Éditions Acte Sud, 131, pages, Novembre 2004

Traduit du russe par Joëlle Dublanchet

 

La vodka c’est comme la crasse on en trouve partout.

Toujours dans la série des livres qui ne sortent jamais des rayonnages de ma médiathèque, voici une véritable pépite. D’abord ce roman est original aussi bien pour le sujet, que pour l’écriture, que pour la construction du récit et dépasse tout ce que j’ai lu sur le retour des soldats blessés en Russie. Mais il est aussi profondément humain, et il m’a beaucoup émue. Constantin, Kostia, est revenu de l’horrible guerre de Tchétchénie, avec le visage complètement brûlé, il est si défiguré qu’il fait peur aux gens. Sa voisine Olga, l’utilise pour faire peur à son petit garçon pour que celui-ci accepte de se coucher , sinon Kostia le menace de l’emmener chez lui. Cela fait trois ans qu’il est revenu de la guerre , et il n’en peut plus il décide de boire de la vodka jusqu’à tomber dans le coma. Deux de ses camarades qui étaient avec lui dans le véhicule où ils ont tous failli mourir, arrivent à temps, et ensemble ils partent à la recherche du quatrième, Sérioja, qui a disparu. C’est lors de ce voyage que Kostia va retrouver l’envie de dessiner puis finalement de vivre. Il retrouve son père, et les fragments de sa vie.

J’ai un peu mis à plat ce récit mais ce qui fait sa force, c’est le mélange des temporalités, on passe de son enfance avec un père qui a fui ses responsabilités pour vivre avec une femme plus jeune que sa mère abandonnant son fils, à sa formation scolaire, où il rencontre un personnage incroyable, le directeur, Alexandre Stépanovitch, un homme obèse dont le seul effort consiste à tendre le bras pour attraper son verre de Vodka, à la guerre en Tchétchénie et toutes les horreurs qui vont avec, au voyage pour retrouver leur ami. On passe de l’une à l’autre de ses temporalités en éprouvant des sentiments très différents, la jalousie, la compassion, la haine , l’indifférence. Et le lien de tous ces éclats de vie : LA VODKA , mais aussi la force d’expression du dessin, c’est par lui que Kostia va arriver à communiquer avec les autres. La vodka coule à flots dans ce récit, il n’y a aucun jugement de valeur ni positif ni négatif : est-ce comme ça que les hommes vivent en Russie ? La fin m’a arraché un sourire plein de tendresse .

J’ai vraiment dévoré ce très court texte d’une traite et je l’ai relu plus lentement, je ne peux le comparer à aucun roman car il n’a pas son équivalent, sur Luocine en tout cas J’espère vous avoir donné envie de le lire et j’ai hâte de retrouver vos avis sur la blogosphère.

Extraits.

Début

 Je n’avais pas réussi à caser toute la vodka dans le frigo. J’avais d’abord essayé de poser les bouteilles debout, puis je les avais couchées les unes sur les autres. Elle ressemblait comme ça à des poissons transparents. Tapis et silencieux. Mais je n’avais plus de place pour les dix dernières.

Description de son père par son beau père.

 Il entrait dans ma chambre s’asseyait et parlait. Il n’arrêtait pas de me dire que mon père était un vrai con, à l’époque où tous les deux étaient élèves officiers dans le même régiment. Et que ma mère avait fait une connerie en l’épousant. Il la laissait sans arrêt, et alors même qu’elle était enceinte, il ne se privait pas de bécoter les filles juste sous la fenêtre. Et quand je suis né, il disparaissait tout le temps Dieu sait où. Un jour, elle était venue à la caserne, et avait dit qu’elle n’avait pas de quoi me nourrir. J’avais deux ans, et on ne savait pas où était mon père, ils avaient tous fait une sorte de collecte pour donner à manger au pauvre gamin affamé. Par la suite, on avait voulu jouer un sale tour à mon père. On en était resté à vrai dire au stade de l’intention parce que mon père à cette époque était déjà commandant de la compagnie, et il leur avait dit :  » Eh bien, allez-y ». Ça les avait arrêtés. Bref, c’était vraiment un sale type.

Portrait du directeur du lycée.

 Le directeur ne buvait jamais sa vodka dans les petits verres habituels. Il se la versait dans un bon gros verre et l’avalait comme si c’était effectivement de l’eau. Comme s’il avait soif tout simplement.
 En homme qui avait la gorge sèche,.
Il buvait un verre après l’autre, sans même reprendre son souffle, il regardait mes dessins n’était jamais ivre. Il était tranquillement assis dans son fauteuil en face de moi et il me disait qu’il ne fallait pas que je me monte la tête.

Les brûlures de guerre.

 Kostia ! Kostia ! crie-t-il tu es vivant ? Tu m’entends ?
J’ouvre la bouche. Sur le visage de Pacha une expression d’horreur. Il éteint le feu sur moi, à mains n’est. Je veux fermer les yeux, mais je n’ai plus de paupières, elles ont brûlé..

Le regard des autres sur un défiguré .

 Nous avons sillonné Moscou et d’autres villes pendant près de deux semaine. En quinze jours, j’ai vu dans la jeep de Guéna tout ce que je n’avais pas vu pendant trois bonnes années. J’avais l’impression que le monde était devenu complètement différent, et c’est avec intérêt que je le regardais par la vitre. D’autant plus que le verre en était teinté. Si on m’avait proposé avant de voyager en voiture, je n’aurais pas décliné l’offre pour ne pas risquer d’effrayer les passants avec ma tête. Seulement voilà, personne ne me l’avait proposé. Jusqu’à ce que les médecins m’enlèvent mes pansements, ça n’avait rien d’anormal de marcher dans les rues. Mais après ça n’a plus été pareil. Surtout quand je rencontrais des gens que je connaissais. Je ne sais qui était le plus mal à l’aise, eux ou moi. C’est qu’il fallait faire des efforts et faire comme si on ne remarquait rien. C’est pourquoi le plus souvent je restais chez moi et dans les appartements où je faisais des travaux . C’est par téléphone que je communiquais avec les propriétaires et quand ils venaient ce n’est pas moi qui les intéressais. Ils ne jouaient presque pas la comédie.

Les horreurs de la guerre.

 Une femme russe à Groznyï. D’une cinquantaine d’années. Elle s’est mise à pleurer quand on s’est approchés et qu’on a sauté du blindé. Mais peut-être qu’elle pleurait avant qu’on arrive. Son mari était tchétchène. Ils avaient fait leurs études ensemble à l’institut de pédagogie. On l’avait torturé à mort dans la prison de Tchernozovo. Ce sont les nôtres qui avaient fait ça. Avant la guerre, il enseignait la biologie. Cette femme, s’était cachée avec ses enfants dans une cave, avec d’autres femmes russes. Jusqu’à ce que les Tchétchènes y balancent des grenades. Une, puis deux, puis trois, semble-t-il. Elle ne se rappelait pas bien, elle savait seulement qu’elle n’avait plus personne. Elle se souvenait des explosions et aussi de l’expression des enfants. « Celui qui est en prison pour un certain nombre d’années sait pourquoi il attend. Mais mon malheur à moi n’aura jamais de fin. » 

 


Éditions autrement, 309 pages, février 2015

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach

 L’homme n’est chez lui ni dans la civilisation ni dans la nature – parce que nous sommes des aberrations coincées entre deux états.

 

Avec la bibliothécaire de la médiathèque de Dinard, nous avons décidé de nous intéresser aux livres qui ne sortent jamais. Celui-ci en fait partie, les raisons pour lesquelles il n’a jamais été choisi peuvent être multiples, la plus bizarre d’entre elles c’est sa position dans la médiathèque, Les rayons du bas sont largement ignorés par les lecteurs et lectrices (dont je fais partie) qui n’aiment pas se baisser. Nous aurons donc un thème cette année à notre club de lecture pour sauver du « pilon » des livres en quête de lecteurs.

Ce roman aurait dû trouver son public, il est hors norme et très prenant. Il s’agit d’une chasse à l’homme (et à une femme) à travers les régions, les plus froides et les plus hostiles de l’Alaska. Il y est beaucoup question des loups dont un des personnages est un spécialiste : Russel Corre. C’est un homme âgé qui toute sa vie a observé et écrit sur les loups. Il est appelé par une femme, Medora qui a lu ses livres car, dit-elle son fils de 7 ans a été tué par des loups. Cela se passe dans une petit hameau Keelut, qui n’est reliée par aucune route à une ville plus importante. Les habitants semblent vivre hors du temps et de la civilisation, ils semblent victime d’une malédiction comme si le « mal » pouvait à tout moment s’abattre sur eux. C’est ce qui va d’ailleurs leur arriver. Il se manifestera par la main cruelle et sans pitié de Slone, le mari de Medora à la recherche de sa femme. Celui-ci revient de la guerre en Irak sans doute et il a appris à tuer sans remords , tous ceux qu’on lui désigne comme « ennemi » et ceux qui ne respectent pas « son » code de l’honneur.

C’est un roman d’une violence incroyable et en dehors de toute morale, c’est le genre de romans que je n’apprécie pas en général, mais j’ai vraiment été captivée par la force de l’écriture qui est mis eau service de descriptions d’une nature hostile et glacée et des hommes proches des comportements des animaux . Les loups sont, eux, emprunts de noblesses et de rationalité contrairement à Slone et à beaucoup des habitants de ce village.

La fin est à l’image du récit : hors norme et amoral, mais je ne peux pas vous en dire plus dommage, j’aimerais bien !

En recherchant sur les blogs que je connais depuis quelques années, j’ai vu que Kathel en avait fait une pépite en 2025, soutenue par Dominique.et grâce aux commentaires j’ai trouvé et Aifelle et Ingannmic.

Extraits

Début.

 Les loups, descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut. Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. La semaine suivante, une autre fut enlevée tandis qu’elle longeait les cabanes près de l’étang gelé. Et voilà qu’au milieu des volutes, blanches de l’hiver, un troisième était arraché à leur village, celui-ci sur le seuil même de sa maison. Sans un bruit – nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin.

La nature.

 Il connaissait les choses de la nature.
 Chez les lions, un quart de la mortalité est causée par les infanticide. Le bar mange sa propre progéniture si elle ne nage pas assez vite pour lui échapper.
 Les femelles du cochon et du lapin étouffent leurs petits lorsqu’ils sont faibles ou malades, ou bien lorsque la nourriture vient à manquer. Cela s’appelle le « savaging ».
 Les chiens de prairie tuent un ombre tellement important de leurs petits que c’est pratiquement devenu un sport chez eux. 
 Les rats mangent leurs petits, quand ils sont blessés ou difformes. Mais ce sont des rats.
 Des guêpes des requins de mer. Des otaries. Des hirondelles.
 Ces dauphins, dont nous admirons tellement l’intelligence : ils sont capables de tuer un nouveau-né avec leur bec, en l’enfonçant dans la chair de l’animal. Jusqu’à ce qu’il meure, comme dans une mêlée mortelle.
 Plus de quarante espèces de primates tuent leurs progénitures. Et nos ancêtres ? Darwin doutait de leurs participations à ce genre de barbarie, ils n’étaient pas aussi « pervertis » écrivait-il. Goodfall fit l’état dans ses observations de femelles chimpanzés, tuant et mangeant des bébés chimpanzés.
 Chez certains babouins trente pour cent de la mortalité infantile, relève de l’infanticide.
(…)
 Il existe pas une seule culture sur terre qui n’ait jamais vu une mère tuer son enfant.

Le début d’une longue, très longue série de meurtres.

 Le gros (policier) s’adressa ça à eux de derrière :
– Vous voulez bien nous suivre, les gars ? On a du café qui nous attend là-bas du bon café, qui vous réchauffe un homme. Une lampée de bourbon la-dedans et vous serez comme neuf.
Slone referma sa braguette et prit le calibre .45 de Cheeon dans le noir. Il se retourna et tira à bout portant sur le gros, en plein visage à moins d’un mètre. 
Il abattit l’autre d’une balle dans le front. 
Il s’effondrèrent devant la portière de leur véhicule et Saône, debout à côté d’eux, leur logea à chacun une autre balle dans l’oreille, avant de rengainer l’arme à la ceinture. Cheeon, lui tendit une lampe torche et Slone repéra des fragments de crâne et de cerveau en train de geler collés à la carrosserie.

Le froid.

 Mais pour nous, ici, moins vingt, c’est de la rigolade. Moins trente , il faut faire un petit peu plus attention., moins quarante, on fait en sorte d’être toujours à moins de cinq minutes d’une source de chaleur. Moins cinquante, on ne sort même pas de chez nous. Chez les gens qui vivent aux abords de la ville, dans les cabanes qui ne sont pas raccordées aux réseaux, il y en a parfois qui sortent par moins cinquante, pour aller jusqu’au lit d’une rivière glacée chercher de l’eau. Pensant n’en avoir que pour une vingtaine de minutes, ils ne s’habillent pas correctement, et ils ne reviennent jamais. Pris dans la glace, comme des statues.


Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 


Éditions les Avrils, 235 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Dans le thème « romans historiques, qui concluent notre club du mois de juin, ce roman consacré à la querelle autour du « Roman de la rose » à la fin du 14° siècle, avait parfaitement sa place.

Je ne savais pas grand chose de cette querelle dont les deux principaux protagonistes sont : Christine de Nizan qui juge cette œuvre offensante pour les femmes et Jean de Montreuil qui la trouve géniale, et qui plaint cette pauvre Christine de ne pas goûter l’humour du texte. Le texte, justement revenons à lui, une première mouture évoque dans une prose allégorique un preux chevalier voulant cueillir, un bouton de rose. (d’où le nom du roman) il est trop hardi et se fera éconduire. Des années plus tard , un certain Jean de Meun reprend ce texte et en rédige la fin. Il en transforme aussi le sens : il suffit de pousser les défenses de la dame et elle vous en sera reconnaissante. L’amour c’est une affaire virile qui se mène au pas de charge.

L’auteur essaie de cerner les protagonistes de l’époque et l’époque elle même. Pour que ses lecteurs se mettent bien dans l’ambiance, il s’y prend à rebours des procédés habituels, au lieu de restituer fidèlement cette fin du Moyen-âge, il n’a de cesse que de le comparer à notre monde, on croise dans son récit, Elvis Presley, les influenceurs avec leur followers, obtenir le 06 de sa dulcinée et bien sûr Trump. C’est un peu lourdingue, mais c’est aussi très amusant, plus, sans doute, que la querelle elle même. Quelle époque ! la guerre de cent ans et un épisode de l’histoire que je n’ai jamais bien compris : la guerre entre les Armagnacs et les Bourguignons qui termine ce récit. C’est vraiment une fin de siècle où les comportements amoureux n’étaient certainement pas la préoccupation première des pauvres habitants du Royaume de France, entre la peste, les impôts, et la soldatesque que Christine de Nizan exige le respect des aspirations féminines, devaient être le cadet des soucis de bien des gens. Pourtant ces poèmes ont eu du succès et étaient lus et sa volonté de défendre les femmes avait de réels fondements. Si elle est peu connue aujourd’hui, elle le doit certainement à son statut de femmes de lettres qui n’a pas été prise au sérieux pendant des siècles.

J’ai des réserves sur le procédé utilisé par l’auteur mais je lui reconnais un grand talent pour actualiser un fait du 14° siècle et rendre contemporains des personnages que l’on fige facilement : le Moyen-âge est si loin de nous , et bien non les mêmes ressorts sont à l’œuvre quelle que soit l’époque . Dans ce roman cela se concentre à travers deux clans : le masculinisme, et le féminisme. Longtemps l’un l’a emporté sur l’autre. Et aujourd’hui ?

Extraits.

Début.

1367

 Il est long, le chemin vers Paris, au XIV° siècle, quand on vient des Vosges. Exaltant, aussi !
 Le jeune Jean Charlin a quitté depuis longtemps sa famille à Monthureux-le-sec. Il a appris à lire et a écrire au village, puis on l’a envoyé à Reims, dans l’abbaye de Saint-Remi. Et voilà qu’il a obtenu ce dont il n’osait rêver une bourse pour aller étudier au collège de Navarre, à Paris.

 Deux époques.

Quand j’imagine, Jean-qui-n’est-pas-encore-de-Montreuil, découvrant cette prose si juste et si libre, je pense à un adolescent français qui, dans la rigueur des années 1950, découvre un jour Elvis Presley sur le téléviseur familial. Un nouveau monde qui s’ouvre ! Dès lors, il n’a plus qu’une envie, s’acheter une guitare et tenter d’apprivoiser l’engin. Ce qui ne l’empêchera pas de tenir par ailleurs de virulents propos anti-américains. 
Comme Pétrarque, Jean se rêve plus tard en homme de lettres, voyageant à travers la chrétienté, comme un rocker en tournée, se réservant parfois des plages de solitude champêtre au milieu de ses livres et d’une nature paisible pour écrire et méditer. Il a vingt-cinq ans, et tout lui semble possible : devenir quelqu’un tout en participant à un grand mouvement – voilà qui est grisant !

Exemple du style de l’auteur.

 Et de l’argent, désormais, elle sait comment en faire pousser. Ces poèmes plaisent à la cour, on lui en réclame régulièrement de nouveaux. Elle n’avait pas l’intention de les rendre publics, mais d’autres l’ont fait pour elle et des copies circulent déjà, alors pourquoi pas ? C’est décidé, elle en fera son métier, quoi qu’on en dise.
 On n’a jamais vu personne, homme ou femme, et vivre uniquement de sa plume ?
Eh bien, on va voir.

Toujours les mêmes comparaisons.

 Pour le dire rapidement, il se voit comme un rocker exigeant, un pur et dur. Christine, elle, n’est qu’une chanteuse pop qui tente de gagner des followers dans les hôtels princiers.

Conception masculine de l’amour.

 » Sois bien persuadé qu’il n’est point de femme qu’on ne puisse vaincre, et tu seras vainqueur. »
 Ainsi s’adresse le poète Ovide, en l’an 1, au jeune citoyen romain qui ignore encore l’art d’aimer. S’ensuivent de savants conseils tactiques, souvent teintés d’ironie, qu’on pourrait résumer ainsi : la femme cache son désir, elle dit non mais si tu sais t’y prendre, elle te dira oui, car quoiqu’elle s’en défende, elle a toujours envie. Sois viril, sois fier, montre un peu de savoir-faire, et elles seront toutes à toi !

Oui on en connaît des comme ça !

 Jean sans peur, vous le connaissez : c’est le type qui se voit au-dessus de toutes les lois, celui qui vous bouscule sans s’excuser. Celui qui pique, qui menace, qui harcèle, s’offusque dès qu’on ose l’attaquer. On lui oppose la loi ? Il dénonce la partialité des juges, on lui propose une médiation ? Il fait ravager les campagnes près de la capitale pour peser sur les négociations. Jean sans peur aime se battre, Et souvent, l’on se couche devant lui. Il est de ceux qui vous font comprendre, très vite, que rien ne l’arrêtera tant qu’on ne lui aura pas abandonné le pouvoir. Le pur langage de la force.

Jugement d’un critique littéraire en 1894 sur Christine de Pizan.

 » Bonne fille, bonne épouse, bonne mère, du reste un des plus authentiques bas-bleus qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs, à qui nul ouvrage sur aucun sujet ne coûte, et qui pendant toute la vie que Dieu leur prête, n’ont affaire que de multiplier les preuves, de leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité. »


Éditions Albin Michel, 578 pages, octobre 2025

traduction révisée de l’américain par Guillemette Belleteste

De cette écrivaine américaine j’ai déjà lu « des vies à découvert« , j’ai assez bien aimé ce roman, mais que c’est long ! Il y a vraiment quelque chose qui ne passe pas entre les romans américains et moi. Les auteurs ont besoin de tellement de pages pour installer leur récit, que j’y vois une forme de prétention, comme si, ce qu’ils écrivaient, méritaient bien que les lectrices ou lecteurs restent avec leur œuvre plus longtemps que pour un roman européen : on est en Amérique, pays où tout est plus grand qu’ailleurs même les romans.

Mon agacement étant passé, je dois dire que j’ai bien aimé cette lecture et la façon dont cette autrice raconte les évènements qui ont secoué le Congo lors de son indépendance en 1961. La famille d’un pasteur complètement azimuté entraîne sa famille au Congo pour annoncer la bonne parole de Jésus à une population qui n’en a rien à faire, et qui surtout refuse le baptême dans une rivière infestée de crocodiles. Le roman est raconté du point de vue de sa femme, Orleanna, leur aînée Rachel, les jumelles, Adah et Leah, et la petite dernière Ruth May.

Quand ils arrivent en 1959, toute la famille vit sous la férule de ce Pasteur intransigeant et les enfants ne remettent pas en cause ses principes religieux. L’Afrique va très vite attaquer tous les beaux discours de ce Nathan, plus abruti que la moyenne des pasteurs baptistes. Il refusera de partir au moment de l’indépendance mettant sa famille dans une situation proche de la famine. Finalement la mort de le petite dernière provoquera le départ de sa femme avec Adah.

Chaque protagoniste de cette histoire apporte un éclairage différent :

 

  • Rachel l’aîné est l’adolescente typique américaine , elle est sotte et ne pense qu’à ses beaux yeux bleus et ses cheveux blonds , si, déjà, l’auteure avait évité ce personnage peu crédible, elle aurait allégé d’autant son récit.
  • Leah, est une enfant intelligente et qui veut comprendre le monde qui l’entoure , elle est au départ complètement soumise à son père, mais c’est elle qui le rejettera le plus fort et c’est aussi grâce à elle que le lecteur comprendra le mieux ce qui s’est passé au moment de l’indépendance. Elle se marie avec un congolais et fera sa vie avec lui plutôt en Angola pour éviter la milice de Mobutu.
  • Adah sa sœur jumelle est née avec un demi cerveau et ne parle pas, mais on apprendra plus tard qu’en fait elle est tout à fait normale et deviendra médecin grâce à des études brillantes aux USA.
  • Ruth May joue avec les petits congolais et semble heureuse parmi eux, malheureusement elle ne prend pas ses médicaments contre la malaria. Elle sera très malade et finalement mourra d’une morsure de serpent. Sa mort provoquera , enfin, le réveil de sa mère.
  • La mère est de plus en plus paniquée par la peur pour ses filles, elle doute de plus en plus des capacités de son mari et ressent une énorme culpabilité à ne pas être partie plus vite. Elle a un regard plus ouvert que son mari sur les Africains et à son retour elle luttera pour les droits civiques des noirs aux USA.
  • Nathan le père n’est raconté, jusqu’à sa mort seul dans une forêt, ô combien inhospitalière, par ces cinq femmes.

L’ intérêt du roman, c’est le récit des évènements lors de l’indépendance de ce pays qui avait été colonisé par la Belgique. Les Congolais étaient ravis d’avoir voté pour Patrice Lumumba, qui est devenu président de la république. Les Américains qui avaient peur que la richesse de ce pays passent dans les mains des communistes russes, fomentent un coup d’état et impose le tristement célèbre le dictateur Mobutu. Commence alors une répression féroce dont sera victime Anatole l’instituteur mari de Leah.

On voit aussi dans ce roman la difficulté de vivre dans un pays entouré d’une nature totalement hostile, et dont la population est aussi victime de préjugés bien ancré dans des traditions que rien ne peut affaiblir.

Je recommande ce roman, si vous avez beaucoup de temps devant vous et que vous pouvez plus calmement que moi supporter le comportement étroit, stupide, raciste, pervers de Nathan Price pasteur de son état et américain de surcroit .

Extraits.

Début.

 Imagine une ruine si étrange qu’elle n’aurait jamais dû être. D’abord, représente toi la forêt. Je veux que tu en sois la conscience, que tu sois les yeux dans les arbres. Des fûts d’écorce lisse et mouchetée telles des bêtes musculeuses qui auraient poussé en dépit du bon sens. Le moindre espace fourmille de vie : de délicates grenouilles venimeuses aux peintures de guerre en forme de squelette, accolées en pleine copulation, sécrétant leurs œufs précieux sur les feuilles ruisselantes. Des lianes étranglant leurs semblables dans leur éternelle lutte pour la lumière du soleil. La respiration des singes. Le glissement du ventre d’un serpent sur une branche. Une armée de fourmis débitant un arbre géant en grains uniformes qu’elles entraînent vers d’obscures profondeurs à destination de leur reine vorace. À laquelle répond un cœur de jeune plans surgit de souches pourries aspirant la vie de la mort. Cette forêt se dévore elle-même, vivante à jamais.

Arrivée au village au Congo.(pour pouvoir emporter en avion toutes leurs affaires, la mère et les filles portent le maximum d’objets sur elles )

 Nous sommes restés un moment à cligner des yeux, à regarder fixement à travers la poussière, une centaine de villageois sombres, minces et silencieux, qui oscillaient légèrement tels des arbres. Nous avions quitté la Géorgie au milieu d’un été de pêchers en fleur, et nous nous retrouvions dans un inquiétant brouillard ocre et sec, qui ne ressemblait strictement à rien de ce que nous connaissions en matière de saison. Avec toutes nos couches de vêtements nous devions ressembler à une famille d’Esquimaux lâchés dans la jungle. 
Mais c’était là notre fardeau et nous avions besoin de tant de choses ici. Chacune de nous arrivait chargée en outre d’un objet qui la meurtrissait sous ses vêtements : un marteau à pied de biche, un recueil de cantiques baptistes, ces précieux objets occupant l’espace libéré par quelques frivolités que nous avions trouvé la force de laisser derrière nous. Notre voyage s’était révélé une difficile recherche d’équilibre. Mon père, bien sûr apportait la parole de Dieu, qui, elle, heureusement ne pèse rien du tout…

Les noirs vus par la plus jeune.

 Noé a condamné tous les enfants de Cham à être des esclaves pour toujours, toujours. C’est pour ça qu’ils sont devenus noirs. 
Chez nous, en Géorgie, ils ont leur école à eux, comme ça ils peuvent pas faire les malins à l’école de Rachel ou à celle de Léa et Adah. Léa et Adah sont surdouées, mais il faut quand même qu’elles aillent à l’école comme tout le monde. Mais pas les enfants de couleur, le monsieur de l’église dit qu’ils sont pas comme nous, qu’ils doivent rester de leur côté. Jimmy Crow a dit ça, et c’est lui qui fait le règlement. Ils ont pas loin non plus d’entrer au restaurant de White Castel, ou maman nous emmènent boire du Coca ou au zoo. Leur jour de zoo, c’est jeudi. C’est dans la Bible..

Le perroquet, Mathusalem, jour de pluie. Humour

À l’extérieur, nous disposons d’une longue galerie ombreuse que notre mère originaire du Mississipi appelle « véranda ». Mes sœurs et moi, nous adorons traîner là dans nos hamacs, et nous avions hâte d’y retourner même le jour de notre première pluie. Mais les rafales soufflaient en diagonale, fouettant les murs et le pauvre Mathusalem indistinctement. Lorsque ses cris devinrent par trop pathétiques et insupportables, notre mère, le visage fermé, rentra sa cage à l’intérieur et la posa près de la fenêtre, où l’oiseau poursuivit ses commentaires étatiques. Le révérend se mit à soupçonner cette tapageuse créature, non contente d’être papiste, de féminitude latente.

D’où le titre.

 J’examine mes filles, aujourd’hui adultes, cherchant chez elles le signe d’une certaine forme de paix. 
Comment est-elle fait, alors je suis resté traquée par la crainte d’être jugée ? Les yeux dans les arbres donnent sur mes rêves. De jour, ils surveillent mes mains déformée pendant que je gratte le sol de mon petit jardin humide. Qu’attends-tu de moi ? Quand je lève les yeux avec mon regard de vieille folle, quand je parle toute seule que veux-tu que je te dise ?

Charmant programme !

La Bible dit :
 « Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur. Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera. »

L’horrible pasteur.

 Une fois privés de notre allocation et de tout contact avec le monde extérieur à cause de l’indépendance, il apparut que le projet de Dieu voulait que Mère et Ruth May soient malades à en frôler le trépas. Brûlantes, couvertes de taches, la langue chargée, épuisée évoluant au ralenti, elles atteignirent la limite la plus extrême de ce que l’on imagine généralement, constituer un corps humain en vie.
 Le révérend semblait ne pas s’en préoccuper. Il poursuivait son œuvre missionnaire, laissant ses trous aînées en charge du foyer, pendant qu’il s’en allait visiter les âmes en péril ou voir Anatole dans le but d’imposer un enseignement biblique au jeune garçon. Ah, cette fameuse bible ou n’importe quelle âne doté d’une mâchoire rencontre son heure de gloire. Anatole, évidemment n’était pas très chaud. Souvent le révérend se contentait de sortir et d’arpenter seul la rive du fleuve pendant des heures, soumettant ses sermons aux jugements des lis des champs qui les comprenaient à peu près aussi bien que ses fidèles et qui, franchement se montraient un bien meilleur auditoire.

La différence entre le colonisé et le colonisateur vu par une enfant.

 Je pensais à la demeure des Underdown, , à Léopoldville avec ses tapis persans son service à thé en argent et ses petits biscuits au chocolat, entouré de kilomètres de bidonvilles et d’affamés. Peut-être que des jeunes aux pieds nus arpentaient cette maison au même moment, pillant le placard à provisions presque vide et mettant le feu aux rideaux dans une cuisine qui sentait encore le savon désinfectant de la maîtresse de maison. Je ne pouvais affirmer qui avait tort, qui avait raison. Je voyais bien ce que voulait dire Anatole en parlant de boa et de poules vivant au même endroit : vous pouviez suivre à la trace les écailles ventrales de la haine. Je jetai nerveusement un coup d’œil vers notre propre habitation sans tapis ni argenterie, mais cela avait-il tant d’importance ? Jésus nous protègerait-Il ? Lorsqu’Il sonderait nos cœurs pour juger de notre valeur, y trouverait-Il de l’amour pour nos prochains congolais ou du dédain.

 

 


Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..


Éditions du sous sol, 345 pages, mai 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Sabard

Les victoriens veulent savoir pourquoi l’évolution a transformé certain primates -et pas d’autres- en gentlemans anglais.

Après avoir été emportée sur les mers avec la marine anglaise au XVII° siècle avec les Naufragés du Wager, ce diable de journaliste écrivain nous entraîne au début du XX° siècle dans la forêt amazonienne, en suivant un explorateur si british : Percy Fawcett puis en suivant tous ceux qui sont allés à sa recherche quand il n’a plus donné signe de vie , alors qu’il tentait un dernière expédition accompagné de son fils et l’ami de son fils en 1925 .

L’auteur, lui-même, est reparti sur les traces de Fawcett, et surtout sur les reste d’une ville que celui-ci aurait recherché au milieu de la forêt. L’auteur est un formidable conteur, mais aussi un rat de bibliothèque qui sait lire et croiser les archives. Il fournit toutes ses sources, et n’est pas avare de notes en bas de page. L’histoire de cette ville que Fawcett a appelée « Z » , a hanté tous les explorateurs et même avant les conquérants espagnols qui étaient à la recherche de l’or et recherchaient l’El Dorado. Ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est la façon depuis le XVI° siècle dont les envahisseurs ou explorateurs ont méprisé les populations autochtones. Il ne suffisait pas de les faire mourir en les contaminant avec des maladies pour lesquelles ils n’avaient aucune défense, il fallait les réduire en esclavage, les christianiser en leur faisant perdre leur propre culture, et les assassiner pour leur faire avouer où était la fameuse « El Dorado ». Il ne faut pas trop s’étonner que les différentes tribus se soient réfugiées de plus en plus loin dans les profondeurs de la forêt amazonienne et cherchent à tuer tous les blancs qui s’approchent de leur village. Et évidemment, ils sont, alors, accusés d’être barbares, sauvages cannibales et autres mots qui sont autant de repoussoirs ou des raisons pour les tuer en toute bonne conscience.

Fawcett est lui-même complètement convaincu de la supériorité des britanniques, mais en fréquentant régulièrement différentes tribus indiennes, il remarque à quel point elles savent mieux s’adapter aux rigueurs de la vie dans cette forêt si hostile à l’homme blanc. Ce livre est aussi l’occasion de décrire la société anglaise, et elle n’en ressort pas grandie. Si Fawcett résiste à tout ou presque, les gens qui l’accompagnent souffrent de tous les maux et surtout de la faim, Alors que les Indiens eux semblent vivre en harmonie avec cette même nature. Cet homme a une santé qui surmonte toute les maladies et a un don pour les langues remarquable, il peut parler avec les Indiens et se faire accepter par différentes tribus. Il est aussi dur avec lui qu’avec les gens qui l’accompagnent, et il peut être odieux pour ceux qui tombent malades, car il voit la maladie comme une faiblesse donc refuse de ralentir pour eux sa marche ou de revenir en arrière. La description des différentes maladies qui peuvent attaquer les hommes en Amazonie pourrait faire fuir n’importe quelle personne saine d’esprit. Il change complètement de point de vue sur la « civilisation » après ce qu’il a vu pendant la guerre 14/18. Les Indiens lui semblent alors beaucoup moins dangereux que les Européens. Les dangers actuels auxquels sont confrontés les Indiens, sont abordés à la fin du livre, avec la culture intensive du soja, la forêt recule de plus en plus et avec elle , ceux qui y avaient trouvé refuge pour abriter une autre façon de vivre.

C’est un livre intéressant, et bien raconté mais autant j’ai lu avec une grande attention la première expédition, j’ai ensuite trouvé que c’était le même récit, j’ai donc trouvé trop long cet essai malgré ses évidentes qualités.

Extraits

Début de la préface.

J’ai sorti la carte de ma poche. Elle était mouillée, froissée, et mon itinéraire tracé à l’encre s’effaçait. J’ai regardé fixement les lignes dans l’espoir qu’elle me conduirait hors de la jungle au lieu de m’y enfoncer davantage. 
On voyait encore la lettre z au centre de la carte. Moins un repère qu’un sarcasme, une preuve supplémentaire de ma folie.

Début du roman.

Chapitre 1 Nous reviendrons
 Par une froide journée de janvier 1925, un homme de haute taille, à l’allure distinguée, traverse d’un pas pressé les docks de Hoboken dans le New Jersey ; il se dirige vers le « SS. Vauban » , un paquebot de cent cinquante-cinq mètres en partance pour Rio de Janeiro. Âgé de cinquante-sept ans, le gentleman mesure plus d’un mètre quatre-vingts, il a de longs bras musclés et, malgré un front un peu dégarni et une moustache poivre et sel, sa forme physique lui permet de marcher pendant des jours et des jours en prenant peu ou pas de repos, ni de nourriture.

Début du fleuve Amazone.

Depuis sa source, le ruisseau suit une pente abrupte. À mesure qu’il prend de la vitesse, il se gonfle, de centaines d’autres, la plupart si petits qu’ils n’ont même pas de nom. Deux mille mètres plus bas alors qu’il pénètre dans une vallée, il gagne ses premiers reflets verts. Bientôt, des cours d’eau plus importants viennent le rejoindre. Agité de remous, il descend vers les plaines en contrebas. Cinq mille kilomètres le séparent toujours de l’océan. Rien ne pourra l’arrêter. De même que rien ne pourra arrêter la jungle, qui, la chaleur équatoriale et l’abondance des pluies aidant, engloutit peu à peu ces rives.

La fameuse éducation britannique.

 Solitaire, combatif et hypersensible, le jeune homme doit apprendre à converser sur l’art (mais sans jamais faire étalage de sa science), à danser la valse, sans se tromper de sens, et à témoigner d’une irréprochable correction en présence du sexe opposé. Craignant que l’industrialisation ne viennent éroder les valeurs chrétiennes, la société victorienne est obsédée par la domination des instincts physiques. Elle mène croisade contre la littérature obscène et contre « la maladie de la masturbation ». Dans les campagnes, on distribue aux mères des brochures sur l’abstinence qui leur conseillent de « gardez un œil vigilant sur les champs de foin ». Les médecins préconisent l’emploi d' »anneaux à pointes » pour réfréner les pulsions rebelles. Voilà qui contribuera à la vision de la vie selon Percy Fawcett : une inlassable lutte contre les forces physiques qui l’entourent. Dans des écrits ultérieurs, il formulera des mises en garde contre « le besoin incontrôlable d’excitation des sens » et « des vices et désirs » trop souvent, dissimulés ».

Londres 1900.

 Mais dans la capitale, rien n’avance -ou plutôt si car tout semble en perpétuel mouvement. Hommes-sandwichs. Garçons bouchers. Employés de bureau. Omnibus tractés par des chevaux. Sans oublier cette bête étrange qui envahit les rues, effraie chevaux et piétons, tombe en panne à chaque bord de trottoir : l’automobile. Au début, la loi exigeait qu’on ne dépasse pas les trois kilomètre-heure et qu’un valet à pied précède le véhicule en agitant un drapeau rouge. Mais en 1896, la limitation de vitesse a été relevée à vingt-deux kilomètre-heure.

Les magasins actuels pour les aventuriers.

 Partout où je me tournais je voyais des clients « accros de la technologie ». À l’évidence, plus l’exploration véritable se faisait rare, plus se démocratisait les moyens de la tenter… et saut à l’élastique ou surf des neiges, étaient autant de manière baroque d’en approcher. Toutefois, l’exploration ne semblait plus viser la découverte du monde extérieur, mais celui de l’intime, ce que guides et brochures baptisaient « la thérapie par le camping et la vie sauvage » et le « développement personnel par l’aventure ».

Charmes de la forêt amazonienne.

 Cependant, ce ne sont pas les gros prédateurs qui tourmentent le plus les hommes, mais les attaques incessantes des insectes : il y a les fourmis « saubas » capables en une nuit de ne vous laisser que la trame des vêtements et des sacs ; il y a les tiques accrochées à la peau comme cet autre fléau que sont les sangsues ; il y a les puces-chiques, ces insectes aux poils rouges qui se nourrissent de tissus humains ; il y a les mille pattes qui vous arrosent de cyanures d’hydrogène, les vers parasites qui rendent aveugles, les mouches « Dermatobia hominis » dont les ovipositeurs traversent l’étoffe des habits – les œufs déposés deviendront des larves qui vous creuseront des galeries sous la peau. Il y a aussi ces moucherons piqueurs quasi invisibles qu’on appelle « piums » et qui couvrent de cloques le corps du voyageur. Sans parler de la « punaise assassine », en vous piquant à la lèvre, elle vous inocule un protozoaire appelé « Trypanosoma cruzy » ; vingt ans plus tard alors que vous êtes persuadé d’être sorti indemne de la jungle, vous mourrez d’œdème cérébrale ou cardiaque. Pourtant, le pire, ce sont les moustiques. Ils peuvent être les vecteurs d’une foule de maladies : malaria, dengue « broyeuse d’os », éléphantiasis, fièvre jaune… « La seule raison majeure, pour laquelle l’Amazonie reste à conquérir, ce sont les moustiques », écrira Willard Price en 1952. 

De quoi douter du monde dit civilisé.

 « Imaginez-vous une centaine de kilomètres de ligne de front, sur deux à cinquante kilomètres de large, littéralement couverte d’un tapis de mort qui forment souvent de petites collines. Et vous aurez la mesure du prix que nous avons payé. Des hommes sans nombre sont partis à la boucherie par vagues interminables, ils ont franchi les barbelés et rempli les tranchées de morts et de mourants. Ils avaient la force irrésistible d’une armée de fourmis, quand la pression des lames successives poussent, qu’elles le veuillent ou non, les légions de l’avant au désastre. Aucune ligne fortifiée ne pouvait résister à ce raz de marée humain, ni continuer à tuer pour toujours. C’est, je pense, le plus terrible témoignage des conséquences inexorables que produit un militarisme débridé. » Et Fawcett de conclure : « Civilisation ! Grands dieux ! Après ce qu’on a vu, quel mot absurde ! Ce fut une explosion démente des émotions humaines les plus basses. »


Éditions Seuil, 361 pages, avril 2026

 

Livre lu et critiqué dans le cadre du programme Masse Critique de Babelio

 

Un premier roman qui permet à l’auteure de suivre le destin de huit femmes. La première Catherine est née en 1614, pour arriver jusqu’à Gisèle née en 1943, il faudra onze générations. Toutes ces femmes sont liées par le soin qu’elles apportent aux femmes et à tous ceux qui souffrent. La première, Catherine, connaît les herbes et soulage le mieux qu’elle peut les villageois de Saint Nicolas de Véroce, en Haute Savoie. C’est une époque où les épidémies laissent peu de place à la guérison. Catherine sera brûlée comme sorcière sous les yeux de sa petite fille, Jeanne. Voilà le thème des braises qui va hanter toutes les femmes de sa descendance. Jeanne fera sa vie à Marseille, une vie misérable mais plus heureuse grâce à son mari un pêcheur Joseph, sa fille sera une empoisonneuse, et tout cela marquera l’esprit de Margot qui deviendra Ambre sous la houlette de son mari qui la montre en spectacle, car en état d’hypnose elle peut faire parler des morts. Elle finira dans l’asile psychiatrique de la salpêtrière. Dans le monde contemporain, Madeline sera la première femme médecin, Rose sera une artiste peintre, Marthe une résistante et Gisèle ? Elle se cherche et trouvera grâce à un chaman en Amérique du Sud toutes les violences qui ont traversé sa lignée féminine.

L’auteure nous raconte beaucoup de moments difficiles pour les femmes. Les sorcières brûlées , la misère et les avortements clandestins, la commune de Paris, la première femme qui réussit à faire ouvrir les portes de la faculté de médecine, une femme peintre, (inspirée par Rosa Bonheur), la maladie mentale pour une femme écrasée par son mari. Elle décrit bien la misère quand une femme doit faire face seule à la charge d’une famille. Il y a quelques figures masculines positives, mais la plupart du temps, ils sont violeurs, tellement violents et ne veulent surtout pas concéder la moindre parcelle de leur pouvoir. Le meurtre de la femme sorcière, brûlée vive, marquent par le feu et les braises (d’où le titre) toutes ces femmes qui ont des dons de guérison, par exemple, elles savent toutes guérir les brûlures par l’imposition des mains où ont des liens avec l’au delà.

Ce roman se lit très facilement, l’écriture est très simple, sans effet, et pour une fois, il n’y a pas de retour en arrière, le livre suit la chronologie, le lecteur a l’impression de lire huit nouvelles différentes, le lien entre ces femmes n’apporte pas grand chose. Je l’ai lu rapidement et j’ai eu cette impression assez curieuse de connaître déjà ces récits car cela manque d’originalité. De cette sorcière qui connaît les plantes, à la résistante qui aide des juifs à fuir, et qui fait des avortement clandestins, tous ces récits, je les ai déjà lus et cela m’a donné l’impression d’une succession d’articles de Wikipédia que l’auteur aurait juste remanié pour leur donner une unité : des femmes qui ont le pouvoir de soigner avec des plantes et celui de soulager des brûlés, mais aussi des hommes violents alcooliques et violeurs. Mais en disant cela, je ne rends pas justice au fait que je n’ai jamais décroché du roman que j’ai lu jusqu’à la dernière page, alors merci à Babelio et aux éditions du Seuil de me l’avoir envoyé

Extraits.

Début.

 Il est des cris capables de ricocher, de siècles en siècle, de village en village. Mais quand Catherine entra dans la ferme des Gex ce soir-là, elle n’aurait pu penser que bientôt elle serait à l’origine d’un de ses échos terribles qui traversent le temps et les montagnes.
 Le crépuscule finissait tout juste de rosir les neiges éternelles des sommets de Miage et la nuit s’annonçait fraîche malgré l’arrivée de l’été. Les vachers avaient reconduit leurs bêtes à l’étable, les bergers s’accordaient un peu de repos après avoir veillé sur leur troupeau toute la journée dans les alpages. Partout dans les hameaux, des feux terminaient de crépiter dans les cheminées, sous les marmites suspendues qui contenaient encore les restes de potages lestés de pain dur.

La peinture.

 Pour affiner les détails et sublimer les nuances, Rose ajoutait souvent quelques gouttes d’huile de lin au mélange que lui avait préparé son marchand de couleurs. Elle aimait aussi se servir du vernis pour accentuer les jeux de lumière à l’aide d’un pinceau fin, repassant sur chaque goutte d’eau éclaboussant les enfants, ainsi que sur les épis de roseau, les plus exposés aux rayons du soleil. Quant au saule qui bordait la scène, elle s’était évertuée à dessiner une à une ses longues feuilles qui tombaient en cascade. Elle avait toujours adoré travailler les plantes et les fleurs jusque dans leur moindre détail et dans chacun de ses tableaux la nature était au centre de l’histoire.

J’ai déjà lu cela mais c’est important de le relire. En 1869 :

 La santé des femmes et des enfants avaient été si négligées qu’à Paris les femmes avaient dix neuf fois plus de risque de mourir en accouchant à l’hôpital, entourées de médecins, qu’à domicile. Dans le grand amphithéâtre, Madeline ouvrit grand les oreilles quand le docteur Léon Le Fort, leur parla de cette fièvre puerpérale qui décimait les jeunes mères. Le professeur soutenait les théories hygiéniques de l’autrichien Semmelweis, qui affirmait que cette infection était due aux mauvaises habitudes des médecins, lesquels enchaînaient les autopsies et les accouchements sans prendre la peine de se laver les mains. 
– Cette hypothèse a longtemps été raillée mais les bonnes idées finissent toujours par faire leur chemin. Alors, lavez-vous bien les mains avec une solution d’hypoclorite de calcium après chaque dissection et avant chaque opération.

 


Les éditions de Minuit, 281 pages, septembre 2009

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Quelle bonne idée d’avoir mis ce roman, au club de lecture dans le thème Algérie. Bonne idée, car Laurent Mauvignier est vraiment un auteur remarquable, et que ce soit lui qui parle de la guerre d’Algérie, on sait qu’il donnera la parole à tous ceux qui en sont revenus et que l’on n’a jamais écoutés. J’ai fait une place à part en 2025 à « La maison vide » et si j’avais eu des réserves pour « Histoires de la nuit » son talent d’écrivain n’était pas du tout en cause.

Laurent Mauvignier sait entraîner son lecteur dans la compréhension de personnages complètement abimés par la vie, bien sûr on pourrait juger très vite ce Bernard alcoolique, violent rejeté par le village et sa famille, sauf une sœur qui est la seule à éprouver des sentiments pour lui. Il faudra au moins deux cent pages, pour soulever peu à peu les drames qui ont entraîné cet homme dans une vie de misère. Il ne faut pas à s’attendre, à un personnage simple, tant de choses ont été violentes pour lui. Le récit commence par l’anniversaire de la sœur de Bernard, Solange, il arrive avec un cadeau un bijou d’une valeur étonnante, la seule question que tout le monde se pose : Mais où a-t-il trouvé l’argent ? Très vite tout va déraper, et Bernard va gâcher la fête du village, il se retrouve au poste car il a agressé une famille d’origine algérienne en tenant des propos racistes

Tout est raconté par un observateur qui va suivre ce récit d’un ton neutre un peu étonnant qui m’a déroutée. La première souffrance se passe lors de la mort en couche de sa très jeune sœur, que Bernard traite de salope, il reviendra sur son attitude et regrettera ses propos. Le lecteur attend d’arriver en Algérie, car on comprend que c’est là que se situe les clés pour comprendre ce pauvre Bernard pris dans une horreur qui le dépasse complètement. À travers ce récit, on retrouve la douleur des appelés en Algérie, qui n’ont pas compris ce qu’ils faisaient dans ce pays. Là où l’auteur vise juste , c’est dans la description de la génération des appelés, ces hommes étaient enfants pendant l’occupation allemande, et ils se souvenaient des horreurs des nazis, le comportement de l’armée française ressemble fortement à celle des Allemands. Bernard a vécu toutes les horreurs que rien ni personne (même sa femme Mireille) ne pourra effacer, et ça se termine donc par la journée d’anniversaire où tout a débordé.

Ce roman est aussi une charge du milieu rural, le portrait de la mère de Bernard est terrible, une famille sans tendresse, qui n’a certainement pas pu aider cet homme mais face aux horreurs de la guerre tout cela a bien peu d’importance. Je trouve un peu lourde et facile cette charge du milieu rural, la cupidité de sa mère est inimaginable : elle s’approprie l’argent qu’il a gagné au loto car il est encore mineur quand et il part faire son service militaire en Algérie et cela le rend furieux.

Ce roman est un peu confus, mais est ce que l’on peut être simple lorsque des hommes sont pris dans une telle tragédie, ces appelés ont été sacrifiés par toute une classe politique (le parti socialiste était alors au pouvoir) qui n’a vraiment rien compris à la volonté d’indépendance de ce pays.

Extraits .

 

Début.

 Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi, avait fait des efforts qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche, et l’une de ces cravates en Skaï, comme il s’en faisait il y a vingt ans, et qu’on trouve encore dans les solderies.

Les premiers Algériens dans le village.

 C’était la première fois qu’on voyait des étrangers ici. Et ce qu’on n’avait pas imaginé, avait été cette petite minute d’étonnement pour tous ceux-là , nos femmes, parents, amis qui, des années auparavant nous avait attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos et qui se demandait bien, eux, quelle tête, ils avaient en vrai de l’autre côté de la mer.
 Oui, les premiers jours, les premiers mois, cette drôle de découverte est de curiosité.
 Et puis, pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent, parfois revenir la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres, les anciens d’Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste. On a parlé de tout et de rien, de la bourriche anuelle, de la loterie organisée du prochain banquet et du méchoui. Parce que tous les ans, on en faisait un méchoui. 
Mais, pas un mot sur Chefraoui quand il avait débarqué avec toute sa petite famille, pas même pour se demander d’où il venait, plutôt Kabyle ou quoi, rien, on n’a pas demandé. On aurait pu. Et même parler avec lui, on aurait pu dire. 
Ah, oui, je connais par là, c’est beau par là.

Le soldat est pris d’un doute.

 Après lorsqu’on se retrouve au camp de regroupement, il faut marcher dans le camp, il faut inspecter, et Bernard aujourd’hui regarde les gens, et il se demande ce qu’on ferait aussi, nous autres, dans les hameaux de la Migne si des soldats étaient venus tout raser, tout briser, nous empêcher de cultiver, de travailler.
Il imagine.
 Tous ces gens sans travail qu’on viendrait parquer dans un centre de regroupement. Il imagine et se demandent si eux aussi feraient comme les hommes dans le camp, à étendre à même le sol des bassines en plastique en prétendant se faire comme ça épicier, avec deux ou trous bassines à vendre, ou chauffeurs pour simplement avoir un permis en poche et pas même de voiture, ou menuisier, pourquoi pas, avoir dans une boîte de chicorées des vieux clous rouillés, est-ce que cela suffirait pour supporter l’humiliation de ne pas avoir de travail est-ce que les hommes qu’il connaît supporteraient l’éloignement de leurs récoltes et les barbelés autour de leurs enfants ? 
On voit des hommes en djellaba de laine qui restent assis sans parler pendant des heures.

Style particulier de Mauvignier.

 On ne sait pas ce qu’on doit penser. Ou bien est-ce qu’on sait déjà ? Peut-être que si. Si déjà. On le sait. Est-ce qu’on sait ? C’est seulement plus tard qu’on se dit qu’on savait déjà à ce moment-là et que simplement on n’ osait pas se se dire. 
Oui, c’est ça.


Éditions Actes Sud, 324 pages, septembre 2025

Traduit de l’anglais par Claro

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Me voilà bien ennuyée avec mes coquillages ! Quoi mettre pour vous dire de ne pas vous arrêter alors que je vais vous avouer que je n’ai pas réussi à lire entièrement ce roman, et pourtant je voudrais tant que vous, vous le lisiez. Je vais donc vous expliquer ce douloureux paradoxe.

L’auteur explique dans une langue d’une incroyable brutalité ce qu’il se passe pour les émigrés qui tentent de traverser la manche pour rejoindre la Grande-Bretagne. Et comme si cette horreur ne suffisait pas, l’auteur imagine une confrontation avec des milices issues de la police qui s’autoproclame défenseur de la Grande Bretagne et qui n’hésite pas à assassiner ces pauvres gens.

Et puis, il y a nous, il y a moi, qui savons cela, et qui voulons quand même continuer à vivre. Est ce que je ne contribue pas à ce que ces horreurs continuent ?

Alors voilà, si vous êtes plus courageux que moi lisez ce livre, moi je vais continuer à lutter de toutes mes forces pour que l’accueil des émigrés en France se fasse de façon la plus humaine possible et ne jamais accepter que ceux qui ne veulent que les voir disparaître prennent les commandes de mon pays. Ni, non plus, ceux qui pensent que notre pays peut accueillir tout le monde sans que cela ne pose aucun problème.

Trois coquillages finalement pour dire que je n’ai pas pu finir ce livre, mais que cela parle plus de mes limites que des qualités de ce roman. À notre club,où il a reçu un coup de cœur, les lectrices rejoignaient les avis totalement opposés au mien de Cath.L qui y a vu des situations « hilarantes » ! Et d’Alexandra.

Extraits.

 

Début

Omar
 Ils sont sept en tout sur le bateau.
 Un Afghan qui jure pouvoir les mener à bon port. Bizarre de la part d’un type venu d’un pays sans le moins débouché sur la mer, mais personne d’autre ne s’en sent capable, donc à lui de jouer. Trois Iraniens et un Sénégalais. Juste des vache à lait qui ont payé pour le passage. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont tout planifié. Omar et Abdi Bile, qui ont choisi dans le camp des candidats les plus aptes. Qui sont allés voir les pêcheurs français et sont revenus avec tout ce qu’ils ont pu acheter. Un bateau à rame au moteur rouillé, qui n’a jamais été plus loin que l’enceinte du port. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont le courage et la conviction qui font croire aux autres que c’est possible.

L’horreur.

 Au début tout est flou. Puis soudain, le gosse surgit des os comme une épée d’une roche. Haletant, suffoquant, épuisé, cherchant une prise, et cette fois Andy s’avance il tend une main, on le voit dans la vidéo, son autre main filmant automatiquement alors qu’il saisit la main du gamin et ensuite BOUM ! L’éclair d’une énorme godasse, qui s’écrase sur la tête du jeune et la caméra tremble légèrement. Une fraction de seconde et un autre, BOUM ! et la botte taille 48 de l’inspecteur de police Frédérick John Barratt percute le visage du gamin. Un craquement épouvantable et la tête part en arrière à un angle horrible et le gamin ne disparaît. Ne restent que les eaux noires et agitées.