Éditions Gallmeister, 321 pages, janvier 2023

Traduit de l’anglais (Canada) par Juliane Nivelt.

Il est plus dur de perdre ceux qui ne vous ont jamais donné assez que ceux qui vous ont tout offert.

 

Merci Cathy de m’avoir prêté ce roman, j’ai tout simplement adoré. Ce roman va peu à peu dévoiler la vie et la personnalité d’Astra, une enfant qui est née dans une communauté écologique : la ferme Célestial. Son père, Raymond, n’a jamais voulu avoir d’enfant, Gloria, sa mère meurt en couche. Raymond va laisser grandir Astra au milieu de la communauté en peine nature. Pauvre petite gamine, sauvageonne qui a failli mourir dans la gueule d’un puma. Raymond avait conçu cette ferme utopique avec Doris, qui lui demande plusieurs fois de lui confier Astra afin de lui donner une éducation à peu près normale à Vancouver. De personnage en personnage qui ont côtoyé Astra, on la voit grandir, se tromper dans ses amours, ses amitiés, et puis un jour elle a un bébé et elle devient mère à l’opposé de l’abandon qu’elle a connu.

Un objet va la suivre tout au long de sa vie : un dé métallique décaédrique qu’elle utilise souvent pour prendre une décision. Le roman est séparé en chapitres, suivant les personnages, son père Raymond qui ne veut pas de ce bébé , Kimmy,la fille de la voisine qui a une vie tellement normale (Astra est alors enfant et essaie de kidnapper la petite sœur de Kimmy), Clodagh qui habitait dans la ferme et a deux enfants, elle connaît des galères sans fin, mais ce sent concernée par Astra et lui apportera un peu de stabilité pendant son adolescence, Brendon une des erreurs d’Astra lorsqu’elle travaille dans un centre commercial, Sativa la fille de Clodagh qui est jalouse d’Astra et lui vole son fameux dé, Doris la planche de salut d’Astra qui les hébergera elle et son fils Hugo, Lauren qui va essayer d’aider Astra et son fils mais deviendra visite jalouse d’elle et la chassera, Nick le mari d’Astra qui veut la sauver de son enfance et qui l’amènera à consulter une psychologue, Dom (enfin Freedom) le fils de Clodagh et le père de Hugo, enfin Hugo puis Astra qui est revenu dans la ferme et s’occupe de son père.

J’ai noté tout cela me souvenir moi-même des différentes facettes qui éclairent la personnalité d’Astra. Ce que je trouve incroyable, c’est la fin : Astra revient vers son père et l’accompagne dans sa fin de vie. Pour moi, ce Raymond est une véritable ordure, il ne voulait pas d’enfant et cela je peux le comprendre, mais sa femme meurt en couche, et pour moi il aurait dû alors trouver une solution pour que cette petite fille soit aimée, et il avait des solutions, Doris le lui propose plusieurs fois. Ses théories fumeuses comme quoi la nature peut subvenir à tout, et qu’il a réussi à rendre Astra libre de toute attache, tout cela c’est de la foutaise ! enfin pour moi. Ensuite, toutes les rencontres d’Astra la blesseront plus souvent qu’elles ne la construiront. Elle a été une mère abusive qui ne pouvait pas laisser son fils la moindre liberté , mais cela vaut mieux que d’être abandonné. En tout cas, son fils construit une famille aimante et Astra a la joie d’avoir une petite fille.

Le roman se termine, on dirait qu’à la troisième génération les blessures de l’enfance peuvent guérir, mais que de souffrances ! L’auteure ne juge jamais, elle s’efface devant les différents protagonistes qui ont détruit ou construit Astra. Une construction très intéressante qui permet de comprendre au mieux une personnalité.

Lorsque j’ai lu la dernière ligne de ce roman, je me suis surprise à penser : bonne chance Astra, que ton fils et ta petite fille connaissent tout ton courage pour survivre finalement et donne leur le goût de la vie et de la tolérance.

 

Extraits.

Début.

Raymond Brine ne veut pas penser au bébé à venir. Il ne veut pas y penser, ni à Gloria, ni à son rôle dans tout cela. Il ne veut pas penser à une créature si faible et geignarde. Ni à son cordon ombilical, ni à son premier cri ni à sa peau délicate de nouveau-né. Il ne veut pas penser au lien du sang, ni à la filiation, ni à la tendance irrépressible de l’humanité à surpeupler cette planète exsangue. Raymond veut travailler.

La mère de Kimmy.

Comme si Kimmy risquait d’oublier, ses sept frères et sœurs mort-nés. Des pleurs de sa mère, chaque fois qu’elle en perdait un. La manière qu’elle avait de rester dans la pénombre. Le tremblement de ses mains. Les heures qu’elle passait sur le canapé tandis que la vaisselle s’empilait dans l’évier, sa manière d’expliquer, les yeux humides, qu’elle était « juste un peu triste », alors qu’à l’évidence, elle était beaucoup plus que « juste un peu triste ».
 Après la naissance de Kimmy, sept années se sont écoulées avant l’arrivée de la petite Stacy, en bonne santé et parfaitement formé. C’est à cette époque que les règles se sont multipliées, sanglant Kimmy comme une ceinture trop serrée. . Désormais au lieu d’être heureuse, sa mère a peur de tout. Elle a peur que Stacy se casse un os, face une crise d’urticaire, ou s’étouffe pendant son sommeil. Si elle n’est pas occupée à réduire en purée les petits pois ou les abricots dans la cuisine, elle frotte toutes les surfaces de la maison avec du détergent et refuse de sortir au cas où un inconnu, bourré de microbes, essaierait de toucher les joues de Stacy avec ses mains crasseuse Elle semblait croire que son unique mission consiste à maintenir Stacy en vie, quitte à en oublier le reste. Quitte à en oublier Kimmy.

Triste bilan.

 Astra avait vingt cinq ans, et sa situation ne valait pas mieux que celle de sa mère si celle-ci avait survécu. Tout comme Gloria, Astra n’était pas prête à devenir mère. Tout comme Gloria, Astra était loin de sa famille et ne bénéficiait d’aucun vrai soutien. Auquel cas, n’avaient-ils pas échoué ? Célestial ? Le féminisme. ? C’était presque la fin du siècle, pourtant les femmes continuaient de souffrir, à la merci des hommes.

Des enfants sacrifiés.

 Là-bas, Freefom évoqua les coups de sang de Dale, les innombrables déménagements, les lieux atroces ou sa mère et lui avaient vécu. Il raconta qu’un de ses premiers souvenirs figurait Clodagh en train de sangler les meubles sur le toit du van. Ce qui le surprenait plus encore que sa capacité à se confier à elle, c’était le fait qu’Astra le comprenne.
– On est pareils parce qu’on vient du même endroit.
– Quel endroit ?
– Il n’est pas réel, c’est juste une idée. Un pays peuplé de rêveurs irresponsables et d’orphelins comme nous.


Édition Flammarion, 412 pages, février 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voici donc le deuxième roman de Marie Vareille, après « la dernière allumette » voici un récit qui retrace la vie d’une famille de 1917 jusqu’à aujourd’hui.

Le récit est construit grâce à la confession de Célestine qui a 107 ans, elle sent qu’elle va mourir et veut se confier à sa petite fille Manon surnommée Biquette, tout de suite, elle l’annonce, elle a été meurtrière. Le récit de Célestine est coupé de lettres de Solange qui parle à Jeanne qu’elle aime de toutes ses forces et lui dit de se méfier de Célestine, qui sous son air de gentillesse est la pire de tous ceux et celles qui leur veulent du mal.

Le roman se construit peu à peu et ne révèle la vérité des différents personnages que peu à peu. Toute l’horreur de cette histoire, vient du personnage d’Alphonse. C’est le deuxième mari de Marguerite la mère de Célestine, son premier mari est mort à la guerre 14/18 . Elle est à la tête d’une petite ferme et accepte après la guerre de se remarier avec Alphonse qui possède la ferme à côté de la sienne. L’horreur d’être marié à un homme fainéant, alcoolique, et violent. Marguerite meurt en couche à la naissance d’une dernière petite fille, Solange. Avec Alphonse, elle a eu des jumeaux, et un petit garçon Lucien. Le drame de Célestine est alors total car Alphonse commence un nouveau récit : il a recueilli Marguerite et sa fille, qui lui doivent par leur leur travail le remboursement de ce qu’il a dépensé pour elles.

Je ne vais pas plus loin dans la narration du récit, car Marie Vareille distille peu à peu les différentes strates de cette histoire. Et je crains de gâcher votre plaisir de lecture.

Encore une fois, c’est un roman qui se lit très facilement et qui s’appuie sur des aspects réels de cette période de notre société : la dure réalité de la condition des femmes, enfants, elles peuvent être victimes d’un père qui décide de les placer pour « déviance » quand ce n’est pas placées à l’hôpital psychiatrique dès qu’elles se révoltent. Mariées leur mari a tout pouvoir sur elles et leurs enfants. Il décrit bien aussi, l’état des soins pour des maladies mentales.

Je ne suis pas aussi enthousiaste que les lectrices de Babelio, et pourtant j’ai lu très rapidement ce roman. Un peu comme quand je regarde des séries pour me changer les idées, (d’ailleurs ce roman ferait bien une série). À vous de juger, il est possible que je devienne trop difficile. Je trouve que si on tourne les pages facilement, on ne sent pas vraiment la réalité des personnages. Et je doute qu’en 1952 un grand père aurait pu empêcher une enfant d’aller à l’école. Il fallait un Alphonse totalement horrible donc l’auteur ne lui épargne aucun défaut.

Extraits.

Début.

Célestine.
 Je vais commencer, ma biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.

Un père violent, alcoolique et finalement pieux.

 Dans les années, qui ont suivi, la foi d’Alphonse s’est renforcée. Il prêchait désormais la vertu à tout bout de champ, commentait la longueur de mes robes et me laissait de moins en moins sortir. J’en venais à me dire que je le préférais quand il était alcoolique. Quand un garçon m’approchait, je me faisais glacial. La rumeur courait que je ne désirais pas me marier, car mon devoir était de tenir la ferme par reconnaissance envers saint-Alphonse qui m’avait recueillie. J’en ris aujourd’hui, ma Biquette, mais à l’époque je bouillais, même si comme beaucoup de femmes, j’avais la colère silencieuse. 

 

 

 

 


Éditions Robert Laffont, (Pavillons) 258 pages, janvier 2026

Ce livre autobiographique raconte la construction de la personnalité d’une enfant qui de la sixième à la terminale, pendant huit longues années, a été pensionnaire pour pouvoir suivre des études. Cette enfant a été arrachée à une famille aimante, mais qui hélas habite loin des lycées.

Noëlle J (elle ne donne pas son nom de famille trop connue) raconte de façon émouvante ses premières années surtout son année de sixième, elle n’a survécu que grâce à une amie Thérèse et ce sont leurs pleurs qui les uniront pour l’année entière. À deux, elles arriveront à construire un petit groupe de quelques filles qui unies contre l’injustice des adultes surmonteront les épreuves de l’internat. Ce sera la même tactique qu’elle mettra en œuvre dans le deuxième internat. Ses parents la changent de lycée pour qu’elle puisse faire des études à Paris. Sa méthode pour être heureuse : se constituer un bon groupe d’amies, pour se sentir protégée.

Dans le lycée parisien, l’enfant décrit l’injustice des surveillantes, mais on sent que l’autorité vacille car certaines surveillantes sont gentilles avec les pensionnaires. Mais la personnalité des professeurs prend plus d’importance, elle sera hélas victime d’un professeur de mathématiques sadique qui réussira à lui faire peur de cette matière pour le reste de ses études. Jusqu’en troisième les pensionnaires porteront un uniforme bleu marine, béret et gants blancs en promenade !

La jeune fille connaît aussi le plaisir physique avec d’autres filles et un grand amour avec une surveillante. Pendant ces dix longues années, ses parents (surtout sa mère) souffre autant qu’elle de cette séparation, ses parents compensent par des week-ends les plus chaleureux possibles, et je pense que cela l’a beaucoup aidée.

Tout cette autobiographie scolaire, est très bien raconté, et je retrouve bien l’ambiance que j’ai connue dans les lycées de jeunes filles. Je n’étais pas pensionnaire mais la méfiance que l’on ressentait sur l’énergie des filles était bien là. Et j’ai vraiment souffert de cette répression stupide. Et comme elle, certains professeurs qui aimaient transmettre la joie que leur avait procuré l’étude leur matière, a transformé peu à peu ma vie au lycée. Contrairement à elle, je le dois à un professeur de mathématiques en quatrième et troisième, hélas en seconde j’ai connu aussi une abrutie qui considérait les mathématiques comme un moyen de répression. En seconde, en français ma vie a été complètement changé grâce à une enseignante ( elle a cent ans cette année) Suzanne a illuminé la vie de tous les élèves puis celle des étudiants qui ont eu la chance de l’avoir comme professeur à l’université.

J’avais complètement oublié que j’avais lu « au pays des vermeilles » de cette autrice. (Livre qui ne m’avait déçue.)

Extraits.

Début.

Dix ! Plus dix ! Plus dix ! Plus dix ! …
Plus de quarante lits .
 Je ne vais tout de même pas dormir avec tout ce monde-là !
 Je sens ma mère aussi désemparée que moi. Vaillamment elle tente : » Ils ne sont pas trop vilains, ces couvre-lits à franges avec toutes ces roses !… »
 Consciente que son « pas trop vilain » sonne plutôt faux. Au cas où on ne l’aurait pas compris, il s’agit bien ici d’un dortoir de filles. Les filles naissent dans les roses, c’est connu ! Sauf pour moi. Imbattable sur la procréation, les organes génitaux et tout et tout ! J’éclate de rire, faute d’éclater de quelque chose d’autre que j’ignore, car j’éclate souvent, Mais la plupart du temps, je suis la première à m’étonner de la forme que cela va prendre, avec une préférence pour les larmes. 

Un autre internat.

 On m’avait dit, pour ta quatrième, ce sera la capitale, un grand lycée parisien. On m’avait vanté cette promotion, grâce à la présence, dans cet un établissement d’une vague cousine, professeur de mathématiques.
 Paris ! Ce que je n’avais pas vraiment compris, c’était que l’internat serait à ce point éloigné du lycée, que c’était en car qu’il faudrait nous y conduire chaque matin, et nous ramener le soir, nous, les pensionnaires, marquées, qui plus est, par l’obligation de porter un uniforme ringard, digne d’un internat de bonne sœur : tenue bleu marine, chemisier blanc, chaussettes blanches, gants blanc, et béret ! C’est sûr que le bleu marine est une couleur que je vais détester toute ma vie. C’est la pire des couleurs, puisqu’ici, tout le monde la porte ! La couleur des orphelines, alors que moi, j’ai des parents bien vivants, le dimanche et le jour de courrier. Pourquoi nous faire croire qu’ils sont morts les jours de la semaine ?

Le « on » de l’internat.

 Quelqu’un apparaît au pied de mon lit :  » Eh bien, Mademoiselle, on lambine ? On n’a pas compris le règlement rappelé avant l’extinction des feux ? »
« On » … je le connais ce « on ». c’est le « on » de la multitude du collectif. C’est un « on » qui n’a pas de nom, pas de prénom, pas de corps qui vous prive de vous-même. Ce « on » faussement protecteur, en fait méprisant, comme tous les ordres venus d’en haut.

La force du collectif.

 La marrade a plusieurs, c’est autre chose que de chialer dans son lit, toute seule, pendant que les autres dorment. L’amitié collective offre donc à nos jours et à nos nuits une certaine protection. Et lorsque les silences est réclamé, en études, par exemple, ce n’est pas un vrai silence, chacune entend les autres. C’est un silence vivant complice….

 

 

 


Éditions Les Léonides, 396 pages, janvier 2026

 

 L’éternité, n’est pas dans ce qu’on possède, mais dans ce qu’on transmet..

Je dois à Keisha d’avoir repéré ce roman au rayon livre de mon supermarché, je luis dois un grand merci et deux jours de pluie que je n’ai pas vu passer, car je ne pouvais pas lâcher ce roman. Ce livre permet de découvrir un monde que je ne connais absolument pas, les diamantaires d’Anvers. Notre héros Bennie est juif, son père Moshé a refusé de suivre le chemin de son père et de son frère, des diamantaires importants d’Anvers. Moshé est un homme sensible, qui est attiré par une vie consacrée à la religion et à sa famille, sa femme meurt de cancer et sa tristesse est absolue. Bennie ne se sent pas bien dans cette atmosphère faite de contraintes religieuses et il veut absolument devenir un homme important : devenir diamantaire comme son grand-père et son oncle.
Nous allons assister à son ascension et sa réussite, à sa chute et à sa vengeance. Il deviendra aussi un homme plus riche moins sur le plan financier que sur la belle personnalité qu’il a réussi à construire malgré tous les coups tordus qu’on lui a joués et on lui souhaite de réussir son histoire d’amour avec Eve .

C’est un monde passionnant et l’auteur a su donner vie à un domaine qui n’est vraiment pas le mien, les diamantaires, car les personnages qui habitent son roman son crédibles et attachants. Quelques chapitres sont consacrés à la Pologne dans les années 30 et hélas 39, quand obéir aux préceptes religieux voulaient dire terminer dans les chambres à gaz et les fours crématoires. C’est à Varsovie que le patriarche Yéhuda, a perdu une grand part de son humanité. On comprend aussi pourquoi il ne pouvait que difficilement accepté que son fils se tourne vers la religion. Je ne vous en dit pas plus car beaucoup de révélations sont faites dans les derniers chapitres. que je ne veux pas vous divulgâcher. Mais l’auteur s’attache aussi à nous décrire les juifs d’Anvers qui ne sont pas riches, mais qui ont une vie de famille avec des liens très forts, parfois encombrants mais toujours chaleureux.

La première phrase que j’ai mise en exergue dit tout sur ce roman, la transmission de la culture juive et du lourd passé familial est sans doute plus importante que les diamants même superbes et hors de prix.

Avant et après : la taille d’un beau (très) beau diamant :un diamant avant et après avoir été taillé : r/woahdude

Je viens de repérer une mini série « Diamants bruts », j’espère en la regardant enrichir mes connaissances du monde juif et des diamantaires d’Anvers .

 

Extraits.

 

Début.

Région de Cracovie 1921.
 Le sol tremble sous leurs pieds, frappant le parquet en cadence, martelant l’air au rythme de la prière.
 Ses épaules se soulèvent à chaque souffle, son front est perlé de sueur, marqué par l’effort. Dans le salon d’une maison modeste, un grand homme, d’une quarantaine d’années, vêtue de la vie traditionnelle hassidique et enveloppé dans un talit, scande chaque verset avec ferveur. C’est le rabbin Wiesel.

Le quartier juif d’Anvers en 1979 (pourquoi l’appelle t’on encore ghetto ?)

 Le ghetto juif, pauvre et modeste, est animée par le bruit des vélos, qui filent sur le pavé, par les appels des commerçants et les discussions en yiddish, qui fusent à chaque coin de la rue. Dans l’arrière-boutique, la routine s’étire, immuable. Bennie a désormais dix-huit ans et travaille avec son père, Mosché, et le reste de sa famille à la retoucherie Goodman. Il s’occupe des livraisons.

La taille des diamants.

 Devant lui, deux tables longues d’une cinquantaine de mètres se dressent et accueillent des centaines de tailleurs de diamants. Des hommes au visage fatigué, certains au crâne dégarni, d’autres à la barbe grisonnante, travaillent silencieusement, concentrés devant leur moulin, leurs doigts manipulant des pierres avec une précision chirurgicale.
 Le son est assourdissant. Des centaines de disques tournent en même temps, émettant ce crissement si particulier du diamant contre le métal. Une poussière fine flotte dans l’air, captée par la lumière artificielle des lampes suspendues.

Le diamant brut.

 Bennie attrape le diamant du bout des doigts, surpris par sa texture rugueuse, presque crayeuse. Ce n’est pas du verre, ni un caillou poli par le temps. C’est brut, irrégulier, sans éclat apparent. Il la fait rouler dans sa paume, s’attendant presque à sentir quelque chose de différent sous ses doigts, mais non. Juste un poids surprenant pour une si petite chose.

Les rapports humains dans le monde du diamant.

 À côté de lui, un courtier indien, sa mallette ouverte, présente un lot de diamants bruts enveloppés dans un papier blanc à un homme imposant : Mordehaï, un vieux juif orthodoxe au ton corrosif et aux manières brutales, note immédiatement Bennie. Sa barbe grisonnante est soignée, mais son costume noir est un peu usé, signe qu’il appartient aux anciens, ceux qui ne misent que sur l’expérience et la ruse.
Le jeune tailleur reste en retrait. Il observe Mordehaï, jeter un regard méprisant sur les pierres du lot, puis sans prévenir, dans un accès de colère, les balancer au visage du courtier en criant dans un anglais approximatif avec un fort accent de l’Est :
– C’est quoi ça ? ! réponds-moi !

Vente d’une pierre.

D’abord, tu montres une pierre. Simple, non ? Le client l’examine, la soupèse, la scrute sous les saloupes comme s’il cherchait un défaut invisible. Puis il fait une offre. Là t’as deux choix : tu acceptes, ou tu retournes voir ton patron pour négocier un meilleur prix.
Il marque une pause, s’assurant que Bennie suit, avant de poursuivre :
– Si tu acceptes, tu places la pierre dans une enveloppe, le client signe dessus et inscrit le prix. C’est ce qu’on appelle un cachet. Une fois scellée, cette pierre ne peut plus être montrée à d’autres acheteurs. C’est une promesse de vente. Mais si le client propose un prix qui ne te convient pas, alors là tu deviens un messager. Tu retournes voir ton patron , tu exposes l’offre, et tu fais l’aller- retour jusqu’à ce que vous trouviez un terrain d’entente.
(…)
– Et le plus important : quand les deux parties s’accordent on se sert la main et on dit « Mazal », et à ce moment-là, c’est vendu.

 


Éditions Finitude, 151 pages, novembre 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Nous avons le droit de paraître idiote, si ce n’est souvent le devoir… mais nous ne devons pas l’être. Savoir compter, pour une femme, c’est capitale.

Voici un deuxième petit roman épistolaire réussi. Il avait évidemment toute sa place dans le thème roman historique de notre club de lecture.

 Est ce que je suis la seule à avoir découvert ce mot « sigisbée » avec ce roman ?
L’écrivaine a beaucoup de talent pour nous expliquer le rôle de ces hommes dans la République de Venise : ils étaient les compagnons des femmes de la haute société et les suivaient toute la journée plus proches souvent que leur époux. Il est bon de rappeler que ces jeunes femmes étaient souvent mariées à des hommes très vieux (toujours riches) et certains aimaient que leurs épouses fréquentent des salons, des théâtres, des bals avec leur sigisbée sans eux. De là, à supposer des mariages à trois, il y a un pas que la romancière a bien le droit de franchir pour notre plus grand plaisir ! Ce qui est vrai c’est que l’existence des sigisbées ont donné aux vénitiennes la réputation de femmes aux mœurs légères et (notre grand !) Napoléon en détruisant la République de Venise, a contribué à supprimer cette tradition.

L’auteure invente un passé à une femme tendrement aimé par Henri Beyle, Giulia Reinieri, (ou Quierini) pour notre roman.

C’est sa mère, Caterina Contarini Querini, qui écrit des lettres adressées à Henri Beyle, à Giulia et aussi à François de La Motte qui fut son Sigisbée. On découvre une femme courageuse, issue d’une famille très riche de la noblesse vénitienne, son père la marie à Giovanni Querini, dont elle est follement amoureuse. Hélas cet homme est un joueur compulsif et ruinera sa famille, malgré leur énorme fortune.

Pendant 150 pages, on découvre la vie des nobles de Venise, leurs distractions, mais aussi la chute de leur chère République quand Napoléon a décidé de s’emparer de leur ville. On découvre aussi combien le statut des femmes peut basculer rapidement, sans le soutien de son fils, Caterina aurait finie dans un couvent enfermée à tout jamais.

Une fiction certes qui ne s’appuie que sur l’amour de Stendhal et de Giulia, mais une fiction que cette auteure rend crédible, j’ai trouvé le portrait de Giulia sur un article de Wikipédia et où on peut lire aussi la phrase qui sous-tend le roman :

« Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux, mais je t’aime »

 

Un moment de lecture agréable et un véritable talent pour faire revivre une époque, c’est un premier roman très prometteur.

Il m’a manqué un petit rien pour lui attribuer 5 coquillages.

 

Extraits.

Début du prologue.

« Couvent de San Zaccaria,Venise,
Le 28 septembre 1813
Signora,
Je m’appelle Caterina Contarini Querini, un nom qui, probablement ne vous dit rien. J’ai imaginé mille manières de vous dire qui je suis avant de me résoudre à commencer par le plus important je suis votre mère., vous êtes mon enfant perdu depuis quinze ans.

Début du roman.

« Ca’Querini, Venise
Le 27 janvier 1827
Signor Beyle,
 Votre lettre, bien trop brève, m’est parvenue ce jour. Enfin ! Il vous aura fallu presque quinze ans pour retrouver Giulia. Et encore, par hasard, me dites-vous. Vous y voyez un signe de la miséricorde de notre Seigneur. Pas moi. Qu’ Il m’ait fait attendre presque trente ans pour retrouver ma fille, trente ans pour m’absoudre de mes péchés, je Le trouve bien cruel. Je ne méritais pas une telle punition, d’autant que la vie, qui s’est bien chargé de me faire payer le prix de mes erreurs.

Statut des femmes et de leur sigisbée avant Napoléon.

Giovanni était mon époux. François était mon sigisbée, il avait un statut reconnu par ma famille, par nos relations, par l’Église vénitienne et par la République. On ne pouvait que lui reprocher sa condition d’étranger, cela s’avérait contraire aux usages, mais au moins, était-il d’ascendance noble et n’était pas militaire, rien de scandaleux donc. Qu’il existât ou non des sentiments autres que du respect et de l’admiration entre nous deux, entre nous trois devrais-je dire, relevait de la sphère privée et ne concernait personne d’autre que Giovanni, lui et moi. Dans la Venise de l’époque, celle d’avant l’empereur Napoléon, celle que j’appelle ma Venise, nous étions libres d’aimer, nous, les femmes.
 J’aimais pencher ma tête dans le creux du cou de l’un pour lui chuchoter une facétie, voir sa bouche s’étirer en un sourire et humer son parfum d’homme. J’aimais me hisser sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur la joue de l’autre. Je serrais fermement leurs bras pour marquer mon territoire, pour me rassurer : ces hommes étaient à moi.

L’amour.

 Même l’amour ne change pas les hommes. Il ne change que le regard, que l’on porte sur eux. Il faut du temps pour le comprendre et l’accepter…

Le rôle d’un sigisbée.

 Un bon sigisbée assistait au petit déjeuner et à la toilette de sa dame, et lui faisait la conversation tout du long, afin que lui ait fait de lui éviter la lassitude inéluctable, résultant de ses tâches quotidiennes. En toute pudeur, bien sûr, il y avait toujours une femme de chambre, et des paravents pour masquer ce qu’il y avait à masquer et respecter les convenances.

 

 

 


Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions Aguillo, 404 pages, septembre 2025

Traduit du Slovène par Andrée Lück Gaye

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je suis si contente quand je peux enlever un livre de ma liste, mais je sais qu’il va vite être remplacé, grâce (ou à cause, c’est selon mon humeur) à la blogosphère. Pour ce roman c’est « Ju lit les mots » qui a été ma tentatrice.

Je suis allée vers ce roman car je n’avais jamais entendu parler des Alexandrines : des femmes slovènes qui dans la première moitié du 20° siècle se sont exilées pour subvenir aux besoins de leur famille. Elles étaient réputées pour leur sérieux et leur fidélité, elles étaient embauchées comme nourrices, dames de compagnie, femmes de chambre. Le sort des nourrices est particulièrement rude, car elles doivent laisser leur bébé pour nourrir celui d’une autre femme. On retrouve ici ce que Séverine Cressan avait décrit dans son roman Nourrices. Mais en pire car ces femmes sont très éloignées de leur famille sans possibilité de retour immédiat et ces femmes restent plusieurs années auprès de la famille .

Pendant ce temps, la famille en Slovénie, peut écluser les dettes, refaire la toiture de la ferme et même racheter quelques terres.

Le roman suit le destin de trois femmes en particulier, et évoque de nombreuses destinées de femmes parfois tragiques ou heureuses. Mais toutes ces femmes seront à jamais marquées par cette séparation.

Mérika, est nourrice et donc laisse chez elle un bébé de quelques mois pour s’occuper d’un petit Thomas anglais. La famille l’apprécie et lui fait une vie le plus agréable possible. Elle aura beaucoup de mal à s’adapter, elle est soutenue par une foi religieuse inébranlable mais son petit garçon lui manque terriblement. Dans cette famille il y a un certain Pierre, un homme qui tombera amoureux d’elle, elle résistera à cet amour coupable. Quand elle revient enfin chez elle, la nostalgie s’installera dans l’autre sens les années d’Alexandrie lui manqueront .

Ana, est déjà venue à Alexandrie et elle sera serveuse dans un hôtel. Sa condition est différente car son mari et sa belle mère sont des alcooliques qui ne l’aiment pas mais qui n’attendent que les sous qu’elle peut gagner. Son destin sera très différent elle épousera un homme d’affaire français et réussira à arracher sa fille de ce milieu rural arriéré .

Enfant la toute jeune et jolie Vanda qui finira dans le harem d’un très riche Bey égyptien.

Le roman décrit la vie à Alexandrie et un peu au Caire mais sans que l’on comprenne bien les enjeux politiques. On reste au niveau de ces femmes et la vie au delà d’elles n’apparaît pas, et cela est manque pour moi.

De la même façon, on ne sait absolument rien de ce qui se passe en Slovénie, quelques allusions aux fascistes italiens, c’est tout. Pourquoi ces paysans accumulent-ils tant de dettes à aucun moment, l’auteur ne l’explique, et pour moi c’est vraiment dommage.

Le romancier s’attache à comprendre le déracinement de ces trois femmes, et on sent le sérieux de son travail à travers les différents cas qu’il évoque, des femmes qui ont parfois connu des viols, souvent des violences mais le plus souvent c’est à leur retour en Slovénie qu’elles ont connu les pires difficultés : si le famille est très contente de recevoir l’argent des exilées petit à petit, on oublie leurs sacrifices et on espère qu’elles continueront à payer sans revenir. Et elles sont aussi souvent accusées d’avoir mené une mauvaise vie avec des arabes ou des noirs !

 

Le poids de la religion est incroyable, là aussi j’aurais aimé comprendre pourquoi la Slovénie est aussi croyante mais il faut vraiment ne pas attendre à un point de vue sociologique. L’écriture est très lourde, je n’ai absolument vu l’aspect poétique qui avait plu à Julie de  » Ju lit les mots » . Et j’ai parfois dû m’accrocher pour continuer ma lecture.

Ce n’est pas une déception car je ne savais vraiment rien de ce phénomène mais cette lecture n’a pas répondu à mes attentes. À vous de voir.

Extraits.

Début.

 

 Le paquebot tremblotait, dans son ventre, les moteurs fredonnaient le champ monotone du départ. Merica frissonnait, ses seins qu’elle avait pressé ce matin étaient de nouveau lourd. Où pouvait-elle se retirer pour qu’on ne la voie pas ?Elle avait déjà tordu deux fois le linge dans lequel cette nuit elle avait tiré le lait de sa poitrine, lait que son fils n’avait pas bu et qui s’écoulait dans les vagues..

Arrivée à Alexandrie.

 Merica a la poitrine, serrée, le souffle lui manque. Le monde qui s’approche semble sortir d’un four brûlant, elle se cramponne au bastingage comme si elle voulait rester sur le vapeur. Sainte Vierge, je t’en prie, reste à mes côtés, ne m’abandonne pas. Protège-moi, soutiens-moi, guide mon esprit, mes actes. Et je te le demande aussi, à toi, Joseph, mon saint-patron. Moi, j’ai terriblement peur, regarde, je suis comme un fétu de paille dans le vent. Si, tous les deux, vous ne vous tenez pas près de moi, toi et Marie, je vais me briser, je vais mourir dans les flammes. Saint-Joseph, protège-moi, reste au-dessus de nous trois. Amen, amen.
 La ville grandit et des détails se dégagent de l’embrasement ; les façades des maisons, les fenêtres, les balcons, les rues, les automobiles, les fiacres, les charrettes, les chevaux de somme, les haquets, les ânes.
-Mais ici, il n’y a pas de toit. ! s’esclame soudain Vanda. Où sont les toits ? Et quand il pleut ?

Les Slovènes .

 Dans tout Alexandrie et le Caire, et aussi ailleurs, les Slovènes étaient depuis longtemps extrêmement recherchées et respectées. Elles avaient la réputation d’être travailleuses, honnêtes et fidèles.

L’importance des croyances religieuses.

 Un jour, un voyant, pater Kornelij, vint en visite. Quand il aperçut ses yeux, il se mit à pleurer comme un enfant. Il ne savait rien du malheur de Valentina, mais ce qu’il avait perçu dans ses yeux l’avait tellement touché qu’il eut du mal à s’en remettre. Il dit à sœur Elizabeta que Valentina pleurait des larmes de sang qui ne pouvait s’échapper d’elle, c’est pourquoi elle gouttaient sans cesse sur son âme épuisée.

La difficulté de se débarrasser de ce qui enchaîne.

 Les rusées prennent les imbéciles dans leur filet. Il existe deux filets : l’un est utilisé par les églises du monde entier et l’autre par la politique. Des rêves  ! Ces rêves perfides et mensongés auxquels tant de croyants naïfs se laissent prendre !

3 ans plus tard : la peur du retour .

 Et où est-ce que je rentre maintenant, où ? Dans un village bouché, dans une maison où, c’est la campagne, tout est sale, tout est plein de mouches. Je retourne vers les vaches et les cochons et la serfouette. Et le râteau, la binette et la serpette… Jésus, maintenant il va falloir se remettre vraiment au travail. Mais est-ce que je saurais encore, Et est-ce que je serais encore capable de faire tout ça ? Est-ce que je saurai encore traire une vache ? Et racler le fumier dessous ? Avec les jolies mains que j’ai. Qui n’ont plus d’ampoules ni de durillon. La peau de ma paume est douce, veloutée. Au fond, là-bas je ne travaillais pas j’allaitais, j’emmaillotais, ensuite j’habillais, j’allais me promener avec un enfant, je le gardais, je parlais avec lui, je riais je me fâchais … mais je ne me servais pas de mes mains. Je n’ai jamais eu besoin de repasser même un moucadou, de recoudre un bouton. Rien. J’étais comme une petite damotte. Donc je n’ai peut-être plus de force dans les mains. Et tout ça va être difficile pour moi au moins pendant un certain temps, jusqu’à ce que je me réhabitue.


Éditions Gallimard, 234 pages, juin 2023.

 

 Aucun des évènements du 17 novembre 2049 ne peut être compris si l’on ignore ce qui s’est produit ici vingt ans auparavant 

 quand nos villes qui furent des jungles, sont devenues des zoos.

Quand j’ai chroniqué « Soleil Amer » vous aviez été plusieurs, dans vos commentaires, à me dire à quel point vous aviez apprécié ce roman-ci. Non seulement je suis bien d’accord avec vous, mais en plus je comprends beaucoup mieux les partis pris de Lilia Hassaine. Elle s’adresse à un public, jeune et vise avant tout à l’efficacité de son propos et ne s’encombre pas trop de nuances. Dans ce roman, elle souhaite leur faire comprendre les dangers d’exposer leur vie dans les réseaux sociaux, elle pousse le curseur un peu plus loin, et créée une société qui vise à la totale transparence. Puisque les gens « biens » n’ont rien à cacher, l’habitat sera construit en verre, et chacun peu surveiller ce qu’il se passe chez son voisin. La politique se fera par sondage sur les réseaux sociaux ; donc « le peuple » aura l’impression d’être toujours au pouvoir. Et la justice sera rendue de la même façon.

Elle aborde encore de façon très rapide mais « efficace » tous les dangers de cette volonté de « transparence » qui hante la société aujourd’hui et elle veut convaincre la jeunesse qu’elle se trompe en s’exposant ainsi au public à travers leurs pratiques sur les réseaux sociaux. Elle se sert pour cela d’une enquête policière qu’elle mène très bien : dans le quartier chic de cette ville une famille disparaît, cela est totalement impossible, il y a forcément quelqu’un qui a vu quelque chose. Cette enquête va permettre à l’ex commissaire, Hélène de souligner toutes les failles de ce système et de dévoiler peu à peu l’horreur qui arrive à se cacher, alors que même, on croit tout voir et tout savoir. Elle réfléchit aussi sur ce que cachait les murs autrefois, et il est vrai qu’à l’époque du dévoilement de l’affaire Epstein, on peut se dire que si les pratiques sexuelles de ce triste sire avait été dévoilée plus tôt, il y aurait eu moins de victimes. Mais ce n’est qu’une illusion, car finalement, dans ce roman, le plus grand défenseur de la transparence avait réussi à se construire un sous sol secret. La confiance que nous apportons aux films ou aux images est mise à mal aujourd’hui par tous ceux qui savent fabriquer de fausses informations.

Je suis peu sensible aux enquêtes policières, mais j’ai eu très envie de connaître le dénouement, (c’est un sacré compliment de ma part). Si je n’ai attribué que quatre coquillages, c’est que les personnages restent pour la plupart des caricatures, surtout les « méchants » , par exemple le cas de Jules est intéressant dans le principe mais trop évident dans la démonstration.

Géraldine en avait fait un « grand » coup de cœur en 2023

Je vais offrir ce livre à des adolescents autour de moi, et voir si cela les fait réfléchir sur leurs pratiques.

Extraits.

Début du prologue 2049

 Derrière la baie vitrée, une femme est assoupie. Sa poitrine se gonfle et s’affaisse comme la houle matinale. Nico se colle contre son dos et embrasse ses cheveux défaits. Je n’avais encore jamais vu de blonde dans son lit.

Début du roman 2029

 La scène se passe dans l’auditorium de radio France. Gabriel Boca, jeune femme à la détermination tenace s’avance à la tribune et d’un geste solennel retire sa toge. L’assemblée applaudit les centaines de citoyens dont je fais partie ont été tirées au sort pour assister à son discours retransmis en direct à la télévision et sur Internet. C’est un jour historique ce 26 octobre 2029, on fait le procès de la justice.

La transparence.

 Le baron Haussmann avait transformé Paris au XIX° siècle pour plus de salubrité et de sécurité. Les grands travaux de Victor Jouanet viseront un « assainissement moral » et à une « sécurité optimale ». Les constructions modernes seront transparentes. On rénovera les lieux de culte et monument du patrimoine qui peuvent l’être, les murs de pierre seront remplacés par des vitres. On détruira les logements, les écoles, les prisons, les hôpitaux, les commerces pour construire des maisons-vivariums, où chacun sera garant de la sécurité et du bonheur de ses voisins.
 » Au fond qu’avons-nous à cacher si nous n’avons rien à nous reprocher ? Pourquoi ne pas accepter de tout montrer. »

Le début de la transparence.

 Ma fille est une professionnelle du spectacle et le spectacle, c’est elle. Si elle le pouvait, elle se promènerait avec un lampadaire au-dessus de la tête pour être toujours éclairée à son avantage. Je dois vous paraître rétrograde mais je suis consciente que ce mouvement a démarré il y a longtemps déjà, quand chaque photo Instagram était une fenêtre sur nos vies. On dévoilait nos intérieurs, nos corps et nos opinions. Très vite, la discrétion a eu l’air d’une affreuse prétention. Refusez de montrer c’était dissimuler…
 Dans la sphère professionnelle, beaucoup d’entreprises avaient déjà abolli les murs. Un être humain isolé dans un bureau représentait un risque : et s’il ne travaillait plus, et s’il passait son temps à gérer ses affaires personnelles ou à jouer à des jeux en ligne. En abattant les cloisons, les patrons faisaient des économies de surface, mais ils pouvaient surtout savoir qui arrivait à quelle heure, s’assurer tout le monde était bien occupé à sa tâche, et s’éviter deux ou trous affaires de mœurs au passage. Tout cela a été présenté comme un gain de convivialité. « On est tous ensemble, on est une équipe ». La convivialité consistait donc à entendre des conversations téléphoniques de Clara, à subir les bruits de bouche de Michel, et à voir Sylvain s’éclipser tous les jours à 11 heures au toilette. La société a pris le même chemin. Elle s’est muée en un gigantesque open space..

L’opinion publique et la justice.

(Jules a 12 ans)

 Un ancien magistrat invité ce jour-là a quand même essayé de défendre la cause de Jules. Pour lui, il fallait préférer les sanctions éducatives à l’enfermement : « J’aimerais quand même qu’il comprenne la portée de son acte, à son âge, on peut s’améliorer, on peut encore changer. A-t-on vraiment envie de vivre dans une société qui rejette toute possibilité de pardon et de rédemption ? » La chroniqueuse peinturlurée l’a alors accusé d’être hors-sol. « Vous êtes déconnecté des préoccupations des français vous parlez comme un prêtre.  » Le public a applaudi l’animateur satisfait a alors sifflé la fin de la partie et présenté l’intitulé du sondage au téléspectateur :  » Pour ou contre l’abaissement de la responsabilité pénale à sept ans ? Vous pouvez voter directement sur les réseaux sociaux les chéris.  » 
 Les français ont tranché les enfants sont désormais susceptibles d’être incarcérés dans les quartiers réservés aux mineurs dès l’âge de sept ans. 

 

Éditions Gaïa, 486 pages, octobre 2010

traduit du Danois par Ines Jorgensen

Ce n’est pas ma première rencontre avec cet auteur Danois, je m’étais régalée avec les Racontars , Un curé d’enfer et autres racontars , puis le Naufrage de la Vesle mari . Dans ce livre qui en réalité en réunit trois : » Un récit qui donne un beau visage », puis « le Piège à renard du Seigneur » et enfin « la Fête du premier tout ». Nous retrouvons tous les personnages des Racontars mais autour d’un enfant et de sa nourrice Aviaja cette vieille femme inuit qui retrouve le goût de la vie grâce à cet enfant qu’elle va élever avec les deux pères, et trois oncles. Le principe de l’humour de Jorn Riel m’est maintenant bien connu, il présente des hommes qui sont peu à peu séduits par les Inuits qui s’appellent eux -mêmes « les hommes », et quittent sans aucun regret « la civilisation » qui aident peu à survivre dans ces régions où la vie est menacée par le grand froid et les animaux comme les ours. La sexualité a beaucoup d’importance, et les femmes inuits ne comprennent pas les notions de fidélité ou de péchés qu’un prêtre aimerait leur inculquer. L’alcool aide souvent les hommes à supporter les difficultés de la vie et la rigueur du climat. Jorn Riel est un conteur et ses livres se lisent comme des récits que l’on pourrait se raconter entre amis. L’intérêt de ce roman tient à la formation d’un enfant abandonné par sa mère et élevé par ses pères et une nourrice adorable, le deuxième livre, l’enfant est partie en Europe et la vieille nourrice n’a plus envie de vivre, c’est le moment où un curé arrive dans cette région reculé avec une église gonflable … et espère tromper les inuits et s’approprier les peaux d’animaux en particulier de Renard. La troisième partie l’enfant adolescent est revenu et va trouver sa place dans cette société et la vieille nourrice peut mourir. Les sentiments sont très présents dans cette petite communauté même si leur expression est compliquée, on sent combien la petite communauté est unie par des liens très forts. Le ridicule de la religion chrétienne est toujours aussi savoureuse. Si ce livre avait été mon premier roman de cet auteur mon enthousiasme aurait été total. Mais ce roman reprend les mêmes personnages et les mêmes ressorts d’humour que j’avais lu dans les « Racontars », ce qui explique mes trois coquillages.

Extraits.

Début.

 J’ai deux pères. En vérité, j’aurai sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.

Propos à la hauteur des sentiments. (Humour)

Pete venait de la baie de l’Homme Mort. Il avait franchi Wilson Hills et l’étroit Pas de l’Oie. Lorsqu’il déboucha sur le coin de bruyère entre la rivière et la maison, il lui arriva exactement la même chose qu’à McHuges autrefois. Le sang afflua dans ses veines et un sentiment le prit à la gorge, qui lui donnait envie de rire et de pleurer à la fois. Pete éprouva un désir irrépressible de prononcer quelque chose à la mesure des circonstances, quelque chose d’un ordre spirituel, et après avoir longuement réfléchi, il laissa cours à son émotion. 
« Grands dieux, merde alors !  » s’exclama-t-il.

Leur voisin.

 Notre voisin, le plus proche s’appelait John. Il était connu comme le plus grand voleur entre Downty City et le bassin de Pol et portait le surnom de John l’honnête. Sa réputation de chasseur était extrêmement mauvaise, étant donné que de notoriété publique la moitié de ses renards venaient de pièges posés par d’autres que lui.

Proverbe eskimo.

 « Comme dit l’Eskimo ne prête jamais tes chiens, tes traîneaux, tes armes ou ton kayak. On pourrait facilement te les abîmer. Mais ta femme il faut la prêter aussi souvent que possible, car elle s’améliore à chaque fois. »

Le départ du garçon vers l’Europe.

 » C’est bizarre. Y’a des jours où on parle tout simplement. Pas pour dire quelque chose de particulier, on parle et on parle c’est tout. Ça sort tout seul, sans qu’on y pense, c’est pas vrai, et puis il y a des jours où on a une foule de mots à l’intérieur et où on n’arrive pas à sortir un son, vous connaissez ça ? »
 Pete hocha énergiquement la tête répandant une pluie de braises de sa pipe. « C’est comme la constipation dit-il, on a une putain d’envie, on pousse, on se démène et… »
 L’ongle Sam montra du doigt un arc doré qui cheminait lentement vers le nord au-dessus des montagnes au sommet aplati.
 » Voilà la lune », dit-il les autres hochèrent la tête sans même la tournée pour vérifier s’il disait vrai.
 Sam tendit la main vers la bouteille de rhum que Smal-johnson tenait fermement entre ses jambes pour qu’elle ne se renverse pas. Il poursuivit.
 » On vous a fourni une information tout à fait superflue. Au fond, c’était juste pour dire quelque chose. Je savais que vous saviez que la Lune allait se lever maintenant. Pourtant, j’ose prétendre que ma petite information a quand même de la valeur. Un jour comme aujourd’hui, toute remarque à sa valeur si nous devons continuer à nous serrer les coudes, si je peux m’exprimer ainsi. » Il versa une larme de rhum dans son thé. « On parle de ce qui n’est pas essentiel de la lune, des pattes des chiens, de l’état de la neige et que sais-je encore. Et c’est bien parce que ce qui n’est pas essentiel, nous ramène par des voies détournées à l’essentiel, à savoir le départ du garçon. »

Hygiène masculine.

Dad Matthew n’avait jamais eu beaucoup d’attirance pour les bonnes femmes. La terreur d’être pris au piège et séquestrée l’avait toujours emporté chez lui sur le désir d’une relation durable. Il ne vivait évidemment pas complètement à l’écart de la compagnie des femmes. Deux fois par an, il se rendait à Downty City pour rectifier le compas, comme il disait, une visite de chantier en quelque sorte, nécessaire pour maintenir le cap.

Limite de la christianisation en Afrique.

 Il y a plus de trente ans le père Brian débarqua donc sur la terre ferme africaine et commença à remonter le fleuve de Gambie, de Bathurst à Yarbutanda, sur le bateau « Lady Challenge ». Pendant environ un an, il tenta d’enfoncer dans le crâne des peaux sombres qui habitaient le long des rives, la douce doctrine chrétienne, mais la chance ne lui sourit pas. Les musulmans s’y étaient déjà implantés et le père Brian ne put rien contre une religion qui autorisait les hommes à avoir quatre femmes, un strict minimum pour une culture rentable de l’arachide.

La fréquence des visites.

 « On dirait que nous avons des invités », dit-il . « Combien de traîneaux ? » demanda Jéobald.
 » Un, je crois que c’est celui de M. Pickerin. Ils sont deux sur le traîneau.
« Pickerin ? » Pete se leva et regarda par la fenêtre. « Bizarre, il est déjà venu y a trois mois, Dieu sait ce qu’il veut encore. »


Éditions Buchet-Castel, 170 pages, janvier 2026

Cette auteure me plaît de plus en plus, j’ai commencé par L’Annonce, puis Joseph et Histoire du fils. Nous vivons aujourd’hui, au rythme des crises paysannes, et nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui se déglingue dans le monde agricole qui évoquait plutôt un monde de stabilité. En lisant « Hors champ » j’ai vécu avec une énorme tristesse le sort d’une catégorie de paysans. Le personnage principal, Gilles, a été programmé pour reprendre une ferme qui se consacre à l’élevage de vaches laitières dans le Cantal. Ses parents en ont bavé pour acquérir cette ferme, et le fis lui en hérite. Aux yeux du père, « le vieux », « l’autre » tel que l’appelle Gilles, leur fils est un nanti, il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le fruit de leur labeur. Ce vieil homme est aigri, mauvais, et avec sa femme ils ont tout fait pour que Gilles ne puisse jamais vivre selon ce qu’il aurait aimé faire : il n’a pas eu le choix. Autant le livre d’Antoine Wauters, « Haute -Folie » ajoute horreur sur horreur pour décrire le monde rural, et finit par donner une impression de « trop c’est trop », autant Marie-Hélène Lafon, ne charge pas la barque, et pourtant, la vie de Gilles est une pure horreur, consentie, subie et jamais voulue. Il est complètement pris dans les filets d’une vie trop dure quand on ne l’a pas choisie, tissée par le mépris du père et la langue de vipère de sa mère. Il y a bien sa sœur qui est écrivaine et qui lui dit si souvent , « si tu veux changer de vie, je serai là », mais si cette phrase est simple il n’arrive pas à vraiment à la comprendre. Nous vivons tout le temps de cette lecture, la dureté de cette vie, et en contre point la beauté du paysage qui est décrit par sa sœur quand elle revient se ressourcer dans leur Cantal qui est si beau à regarder quand on n’a pas les vaches à traire ni tout le travail qui va avec. On est complètement pris dans ce récit et on voudrait défaire les liens qui ligotent de plus en plus Gilles dans cette famille où personne ne sait se parler, on étouffe avec lui. Il ne se passe pas grand chose sauf cette destinée terrible et comme c’est vraiment superbement raconté c’est un livre qui se lit doucement et laisse un arrière goût de tristesse mais de beauté aussi. Sin-City a beaucoup aimé .

l’écouter

Pourquoi retournez vous dans le Cantal, Marie Hélène Lafon

Extraits.

 

Début.

 La balançoire grince sous l’ érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme dans la cour, dans le soir de juin.

 

Le poids du destin.

 Gilles sens maintenant les peurs entassées dans la voix de la mère quand elle l’appelle le matin, peur de son retard à lui et de la colère du père, mais aussi, et surtout peur que la veille ait été le dernier jour, sans qu’elle le sache, sans qu’elle l’ait vu venir, et qu’il n’aille plus traire lui le fils, plus jamais, et que s’effondre tout ce qui repose sur lui, tout ce pour quoi elle, la mère, met un pied devant, l’autre du matin au soir et chaque jour depuis tant d’années. La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux, et à lui, il a besoin d’eux, ils ont besoin de lui. Même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de de vendre, plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flots pour le fils, que fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils, et leur raison de vivre à eux les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux les trois, pour la mère ; la sœur n’a rien à voir là dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète.

Les ragots de village.

 On connaissait la famille on savait d’où elle sortait, les hommes se louaient dans les fermes et buvaient et les femmes ne tenaient pas leur maison, sauf sa mère, la pauvre, qui ne faisait pas parler d’elle, mais n’avait pas de santé, ses tantes et ses sœurs s’amusaient. Tout le pays le savait et leur était passé dessus, il fallait être aussi naïf que lui pour croire qu’une fille de trente ans qui a vécu en ville allait se mettre à la colle, avec un paysan de plus de quarante ans qui habite toujours avec ses parents dans un trou perdu, et au cul des vaches.
Quand la mère était lancée, on ne l’arrêtait pas, et elle cognait sec. Tout y était passé, il allait servir de père à un gosse de quatre ou cinq ans quand alors qu’il était à peine capable de s’occuper lui-même.

Les confidences de la mère.

 C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire se souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que, longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère ; elle écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettre de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes.