Éditions de l’Olivier

L’expérience concentrationnaire est incommunicable.

C’est c’est une histoire racontée à des sourds par des muets

Quatrième livre de cette auteure sur Luocine, c’est visiblement une écrivaine que j’apprécie sans jamais être totalement enthousiaste , petit rappel : le remplaçant, Ce Coeur changeant, les bonnes intentions.

Ce roman est , une fois encore, agréable à lire mais la construction est surprenante, on a l’impression, certainement fausse, que l’écrivaine écrit au fil des jours sans savoir très bien où elle va et où elle mène son lecteur.
Au départ, il y a un projet assez vague de créer un lieu pour vieillir avec ses amis, un peu comme ses grands-parents, rescapés d’Auschwitz l’avait fait dans une tour du 13°. Elle revisite donc ses souvenirs, très marqués évidemment par le poids de la Shoah, mais aussi, de ce que représente pour elle, le vieillissement. Son livre est comme un kaléidoscope, avec des petites pépites lumineuses mais qui ne se raccrochent pas à un ensemble.
Comme je suis, parfois, un peu comme la vieille femme écossaise qui l’avait interpellée lors d’un colloque en lui demandant de quel droit elle parlait de la vieillesse et de la guerre, elle qui ne l’était pas, vieille, et qui ne l’avait pas vécue, la guerre, en regardant la très joie femme de soixante ans qui a écrit ce livre, je me suis plusieurs fois demandé ce qu’elle connaissait de la vieillesse physique, qui arrive vers 80 ou 90 ans. Et toujours avec mon esprit mal placé, j’ai pensé que cela lui permettrait d’écrire un autre livre dont le sujet serait « la vieillesse physique commence plus tard que je ne l’imaginais ».

Stop, pour mon mauvais esprit ! Cette écrivaine ne saurait totalement me déplaire car nous avons un auteur fétiche commun : Jean Pierre Minaudier. Et puis, lorsque l’on passe plusieurs soirées avec ce livre, en étant parfois , amusée , triste ou le plus souvent étonnée, on ne peut pas être trop sévère. Pourtant, je sais que j’oublierai ce roman, cette longue déambulation dans sa mémoire et tous les gens qui la peuplent.
Sa grand-mère qui lui donne la recette d’un gâteau dans son accent qui la rend si attachante. Sa mère qu’elle a tant aimée et elle qui sait qu’elle porte en elle même la petite fille, l’adolescente, la femme et la mère .

Je ne pense pas qu’elle construira son phalanstère pour vieillir avec ses amis, mas elle a déjà réussi à les réunir dans son livre

 

Extraits

 

Le Début.

 Mes grands parents maternels, Boris et Tsila Jampolski, avaient 65 ans lorsqu’ils ont acheté sur plan, un appartement de deux pièces avec balcon au huitième étage d’une tour dans le XIII° arrondissement de Paris. J’ai écrit leur adresse -194 rue du Château des Rentiers 75013 Paris- sur des enveloppes et des cartes postales pendant près de trente ans.

J’aime cette façon de raconter.

 À 17 ans et un jour j’ai modelé un nouvel idéal en m’inspirant cette fois d’une amie que je trouvais plus jolie, plus intelligente et plus mûre que moi. Je m’achetais les mêmes vêtements qu’elle. Toutefois comme nos morphologies différaient ce qui la sublimait -faisant d’elle tantôt une princesse bulgare tantôt une ballerine de Degas- faisait de moi une brave une brave fille de ferme. Le constat de ce nouvel échec aurait pu mettre fin à ma manie de l’idéalisation. Mais non. J’aimais et j’aime toujours admirer. C’est mon moyen de transport fétiche. Je veux être ce que je ne suis pas. Je veux être là où je ne suis pas. Peu importe que j’y parvienne ou non, car le plaisir est garanti par le trajet.

La recette de cuisine du gâteau de sa grand-mère.

« Combien tu mets de farine ? » lui ai-je demandé. « Un péï »,a-t-elle répondu. « Et combien de sucre ? » « Un péï. » « Comme la farine alors ? »  » Non, pas comme la farine,. Un péï. » J’ai laissé tomber. Elle a ajouté l’hile, à batti avec le battèr, elle a kisinéï, dans sa kisine, à sa façon qui ne serait jamais la mienne, et j’ai accepté de perdre pour toujours la saveur de mon gâteau préféré. J’ai accepté l’idée que quand elle mourrait, le gâteau mourrait avec elle.

Vieillir.

-C’est quoi, le pire, pour toi dans le fait de vieillir ?
– La douleur. Le mouvement entravé. La fin de la souplesse. La laideur. J’ai j’ai honte de tout, de mes cheveux, de mon visage, de mes mains, de mes pieds (je ne parle pas du reste). C’est comme si je polluais l’espace visuel collectif. Cela me rend malade de timidité. Je ne sais pas comment m’habiller, comment m’asseoir, comment me relever. J’ai l’impression de m’être endormie dans un corps et de m’être réveillée dans un autre.

Je comprends sa mère.

Ce qui ressemble à un paradoxe n’en est pas un : indisponible elle l’était, pour boire un café, se promener bavarder au téléphone. Mais fiable et présente, elle l’était aussi, pour s’occuper des enfants, me conduire en voiture, m’aider à préparer un repas. Autrement dit, si c’était pour le plaisir -le sien en particulier-, c’était souvent non. Si c’était pour se rendre utile c’était toujours oui.

Le brouillon et la vie.

À l’école, on nous apprend à faire un brouillon. Cette méthode qui consiste à essayer, à s’entraîner avant de « faire pour de bon » structure notre existence. Et pourtant, nous ne vivrons qu’une fois. Le brouillon sera la seule tentative et coïncider avec la version définitive.

C’est aussi une de mes idoles.

Cela m’évoque la félicité grammaticale que j’ai éprouvée en lisant ce que Jean-Pierre Minaudier, historien reconverti en linguiste et traducteur du basque et de l’estonien, écrit concernant un suffixe présent dans la langue guarani. Cette particule que l’on ajoute à la fin de l’année permet d’en modifier la modalité, et d’indiquer ainsi différents états d’un même objet ou d’un même être. » En guarani, note-t-il, il y a non seulement un passé, mais un futur et un « frustratif » nominaux. « Chemanékue » veut dire « celui qui était mon époux, « chéménarã » « mon futur époux, et « chéménarãngue » « celui qui devait être mon époux mais ne l’est pas devenu. Je me rappelle avoir été ébahie en entendant cette déclinaison. Le génie de Minaudier n’y était pas pour rien. Avoir l’idée, pour nommer un mode grammatical, de forger le néologisme « frustratif » à fait de lui une de mes idoles.

 

16 Thoughts on “Le château des Rentiers – Agnès DESARTHE

  1. C’est une question qui revient souvent : faut-il avoir vécu les événements que l’on écrit pour être légitime ? Je pense sincèrement que non, qu’un Blanc peut écrire sur un Noir, une femme sur un homme, aujourd’hui sur le 12e siècle… Les écrivains parviennent plus ou moins bien à nous faire croire à ce qui n’est pas et n’a jamais été dans la réalité, c’est une question de talent.

  2. keisha on 5 février 2024 at 13:09 said:

    J’ai vérifié, elle est née en 1966.^_^
    J’ai beaucoup aimé ce livre, on est d’accord, cette histoire de phalanstère, hum, que cela serait-il quand certains perdraient la tête? Il y a vieillir et vieillir, et hélas parfois à 60 ans c’est moins top qu’à 80.
    Sandrine a raison (autre sujet)

    • oui Sandrine a raison, et je suis ravie d’avoir soulevé ce débat, mais ce que j’ai sans doute mal exprimé dans mon billet c’est que cette auteure se trouvait vieille alors que visiblement elel n’en a aucune atteinte

  3. Un livre qui m’était tombé des mains : trop personnel, trop décousu.

  4. C’est une question récurrente, qui a même donné lieu à des procès si mes souvenirs sont bons (une autrice qui avait vécu la mort d’un enfant n’admettait pas qu’une autre écrive sur le même sujet, et l’accusait de plagiat) que de savoir si on peut écrire sur ce qu’on n’a pas vécu. J’affirme qu’on le peut, heureusement, sinon, combien de chefs-d’œuvre seraient réduits à rien du tout ? (Les misérables sans évasion, Anna Karénine sans Anna, etc…) Quelle drôle de question quand on y pense…
    Sinon, j’aime bien cette autrice, même si j’ai lu seulement deux de ses romans.

  5. Je ne suis pas très tentée par ce livre ; Je suis trop loin de l’univers de l’autrice. Pour certains la vieillesse physique n’attend pas 80 ans hélas … nous ne sommes pas égaux sur ce sujet-là.

    • Oui c’est vrai mais elle semble très jeune encore en tout cas dans ses interviews. Ce n’est pas son meilleur livre mais moi aussi j’aime bien cette auteure

  6. Sur la question de savoir s’il faut avoir vécu les événements que l’on écrit pour être légitime, je suis d’accord avec Sandrine. C’est le pouvoir de la fiction. Sinon, j’ai beaucoup apprécié ce petit livre même s’il est parfois déroutant. Il faut se laisser porter, je crois, par le fil de réflexion de l’autrice.

    • Ce n’est pas un petit livre, il est assez long peut-être trop . Je suis certaine que l’on n’a pas besoin d’avoir vécu pour créer une bonne fiction, mais si j’ai noté ce détail c’est que dans des interviews elle parle de sa propre vieillesse et venant de cette femme superbe qui n’a aucune atteinte de la vieillesse je me suis fait cette réflexion.

  7. D’accord avec Sandrine et Keisha.
    Après, on est toujours le vieux de quelqu’un ou le jeune de quelqu’un aussi.
    J’ai beau n’avoir que 51 ans, je me sens vraiment vieillir aussi, et par exemple, face à mes neveux, je suis vieille, de corps et de plus en plus d’esprit !
    Quant à ce roman, son arrivée lors de la rentrée littéraire a fait beaucoup de bruit, mais j’ai l’impression que le bruit était un peu trop fort…

  8. J’hésitais… j’hésite encore ! Donc je vais faire baisser ma PAL et un jour peut-être !
    Merci de ton ressenti et de la question soulevée qui pose la base de la différence entre roman et récit !
    Bonne journée
    Anne

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