Éditions livre de poche, 517 pages (avec la post-face qui explique d’où vient ce roman), mai 2023.
Traduit de l’espagnol par Serge Mestre.
Je dois cette lecture à « Caudia-Lucia » et je l’en remercie. Mes coquillages disent beaucoup du plaisir que j’ai eu à lire ce roman. La guerre d’Espagne a fait partie de mes premières lectures qui m’ont marquées dans ma jeunesse. Hemingway et « Pour qui sonne le glas » Malraux et « L’Espoir », qui m’avaient donné une vision simple de l’engagement du bon côté de cette guerre. Et puis, il y a eu George Orwell qui définitivement m’a fait douter du rôle des communistes pendant cette guerre. Mais je n’avais jamais rien lu sur l’après guerre et la répression franquiste. Almueda Grandes va raconter trois ans de terreur : 1947, 1948, 1949 en Andalousie, et l’épilogue en 1960, le moins qu’on puisse dire c’est que son point de vue n’est pas simpliste.
Nino, un petit garçon de 9 ans, au début du roman, vit dans une maison-caserne où son père est garde civil. Ce qui correspond à gendarme ; avec tout ce que cela veut dire quand il s’agit de maintenir l’ordre dans une dictature.
Ce que j’avais mal imaginé, c’est que l’implantation des gens qui avaient voté pour le front populaire était massive dans les régions rurales pauvres, et si la victoire militaire a été incontestable, elle n’a pas pu changer les mentalités pour autant. Durant ces trois années, la guérilla dans les montagnes était encore très active soutenue par une population qui était horriblement choquée par les méthodes de répression de l’armée ou des gardes civiles.
L’auteur a choisi comme narrateur un petit garçon, Nino, qui devra sa prise de conscience à un homme qui vit seul dans la montagne, cet homme, Pepe el Portuges lui apprendra tout ce qui est important pour prendre ses propres décisions et ne jamais avoir de réaction trop manichéennes. Bref, à devenir quelqu’un de bien dans un pays fasciste, de bien et de vivant donc faire attention à ne pas se jeter dans des actions irréfléchies. C’est tellement facile de juger, surtout sur les apparences, alors que pour mener à bien une lutte, il faut parfois savoir se cacher sous de fausses identités.
Les dialogues entre le jeune Nino, et celui qui lui semble vieux, mais qui est juste un adulte, Pepe el Portuges, sont des moments forts de ce roman. La prise de conscience de ce qui se passe autour de Nino, sous-tend tout ce récit, la lectrice que je suis, a suivi avec un intérêt, toujours proche de la surprise, le dévoilement des différents acteurs de cette narration. Je sais que c’est une fiction, qui mêle personnages réels et créations romanesques, mais je pense que ce roman doit être très proche du vécu de la population espagnole de cette époque. Les moments de détente arrivent avec les relations amoureuses : les femmes espagnoles ont du tempérament !
Les femmes qui vivent dans la terreur que leur mari, fils ou frère soient assassinés d’une balle dans le dos par des gardes civiles ou de face par les militants communistes cachés dans la montagne, sont des personnages qu’on n’oublie pas : leurs pleurs ou leurs cris résonnent longtemps dans la mémoire du lecteur après avoir refermé ce roman.
Ma seule difficulté mais qui n’est pas un reproche est venu des noms espagnols : je devais tout le temps faire un effort pour savoir qui était qui, d’autant que pour se cacher les personnages ont plusieurs noms !
Je vous encourage à lire ce roman , je serai bien étonnée qu’il ne vous plaise pas.
Extraits.
Début.
(je ne compte plus les débuts météorologiques des romans, mais je trouve celui-ci réussi, non ?)
Les gens prétendent qu’en Andalousie il fait toujours beau temps, mais dans mon village en hiver on mourrait de froid.Les gelées se présentaient traîtreusement, avant la neige. Lorsque les jours étaient encore longs, lorsque le soleil de midi chauffait toujours et que nous descendions les après-midi jouer à la rivière, l’air devenait soudain cinglant et plus limpide. Puis le vent se levait, un vent aussi cruel et délicat que s’il était fait de verre, un verre aérien et transparent qui descendait en sifflant de la montagne sans soulever la poussière des rues.
Souvenirs de la guerre civile.
Rubio, malgré son nom qui signifie « blond » avait les cheveux bruns, une cascade de boucles sombres aussi brillante que des gorgées d’huile, lui arrivant à la taille. C’est certainement pour cette raison, ou parce que c’était encore une enfant, ou parce qu’à douze ans elle avait déjà de grands yeux, un long cou, un nez fin et des lèvres on ne peut plus pulpeuses, qu’on ne le lui avait pas tondu la tête à la fin de la guerre, en même temps qu’à sa mère, à ses sœurs aînées, à ses belles sœurs, à ses tantes et à ses cousines. La ferme où elle habitait alors s’appelait toujours la ferme des Rubio même si plus un homme n’y habitait. Ils étaient tous morts, et certains, disait-on c’était exilé en Amérique. Mais Filo, elle, était restée. Elle s’était promenée le lendemain dans le village, les cheveux pleins d’échelles à moitié tondue. C’était elle qui s’était mise dans cet état avec les ciseaux de la cuisine, pour que personne ne puisse douter de ses opinions, ou pour ne rien devoir à ces fasciste soudain transformés en coiffeurs. La seule chose qu’elle récolta fut de se retrouver assise sur une chaise, au centre de la place pour finir de se faire tondre tout à fait.
Les discussions chez son père, garde civil et sa mère au fort tempérament.
» Encore un de vos exploits, lançait ma mère qui ne ratait jamais une occasion de rappeler cela ouvertement, allez mettre en prison une femme tout simplement parce qu’elle est fidèle !– Elle n’est pas en prison pour cette raison, Mercedes, mais pour avoir fait de la propagande subversive.– De la propagande subversive ? Dire que tu couches avec ton mari c’est faire de la propagande subversive ça ? Et le faire cocu, c’est quoi alors ? Collaborer avec Franco ? Eh bien, dis donc … tant de curés et tant de messes, pour en arriver là …– Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis.– Eh bien, je ne me tairai pas. Je n’en ai pas envie, voilà ! La seule chose qu’a faite Rosa a été de dire qu’elle était enceinte de son mari, un point c’est tout. Et tu trouves que c’est une raison pour l’envoyer en prison, peut-être ? Être fidèle et aimer son mari, et coucher avec lui, c’est une raison pour se retrouver en prison, Antonino ? » Insistait ma mère. Et mon père n’osait pas lui répondre ce qui encourageait encore plus sa femme : » Et elle a très bien fait… d’abord de dire la vérité et ensuite parce que… ça… c’est sûr qu’on vous aurait entendu vous gausser et traiter Cencerro de cocu, alors que c’était même pas vrai… »
La répression franquiste.
Ces derniers pouvaient raconter l’histoire à leur manière, et fêter l’anniversaire des années de paix qui avait lieu tous les mois d’avril, en évoquant les églises incendiées, les curés éventrés, les bonnes sœurs violées, la terreur des hordes marxistes qui avaient précipité leur intervention sacrée et salutaire. À Madrid, il y aurait toujours des gens pour croire que la guerre s’était terminée en 1939 mais dans mon village c’était différent. Dans mon village, les hommes s’enfuyaient dans la montagne pour sauver leur peau et les autorités poursuivaient les femmes qui tentaient de gagner leur vie en vendant des œufs, celles qui ramassaient du spart dans la forêt, qui le travaillaient et même celles qui vendaient des asperges sauvages le long des chemins. Car pour celles-ci tout était interdit, tout était illégal, tout devenait un délit et la survie de leurs enfants relevait du miracle. Voilà comment cela se passait dans mon village, où l’on pouvait se faire tirer dans le dos n’importe quand pour avoir donné à manger à son enfant, à son père, à son frère. C’était suffisant pour légaliser n’importe quelle mort, cela transformait n’importe qui en dangereux bandit, en féroce ennemi public même si celui-ci n’avait jamais eu le moindre fusil entre les mains. C’était la loi, et c’était une loi injuste, une odieuse loi, une loi atroce et barbare, mais c’était la seule et unique loi. Et les gardes civils ne craignaient pas de l’appliquer.
Ce que Jules Verne a apporté à Nino.
En outre, les romans de Jules Verne me donnaient souvent le prétexte de poser des questions sur tout ce que j’ignorais, en histoire, en géographie, en physique, à propos des sextants, des ballons aérostatiques, des sous-marins, des routes maritimes, des exploits des découvreurs, des expériences dans les laboratoire, de tout ces savants fous et sages à la fois qui, après beaucoup d’erreurs, parvenaient au plus grande découverte de leur vie. Ainsi ces livres allaient me conduire vers d’autres livres, d’autres auteurs que j’allais découvrir avec la même avidité.
Pour vous expliquer pourquoi je me suis un peu perdue dans les noms.
Lors des premières élections démocratique, José Moya Alguira , alias Pepe el Portugais, alias Francisco Rojas, alias Juan Sanchez, alias Miguel Monterro, alias Jorge Jorge Martinez, alias Camilo occupa la tête de liste que présenta le parti communiste espagnol dans la province de Jaén, où mon nom se trouvait en dernier.

Toi aussi tu peux avoir du mal avec les noms. ^_^
oh oui, surtout que l’espagnol est une langue que je ne connais absolument pas ! mais ce roman est vraiment excellent.
Oh oui, ça m’intéresse énormément ! Je suis justement en train de suivre l’émission de France culture Le cours de l’histoire qui est consacrée toute vette semaine à Franco. Passionnant ! Et j’ai déjà noté un titre de cette actrice, décidément de grand talent on dirait !
nous écoutons visiblement les mêmes émissions . j’ai raté celle de ce matin je vais l’écouter en podcast
J’ai moi aussi beaucoup lu sur la guerre d’Espagne quand j’étais jeune dont Hommage à la catalogne et, sans doute moins connu, Le Crayon du charpentier de Manuel Rivas. J’ajoute donc Le lecteur de Jules Verne à ma très longue liste de lecture.
J’ai lu et apprécié « le crayon du Charpentier’ d’Emmanuel Rivas , je trouve celui-ci moins lyrique t sans doute plus proche de la réalité
Je penserai à toi lorsque je rencontrerai un début météorologique dans un roman !
Sinon, je ne note pas, tes tags « horreurs de la guerre » et « torture » me dissuadent… Dommage, je suis aussi entrée dans la littérature adulte avec Pour qui sonne le glas ou L’espoir. Il faudrait que je les relise, tiens !
C’est un excellent roman , je regrette que tu le notes pas mais je sais aussi que l’on ne peut jamais tout lire.
Comme toi, c’est une période de l’Histoire qui m’intéresse beaucoup… sur le franquisme, je n’en ai pas lu des tonnes, mais j’ai notamment aimé « Cette putain si distinguée » de Juan Marsé, qui l’aborde de manière assez originale.
Je n’ai pas lu le roman que tu cites, mais si la période t’intéresse n’hésite pas .
A ton tour, tu nous donnes envie de découvrir ce roman.
j’en suis ravie car il m’a tellement plu , j’ai hâte de lire d’autres avis.
Je le note tout de suite. Mais quel est le rapport avec Jules Verne ?
Ce sont les premiers romans que l’enfant va lire il va s’embarquer dans la lecture pour ne jamais plus quitter le monde des livres, et donc accéder à la réflexion.
Noté chez ClaudiaLucia, merci de la piqûre de rappel ! comme Sacha et toi, je suis les émissions sur Franco cette semaine. J’aime ces séries sur la longueur, ça change des émissions zapping d’à peine une demi-heure qui semblent être à la mode ces temps-ci.
Tu as entièrement raison, ces émissions sur Franco, diffusée sur France culture, permettent vraiment de mieux se souvenir et de réfléchir, j’ai hâte de lire ce que tu penses de ce roman.
Comme Sacha, je suis l’émission sur Franco sur France Culture, et je me suis rendu compte que, comme toi, j’ignorais tout de l’immédiat après guerre-civile. J’avais déjà repéré ce roman, dont la référence à Jules Verne m’intrigue quelque peu.
alors ce livre est pour toi . J’ai vraiment aimé et la construction du récit est un plus à l’intérêt historique.
Que j’ai aimé ce roman et cette écrivaine ! D’ailleurs, j’ai l’intention de lire tous ses livres ! Pour le moment avec celui-ci, j’ai lu aussi Les Secrets de Ciempozuelos qui est un coup de coeur et j’ai vu la série tirée de son roman ( que je veux lire aussi) : Les patients du docteur Garcia.
Merci à toi de me l’avoir fait découvrir.
Je dis oui pour le contexte, moi aussi. Et ton coup de coeur m’intrigue.
Rien n’est évident dans l’intrigue un peu comme dans la vie .
Période historique très intéressante. Je note pour le jour où je voudrai me replonger dedans.
C’est un excellent roman et une période de l’histoire contemporaine qui m’a beaucoup marquée.
Tu me remets en mémoire que je voulais relire un titre de cette autrice dont j’avais beaucoup beaucoup aimé Le coeur glacé ( aussi sur la guerre d’Espagne ). Une période historique dont je ne lasse pas, tellement elle est complexe. Il y a l’excellent L’autre moitié du monde de Laurine Roux, aussi.
j’ai été très déçue par un roman de Laurine Roux, mais de cette autrice j’en lirai certainement d’autres.
Un sujet intéressant ! Mais que vient faire Jules Verne dans l’histoire ?!
L’enfant vit dans une misère extrême, misère matérielle et culturelle, son ami, l’homme solitaire, lui prêtera des livres et l’enfant devient une lecteur compulsif en découvrant, d’abord, les romans de Jules Verne, il n’imaginait pas qu’on puisse trouver un ailleurs aussi fort grâce aux livres.
Je n’ai toujours pas lu cette autrice que je garde dans un coin de ma tête depuis son décès. Il faut que je m’y décide.
Je ne savais pas qu’elle était morte, j’ai très envie de mieux connaître son œuvre.
Je note aussi. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu parler de ce roman mais je viens de voir que tu n’es pas la seule à l’avoir apprécié. Il obtient un bon score sur babelio.
Il faut un peu se méfier de Babelio, quand il y a beaucoup d’avis, cela donne un nivellement des notes. Il faut vraiment lire les avis et surtout repérer les blogueuses et les blogueurs dont on partage les lectures. Ce n’est que mon avis, je ne me fie pas aux notes donnés au livre mais je lis les avis surtout de gens que j’ai déjà repérés
Ah, merci pour le dernier extrait, qui explique enfin pourquoi il est question de Jules Verne dans le titre du bouquin!
Mais j’hésite à penser que ça puisse suffire pour le référencer dans mon « challenge 120 ans Jules Verne (1828-1905) »?
(s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola
tu as raison pour Jules Verne , ce livre explique seulement qu’un enfant avide de savoir découvre avec Jules Verne l’ailleurs que procure un livre d’aventure. cela lui ouvrira le monde des livres.
Quel plaisir de lire une critique aussi belle et douce :) l’enthousiasme, c’est contagieux ! Je me le note.
et j’espère bien lire ton billet pour partager mon plaisir de lecture.