Traduit de l’américain par Mathilde Bach

Bien présenté par mes blogs préfé­rés, je savais que je lirai à mon tour ce roman de 952 pages (en édition poche). Aucune décep­tion et un coup de cœur pour moi, je rejoins Keisha, Jérôme, Kathel pour dire que ce premier roman de Nathan Hill est un coup de maître. Son seul défaut est d’avoir voulu tout racon­ter l’Amérique qui va mal en un seul roman. Tout ? pas complè­te­ment puisque le racisme n’y est pas évoqué. Le fil conduc­teur est tenu par Samuel aban­donné par sa mère à l’age de 11 ans, il est devenu profes­seur de litté­ra­ture dans une petite univer­sité, le roman raconte sa quête pour retrou­ver et comprendre sa mère. Il fera face d’abord à une certaine Laura, étudiante qui a mis le prin­cipe de la triche au cœur de son acti­vité intel­lec­tuelle ; puis, on le voit passer son temps à jouer dans un monde virtuel où il tue, des nuits entières, des dragons et des orques, on découvre grâce à cela l’univers des joueurs « drogués » par les jeux vidéo. À cause de cette passion nocturne il est bien le seul à ne pas savoir que sa mère fait le « buzz » sur les réseaux sociaux. On la voit sur une vidéo qui tourne en boucle jeter des cailloux sur sur un candi­dat à la prési­dence des Etats-Unis, un sosie de Trump, un certain Parker qui ressemble tant au président actuel. Pour que Samuel comprenne le geste de sa mère, il faudra remon­ter aux événe­ments qui ont secoué Chicago en 1968 et pour mettre le point final à cette longue quête retrou­ver les raisons qui ont fait fuir la Norvège au grand-père de Samuel en 1941. Toutes les machi­na­tions dont sont victime Samuel et sa mère ne sont fina­le­ment l’oeuvre que d’un seul homme qui a tout compris au manie­ment des médias et à celui des foules ? Je ne peux pas en dire plus sans divul­gâ­cher l’intrigue roma­nesque.

Mais pour moi ce n’est pas l’essentiel, ce qui m’a complè­te­ment accro­chée, c’est le talent de Nathan Hill pour décrire diffé­rentes strates de la société nord-améri­caine. Quand il nous plonge dans le monde des joueurs complè­te­ment drogués aux jeux vidéo, on sent qu’il s’est parfai­te­ment rensei­gné sur leurs habi­tudes et le roman devient prati­que­ment un docu­men­taire, je ne savais pas que l’on pouvait s’enrichir en vendant des objets virtuels qui n’existent que dans un jeu. Les mœurs des étudiants améri­cains nous sont plus fami­lières : il y a du Philippe Roth dans les ennuis de Samuel avec le poli­ti­que­ment correct de l’université mené par une étudiante qui préfère tricher plutôt que travailler.
Les entre­prises améri­caines qui se soucient si peu de leurs employés, la police de Chicago qui, en 1968, s’est compor­tée plus comme une milice néo-fasciste que comme une police d’une grande démo­cra­tie, et les manœuvre des candi­dats à la prési­dence des Etats-Unis tout cela enri­chit le roman peut être trop ? Je remarque que plus les romans fran­çais s’allègent plus les romans nord-améri­cains s’allongent.

Citations

Portrait

Il sait bien à quel point c’est désa­gréable et condes­cen­dant de corri­ger la gram­maire de quelqu’un dans une conver­sa­tion. C’est du même ordre que d’être à une fête et rele­ver le manque de culture de son voisin,c’est d’ailleurs préci­sé­ment ce qui est arrivé à Samuel lors de sa première semaine à l’université. Dans un dîner de présen­ta­tions orga­nisé chez la doyenne de l’université, sa patronne,une ancienne prof de Lettres qui avait grimpé les éche­lons admi­nis­tra­tifs un à un. Elle avait bâti le genre de carrière acadé­mique tout à fait typique : elle savait abso­lu­ment tout ce qu’il y avait à savoir dans un domaine extra­or­di­nai­re­ment restreint (sa niche à elle, c’était la produc­tion litté­raire pendant la Grande Peste) . Au dîner, elle avait solli­cité son avis sur une partie spéci­fique des « Contes de Canter­burry », et, lorsqu’il avait hésité, s’était écriée, un peu trop fort : » Vous ne l’avez pas lu ? Oh, ça alors, doux Jésus. »

Le produit livre

- Je construit des livres. C’est surtout pour créer une valeur. Un public. Un inté­rêt. Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant.…ce qu’on crée en réalité, c’est de la valeur. Le livre,c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Hypocondriaque

Il était d’une fran­chise et d’une impu­deur totales sur les détails de son état. Il parlait comme les gens atteints d’une mala­die terrible, de cette manière qu’a la mala­die d’éclipser toute notion de pudeur et d’intimité. Racon­tant par exemple son désar­roi en matière de prio­rité quand il avait la diar­rhée et la nausée » en même temps »

Les nouvelles mode pour les régimes alimentaires américaines.

- Je vais commen­cer un nouveau régime bien­tôt. Le régime pléisto . T » en as entendu parler ?
-Nan.
-C’est celui où tu manges comme au pléis­to­cène. En parti­cu­lier l’époque taren­tienne, dans la dernière période glaciaire. – Comment on sait ce qu’ils mangeaient au pléis­to­cène ?
-Grâce à la science. En fait, tu manges comme un homme des cavernes, sauf que t’as pas à t’inquiéter des masto­dontes. Et en plus, c’est sans gluten. L’idée, c’est de faire croire à ton corps que tu as remonté le temps, avant l’invention de l’agriculture.

Mœurs capitalistes aux USA

Sa société déposa le bilan. Et ce, malgré le mémo qu’elle avait diffusé auprès de ses employés deux jours seule­ment aupa­ra­vant, annon­çant que tout allait pour le mieux, que les rumeurs de faillite étaient exagé­rées, qu’ils ne devaient en aucun cas vendre leurs actions, voire qu’il pouvait même penser en acqué­rir davan­tage vu leur déva­lua­tion actuelle. Henri l’avait fait, il y avait appris par la suite qu’au même moment leur PDG reven­dait toutes ses parts. Toute la retraite de Henry était ainsi passée dans un tas d’actions qui ne valaient plus un clou, et lorsque la société sortit de la faillite et émit de nouvelles actions, elle ne furent propo­sées qu’au comité exécu­tif et aux gros inves­tis­seurs de Wall Street. Henri se retrouva donc sans rien. Le confor­table bas de laine qu’il avait mis des années à remplir s’était évaporé en un seul jour.

Tricher

Et cepen­dant, même de cela elle doutait, car si ce n’était pas grave qu’elle triche pour un devoir, alors dans ce cas pour­quoi ne pour­rait-elle pas tricher pour tous les devoirs. Ce qui était un peu embê­tant car l’accord qu’elle avait passé avec elle-même au lycée quand elle avait commencé à tricher, c’est qu’elle avait le droit de tricher autant qu’elle voulait main­te­nant à condi­tion que plus tard, quand les devoirs devien­draient vrai­ment impor­tant, elle se mette à travailler pour de vrai. Ce moment n’était pas encore arrivé. En quatre ans de lycée et une année d’université, elle n’avait rien étudié étudier qu’elle puisse quali­fier de vrai­ment impor­tant. Donc elle conti­nuait à tricher. Dans toutes les matières. Et à mentir. Tout le temps. Sans le moindre senti­ment de culpa­bi­lité.

Fin d’une discussion avec une étudiante qui a copié son de voir sur internet

Laura sort en trombe de son bureau et,une fois dans le couloir, se retourne pour lui crier dessus : « Je paie pour étudier ici ! Je paie cher ! C’est moi qui paie votre salaire,vous n’avez pas le droit de me trai­ter comme ça ! Mon père donne beau­coup d’argent à cette école ! Bien plus que ce que vous gagnez en un an ! Il est avocat et vous allez avoir de ses nouvelles ! Vous êtes allé beau­coup trop loin ! Vous allez voir qui commande ici »

Humour

Tu serais étonné du nombre de médi­ca­ments très effi­caces qui ont été déve­lop­pés à l’origine pour trai­ter les problèmes sexuels mascu­lins. C’est, concrè­te­ment, le moteur prin­ci­pal de toute l’industrie phar­ma­ceu­tique. Remer­cions le Seigneur que les dysfonc­tion­ne­ment sexuel mascu­lin existent.

La retraite

Tous les endroits semblaient aussi horribles les uns que les autres, car ce qu’on ne dit jamais sur les voyages à la retraite, c’est que pour en profi­ter il faut pouvoir suppor­ter un mini­mum la personne avec qui vous voya­gez. Et rien que d’imaginer tout ce temps passé ensemble, en avion, au restau­rant, dans des hôtels. Sans jamais pouvoir échap­per l’un à l’autre, le côté de leur arran­ge­ment actuel était qu’il pouvait toujours prétendre que la raison pour laquelle ils se voyaient si peu, c’était qu’ils avaient des emplois du temps char­gés, pas qu’ils se détes­taient cordia­le­ment.

Un concerto dont il est question dans ce roman

Max Bruch n’a pas reçu un centime pour cette oeuvre

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman a été chau­de­ment défendu par une partie des lectrices du Club et cela lui a valu de parti­ci­per « au coup de cœur des coups de cœurs » de l’année 2017/​2018.
J’avais déjà essayé de le lire, mais l’écriture m’avait immé­dia­te­ment rebu­tée. Je ne suis pas à l’aise lorsque je sens que, de façon arti­fi­cielle, l’écrivain adopte une style « poétique » . Ici , cela passe par des mots vieillis qui ne rajoutent pas grand chose au récit : Corroyage, Extrace, Hiero­phante, Hongroye. Et puis par un rythme de phrases très parti­cu­lier. L’écrivain dit qu’il a voulu décrire le bascu­le­ment d’une petite ville de province : Besan­çon qu’il ne nomme pas (mais il dit que c’est la ville où est né Victor Hugo), vers le monde moderne pendant les années 19701980. Mais ce n’est vrai­ment qu’une toile de fond très loin­taine à une vie de famille tota­le­ment pertur­bée par la mort d’un jeune enfant, le petit frère du narra­teur. Sa mère va conti­nuer à le faire vivre dans son imagi­naire et dans sa folie, elle lui dresse un couvert, fait son lit, achète des vête­ments et des four­ni­tures scolaires pour lui.… Le père essaiera d’oublier tout cela dans l’alcool. Mais ce drame semble très loin­tain car il est vu à travers les yeux d’un enfant. Je pense que la seule façon d’aimer ce livre c’est d’aimer la langue de cet auteur, langue à laquelle je n’ai pas été sensible. Les deux passages que j’ai notés vous permet­tront, je l’espère, de vous faire une idée par vous même.

Citations

le linge qui sèche

Margue­rite-des-Oiseaux possé­dait des culottes semblables à des voiles. Des culottes de trois trois-mâts que l’on imagi­nait gréées sur son fessier et que le moindre pet gonflait comme un grand foc afin de la propul­ser de la cuisine aux latrines. Les culottes de grand-mère, simples esquifs, ne prenaient pas le large et ressem­blaient plutôt à des taies d’oreiller munies de deux grands trous. Celles de maman étaient à peine un peu moins prudes et formaient presque un V du côté de l’entre-cuisse. Quant aux slips de Lucien : inexis­tants. Elle les pendait ailleurs, Fernande, avec ses culottes à elle, dans un bûcher fermé à clé, hors de la vue des cuistres. Quand on a épousé un Monsieur d’importance qui possède pardes­sus, brillan­tine et joues flasques, on exhibe pas ces choses de basse extrace aux yeux du tout-venant.

Effet de style « poétique »

Il possé­dait en lui, quelque chose d’inné, de bestial, comme un cri des cavernes lorsqu’un premier orage illu­mina la grotte ; un cri qui se serait trans­mis le silex en silex, de tison en disant, de feu en feu, de foyer en foyer, de forge en forge, et qui aurait fini par échouer, ici, entre ses mains de forge­ron, comme il l’était sans doute écrit de toute éter­nité tant il semblait évident que Jacky avait dû naître d’un ventre de fer en fusion entre deux cuisses de lave au temps des grandes fissures cambriennes tandis que les volcans proje­taient dans les menus quelques myriades d’enclumes phos­pho­res­centes.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Lais­sez moi vous dire une chose. On est jamais trop vieux pour apprendre.


Après Domi­nique, Kathel, Keisha et tant d’autres, je viens vous recom­man­der la lecture de cette épopée. Voici le sujet, tel que le raconte la quatrième de couver­ture :

« lorsque Jay Mendel­sohn, âgé de quatre-vingt-et-un ans, décide de suivre le sémi­naire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’ Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croi­sière théma­tique sur les traces d’Ulysse. »

Daniel Mendel­sohn a écrit un roman concer­nant la famille de sa mère assas­si­née lors des massacres de la Shoah : « Les Dispa­rus » -récom­pensé par le prix Médi­cis en 2007-, livre qui m’avait beau­coup marquée . (C’était avant Luocine, et je me promets de le relire). Il consacre donc ce temps roma­nesque et son talent d’écrivain à la quête de la person­na­lité de son père. Il le fait à travers l’analyse minu­tieuse de l’Odyssée, ce si diffi­cile retour d’Ulysse vers son royaume d’Ithaque, son épouse Péné­lope et son fils Télé­maque. On y retrouve tous les récits qui ont construit une partie de notre imagi­naire. Ulysse et ses ruses, Péné­lope et sa fidé­lité à toute épreuve, Télé­maque, ce fils qui recherche son père, mais aussi le Cyclope, Circé, Calypso, les enfers… tous ces récits, grâce au talent du profes­seur Daniel Mendel­sohn, nous permettent de réflé­chir à la condi­tion humaine. On aurait, je pense, tous aimé parti­ci­per à ce sémi­naire au cours duquel ce grand spécia­liste de la litté­ra­ture grecque et latine, n’assène pas son savoir mais construit une réflexion commune aux parti­ci­pants et au profes­seur grâce aux inter­ven­tions perti­nentes de ses étudiants. Je n’ai pas très bien compris si tous connaissent le grec ancien ou si (comme cela me semble plus probable) seul le profes­seur peut se réfé­rer au texte origi­nel. L’épopée prend vie et se mêle à la quête de l’auteur. Qui se cache derrière ce père taiseux, inca­pable de montrer ses senti­ments à ses enfants ou à son épouse ? Certai­ne­ment plus que la person­na­lité d’un père ingé­nieur devant lequel son fils trem­blait avant de lui avouer qu’il ne compre­nait rien aux mathé­ma­tiques. Au détour d’une réac­tion d’étudiant, d’une phrase analy­sée diffé­rem­ment, nous compre­nons de mieux en mieux ces deux fortes person­na­li­tés si diffé­rentes. On se prend à rêver que tous les pères et tous les fils sachent un jour entre­prendre ce voyage vers une réelle connais­sance de l’autre. Daniel est écri­vain et profes­seur, le chapitre inti­tulé « Anagno­ri­sis », où il s’agit bien de « recon­nais­sance » se termine ainsi :
Quand vous ensei­gnez, vous ne savez jamais quelles surprises vous attendent : qui vous écou­tera ni même, dans certains cas, qui déli­vrera l’enseignement.
Et il avait commencé 60 pages aupa­ra­vant de cette façon :
Une chose étrange, quand vous ensei­gnez, c’est que vous ne savez jamais l’effet que vous produi­sez sur autrui ; vous ne savez jamais, pour telle ou telle matière, qui se révé­le­ront être vos vrais étudiants, ceux qui pren­dront ce que vous avez à donner et se l’approprieront -sachant que « ce que vous avez appris d’un autre profes­seur, une personne qui s’était déjà demandé si vous assi­mi­le­riez ce qu’elle avait à donner.…
Quel effet de boucle admi­rable et toujours recom­men­cée, oui nous ne sommes au mieux que des trans­met­teurs d’une sagesse qui a été si bien racon­tée et mise en scène par Homère. J’ai beau­coup de plai­sirs à racon­ter les exploits d’Ulysse à mes petits enfants qui s’émerveillent à chaque fois du génie du rusé roi d’Ithaque, j’ai retrouvé le livre dans lequel enfant j’avais été passion­née par ces récits. Et je crois que comme le père et le fils Mendel­sohn, j’aimerais faire cette croi­sière pour confron­ter mes souve­nirs de récits à ces merveilleux paysage de la Grèce.
Peut-être que comme Jay, je trou­ve­rai que l’imaginaire est telle­ment plus riche que la réalité, et puis hélas je n’ai plus de parents à retrou­ver car il s’agissant bien de ça lors de cette croi­sière « sur les pas d’Ulysse » permettre à Daniel de retrou­ver la facette qu’il ne connais­sait pas de son père, celui qui sait s’amuser et se détendre et faire sourire légè­re­ment la compa­gnie d’un bateau de croi­sière. Bien loin de l’austère ingé­nieur féru de formules de physique devant lequel trem­blait son plus jeune fils.

Citations

Relations d’un fils avec un père qui n’aime pas qu’on fasse des petites manières ou des histoires.

Lorsque mon père racon­tait cette histoire, il passait rapi­de­ment sur ce qui, à moi, me semblait être la partie la plus inté­res­sante – la crise cardiaque, sa préci­pi­ta­tion, à mon sens, poignante à rejoindre mon grand-père, l’action, en un mot – et s’étendait sur ce qui avait été pour moi, à l’époque, le moment le plus ennuyeux : les rota­tions de l’avion. Il aimait racon­ter cette histoire, car pour lui, elle montrait que j’avais très bien su me tenir : j’avais supporté sans me plaindre l’assommante mono­to­nie de tous ces ronds dans l’air, de tout cette distance parcou­rue sans avan­cer. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait mon père, qui avait horreur que l’on fasse des histoires, et même à cette époque, malgré mon jeune âge, je compre­nais vague­ment qu’en donnant une légère inflexion caus­tique au mot « histoires », c’était en quelque sorte ma mère et sa famille qu’il visait. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait papa d’un hoche­ment de tête appro­ba­teur. « Il est resté sage­ment assis, à lire, sans un mot ».
De longs voyages, sans faire d’histoires. Des années ont passé depuis ce long périple de retour, et depuis, j’ai moi-même eu à voya­ger en avion avec des enfants en bas âge, et c’est pour­quoi, lorsque je repense à l’histoire de mon père, deux choses me frappent. La première, c’est que cette histoire dit surtout à quel point « lui » s’était bien tenu. Elle témoigne de la façon exem­plaire dont il a géré tout cela, me dis-je main­te­nant : en mini­mi­sant la situa­tion , en faisant comme s’il ne se passait rien d’anormal, en donnant l’exemple et restant lui-même tran­quille­ment assis, et en résis­tant -contrai­re­ment à ce que j’aurais fait car, à bien des égards, je suis davan­tage le fils de ma mère et le petit-fils de Grandpa – à la tenta­tion d’en rajou­ter dans le sensa­tion­nel ou de se plaindre.
La seconde chose qui me frappe quand je repense aujourd­hui à cette histoire, c’est que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble dans l’avion , l’idée de nous parler ne nous a pas effleu­rés un instant.
Nous avions nos livres et cela nous suffi­sait.

Les questions que posent les récits grecs et qui nous concernent toujours.

Nous savons bien sûr que « l’homme » n’est autre Ulysse. Pour­quoi Homère ne le dit-il pas d’emblée ? Peut-être parce que, en jouant dès l’abord de cette tension entre ce qu’il choi­sit de dire (l’homme) et ce qu’il sait que nous savons (Ulysse), le poète intro­duit un thème majeur, qui ne cessera de s’intensifier tout au long de son poème, à savoir : quelle est la diffé­rence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous ? Cette tension entre anony­mat et iden­tité sera un élément clé de l’intrigue de l’odyssée. Car la vie de son héros dépen­dra de sa capa­cité de cacher son iden­tité à ses enne­mis, et de la révé­ler, le moment venu, à ses amis, à ceux dont il veut se faire recon­naître : d’abord son fils, puis sa femme, et enfin son père.

Message d Homère

L’Odyssée démontre la vérité de l’un des vers les plus célèbres et les plus trou­blants, que le poète met dans la bouche d’Athena à la fin de la scène de l’assemblée :«Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent. »

Le plaisir des mots venant du grec

Les récits de Nestor sont des exemples de ce que l’on appelle les récits du « nostos ». En grec, « nostos » signi­fie « le retour ». La forme pluriel du mot, « nostoi », était en fait le titre d’une épopée perdue consa­crée au retour des rois et chefs de guerre grecs qui combat­tirent à Troie. L’Odyssée est-elle même un récit du « nostos », qui s’écarte souvent du voyage tortueux d’Ulysse à Ithaque pour rappe­ler, sous forme conden­sée, Les « nostoi » d’autres person­nages, comme le fait ici Nestor -presque comme s’il crai­gnait que ces autres histoires de « nostoi » ne survivent pas à la posté­rité. Peu à peu, le mot « nostoi », teinté de mélan­co­lie et si profon­dé­ment ancrée dans les thèmes de l’Odyssée, a fini par se combi­ner à un autre mot du vaste voca­bu­laire grec de la souf­france, « algos », pour nous offrir un moyen d’exprimer avec une élégante simpli­cité le senti­ment doux-amère que nous éprou­vons parfois pour une forme parti­cu­lière et trou­blante de vague à l’âme. Litté­ra­le­ment, le mot signi­fie « la douleur qui naît du désir de retrou­ver son foyer », mais comme nous le savons, ce foyer, surtout lorsqu’on vieillit, peut aussi bien se situer dans le temps que dans l’espace, être un moment autant qu’un lieu. Ce mot est « nostal­gie ».

L’implication de l’écrivain dans le récit de l’odyssée

J’avais hâte d’aborder l’épisode de la cica­trice d’Ulysse, où se trouve mêlé dans deux thèmes essen­tiels de l’Odyssée : la dissi­mu­la­tion et la recon­nais­sance, l’identité et la souf­france, la narra­tion et le passage du temps. Mais une fois de plus, j’ai dû me rendre à l’évidence, les étudiants ne s’intéressaient pas du tout au même chose que moi. Seul Damien, le jeune Belge, avait parlé de la cica­trice d’Ulysse sur notre forum. Sans doute, me dis-je, est-ce parce que je suis écri­vain que cette scène me fascine plus qu’eux : car tout l’intérêt de la compo­si­tion circu­laire est de four­nir une solu­tion élégante au défi tech­nique qui se présente à quiconque veut entre­la­cer le passé loin­tain à la trame d’un récit au présent en gommant les sutures.

Pour comprendre ce passage, il faut savoir que l’auteur est homosexuel. Cela avait été difficile pour lui de le dire à ses parents. Mais son père ne l’avait pas jugé à l’époque. Il est en train de faire une croisière sur « les pas d’Ulysse ». Il est adulte et son père est très vieux. Dialogue père fils

Papa, attends, insis­tai-je. Donc, si je comprends bien, il y a eu un garçon gay amou­reux de toi dans le Bronx, c’est de lui que te vient ton surnom de « Loopy », et tu n’as jamais songé à m’en parler ?
Mon père baissa les yeux. C’est simple­ment, Dan, que… Je ne savais pas trop comment t’en parler.
Que répondre à cela ? Alors j’ai fait comme mon père : j’ai été sympa avec lui.
C’est bon, dis-je. Au moins, main­te­nant, c’est fait. Bon Dieu, papa…
Il appuya sur un bouton de son iPad et l » Iliade émit une lumière bleu­tée dans la pénombre. Ouais, on dirait… Puis il leva les yeux et dit : c’est une croi­sière sur l’Odyssée, n’oublie pas. Chacun a une histoire à racon­ter. Et chacun a… son talon d’Achille.
Oui, sans doute.

Traduit de l’allemand par Georges STURM. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Il est très rare que je lise des romans poli­ciers, mais c’est tout l’intérêt de ce club de lecture : se lais­ser guider vers des romans que j’ignorerais autre­ment. Ce roman permet de revivre le terrible hiver 1947 à Hambourg. Il y a fait un froid sibé­rien de janvier à mars. Et dans cette ville bombar­dée qui n’a pas encore eu le temps de se recons­truire, la popu­la­tion grelotte, a faim et vit pour une grande’ partie des plus pauvres dans des condi­tions de promis­cuité terribles. Beau­coup de gens fuyant les russes, ou n’ayant plus de maison s’entassent dans des hangars ou des bunkers et doivent leur survie à la fouille des décombres lais­sés par les bombar­de­ments. Sur ces ruines, quatre corps nus seront décou­verts, un homme deux femmes et une fillette (le fait est réel, la police n’a jamais pu savoir qui étaient ces gens et n’a pas pu trou­ver leur assas­sin). L’enquête est menée par un poli­cier Frank Stave, un adjoint qu’il n’apprécie pas Maschke, un anglais (Hambourg est encore en 1947 sous domi­na­tion britan­nique) James C. MsDo­nald. La vie après le IIIe Reich à Hambourg est beau­coup plus passion­nante que l’enquête elle-même (mais c’est une non-spécia­liste du genre « poli­cier » qui le dit !).

Au début j’étais gênée par le côté larmoyant du poli­cier : oui les Alle­mands ont souf­fert après la guerre mais étant donné le trai­te­ment qu’ils avaient réservé à l’Europe, je me sentais peu de compas­sion. Et puis, peu à peu, les person­nages se sont étof­fés et on sent que pour revivre, l’Allemagne doit faire face à son passé, beau­coup essaient de le faire, mais aussi que l’on ne peut pas tour­ner la page brus­que­ment. Les Alle­mands qui avaient vu leurs maisons détruites par les bombes anglaises étaient dans la misère et dans le déses­poir car ils se sentaient aussi coupables que victimes. Cela donne une ambiance étrange que cet écri­vain a parfai­te­ment rendu. On sent aussi qu’il faudra beau­coup de temps pour que les Alle­mands prennent conscience de l’étendue des horreurs que les nazis ont commises. Hambourg est rempli de réfu­giés, de personnes dépla­cées, mais aussi de bour­reaux qui se cachent parmi tous ces gens et espèrent ainsi échap­per à la justice.

Ce roman plaira sans doute aux amateurs des enquêtes poli­cières, avec des flics un peu glauques et ayant trop vu d’horreurs pour garder confiance dans la bonté des hommes. Mais même les non-lecteurs du genre aime­ront ce roman qui se situe à une époque très inté­res­sante, celle où les Alle­mands n’ont pas encore réalisé l’étendue des horreurs nazies et où ils doivent mettre leur fierté dans leur poche et accep­ter que les vain­queurs qui les occupent et qui ont détruit leurs villes soient les maîtres de leur pays.

Citations

En 1947 à Hambourg

Il arrive que de jeunes Hambour­geois, dont certains viennent juste d’être libé­rés d’un camp de prison­niers des Alliés, chahutent des soldats britan­niques dans les rues sombres, par fierté natio­nale comme ils disent, sans toute­fois oser aller plus loin. Stave quant à lui ne ressent aucune haine des occu­pants, même si c’est bien une bombe anglaise qui lui a ravi Marga­rethe. Confu­sé­ment, il se sent honteux des crimes des nazis, et c’est pour­quoi, même si l’idée lui paraît perverse, il se sent libéré d’un poids face aux dévas­ta­tions de la ville et à sa vie anéan­tie. Une perte et des priva­tions comme puni­tion méri­tée. On est devant des temps nouveaux. Peut-être.

Les survivants des camps 1947 Hambourg

Et quand un solli­ci­teur a supporté patiem­ment toutes les humi­lia­tions, la Croix-Rouge lui accorde une ration spéciale : un pain, une boîte de corned-beef, cinq tickets repas- déjeu­ner dans une cantine publique, huit semaines de rations supplé­men­taires sur la présen­ta­tion de la carte. C’est tout. Parce que les prati­ciens de la chambre des méde­cins de Hambourg ont décrété, je cite, » qu’en règle géné­rale l’état sani­taire et le niveau d’alimentation des déte­nus des camps est abso­lu­ment satis­fai­sant ».

Traduit de l’anglais par Hélène Clai­reau j’aimerais savoir pour­quoi cette traduc­trice n’a pas traduit cette expres­sion « afin de rompre les chiens » par « rompre la glace » ? Merci Keisha de m’avoir fait connaître l’expression en fran­çais et toutes mes excuses à Hélène Clai­reau

Ce livre est paru en France pour la première fois en 1947 sous le titre « la tour d’Ezra » et a certai­ne­ment contri­bué à faire connaître et aimer Israël et les Kibboutz. Je me souviens bien de l’enthousiasme que soule­vait cette vie en commu­nauté chez les jeunes de ma géné­ra­tion. Le récit s’appuie sur l’expérience person­nelle de Koest­ler qui a lui-même parti­cipé à la vie d’un Kiboutz . Cette ambiance de jeunes pion­niers entou­rés de l’hostilité des Arabes et des Anglais est très bien rendue. Car c’est un écri­vain qui sait racon­ter et décrire. Nous sommes avec lui sous les ciels étoi­lés de ce pays qui ne s’appelle pas encore Israël, nous vibrons aux évoca­tions de tous les dangers qui les entourent. Mais cet écri­vain est aussi un esprit tota­le­ment libre, et il montre bien les points de vue des trois acteurs qui se confrontent ici. Les Juifs qui en 1938 sentent le danger mena­cer les Juifs du monde entier, et qui veulent accé­lé­rer leur venue dans ce petit bout de terri­toire. Les Arabes qui, même si par inté­rêt finan­cier, vendent leur terre, ne veulent pas pour autant être dépos­sé­dés de leur pays, les moins glorieux des trois, les Anglais profon­dé­ment anti­sé­mites le plus souvent, et qui jouent un jeu dange­reux d’alliances qui ne peuvent que tour­ner à la catas­trophe. Ce livre est aussi un précieux rappel des faits histo­riques, et jamais Koest­ler n’élude le fait qu’Israël a été créé sur un pays qui était aupa­ra­vant peuplé d’Arabes. Par ailleurs, les scènes de recon­duites dans les bateaux de Juifs ayant échappé aux camp de concen­tra­tion sont abso­lu­ment insou­te­nables, il est si facile alors d’imaginer que lorsque la Shoah sera de noto­riété publique rien ne pourra arrê­ter leur exode vers Israël.

Citations

Mariage typiquement britannique

Mrs. Newton était fille d’un sergent-major de l’armée des Indes. Une analyse serrée des motifs qui avait attiré le timide monsieur Newton vers cette grande, osseuse et virgi­nale femelle eût produit des résul­tats gênants révé­lant la haine secrète, conti­nue et fervente qu’avaient inspi­rée à Monsieur Newton Roonah, son club, l’administration et et l’armée des Indes, et la tour­nure d’esprit toute spéciale qui lui permit d’imaginer pour la première fois l’anguleuse et chaste fille du sergent-major dans la série d’attitudes absurdes qu’entraîne l’acte procréa­teur.

La langue d’Israël l’hébreu

Tirer l’hébreu de sa sainte pétri­fi­ca­tion pour en refaire une langue vivante à été un tour de force fantas­tique. Mais ce miracle implique des sacri­fices. Nos enfants se servent d’une langue qui n’a pas évolué depuis le commen­ce­ment de l’ère chré­tienne. Elle ne porte aucun souve­nir, presque aucune trace de ce qui est arrivé à l’humanité depuis la destruc­tion du Temple. Imagi­nez que la langue fran­çaise ait cessé de se déve­lop­per depuis la « Chan­son de Roland » ! Et encore, est-elle de dix siècles plus près de nous. Nos clas­siques sont les livres de l’Ancien Testa­ment ; nos poèmes s’arrêtent au Cantique des Cantiques, nos nouvelles à Job. Depuis lors… Un blanc millé­naire..
L’emploi d’un idiome archaïque a évidem­ment son charme. Voya­geant en auto­bus, nous offrons une ciga­rette à notre voisin :
-«Monsei­gneur désir peut-être faire la fumée ?
– Non, merci. Faire la fumée n’est pas agréable à mes yeux. »

Dialogue impossible entre les arabes et les juifs

Cette colline n’a pas porté de récoltes depuis que nous aïeux l’ont quit­tée, dit Ruben Vous avez négligé la terre. Vous avez laissé les terrasses tomber en ruines et la pluie a emporté la terre. Nous allons dépier­rer la colline et appor­ter des trac­teur et des engrais. – Ce que produit la vallée nous suffit, dit le vieillard. Nous ne devons pas enle­ver les pierres que Dieu a placées là. Nous vivrons comme ont vécu nos pères et nous ne voulons ni de vos trac­teurs ni de vos engrais, et nous ne voulons pas de vos femmes dans la vue nous offense.
(Et un peu plus loin)
- Qu’est-ce que le vieux cheik t’expliquait avec tant de solen­nité ?
- Que chaque peuple a le droit de vivre à sa façon, bien ou mal, sans ingé­rence exté­rieure. Il a expli­qué que l’argent corrompt, que les engrais puent et que les trac­teurs font du bruit, toutes choses qu’il déteste.
- Et qu’as-tu répondu ?
- Rien dit Bauman.
- Pour­tant, tu as compris sa posi­tion ?
Bauman le regarda :
- Nous ne pouvons pas nous permettre de comprendre la posi­tion des autres.
Quand vous, madame, me fait l’honneur de m’inviter chez vous, est-ce que je vous demande vos condi­tions ? Et quand j’ai le privi­lège de goûter votre hospi­ta­lité, est-ce que je demande à être le maître de la maison ? Non, madame, je ne le fais pas. Il en est de même de nos amis hébreu. Ils jouissent de notre hospi­ta­lité -ahlan w’sahlan, vous êtes les bien­ve­nus. Nous serons comme des frères. Nous vous rece­vrons à bras ouverts en qualité d’invités…
Nous sommes dans la même posi­tion. Nous ne deman­dons qu’à aider ces pauvres gens et voyez comme comment il nous remer­cie ils veulent nous prendre notre maison.
- La barbe avec votre histoire de maison ! Pendant les cinq cents dernières années, elle n’était pas à vous mais aux Turcs.
- la majo­rité de la popu­la­tion a toujours été arabe, dit Kemal Effendi. Ma famille, par exemple, descend direc­te­ment de Walid el Shal­labi, le géné­ral de Maho­met. Nous sommes la plus ancienne famille de Pales­tine. – Mon père est un Cohen, dit Mrs.Shenkin, Élie Cohen sont les descen­dants des Koha­nim, les prêtres de l’ancien temps.

Un moment vivant

Joseph déjeuna héré­ti­que­ment dans un petit restau­rant arabe ou la nour­ri­ture était bon marché, sale et épicée, et dont le gros proprié­taire lui confia que Hitler, protec­teur de l’islam, allez bien­tôt détruire l’empire britan­nique, rendre le pays aux Arabes efflan­qué les Juifs à la mer – à l’exception de Joseph qui, étant un homme instruit et l’ami du proprié­taire, serait épar­gné et pour­rait même trou­ver un emploi dans son établis­se­ment, à condi­tion d’apporter quelques capi­tal.