui ne veulent plus d’idéologie et qui essaient de se construire un monde heureux à leur portée sans illusion sur les valeurs humaines. La description de l’intelligentsia française est sans complaisance et malheureusement assez réaliste, la colère de Lucien à une de leur soirée est méritée mais va l’enfoncer un peu plus dans son isolement.

En refermant ce roman , je me suis demandé ce qui était préférable pour l’auteur : la force brutale des Russes ou l’hypocrisie lénifiante des intellectuels français . Je ne sais pas si ce roman répond à cette question mais en tout cas depuis , elle me hante et comme la force des Russes est de nouveau aux portes de l’Europe , elle me fait aussi très peur.

 

Extraits.

Début du prologue.

 Écrasé sous le fardeau de sa vie un homme un fleur la miséricorde. Dieu le conduit à un amas où sont déposés les croix des destins. Le malheureux jette la sienne, en soulève une autre : non trop lourde  ! Et celle-ci. ? Ah, pleine d’échardes ! La troisième, la suivante, encore une … Enfin, au coucher du soleil, la croix qu’il choisit lui paraît lisse et légère.
  » Je la prends, elle ne pèse rien ! »
 » C’est celle que tu portais ce matin », lui répond Dieu .
J’ai pensé à ce vieux conte en feuilletant un carnet qui, à travers la Russie répertoriait des dizaines de noms : les futurs héros d’un documentaire conçu par Stas Podlaski, un cinéaste « franco-polonais » a-t-il spécifié. Des amis communs m’ont demandé de jouer les guides.

Début du roman.

 L’homme surgissait au soir, avançait sans hâte, mais ne se laissait pas approcher. Plus d’une fois, Matveï eut envie de le rejoindre, d’engager la conversation. La distance entre eux se réduisait, le vagabond semblait sur le point de se retourner. Et, soudain, il disparaissait au milieu des arbres.
 » C’est dans ma tête, tout ça. Je suis crevé, je dors peu, alors je vois ce fantôme qui me tient compagnie… » se disait Matveï, s’efforçant de chasser une idée insidieuse : l’inconnu qui le précédait était… Son double !

La vision des prison russe en 1930 par les « bons » communistes français.

Elle cite le témoignage, dans « L’Humanité » , de Marie-Claude Vaillant Couturier qui vient de visiter Moscou : » Les condamnés en URSS touchent un salaire et peuvent tout acheter, sauf des boissons alcoolisées. Ils peuvent se payer une chambre individuelle, ils lisent, écrivent, voient des films, font de la musique… »

Les russes anciens prisonniers de guerre.

 Il est envoyé non pas dans le camp où il était emprisonné avant la guerre, celui de l’Oural, mais plus à l’ouest, à la construction d’une voie ferrée à travers la taïga et les marécages.
 Les raisons de poursuivre cette vie n’existent plus. Les moyens d’en finir sont abondants et le nombre de prisonniers qui se suicident le surprend. Souvent, ce sont d’anciens militaires qui ont eu le malheur comme lui d’avoir été arrêtés par les Allemands. Il connaît le verdict de Staline : « Je n’ai pas de soldats fait prisonniers. » Donc, capturé, on doit lutter et mourir.

Ce que savait l’Amérique du système totalitaire soviétique.

 C’est à Boston qu’il fait un constat stupéfiant : un universitaire qui n’a jamais mis le pied en Russie est plus renseigné qu’un prisonnier ayant passé de longues années derrière les barbelés. Ce professeur lui parle comme s’il s’adressait à un étudiant un peu lent à comprendre. Julia traduit :  » J’ai consacré mon doctorat au phénomène totalitaire et permettez-moi de vous signaler que dès les abus dès le début des années 30, les économistes américains, ignorant tout des camps soviétiques, en ont démontré la probable existence. Ils ont analysé le commerce des matières premières et les prix plus bas, qu’un simple « dumping », pratiquer par l’URSS. Cela supposait une main-d’œuvre quasi bénévole ou, plutôt, une masse d’ouvriers sans salaire. Bref un réservoir d’esclaves ! »
 Lucien s’empresse de partager cet avis : c’est vrai un prisonnier ne coûtait pas cher, travaillait douze heures par jour et mourait vite, ce qui évitait les éventuels frais médicaux et, plus tard, le paiement d’une retraite.
 L’érudition de ces « soviétologues » l’embarrasse : si grâce aux calculs financiers, on peut déduire l’existence des camps, a-t-on besoin des témoins comme lui ?

La fracture entre l’ancien prisonnier de Staline et des intellectuels parisiens.

 Toujours muet, il sait qu’aucun témoignage ne pourra ébranler les jugements paresseux qui circulent dans ce salon. Un récit s’égrène en lui : ses camarades des unités disciplinaires, les attaques qui ne laissaient que quelques survivants. Des visages qui disparaissaient avant qu’on puisse retenir leurs traits, des aveux dont le souvenir continuait à résonner en lui, sans qu’il sache qui les avait prononcés. Et d’autres visages, impossibles à reconnaître car trop défigurés par les blessures comme celui de Martveï Bélov. Et les débris des corps qui s’enlaçaient, mêlant leurs entrailles. Et ce cri « Pour la Patrie pour Staline ! », sortant des poumons de ceux qui haïssaient Staline mais qui, se jetant à l’assaut n’avait que ce cri pour défier la mort.
Ses mots silencieux expriment un constat qu’il pourrait adresser aux invités  : si vous êtes tranquillement assis dans ce beau salon, c’est grâce au jeune Altaï qui refusait de tuer ses semblables, même s’ils étaient allemands. Et aussi grâce à un soldat qui avant de mourir m’a offert son identité. Vous pouvez mener vos causeries d’intellos, désigner les ennemis du progrès, jouer à vos petites révolutions culturelles ou sexuelles, écrire dans vos journaux qui censurent tout ce qui ne vous plaît pas. Oui, c’est grâce à ce disciplinaire au visage arraché que vous pouvez boire, manger, fumer vos clopes qui endorment toute vérité gênante et puis aller copuler, à deux ou à plusieurs puisque la vie vous doit cela. Mais vous n’êtes pas des gagnants, non car vous êtes très laids. D’une laideur incurable ! En vivant, en mentant, en baisant comme vous le faites, on vit sans aimer… Donc on ne vit pas !
Éditions Actes Sud,134 pages, juin 2025.
Traduit de l’allemand par Stéphanie Lux

Je suis souvent à la recherche d’auteurs allemands pour participer au mois de « feuilles allemandes » de novembre, je n’ai donc pas hésité à candidater à Masse critique de Babelio pour ce roman. Mais …

 Voici le fil narratif : un homme d’affaire d’aujourd’hui, très occupé, rencontre à côté de sa maison de campagne, Karl, un homme amoureux de la nature qui vit totalement différemment de lui et du monde moderne, il sait, en effet, profiter de tous les instants que lui offre la vie dans la nature et cultive des pommes de terre à qui il parle pour les aider à combattre les mauvaises herbes !
Les deux hommes éprouvent un fort lien d’amitié, chacun ayant une souffrance à surmonter : le narrateur, quand il était enfant, a été enfermé quelques heures, dans un placard à balais par une animatrice de ski, et Karl le cultivateur de pommes de terre à une maladie auto-immune inguérissable ce qui donne à sa vie un tout autre sens. (Le parallèle entre les deux malheurs ne m’a pas semblé du même ordre !)
Franchement, c’est peu de dire que je n’ai pas adhéré à l’histoire, j’ai même failli lâcher ce court récit de 135 pages, quand Karl explique qu’il parle à ses plants de pommes de terre.
Le retour aux valeurs de la nature avec des personnages si peu incarnés m’a laissée de marbre et parfois frise le ridicule.
Bref, une énorme déception.

Extraits

Début.

5h12. Tous les matins je me réveillais à la même heure. Depuis plusieurs mois, déjà. Peu importait le jour de la semaine. Peu importait l’heure à laquelle j’allais me coucher, ou quelle tisane « nuit tranquille » je buvais. Ce samedi matin de juin n’a pas fait exception. J’étais parti seul à la campagne – ma femme suivait une formation, et nous enfants avaient des plans avec leurs amis.

L’homme moderne très occupé .

 Il y avait tout ce qu’il fallait : la rosée du matin sur les prés verdoyants, le chant d’un merle, le sol souple de la forêt sous mes pas. Mais il y avait aussi ce mur invisible entre moi et le monde.
 Et ainsi, à chaque pas ce n’est pas de la nature que je me rapprochais, de ce sentiment de légèreté auquel j’aspirais, mais de mon bureau mental. Et comme d’habitude, il était bien encombré : la conférence de rédaction de mardi prochain, la discussion d’hier vendredi, cette personne à qui je devais absolument écrire un mail après le petit-déjeuner, cette autre que je devais absolument réussir à joindre. Sans parler du cadeau d’anniversaire de ma tante que je devais encore acheter, si tant est que je trouve une idée.

Description « cucul » (pour moi) de la femme de Karl .

 Une fois la visibilité devenue meilleure la femme de Karl se tenait devant moi. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Heidi, l’héroïne des livres de mon enfance. C’était peut-être ses joues rouges comme deux pommes, ses yeux rieurs, son charme nature. On aurait dit un champ de fleurs. Cette femme respirait la fraîcheur et la joie de vivre. Elle a immédiatement trouvé une place dans mon cœur.

Quand j’ai failli lâcher le livre !

Chaque année, il mettait 77 000 plants en terre, qui donnaient 770 770 pommes de terre. Et son rituel le plus important se déroulait le jour de son anniversaire, le 30 avril. Une fois qu’il avait soufflé ses bougies, il se rendait seul sur son champ, et parcourait chaque rangée en disant un mot gentil mais ferme à chaque plant. Il les exhortait, cette année encore, à ne pas le laisser tomber, à vaillamment lutter, en un combat sacrificiel, végétal contre végétal, contre les mauvaises herbes, mais aussi contre les champignons. Et il leur disait que même s’il les vendait, le cœur gros, juste après leur naissance, il les aimait beaucoup. 


Éditions Zulma, 223 pages, novembre 2015

Traduit du portugais par Dominique Nédellec.

 

Enfin, voilà un roman qui va sortir de ma pile, je l’avais noté et acheté grâce à Keisha , il y a un certain temps ! C’est un récit assez farfelu, et souvent très drôle, mais qui évite un écueil, il ne tombe pas dans le surnaturel. J’ai du mal avec la littérature d’Amérique latine qui aime jouer avec les forces obscures de l’au-delà. Ici finalement tout aura une explication rationnelle, même la mort d’Ada qui aurait pu être évitée si le courrier des résultats de ses analyses lui étaient parvenu.

Plus que l’enquête menée par le pauvre Otto qui sent bien qu’il s’est passé quelque chose, mais ne sais pas quoi ! ce roman m’a plu pour la galerie des personnages du voisinage. C’est Ada, qui savait entretenir les liens sociaux , et qui parlait à Otto du préparateur en pharmacie qui est fan des notices de médicaments, du facteur qui se trompe toujours de destinataire du courrier qu’il doit remettre, de Iolanda spécialiste des sciences occultes et qui emploie depuis la mort d’Ada une jeune fille rousse pour faire du repassage alors qu’elle ne sait pas se servir d’un fer à repasser, de Teresa et ses chiens chiwawas qui aboient sans cesse… et du japonais Taniguchi atteint d’un Alzheimer et qui n’a terminé sa guerre contre les américains en … 1978 ! bien caché dans une forêt aux Philippines.

Les portraits de ce voisinage sont drôles et bien racontés, et puis, il y a l’enquête menée par Otto si peu capable de relations sociales mais qui sent bien qu’il s’est passé quelque chose, peut être le soir ou la tisane à base de laitue a réussi enfin à le faire dormir ? Pendant cette fameuse nuit, celle de la laitue s’est-il passé quelque chose qui expliquerait l’arrivée en masse des cafards chez Iolanda .. Ce n’est pas l’aspect que je retiens tout en reconnaissant que l’autrice a très bien su semer les indices pour qu’un amateure du genre se dise « Ah mais bien sûr, j’aurais dû m’en douter ! » . Je ne me suis doutée de rien, car j’avais oublié qu’on le présentait comme un roman policier, ce qui est abusé car il n’y a aucun policier dans ce roman ! Mais , il y a bien une enquête et même une mort. J’espère avoir respecté la règle de ne jamais dévoiler la fin d’un roman policier. Et, je le redis ce roman ne tient que grâce à l’humour de cette écrivaine qui m’a fait rire plusieurs fois.

Extraits

 

Début.

 Lorsque Ada est morte, le linge n’avait même pas eu le temps de sécher. L’élastique du jogging était encore humide, les grosses chaussettes, les T-shirts et les serviettes toujours sur le fil. C’était la pagaille : un foulard trempant dans un seau, des bocaux à recycler abandonnés dans l’évier, le lit défait, des paquets de gâteaux entamés sur le canapé – en plus, Ada était partie sans arroser les plantes. Les objets ne respiraient plus, ils attendaient. Depuis qu’Ada n’était plus là, la maison n’était que tiroirs vides.

Problème de traduction :Je me demande si on dit aussi vachement en portugais.

 Ada s’était entichée du mot « vachement » que du jour au lendemain elle s’était mise à utiliser à tout bout de champ. Cette nouvelle manie avait le don d’horripiler Otto, qui tint à s’informer sur la signification les origines du mot en question. Ada s’en alla d’un pas résolu consulter sa voisine Mariana, qui après tout avait étudié à l’université. Elles émirent ensemble deux hypothèses étymologiques. La première de nature kilométrique : dans « c’est vachement loin », il s’agit de traduire l’idée d’une distance excessive, au point que même une vache serait épuisée avant de l’avoir parcourue. Et quand on dit :  » il y a vachement à manger » c’est pour évoquer une quantité de nourriture qui suffirait à rassasier un bovin.

Humour macabre.

Un jour, il avait plongé la tête sous l’eau et, de retour à la surface, s’était mis à rire comme un tordu. « Tout le monde a trouvé ça amusant, racontait Ada. Il a replongé, il est remonté à recommencé à se bidonner. Ça faisait marrer tout le monde. Puis il a plongé encore une fois,mais n’est pas réapparu. Moralité  : mieux vaut ne pas faire la même tête quand on rit et quand on se noie. »

On ne sait jamais pourquoi on rit mais là j’ai éclaté de rire :

 Il se leva et, en traînant les pieds alla se brosser les dents et se laver le visage avec deux types de savons antibactériens -l’un éliminant 99,8 % des bactéries et l’autre 99,7 %. À eux deux, ils feraient donc mieux qu’exterminer les micro-organismes nocifs : sa peau afficherait un solde créditeur

La passion du pharmacien.

Nico avait une passion pour les notices de médicaments. En théorie, toutes les maladies du monde pouvaient s’abattre sur un patient avalant un malheureux comprimé pour en finir avec un bête rhume de cerveau, et le nombre de combinaisons possibles étaient infini. « Les plus fascinants , c’est ceux qui peuvent provoquer des états paradoxaux, comme somnolence et insomnie, accroissement et diminution de la libido, et, évidemment, les antidépresseurs entraînant des dépressions. Un antigrippal qui donne le hoquet » détaillait il accoudé au comptoir de la pharmacie.

Les médicaments, exemple de notice.

Mais la varénicline, on ne fait pas mieux : elle peut occasionner infections fongiques, infections virales, frustrations, bourdonnements, myopie, écoulement post-nasal, éructations (rots), flatulences (pets), prurits et sensation de mal-être.
– Sensation de mal-être…
– Autres effets secondaires, constipation, convulsion, anxiété, instabilité émotionnelle, syncope et collapsus.
– J’aime bien quand il parle de mal être, releva le gérant de la pharmacie, avec un léger temps de retard. C’est comme s’il disait. « Quoi que vous ressentiez, il se peut que ce soit notre faute. Mais ce n’est pas notre faute », compléta t-il tout en rangeant l’étagère des compléments vitaminés. Frustration, c’est pas mal non plus.

La poste comme danger mortel.

 Mais Ada n’avait reçu pas les résultats de ses examens et, par conséquent ne sut pas qu’elle souffrait d’une arythmie pouvant lui être fatale. Elle mourut des suites d’un dysfonctionnement de la poste.