Édition Belfond. Traduit de l’al­le­mand par Rose Labourie.

J’avais choisi ce gros roman dans ma média­thèque préfé­rée en pensant au mois « les feuilles alle­mandes » de Patrice et Eva. Mais le choc incroyable que m’a procuré ce livre, est tel que je veux parta­ger avec vous au plus vite cette lecture. Saurais-je rendre toutes la variété des émotions par lesquelles je suis passée en lisant ce roman ?
Cette auteure est d’ori­gine géor­gienne et est, d’après la quatrième de couver­ture, déjà très connue en Alle­magne. Le roman commence par l’évo­ca­tion de la vie dans une région monta­gneuse en Tchét­ché­nie, avant les deux guerres qui ont détruit à jamais cette région qui n’a pas pu deve­nir un pays indé­pen­dant. En 1999 une jeune fille Nura, cherche à s’ex­traire de tradi­tions qui l’étouffent, elle décide de fuir son pays et pour cela doit réunir de l’argent. Les pages du prologue qui lui sont consa­crées nous permettent de connaître un peu mieux cette superbe région monta­gneuse et isolée aux mœurs assez rudes très influen­cées par la reli­gion musul­mane et les lois claniques de l’hon­neur. Nous allons repar­tir en 1995 avec un jeune Russe qui est élevé par une femme veuve de guerre. Son père offi­cier de l’ar­mée sovié­tique a été tué en Afgha­nis­tan, son fils est élevé dans le souve­nir de la gloire du grand héros. Il ne se sent nulle­ment l’âme d’un soldat malgré la volonté de sa mère, lui, il aime la litté­ra­ture et les doux baisers de Sonia. Ce person­nage nous permet de décou­vrir la vie d’un jeune sous l’ère Brej­nev et entre autre, la divi­sion très forte entre les classes sociales qui se dissi­mule sous une égalité de façade. Sa mère et lui appar­tiennent à la classe des diri­geants commu­nistes avec tous les privi­lèges qui vont avec dont un niveau cultu­rel très élevé. Sonia est une enfant qui gran­dit dans l’immeuble d’en face, immeuble occupé par des gens pauvres qui se débrouillent pour survivre, et qui sont violents et le plus souvent délinquants.

Ensuite nous serons en 2016 avec des person­nages qui vont se croi­ser à Berlin, Le Chat est le surnom d’une jeune actrice d’ori­gine géor­gienne (comme l’au­teure), grâce à elle nous décou­vri­rons la vie des exilés venant des anciennes répu­bliques sovié­tiques et vivant à Berlin. C’est passion­nant, j’ai rare­ment lu des pages qui racontent aussi bien la nostal­gie du pays que les exilés ont dû fuir. Puis nous décou­vri­rons la Corneille qui est un ancien jour­na­liste alle­mand et qui semble fuir un passé très lourd. Enfin le person­nage appelé le Géné­ral, celui qui tire les ficelles de toute cette histoire .

Nous retour­ne­rons en Tcht­ché­nie car c’est bien là que l’in­trigue de cet incroyable roman se noue. L’au­teure décrit la conduite de l’ar­mée sovié­tique, certaines scènes sont abso­lu­ment insou­te­nables, en parti­cu­lier celle qui sera le coeur du roman et amènera le drama­tique dénouement.
Je ne veux pas vous en dire plus car cette écri­vaine de très grand talent sait mêler les diffé­rents fils de l’in­trigue et la décou­verte peu à peu des diffé­rents périodes de la décom­po­si­tion de l’an­cien régime sovié­tique et ce qui s’est passé dans les anciennes répu­bliques. Depuis ma lecture de Svet­lana Alexie­vitch je sais que l’armée sovié­tique est une horreur pas seule­ment pour ses enne­mis mais aussi par sa façon de trai­ter ses propres soldats. La destruc­tion des familles en parti­cu­lier des pères à cause de ce qu’ils ont vécu pendant la guerre est un des fils conduc­teur de ce roman.

La misère du peuple russe et l’en­ri­chis­se­ment d’une petite poignée d’hommes qui ont su mettre la main basse sur les oripeaux du régime sovié­tique est très bien raconté, ainsi que celle de la montée en puis­sance de truands capables de toutes les atro­ci­tés que l’on peut imagi­ner et même pire !

Enfin ce livre nous pose le problème de notre bonne conscience, c’est si facile lorsque nous n’avons pas eu à nous confron­ter à une guerre civile, à la faim, à la peur. Le confort d’une vie sans soucis peut nous rendre si faci­le­ment intran­si­geants et si sûrs de nos prin­cipes moraux.

Le souffle qui parcourt tout ce roman nous entraine sans nous lais­ser une minute de répit, Nino Hara­ti­sch­wili donne à tous ses person­nages une profon­deur et une complexité qui corres­pond aux lieux dans lesquels ils évoluent, pour une fois je comprends et j’accepte que cela ne puisse s’exprimer que dans un pavé de six cent pages que j’ai avalé d’une traite. Le long déses­poir dans lequel elle nous fait entrer nous oblige à nous souve­nir de l’indifférence avec laquelle nous avons entendu parler de guerres qui se dérou­laient dans des pays que nous imagi­nions si loin de nous. Les chars de Poutine ont de nouveau envahi un pays de l’ex-union sovié­tique, j’imagine que tous les exilés qui ont connu les méfaits de cette armée doivent suivre avec rage et fata­lisme le renou­veau de la fierté du grand frère russe.

Je trouve que ce roman (bien qu’é­crit par une auteure alle­mande) a sa place dans « le mois de l ‘ Europe de l’Est » initié par Patrice Eva et Goran

Citations

Je préfère que l’on traduise les mots étranger !

Ils étaient consi­dé­rés comme trop tendre et trop effé­miné pour les montagnes, un genre de dommage colla­té­ral pour le « taip », inéluc­table et à l’uti­lité mini­male, il n’y avait pas long de guer­riers en lui, il était donc pas à un véri­table « nochtso ».

Passage intéressant .

Liouba vient de fêter ses vingt ans, elle est née à Oufa en 1942, autant dire sur une autre planète, en pleine misère des arrière où s’en­tassent les évacués, à mille cinq cents bornes de Moscou. Là-bas, sa maman a servi de traduc­trice d’ap­point à un éminent fran­çais, qu’elle devait surveiller par la même occa­sion ‑Monsieur Maurice, on l’ap­pe­lait. Maurice Thorez. Déser­teur de l’ar­mée fran­çaise, déchu de sa natio­na­lité, le diri­geant du PCF n’en restait pas moins homme. Dans ce trou à rat qu’é­tait Oufa, où l’on mangeait des corneilles et sucer les racines, il béné­fi­cia de rations augmen­tées réser­vées à l’élite du NKVD, ce qui le rendait encore plus charmant.

Dans les montagnes du Caucase.

Les villa­geois causaient, mais personne ne s’en était mêlé, ce n’était pas une « nocht­scho, » c’était une étran­gère, une socia­liste athée venue du nord, ‑comment aurait-elle su ce qu’é­tait un vrai deuil, la manière dont il conve­nait de pleu­rer un homme ? Oui, oui, les gens de la ville étaient dépra­vés, ils étaient sortis du droit chemin, les commu­nistes les avaient corrom­pus, mais il y avait de l’es­poir ‑c’était ce que chucho­taient les anciens‑, depuis peu, il était de retour, cet espoir lanci­nant, depuis que le géant était tombé comme un éléphant malade, depuis que le parti démo­cra­tique vaïnakh avait été fondé, depuis que la dépen­dance avait été procla­mée ! Il y avait de l’es­poir qu’Al­lah accorde à nouveau sa béné­dic­tion au pays !

Une mère soviétique

Sa mère affi­chait toujours la même expres­sion pour racon­ter ses faits d’armes, chose qu’elle avait faite inlas­sa­ble­ment tout au long de l’en­fance de Malich, comme si elle avait prêté serment et s’était enga­gée, après la mort de son mari, à ne vivre plus que pour racon­ter aux survi­vants et surtout à leur fils unique le titan que son mari avait été, venu au monde au moins pour sauver l’hu­ma­nité ‑sauf qu’en Afgha­nis­tan, cette dernière n’avait aucune envie d’être sauvée.
Parfois, il se deman­dait si Chouïev n’avait pas connu son père et si sa mère ne se cachait pas derrière tout ça. Ce qui aurait signi­fié que c’était à elle qu’il devait d’avoir été envoyé au combat dès sa première mission, sachant qu’il était l’un des moins expé­ri­men­tés et des moins chevron­nés. Ou peut-être l’avait-on embar­qué à Grosny pour faire office de chair à canon ? Quoi qu’il fasse, il y reste­rait de toute façon, permet­tant ainsi à sa mère, selon la logique guer­rière, d’ob­te­nir enfin le statut tant convoité de double veuve de guerre.

L’effondrement de l’URSS.

Le pays se morce­lait de plus en plus, il régnait partout une odeur de fruits pour­ris et de papier anti-mites. Optant pour une théra­pie par élec­tro­choc, le premier président élu par le peuple de l’his­toire russe décida qu’en l’es­pace d’une année, le capi­tal public devait être priva­tisé et les prix (à l’ex­cep­tion de l’éner­gie, du lait et de la vodka) libé­ra­li­sés. D’après un rapport du quoti­dien Izves­tia, l’in­fla­tion était supé­rieure à deux cent pour cent. L’offre des grands maga­sins et des « gastro­nom », qui n’était pas spécia­le­ment fourni aupa­ra­vant se trouve en un rien de temps réduite à la portion congrue, et quand les rayon­nages se remplis­saient enfin, ils se vidaient aussi­tôt, car les citoyens, pani­qués, faisaient des réserve. Le prix du pain fut multi­plié par six.

La force des mafieux russes.

Un an plutôt, j’étais pour­tant ferme­ment convaincu que je ne me retrou­ve­rai plus jamais, au grand jamais, dans les griffes d’Or­lov, qu’au cours de ma vie, j’évi­te­rai désor­mais tout ce qui risquait de me rappe­ler son nom. Mais peut-être, au fond de moi, avais-je toujours su qu’il était impos­sible de lui échap­per : il se prenait pour Dieu depuis telle­ment long­temps qu’à force, les autres lui vouaient un culte, le suivaient aveu­glé­ment, accep­taient sa colère comme un juste châti­ment. Peut-être n’étais-je malgré tout rien d’autre que l’un de ses disciples ? Peut-être savais-je déjà, au moment où je m’étais aven­turé dans sa vie, que mon histoire de pouvait être racon­tée que dans ces condi­tions ‑ses condi­tions à lui ?

La Géorgie.

Nodar était parti, et la liberté était arri­vée ‑liberté sanglante, à l’odeur de rouille, dont les gens ne savaient que faire. Car ils l’avaient payer le prix fort : elle leur avait coûté tout ce qu’il possé­dait, jusqu’à la vie pour un certain nombre d’entre eux.
Les chars russes sillon­naient la capi­tale et, la nuit, des chiens errants affa­més aboyaient parce que des balles fusaient à chaque coin de rue. Tout s’ef­fon­drait comme un château de sable emporté par une vague inat­ten­due, et les struc­tures en vigueur jusque là était rempla­cées par l’anar­chie et la confu­sion, par les ténèbres et un froid qui n’en finis­sait pas .

Un superbe passage.

Puis­qu’il leur était possible de faire ce qu’ils avaient fait, puis­qu’il lui était possible de faire ce qu’il avait fait sans que personne ne l’en empêche, sans que personne ne le retienne, puis­qu’il était possible qu’A­loi­cha appuie simple­ment sur la détente et que la gorge de Nura soit serrée jusqu’à ce que son dernier souffle s’en échappe, puis­qu’il a été possible à tous de tran­cher entre la vie et la mort sans devoir en payer le prix, puis­qu’il était possible de se défaire de son huma­nité d’une seconde à l’autre, comme d’un vieux manteau alors l’hu­ma­nité ne valait rien. Un homme qui cher­chait la vérité se faisait abattre de trois balles sur un parking de la plus indigne des manières ‑toute tenta­tive de morale ou d’ac­tion morale étaient déri­soires. Chaque chose qu’il avait faite dans sa vie jusque-là en esti­mant que c’était le bon choix n’avait été que perte de temps. dans un monde où on se retrou­vait forcée de choi­sir entre deve­nir un meur­trier et se tirer une balle dans la tête, dans un monde où l’on violait parce que l’oc­ca­sion se présen­tait, il n’y avait plus de bonne option. Il ne restait qu’une seule aspi­ra­tion, l’as­pi­ra­tion au pouvoir. Un pouvoir qui ne connais­sait ni compas­sion ni misé­ri­corde et était sa propre fin. 
À comp­ter de main­te­nant, il n’y avait plus qu’une voie, une voie qui allant tout droit dans une direc­tion, est cette direc­tion était la mauvaise, mais dans ce monde, elle semblait bien être la seule possible

Édition Acte Sud. Traduit de l’al­le­mand par Marie Claude Auger

Depuis deux ans, je parti­cipe au mois de lecture alle­mandes orga­nisé par « Et si on bouqui­nait un peu ». J’y ai fait de belles décou­vertes, cette année un peu moins mais j’avais retenu ce titre : les abeilles d’hi­ver, chro­ni­qué par Patrice. Le voici donc sur mon blog, et moi aussi j’ai bien aimé cette lecture. Le billet de Patrice passe sous silence les pages qui m’ont ennuyée sans que je puisse en distin­guer l’intérêt.

Egidius Arimond est un ancien profes­seur de latin écarté de l’en­sei­gne­ment parce qu’il était épilep­tique, et que, sous le régime nazi, on écarte ‑voire on élimine- tous les handi­ca­pés. Il ne doit sa survie qu’aux exploits de son frère qui est un pilote émérite de l’ar­mée de l’air alle­mande. Sa qualité de lati­niste l’en­traine à traduire de très anciens docu­ments d’un certain Ambro­sius Arimond (un de ces ancêtres ?) et j’ai trouvé ces textes sans grand inté­rêt, je trouve que ça alour­dit inuti­le­ment le roman.
En revanche, comme Patrice, j’ai été inté­res­sée par tout ce qu’il raconte sur les abeilles. J’étais bien au milieu de ces reines et de ces ouvrières, telle­ment mieux que dans son village gangréné par la présence nazie.

Egidius, doit gagner de l’argent pour se procu­rer ses médi­ca­ments contre son épilep­sie, c’est une des raisons pour laquelle il accepte de faire traver­ser à des juifs, la fron­tière belge. Ses abeilles et ses ruches l’aideront à cacher les personnes à qui il doit faire passer la fron­tière : elles seront dissi­mu­lées dans les ruches et recou­vertes d’abeilles. L’argent n’est pas sa seule moti­va­tion, il sait qu’il doit sa survie à la gloire de son frère, son handi­cap lui donne le recul néces­saire pour juger le régime. Le médi­ca­ment qui lui permet de ne pas avoir de crises épilep­tiques graves est de plus en plus cher, Edigius se confronte au mépris du phar­ma­cien un nazi convaincu qui ne souhaite que sa mort.

Au village les hommes manquent, car ils sont au combat, et Egidius entre­tient avec leurs femmes qui lui plaisent des bons moments d’un érotisme très sensuel très bien raconté, mais ces rela­tions le mettent en danger.

Un roman assez lent ‑je retrouve souvent cette lenteur dans les romans alle­mands – mais je m’y suis sentie bien car le person­nage prin­ci­pal est atta­chant, il m’a fait aimer les abeilles !

Citations

Un joli souvenir

Mon frère avait toujours rêvé de s’éle­ver loin au dessus de la terre d’une manière ou d’une autre ; autant que je me souvienne, il voulait deve­nir pilote d’étoiles.

On sait cela, mais c’est terrible de le lire :

La loi nazie sur la préven­tion des mala­dies héré­di­taires de la progé­ni­ture comprend la débi­lité congé­ni­tale, la mala­die maniaco-dépres­sive, l’épi­lep­sie héré­di­taire, la danse de Saint-Guy héré­di­taire, la cécité héré­di­taire, la surdité héré­di­taire, les défor­ma­tions physiques graves l’al­coo­lisme profond. Les déci­sions concer­nant la stéri­li­sa­tion forcée et l’eu­tha­na­sie sont prises par le tribu­nal canto­nal. J’ai été stéri­lisé dans l’hô­pi­tal voisin. Le fait que je n’aie pas été trans­féré dans une insti­tu­tion comme les autres pour y être exécuté est proba­ble­ment dû à la posi­tion de mon frère. Avec son tableau de chasse, Alfons est un héros du natio­nal socia­lisme ; il est même passé une fois aux infor­ma­tions avec son escadron.

L’amour

Elle me dit des choses que je ne veux pas savoir, me parle d’amour. Je la blesse notam­ment quand je lui dis que l’amour, ça n’existe pas, qu’il n’y a que la séduc­tion et le désir, et que notre désir n’a rien à voir avec la vertu.

Descriptions des cadres du parti Nazi

Je retourne au lit et je rêve de faisans dorés. Ils ont des visages pâles, une couronne de peau imberbe autour de leurs yeux couleur jaune d’œuf. Ils portent des huppes à longues plumes irisées qui tombent jusque dans leurs cous rasés, des panta­lons et vestes d’uni­forme, de larges lanières de cuir qui ont du mal à conte­nir leurs ventres. Ils se parent d’in­signes et de médailles du parti et émettent des sons guttu­raux stri­dents. Le dessous de leur plumage vire au brun. Les grandes plumes de leurs ailes aux reflets métal­liques sont effi­lées aux extré­mi­tés. Ils s’ima­ginent qu’ils pour­raient voler et domi­ner le monde pendant mille ans. Leurs pattes maigres sont écailleuses et couleur de corne, leurs longues serres recour­bées sont dans des bottes de cuir bien astiquées.

De l’utilité des mâles

Dans certaines colo­nies, j’ai déjà retiré des cadres le premiers couvain oper­culé de mâles. Trop de mâles ne sont pas bons pour la ruche, ils ne sont utiles que pour la repro­duc­tion, à part ça, ils ne sont bons qu’à se servir dans le miel et à salir la ruche avec leurs excré­ments. ce qui veut dire que les ouvrières, en plus de s’oc­cu­per des larves, doivent nettoyer leur sale­tés dans la ruche.

Édition Robert Laffont Pavillons Poche . Traduit de l’al­le­mand par Bernard Kreiss

parti­ci­pa­tions au mois « les feuilles allemandes »

« Si on bouqui­nait un peu »

« Ingann­mic »

Surtout ne pas se fier à la quatrième de couver­ture qui raconte vrai­ment n’im­porte quoi :

En 1943 son père , offi­cier de police , est contraint de faire appli­quer la loi du Reich et ses mesures anti­sé­mites à l’en­contre de l’un de ses amis d’en­fance, le peintre Max Nansen.

Il y a deux choses de vraies dans cette phrase, le père du narra­teur est bien chef de la police local, et nous sommes en 1943 . Deux choses fausses, le père poli­cier n’ap­plique pas des mesures anti­sé­mites à Max Nansen qui d’ailleurs n’est pas juif , mais il applique des mesures qui combattent l’art dégé­néré . Il n’est pas « contraint » de le faire, et ce mot trahit complè­te­ment le sens du roman, le chef de la police de Rugbüll éprouve une joie profonde à appli­quer toutes les mesures qui relève de son « DEVOIR » . (J’attribue à cette quatrième de couver­ture la palme de l’absurdité du genre)

le roman se passe en deux endroits diffé­rents, le jeune Siggi Jepsen est interné dans une maison pour délin­quants sur une île et doit s’ac­quit­ter d’une puni­tion car il a rendu copie blanche à son devoir d’al­le­mand sur le « sens du devoir ». Il explique que ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire mais, au contraire, parce qu’il a trop de choses à dire. Commence alors, la rédac­tion de ses cahiers qui nous ramènent en 1943 à Rugbüll un petit village rural du nord de l’Al­le­magne dans la province du Schles­wig-Holstein. Une région de tour­bières et de marais. Le père de Jens, le poli­cier local est très fier de ses fonc­tions. Le devoir, c’est ce qui le fait tenir droit dans ses bottes comme tous les alle­mands de l’époque. Le deuxième person­nage du récit c’est un peintre Max Ludwig Nansen dont les tableaux ne plaisent pas au régime en place. Tout ce qui est dit sur ce peintre nous ramène à Nolde qui effec­ti­ve­ment a peint cette région et a été inter­dit de peindre en 1943, car sa pein­ture a été quali­fiée d’art dégé­néré, alors que lui même avait adhéré au partit Nazi et était très profon­dé­ment anti­sé­mite, (Angela Merkel a fait enle­ver ses tableaux de la chan­cel­le­rie à Berlin, pour cette raison) . Rien de tout cela dans le roman, mais une évoca­tion saisis­sante de la pein­ture de Nolde qui a compris mieux que quiconque, sans doute, la beauté des paysages de cette région.

Le roman voit donc s’op­po­ser le père du narra­teur un homme obtus et qui n’a qu’une raison de vivre : appli­quer les ordres et ce peintre qui ne vit que pour la pein­ture, tout cela dans une nature austère et au climat rude. Sur la couver­ture du livre je vois cette cita­tion de Lionel Duroy :

J’au­rais rêvé être un person­nage de Lenz, habi­ter son livre.

Cette phrase m’a lais­sée songeuse, car j’ai détesté tant de person­nages de ce roman. Je pense que Lionel Duroy n’au­rait pas aimé être le père de Jens qui est capable de dénon­cer aux auto­ri­tés son propre fils Klaas qui s’est tiré une balle dans la main pour fuir l’ar­mée. La mère qui dit tout comme son mari et qui explique à son fils de ne pas s’ap­pro­cher des enfants handi­ca­pés car ils sont porteur de tous les vices et les malheurs du monde. Tous les person­nages se débattent dans un pays si plat que rien ne peut y être caché et se meuvent dans une lenteur proche du cauche­mar. Le peintre a une force person­nelle qui rompt avec cet acadé­misme bien pensant sans pour autant remettre à sa place le poli­cier même après la guerre sans que l’on comprenne pourquoi.

Il y a une forme d’ex­ploit un peu étrange dans ce roman, le mot Nazi n’y appa­rait jamais pas plus que la moindre allu­sion au sort des juifs, pas plus que le nom d’Hit­ler. Ce n’est sûre­ment pas un hasard mais je ne peux qu’é­mettre des hypo­thèses. Je pense que le but de Sieg­fried Lenz est de montrer qu’une certaine menta­lité alle­mande est porteuse en elle-même de tous les excès du nazisme. Cette menta­lité puise ses racines dans une nature où le regard se perd dans des infi­nis plats et gris auquel seul le regard d’un artiste peut donner du sens . Je vous conseille de regar­der sur Arte un repor­tage sur Nolde, vous enten­drez que ce roman de Sieg­fried Lens a contri­bué à effa­cer le passé anti­sé­mite du peintre et son enga­ge­ment au côté du régime Nazi. Je comprends mieux les curieux silences de l’auteur qui m’avaient tant étonnée.

Tout cela donne un roman de 600 pages au rythme si lent que j’ai failli plusieurs fois fermer ce livre en me disant ça va comme ça ! Assez de nature grise mouillée sans aucun relief ! Assez de ces person­nages qui restent face à face sans se parler ! Assez des bateaux sur l’Elbe qui n’avancent pas !

Mais, je me suis souve­nue du mois des feuilles alle­mandes chez Patrice et Eva alors j’ai tout lu pour vous dire que vous pouvez lais­ser ce roman dans les rayons de votre biblio­thèque d’où on ne doit pas le sortir très souvent. Et si vous voulez comprendre cette région regar­dez les tableaux de Nolde (malgré son passé nazi et son anti­sé­mi­tisme) vous aurez plus de plai­sir et vous aurez le meilleur de cette région.

Citations

Un passage pour donner une idée du style et du rythme très lent du roman

Toujours plus haut, plus vite, plus abrupt. Toujours plus vigou­reuse les impul­sions. Toujours plus près de la cime large et défri­sée du vieux pommier planté par Frede­rik­sen du temps de sa jeunesse. La balan­çoire émer­geait avec un siffle­ment de l’ombre verdoyante, glis­sait dans un grin­ce­ment d’an­neaux le long des cordes tendues et vibrantes et engen­draient au passage un fort appel d’air ; et, sur le corps arqué et tendu de Jutra passait les ombres effran­gées des bran­chages. Elle grim­pait vers le sommet, restait un instant suspendu dans l’air, retom­bait ; j’in­ter­ve­nais dans cette chute en pous­sant rapi­de­ment au passage la planche de la balan­çoire ou les hanches de Jutta ou son petit derrière ; je la pous­sais en avant, en haut, vers le sommet du pommier, elle grim­pait là-haut comme proje­tée par une cata­pulte, la robe flot­tante, les jambes écar­tées, et le courant d’air sifflant lui mode­lait sans cesse une nouvelle appa­rence, tirait ses cheveux vers l’ar­rière ou donnait plus d’acuité encore à son visage osseux et moqueur. Elle avait décidé à faire un tour complet avec la balan­çoire et moi, j’étais décidé à lui four­nir l’im­pul­sion néces­saire, mais pas moyen d’y arri­ver, même quand elle se mit debout, jambes écar­tées sur la planche, pas moyen d’y arri­ver, la branche était trop tordu ou l’im­pul­sion insuf­fi­sante : ce jour-là, dans le jardin du peintre, pour le soixan­tième anni­ver­saire du docteur Busbeck. Et quand Jutta comprit que je n’y arri­ve­rai pas, elle se rassit sur la planche. Elle se laissa balan­cer en souriant sans l’ombre d’une décep­tion et se mit à me regar­der d’une façon bizarre. Et soudain elle m’en­serra et me retint dans la pince de ses jambes maigres et brunes, je n’avais plus guère notion d’autre chose que de sa proxi­mité. En tout cas je compris cette proxi­mité, et j’ose l’af­fir­mer, elle comprit que j’avais compris ; je déci­dai de rester abso­lu­ment immo­bile et d’at­tendre la suite mais il n’y eut pas de suite : Jutta me donna un baiser bref et négligent, desserra ses jambes, se laissa glis­ser à terre et courut vers la maison.

Le sens du devoir du père policier et le peintre

Peut-être te renverra t‑on les tableaux un jour, Max. Peut-être que la Chambre veut-elle seule­ment les exami­ner et te les renverra-t-on après.
Et dans la bouche de mon père une telle affir­ma­tion, une telle hypo­thèse prenait un air de vrai­sem­blance tel qui ne serait venu à l’idée de personnes de mettre en doute sa bonne foi. Le peintre en resta inter­lo­qué et sa réponse mit du temps à venir. Jens, dit-il enfin avec une indul­gence un peu amère , mon Dieu, Jens, quand compren­dras-tu qu’ils ont peur et que c’est la peur qui leur inspire cette déci­sion, inter­dire aux gens d’exer­cer leur profes­sion, confis­quer des tableaux. On me les renverra ? Dans une urne peut-être, oui. Les allu­mettes sont entrés au service de la critique d’art, Jens, de la contem­pla­tion artis­tique comme ils disent. Mon père faisait face au peintre ; il ne montrait plus le moindre embar­ras et son atti­tude expri­mait même une impa­tience arro­gante. Je ne fus donc pas surpris de l’en­tendre dire : Berlin en a décidé ainsi et cela suffit. Tu as lu la lettre de tes propres yeux, Max. Je dois te deman­der d’as­sis­ter à la sélec­tion des tableaux. Est-ce que tu vas mettre les tableaux en état d’ar­res­ta­tion ? demanda le peintre et mon père, d’un ton cassant, nous verrons quels tableaux doivent être réqui­si­tion­nés. Je vais noter tout ça et on vien­dra les cher­cher demain.

Heureusement que l’écrivain narrateur prévient de la lenteur…

Mais il faut main­te­nant que je décrive le matin, même si chaque souve­nir appelle des signi­fi­ca­tions nouvelles : il faut que je mette en scène une lente éclo­sion du jour au cours de laquelle un jaune irré­sis­tible l’emporte peu à peu sur le gris et le brun ; il faut que j’in­tro­duise l’été, un hori­zon sans bornes, des canaux, un vol de vanneaux, il faut que je déroule dans le ciel des nappes de brume, et que je fasse réson­ner de l’autre côté de la digue le bour­don­ne­ment vibrant d’un cotre ; et pour complé­ter le tableau, il faut que je quadrille le paysage d’arbres et de haies, de fermes basses d’où ne se lève aucune fumée ; il faut aussi que, d’une main négli­gente, je parsème les prai­ries de bétail taché de blanc et de brun.

Toujours cette lenteur qui convient aux gens du Nord de l’Allemagne

Je dois patien­ter si je veux tracer de lui un portrait ressem­blant ; je dois évoquer les entrée en matière des deux hommes, leur extra­or­di­naire propen­sion à larder la table de la cuisine de silences exagé­ré­ment longs ‑ils parle il parlèrent d’avion volant en rase-mottes et de chambres à air- je dois suppor­ter une fois encore le soin minu­tieux qu’ils mirent à s’in­for­mer de la santé de leurs proches et je dois aussi songer à leurs gestes lents mais calculés.

Le devoir dialogue avec le facteur

Il y en a qui se font du souci, dit-il, il y a des gens qui se font du souci pour toi parce qu’ils pensent que les choses peuvent chan­ger un beau jour : tu sais qu’il a beau­coup d’amis. J’en sais encore plus, dit mon père, je sais qu’on l’es­time aussi à l’étran­ger, qu’on l’ad­mire même, je sais que chez nous égale­ment, il y en a qui sont fiers de lui, fiers, parce qu’il a inventé ou créé ou fait connaître le paysage de chez nous. J’ai même appris que dans l’Ouest et dans le Sud c’est à lui qu’on pense d’abord quand on pense à notre région. Je sais pas mal de choses crois-moi. Mais pour ce qui est du souci ? Celui qui fait son devoir n’a pas de souci à se faire ‑même si les choses devaient chan­ger un jour.

Son père, est ce de l’humour ?

Il avait la réflexion beso­gneuse, la compré­hen­sion lente, une chance car cela lui permet­tait de suppor­ter pas mal de choses et surtout de se suppor­ter lui-même.

L’allure de son père

On n’en­ten­dait pas encore leurs pas traî­nants dans le couloir que déjà le poli­cier de Rugbüll s’ap­prê­tait à les rece­voir et adop­tait un main­tien que nous quali­fie­rons de martial. Dressé de tout son haut , des jambes légè­re­ment écar­tées , soli­de­ment ancré au plan­cher, l’air décon­tracté mais néan­moins en éveil, il resta planté au centre de la cuisine, reven­di­quant osten­si­ble­ment l’obéis­sance dont on lui était rede­vable en tant qu’ins­truc­teur et actuel chef de notre milice populaire.

L’après nazisme

On se dit qu’ils vont rester terrés un bon moment, faire les morts, se tenir cois, en tête à tête avec leur honte, dans l’obs­cu­rité, mais à peine a‑t-on eu le temps de respi­rer Que déjà ils sont de retour. Je savais bien qu’ils revien­draient, mais pas si vite, Teo, jamais je ne l’au­rais cru. Quand on voit cela, on ne peut que se deman­der ce qui leur fait le plus défaut : la mémoire ou les scrupules.

La présence des tableaux

Peut-être cela commença-t-il ainsi : je remar­quai que j’étais observé et non seule­ment observé mais reconnu. Les slovènes étaient assis autour de leur table ronde, la mine béate, l » œil vitreux, plein de schnaps. Les marchands avaient d’in­té­rêt que pour une vieille femme qui passait sans faire atten­tion à eux et les paysans cour­bés par le vent avaient fort à faire avant l’orage immi­nent. Les acro­bates ? Les prophètes ? Ceux-là ne faisaient que soliloquer.
Ce devaient être les deux banquiers avec leurs mains vertes légè­re­ment dorées et leur visage semblable à des masques, ils me regar­daient. Ils avaient cessé de se mettre d’ac­cord du coin de l » œil sur l’homme pros­tré en face d’eux sur sa chaise. Son déses­poir ne les inté­res­sait plus, ils l’aban­don­naient à sa douleur. Il me sembla qu’ils avaient levé le regard, toute trace de supé­rio­rité avait disparu de leurs yeux gris et froid. Je ne pouvais pas me l’ex­pli­quer, je ne cher­chais pas non plus à me l’ex­pli­quer : la pein­ture se rétré­cit , j’ai ressenti une douleur précise, comme un étau contre les tempes, quelque chose de clair se dépla­çait vers la pein­ture germait très loin à l’ar­rière-plan et se rappro­chait en vacillant.

Évocation de la nature qui peut faire penser aux tableaux de Nodle

Nous atten­dîmes jusqu’au crépus­cule et il ne se passait toujours rien. Le soleil se couchait derrière la digue, exac­te­ment comme le peintre lui avait appris à le faire sur papier fort, non perméable : il sombrait, il s’égout­tait pour ainsi dire dans la mer du Nord, en fila­ments de lumière rouges, jaunes, sulfu­reux ; de sombres lueurs fleu­ris­saient des crêtes des vagues. Le ciel s’al­lu­mait de tons ocres et vermillons aux contours flous, aux formes impré­cises, presque gauche ; mais le peintre lui-même le voulait ainsi : l’ha­bi­leté, avait t‑il décla­rer un jour, ce n’est pas mon affaire. Donc, un long coucher de soleil, gauche d’al­lure, avec quelque chose d’hé­roïque malgré tout, plus ou moins bien, cerné au début comme noyé à la fin.

Édition Acte Sud Babel traduit de l’al­le­mand par Pierre Foucher

la dernière phrase du livre sonne très juste :

Et je me dis que ce Hitler, nous n’en seront jamais quittes : nous y sommes condamnés, à perpétuité.

Au mois de novembre 2019, Eva a lancé le mois de litté­ra­ture alle­mande. Et j’y ai décou­vert deux essais. Le premier, « Un Alle­mand de l’Est » de Maxim Leo, a été un coup de cœur. J’ai plus de réserves pour celui-ci, dont comme Patrice , je recom­mande quand même la lecture. Il a fallu que j’at­tende le dernier chapitre pour en comprendre toute la portée. En février 1964, Horst Krüger se rend à Franc­fort en tant que jour­na­liste pour couvrir le procès des Alle­mands qui avaient travaillé à Ausch­witz. Il est sidéré de décou­vrir que des hommes qui, pendant la guerre, ont commis les pires atro­ci­tés sont rede­ve­nus des Alle­mands ordi­naires. Et c’est sans doute à partir de cette confron­ta­tion qu’il s’est efforcé de retrou­ver qui il était pendant cette période : « un bon alle­mand, qui a permis le nazisme sans adhé­rer complè­te­ment à cette idéologie ».

La première partie relate son enfance. Son père est un fonc­tion­naire qui s’élève peu à peu dans la hiérar­chie de son minis­tère. L’en­nuie, la routine, la peur du regard des autres carac­té­risent son enfance. On pour­rait même penser que le nazisme a gagné en Alle­magne car c’était un pays où les gens s’en­nuyaient et n’avaient rien d’in­té­res­sant à faire. Il décrit aussi la domi­na­tion de la noblesse prus­sienne qui méprise les gens de basses extrac­tions comme son père. Un ami d’ori­gine juive et russe donne un peu de piquant à sa vie de lycéen. Et puis, il raconte aussi l’hor­rible suicide de sa sœur qui, ayant avalé des produits toxiques, mourra à petit feu à l’hô­pi­tal, ses parents n’ayant qu’un souci maquiller le suicide en mort accidentelle.

La deuxième partie du livre raconte sa guerre et sa prise de conscience si tardive qui le fera quit­ter le front et se rendre aux troupes alliées. On voit alors, ce qui a souvent été décrit, à quel point, jusqu’au bout, certains Alle­mands étaient fana­ti­sés et voulaient se battre à tout prix et surtout punir tous ceux qui essayaient de fuir le système.

Puis enfin cette troi­sième partie sur ce procès des bour­reaux ordi­naires qui est vrai­ment passion­nante et sonne très juste. Rien que pour ce moment il faut lire Hörst Krüger et espé­rer que jamais un tel régime ne revoie le jour .

Citations

Le quartier de ses parents

Les jour­naux parlaient de combats de rues dans le Wedding et de barri­cades devant la maison des Syndi­cats : c’était bien loin de nous, comme à des siècles de distance, de détes­tables et incom­pré­hen­sibles cas de désordre. À Eich­kamp, j’ai appris très tôt qu’un bon Alle­mand est toujours apolitique.

La clé du livre

Je suis un fils typique de ces Alle­mands inof­fen­sifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parve­nus à leur fin. Voilà tout le problème.

Je ne connaissais pas le mot avers

Ivresse et extase sont les mots clés du fascisme, l’avers de sa médaille, terreur et mort son envers, je crois que les gens d’Ei­ckamp aimaient bien, eux aussi, qu’on leur procu­rât cette ivresse et cette extase. Là était la faille leur site, leur talon d’Achille. Subi­te­ment on était quel­qu’un. On vallait mieux, on était d’une autre espèce que le reste du monde, on était alle­mand. Il y avait une grande solen­nité dans l’air, en ce temps-là, au-dessus de la terre d’Allemagne.

Humour

On ne m’a jamais expli­qué, chez moi, d’où viennent les enfants. Mes parents étaient non seule­ment a‑politiques, mais encore a‑érotiques et a‑sexués. Peut-être cela va-t-il de va t‑il de pair.

L’éducation sexuelle

Un soir, sur ma table de nuit, je trou­vais un opus­cule. J’en fus très étonné car jusqu’ici l’im­primé n’avait joué aucun rôle dans nos rapports. Je compris tout de suite qu’il fallait que quelque chose d’ex­cep­tion­nel fût en jeu. Je me mis à lire : c’était une brochure d’in­for­ma­tions sexuelles rédi­gée avec précau­tion, onction, bien­veillance. Elle commen­çait par les grami­nées et les bour­dons, elle passait au soleil pour parler ensuite des merveilles de la force divine avant d’en arri­ver, enfin, à la force virile et à l’édu­ca­tion de terri­fiant péché mortel de consomp­tion : ça nuisait soi-disant, à la moelle épinière. Mais mani­fes­te­ment je ne voyais pas le rapport : sans doute était-ce un peu trop dévot pour moi, à cette époque-là. Ma mère, dans son désar­roi, avait acheté cette brochure catho­lique chez les Ursu­lines. Elle ne m’en a jamais parlé, ni moi non plus. D’ailleurs, nous n’abor­dions pas ce sujet à la maison et si, en ce temps-là, la chose ne m’avait pas travaillé dans mon propre corps, à vingt ans j’au­rais pu croire encore à la fécon­dité de la sueur de nos bonnes. Voilà comment c’était chez nous. La maison du petit-bour­geois alle­mand boute hors ses murs non seule­ment l’État, mais encore l’amour. Ques­tion – d’ordre pure­ment socio­lo­gie : que reste-t-il alors, pour vivre, sans poli­tique et sans sexualité ?

Enfin un réveil

Je ne veux plus être alle­mand. Je veux quit­ter ce peuple. Je passe en face.
Je sais, il n’y a pas il n’y a pas de quoi se vanter : il est moins cinq et le Reich est en train de se dislo­quer comme une vieille armoire. Il n’aura tenu que soixante-dix ans. Il y a belle lurette qu’à Yalta on se l’est partagé. Depuis des semaines, à Berlin, les puis­sants du régime ont sur eux les petites ampoules qu’ils croque­ront quand ils auront touché au terme de leur caval­cade infer­nale à travers l’His­toire : encore quatre semaines.

Prisonnier

Commença alors la merveilleuse et incon­ce­vable liberté de l’état de prison­nier, commença une période de souf­france riche d’es­poir. Désor­mais je ne vivais plus qu’au sein de masses, de foules fati­guées, hébé­tées, affa­mées, qu’on pous­sait de camp en camp, de cage en cage, et pour­tant, au milieu de cette grande armée grisâtre de prison­niers, pour la première fois depuis long­temps, je repre­nais vie. J’avais le senti­ment que les temps à venir seraient les miens, que j’étais en train de me réveiller, de reve­nir à moi. Hitler vain­queur, jamais ce n’au­rait été possible. Main­te­nant, nous touchons ce fond est riche d’es­poir, d’ave­nir, de chance qui s’offrent. Je vais mal mais je sais que main­te­nant j’ai des chances d’al­ler mieux. Ça ira mieux. Pour la première fois de ma vie, je faisais l’ex­pé­rience de l’ave­nir : l’ave­nir, c’est l’es­poir que demain sera meilleur qu’au­jourd’­hui. L’ave­nir : jamais, sous Hitler, je n’au­rais su ce que c’était.

Auschwitz

On dit qu’à notre époque de lumière il n’y aurait plus de mythe mais chaque fois que j’en­tends ce nom d’Au­sch­witz, j’ai la sensa­tion que m’ef­fleure un cryp­to­gramme mythique de la mort en notre temps : danse macabre à l’ère indus­trielle. C’est ici, à Ausch­witz, qu’a pris nais­sance ce mythe nouveau de la mort bureau­cra­ti­sée. L’his­toire n’ac­couche-t-elle pas de temps en temps de mythes nouveaux ? Est-ce qu’Au­sch­witz, ce n’est pas très exac­te­ment la vision de Rosen­berg : le mythe du 20e siècle

Des hommes ordinaires

Mais je réalise alors que ces bons pépés ne sont pas des assas­sins ordi­naires, des gens qui tuent dans un coup de folie, par dépit amou­reux, par plai­sir ou déses­poir. Tout ça, c’est humain, ça existe. Les gens qui sont ici, ce sont les assas­sins moderne, d’une espèce jusqu’a­lors incon­nue, les bureau­crates et les ronds-de-cuir de la mort de masse, les comp­tables et les scri­bouillards de cette machi­ne­rie, ceux qui appuient sur les boutons. Tech­ni­ciens opérant sans haine ni senti­ment, petit rond de cuir du grand Reich rêvé par Eich­mann, assas­sins en col blanc. Ici se mani­feste une crimi­na­lité d’un genre nouveau ou la mort est acte bureau­cra­tique et où les assas­sins sont de sympa­thiques fonc­tion­naires agis­sant en toute correction.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Olivier Mannoni

Merci, merci à Patrice et au mois de livres de langue alle­mande en novembre 2019. C’est un vrai cadeau ce livre et je vous le conseille à toutes et tous. Mais vous l’avez peut-être déjà lu, puisque Maxim Leo a reçu le prix du livre Euro­péen en décembre 2011 pour cet essai. Prix telle­ment mérité, car rien ne peut plus contri­buer à la construc­tion euro­péenne que ce genre d’es­sai qui décrit si minu­tieu­se­ment les malheurs d’une Europe en guerre puis divi­sée par un mur infran­chis­sable pour les habi­tants de la RDA. Maxim va nous faire comprendre tous ces aspects de l’Eu­rope grâce à sa famille qui est à la fois origi­nale et telle­ment ordi­naire. En tout cas pour sa famille pater­nelle, si son père n’est jamais tota­le­ment entré dans les cases des critères de la RDA, son grand-père a été un nazi ordi­naire puis un habi­tant de la RDA tout aussi ordi­naire. Mais cette phrase traduit trop pauvre­ment la compré­hen­sion que nous aurons de Werner ce grand père qui s’est si peu inté­ressé à son fils. En revanche, la famille de sa mère est beau­coup plus origi­nale . Son grand père Gerhard Leo a été obligé de fuir avec son propre père l’Al­le­magne nazi parce qu’il était d’ori­gine juive. En France, Gerhard rentrera dans la résis­tance et devient un véri­table héros, il a raconté ses exploits dans un livre que je lirai peut-être. S’il est resté en RDA , c’est parce qu’il a trop vu en RFA d’an­ciens nazis ne pas être du tout inquié­tés et même deve­nir des cadres de la nation. Ensuite, nous voyons la vie des parents de Maxim qui essaient de tout faire pour se plaire en RDA, sans pour autant adhé­rer complè­te­ment au système. Et enfin avec lui, Maxim ce petit garçon qui ne croit pas du tout aux valeurs commu­nistes et qui ressemble telle­ment à tous les enfants du monde. Son parcours permet de toucher du doigt la vie de l’Al­le­magne de l’Est. C’est à la fois tragique et ridi­cule. Tragique, car il a failli ne pas pouvoir pour­suivre ses études et qu’il craint toujours d’être repéré par la Stasi. Ridi­cule, quand on voit les efforts de la direc­trice pour convaincre les enfants qu’ils ont de la chance d’être des enfants choyés de la RDA alors qu’ils n’ont presque rien pour jouer ou pour se distraire. Et lorsque le dernier chapitre arrive avec les mani­fes­ta­tions de Leip­zig qui annon­ce­ront la fin de ce régime absurde on sent que cela s’est joué à très peu de choses. Mais les Alle­mands sont main­te­nant réunis dans un même pays, on se demande alors si Maxim Leo écrira la suite pour nous expli­quer pour­quoi le parti néo-Nazi se récla­mant ouver­te­ment des théo­ries d’Hit­ler fait un si bon score dans son ancien pays. À ce propos vous pouvez écou­ter sur le podcast du Nouvel Esprit Public une émis­sion qui complé­te­rait bien cette lecture.

Citations

Le travail de journaliste en 1966 en RDA

On énumère aussi les mots deve­nus indé­si­rables parce que l’en­nemi s’en est empa­rés, le nom des produits que l’on n’a plus le droit de mention­ner parce qu’ils sont en pénu­rie. Il y a des mois où personne ne peut écrire « machine à laver » ou « Pneu de voiture ». La« Social-démo­cra­tie » est pros­crite pendant deux ans, le « Parle­ment » et le.« Front popu­laire ango­lais » pendant six semaines seulement.

Le journalisme en RDA

Anne note que la plupart des chefs de service ne sont pas de vrais jour­na­listes, mais des soldats du parti en service commandé. Les bon jour­na­liste n’en sont pas membres, ce qu’elle trouve étrange, puisque le parti est tout de même censé être l’élite. Comme il n’y a guère de place pour leur texte à eux, la plupart sont presque tota­le­ment désœu­vrés. À midi, on commence à boire dans les bureaux. Ce sont les chefs de service qui boivent le plus. Les collègues tentent de se mettre mutuel­le­ment des bâtons dans les roues. Il y a des intrigues, des dénon­cia­tions, des campagnes. Acces­soi­re­ment, on fait un journal.

Jeux des enfants dans le Berlin d’après guerre

Parfois ils sortent de la ville et se rendent à Marzahn, où l’on déverse dans une fosse des muni­tions trou­vées. Ils font du feu, ils jettent des cartou­chière de fusils-mitrailleurs et se mettent à couvert. Le bruit des balles qui partent en sifflant dans tous les sens est si épou­van­table que certains en font dans leur panta­lon. Les grands cassent les déto­na­teurs des obus de DCA et versent la poudre noire dans des sacs. Ils entrent dans des ruines dont les chemi­nées tiennent encore debout. Ils placent l’ex­plo­sif en bas, dans le bac du poêle ; des lacets plon­gés dans du désher­bant leur servent de mèches. Et lorsque, derrière, la charge éclate , lorsque l’im­mense chemi­née s’ef­fondre comme un géant touché à mort, ils crient et dansent de joie. Les adultes ne demandent jamais où ils étaient passés. Ils mènent leur propre vie.

Fait peu connu, pourtant cela se passe en France

Werner, sous-offi­cier de la Wehr­macht, a échappé à la mort sur le front et a été enfermé dans un camp où il a vu ses cama­rades mourir par centaines.

Un nazi ordinaire

Il semble que, comme beau­coup d’autres, Werner, à l’époque, était persuadé qu’une vie meilleure se prépa­rait. Il voyait que les choses avan­çaient, que sa vie deve­nait plus belle, que tout d’un coup même les enfants d’ou­vriers avait une chance. Dans sa famille, personne avant lui n’était jamais allé au sport d’hi­ver. Il était aussi le premier à avoir vu la mer. Même s’ils avaient eu l’argent pour le faire, ses parents n’au­raient jamais eu l’idée de louer un fauteuil cabine au bord du Wann­see ou d’ache­ter une bouteille de vin au thé dansant. Werner se sent l’âme d’un gagnant, d’un homme qui a tiré le gros lot. « Tout d’un coup tout semble possible. » Écrit-il, et c’était sans doute très préci­sé­ment le senti­ment qu’a­vaient beau­coup de personnes à cette époque. Hitler a relevé les petits, rape­tissé les grands.

Portrait d’un homme qui sait s’adapter à tous les systèmes

Werner était peut-être l’un de ces hommes qui fonc­tionnent correc­te­ment dans prati­que­ment tous les systèmes et prati­que­ment tous les rôles. Il aurait tiré le meilleur de n’im­porte quelle situa­tion. Son bonheur de vivre n’au­rait pas été menacé si Hitler avait gagné la guerre ou si lui-même s’était par hasard fina­le­ment retrouvé à l’Ouest il aurait certai­ne­ment été un bon peintre de décor s’il n’était pas devenu un bon direc­teur d’éta­blis­se­ment scolaire. Tout comme, aupa­ra­vant, il avait été un bon mouleur, un bon soldat, un bon prison­nier. Et désor­mais un bon citoyen de la RDA.

Pourquoi son grand père résistant à préféré la RDA

Dans cette inter­view, pour la première fois, Gerhard parle de la culpa­bi­lité, il explique pour­quoi des gens comme lui était à ce point enchaî­nés à ce pays. Il évoque l’es­poir qui était le sien après la guerre : celui de construire une nouvelle société dans laquelle les nazis n’au­raient plus jamais la moindre chance. Il a vu, explique-t-il, des crimi­nels de guerre siéger au gouver­ne­ment et des géno­ci­daire perce­voir des pensions consi­dé­rables, tout cela à l’Ouest. Ce genre de chose, affirme-t-il, n’exis­tait pas en RDA. Et cela comp­tait plus que tout le reste.

Une anecdote amusante, Maxim a 11 ou 12 ans en RDA

Un jour du mois de novembre 1982, la direc­trice de notre école, Mme Reichen­bach, arriva en trombe dans le vestiaire. Nous sortions tout juste du cours d’édu­ca­tion physique. Madame Reichen­bach nous annonça, les larmes aux yeux » « Il s’est passé quelque chose de très grave. Leonid Brej­nev, le secré­taire géné­ral sovié­tique, est mort ». Le silence régna un moment, ensuite, nous ne pûmes nous empê­cher de rire, parce que Kai Petzold, tout nu derrière madame Reichen­bach , cher­chait déses­pé­ré­ment son slip. Madame Reichen­bach ne compre­nait pas ce qui se passait, elle n’en­ten­dit que nos rires étouf­fés et quitta la salle furieuse. Nous avions en prin­cipe, l’heure suivante, un cours de mathé­ma­tiques, mais la direc­trice entra dans notre classe et nous annonça qu’a­près cet inci­dent, chacun d’entre nous devait écrire une rédac­tion sur Leonid Brej­nev. Il s’avéra que certains d’entre nous igno­rait tota­le­ment de qui il s’agis­sait. Madame Reichen­bach se remit à pleu­rer et annonça en criant que cette histoire aurait des consé­quences. Mais il ne se passera rien du tout, si ce n’est que quelques mois plus tard un nouveau secré­taire géné­ral du PCUS (Iouri Vladi­mi­ro­vitc Andro­pov) mourut et que personne ne nous en parla à l’école.

Comment une bonne idée peut ne servir à rien.

À partir de la sixième, nous avions une fois par semaine un cours de travail produc­tif. Nous nous rendions dans une usine de métal­lur­gie qui produi­sait des pièces pour les chauf­fages au gaz. Ils ne savaient vrai­sem­bla­ble­ment pas quoi faire de nous, raison pour laquelle nous passions des heures à trier des vis que l’on remet­tait en vrac après notre départ pour occu­per la classe suivante.

Régis Debray et Gilles,Perrault et François Mitterand en 1987

Régis Debray nous parle aussi de Tamara Bunke, une femme origi­naire de la RDA qui se trou­vait à l’époque à côté du Che. « Une femme hors du commun, une combat­tante », dit-il. mon fran­çais assez médiocre ne me permet pas de tout comprendre ; mais ce que je saisis, c’est que tout le monde, dans cette maison, trouve que la RDA est fantas­tique. Gilles Perrault dit que je devrais être fier de vivre dans un pays révo­lu­tion­naire comme celui-là, parce que seule la révo­lu­tion libère vrai­ment les gens. Je n’ose pas le contre­dire, entre autres parce que je vois à quel point ces phrases rendent Gerhard heureux.
Mais je ne discerne pas la logique de tout cela. Comment peut-on loger dans une villa pareille et chan­ter les louanges de la RDA ? Ou bien faut-il juste­ment habi­ter dans ce type de demeure pour pouvoir le faire ? J’ignore quelle image ces gens ont de la RDA, et même s’il y ont déjà été. Régis Debray nous confie un secret. Il exerce des fonc­tions de conseiller poli­tique auprès du président de la Répu­blique fran­çaise, Fran­çois Mitter­rand, et dit que celui-ci a lui aussi beau­coup d’es­time pour la RDA.

Édition Acte Sud, traduit de l’al­le­mand par Rose Labourie 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman inté­res­sant lu qui se lit très vite. Un homme part faire une course à vélo et en soli­taire dans un endroit très escarpé sur l’île de Lanza­rote, appar­te­nant à l’ar­chi­pel des Canaries.

Il est épuisé mais ressent une urgence à accom­plir cet exploit. Très vite nous appre­nons qu’il est sujet à des crises de panique incon­trô­lables qui lui rendent la vie très doulou­reuse alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux ». Une femme qu’il aime, deux enfants, un travail et un choix de vie de couple qui corres­pond à ses enga­ge­ments. Les deux parents se sont mis à mi-temps pour élever les petits sans que cela nuise à la vie profes­sion­nelle de l’autre. Seule­ment, sans le préve­nir « la chose » le saisit et il doit alors lutter de toutes ses forces pour reve­nir à la réalité. Evidem­ment comme moi, et tous les lecteurs je suppose vous avez compris que la solu­tion se trouve en haut de la montagne. Je sais que beau­coup d’entre vous détes­tez que l’on vous divul­gâche le suspens alors je n’en dirai pas plus.
J’ai bien aimé dans ce roman l’ana­lyse des couples d’au­jourd’­hui. En réac­tion avec l’édu­ca­tion de leurs parent sil essaient d’être impli­qués à part égale dans l’édu­ca­tion et les tâches ména­gères. Et pour­tant rien n’est simple , et cela n’évite pas certaines tensions. J’ai beau­coup aimé aussi que le drame prin­ci­pal soit raconté du point de vue d’un enfant de quatre ans, cela donne beau­coup de force au récit.
Alors pour quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme à propos de ce roman , j’ai beau­coup aimé sans en faire un coup de cœur parce que l’his­toire ne m’a pas passion­née ; malgré le talent certain de l’écrivaine.

Citations

Nouvelle organisation des couples d’aujourd’hui

Theresa et lui travaillent à mi-temps. Ils se répar­tissent les enfants et le travail. C’est impor­tant pour eux. Ils ont pris sur eux pour impo­ser leur modèle à leur employeur, et le cabi­net d’ex­pert-comp­table de Theresa s’est même montré plus coopé­ra­tif que la maison d’édi­tion de livres pratiques orien­tée à gauche où travaille Henning. L’édi­teur a été jusqu’à le mena­cer à mots couverts de licen­cie­ment, il a fallu que Henning lui promette d’emporter du travail à la maison pour que son employeur mette de l’eau dans son vin. Teresa appelle ça « travailler à plein-temps, être payé à mi-temps ». Au moins comme ça, Henning peut faire sa part au quoti­dien. « Orga­ni­sa­tion » est le mot magique. Souvent, il travaille sur ses manus­crits tôt le matin ou tard le soir, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le senti­ment désa­gréable de ne plus s’oc­cu­per des livres aussi bien qu’a­vant. Par chance, aucun de ses auteurs ne s’est plaint jusque-là.
Le prin­ci­pal, c’est de ne pas faire comme leurs parents. La mère de Henning était céli­ba­taire et se tuait à la tâche. Et la mère de Theresa s’oc­cu­pait des enfants seule pendant que son mari était au travail. Pour Henning et Theresa, c’était clair dès le départ, il voulait autre chose. Une solu­tion moderne. Du 50/​50 plutôt que du 247.

Traumatisme

Main­te­nant, il sait. Il souffre d’un trau­ma­tisme, et d’un grave, n’im­porte quel psycho­logue le confir­mera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réser­voir souter­rain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui mena­çait de l’engloutir.

Traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie ; édition Acte Sud

Encore une fois un livre que je dois à la blogo­sphère mais en ayant oublié de noter préci­sé­ment l’au­teur du blog heureu­se­ment Keisha s’est rappe­lée à mon bon souve­nir !. Je dois dire que j’ai failli passer à côté de cet essai, parce que cet homme m’a éner­vée au début de son récit. Il a de tels moyens finan­ciers et ceci grâce aux prébendes que l’ONU distri­bue de façon écœu­rante à tous les membres de cette admi­nis­tra­tion, et de voir les parti­ci­pants rece­voir en plus de leur très confor­table salaire de grosses enve­loppes de liquides pour aller aux quatre coins du monde parler du sous-déve­lop­pe­ment ou de l’éco­lo­gie est abso­lu­ment révol­tant. Que ce soit de cette façon là que Wolf Küper ait réussi à mettre assez d’argent de côté pour passer deux années à ne rien faire d’autre que s’oc­cu­per de sa petite fille atteinte d’une mala­die mentale qui l’empêche de se déve­lop­per norma­le­ment a failli me faire refer­mer le livre. Et puis, le charme incroyable de cette petite fille m’a conquise moi aussi et j’ai donc suivi le parcours en camping car de cette famille à travers les plus beaux endroits de la planète.

Aucune famille avec un enfant handi­capé ne peut prendre exemple sur cette famille, mais eux ont réussi à donner deux années de bonheur à leur petite fille qui est peut être plus armée main­te­nant pour affron­ter la vie qui, sans doute, ne sera pas très facile.

Citations

Un père face au handicap de sa fille

Je m’en souviens comme si c’était hier, peu avant notre départ, Nina avait fait la course avec d’autres enfants sur une grande pelouse. Évidem­ment, ils ne pouvaient pas se conten­ter de jouer tran­quille­ment. Les enfants, en parti­cu­lier les garçons, ont la compé­ti­tion dans le sang. Ils ont besoin de se mesu­rer pour savoir qui court le plus vite, grimpe le plus haut, plonge le plus profond, saute le plus loin, et ainsi de suite. Et au milieu : Nina qui voulait abso­lu­ment parti­ci­per. Mrs. Lonte en en personne, qui m’avait fait black­bou­ler de toutes les courses de ma vie. Je n’ar­ri­vais pas à comprendre. Pour­quoi s’obs­ti­nait-elle ? Pour­quoi se mettait-elle sans arrêt en posi­tion de perdre contre les autres ? J’ai dit : « Y en a marre de toujours faire la course, venez, on va jouer à un autre jeu », et ce genre de choses. Dans le feu de l’ac­tion, les enfants ne m’ont même pas entendu, mais ce sont tous plus ou moins alignés, non sans que les garçons échangent quelques insultes – forcé­ment. Mon cœur battait la chamade, ils se sont élan­cés en pous­sant des cris perçants.
En moins de trois secondes, Nina était déjà la dernière, alors qu’il y avait aussi des enfants bien plus petits qu’elle. À la moitié du trajet, elle était loin derrière. On aurait dit qu’elle allait dispu­ter cette course tout seul. Presque en soli­taire. Elle chan­ce­lait sur la pelouse, penchée en avant, les bras tendus sur les côtés, et elle tanguait telle­ment que je n’ar­rê­tais pas de me dire : Cette fois, elle va tomber. J’ar­ri­vais à peine à la regar­der. Quand elle est arri­vée au bout, les autres avaient déjà repris leur jeu. J’ai vu Nina zigza­guer entre eux, hors d’ha­leine. Si je me souviens aussi préci­sé­ment de cette scène, une parmi les centaines d’autres, c’est parce que ce moment-là, j’ai eu terri­ble­ment mal pour elle, mal pour un autre que moi.

Un bel endroit le lac Tepako et un beau moment dans les étoiles

L’illu­mi­na­tion était donc venu lors de notre première nuit ici, au lac Tekapo, trois décen­nies plus tard, en montant sur un rocher, je m’étais rendu compte que les étoiles ne se trou­vaient pas « au-dessus » mais tout autour de moi. Il y en avait même qui scin­tillaient en dessous de moi à l’ho­ri­zon, et alors que mon vertige semblait se dissi­per j’avais aperçu l’éblouis­sante Voie Lactée, telle­ment gigan­tesque que j’en avais eu le souffle coupé, brillant de milliards de feu, des centaines de milliers d’an­nées lumière d’un hori­zon à l’autre, toute la folie de l’uni­vers en 3D. Et en couleur. Et oui, il y a des étoiles bleues et vertes et rouges, et violette aussi, certaines clignotent fréné­ti­que­ment, d’autres pulsent lente­ment, partout, des étoiles filantes zébraient le ciel tandis que les satel­lites traçaient pares­seu­se­ment leur route. En Nouvelle-Zélande, il est impos­sible de croire que la terre est au centre de quoique ce soit, parce que rien qu’à l’oeil nu, on voit bien que nous ne sommes qu’une pous­sière perdue dans un coin de l’univers.

Je me demande si c’est vrai

Et avec les gens impor­tants, il faut toujours garder son sérieux, ne jamais être de meilleure humeur que le client, c’est la règle numéro 1 quand on fait du conseil, surtout auprès d’hommes politiques.

Là où, ce livre m’a tellement écœuré que j’ai failli le laisser tomber.

Depuis que j’avais commencé à travailler régu­liè­re­ment comme expert pour les Nations Unies, j’ai gagné pour la première fois beau­coup d’argent. Vrai­ment beau­coup. Rien que les indem­ni­tés de défraie­ment qu’on vous verse chaque semaine corres­pondent au revenu mensuel net d’un post doc avec douze années de forma­tion univer­si­taire en Alle­magne. Le tout non impo­sable. Au Nations Unies, on vous remet sans ciller d’épaisses enve­loppe marron avec des liasses de billets de cinquante dollars, presque comme dans un film de mafieux. Ça ne rentre même pas dans le porte-monnaie. Les billets sont soigneu­se­ment atta­chés par vingt à l’aide d’un trom­bone. Offi­ciel­le­ment, ces indem­ni­tés exor­bi­tantes servent à voya­ger dans des condi­tions « appro­priées et repré­sen­ta­tives ». Soudain, j’avais, ce qu’on appelle un niveau de vie élevé, accès aux lounges VIP et vol en première classe. Programme grand voya­geur et ainsi de suite.….

Jusqu’à l’écœurement des réunions à l’ONU des ONG sur l’environnement

Le genre de chose qui ne mérite pas qu’on s’y attarde une seconde, sans même parler d’en­fer débattre plusieurs milliers de délé­gués sur payer venu du monde entier.
Une civi­li­sa­tion qui se prend pour le fleu­ron de la créa­tion célèbre ici sa propre déchéance. Je fais un rapide calcul : le para­graphe comporte envi­ron 70 mots. Au cours des 95 minutes que dure ce cirque, il y a 22 objec­tions et 19 correc­tion. Ça doit être incroya­ble­ment diffi­cile de formu­ler le rien.

Édition Slatkine&compagnie. Traduit de l’al­le­mand par Isabelle Liber

Voici donc ma troi­sième et dernière parti­ci­pa­tion au chal­lenge d’Éva. Un livre de langue alle­mande que j’ai lu grâce à la traduc­tion d’Isabelle Liber. Mes trois coquillages prouvent que je n’ai pas été complè­te­ment conquise. Pour­tant je suis sûre de l’avoir acheté après une recom­man­da­tion lue sur le blogo­sphère. Ce roman m’a permis de me remettre en mémoire l’hor­rible acci­dent du ferry Esto­nia entre l’Es­to­nie et la Suède, acci­dent qui a causé la mort de 852 personnes en 1994. Mais si ce naufrage est bien le point central du roman, celui-ci raconte surtout la diffi­culté de rapports entre un fils et ses parents. Laurits Simon­sen rêvait d’être pianiste, mais son père d’une sévé­rité et d’un égoïsme à toute épreuve l’a forcé à deve­nir méde­cin. Le jour où Laurits compren­dra l’am­pleur des manœuvres de son père, il fuira s’ins­tal­ler en Estonie.
De ruptures en ruptures, de drames en drames, il est, à la fin de sa vie, rede­venu pianiste sous l’iden­tité de Lawrence Alexan­der, loin d’être un virtuose, il anime les croi­sières et tient le piano-bar. C’est ainsi que nous le trou­vons au deuxième chapitre du roman, le premier étant consa­cré à l’ap­pel au secours de l’Es­to­nia le 28 septembre 1994. Les diffi­cul­tés dans lesquelles dès l’en­fance le narra­teur s’est trouvé englué à cause de l’égo surdi­men­sionné d’un père tyran­nique nous appa­raît peu à peu avec de fréquents aller et retour entre le temps du récit et le passé du narrateur.

Le récit est impla­cable et très bien mené mais alors pour­quoi ai-je quelques réserves, j’ai trouvé le récit un peu lourd, très lent et trop démons­tra­tif pour moi. J’ai vrai­ment du mal à croire au person­nage du père mais peut-être ai-je tort ! Il existe, sans doute des êtres inca­pables à ce point d’empathie ! Je pense, aussi, que je lis beau­coup de livres et que j’en demande peut être trop à chacun d’entre eux. Mais, à vous, donc de vous faire une idée de ces quelques « feuilles allemandes ».

Citations

l’alcool et le chagrin

J’ai vidé dans le lavabo ce qui restait de la bouteille de whisky. Ce truc n’a fait qu’empirer les choses. Ça n’avait que le goût du chagrin.

Le titre

J’étais heureux d’ar­ri­ver dans le port de Venise après un long voyage ‑cette ville est la seule que j’ar­rive à suppor­ter plus de trois jours, elle est un entre deux, ni terre, ni mer.

Le naufrage

1h48. Au plus noir de la nuit, dans les lotis­se­ments de la tempête, le bateau bleu et blanc dressa une dernière fois sa proue vers le ciel et, moins d’une heure après son appel de détresse, dispa­rut dans les eaux avec un profond soupir. Avec lui sombraient les rêves et les espoirs, les désirs, les inquié­tudes, les peurs et les lende­mains de tout ceux qui était restés à bord.

Édition Galli­mard (Du Monde Entier)

Traduit de l’al­le­mand par Bernard Lortholary

Après « Le liseur » que j’ai beau­coup appré­cié (mais pas chro­ni­qué), j’ai bien aimé ce roman. Cet auteur alle­mand, Bern­hard Schlink, sait racon­ter la vie de gens simples. On sent aussi chez lui, un grand inté­rêt pour les femmes et une confiance dans leur bon sens venant sans doute de l’amour mater­nel. Olga a eu le malheur de ne pas connaître cet amour, trop tôt orphe­line, elle sera élevée par une grand mère qui ne l’ai­mait pas. Intel­li­gente, elle devien­dra insti­tu­trice. Très vite, elle rencon­trera Herbert fils du notable de son village. Voilà le premier (et le seul en tant que femme) amour de sa vie, elle aimera Herbert de toute la force dont elle est capable, sans vouloir pour autant l’empêcher de vivre sa vie d’aven­tu­rier pour le garder près d’elle. Elle souf­frira de tous ses départs, et ne parta­gera pas ses certi­tudes. Ses combats contre les Heréos lui semblent peu glorieux mais son amour est plus fort que tout. Quand Herbert, en 1913, part en Artique, elle a peur et commence à l’at­tendre. Elle lui écrit et par un tour de passe passe roma­nesque l’au­teur retrouve ses lettres. On a ainsi plusieurs voix et plusieurs moments de la vie d’Olga qui se rejoignent dans ce roman que l’on peut quali­fier de roman choral. Pour Olga tout le mal de l’Al­le­magne vient de Bismarck qui a appris à son peuple à se voir et se croire trop grand.

Ce person­nage histo­rique aura une très grande impor­tance dans la vie et la mort d’Olga.
Cela a fait remon­ter en moi, un souve­nir person­nel : en 1960, mes parents m’avaient envoyée en Alle­magne, j’étais très jeune et la famille chez qui j’étais m’avait fait rencon­trer une femme très âgée qui parlait bien le fran­çais et comme Olga, elle m’avait dit que toutes ces guerres c’était la faute faute de Bismarck, plus tard quand j’ai étudié l’his­toire je me suis rendu compte qu’elle ne disait pas n’im­porte quoi. Cette femme aurait peut-être pu pronon­cer les mêmes paroles qu’Olga :

Elle esti­mait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu’il avait assis l’Al­le­magne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevau­chée, les Alle­mands avaient tout voulu trop grand.

Ce roman est une façon de revi­si­ter le passé de l’Al­le­magne et de comprendre ses habi­tants pendant ce si doulou­reux ving­tième siècle sans, pour une fois, le faire de façon trop tragique. Dans ce jour du 11 novembre cela fait du bien de se replon­ger dans toutes les méandres des erreurs de ce grand pays et de tout faire pour être défi­ni­ti­ve­ment à l’abri des guerres fratri­cides en Europe et colo­niales hors de nos fron­tières. Et une bonne façon de parti­ci­per au chal­lenge d’Eva.

Citations

L’amour de deux êtres séparés, hier et aujourd’hui.

Nous étions plus patients que vous autres. Beau­coup de couples, à l’époque, étaient sépa­rés pendant des mois et des années, et se trou­vaient réunis pour peu de temps seule­ment. Nous étions forcés d’ap­prendre à attendre. Aujourd’­hui, vous télé­pho­nez, vous prenez le train, la voiture, l’avion, et vous pensez que l’autre est à votre dispo­si­tion. En amour, l’autre n’est jamais à disposition.

Le manque d’amour

J’ai senti l’aver­sion que grand-mère avait pour moi, comme je l’avais toujours sentie. Parfois elle me frap­pait, et souvent elle me criait dessus. Mais même quand elle n’en faisait rien, l’éle­vait même pas la voix, son aver­sion était dans l’air comme une odeur. 

Tel père tel fils (le père disparu en Artique en 1913 et le fils nazi en 1936)

Je me suis souvent demandé, ces dernières années, quelle posi­tion tu aurais prise, par rapport à tout ça. Je n’ai pas l’im­pres­sion que les nazis rêvent de colo­nies ou de l’Arc­tique, et peut-être que ça te sauve­rait d’eux. Mais tout est trop gran­diose, avec eux, et quand on est dans le gran­diose, les rêves chimé­riques ne sont pas loin. Peut-être que tu voudrais leur apprendre à rêver de colo­nie et d’Arctique.
Je suis plein d’amer­tume, contre Erik et contre toi. C’est la chair de ta chair et le sang de ton sang. Il est aussi bête que toi et aussi lâche que toi. Il égale­ment capable d’être aussi gentil que toi. Mais la gentillesse ne saurait compen­ser la bêtise et la lâcheté.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Isabelle Liber

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard
Et quand je pense que j’ai hésité à choi­sir ce livre et cela parce que j’avais vu qu’il s’agis­sait de Tchernobyl …
C’est un grand bonheur ce roman, jusqu’à la dernière ligne. On regrette d’être arrivé à la page 150 aussi rapi­de­ment. Mais pour­quoi donc cet enthousiasme ?
- D’abord à cause du person­nage de Baba qui vit aussi bien avec les vivants que les morts, elle est si atta­chante dans sa simpli­cité et son natu­rel. Son ancien métier d’aide soignante lui a permis de se faire une idée assez précise de la nature humaine : ni trop idéa­li­sée ni trop pessimiste.
Elle a un sens de la répar­tie à toute épreuve, et cela parce qu’elle n’a plus peur de rien puis­qu’elle est une morte en sursis depuis si longtemps.
Comme elle parle assez régu­liè­re­ment à Yégor son mari mort depuis un certain temps, Elle nous fait aussi connaître la vie avant l’ex­plo­sion de la centrale nucléaire. On retrouve, alors, les hommes russes alcoo­liques violents et de bien mauvais pères. Mais aussi le plai­sir de vivre dans un petit village avec la nature accueillante et nour­ri­cière autour de chaque maison.
- Les autres habi­tants du village sont tous des zombies resca­pés de la catas­trophe de Tcher­no­byl mais ils préfèrent mourir là que loin de chez eux dans des villes peu accueillantes et dans des immeubles vétustes.
- Le village va se souder autour d’un meurtre d’un homme qui avait décidé pour se venger de sa femme de venir dans ce village y faire mourir sa petite fille.
- Notre Baba va y tenir un rôle impor­tant mais son vrai soucis c’est de réus­sir à lire la lettre que sa petite fille Laura lui a envoyée. Comme Baba ne lit que Le russe elle ne peut même pas devi­ner en quelle langue est écrite cette lettre.
Évidem­ment je ne peux divul­gâ­cher tous les ressorts de l’in­trigue roma­nesque mais ce roman est si bien agencé que cela contri­bue au plai­sir de la lecture.
Je suis ravie de parti­ci­per avec ce roman au mois de novembre de la litté­ra­ture alle­mande comme l’avait suggéré Eva, car ce livre tout en légè­reté et humour tranche complè­te­ment avec ce que je reproche aux auteurs alle­mands. Je les trouve souvent trop didac­tiques et un peu lourds. Si, ici, le sujet reste tragique le carac­tère de Baba Dounia qui nous permet de sourire souvent le rend pour­tant beau­coup plus proche de nous.

Citations

Son mari Yégor

Autre­fois, mes pieds étaient fins et déli­cats, poudrés de la pous­sière qu’ils soule­vaient dans la rue, magni­fiques dans leur nudité. Yégor les aimaient. Il m’a inter­dit de marcher pieds nus parce qu’à la seule vue de mes orteils, les hommes avaient déjà le sang qui leur montait à la tête.
Main­te­nant, quand Yégor passe me voir, je montre du doigt les deux boudins fice­lés dans des sandales de marché et je dis : Tu vois ce qui reste de la splen­deur d’antan ? 
Alors il rit et il affirme que mes pieds sont toujours aussi jolis. Depuis qu’il est mort, il est très poli, l’hypocrite.

Les vieux journaux

Dans le « Paysanne » que je feuillette, il y a des recettes à faire avec de l’oseille, un patron de couture, une brève histoire d’amour dans un kolkhoze et une liste d’ar­gu­ments contre le port du panta­lon pour les femmes, sauf au travail. Le maga­zine date de février 1986.

Maria sa voisine

Je me dis que Maria n’au­rait jamais dû venir ici. Ce ne sont pas les radia­tions. C’est le calme qui lui fait du mal. Maria a sa place en ville, où elle peut tous les jours avoir son lot de querelles chez le boulan­ger du coin. Ici, comme personne n’a envie de se dispu­ter avec elle, elle ne se sent plus exis­ter , et son corps gonfle tandis que son âme rétrécit.

Le conducteur de bus

Boris raconte ce qu’il a vu à la télé. De la poli­tique, encore et toujours ; l’Ukraine, le Russie, l’Amé­rique. Je n’écoute que d’une oreille. Bien sûr, c’est impor­tant la poli­tique, mais si on veut manger de la purée un jour, c’est quand même à nous de biner les pommes de terre.

C’est bien vrai .…

Mon travail m’a ensei­gné que les gens n’en font toujours qu’à leur tête. Ils demandent des conseils, mais en réalité, ils n’ont que faire de l’avis des autres. De ce qu’on leur dit, ils ne retiennent que ce qui leur convient, et ils ignorent le reste. J’ai appris à ne pas donner de conseils, à moins qu’on ne me le demande expres­sé­ment. Et à ne pas poser de questions.

Un soir de la vie d’une femme aide-soignante en Russie

Je ne retrouve mes esprits que le soir venu. Il est dix heures , les enfants dorment dos à dos dans le grand lit et je sors leur cahier de leur cartable pour contrô­ler leurs devoirs. La vais­selle est lavée , les chaus­settes repri­sée. Je suis loin d’ex­cel­ler dans les tâches ména­gères, mais je fais de mon mieux. Je vais à la cuisine et je bois un verre d’eau du robi­net. Elle a un goût salé, le goût de mes larmes. Au fond, je ne suis qu’une femme comme des millions d’autres, mais ça ne m’empêche pas d’être malheu­reuse. Quelle imbé­cile je fais.