
Éditions Aguillo, 404 pages, septembre 2025
Traduit du Slovène par Andrée Lück Gaye
Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.
Je suis si contente quand je peux enlever un livre de ma liste, mais je sais qu’il va vite être remplacé, grâce (ou à cause c’est selon mon humeur) à la blogosphère. Pour ce roman c’est « Ju lit les mots » qui a été ma tentatrice.
Je suis allée vers ce roman car je n’avais jamais entendu parler des Alexandrines : des femmes slovènes qui dans la première moitié du 20° siècle se sont exilées pour subvenir besoin de leur famille. Elles étaient réputées pour leur sérieux et leur fidélité elles étaient embauchées comme nourrices, dames de compagnie, femmes de chambre. Le sort des nourrices est particulièrement rude, car elles doivent laisser leur bébé pour nourrir celui d’une autre femme. On retrouve ici ce que Séverine Cressan avait décrit dans son roman Nourrices. Mais en pire car ces femmes sont très éloignées de leur famille sans possibilité de retour immédiat et ces femmes restent plusieurs années auprès de la famille .
Pendant ce temps, la famille en Slovénie, la famille peut écluser les dettes, refaire la toiture de la ferme et même racheter quelques terres.
Le roman suit le destin de trois femmes en particulier, et évoque de nombreuses destinées de femmes parfois tragiques ou heureuses. Mais toutes ces femmes seront à jamais marquées par cette séparation.
Mérika, est nourrice et donc laisse chez elle un bébé de quelques mois pour s’occuper d’un petit Thomas anglais. La famille l’apprécie et lui fait une vie le plus agréable possible. Elle aura beaucoup de mal à s’adapter, elle est soutenue par une foi inébranlable mais son petit garçon lui manque terriblement. Dans cette famille il y a un certain Pierre, un homme qui tombera amoureux d’elle, elle résistera à cet amour coupable. Quand elle revient enfin chez elle, la nostalgie s’installera dans l’autre sens les années d’Alexandrie lui manqueront .
Ana, est déjà venue à Alexandrie et elle sera serveuse dans un hôtel. Sa condition est différente car son mari et sa belle mère sont des alcooliques qui ne l’aiment pas mais qui n’attendent que les sous qu’elle peut gagner. Son destin sera très différent elle épousera un homme d’affaire français et réussira à arracher sa fille de ce milieu rural arriéré .
Enfant la toute jeune et jolie Vanda qui finira dans le harem d’un très riche Bey égyptien.
Le roman décrit la vie à Alexandrie et un peu au Caire mais sans que l’on comprenne bien les enjeux politiques. On reste au niveau de ces femmes et la vie au delà d’elles n’apparaît pas, et cela est manque pour moi.
De la même façon, on ne sait absolument rien de ce qui se passe en Slovénie, quelques allusions aux fascistes italiens, c’est tout. Pourquoi ces paysans accumulent-ils tant de dettes à aucun moment, l’auteur ne l’explique, et pour moi c’est vraiment dommage.
Le romancier s’attache à comprendre le déracinement de ces trois femmes, et on sent le sérieux de son travail à travers les différents cas qu’il évoque, des femmes qui ont parfois connu des viols, souvent des violences mais le plus souvent c’est à leur retour en Slovénie qu’elles ont connu les pires difficultés : si le famille est très contente de recevoir l’argent des exilées petit à petit, on oublie leurs sacrifices et on espère qu’elles continueront à payer sans revenir. Et elles sont aussi souvent accusées d’avoir mené une mauvaise vie avec des arabes ou des noirs !
Le poids de la religion est incroyable, là aussi j’aurais aimé comprendre pourquoi la Slovénie est aussi croyante mais il faut vraiment ne pas attendre à un point de vue sociologique. L’écriture est très lourde, je n’ai absolument vu l’aspect poétique qui avait plu à « ju lit les mots » . Et j’ai parfois dû m’accrocher pour continuer ma lecture.
Ce n’est pas une déception car je ne savais vraiment rien de ce phénomène mais cette lecture n’a pas répondu à mes attentes. À vous de voir.
Extraits.
Début.
Le paquebot tremblotait, dans son ventre, les moteurs fredonnaient le champ monotone du départ. Merica frissonnait, ses seins qu’elle avait pressé ce matin étaient de nouveau lourd. Où pouvait-elle se retirer pour qu’on ne la voie pas ?Elle avait déjà tordu deux fois le linge dans lequel cette nuit elle avait tiré le lait de sa poitrine, lait que son fils n’avait pas bu et qui s’écoulait dans les vagues..
Arrivée à Alexandrie.
Merica a la poitrine, serrée, le souffle lui manque. Le monde qui s’approche semble sortir d’un four brûlant, elle se cramponne au bastingage comme si elle voulait rester sur le vapeur. Sainte Vierge, je t’en prie, reste à mes côtés, ne m’abandonne pas. Protège-moi, soutiens-moi, guide mon esprit, mes actes. Et je te le demande aussi, à toi, Joseph, mon saint-patron. Moi, j’ai terriblement peur, regarde, je suis comme un fétu de paille dans le vent. Si, tous les deux, vous ne vous tenez pas près de moi, toi et Marie, je vais me briser, je vais mourir dans les flammes. Saint-Joseph, protège-moi, reste au-dessus de nous trois. Amen, amen.La ville grandit et des détails se dégagent de l’embrasement ; les façades des maisons, les fenêtres, les balcons, les rues, les automobiles, les fiacres, les charrettes, les chevaux de somme, les haquets, les ânes.-Mais ici, il n’y a pas de toit. ! s’esclame soudain Vanda. Où sont les toits ? Et quand il pleut ?
Les Slovènes .
Dans tout Alexandrie et le Caire, et aussi ailleurs, les Slovènes étaient depuis longtemps extrêmement recherchées et respectées. Elles avaient la réputation d’être travailleuses, honnêtes et fidèles.
L’importance des croyances religieuses.
Un jour, un voyant, pater Kornelij, vint en visite. Quand il aperçut ses yeux, il se mit à pleurer comme un enfant. Il ne savait rien du malheur de Valentina, mais ce qu’il avait perçu dans ses yeux l’avait tellement touché qu’il eut du mal à s’en remettre. Il dit à sœur Elizabeta que Valentina pleurait des larmes de sang qui ne pouvait s’échapper d’elle, c’est pourquoi elle gouttaient sans cesse sur son âme épuisée.
La difficulté de se débarrasser de ce qui enchaîne.
Les rusées prennent les imbéciles dans leur filet. Il existe deux filets : l’un est utilisé par les églises du monde entier et l’autre par la politique. Des rêves ! Ces rêves perfides et mensongés auxquels tant de croyants naïfs se laissent prendre !
3 ans plus tard : la peur du retour .
Et où est-ce que je rentre maintenant, où ? Dans un village bouché, dans une maison où, c’est la campagne, tout est sale, tout est plein de mouches. Je retourne vers les vaches et les cochons et la serfouette. Et le râteau, la binette et la serpette… Jésus, maintenant il va falloir se remettre vraiment au travail. Mais est-ce que je saurais encore, Et est-ce que je serais encore capable de faire tout ça ? Est-ce que je saurai encore traire une vache ? Et racler le fumier dessous ? Avec les jolies mains que j’ai. Qui n’ont plus d’ampoules ni de durillon. La peau de ma paume est douce, veloutée. Au fond, là-bas je ne travaillais pas j’allaitais, j’emmaillotais, ensuite j’habillais, j’allais me promener avec un enfant, je le gardais, je parlais avec lui, je riais je me fâchais … mais je ne me servais pas de mes mains. Je n’ai jamais eu besoin de repasser même un moucadou, de recoudre un bouton. Rien. J’étais comme une petite damotte. Donc je n’ai peut-être plus de force dans les mains. Et tout ça va être difficile pour moi au moins pendant un certain temps, jusqu’à ce que je me réhabitue.
